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haut, à la naissance d'Yvon. Il revit le visage de Claire, souriante comme en une agonie heureuse; l'enfant piaulait, dans les bras de la sage-femme, et les lilas du grand jardin, dans la fin d'une après-midi de printemps, se balançaient ; il croyait les respirer encore.
Yvon le regardait toujours, sérieux, d'un œil profond. Et Pierre, lui rendant regard pour regard, essayait de comprendre sa pensée ou de lui communiquer la sienne, se demandant s'il n'y avait' pas une langue inconnue, un signe mystérieux, grâce auquel les petits enfants et les grandes personnes pouvaient se comprendre et se parler.
Puis il s'attendrit au regret des gronderies qu'il avait dû faire, des larmes qu'il avait pu faire verser ; il se sentit faible et sans droit sur ce petit être, il en eut pitié et respect. Et la conscience de sa lourde responsabilité l'accabla.
Peu à peu, à travers des phases d'espérance et de découragement, ses pressentiments devenaient tellement sombres que ce fut un grand soulagement pour lui, quand le médecin, le même qui avait soigné Claire, un vieil homme discret et soucieux, modeste et doux, entra à la suite d'Albine, dans la chambre.
Il ausculta Yvon, et hocha la tête.
• — Qu'est-ce qu'il a? demanda Pierre.
— Une flu?don de poitrine.
Comment ces mots terribles ranimèrent-ils Pierre, le rassurèrent presque? il ne se l'expliqua jamais. Mais en sa forte angoisse, savoir le mal précis lui laissait au moins un peu d'espoir.
Il pensa, Albine n'y pouvant suffire, à une garde-malade ; et en môme temps, cette intervention probable d'une étrangère le choquait. De nouveau, tout naturellement, en cette absence de femme, sa pensée alla vers madame deReynis, Il lui sembla qu'elle soignerait si bien l'enfant ! Il se la représentait, avec ses yeux calmes, son maintien simple, son air intelligent, qui inspirait la sympathie et le respect.
Au matin, il envoya porter une lettre chez elle, 81 prévint Henri et Suzanne, par télégramme.
Dans l'après-midi, un coup de sonnette tinta, suivi d'un bruit déporte et d'un ghssement de pas.
— Vous ! — dit Pierre surpris, en se levant vivement.
— Votre lettre m'a effrayée, — dit madame de Reynis, et simplement, comme chez elle, elle pénétra dans le cabinet de travail.
Il était heureux, très reconnaissant de cette franche venue, chez lui.
— Comment va votre enfant?
— Bien souffrant! dit-il vivement. Vous allez le voir. Comme vous êtes bonne d'être accourue 1
— Vraiment ; je ne suis pas indiscrète?
Et il remarqua qu'elle n'avait pas encore levé les yeux sur les murs, regardé autour d'elle, pris connaissance de cet intérieur qui devait cependant piquer sa curiosité.
— Indiscrète ! comment pourriez-vous l'être? A ce moment il aperçut sur sa table la plioto-
graphie de Suzanne et rougit, craignant qu'elle ne la vît.
— Venez voir Yvon, dit-il vite.
L'enfant était très abattu, le teint rouge; il ne détourna pas, ne leva pas les yeux sur eux.
— On l'a couvert d'huile de croton, dit Pierre .
— Pauvre petit 1
Et d'Yvon, ses regards allèrent à la petite chambre claire où il reposait. Le lit, la table de toilette mettaient dans le jour deux blancheurs vives ; la glace un reflet d'eau claire. Aux murs
pendaient des images coloriées, une étagère couverte de jouets minuscules, petits ours de Bâle en sapin verni, minuscules animaux anglais en porcelaine, infimes poupées pailletées d'Alsace ; sur le parquet, dans un coin, gisaient les jouets favoris d'Yvon,un petit fauteuil, deslivres d'images. Et tandis que madame de Reynis embrassait tout cela du regard, Pierre en pensée la suivait, et tous deux ressentaient une mélancolie, de ces jouets abandonnés.
Puis les yeux de madame de Reynis se reportèrent sur l'enfant et le contemplèrent longuement. Elle se le rappelait, au Luxembourg, plein de vie, les yeux gais, et elle éprouvait un double sentiment de pitié, un désir de le soigner, de se rendre utile, un regret de ne pouvoir immédiatement le panser, le faire boire ou le border dans son petit lit.
Puis, songeant à ce que Pierre devait souffrir, elle reporta sa pitié sur lui.
— Qu'a dit le médecin?
Il haussa légèrement les épaules :
— Il a de l'espoir. Il est venu ce matin, il reviendra ce soir.
Alors régna de nouveau, dans la chambre où montait seule la respiration sifflante de l'enfant, un long silence, ce silence d'impuissance, de surprise accablée que l'on a, devant les traîtrises des accidents, des maladies, et qui est comme une
protestation muette, sourdement irritée contrôle mal et la mort, tout ce qui menace la vie bonne et douce. Il s'y mêlait la pitié de voir souffrir ce petit être si faible, si innocent.
— Vous êtes mal ici — dit Pierre, qui ne pouvait offrir à madame Reynis, dans la chambre simple, qu'une chaise de paille, — voulez-vous passer àcôté?
Elle refusa, en remerciant.
— Non, il faut que je parte...
— Déjà?
— Je reviendrai demain.
Elle ajouta :
— Avez-vous une garde pour la nuit?
— Je compte veiller.
Elle le désapprouva, d'un signe de tête et do son air sage :
— Non, vous ne devez pas vous exténuer. Il vous faut une garde. En connaissez-vous?
Il fit un geste négatif.
— Youlez-vous que je vous en envoie une? — dit-elle.
— Eh bien oui, oui et merci ! fit-il, heureux do la voir pénétrer ainsi dans sa vie, s'occuper de ces détails familiers.
Et il enveloppa d'un regard expressif la jeune femme et le petit Yvon. Elle souriait, presque maternellement.
— Allons ! — dit-elle avec un petit soupir,
comme s'il lui en coûtait de quitter cette chambrette paisible.
— Qui vous presse? — dit-il encore.
— Mais vous voyez, votre Yvon repose ; je ne puis rien faire pour lui en ce moment. A demain, fit-elle, et du courage.
— Votre visite m'en a donné !
Elle sourit ; et il sentait qu'il n'y a point de phrase banale dans les affections profondes.
Il accompagna madame de Reynis jusqu'en bas de l'escalier, dans le petit jardin, et d'un mouvement spontané, avisant une rose trop ouverte, la seule du jardin, il la cueillit et la lui offrit, silencieusement. Elle la prit, et son regard, se posant sur Pierre, fut doux comme une caresse.
Seul et remonté chez lui, il prit sur sa table la photographie de Suzanne et la brûla sans regret, mais avec un doux souvenir, un sentiment qui s'adressait à une chose déjà lointaine, ancienne, passée.
Henri parut dans l'après-midi, dîna avec Pierre. Suzanne ensuite arriva.
Elle offrit de veiller l'enfant jusqu'à une heure ou deux du matin. Pierre, bien que touché, remercia. La garde envoyée par madame de Reynis arrivait précisément; il l'installa. Suzanne comprit que d'autres influences intervenaient dans la vie de son ami ; discrète et un peu peinée, craignant de le gêner, en s'en allant, elle ne parlai point de revenir, et il ne le lui offrit pas.
Alors de grises journées passèrent, pour Pierre,! d'inquiétude et de soins donnés à l'enfant; mais] la présence de madame de Reynis le rassurait etj mettait dans la triste et silencieuse petite maison un charme de paix et de consolation. Sans bruit, avec des pas qui glissaient, dès une heure, elle! entrait dans la chambre d'Yvon, s'installait, son' chapeau ôté, près du chevet, Pierre non loial d'elle. Elle appliquait les ordonnances, faisait;
boire à l'enfant les remèdes, sous l'œil un peu mécontent d'Albine, jalouse de la présence de cette étrangère, après celle de Suzanne qui ne lui avait guère plu davantage; car, en son vieux cœur, elle gardait une inaltérable fidélité à la morte.
Yvon s'habituait à cette dame si douce, si caressante, et, dans son petit œil étonné d'abord, passait maintenant une douceur tendre. Lorsqu'il dormait, madame de Reynis et Pierre gardaient de longs silences : elle travaillait alors à quelque ouvrage de broderie, et lui, assis un peu derrière elle, la regardait, reportant ensuite son regard sur Yvon ; et, dans cette contemplation, qui unissait la jeune femme et l'enfant, un bonheur presque sans pensées l'envahissait. Souvent ils échangeaient, au réveil d'Yvon, des paroles familières; il l'aidait, et leurs doigts se rencontraient sur les flacons de remèdes. Parfois, les volets clos, sous la lampe, ils ressentaient une intimité plus grande, se retrouvaient tels que jadis, mieux encore, peu à peu se laissaient aller à de bonnes et franches causeries, qui gardaient cependant toujours une réserve et comme la délicatesse de sentiments qu'ils ne pouvaient exprimer; car un instinct signifiait à Pierre qu'il ne pouvait abuser de la présence de madame de Reynis, pour lui parler d'amour. D'ailleurs, ce mot lui inspirait une pudeur, si près de son attachement
sensuel pour Suzanne, ce qu'il éprouvait pour madame de Reynis étant si différent. Non qu'il ne la désirât point ; mais elle lui semblait haute, pure, inviolable, et il ne pensait à elle qu'avec chasteté, n'osant en pensée soulever le bord de sa robe sur ses pieds.
Mais son silence même et celui de la jeune femme parlaient pour eux. Aussi ces heures de maladie, qui pour Pierre seul eussent été atroces, lui semblaient presque douces, amèrement douces, ainsi partagées entre la souffrance de l'enfant et la présence de son amie.
Le médecin, venant encore soir et matin, gardait un air sérieux.
Un jour qu'il faisait sa visite accoutumée, Henri qui, par un singulier malaise, l'évitait, craignant son regard lucide, s'était, selon son habitude, retiré dans le cabinet de travail de Pierre. Il y passait, par discrétion, des journées, seul, rêvassant ou lisant, attendant les nouvelles que Pierre ou madame de Reynis lui donnaient. Tout à coup, il entendit un pas dans le corridor. La porte s'ouvrit : le général Jorieu entra.
Sans nouvelles de Pierre qu'une lettre lui annonçant la maladie de l'enfant, il n'avait pu, au bout de quelques jours, y tenir plus longtemps.
Il n'avait revu Henri que rarement, depuis sa nomination à Paris. Celui-ci se troubla : . — Eh bien, dit M. Jorieu, l'enfant?
Henri leva et laissa retomber ses bras, d'un geste de doute douloureux.
— Oià est Pierre?
— Près du petit, avec le médecin.
— J'attendrai. — Et il s'assit, jetant un regard soucieux autour de lui. Ses yeux, instinctivement, firent le tour du cabinet de travail, plein de ce confort et de cette recherche modernes qu'il ignorait et dédaignait ; puis ils s'arrêtèrent, avec un froncement de sourcils, sur le sabre et le revolver d'ordonnance d'officier de Pierre, appendus au mur, et ils se fixèrent enfin sur le grand portrait de Claire, dans le fond. Comme jadis sa femme, à la même place, le général regarda le portrait de l'ancienne maîtresse de son fils, mais ce ne fut qu'une seconde. Son attention était trop vivement excitée d'ailleurs ; instinctivement il tendait l'oreille à un bruit de portes étouffé, au départ du médecin, sans doute. Un bruit de pas, Pierre parut. Le général s'était levé.
Les deux hommes échangèrent un regard profond.
— Eh bien?
— Yvon est sauvé, dit Pierre avec vivacité ; 1& docteur en répond maintenant.
Et ses yeux brillèrent d'émotion, tandis que son père, d'un geste brusque, lui étreignait la main et qu'Henri montrait un sourire presque douloureux, de contentement.
— Venez, dit Pierre. Et précédant son père, il l'introduisit dans la chambre du petit, dont Albine rebordait le lit. A la vue du général, elle baissa la tête, mais ne broncha pas, finit d'arranger le lit et reprit sa place et son tricot.
M. Jorieu s'approcha sans paraître la remarquer.
L'enfant, les yeux grands ouverts, un peu de vie intelligente revenue dans ses yeux humides, sourit paiement à son père, puis fixa ses regards étonnés sur la vieille figure du général qui, inti midé, murmura :
— Eh bien, bonhomme?
Et bouleversé devant la maigre petite figure, sans joues et sans couleurs, il eut une contraction des lèvres, un sourire qui lui faisait mal, et, de sa voix militaire qui abrégeait les mots, il balbutia :
— Eh bien, p'tit bonhomme, comment ça vat-il?... — Et, se penchant vers son petit-fils, il l'embrassa, laissant une longue seconde ses moustaches dures sur ce front moite.
Puis il sortit, accompagné de Pierre, après avoir fait un signe de tète à Albine, comme pour lui pardonner sa défection passée, à cause des soins qu'elle donnait au petit.
Dans le corridor, il murmura :
— Sauvé, bien sûr?
— Le médecin en répond.
— Adieu, alors I
Et M. Jorieu, serrant la main de son fils, descendit l'escalier, sortit du jardin. Là, il regarda presque amicalement Pierre, et revoyant la maigreur effrayante du petit être, il répéta avec un sourire timide :
— Pauv' p'tit homme!
Quand madame de Reynis apparut à la fin de Taprès-midi, Pierre lui annonça la bonne nouvelle. Certes, il faudrait à l'enfant de longs jours de convalescence^ des précautions extrêmes, la campagne dès le printemps ; mais l'essentiel était qu'il fût hors de danger.
Elle eut une expression de joie si vive qu'il en fut très touché, et elle murmura :
— Je suis heureuse, heureuse...
Il dit ;
— Comme vous avez été bonne pour Yvon ! Que je vous remercie !
Et toute sa tendresse pour elle lui montait au cœur, plus forte. Maintenant il avait le droit de penser à elle, de le lui dire ; et cependant une pudeur, le souvenir du petit être couché dans son lit de souffrance, firent qu'il ne put parler, lui prit simplement la main et la baisa.
Madame de Reynis lui souriait, les yeux doux.
Apprenant que le général était venu, elle dit, avec un soupir, qu'elle en était heureuse pour
Pierre et pour l'enfant. Sa tâche, à elle, étant finie, elle allait partir pour la campagne, habiter avec madame Garnier, à Savère, près de Fontainebleau.
On servit le thé. Une ou deux fois, Pierre et madame de Reynis allèrent voir le petit Yvon. Il dormait d'un sommeil meilleur. Tous deux écoutaient son souffle régulier, peut-être avec un étrange et singulier regret pour ces affres passées, CCS jours chastes vécus ensemble, ce côte à côte pur et affectueux des heures tristes.
Depuis trois jours, on levait l'enfant quelques heures dans l'après-midi, dès que le soleil, déjà chaud, de mai inondait la chambre de sa jaune clarté.
Pierre, un livre à la main, restait soucieux, lisant mal, s'arrêtant pour regarder son fils, qui aplatissait sa pâle figure à la vitre, contemplant les arbres verts, les massifs en fleur.
Les grands-parents Jorieu venaient alternativement, quelquefois ensemble, depuis quinze jours. Tout à l'heure encore le général était venu, et Yvon, familiarisé déjà avec lui, lui avait demandé une histoire, une histoire « où il y avait des lions. » Des lions, Yvon en avait vu, une fois, au Jardin des Plantes. Ils lui avaient fait une impression extraordinaire. En apprenant que son grand-père en avait tué, autrefois, il s'était senti une incroyable admiration. Pierre entendait encore le récit de la chasse, en Algérie ; l'allût
dans la nuit, au fond d'un trou caché par des branchages; l'appât d'un cheval à moitié dévoré, la veille, par la grosse bête; et puis l'attente immobile, longue. Il revoyait les yeux brillants du petit, son extase d'attention, son tressaillement à l'apparition du lion, à l'onomatopée du coup de feu, son émotion à s'imaginer la bête horrible gisant à terre, avec sa grande queue qui fouettait l'air.
— Et il était mort, dis ? faisait Yvon.
— Et il était mort [ — répondait le général, sans s'offenser de ce tutoiement peu en usage dans sa famille.
— Quand je serai grand, je tuerai des lions, moi aussi ! avait dit Yvon.
Cette phrase enfantine rendait Pierre rêveur. Hélas! lui aussi avait ambitionné de grandes choses ; lui aussi, la première fois qu'il avait endossé son costume d'officier, avait vu luire de grandes batailles, s'était évoqué menant d'héroïques assauts. Lui aussi avait rêvé de tuer des lions, ces lions qu'on ne tue jamais. Mais sa vie avait été tout autre qu'il ne l'avait rêvée. Maintenant il ne restait rien, que des ruines, de ce qu'il avait entrepris. Ses rêves d'ambition militaire, depuis longtemps cloués au mur, avec son sabre d'officier! Sa femme et son bonheur perdus! Que lui faisait d'avoir un nom, d'être quelqu'un ? il n'en jouissait plus pour lui, n'y voyait qu'un
gage de protection et de sécurité pour l'avenir de son fils. Son fils!... pauvre innocent, en qui semblait, chose étrange, s'effacer peu à peu la ressemblance marquée de sa mère, soit qu'elle s'atténuât réellement, soit que Pierre l'oubliât, cette ressemblance, comme si peu à peu la morte, en sa mémoire, prenait des teintes de plus en plus vagues, effacées de pastel.
Ses yeux tombèrent sur des jouets que son père, ces derniers jours, avait apportés : jouets médiocres, peu chers, oii, le jour de l'an passé, se trahissait l'économie stricte du général, et dont cependant Pierre était reconnaissant, songeant que sa mère, elle, n'apportait rien ; se rappelant ses airs posés, sérieux, son impuissance à choyer le petit, comme si elle avait usé toute la somme des affections de sa vie, ou que sa prévention pour le passé, et contre l'enfant de la maîtresse détestée, fût la plus forte.
Pierre rouvrit son livre : une enveloppe y servait de signet. Par cette lettre, reçue le matin même, madame de Reynis lui faisait part de son installation près de Fontainebleau, lui proposait de venir bientôt l'y voir : elle aurait alors une proposition à lui faire.
Laquelle? Il se douta qu'Yvon était en cause. Sans doute, elle conseillerait un séjour à la campagne ; et à l'idée de louer une maison à Savère, non loin d'elle, il resta pensif, la lettre entre ses
mains. Chère madame de Reynis ! Il la revoyait encore en cette chambre, maternelle et simple, avec ces doigts légers qui bordent un lit de malade, agitent la fraîcheur d'un éventail sur un front hévreux. Comme elle s'était dévouée à ce petit, qui n'était pas le sien, pourtant. Ah ! certainement, si une seconde mère pouvait... Une voix discrète interrompit sa rêverie :
— Peut-on entrer? — disait-on timidement. Il se retourna ; c'était Suzanne :
— Que je ne vous dérange pas; vous lisiez ?
Il gardait en main, en effet, la lettre de madame de Reynis, et la serra dans sa poche.
— Oui, — fit-il un peu gêné. — C'est une dame de mes amies, qui a donné des soins à Yvon, et qui me demande de ses nouvelles.
Il y eut un silence. Il avait peur de faire de la peine à Suzanne ; et pourtant, ne serait-il pas forcé, un jour, de dénouer entre elle et lui le lien qui les unissait encore?
— Je suis heureuse, dit-elle, que vous ne vous soyez pas trouvé seul en ces mauvais moments. (Elle n'ajouta pas : — Et que d'autres que moi vous aient entouré.)
Mais il la comprit et, dans sa délicatesse, fut mal à l'aise; car il ne l'aimait plus comme avant, hélas! ne la désirait plus que d'un désir inférieur, sans poésie, et qui lui semblait avilissant, plutôt, pour elle. Il proposa :
— Voulez-vous passer dans mon cabinet de travail?
Car ici, dans cette pièce enfantine, où madame de Reynis avait passé ses journées, Suzanne — il s'en voulait de ce sentiment, mais n'y pouvait rien — Suzanne lui semblait presque une étrangère, intruse» déplacée.
Une fois seuls, Pierre, cherchant quelque biais pour la préparer, tout en la ménageant, lui dit :
— Yvon va mieux ; quand il pourra sortir, l'air delà campagne lui sera sans doute nécessaire, et je serai forcé de l'emmener.
— Vous ferez bien, — dit-elle sans étonnement. Il insista :
— J'irai sans doute aux environs de Paris ; et mes affaires me retenant ici, je placerai Yvon et Albine sous la surveillance d'une famille amie.
Elle fit signe de la tête, approbativement ercore, et avec un sourire triste et bon, une divination de ce que Pierre ne lui disait pas, la prévision qu'il s'agissait de la dame aux visites et à la lettre, •elle dit :
— Vous avez bien raison. Et je suis heureuse, sincèrement heureuse que vos a?n2-° (elle accentua le mot) puissent s'en occuper, lui faire du bien. Il faut une affection de femme près de et t enfant.
Il resta hésitant, embarrassé. Elle lui toucha la main de sa main gantée, et, rassurante ;
— Cher ami, — dit-elle d'une voix douce et bonne, — j'ai bien pensé à vous tous ces jours-ci, et je ne souhaite que votre bonheur.
Il voulut lui prendre les mains; mais doucement elle se dégagea :
— Oui, votre bonheur.
Et devant la vision de ce bonheur, parœî à un pays inconnu, mystérieux, oii elle n'entrerait point, ne pouvait entrer, ses yeux se remplirent delarmes.
— Suzanne, Suzette, dit Pierre attendri, mais vous me l'avez donné, ce bonheur-là.
— Oh! non — dit-elle, essayant de sourire — le bonheur, c'est autre chose: c'est la vie ensemble; ce sont les enfants, le foyer; c'est toute la vie! — dit-elle d'une voix grave.
Cette définition troubla Pierre; il lui reprit les mains, avec douceur.
— Et cela, reprit-elle, ce n'est pas moi qui pouvais vous l'offrir. Je ne vous ai donné qu'un peu de tendresse dont vous aviez besoin. Vous la désiriez — fit-elle avec un triste et charmant sourire — et je ne vous l'ai pas fait attendre bien longtemps...
— Yous dites cela comme si... mais je vous aime toujours, Suzanne !
— Oh! — fit-elle en baissant les yeux — vous m'aimez, oui, vous m'aimez, mais — elle se sentit devenir pourpre et confuse, ce qui la rendit
plus touchante ; et tout bas, entre les lèvres : — ce n'est pas ainsi... non, pas ainsi...
Il comprit ce qu'elle voulait dire, et sentit plus vivement cette honte, cette dégradation qui suit l'amour uniquement physique , Tégoïsme d'un lien sans devoirs, sans dévoûment. Et comme honteux d'avoir mal agi , il n'osait regarder Suzanne. Il Pavait désirée, en effet, et prise; et maintenant, voici qu'il pensait à l'abandonner l C'était mal. Et pourtant, que faire ?...
Il murmura d'une voix émue :
— Suzanne... — et ne sut qu'ajouter.
Mais il avait honte et souffrait. Elle le vit bien et lui dit :
— Mon ami, est-ce que je vous fais un reproche? J'ai toujours pensé que vous resteriez libre, et je vous assure, je ne serai pas une gêne dans votre vie. Car je sais bien que vous ne vivrez pas toujours ainsi. Non, — dit-elle sans le laisser parler, — non, forcément, si ce n'est déjà fait, vous irez à une autre affection que la mienne, plus durable, plus vraie. Je l'espère pour vous et pour votre enfant. Vivre seul, à votre âge, avec Yvon à élever, cela ne vous est pas possible.
« Vous vous marierez, tôt ou tard. C'était à ce bonheur-là que je faisais allusion. Et je vous le répète : vous êtes libre; nos vies se sont rencontrées, elles se séparent; nous nous sommes
aimés, eh bien, tant mieux, je ne le regrette pas, allez !
Alors Pierre, ému de la souffrance discrète de Suzanne, confus de cette peine qu'il causait, touché de la générosité de la jeune femme, baissa la tête ; sentant bien qu'elle devait être sincère, il ne trouva rien à dire; et elle comprit l'émotion de ce silence. Il fut plein d'amertume et cependant de douceur. Enfin il murmura, avec un soupir :
— Vous valez mieux que moi.
Elle ébaucha un geste faible de dénégation. Puis, après un instant de silence, ils s'embrassèrent; ce fut comme un long, poignant et pourtant suave adieu, car leurs cœurs étaient soulagés. Ainsi s'unirent leurs lèvres avant la séparation définitive, proche sans doute. Désormais leur amour, entré dans le crépuscule, se teinterait de douceur et de mélancolie, avec le sentiment profond des choses qui passent, de la brièveté de la vie.
Suzanne, sous les yeux de violette du grand portrait de Claire, pensait : « Et moi aussi, comme elle, à mon tour, je suis déjà oubliée. »
YI
Pierre descendit du train, à Fontainebleau.
Les Liserons, oij habitait madame Garnier, étaient un joli village sur la Seine. La propriété, isolée, s'adossait par derrière à la colline, où la Forêt venait mourir, aux grilles du parc. Par devant, elle dominait la route que bordait le fleuve.
Tout le long du chemin, Pierre admira les futaies vertes et or.
Il marciiait sous un couvert de grands arbres. Il faisait une journée exquise. La rivière bientôt scintilla, bleue au bout des champs, entre des prés fleuris de pâquerettes. Il éprouvait une joie douce, comme un printemps de ses forces. Il se sentait robuste et plein de santé; des chansons lui montaient aux lèvres. Mais en longeant les haies d'une grande propriété, il sentit sa sécurité diminuer. Pour la première fois, une singulière inquiétude l'assaillit. Jusqu'alors, ses visites à madame de Reynis avaient été sans arrière-
pensée; et maintenant il avait presque peur, comme si son avenir allait s'engager, qu'il ne fût plus maître des événements, ni de retourner en arrière. 'Mais la joie de la revoir écarta aussitôt toute autre idée.
Il aperçut de grandes pelouses, une maison à colombages, à grand toit oblique de ferme normande ; et il se dit : « Ce doit être là f » Son cœur battit ; pourquoi donc? Que se passait-il de nouveau? En quoi madame de Reynis allait-elle apparaître différente des jours passés? Qu'y avait-il de changé dans leur vie?
Ah! tout; il le savait bien. Car à présent, déjà bienloinde Claire, détaché de Suzanne, sa vie libre dans ses mains, l'avenir ouvert devant lui, il aspirait au bonheur comme après l'air pur du printemps ; et il sentait que madame de Reynis seule personnifiait ce bonheur sérieux, raisonnable et doux.
Un jardinier s'avança.
— Madame de Reynis?
L'homme désigna une robe blanche qui s'avançait entre les massifs.
* Pierre rougit comme un enfant et vint à elle. Madame de Reynis le reconnut.
Elle était rose dans la chaleur ; le soleil traversait son grand chapeau de paille, jetait un treillis d'or sur son front, baignait de feu son cou et sa robe.
Elle lui tendit la main.
Il fut étonné du changement de plus en plus grand qui s'était fait en elle. Dégagée de ses vêtements de deuil, dans le gracieux laisser-aller de sa légère robe blanche, avec les frisons échappés de ses beaux cheveux, elle semblait une autre femme. Et ce qui frappa Pierre tout autant, fut la douceur de son visage. Il ne se l'imaginait pas ainsi, l'évoquait grave et triste le jour de leur première entrevue, sérieuse et pensive alors qu'elle soignait Yvon malade. Il ne lui retrouvait pas ces expressions profondes, mais une bonté souriante et jeune répandue dans toi>s les traits. Et son beau regard, bien ferme, regardait droit : un regard devant lequel nulle déloyauté, nulle trahison ne devaient tenir et qui semblait lire jusqu'au fond du cœur.
— Venez, dit-elle, que je vous présente à ma tante.
Au salon, madame Garnier, les jambes paralysées, ne quitta point le fauteuil qu'elle occupait, brodant une tapisserie de ses mains restées actives. Sa figure, blanchesous des cheveux poudrés, reflétait la même expression d'intelligence et de bonté que sa nièce. Elle s'exprima avec un tact parfait. Pierre aussitôt se sentit à l'aise. Tandis que madame de Reynis disparaissait pour s'habiller, elle lui dit des choses qui prouvaient qu'elle le connaissait sans l'avoir vu,avait entendu parler
de lui intimement ; cela sans banalité, avec les mots justes qui le mettaient à son rang. Il y fut sensible.
Madame de Reynis reparut :
— • Venez-vous promener avec moi? — dit-elle à Pierre.
— Comment va Yvon à présent ? — demanda-t-elle dès qu'ils furent dehors.
— Beaucoup mieux.
— Pourquoi ne l'amenez- vous pas à la campagne?
— Mais, Paris, des affaires, mon travail... — fit-il, pour dire quelque chose.
De nouveau tournée vers lui :
— Pourquoi ne me confieriez-vous pas votre enfant?
Il n'espérait pas tant, il fut touché :
— Merci, merci de tout mon cœur, — et il hésitait...
— Nous ne voyons personne, je ne quitte jamais ma tante, rien ne m'empêcherait de me consacrer à lui.
— Mais, balbutia-t-il, non... je n'ose abuser à ce point...
Alors, pris de franchise :
— Il m'en coûterait trop de me séparer de lui.
— Eh bien, venez vous-même; il y a des maisons à louer à Savère.
— Vous croyez? — fît-il, rendu timide par la joie.
— Voulez-vous que nous en visitions? J'en connais une...
Pierre fut heureux. Comme elle était bonne! Elle avait cherché elle-même ! Il la regarda.
Elle lui semblait une âme d'élite, une femme exquise. Il éprouvait une tendresse débordante. Il eût voulu l'embrasser.
— Réfléchissez, dit-elle. Au retour de notre promenade, vous vous déciderez.
Ils marchaient. Autour d'eux, la forêt déserte, toute verte et neuve, semblait enchantée. Des souffles frais la traversaient, sentant l'herbe. Au soleil, les feuilles humides étincelaient, en aigrettes de lumière. Des effluves de force et de jeunesse montaient du sol.
Ils allaient, d'un pas de bons marcheurs, léger et ferme, droit devant eux. Pierre subissait une ivresse de gratitude et d'amour. Il oubliait tout. Aucune femme ne lui avait inspiré cette sorte de joie libre, d'élévation au-dessus de lui-même, cette conscience qu'il valait mieux, devenait meilleur, rien qu'enl'écoutant.
Ils ne revinrent que lorsque le soleil, déclinant, traversa de rayons obliques la forêt : l'émeraude des taillis luisait de reflets fauves, tachés de petites ombres ; de Fombre descendait dans les grandes allées; le bas des fourrés s'assombrissait. Le ciel, d'un côté, s'éteignant mélancolique, de
l'autre semblait une aube lumineuse. Une fraîcheur montait.
Madame deReyniSjàl'entrée du village, s'arrêta.
— C'est là, dit-elle.
Une maison cnverdurée de lierre se dressait ; au second étage, les vitres d'un atelier prenaient dans le soir des reflets glauques.
— Ne seriez-vous pas bien ?
Ils visitèrent la maison, elle était claire, gaie, tout intime. Pierre la trouva charmante, madame de Reynis l'ayant choisie ; il la loua sur-le-champ.
Ils rentrèrent, rapportant au dîner un peu do fatigue, de corps et d'âme, une douce langueur.
Quand il prit congé, madame de Reynis lui dit en le regardant de ses yeux fermes, de sa voix douce et bien timbrée :
— A quand votre arrivée, maintenant?
Les Jorieu, depuis le rétablissement du petit Yvon, n'étaient plus venus le voir. Pierre n'en soupçonnait pas la cause, les croyait seulement retournés à leur système d'abstention, d'ignorance feinte, qui, à cause de la présence d'Annette, faisait que janiais ses parents, chez eux, ne risquaient, en lui parlant, la moindre allusion à Yvon. Mais il y avait un autre motif à l'interruption de leurs visites. Madame Jorieu, en venant un jour chez Pierre, s'était rencontrée, sur le seuil de sa porte, avec Suzanne qui sortait. Celle-ci, devinant à qui elle avait affaire, s'était rangée avec modestie, en saluant. Madame Jorieu était montée, offusquée, en faisant de graves réflexions. Elle ne connaissait pas Suzanne, mais la vue d'une jeune et jolie femme chez son fils choquait d'instinct ses sentiments de moralité. Klle n'en souffla mot d'ailleurs à Pierre.
Décidée à suivre immédiatement l'inspiration de madame de Reynis, il préparait cependant le départ d'Albine et d'Yvon. 11 comptait qu'Henri
s'installerait avec eux à Savère, en attendant que lui-même y allât définitivement, car il n'osait, par pudeur, s'y fixer comme cela, d'un seul coup.
Pour avertir son père et sa mère de ses projets, il passa chez eux. Il atendit quelques minutes dans le salon aux meubles tristes, aux petits tabourets de tapisserie, aux cadres dorés conte» nant de vieilles et mauvaises gravures.
Sa mère et sa sœur étaient absentes.
Le général, prêt à sortir, parut :
— Descendons-nous ? dit-il.
Dans la rue, Pierre lui fit part de ses intentions.
M. Jorieu, selon son habitude, ne répliquait rien, les sourcils froncés, avec son expression habituelle de mécontentement.
Il ne crut pas devoir présenter d'objections, so considérant comme désintéressé de toute autorité paternelle.
Pierre lui dépeignit madame de Reynis, lui exphqua le passé et la situation de la jeune femme, n'en fit aucun éloge, se borna au strict nécessaire et aux bontés qu'elle avait pour Yvon.
Le général fit entendre un : Hum ! qui pouvait passer à la rigueur pour un assentiment, et immédiatement parla d'autre chose.
— Ah ! fit-il, au moment oii ils se séparaient, — et l'aspect soucieux de son visage frappa alors Pierre — qu'est-ce que tu penses du capitaina Desportes ?
Pierre dit que l'aide de camp semblait un bon militaire, un garçon intelligent, et ajouta deux ou trois éloges vagues, ne sachant à quoi tendait la question de son père. Mais celui-ci secoua la tête avec insistance :
— Ce n'est pas cela, te plaît-il?
Pierre étonné, et à qui l'homme était indifférent, plutôt sympatique, répondit :
— Il ne me déplaît pas...
— Te plaît-il, — répéta plus énergiquement le général,
— Oui 1 pourquoi ?
— Pour savoir ! dit M. Jorieu, et se disant adieu, ils se séparèrent
Alors revint à Pierre cette idée qu'il avait eue déjà que le capitaine était amoureux d'Annette. Et penser que son père le consultait, sous cetteforme laconique, tenait à savoir son opinion, le toucha. Il ne put s'empêcher de se dire, avec un soupir :
« Pourquoi faut-il que nous nous aimions, sans avoir pu, sans pouvoir jamais nous comprendre?...
Ensuite, il passa chez Henri; caria perspective de laisser Yvon seul et livré aux soins d'Albine ne le rassurait point. Décider son cousin à aller aux Liserons fut facile. En huit jours Tinstallation se fit. Henri avait emporté sa boîte de couleurs, se promettant de peindre beaucoup.
C'était par une délicatesse mêlée de timidité quô Pierre avait feint de ne pouvoir habiter immédiatement la campagne, pour ne point s'imposer à madame de Reynis et ne pas l'importuner de sa présence assidue. Aussi avait-il prétexté des occupations à Paris, bien que Juin et le Grand-Prix eussent clos la saison parisienne, Salon etthéàtres, et que rien ne l'empêchât de travailler à Savère.
?dais Henri, Albine et Yvon installés dans la jolie maison de lierre, il vint y passer deux ou trois jours par semaine. Et la présence d'Hérard, le dimanche, lui prenant un peu de madame de Reynis, il prolongea bientôt ses séjours. Il lui semblait doux de se dédoubler ainsi, de vivre par le cœur et Tesprit auprès d'elle, une moitié de la semaine et l'autre à Paris, d'y repasser ses sensations, d'analyser leur gradation rapide, d'en jouir enfin par la pensée et le souvenir. Il ne voyait déjà plus Suzanne, l'oubliait complètement.
Juillet venu, il ne put se résoudre à s'éloigner de Savère Ces séparations, si courtes qu'elles fussent, lui devenaient pénibles.
Il ne se trouvait bien qu'auprès de son amie. II ne pouvait s'expliquer cette affection si simple, si vraie, ni que du premier coup ils fussent mutuellement entrés, de plain-pied, dans la vie l'un de l'autre. Il admirait surtout la simplicité, la franchise avec laquelle elle avait accepté son passé, se montrant d'âme si bonne pour Yvon
Il se fixa à la campagne.
Alors un temps heureux commença pour lui. Sûr de plaire à madame de Reynis, il se sentit moins troublé, moins pressé de vivre, du jour oij il comprit qu'elle l'aimait aussi.
Ils connurent des moments sérieux et doux, calmes, comme s'ils n'étaient toujours qu'amis. Ce furent des marches en forêt, des promenades en canot sur la Seine, le long de rives bordées de joncs, dans lesquels la proue de la barque entrait, restait immobile, leur donnant une sensation d'escale, d'abri paisible. Pierre, avec un plaisir secret, la voyait ramer, reprendre des couleurs plus roses, refleurir en une belle jeunesse de femme.
Les jours de pluie se passaient dans le grand salon, chez elle. Yvon, à leurs pieds, épelait ses lettres ; car elle lui avait donné une boîte de petits carres de bois imprimés; et déjà, grâce à sa
patience, il savait l'alphabet. Elle avait conquis. tout de suite ce petit, par sa douce bonté, Pierre, avec un étonnement confus, voyait la tendresse grandir chez l'enfant; il s'attachait de plus en plus à madame de Reynis, se faisait câlin dans ses. bras, vivait dans l'ombre de sa robe. Il était ému, alors, en se rappelant la morte, l'absente. II la comparait à la jeune femme, en un attendrissement.
— Comme Yvon vous aime, dit-il un jour.
— Seriez-vous jaloux? — demanda-t-elle en souriant.
— Non; j'admire seulement qu'il ait senti si vite la bonté que vous voulez bien lui témoigner.
— Pauvre petit ! — et sa main blanche caressait les cheveux bouclés de l'enfant.
Pierre comprit : la pitié pour les faibles a tant de prise sur le cœur des femmes !
— Vous êtes bonne, dit-il.
— Oui, bonne pour mes amis !
Ils se sourirent. Madame de Reynis, en effet,, fuyait les relations banales, détestait les mensonges du monde, se faisait aimer tout de suite ou déplaisait invinciblement.
— A quoi pensez-vous ? — dit-il, la voyant sérieuse.
— Je suis heureuse, de voir que votre cousin se porte mieux.
Elle faisait allusion à Henri.
— Oui, dit Pierre pensif : ce changement de vie, l'air, les courses en forêt, et aussi certaine magicienne... vous êtes fée!
Madame de Reynis avait su, par son tact habile, entrer dans le cœur fermé d*Henri, peu à peu l'amener à parler de lui ; bonne et presque maternelle, elle avait su lui inspirer confiance, prendre autorité sur lui.
Pierre trouvait cela extraordinaire, ne se rendant pas compte des affinités merveilleuses qu'ont les femmes avec les enfants et les cerveaux déséquilibrés. Il se disait : « J'aime cependant Henri ; et là oij mes conseils, mon amitié ont échoué, elle, en quelques semaines, a réussi à le tirer de sa tristesse, de ses obsessions morbides, de l'analyse constante de son « moi ». Elle l'a intéressé à la vie, à la nature. Il a repris goût au travail ! Il dessine et peint des heures entières, ou parcourt la forêt, se refait du sang et des organes neufs. »
Mais un souvenir l'assombrit : l'hérédité pesante, la mère folle enfermée dans une maison de santé, le tempérament névrosé d'Henri ; et il devint triste à voir la vie si mal faite pour certains, à se sentir impuissant contre elle. Puis, un égoïsme involontaire, humain, le ramena à son propre bonheur.
Les jours passaient. Ils s'envolaient, légers comme les nuages, rapides comme les risées sur le fleuve. Et à mesure qu'ils s'évanouissaient,
Pierre et son amie devenaient pensifs, préoccupés, presque contraints. Ayant subi naturellement la force de sympathie qui les attirait l'un vers l'autre, ils sentaient à présent s'engager leurs vies.
Avaient-ils prévu cela ? Madame de Reynis, en offrant à Pierre dépasser les beaux jours aux Liserons, en voisins et amis, en s'occupant avec tant de bonté du petit Yvon, pensait-elle que ces mois de printemps et de soleil ne seraient que des vacances douces pour Pierre, un arrêt à son chagrin, une halte paisible dans sa vie ? Oui, sans doute. Et cela seul avait été de sa part une grande pitié, une touchante preuve d'affection. Mais déjà ne se sentait-elle pas entraînée à des sentiments nouveaux ? La franchise de Pierre, son caractère bon et simple , son intelligence courageuse, et tant d'affinités qui les unissaient, ne la conquéraient-elles pas, de plus en plus ? Jour à jour, ne s'attachait-elle pas à ce petit Yvon, privé de soins maternels, à ce petit cœur si prompt à aimer, à ce joli être épris de rêve et de merveilleux, qui écoutait, avec tant d'attention, les contes de fée qu'elle inventait?
Et précisément tout cela la rendait grave. Elle eût presque voulu s'éloigner pendant quelques jours, ne plus voir Pierre ni Yvon, ne plus subir leur charme, rentrer en elle-même et voir l'avenir en face.
L'avenir, que serait-il pour elle ? Toute jeune, «lie avait fait déjà une triste expérience de la vie, avait aimé, et vu mourir l'homme qu'elle venait à peine d'épouser. Elle se sentait deux fois veuve, n'étant pas mère. Au moins Pierre avait un enfant à chérir, comme un grand souvenir de sa vie morte, une espérance vive en l'avenir. Mais elle?
Sans doute des hommes la courtiseraient ; rien ne l'empêcherait de se remarier. Mais elle pressentait combien ils devaient être rares, ceux qu'elle pourrait aimer, avec son indépendance de jugement, la franchise de ses idées. Elle ne voulait un mari ni médiocre, ni hypocrite. Cependant elle ne demandait point un être idéal, une perfection qui n'était pas de ce monde, sachant que les meilleurs ont leurs faiblesses, et que l'homme le plus noble est exposé aux tentations et aux chutes les plus vulgaires. De tous ceux qu'elle connaissait, aucun ne réalisait ses goûts. Seul, Pierre Jorieu. De là, sans doute, l'irrépressible sympathie qui l'avait poussée, par deux fois vers lui, sans hésitation, sans fausse honte, bravement.
Et lui ? Forcément, comme l'avait prédit Suzanne, il suivait une évolution rapide, conduit par un besoin de bonheur vers cet espoir, que d'abord il n'eût osé formuler : un mariage. Qu'il pût trouver une autre mère pour Yvon, une
autre femme pour lui, lui avait d'abord paru invraisemblable. A plus de trente ans, avec son long passé de ménage, il ne pouvait épouser une femme pour lui tout seul, ne voulant pas sacrifier Yvon à un bonheur égoïste. La nécessité de lui trouver une seconde mère, tendre et protectrice, s'imposait donc. Et madame de Reynis s'était dressée dans sa vie, ciiance inespérée, salut providentiel 1 L'épouser, quel doux rcve! Mais plus le temps s'écoulait, plus le doute l'envahissait. Consentirait-elle à les accepter, lui et Yvon? Pour lui-même, d'ailleurs, n'éprouvait-il pas un scrupule de délicatesse à cause de l'enfant reconnu, il est vrai, mais non légitimé I
Avait-il le droit d'attendre d'elle, malgré toute l'indépendance de ses idées, la hardiesse d'une adoption légèrement scabreuse aux yeux du monde ?
Et une souffrance intime grandissait en lui, de leur silence à ce sujet, et de ce qu'il lui semblait, leurs paroles, souvent contraintes, n'étaient pas en rapport avec leurs sentiments.
Cependant l'été s'avançait.
La forctj l'après-midi, devenait une grande fournaise. Sur les pavés des anciennes routes royales, une chaleur bhmche se réverbérait. Les gazons des senliers sécbaient et devenaient gris Les fougères allaient bientôt jaunir. La forêt s'emplissait de bruyères vioietLes. Les arbres
dormaient, immobiles, sans un souffle dans les feuilles rigides. On n'entendait que le frémissement des insectes sur la terre calcinée. Les chenilles, puis les papillons avaient disparu, et les araignées tissaient leurs grandes toiles, d'un arbre à l'autre.
La fraîcheur subite des soirs annonçait la fin prochaine des beaux jours.
Ayant conduit Hérard à la gare, Pierre el madame de Reynis revenaient en voiture, silencieux. Fort gais en allant, voilà que maintenant, seuls, ils ne trouvaient plus rien à se dire, évitaient même de se regarder, comme si un secret leur restait sur le cœur. Toutefois, ils sentaient bien la nécessité d'une explication ; mais si douce au fond que fût leur commune pensée, l'exprimer leur semblait redoutable, dangereux. Et la présence du cocher, sur son siège, les énervait, paralysait leurs langues. Ils se séparèrent, n'ayant échangé que des banalités, mécontents d'eux-mêmes.
L'après-midi, ils se retrouvèrent ensemble, à l'ombre d'un banc, dans le parc, seuls.
Le petit Yvon, un grand chapeau de paille sur la tête, courait dans les pelouses. Albine le surveillait, devenue taciturne, en prévision de l'avenir, et irritée par l'immixtion de madame de
Reynis dans la surveillance d'Yvon ; d'ailleurs ne comprenant pas, en son vieux cerveau, qu'à un an de distance à peine, son maître pût aimer d'autres femmes. En même temps, par une contradiction naturelle, elle souhaitait que Pierre fût heureux ; et elle subissait, bien qu'à contre-cœur, l'ascendant que madame de Reynis prenait sur tous ceux qui l'approchaient. Cela lui donnait un singulier air de soumission empressée et de sourde mauvaise humeur, qui n'avait point échappé à la jeune femme.
Et c'était de cela, précisément, qu'elle s'entretenait, en ce moment même, avec Pierre.
— Elle vieillit bien, ma pauvre Albine, répondit-il. Mon intention est de la renvoyer dans son village avec une rente assurée pour ses vieux jours. Elle ne fait déjà plus qu'un service peu chargé, ne s'occupe que d'Yvon. Mais que peut cette bonne et vieille créature auprès d'un pauvre petit être qu'il faut élever, instruire bientôt, et qui aurait besoin d'une mère ?...
Et ces mots lui rappelant Claire, lui tintèrent douloureux à l'oreille. Madame de Reynis le regardait en hochant doucement la tête, avec des yeux si bons qu'il s'enhardit et, sans mesurer la portée de son audace :
^ — Oui, d'une mère... comme vous I
Elle devint grave et détourna la tête. Certes, il n'avait point voulu, comprit-elle, la remercier
simplement du rôle maternel qu'elle jouait : ces mots signifiaient plus, étaient une prière et une espérance.
Lui, craignant de l'avoir blessée, d'avoir indélicatement fait appel à son cœur, baissait le front, regrettant presque d'avoir parlé.
— Ne croyez pas... — fit-il avec effort, sans la regarder. — Vous avez été si bonne pour Yvon, pour moi. . . J'ai presque l'air de vous dire. . . — Sa voix s'altéra — Eh bien, oui, fit-il d'un air décidé, j'ai pu, dans un moment d'illusion, former un rêve. L'impression profonde que vous m'avez produite, votre charme, votre bonté, je ne sais quoi d'amical et de semblable dans nos idées, dans nos goûts, tout ce que vous faites pour Yvon, tout cela a pu me faire espérer ce bonheur impossible, de réunir un jour nos vies! Depuis longtemps, cette idée est entrée en moi. Vous connaissez mon passé, mon existence. Peut-être aurais-je dû ne pas parler, m'éloigner. Mais il sera toujours temps ! Et il me semble que je serais trop malheureux, alors, de ne pas vous avoir dit ce secret, car il m'étouffe I Pardonnez-moi, — fit-il avec émotion, — je vous dois tant de bonheur que j'ai pu en rêver un plus grand, et de vous offrir en échange toute ma vie !
Un mélancoliqueet profond silence suivit. Il avait parlé d'abondance, les mots se pressant dans sa gorge. « Je me suis perdu, pensait-il, elle ne m'aime pas ! »
LA FORCE DES CHOSES 32t
Madame de Reynis, les yeux fixés sur l'enfant qui gambadait au soleil, avec une vivacité de convalescent, heureux de vivre, restait immobile ; une joie douce lui serrait le cœur, en une sensation si intense qu'elle lui était pénible. II l'aimait. Pourquoi ne lui répondait-elle pas? Cet aveu si effrayant, jailli comme un cri, lui semblait si doux à présent.
— Dois-je partir? — répéta doucement Pierre. Elle tourna vers lui ses beaux yeux humides.
— Non, dit-elle. Je m'attendais à ce que vous me dites. J'y ai pensé comme vous : pourquoi n'unirions-nous pas nos deux vies?
Pierre devint extrêmement pâle.
— Mon Dieu, — murmura-t-il, très ému, — si vous saviez par quelle angoisse j'ai passé, et comme vous me rendez heureux!...
Un sanglot lui coupa la voix.
Attendrie, elle posa sa main sur son bras :
— Mon ami...
Il se mordit les lèvres jusqu'au sang, fit effort pour dominer la crise de larmes qui montait :
— Vous m'aimez-donc un peu ? murmura t-il.
— Je vous aime de tout mon cœur, — dit-elle avec franchise ; et l'accent profond qu'elle mit à ces mots le convainquit.
Lui aussi eût voulu la persuader, comme s'il en était besoin, par de folles et tendres paroles ;
mais dans l'impuissance d'exprimer son âme, il ne put que répéter :
— Je vous aime I Ah ! je vous aime !
Et ils s'aperçurent qu'ils échangeaient ce mot pour la première fois.
Yvon, à ce moment, courut à eux, la main fermée : il l'ouvrit.
— Voyez, dit-il, la jolie bêle.
Il leur apportait une bestiole à bon Dieu, à moitié écrasée : Tinsecte s'agitait faiblement, dans une douce et triste petite agonie, perdu dans la main de Tenfant, le vert paysage, le ciel, la forêt et le vaste monde.
— Oh ! elle ne bouge plus !
Et les yeux clairs, brillants, la bouche ouverte, il restait immobile, plein d'étonnement, devant ce mystère de la mort.
— Donne, chéri, — dit madame de Reynis. Elle fit glisser la bestiole dans sa main et la déposa sur le gazon, comme en un grand cimetière vert.
Pierre eut la vision de la mort et du passé. La même idée traversa la jeune femme. Hélas, oui î l'absente était couchée sous la dalle étroite, en son cercueil. Les absents, le père et le mari de madame de Reynis, reposaient en terre lointaine d'Extrême-Orient. Oui, la mort était là, partout, luttant avec la vie, ô misère ! Mais en eux, autour d'eux, dans la splendeur des choses, dans la sève de leur jeunesse, c'était la vie qui l'emportait.
D'un même élan do pitié, ils se penchèrent sur l'enfant; et Pierre, plein d'une reconnaissance infinie pour celle qui adoptait son fils, l'éleva entre les bras de madame de Reynis, afin qu'elle pût l'embrasser. A ce moment, elle se sentit mère; et il le comprit bien.
Pendant quelques jours, ils gardèrent leur secret; puis, après en avoir savouré le mystère, le même instinct de dignité leur fit instruire Hérard et madame Garnier. Ce dénouement ne les étonna point : tous deux aimaient Pierre et l'estimaient haut. Henri aussi fut très heureux.
Madame de Reynis désirait connaître les parents de Pierre. Sachant leur rupture, leur réconciliation et les rapports neutres oii ils vivaient depuis, gardant sur le cœur le passé irréparable, elle pria Pierre de les inviter aux Liserons.
Il les décida, non sans peine, à venir passer une journée.
Il les attendit à la g'are. Ils ne voulurent pas déjeuner chez lui, mais à Fontainebleau, tenant, disaient-ils, à visiter le château. Ils n'y donnèrent cependant que des coups d'œil distraits, soucieux, comme s'ils se doutaient des confidences que Pierre devait leur faire.
LA FORCE DFiî CHOSES 327
Annelte était restée à Paris, confiée à la tante JMaurer. Comme Pierre s'enquérait d'elle, le général lui dit ;
— Nous avons une nouvelle à l'annoncer : Annette a été demandée en mariage par le capitaine Desportes, et nous avons donné notre consentement. Le mariage aura lieu dans trois mois.
Pierre se réjouit.
— Annette est heureuse, au moins? Elle aime Desportes?
— Annette, répondit madame Jorieu, est une enfant docile et se conforme à tous nos désirs. Ce mariage ne peut que lui convenir.
— Oui, — interrompit brusquement le général! — Desportes plaît à ta sœur et nous plaît. Il t"a plu, d'ailleurs?
— C'est vrai! dit gaîment Pierre.
Une réflexion l'attrista un peu : il lui sembla que cela devait être ainsi, que sa sœur ne fût point là pour recevoir ses félicitations! Il était écrit qu'il la connaîtrait à peine, que leurs âmes, certainement sympathiques et rencontrées par hasard, ce jour du Parc-Monceau, ne se retrouveraient plus.
Il en respentit une peine passagère; l'idée de son propre bonheur le consola.
On alla en voiture aux Liserons. Madame de Reynis et Yvon attendaient les Jorieu à l'entrée
du jardin. Au salon se tonaienl madame Garnicr, llérard et Henri.
Le général tapoLa les joues de l'enfant, sans l'embrasser devant ces étrangers, en lui disant ;
— Bonjour, petit homme !
Madame Jorieu, sans eiïusion, lui baisa le front, puis ils s'assirent. On eût dit des visiteurs, non des parents, et madame de Reynis, quoique sans affectation, paraissait véritablement la mère d'Yvon, car il ne la quittait point. Les Jorieu le sentirent et en éprouvèrent une hostilité, au lieu de lui savoir quelque reconnaissance.
Bientôt l'espèce de malaise qui régnait s'accrut. Des fragments de conversation révélèrent de profondes divergences entre les idées de madame de Reynis et celles des Jorieu. Méfiants, ils la devinèrent, comme leur fils, r^ractairo à la religion, libre-penseuse. Son intelligence, l'indépendance de son esprit leur déplurent. Ils n'admettaient point qu'une femme pensât toute seule, autrement que selon les idées de son confesseur et de ses parents. La bonhomie d'Hérard leur parut, bien à tort, ironique. Madame Garnier, malgré son âge, ne trouva point grâce à leurs yeux. La journée fut longue. Une promenade en commun ne l'abrégea point. Un ennui lourd pesait sur tout le monde, et des silences s'ouvraient, comme de grands vides. Ils refusèrent une invitation à dîner et repartirent, à six heures, par le rapide.
Pierre, en les reconduisant, malgré l'angoisse sourde et le mécontentement intime qu'il ressentait, fit un grand effort, et leur confia ses projets de mariage, plaidant pour madame de Reynis; et en même temps, il se sentait glacé par leur silence. Il les consulta cependant, tenant à adoucir l'amertume du passé par une déférence dans le présent, voulant garder des liens d'amitié avec ces vieillards qu'il aimait, dont il eût voulu être compris ; mais madame Jorieu, obstinément rigide, regardait devant elle, sans l'écouter. Elle était irritée, peinée, effrayée par cette famille si contraire à ses idées, et opposée aussi à ce qu'une veuve se remariât; car c'était, dans ses idées, presque un sacrilège.
M. Jorieu souffrait aussi, pour les mêmes raisons. Mais, meilleur qu'elle, il dit à sa femme:
— Parlez-lui d'abord.
— Que vous dire, mon enfant? — dit-elle tout à coup ; vous êtes d'âge à vous passer de nos avis Ils ne serviraient sans doute à rien.
Pierre, embarrassé et honteux, leva sur son père ses yeux francs, et, avec un sourire affectueux et timide :
— Et vous, père?...
Le général lui répondit, franc et rude :
— Je souhaite que tu sois heureux, mon ami, cl ton enfant aussi. Pour notre consentement, nous préférons te le donner sans discussion :
ce n'est plus qu'une formalité, n'est-ce pas ?
Pierre pensa qu'il devait embrasser sa mère ; puis il prit la main de son père, et la baisa comme lorsqu'il était enfant. Mais ce n'était plus cela, oh! non, plus cela!.,. Et cependant, c'était entre eux un arrangement comme un autre; cela tranchait une vieille situation pénible, mettait fin au passe, inaugurait une vie nouvelle.
Le train allait passer. Pierre échangea un dernier adieu :
— Embrassez Annette pour moi !
Le train siffla, s'arrêta. Pierre vit les siens y monter sans se retourner, et disparaître.
Il rentra soucieux à la villa, oij on l'attendait pour dîner.
La vue d'Hérard , de madame Garnier , d'Henri , et surtout de madame de Reynis et d'Yvon, lui réchauffa le creur.
Elle le prit à part. Yvon, entre eux deux, les regardait sans comprendre; ils formaient un groupe charmant que chacun contemplait en souriant.
— Eh bien ? — dit tristement Pierre à madame de Reynis.
— Mon ami — dit-elle avec un forme et bon sourire... — oui, c'est une grande souffrance que la vôtre et celle de vos parents; mais qu'y faire? Nous tâcherons, vous et moi, de nous aimer et de nous comprendre !
— Ah! fit-il; certes!
Et tout son cœur répondait :
« Amen! »
Alors, devant tous, comme une suprême consolation et une promesse pour l'avenir, elle lui tendit les mains, et avança son front vers ses lèvres.
Il l'embrassa. Ce fut leur gage de fiançailles.
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IILK COLIN. - IMVlUMliKIK DK LAGNY.
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PQ Margueritte, Paul 234.7 La force des choses M32F6