‹ La force des choses (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé. Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé I (Chateaubriand, d'après Publius Syrus.)

Depuis deux jours, le petit Yvon, triste, grognon, refusait de manger, dormait mal. Aucun symptôme de maladie n'avait percé, et cependant son père ressentait une vague inquiétude, songeait à appeler le médecin, quand il reçut un billet pressant d'Hérard, qui l'appelait.

Il se décida à y passer. 11 avait pour le soir un rendez-vous avec Suzanne, et ne le décommanderait qu'au dernier moment, si Yvon était vraiment malade. Il se réjouissait, chemin faisant, de voir Hérard.

Ces entretiens, repris avec le vieil historien, lui étaient bons ; il en ressortait avec des pensées sérieuses, un regret et un désir de travail. Puis, apprendre des nouvelles de madame de Reynis le rapprochait en quelque sorte d'elle. Sa pensée, à mesure qu'elle se portait moins sur Suzanne, revenait en effet à elle, comme aune amie d'essence particulière; et des souvenirs de leurs premières

rencontres lui remontaient, tristes et doux. 11 se rappelait combien elle avait été bonne, lorsqu'au Luxembourg Yvon s'était jeté dans leurs jambes, dévoilant ainsi le passé de son père. Il songeait à des promenades qu'ils avaient faites, à des repas ensemble, à des causeries graves et intimes. Il la revoyait, mélancolique et pure, avec son teint un peu fatigué.

Il sonna chez Hérard. La bonne qui lui ouvrit lui sourit avec un air de gaîté. Dans l'antichambre, de grands bouquets fleurissaient les vases. Le parquet semblait plus luisant. La maison avait comme un air de fête. Des portes, en haut, se fermèrent.

Pierre, étonné, fut introduit. Hérard avait l'air heureux; il était rasé de frais, et ses vêtements n'offraient plus la même négligence. Pierre sourit :

— Qu'y a-t-il donc? A vous voir, je crois deviner une bonne nouvelle.

— Oui, dit Hérard, mais laquelle?

Le cœur lui battit :

— Est-ce que madame de Reynis avance son retour?

Un signe de tête d'Hérard :

« Oui, oui », semblait-il dire en souriant.

— Ah! fit Pierre ému, et quand revient-elle?

— Devinez, dit Hérard.

— Dans quelques jours? dit Pierre, — et averti

par un instinct soudain — demain? aujourd'hui môme?...

Hérard souriait davantage :

— Regardez derrière vous !

Pierre se retourna : dans l'encadrement de la porte, madame de Reynis se tenait droite, un peu souriante.

II devint très pâle, alla à elle; ils se serrèrent la main longuement.

— Je suis heureux... balbutia-t-il; quelle bonne surprise 1

Hérard se frottait les mains.

— Je suis arrivée ce matin, — dit-elle, répondant à tout ce qu'il ne disait pas. — C'est mon oncle qui a voulu vous surprendre.

Et elle jouissait de son émotion. En même temps, elle le dévisageait, l'examinait, le trouvant changé, dans son instinct de femme. Et lui ne pouvait se lasser de la contempler.

— Vous vous portez bien, n'est-ce pas?

— J'ai meilleure mine? — demanda-t-elle en souriant.

Il fit signe que oui :

— Je vous retrouve jeune fille; vous êtes la Laurence d'autrefois.

Elle ne ressemblait plus en effet à la madame de Reynis en deuil de l'hiver. Son teint avait repris un éclat de jeunesse, des tons roses ; son corsage s'était rempli : de toute sa personne,

quelque chose d'heureux, d'épanoui, s'exhalait.

— Vous restez, n'est-ce pas? dit-elle à Pierre, vous dînez avec nous?

Il hésita à cause de son fils ; puis espérant que le malaise de l'enfant aurait été passager, il accepta plein de bonheur.

— Mais vous? restez-vous aussi, allons-nous vous garder, cette fois?

— Pendant huit ou dix jours, dit-elle. Après, ma tante ira près de Fontainebleau, oii nous avons loué une maison : j'y passerai l'été avec elle. Vous voyez que nous ne serons guère loin, — fit-elle en souriant.

Pierre s'aperçut que Hérard les avait laissés.

— Madame Garnier va donc mieux?

— Beaucoup mieux; les médecins lui ont permis le voyage, je l'ai ramenée. Elle repose en ce moment.

Et le même étonnement qu'en revoyant madame de Reynis le ressaisissait joyeusement; il lui avait pris la main :

— Est-ce possible? Est-ce bien vous? Oh I comme je suis heureux. Le temps m'a paru si long ! — (Et il était sincère, ne croyait pas mentir.)

— A moi aussi, mon ami.

Ces mots lui semblèrent pleins de bonté, il en fût touché aux larmes; et sa joie gardait une surprise inquiète; il ne croyait pas encore à son bonheur.

Il le lui ait.

Elle souriait, de son air sage, en lui parlant de son séjour, là-bas.

Et Pierre la regardant, s'étonnait de trouver ses impressions d'autrefois changées, rajeunies. Étaitce que son caprice pour Suzanne avait émancipé l'homme en lui, après le solitaire veuvage? Étaitce madame de Reynis embellie, devenue plus femme et plus séduisante? Il la jugeait avec d'autres yeux, la voyant blanche et fraîche ; et cette impression de séduction et de charme féminin était si vive en lui qu'elle le gênait. Il craignit qu'elle ne s'en aperçût.

Mais elle-même l'observait, pensive. Ce n'était plus le môme homme qu'elle retrouvait : sa physionomie réveillée, ses yeux vifs et humides, un peu cernés, la santé virile de ce visage ne rappelaient guère le triste et soucieux ami qu'elle avait connu. Elle le trouvait beaucoup mieux, plus séduisant lui aussi ; mais la cause de ce changement l'intriguait ; et elle la devinait presque, à la fois avec indulgence et inquiétude. Indulgence, si Pierre, en se rattachant à la vie, sous toutes ses formes, avait gardé sa liberté. Inquiétude, en se demandant s'il ne subissait pas une domination féminine, qu'il ne pût avouer. Pour le reste, elle était tolérante, sachant que Pierre, qui d'ailleurs ne lui devait rien, n'avait pu garder une existence absolument chaste. Et en

même temps une vive curiosité, un peu méfiante, la piquait, altérait par moments sa sécurité et le bonheur qu'elle éprouvait à le revoir.

Bonheur sincère ! Car tandis que Pierre, peu à peu, ne pouvant se renfermer dans le platonisme d'une affection sentimentale, avait dû se créer à côté une vie de dépense amoureuse, madame de Reynis, dans sa pureté, n'avait pensé qu'à lui, aux heures de recueillement et de solitude. Elle s'était attachée à ce souvenir d'un homme qui lui avait si profondément plu. Ce souvenir, chaque jour, s'était gravé plus et mieux, en elle. Elle avait fait de sérieuses réflexions sur la vie de Pierre, sur la sienne propre, et pensé à l'avenir, sans résoudre le problème ; mais avec la conviction que Pierre n'y serait pas étranp^er, y prendrait une grande part, au moins comme ami. Car elle ne supposait pas que le sentiment qu'elle éprouvait pour lui fût autre que de l'amitié. Cela lui permettait d'y penser sans rougir, comme à une chose franche et naturelle.

Cependant elle se sentait troublée, en regardant Pierre en face, dans les yeux, car elle devinait que lui aussi Tétait. Mais de quoi? Comment l'interroger?

— Et vous , qu'avez-vous fait, pendant ces derniers mois? Avez-vous beaucoup travaillé ?

Il avoua franchement la vérité : non 1

Et son fils, grandissait-il? S'en occupait-il comme auparavant?

Pierre hésita, puis emporté par un besoin de sincérité, presque de confession :

— Je ne suffis pas à l'éducation d'Yvon, il y a trop de choses qui manquent à ma vie.

Et il avait baissé la voix.

— Au moins, dit-elle, vous êtes-vous occupé, distrait ?

Et par là, elle sous-entendait ce qu'elle ne pouvait dire.

— Oh 1 sans doute, je suis moins malheureux qu'avant : la douleur physique s'est amortie. Mais un grand vide reste en moi. dans toute ma vie. J'ai essayé de le combler, — fit-il en la regardant avec sincérité, — je n'ai pu y parvenir 1

Conjprit-elle ? Ces mots vagues lui firent plaisir, la rassurèrent presque.

— Cependant, vous avez des affections autour de vous?

— J'avais la vôtre, dit Pierre doucement.

— Et... pas d'autres?

— Oh!

Et il eut un geste d'indifférence, de dédain :

— Quelles affections peuvent se comparer à la vôtre ?

Ces mots lui semblèrent très doux.

Elle avait presque fermé les yeux, un sourire mettait la paix sur son visage ; elle était belle,

ainsi rassérénée déjà, tout à la joie de leur réunion.

Le temps passa si vite, le dîner et la soirée si rapidement, que Pierre s'aperçut, très tard, qu'il aurait dû être parti. Il se sentait comme étourdi de bonheur.

Elle lui disait :

— A demain !

— Oui, à demain.

Et il se demandait, dans sa joie, en s'en allant, si c'était bien vrai, s'il Tavait vue, s'il la reverrait.

Puis tout à coup, le rendez-vous de Suzanne lui revint à l'esprit : elle avait dû y aller, l'attendre ! Il le regretta, mais pour elle seule.

Il l'avait vraiment aussi oubliée que si elle vi'exislait pas.

Qucand il fut chez lui, Albine, qui l'attendait, se dressa devant lui.

— Voulez- vous venir voir le petit? Je l'ai couché, il a une grosse fièvre.

— Avez-vous envoyé chercher le médecin ? — dit Pierre, très inquiet.

— Non, j'attendais monsieur.

Il sentit aussitôt le remords de sa longue soirée, dehors, passa vivement dans la chambre d'Yvon.

L'enfant, les joues pourpres, les yeux vagues et humides, comme éteints, le front brûlant, respirait difficilement. 11 ne bougea point en entendant son père, et ne leva les yeux que lorsque celui-ci se pencha sur le petit lit.

-^ îl aura pris froid, murmura-t-il.

En lui-même : « Les bonnes sont toujours les mêmes. La plus dévouée ne vaut pas une mère! »

Et pour se disculper, comme s'il eût été cou-

pable : « Je ne puis cependant être toujours là. »

Mille inquiétudes, une angoisse cruelle suscitaient en lui des réflexions, des reproches, qu'il contint cependant, par respect pour l'àg-e et les soins d'Albine. Il l'envoya immédiatement chez le médecin.

Seul avec l'enfant :

— Chéri, dit-il, Yon-Yon !

Yvon glissa vers lui un regard grave, profond, ce regard réfléchi des enfants malades ; et une pauvre ombre de sourire glissa sur sa bouche.

— Où as-tu mal, dis, chéri ?

Un effort pour parler, et une quinte de toux sèche, sifflante, injectant les yeux de larmes, empourprant la face. Puis la tète rabattue en an-ière, sur l'oreiller, une expression de douleur et d'oppression imprégnant la cire molle de la face. Aussitôt les craintes de Pierre allèrent à l'extrême, il vit l'enfant mort, rejoignant sa mère, là-bas !... Aucune consolation n'était possible, en un tel écroulement. Suzanne et tous ceux qu'il connaissait lui redevinrent étrangers, indifférents ; seule existait sa douleur, la conscience qu'il vivait et souffrait.

— Boire ! — dit l'enfant d'une voix de plainte. Pierre s'agita, n'osant donner une boisson froide.

— Écoute, chéri, père va aller chercher à boire pourYvon. Tu veux?...

Et à employer ce parler enfantin, il se sentait moins qu'un homme, faible, désemparé ; il courut à la cuisine ; il dut chercher la bouillotte, avec une inquiétude de laisser l'enfant seul, la conscience de sa maladresse à préparer une infusion chaude, son ignorance à trouver le sucre, une cuiller. Et il murmurait, souffrant de son impuissance :

— Oh! cette maison vide I...

Comme la mère manquait, ou à défaut une parente d'âge et d'expérience ; moins encore, une amie, comme madame de Reynis ! Que n'étaitelle là?

En hâte, il retourna près d'Yvon :

— Tiens, chéri, bois !

Et avec un attendrissement d'homme robuste, il souleva la petite tête, approcha le verre des lèvres de l'enfant, qui aussitôt se rejeta en arrière, ne voulant plus boire.

— Encore ! dit Pierre.

Mais la petite tête, immobile, exprima un refus.

Alors il se rassit, le front dans ses mains, comptant les minutes.

Mais la respiration pénible de l'enfant le força à le regarder. Et il se rappelait ce soir de détresse, où sa mère venant de mourir, le petit, à la même place, lui disait d'une voix chantante : « Maman m'apportera une belle voiture aux zèvres! » Puis, ses souvenirs remontèrent plus

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