Merleau-Ponty vivant
sonne n’en pensait de bien. Nous nous demandions comment sortir de cette impasse.
Ces réunions comptent parmi les rares moments fastes d’une période qui fut une des plus sombres de ma vie. En France comme au-dehors, les choses allaient de mal en pis. «Le patronat le plus arriéré du monde » s’entêtait dans le malthusianisme; la production atteignait tout juste le même niveau qu’en 1929, les prix ne cessaient pas d’enfler tandis que les salaires avaient à peine bougé. Indifférente à ce marasme, la bourgeoisie s’acharnait contre le communisme. La haute finance et le gouvernement payaient Jean-Paul David pour qu'il intensifiât sa propagande contre la «cinquième colonne » : il avait une tribune à la radio, il inondait Paris d’affiches et de tracts. La gauche divisée échouait à arrêter la guerre d’Indochine, comme à infléchir, malgré les bouillonnements de l’Afrique Noire, la politique colonialiste !; à part des graffiti — US. go home — elle n’avait rien à opposer à cette occupation larvée que Sartre m’avait prédite un an plus tôt. Aux U.S.A. Macarthy avait été jusqu’à attaquer au mois de juin le général Marshall, puis Dean Acheson; on commençait à enquêter sur les fonctionnaires américains de l’O.N.U. Ces persécutions se donnaient sans ambages comme les préliminaires d’une guerre préventive qu’'Eisenhower annonça luimême dans l'interview qu’il donna à Match en octobre : les armées de l’Ouest devaient se préparer à se battre bientôt dans les faubourgs de Léningrad. Un numéro du Collier’s Weekky présenta un reportage sur l’état du monde, cinq ans après la fin de la guerre atomique, en 1960. Mon imagination se refusait aux catastrophes; mais je ne croyais pas non plus à la paix : comme en 1940, l’avenir se dérobait et je végétais sans vivre; presque aussi douloureusement qu’alors, j'étais blessée par l’asservissement de la France. Au soir d’une randonnée en auto, je dinai avec Olga et Bost dans un hôtel de Chinon; la salle à manger était plaisante, nous buvions du bon vin, nous étions gais; deux militaires américains entrèrent et j'ai senti un serrement de cœur que je reconnaissais. Bost a dit tout haut : « Ça me fait le même effet que les Chleuhs. » Nous les avions aimés, sept ans plus tôt, ces grands soldats
1. En décembre eut lieu le procès des 460 Noirs de la Côte-d'Ivoire, arrêtés dans les circonstances que j’ai indiquées.
kakis qui avaient l’air si pacifiques : ils étaient notre liberté. Maintenant ils défendaient un pays qui d’un bout à l’autre de la terre soutenait la dictature et la corruption : Syngman Ree, Tchang Kaï-chek, Franco, Salazar, Batista... Ce que signifiaient leurs uniformes, c'était notre dépendance et une menace mortelle.
Le temps se raccourcit à mesure qu’on vieillit : sept ans, c'était hier. Ce bel été où tout avait recommencé, il demeurait encore la vérité de ma vie, au point que je voulais appeler le roman que j'étais en train d'écrire : les Survivants. Mais cette vérité avait été bafouée et, bien que ma déception eût commencé dès 1948, je ne l’avais pas consommée. Ma révolte aggravait cet abattement que je partageais avec la plupart de mes compatriotes.
Ils avaient bien déchanté, les jeunes de 45. Le cinéma français s’étiolait; à part les journaux communistes, il n’y avait plus de presse de gauche; cinéastes, reporters en herbe n’avaient donné qu’une maigre récolte. La littérature, ils doutaient trop de leur époque, donc d’eux-mêmes, pour s’y acharner. Vian, le plus mordu, y avait pratiquement renoncé; il composait des chansons et les chantait, il tenait une chronique de jazz. Ils s’intéressaient assez à la politique pour en discuter dans les bars de Saint-Germain-des-Prés, non pour y trouver une manière ni des raisons de vivre. Ce n’était pas leur faute. Que pouvaient-ils? Que pouvait-on à ce moment, en France? L'espoir nous avait unis : à présent nous ne les voyions presque plus. Avec nos amis plus âgés nous restions liés par le passé mais — sauf Genet, Giacometti, Leiris — sur le présent et l’avenir nous n’étions entièrement d’accord avec aucun. Ceux qui peuplaient notre vie avant-guerre en étaient tous — sauf Olga et Bost — plus ou moins sortis. Mme Lemaire habitait à la campagne, Herbaud à l'étranger. Pagniez avait de nouveau pris de l’humeur contre Sartre, ils étaient pratiquement brouillés. Depuis la mort de Dullin, Camille s'était séquestrée.
J'avais une seconde fois enterré mes souvenirs de Chicago, je ne m'y blessais plus : mais quelle tristesse dans cet apaisement! « Voilà, c’est fini », me disais-je; et je ne pensais pas seulement à mon bonheur avec Algren. Moins encline que jamais à ce qu’on appelle des aventures, mon âge, les circonstances ne me laissaient pas, pensais-je, la chance d’un amour
neuf. Mon corps, peut-être par l'effet d’un très ancien orgueil, s’adapte aisément : il ne demandait rien. Mais quelque chose en moi ne se soumettait pas à cette indifférence. « Plus jamais je ne dormirai dans la chaleur d’un corps.» Jamais : quel glas! Quand cette évidence me saisissait, je basculais dans la mort. Le néant m'avait toujours épouvantée; mais jusqu'ici je mourais au jour le jour, sans y prendre garde : soudain, d’un coup, tout un grand morceau de moi-même s’engloutissait; c'était brutal comme une mutilation et inexplicable car il ne m'était rien arrivé. Mon image dans la glace n’avait pas changé; derrière moi, un passé brülant était encore tout proche : cependant, dans les longues années qui s’étendaient devant moi, il ne refleurirait pas; jamais. Je me retrouvais de l’autre côté d’une ligne qu’à aucun moment je n’avais franchie : je restais confondue d’étonnement et de regret.
Cet avenir, que me fermaient la grande et ma petite histoire, mon travail ne m’aidait pas à le forcer. Je n’étais pas sûre de pouvoir remédier aux faiblesses que Sartre m’avait signalées; en tout cas j'en avais encore pour un ou deux ans avant d’aboutir : l’horizon était si noir que pour persévérer il me fallait presque autant de courage que pour reprendre l’Invitée en 1941. J’y tenais, à ce livre. En 43, en 45, mes succès m’avaient satisfaite; à présent je l’étais beaucoup moins. L’Invitée, c'était loin; le Sang des autres avait pâli; Tous les hommes sont mortels n’avait pas réussi. Le Deuxième Sexe tenait le coup, mais il m'avait valu en France une réputation des plus équivoques. Je souhaitais autre chose. Malheureusement, ce livre aurait peu d’échos, j’en étais convaincue. J’écrivais, je biffais, je recommençais, je me tourmentais, je me fatiguais, sans espoir. L'histoire ne me portait plus, loin de là. Il ne restait pas de place pour ceux qui refusaient de s’agréger à aucun des deux blocs. Sartre pensait, comme moi, que je déplairais à gauche comme à droite : si j'avais trois mille lecteurs, ce serait bien beau! Cet échec, dont nous ne doutions pas, nous attristait en soi et parce qu’il manifestait notre exil : toute action politique nous était devenue impossible et notre littérature même allait se perdre dans les déserts.
Sartre m'était comme toujours d’un grand secours. Cependant il me paraissait plus lointain qu’il ne l’avait jamais été, et qu’il ne devait jamais l’être. Ses succès ne l’avaient en rien changé; mais ils avaient créé une situation qui en le coupant
plus ou moins du monde brisait certains de nos liens; il ne mettait plus les pieds dans les cafés qu’autrefois nous aimions tant; il ne m'avait pas suivie sur les pistes d’Auron; le partenaire inconnu de notre vie à deux était devenu, par la force des choses, un personnage public : j’avais l’impression qu'on me l'avait volé: «Ah! que n’êtes-vous un poète obscur! » lui disais-je souvent. Révisant ses positions politiques, il menait de front un travail intérieur qui lui coûtait et des études qui dévoraient ses journées. Je regrettais son ancienne insouciance et les loisirs de notre âge d’or: les promenades, les flâneries, les soirées au cinéma où nous n’allions plus jamais. Il m’invitait à le suivre : « Vous devriez lire ça! > me disait-il en désignant les ouvrages empilés sur son bureau; il insistait : « C’est passionnant. » Je ne pouvais pas : il me fallait finir mon roman. Et puis j'avais certes envie moi aussi de mieux connaître mon siècle et ma place, mais cela ne m'était pas nécessaire comme à lui. Il avait été acculé, l’an dernier, à choisir hypothétiquement, au cas d’une occupation russe, entre deux solutions, l’une impraticable — rester, sans s’asservir — l’autre odieuse : partir; il en avait conclu à l’impossibilité d’être ce qu’il était et il n’y avait pas moyen pour lui de continuer à vivre sans la dépasser; ainsi rejoignait-il dans l’urgence le projet qu’il avait toujours poursuivi : bâtir une idéologie qui tout en éclairant l’homme sur sa situation lui proposât une pratique. Une telle ambition m'était étrangère; je n’avais pas assez d'importance objective pour que l’éventualité d’une occupation russe m’eût personnellement posé de problèmes; je ne pouvais pas escompter, et du coup je ne souhaitais pas, jouer le moindre rôle politique. Alors, lire les mêmes livres que Sartre, réfléchir sur les mêmes thèmes, ç’aurait été pour moi une occupation gratuite; son entreprise le concernait trop intimement pour que quiconque, même moi, y coopérât. Je le savais; mais il me semblait que sa solitude m’isolait de lui. « Ce n’est plus comme avant », me disais-je; fidèle à mon passé, ces mots suflisaient à me navrer. J’ai prêté à l’héroïne des Mandarins des mots que je me disais à moi-même : « Ça me rend malheureuse de ne pas me sentir heureuse ». Je me disais aussi : « Il y a des gens plus malheureux que moi», mais je ne trouvais pas cette vérite consolante, au contraire; cette frêle tristesse en moi, c'était comme un résonateur qui captait un concert de plaintes; un
désespoir universel s’insinuait dans mon cœur jusqu’à me faire souhaiter la fin du monde.
Ces circonstances expliquent la panique à laquelle je fus en proie vers le début du printemps. Jusqu’alors, jamais je n’avais été menacée dans mon corps : en 1935, je n’avais pas connu la gravité de mon état. Pour la première fois je me crus en danger.
« Ce n’est rien », me dis-je d’abord; puis je me demandai : « Est-ce quelque chose? » Je sentais un léger élancement dans le sein droit et en un certain point, une grosseur. « Ce n’est rien », me répétais-je de plus en plus souvent; et de plus en plus souvent je tâtais avec perplexité la noisette insolite. Je me rappelais le visage poilu de Lucienne Baudin, son agonie; pendant un instant, la peur me poignait: «Si c'était un cancer? » J’écartais cette idée : je me portais bien. Et puis les élancements revenaient et mon inquiétude. Mon corps ne me semblait plus invulnérable; d’année en année il se détériorait, insidieusement; pourquoi ne se serait-il pas décomposé d’un seul coup? Avec un feint détachement, j’en dis quelques mots à Sartre : « Allez donc voir un médecin, il vous tranquillisera », me dit-il On m’indiqua un spécialiste. Je me rendis chez lui par un de ces jours d’avril où l’été tombe prématurément du ciel; j’avais mis, comme la veille, mon manteau de fourrure, et je crevais de chaleur tandis que je remontais une des tristes avenues qui partent de l’Alma. Le chirurgien fut d’abord assez rassurant : étant donné mon âge, il était prudent de m’opérer et de procéder sur place à une biopsie; mais je n’avais pas la mine d’une cancéreuse et la grosseur suspecte roulait sous les doigts, ce qui prouvait sa bénignité. Cependant, pour donner à la consultation un sérieux digne de son tarif, il laissa planer un doute; il me demanda si je consentais, au Cas où il s'agirait d’une tumeur maligne, à l’ablation du sein. « Oui, bien sûr», dis-je. Et je le quittai, secouée. Je n’en étais pas à une mutilation près : mais je me rappelais les compagnes de chambre de Lucienne : dix ans après, l’autre sein se prend !, on meurt dans d’affreuses douleurs. Ecrasée sous mon manteau trop lourd, en sueur, la bouche tapissée d’angoisse, je regardais le ciel bleu et je pensais : «Si vraiment j'avais un cancer, ça serait juste ainsi, il n’y
1. Ce n’est pas toujours vrai, loin de là; mais c’est ce que je croyais.
aurait pas de signe.» Je rapportai à Sartre, d’une voix étranglée, ce qu'avait dit le médecin. Les consolations qu'il me proposa montrent bien quelles nuées pesaient sur l’avenir : dans le plus mauvais cas je pouvais compter sur environ douze ans de vie; d’ici douze ans, la bombe atomique nous aurait tous liquidés.
Je devais être opérée le lundi; le dimanche j’allai en auto avec Bost voir la belle abbaye de Larchant; je conduisis comme un sabot, je calais tout le temps. Bost s’impatienta : au lieu d'apprendre, je régressais; il ne voyait pas le rapport entre une opération qu’il pensait bénigne et ma nervosité. « Vous savez, lui dis-je comme nous revenions à Paris, j’ai peut-être un cancer! > Il me regarda avec stupeur : « Voyons! ça ne peut pas vous arriver! » J’admirai qu’il eût conservé intact mon vieil optimisme. J’entrai en clinique le soir. Je dinai, je lus, je me couchai de très bonne heure. Une sœur m’a rasé l’aisselle : « Au cas où il faudrait tout vous ôter », m’a-t-elle dit avec un sourire. On m'’a fait une piqûre et j'ai dormi. J'étais résignée : non par curiosité, comme au temps où la menace du sanatorium m’avait effleurée; plutôt par une indifférence amère. Le matin, après une autre piqûre, on m'a emmenée sur un chariot, couverte seulement d’un drap. A la porte de la salle d'opération, on m’a chaussée de petites bottes blanches, ce qui m’a beaucoup intriguée; puis une aiguille s’est enfoncée dans une veine de mon bras gauche, j'ai dit : « Je sens un goût d’ail» et je n’ai plus rien senti. Quand je suis revenue au monde, j'ai entendu une voix : « Vous n'avez absolument rien», et j'ai refermé les yeux : des anges me berçaient. Je suis sortie au bout de deux jours, la poitrine empaquetée dans des bandages, mais émerveillée de me retrouver intacte et sauvée de la peur.
C'était le printemps, sa gaieté me gagna. Nous descendîmes en auto dans le Midi, Sartre, Bost, Michelle, moi. Michelle s'était séparée de Boris et Sartre, qui l’avait toujours trouvée très attirante, s'était lié intimement avec elle. Je l’aimais beaucoup, on l’aimait toujours parce qu’elle ne se préférait jamais. Gaie et un peu mystérieuse, très discrète et très présente, c'était un charmant compagnon. Nous fimes un plaisant voyage, visitant à Tournus l’abbaye Saint-Philibert, à Hauterive la maison du facteur Cheval. Je disputais âprement le volant à Bost : ça nous amusait tous deux de conduire sur de
longues distances. Bost resta peu à St-Tropez; je l’accompagnai un soir à la gare de St-Raphaël et, au retour, j'étais tout émue de rouler seule pour la première fois. Je pris de l’audace. Je quittai à l’aube l’hôtel de l’Aïoli, je retrouvai dans la ville aux volets clos l’émotion de mes anciennes promenades. En ce temps-là, je pratiquais l’auto-stop : quel plaisir quand une voiture s’arrêtait, m’emportait! ça me paraissait un prodige d’abatire en dix minutes deux heures de marche. Maintenant, à la fois chauffeur et passagère, j'avais tout le temps envie de me dire merci. La marche m'avait offert des plaisirs différents; mais par leur nouveauté ceux d’aujourd’hui me les faisaient presque oublier. Je reconnaissais la Provence telle que je l’avais aimée, vingt ans plus tôt, et cependant je la voyais sous d’autres lumières : le passé, le présent s’alliaient dans mon cœur. Je m’enhardis au point de promener sur les petites routes des Maures Merleau-Ponty et sa femme fraîchement arrivés à Saint-Tropez : ils montrèrent beaucoup de courage; il est vrai qu’ils étaient venus de Paris avec un ménage qui n'avait pas de permis; dans les passages dangereux, le mari et la femme s’arrachaient le volant à coups de poing. Beaucoup de gens dans mon entourage apprenaient à conduire : après la disette de l’après-guerre on commençait à pouvoir se procurer des voitures.
Je travaillais un peu; Sartre écrivait sur Mallarmé; à la terrasse de Sennequier, au bar de la Ponche, il m’en parlait et m’expliquait certains poèmes. Pressé par des rendez-vous, il regagna Paris en train. Je roulai seule jusqu’à Avignon, fière de mon pouvoir, légèrement hantée par la crainte de crever et de ne pas savoir réparer. À Avignon, au train du petit matin, je retrouvai Bost venu de Paris pour m'aider à rentrer.
Je repartis peu après; Sartre passant trois semaines en Italie avec Michelle, je m’y promenai en voiture avec Olga et Bost, découvrant de petites routes et des sites difficilement accessibles sans auto : Volterra par exemple. C'était agréable de pouvoir disposer, selon notre seul caprice, des lieux et des temps. Je rentrai à Paris où je vis la magnifique exposition mexicaine.
Deux faits marquèrent le début de cet été : Sartre se brouilla avec Camus et il se rapprocha des communistes.
Je vis Camus, pour la dernière fois, avec Sartre dans un
petit café de la place Saint-Sulpice, en avril. Il tourna en ridicule certains des reproches adressés à son livre : il prenait pour accordé que nous l’aimions et Sartre éprouvait beaucoup de gêne à lui donner la réplique. Un peu plus tard, Sartre le rencontra au Pont-Royal et le prévint que le compte rendu des Temps Modernes serait réservé, peut-être même sévère; Camus parut désagréablement surpris. Francis Jeanson avait fini par accepter de parler de l’Homme révolté; il avait promis de le faire avec ménagement : et puis il se laissa emporter. Sartre obtint qu’il atténuât quelques duretés mais il n’y avait pas de censure à la revue. Camus, affectant d'ignorer Jeanson, adressa à Sartre une lettre à publier où il l’appelait « Monsieur le directeur ». Sartre riposta dans le même numéro. Et tout fut fini entre eux.
En vérité, si cette amitié a éclaté brutalement, c’est que depuis longtemps il n’en subsistait pas grand-chose. L’opposition idéologique et politique qui déjà existait entre Sartre et Camus en 1945, d’année en année s'était accusée. Camus était idéaliste, moraliste, anticommuniste; obligé de céder un moment à l'Histoire, il prétendit, le plus vite possible, s’en retirer; sensible au malheur des hommes, c’est à la Nature qu’il l’imputait; Sartre depuis 1940 avait travaillé à répudier l’idéalisme, à s’arracher à son individualisme originel, à vivre l'Histoire; proche du marxisme, il souhaitait une alliance avec les communistes. Camus luttait pour de grands principes et c’est ainsi qu’il s’était laissé prendre aux fumées de Gary Davis; il refusait en général de participer aux démarches précises dans lesquelles Sartre s’engageait. Alors que Sartre croyait à la vérité du socialisme, Camus défendait de plus en plus résolument les valeurs bourgeoises : il s’y ralliait dans l’Homme révolté. Entre les deux blocs, le neutralisme étant finalement impossible, Sartre se rapprocha de l’U.R.S.S.; Camus la détestait et bien qu’il n’aimât pas les U.S.A. il se rangeait pratiquement de leur côté. Je lui racontai l’épisode de Chinon : «Je me suis crue revenue au temps de l'occupation», lui dis-je. Il m’a regardée avec un étonnement à la fois sincère et joué. « Vraiment? » Il a souri : « Attendez un peu. Vous en verrez, des occupants : vous en verrez d’autres. »
Ces dissensions étaient trop sérieuses pour qu’une amitié n’en fût pas ébranlée. En outre, le caractère de Camus ne facilitait pas les compromis. Je suppose qu’il pressentait la
fragilité de ses positions : il n’admettait pas la contestation; dès qu’il s’en ébauchait une, il prenait une de ses colères abstraites qui ressemblaient à des fuites. Il y avait eu un rapprochement entre Sartre et lui au moment du Diable et le bon Dieu et nous avions publié dans les Temps Modernes son essai sur Nietzsche, bien qu’il ne nous satisfit pas du tout. Mais ce timide regain n’avait pas duré. Camus était prêt, à la première occasion, à reprocher à Sartre sa complaisance à l'égard du «socialisme autoritaire». Sartre depuis longtemps trouvait que Camus se trompait sur toute la ligne et qu’en outre il était devenu, comme il le lui dit dans sa lettre, « parfaitement insupportable ». Personnellement, cette rupture ne me toucha pas. Le Camus qui m’avait été cher depuis longtemps n'existait plus.
Au cours de l’année, des communistes avaient demandé à Sartre de faire partie du Comité pour la libération d'Henri Martin et de collaborer à un livre où ils divulgueraient l’affaire; il accepta; il jugeait cette détention scandaleuse et il fut heureux qu’un rapprochement s’ébauchât. Les circonstances l’avaient convaincu qu’il n’y avait pas d’autre issue pour la gauche que de retrouver l’unité d’action avec le P.C. Et la contradiction où il se débattait lui était devenue intolérable. « J'étais victime et complice de la lutte des classes : victime puisque j'étais haï d’une classe entière. Complice puisque je me sentais responsable et impuissant !. » « J'ai découvert la lutte des classes dans ce lent déchirement qui nous éloigna d’eux (les ouvriers) chaque jour davantage. J’y croyais, mais je n’imaginais pas qu’elle était totale. Je l’ai découverte contre moi !,» Sartre m’a dit un jour: « J’ai toujours pensé contre moi. » Mais jamais il ne s’y acharna autant qu’en 1950- 1952. Le travail amorcé en 45 avec son article sur l’engagement littéraire, il l’avait achevé : il avait pulvérisé toutes ses illusions sur la possibilité d’un salut personnel. Il était arrivé au même point que Gœætz : il était mûr pour accepter une discipline collective sans renier sa liberté. « Après dix ans de rumination, j'avais atteint le point de rupture et n'avais besoin que d’une chiquenaude !, ; Un livre d’abord le frappa : le Coup du 2 décembre de Guillemin. Dans sa jeunesse, contre Politzer pour qui les bourgeois se définissaient tout entiers