CHAPITRE V
Ma manière de vivre avait changé. Je restais beaucoup chez moi. Ce mot s’était chargé d’un sens nouveau. Pendant longtemps, je n’avais rien possédé, ni mobilier, ni garde-robe. Maintenant il y avait dans ma penderie des vestes et des jupes guatémalièques, des blouses mexicaines, un tailleur et des manteaux américains. Ma chambre était décorée d’objets sans valeur mais pour moi précieux : des œufs d’autruche sahariens, des tam-tam en plomb, des tambours que Sartre m’avait rapportés de Haïti, des épées en verre et des miroirs vénitiens qu’il m’avait achetés rue Bonaparte, un moulage en plâtre de ses mains, les lampadaires de Giacometti. J’aimais travailler face à la fenêtre : le ciel bleu encadré par des rideaux rouges ressemblait à un décor de Bérard. Je passai là avec Sartre beaucoup de soirées; je l’abreuvais de jus de fruits car il avait provisoirement renoncé à l'alcool. Et nous écoutions de la musique. Depuis 45, j'avais écouté l’Ode à Napoléon, dirigée par Leibovitz, et quelques autres concerts, mais peu et au hasard des occasions. Cet hiver, j’entendis avec Sartre le Messie et à la radio, chez lui avec sa mère, le Wozzeck de Berg. Je voulus avoir un phono; pour m'acheter un appareil je demandai conseil à Vian et Sartre m’aida à me composer une discothèque. Il s’intéressait à Schœnberg, à Berg, à Webern; il m'avait expliqué leurs principes, mais en France il n’existait pas d'enregistrement de leurs œuvres. J’achetai quelques classiques, quelques anciens, Les Quatre Saisons de Vivaldi dont Paris soudain raffolait, beaucoup de Franck, de Debussy, de Ravel, de Stravinsky, de Bartok : en Amérique où il jouissait d’une grande vogue nous l’avions découvert chacun de notre
côté et c'était, à ce moment-là — avec les derniers quatuors et la sonate pour violon seul — le compositeur qui nous touchait le plus. J’achetai aussi, conseillée par Vian, beaucoup de jazz : Charlie Parker, Ellington, Gillepsie. Changer de disque toutes les cinq minutes, et d’aiguille souvent, quelle patience! Et la musique en conserve n’avait pas du tout alors le même goût que la fraîche. Mais c'était agréable de pouvoir s'organiser un concert à domicile, à son heure, à son goût.
Le soir du réveillon, qui réunit chez moi Olga, Wanda, Bost, Michelle, Scipion, Sartre, il y eut une autre attraction : un magnétophone que M. avait entreposé chez Sartre. J’enregistrai plusieurs conversations, sans prévenir. Les paroles sont faites pour s’envoler : c’est consternant de réentendre, figées, définitives et comme promues à la dignité du poème, des phrases inconsistantes qu’on a jetées à l’étourdie. Scipion qui avait tenu sur les charmes de Colette Darfeuil (qu’il ne connaissait pas) des propos enflammés ne s’écouta pas sans stupeur.
J’allai un peu au cinéma. J’aimai le dépouillement du Journal d’un curé de campagne de Bresson et, malgré un abus de réminiscences surréalistes, la cruauté des Olvidados de Bunuel. Casque d'Or rendait enfin justice à la beauté de Simone Signoret et nous découvrait son talent.
Un restaurant s'était ouvert, quelque temps plus tôt, à la place de l’ancien Procope dont il avait repris le nom: des tables de marbre, des banquettes de cuir; je m’y plaisais. Au premier étage il y avait un club où le beau monde soupait aux chandelles. En bas, on apercevait des anciens du quartier, entre autres Louis Vallon, bourré. Il grommelait de loin des insultes à mon adresse. Mais quand il s'était achevé, il m’abordait, pour me parler, les yeux ruisselants, de Colette Audry qu’il avait aimée avant-guerre, au temps où il était socialiste. C’est au Procope que je rencontrais de loin en loin Antonina Vallentin pour déjeuner, à moins que je n’aille l’après-midi chez elle. Mal habillée, mal chapeautée ou drapée dans des peignoirs disgracieux, je m’étonnai quand sur une photo je la vis jeune et belle; mais son talent de biographe se retrouvait dans sa conversation : elle parlait très bien des gens. Amie de Stresemann, elle avait connu beaucoup d’hommes politiques et intimement Einstein sur qui elle écrivait un livre. Elle était aussi l’auteur d’ouvrages sur Goya et sur Vinci qui avaient eu un gros succès. Elle collabora aux Temps Modernes, surtout
à titre de critique d'art. Nos relations se poursuivirent jusqu’en août 57, où une crise cardiaque l’emporta.
Julliard, depuis qu’il avait repris à Gallimard les Temps Modernes, nous invitait quelquefois à déjeuner. Sa femme, l’élégante Gisèle d’Assailly, se plaisait à réunir des gens connus qui n’avaient pas toujours grand-chose à se dire; nous rencontrâmes chez elle Poulenc, Brianchon, Lucie et Edgar Faure, Maurice Chevalier et Jean Massin, un prêtre barbu qui avait encore la foi mais qui s'était séparé de l’Eglise; il disait la messe dans sa chambre; il nous expliqua ses raisons et ses problèmes. De temps en temps Merleau-Ponty l’arrêtait : « Vous devriez écrire ça dans les Temps Modernes. » Et chaque fois il répondait doucement : «Je me fous des Temps Modernes. » Plus tard, il cessa de croire, il se maria, il écrivit avec sa femme des livres d’inspiration marxiste, dont certains sont excellents, sur Mozart, Beethoven, Robespierre, Marat.
Simone Berriau m’emmena chez Colette qu’elle connaissait très bien. Jeune fille, Colette m’avait fascinée. Comme tout le monde, je prenais plaisir à son langage, et j'aimais beaucoup trois ou quatre de ses livres. « C’est dommage qu’elle n’aime pas les bêtes », nous avait dit Cocteau un jour; il est vrai que parlant de chiens ou de chats, elle ne parlait que d’elle et je la préférais quand elle le faisait franchement; l’amour, les coulisses du music-hall, la Provence lui convenaient bien mieux que les animaux. Sa complaisance à soi-même, son mépris des autres femmes, son respect des valeurs sûres ne m'’étaient pas sympathiques. Mais elle avait vécu, elle avait travaillé, et sa tête me revenait. On m'avait dit qu’elle était peu aimable avec les femmes de mon âge et elle me reçut froidement. « Aimez-vous les bêtes? — Non», dis-je. Elle me toisa d’un œil olympien. Ça m'était égal. Je ne m'étais attendue à aucun contact entre nous. Il me suffisait de la contempler. Percluse, les cheveux fous, violemment maquillée, l’âge donnait à son visage aigu, à ses yeux bleus, un foudroyant éclat : entre sa collection de presse-papiers et les jardins encadrés dans sa fenêtre, elle m’apparut, paralysée et souveraine, comme une formidable Déesse-Mère. Quand nous diînâmes avec elle et Cocteau chez Simone Berriau, Sartre aussi eut l’impression d’aborder un « monstre sacré ». Elle s’était dérangée, en grande partie par curiosité, pour le voir, et en sachant qu’elle était pour lui l’attraction de la soirée : elle assuma ce rôle avec
une impériale bonhomie. Elle raconta des anecdotes sur sa vie, sur des gens; la rondeur bourguignonne de sa voix n’émoussait pas l’acuité de ses mots. Chez elle, la parole coulait de source et, comparés à ce naturel de grande classe, les brillants de Cocteau semblaient travaillés.
Nous dînâmes avec Genet chez Léonore Fini; elle avait fait son portrait; ensemble ils fréquentaient des milliardaires qu’ils incitaient, avec plus ou moins de succès, au mécénat. Je m'intéressai à ses dessins, beaucoup moins à sa collection de chats; moins encore aux souris empaillées qui jouaient la comédie sous un verre.
Quelqu’un que je croisais souvent à Saint-Germain-des-Prés, c'était le peintre Wols. Il avait illustré un texte de Sartre, Visages; Paulhan lui achetait de temps en temps un dessin, une aquarelle; nous aimions beaucoup ce qu'il faisait. Allemand exilé depuis longtemps en France, il buvait un litre de marc par jour et paraissait âgé, malgré ses trente-six ans, ses cheveux blonds, son teint rose; ses yeux étaient ensanglantés et je ne crois pas l’avoir jamais vu à jeun. Quelques amis l’aidaient; Sartre lui louait une chambre à l’hôtel des Saints- Pères : le patron se plaignait qu’on le trouvât couché la nuit en travers des couloirs et qu’il hébergeât des amis à 5 heures du matin. Un jour, à la terrasse de la Rhumerie martiniquaise, je buvais un verre avec lui: débraillé, pas rasé, l’air d’un clochard. Un monsieur très bien vêtu, au visage sévère, et respirant l’opulence, s’est approché et lui a dit quelques mots. Quand il fut parti, Wols se tourna vers moi : « Je m'excuse; cet individu, c’est mon frère : un banquier! » me dit-il, sur le ton d’un banquier avouant qu’un clochard est son frère.
Barrault avait un jour raconté à Sartre il rufio dichoso de Cervantès où un forban décide, sur un coup de dés, de se convertir au bien. A La Pouèze, Sartre entreprit une pièce inspirée par cet épisode, mais qu’il modifia : le héros trichait pour perdre. Influencé par son étude sur Genet et par ses lectures sur la Révolution française, il voulut d’abord présenter une image exhaustive de la société : la noblesse s’incarnait dans une certaine Dosia qui lui fit bien des ennuis et qu'il évinça au profit de Catherine et d’'Hilda. Il avait fini le premier acte quand nous rentrâmes à Paris. Simone Berriau lui
demanda de le lire à Jouvet à qui elle souhaitait confier la mise en scène. D’abord on déjeuna, comme d’habitude admirablement; Brandel raconta que souvent, pendant les spectacles de Barrault, il dormait dans sa loge, caché derrière une colonne. En sortant de table, Sartre se mit à lire et Brandel à ronfler : sa femme le pinçait pour le réveiller; Mirande somnolait; le visage de Jouvet était mort. Quand Sartre se tut, il y eut un silence de plomb; Jouvet ne desserra pas les lèvres; Mirande, puisant dans sa vieille mémoire un éloge à la mode de sa jeunesse, s’écria avec allant : «Tu as des répliques au vitriol! >» Mais personne ne semblait vitriolé. On discuta sur le choix des interprètes. Pour Gœtz, Brasseur s’imposait. Pour Heinrich, Sartre avait pensé à Vitold mais il n’était pas libre; Vilar, que nous avions trouvé sensationnel dans le Henri IV de Pirandello, fut pressenti et accepta. Les rôles de femmes furent confiés à Casarès et à Marie Olivier. Mais d’abord il fallait achever la pièce et Sartre s’attela au second acte.
Olga était à peu près guérie, elle avait refait sur la scène des apparitions réussies; malgré les conseils du médecin elle souhaita reprendre au plus vite le rôle d’Electre. Hermantier qui avait monté les Mouches à Nîmes voulait les présenter au Vieux-Colombier; les choses semblaient donc s’arranger. En fait, non. Hermantier croyait réincarner Dullin, mais il ne savait pas diriger les acteurs, il ne sentait pas le texte, il choisit des décors et des costumes affreux : un massacre. Olga n'avait pas retrouvé ses moyens : sa voix, son souffle la trahissaient. Sartre, absorbé par Le Diable et le bon Dieu, assista trop rarement aux répétitions. J'étais inquiète le soir de la générale et avec raison : le public trouva le spectacle exécrable. Le souper chez Lipp, avec Olga et quelques amis, manqua de gaieté. Par la suite, Hermantier taillada le texte et n’en laissa qu’un squelette, bientôt enterré. Ça n’aurait pas eu d’importance si cet échec n’avait décidé Olga à renoncer au théâtre, alors qu’elle n’avait eu que le tort d’y revenir trop tôt.
Pour achever sa pièce, il fallait à Sartre de la tranquillité. J’eus envie de refaire du ski et Bost nous accompagna à Auron. Allongée sur un transatlantique, les yeux aveuglés de blancheur, la peau brûlée par le soleil, je retrouvai le goût d’un très ancien bonheur. Les moniteurs étaient plus tolérants qu’en 46, ils autorisaient le stem; je m’amusai beaucoup. Sartre avait à régler le sort de Dosia, et puis il n'avait pas
skié depuis longtemps, il eût donné trop de prise aux malveillances; il ne mit pas le nez dehors : dans la station, il passait pour fou. À Montroc, nous culbutions ensemble sur les pistes, personne ne nous connaissait, et quels loisirs! Quand j’entrais à cinq heures dans sa chambre, étourdie par l’air et par l’odeur de la montagne, il écrivait, enroulé dans des cocons de fumée. Il s’en arrachait à grand-peine pour dîner dans la vaste salle à manger où une jeune femme solitaire lisait Caroline Chérie.
Nous avions demandé à Michelle Vian qui avait une maison à Saint-Tropez de nous y trouver un appartement; il donnait sur une rue étroite, il était glacial, la cheminée ne tirait pas. Nous émigrâmes à l’Aïoli; sur le sol des tommettes rouges, de vieilles cretonnes aux murs : les chambres, meublées par un antiquaire pédéraste à qui l’hôtel appartenait, avaient beaucoup de grâce. Je m’achetai de nouveau des jupes chez Mme Vachon, alors presque inconnue. Nous revimes Ramatuelle, Gassin, je travaillais, je lisais. Sartre cependant restait incrusté dans l’Allemagne du xvi° siècle; j'avais du mal à l’entraîner dans les rues et sur les petits chemins.
Pierre Brasseur, désireux de parler avec Sartre de son rôle, vint passer quelques jours dans les environs; il ne ressemblait plus au jeune homme qui, dans Quai des brumes, recevait des gifles avec tant de talent; barbu, il avait la carrure d’un reître et la drôlerie de Gœtz. Les yeux brillants d’une malice un peu inquiète, il racontait des histoires sur les gens célèbres qu’il avait connus; il les imitait à ravir. À la terrasse de Sennequier, dans le jardin de «l’Auberge des Maures > où les abeilles bourdonnaient autour d’un gratin dauphinois piqué de fenouil et de thym, où le soleil dorait les carafes de vin rosé, il nous donna d’inoubliables récitals. Sa femme, Lina, je l'avais souvent aperçue au bar du Pont-Royal, au temps où elle était pianiste, solitaire, et où ses cheveux noirs ruisselaient sur ses épaules; elle avait renoncé au piano et coupé ses cheveux mais elle était toujours aussi belle. Ils séjournèrent à Mauvannes et nous y passâmes deux jours avec eux; il y avait aussi, accompagné de sa femme, Henri Jeanson, très amical, mais que je ne trouvai pas gai du tout, et le metteur en scène de Tire au flanc, qu’on appelait Rivers cadet et qui voulait tourner les Mains sales : il avait la réputation de ne jamais faire recommencer une prise de vues. Simone Berriau qui comptait monter en mai le Diable et le bon Dieu s’affolait :
«Mais qu'est-ce qu’il a? il ne peut plus écrire? » Sa voix clandestine insinuait que Sartre était atteint d’un mal honteux; elle s’imaginait que l'écriture est une sécrétion naturelle; si l'écrivain tarit, c’est comme les vaches laitières : il y a quelque chose d’organique qui ne va pas. Elle était d’ailleurs en droit de s’inquiéter. Sartre rentré à Paris, on mit en train les répétitions, et les derniers tableaux restaient encore en blanc.
La pièce durait déjà plus longtemps qu’un spectacle normal. Simone Berriau, de plus en plus égarée, suppliait Sartre de la boucler en vingt répliques et réclamait d'énormes coupures : Sartre prétendait que, lorsqu'elle errait à travers le théâtre, ses doigts imitaient machinalement le mouvement d’une paire de ciseaux; elle demandait à tous les intimes de Sartre de faire pression sur lui; seul Cau lui céda : son intervention fut très mal accueillie. Brasseur l’appuyait parce que le rôle débordait sa mémoire. À chaque mot que Sartre traçait, il savait que le premier souci de la directrice et du principal acteur serait de le lui faire biffer. Le dixième tableau lui donna beaucoup de mal, bien qu’il l’eût imaginé avant tous les autres, ou presque; quelle que fût la violence du réquisitoire d’Heinrich contre Gœætz, la scène semblait didactique; elle s’enfiévra d’un seul coup lorsque, devant Heinrich interdit, ce fut Gætz luimême qui se mit en accusation. Sartre apporta le manuscrit au théâtre : « Je vais le faire taper tout de suite », dit Simone Berriau. Cau qui passait devant sa loge aperçut Henri Jeanson qu’elle y avait caché et à qui elle remit le texte de Sartre : elle se méfiait de Sartre et de son propre jugement. Jeanson la rassura.
Dans ces débats, Jouvet ne prenait pas parti : pratiquement, il était mort; le cœur malade, se sachant plus ou moins condamné, il s’était fait photographier, le mercredi saint, en train de recevoir les Cendres. Il détestait les blasphèmes de Sartre. Le pouce droit rivé sur son pouls gauche, le regard, sur sa montre, sous prétexte de minuter les scènes il les laissait filer sans une observation. Une fois, je dînai avec lui et Sartre chez Lapérouse. Il s’anima un peu. On peut, nous dit-il, remplacer un alexandrin de Racine sur quatre par un ronron quelconque ou même par des obscénités, le public n’y entend que du feu. Ce dédain du texte nous inquiéta.
Les acteurs nous consolaient. Au premier acte, Brasseur campait un Gœtz étourdissant; malheureusement il jouait la
deuxième partie en faux jeton alors que, dans sa folie d’orgueil, Gœtz s’aliène sincèrement à un Bien mensonger; je regrettai aussi qu’il refusât d'apprendre le monologue où Sartre s’était inspiré de saint Jean de la Croix. Il se retrouvait dans les derniers tableaux. Vilar était Heinrich : nous le vîimes une fois, ayant arrêté un taxi, s’effacer pour laisser son diable monter le premier. Casarès, Marie Olivier, Chauffard, presque tous les interprètes étaient excellents. Je trouvai les décors de Labisse trop réalistes. Et Sartre ne put pas obtenir qu’on salît et déchirât les trop beaux costumes exécutés par Schiaparelli.
On voyait toujours beaucoup de monde pendant les périodes de répétitions. Nous rencontrions fréquemment Brasseur et Lina. Nous dînâmes avec Lazareff qui aidait Simone Berriau à financer la pièce; en dépit de tout ce qui le séparait de Sartre, le repas fut cordial. Souvent Camus venait chercher Casarès, ils prenaient un verre avec Sartre : il y eut un bref renouveau de leur amitié.
Enfin le spectacle fut prêt; mais au prix de tant d’intrigues et de disputes que le soir de la générale nous étions brouillés avec Simone Berriau et avec les Brasseur; Jouvet était parti en province. J’attendis le lever du rideau, debout au fond de la salle, à côté de Lina en somptueux manteau du soir; la même émotion serrait nos gorges mais nous n’échangeâmes pas un mot. Je savais ce que signifiaient les trois coups : la soudaine apparition, au lieu d’un texte familier, d’une œuvre publique; je la souhaitais, je l’appréhendais plus anxieusement que jamais. Bientôt, je fus rassurée; il y eut un coup de sifflet, quelques frissons, mais la salle était empoignée. J’errai, détendue, dans les couloirs, m’asseyant de temps en temps dans l’avant-scène de Simone Berriau sans lui parler.
Ni l’auteur ni ses amis n'étaient invités au souper qu’elle donnait chez Maxim’s : de toute façon nous ne l’y aurions pas suivie. Nous soupâmes avec Camus, Casarès, Wanda, Olga, Bost, dans une boîte tenue par une Antillaise, Moune. Ce fut assez morne : entre Camus et nous, le feu reprenait mal. Nous passâmes — après la générale ou la couturière — une soirée beaucoup plus gaie; nous allâmes en bande, avec entre autres Merleau-Ponty et Scipion, à la Plantation que tenait Mireille Trépel, boulevard Edgar-Quinet; il y avait un jazz noir, très bon.
Pour ou contre, l’accueil fait à la pièce fut passionné. Elle
irrita les chrétiens. Daniel-Rops, qui voulait donner le ton, avait obtenu de Simone Berriau d’y assister, caché dans une baignoire, quatre jours avant la générale : dans l’Aurore, il la mit en charpie. Mauriac et d’autres prétendirent que pour s’en prendre si violemment à Dieu, il fallait que Sartre crût en lui. On lui reprocha des blasphèmes empruntés à des textes de l’époque. Mais il eut aussi des partisans. Dans l’ensemble, les critiques préférèrent le premier acte aux autres! et le sens de la pièce leur échappa. Kemp seul en signala la parenté avec l'essai sur Genet; on y trouve les mêmes thèmes : le Bien, le Mal, la sainteté, l’aliénation, le démoniaque; et Gœtz comme Genet est un bâtard, la bâtardise symbolisant la contradiction vécue par Sartre entre sa naissance bourgeoise et son choix intellectuel. Ils firent l'énorme erreur de croire que Gœætz, par le meurtre qu’il commettait à la fin du dernier tableau, retournait au Mal. En vérité, Sartre opposait de nouveau à la vanité de la morale l'efficacité de la praxis. Cette confrontation va beaucoup plus loin que dans ses pièces antérieures; dans le Diable et le bon Dieu se reflète toute son évolution idéologique. Le contraste entre le départ d’Oreste à la fin des Mouches et le ralliement de Gætz illustre le chemin parcouru par Sartre de l’attitude anarchiste à l'engagement. Il a noté aussi : « La phrase : Nous n’avons jamais été plus libres que sous l’occupation, s’oppose au personnage d’'Heinrich, traître objectif qui devient traître subjectif, puis fou. Entre les deux, sept ans, et le divorce de la résistance *. » En 44, il pensait que toute situation pouvait être transcendée par un mouvement subjectif; il savait en 51 que les circonstances parfois nous volent notre transcendance; contre elles il n’y a pas alors de salut individuel possible, mais seulement une lutte collective. Cependant, à la différence de ses pièces antérieures, le militant, Nasty, ne l'emporte pas sur l’aventurier; c’est celui-ci qui opère entre les deux figures la synthèse dont Sartre rêvait dans sa préface à Stéphane : il accepte la discipline de la guerre paysanne sans renier sa subjectivité, il conserve dans l’entreprise le moment du négatif; il est l’incarnation parfaite de l’homme d'action, tel que Sartre le concevait.
1. Dix ans plus tard, Messemer jouant la seconde partie mieux que la première, les critiques inversèrent ce jugement. 2. Notes inédites.
« J'ai fait faire à Gæœtz ce que je ne pouvais pas faire”.» Gœtz surmontait une contradiction que Sartre ressentait d’une manière aiguë depuis l’échec du R.D.R. et surtout depuis la guerre de Corée, mais sans réussir à la dépasser : « La contradiction n’était pas dans les idées. Elle était dans mon être. Car cette liberté que j'étais impliquait celle de tous. Et tous n'étaient pas libres. Je ne pouvais pas sans craquer me mettre sous la discipline de tous. Et je ne pouvais pas être libre seul'.» Il éprouvait ce déchirement d’une manière particulièrement précise dans le domaine qui lui tenait le plus à cœur : la communication. « Parler à celui qu'on ne peut convaincre (l’Hindou qui meurt de faim) sinon toute la communication est compromise. C’est très certainement le sens de mon évolution et de ma contradiction !. »
Avoir donné à son problème une solution esthétique ne lui suffisait pas. Il cherchait le moyen de faire ce que Gæœtz avait fait.
Vers juin, j’eus achevé une première version de mon roman; contrairement à mon habitude, je n’en avais rien montré à Sartre; j'avais peine à me l’arracher et je n’aurais pas supporté qu'aucun regard, même le sien, se posât sur les pages encore chaudes. Il le lirait pendant les vacances. En attendant, les circonstances et mon plaisir m’amenèrent à écrire sur Sade. Deux ou trois ans plus tôt, l’éditeur Pauvert m'avait demandé une préface pour Justine. Je connaissais mal Sade. J'avais trouvé ridicule le Philosophe dans le boudoir, ennuyeux le style des Infortunes de la vertu, systématique et abstrait Les Journées de Sodome. Justine, épique, échevelée, fut une révélation. Sade posait en termes extrêmes le problème de l’autre; à travers ses outrances, l’homme comme transcendance et l’homme comme objet s’affrontaient dramatiquement. Mais il m'aurait fallu du temps pour l’étudier : je retournai les épreuves à l'éditeur. En 51, Queneau me proposa pour un ouvrage en préparation, les Ecrivains célèbres, de me charger d’un auteur. Je choisis Sade. Même pour une brève notice, je voulus tout lire et je commençai un essai que je destinai aux Temps Modernes. À l'Enfer de la Nationale on me prêta