En janvier 63 il y en avait deux
d'immenses réserves. Il a fallu se battre pour créer un musée Rublov où sont rassemblées des œuvres originales et des reproductions du maître et de ses disciples. Tarkovski voudrait tourner un film sur lui : il y a de vives oppositions. Il est évidemment difficile de se réclamer à la fois de Rublov et de Répine; les officiels ont choisi Répine.
Pour la peinture aussi le public se passionne. Le matin où nous avons été à l’Ermitage, c'était jour férié, les gens se battaient devant la porte, une jeune fille avait eu tous les boutons de son manteau arrachés : Léna Zonina a demandé à un administrateur de nous introduire par une entrée privée. Aux guichets des expositions, il y a de telles ruées qu’on fait appel à la police pour maintenir l’ordre. Quand un libraire a annoncé la mise en vente d’un livre sur l’impressionnisme ou sur Miré, dès 5 heures du matin il y a queue devant son magasin : en une heure, tous les exemplaires sont enlevés. La pression sera-t-elle assez puissante pour arracher de nouvelles concessions !?
Pour les architectes, la situation est bien meilleure. Khrouchtchev s'intéresse à l’architecture et il aime la simplicité. Il a approuvé à Kiev le monument au soldat inconnu qui scandalisait la plupart des notables par son dépouillement. Le Palais des pionniers vient d’être construit, dans un style qui rappelle celui de Niemeyer; les pensionnaires d’une maison de retraite, de l’autre côté de la vallée, ont écrit des lettres de protestation : cette horreur leur gâche le paysage. Mais le Palais plaît à Khrouchtchev : on s’est borné à transmettre les lettres aux architectes. Ceux-ci nous ont dit avec contrition : « Nous aussi nous avons sur la conscience des colonnades plantées à des quatrièmes étages. >» On en a fini avec cette ostentatoire laideur chère à Staline; les quartiers neufs sont mornes mais bâtis avec un souci d'économie. Le plus beau des nouveaux édifices, c’est le Palais du Congrès : «On n’aurait pas dû le placer à l’intérieur du Kremlin», disaient certains de nos amis; mais dans cette enceinte où le Moyen Age voisine heureusement avec le xvin° et le xIx° siècle, pourquoi le xx° n’aurait-il pas sa place? répon-
1. Depuis décembre 62, on est tenté de donner une réponse pessimiste. Cependant le durcissement du camp officiel semble indiquer que de l’autre côté, malgré les reniements arrachés, la résistance est très forte.
daient les autres. Les Soviétiques ont beaucoup discuté làdessus, de vive voix et dans les journaux. Moi j'ai trouvé très beau le reflet des vieux bulbes dorés dans les glaces étincelantes du palais. Une autre œuvre moderne, d’une sobre et ingénieuse élégance, c’est l’hôtel de la Jeunesse; comme nous prenions le thé dans le hall avec la femme de Simonov ? qui travaille dans un Institut d’art appliqué et qui est critique d’art, elle a remarqué que les meubles et la vaisselle détonnaient dans ce cadre. Rien de plus difhcile que de trouver dans les magasins de Moscou une assiette, une tasse, une chaise qui soit jolie; on ne viendra pas aisément à bout de la prédilection des Moscovites pour les bouillonnés, les ruchés, les ciselures, les moulures, les incrustations, les surcharges; mais on fait un gros effort, disait-elle; on cherche à exécuter de beaux objets et à en répandre le goût.
Quand Sartre avait visité une classe, en 54, il avait prononcé le nom de Dostoïevski : «Pourquoi vous intéressezvous à lui? » avait demandé un peu agressivement une écolière de douze ans. Maintenant on le lisait, on l’aimait. Nous avons été frappés par la manière dont on nous a parlé de Pasternak. Evtoutchenko ayant déclaré en Angleterre : « A mon avis, c’est un très bon poète», beaucoup de gens lui reprochaient cette litote; tout le monde en U.R-SSS. le tient pour un des plus grands poètes russes, disaient-ils. « Sa mort nous oblige à écrire, dit Vossnessenski. Avant c'était inutile : il était la poésie. > Quand nous avons rendu visite à Fédine, dans l’auto prêtée par l’Union des écrivains, le chauffeur s’est arrêté devant une maison entourée d’arbres : «La datcha de Pasternak! » a-t-il dit avec dévotion. Même les officiels ne l’attaquent plus. Si son ancienne amie a été envoyée dans un camp ?, c’est qu’elle s'était livrée à des trafics de devises.
Les camps : la question était abordée sans réticence : « Tous les soirs, pendant un an, mon père s’asseyait dans son fauteuil. l’œil fixe, il attendait qu’on vienne l’arrêter; tous ses camarades avaient été fusillés : il n’a jamais compris ce qui l’a sauvé », m'a dit une jeune femme. « Mon père est resté six ans dans un camp, m'a dit une institutrice, et pourtant, la nuit de la mort de Staline, j'ai pleuré.» «J'ai été envoyé au
1. Sa seconde femme. Il est divorcé et remarié. 2. On n’y interne plus que les € droit commun ».
camp en 42 pour humanitarisme, nous a dit un professeur, parce que je ne voulais pas qu’on fusille les prisonniers de guerre. J’y ai passé cinq ans.» Beaucoup de détenus, nous a-t-on raconté, approuvaient le principe des camps, ils trouvaient qu’on avait eu raison d’y jeter leurs voisins : eux-mêmes avaient été victimes d’une erreur qui ne condamnait pas le système. Jusqu'en 36, paraît-il, les camps étaient vraiment des centres de rééducation : un travail modéré, un régime libéral, des théâtres, des bibliothèques, des causeries, des relations familières, presque amicales, entre les responsables et les détenus. À partir de 36, la peine maximum fut comme auparavant de dix ans, mais le prisonnier avait ou non le droit de correspondre avec sa famille : la seconde clause signifiait qu’il était fusillé; le régime pénitentiaire devint si abominable que beaucoup de déportés mouraient; après 44 aussi, mais on ne fusilla plus. Sur la vie concentrationnaire, personne ne nous a donné de détails, soit par répugnance, soit par ignorance, soit qu’il y ait eu à ce sujet une consigne de silence. On nous a seulement raconté des anecdotes : déporté, un spécialiste de Pouchkine, fit savoir qu’il avait découvert les derniers chants d’Eugène Onéguine; ses papiers avaient été égarés mais son excellente mémoire lui permettrait, si on lui en laissait le loisir, de reconstituer le texte; il se mit au travail et on l’encouragea car Pouchkine semblait avoir pressenti l’esthétique jadnovienne : nationalisme, héroïsme, optimisme, rien ne manquait; l’œuvre terminée, il continua de jouir d’un régime de faveur tant les staliniens étaient heureux de découvrir un Pouchkine exactement selon leur cœur. D’autres connaisseurs crièrent à l’imposture; ils durent se taire jusqu’au jour où les prisonniers furent libérés et où le critique avoua qu’il avait tout inventé. Le retour des déportés avait suscité des drames, pratiques, moraux, ou sentimentaux. Victor Nékrassov avait fait paraître un roman sur la difficile réadaptation d’un de ces revenants. D’anciens concentrationnaires avaient écrit ou étaient en train d'écrire leurs souvenirs, avec l'espoir de les faire un jour imprimer.
On ne nous recevait pas du tout comme on avait reçu Sartre en 54. Plus de banquets ni de toasts pompeux, pas de propagande : les gens nous invitaient chez eux en petit comité; en accord ou en désaccord avec eux, nous discutions sur notre propre terrain. Nous avons dîné dans la datcha de Simonov
avec un écrivain d’environ cinquante ans, Doroch, fixé à Moscou, mais qui fait de longs séjours à la campagne, à Rostov-le-Grand; il a loué une petite chambre dans une isba; il aime les paysans, il s'intéresse à leur vie et la décrit dans ses livres, sans en cacher les difficultés, les rudesses, ni farder les erreurs commises par les gens qui dirigent l’agriculture. Dans une auto prêtée par l’Union des écrivains, il nous a emmenés passer deux jours à Rostov. Sa femme nous accompagnait; professeur de physique et cuisinière savante, elle emportait dans le coffre de la voiture de quoi nous nourrir pendant deux jours. Rostov, à deux cents kilomètres de Moscou, est le berceau de la Russie : aujourd’hui un gros village de vingt-cinq mille habitants, au bord d’un lac, dominé par un Kremlin plus ancien que celui de Moscou, plus rustique et très beau. L'architecte qui le restaure campait dans une des tours rondes de l’enceinte; nous comptions prendre nos repas chez lui; il nous montrerait les monuments, Doroch nous ferait rencontrer quelques-uns des paysans qu’il connaît. Mais en route il nous avait prévenus : «Ces messieurs de Yéroslav ! ont leurs idées sur ce qui intéresse des écrivains français. >» Nous avons franchi une des portes du Kremlin, nous sommes descendus de voiture : trois hommes coiffés de chapeaux de paille se sont avancés vers nous et nous ont salués avec raideur; il y avait deux responsables du Soviet régional et le chef de la propagande. Ils sont montés dans la tour avec nous et ont partagé notre repas. Par les étroites fenêtres, on apercevait des eaux soyeuses et la plaine, la pièce ronde était charmante, l’architecte aussi, mais la présence des trois officiels nous agaçait. Ils nous ont suivis, tandis que nous visitions les églises aux bulbes couleur d’azur, d’or, d’ardoise, lisses ou écaillés. Les fresques qui décorent les chapelles sont plus sereines que celles de chez nous, l’enfer y est à peine évoqué. Ensuite nous devions aller voir un kolkhoze; ils ont retardé le départ jusqu’à la fin de l’après-midi : à l’arrivée, tous les paysans étaient rentrés chez eux, sauf une femme qui s'était attardée dans l’étable et qui se trouvait être la meilleure trayeuse de vaches de l’endroit. Pouvions-nous visiter son isba ? Non, elle avait justement lavé son linge cet après-midi. On
1. C’est la grande ville dont dépend Rostov, à quelque trente kilomètres, sur la Volga.
nous fit tourner autour d’un champ de haricots : Khrouchtchev venait de recommander cette culture et le chef du kolkhoze en avait pris l'initiative deux ans plus tôt! Doroch s'était éloigné et donnait des coups de pied dans des mottes de terre. Nos guides nous emmenèrent chez le chef d’une brigade : l’intérieur ressemblait à celui d’un petit bourgeois pauvre. plutôt qu’à une ferme française. Bien que le propriétaire fût inscrit au parti, une lampe était allumée devant une icône. En sortant je demandai : « YŸ a-t-il beaucoup de paysans qui pratiquent? — Chacun est libre », me répondit le propagandiste. Il éludait toutes les questions. Pour nous expliquer « la mentalité paysanne » il cita une phrase connue de Lénine et l’accompagna d’une série de lieux communs. Pendant le dîner, Sartre attaqua. Nous voulions, le lendemain, voir des paysans, seuls avec Doroch; entre écrivains, on se comprend à demi mot, il saurait les faire parler d’une manière qui nous intéresserait. Les officiels ne répondirent rien. Ils nous emmenèrent, Léna Zonina, Sartre et moi, à Yaroslav où ils nous avaient retenu des chambres et le lendemain matin ils voulurent nous faire visiter une usine de chaussures. Nous refusâmes. Le chef de la propagande nous montra les bords de la Volga, la maison où Natacha rencontre le prince André mourant, de vieilles églises : c’était une agréable promenade mais il nous reconduisit à Rostov deux heures plus tard que nous n’avions convenu avec Doroch; et il était bien décidé à nous escorter toute la journée. Nous renonçâmes. Après le déjeuner nous repartîmes pour Moscou. Pendant le trajet de retour, et à Moscou où nous l’avons revu, Doroch nous a longuement parlé des problèmes humains qui se posent dans les campagnes : la condition des femmes, les aspirations des jeunes, les relations entre ouvriers et paysans, l’attirance des villes, ce qu’il faudrait faire, ce qu’on a fait pour retenir au village la nouvelle génération que même la mécanisation ne suffit pas à attacher à la terre, le conflit entre ceux qui veulent radicalement transformer la condition rurale et ceux qui souhaitent le maintien de certaines traditions.
En une nuit de train nous avons été à Léningrad : une des plus belles villes du monde. Catherine IT eut un coup de génie quand elle chargea Rastrelli d'importer sur les bords de la Néva le baroque italien auquel conviennent si bien, dans la lumière nordique, les rouges, les bleus, les verts qu’il revêt
ici. Comme Rome, Léningrad est sorcière : surtout l’immense place où brillent les fenêtres du Palais d'Hiver. Ma mémoire superposait à sa mystérieuse majesté des images en noir et blanc des « dix jours qui ébranlèrent le monde » et des révoltes qui les annoncèrent. Une foule affairée montait et descendait la perspective Nevsky : je me rappelais, sur une photographie, la chaussée et les trottoirs jonchés de cadavres et de blessés. Au milieu de ce pont sur la Néva, je voyais un fiacre : le pont se levait; le cheval et la voiture dégringolaient, dans le silence des films d’autrefois. Smolny. L’Amirauté. La forteresse Pierre et Paul. Quelle résonance avaient eue ces mots quand je les avais lus, pour la première fois, aux environs de mes vingt ans! Le jour, c'était dans la ville de Lénine que je promenais (et de cet autre qui n’est pas nommé).
Puis venait, en pleine clarté, la nuit. «Les nuits blanches de Saint-Pétersbourg » : en Norvège, en Finlande, j'avais cru les pressentir; mais à la magie du soleil nocturne il faut ce décor où le passé s’est pétrifié et que hantent des spectres.
Nous avons dîné chez l’écrivain Guerman avec sa famille et Kheïlfitz, le metteur en scène de la Dame au petit chien. Nous savions qu’il n’avait échappé à la déportation qu’en se cachant et grâce, en partie, à Ehrenbourg. « Pas une fois je n’ai écrit le nom de Staline », nous a-t-il dit, tout en remplissant nos assiettes de raviolis sibériens. Nous avons parlé de cinéma, de théâtre; il a raconté des souvenirs sur Meyerhold. La femme de Kheilfitz et leur fils d’une vingtaine d’années, sont arrivés au café : ils venaient de voir Rocco et ses frères, elle était remuée et ravie. Le jeune Kheilftz et les enfants de Guerman ont comparé les mérites de Vossnessenski et d’Evitoutchenko : il préférait le premier, eux le second. Sartre a eu une longue discussion avec Mme Kheilfitz sur les relations des enfants aux parents : il s’est référé à certaines idées de Freud qu’elle a combattues avec feu. À minuit nous sommes descendus tous ensemble sur le Champ-de-Mars : dans l’odeur verte du petit matin, des amoureux s’embrassaient sur les bancs, des jeunes gens jouaient de la guitare, des bandes de garçons et de fillespassaient en riant.
Deux jours plus tard, nous les avons retrouvés dans un restaurant, vers 11 heures, en sortant du théâtre. Ils nous ont emmenés en auto voir sous le ciel pâle le quartier de Dostoïevski : sa maison, le logis de Rogojine, la cour de l’usurière tuée par Raskolnikov, le canal où il a jeté sa hache. Nous
avons aperçu au passage la fenêtre de la chambre où s’est tué Essenine. Ils nous ont montré la plus ancienne demeure de Pierre le Grand, les premiers canaux. Dans la banlieue, à l'endroit où Pouchkine se battit en duel et fut blessé à mort, nous avons bu de la vodka à sa mémoire.
Comme avant-guerre, il y a quatre millions d'habitants à Léningrad; mais presque tous sont de nouveaux venus : pendant le siège, la famine a fait trois millions et demi de victimes, les usines de vivres ayant brûlé dans les premiers jours. Un vieux professeur a décrit à Sartre les rues verglacées, jonchées de cadavres que les passants ne regardaient même pas; on ne pensait qu’à ramener à la maison son bol de soupe sans tomber de faiblesse : on n’aurait pas eu la force de se relever; et si quelqu'un vous avait tendu la main, ça n'aurait servi à rien : il serait tombé lui aussi.
Les Russes continuent de vanter les beautés de Kiev; Sainte- Sophie, que nous a fait visiter le poète ukrainien Bajan, mérite sa renommée. Mais les quartiers du centre — la moitié de la ville — ont été pulvérisés par les Allemands; Staline a fait détruire une des plus fameuses églises, et reconstruire Kiev dans le style qui lui était cher : arcades et colonnades, la grande avenue est un colossal cauchemar. En Ukraine aussi, tous les gens sont obsédés par leurs souvenirs de guerre. Kiev était en cendres quand Bajan y est rentré, les rares passants lui semblaient des fantômes; il a reconnu le visage d’un ami : ils sont restés un long moment à se regarder sans un mot, n’en croyant pas leurs yeux. Les nazis qui voulaient anéantir la culture slave ont mis délibérément le feu au monastère de l'Avra, célèbre lieu de pèlerinage; sur une colline, au-dessus du Dnieper, il reste un pan de mur peint, un bulbe dont l’or a été noirci par les flammes, des débris calcinés. J’avais encore dans les yeux les images de l’Enfance d’Ivan, et sous les champs de fraises où des kolkhoziennes ramassaient des hottes de fruits, énormes et délicieux, je voyais des terres dévastées.
Nous avons déjeuné avec Korneïtchouk et sa femme, Wanda Wassileska, dans leur datcha aux environs de Kiev : un jardin fleuri de tulipes descendait jusqu’au bord d’un lac. Il souhaitait beaucoup que Sartre fût présent au Congrès de la Paix qui allait se tenir à Moscou, et qu’il y parlât de la culture. Ehrenbourg, par l’intermédiaire de sa femme, Sourkov, Fédine insistaient eux aussi pour que Sartre intervint au Congrès; ils
désiraient sa coopération pour organiser un colloque entre intellectuels du monde entier. Hyène à stylographe, ennemi des hommes, chantre de la boue, fossoyeur, vendu. Quand il sortait de ces entretiens, Sartre se souvenait et riait.
A Moscou, nous logions à l’Hôtel de Pékin, une de ces pièces montées posées çà et là à travers la ville, qui sont censées s’harmoniser avec les tours du Kremlin. Mais nous y restions le moins possible. Nous préférions faire la queue avec les Moscovites à la porte des restaurants et des cafés. Parfois nous dînions au club des écrivains, au club du théâtre. Les endroits publics ferment à 11 heures du soir, sauf les restaurants de quelques grands hôtels où on peut manger, boire et danser jusqu’à minuit et demi; pourtant les rues restent animées longtemps : les gens vont les uns chez les autres. Ils sont encore mal logés, 80 % vivent dans des appartements communautaires; mais l’effort de construction se poursuit et à l’intérieur les nouvelles habitations sont agréables. George Breitbourd occupait, dans un bloc réservé aux intellectuels, un assez grand studio, très clair, avec salle de bains et cuisine, que lui envieraient bien des Français célibataires du même niveau professionnel que le sien. Dans le vieux Moscou, il faut traverser des cours plus ou moins sordides, monter des escaliers délabrés ou prendre des ascenseurs qui ressemblent à des monte-charge : mais les appartements des écrivains, des metteurs en scène qui nous invitèrent — des privilégiés évidemment — étaient assez vastes et souvent élégants. Les moyens de transport sont commodes. Peu de taxis, beaucoup d’autobus, un important réseau métropolitain avec dans la plupart des stations des escaliers roulants. Cependant les journées des Moscovites sont fatigantes, à cause de la rareté des marchandises; il faut courir les magasins, faire des queues; et même comme ça on ne trouve pas tout ce qu’on veut.
C'est que l’U.RSS. ses dirigeants ne le dissimulent pas, est en proie à de graves difficultés économiques; l’agriculture a toujours mal marché; on a dénoncé ces derniers temps de nombreux délits de corruptions et de prévarication — équivalents socialistes des fraudes, filouteries, scandales financiers de chez nous. On les réprime sévèrement, la peine de mort étant appliquée dans les cas très graves. Sans doute aussi les réussites spatiales ont-elles pour rançon cette pauvreté. Vat-elle diminuer, s’aggraver? Là-dessus des études et des statis-
tiques renseignent mieux qu’un voyage de trois semaines. Mais celui-ci nous a été profitable. Dès le début de la guerre froide, nous avions opté pour l’U.RS.S.; depuis qu’elle mène une politique de paix et se déstalinise, nous ne nous bornons pas à la préférer : sa cause, ses chances sont les nôtres. Notre séjour a transformé ce lien en une vivante amitié; une vérité est riche dans la mesure où elle est devenue; les conquêtes des intellectuels russes, on aurait tort de les juger modestes : elles embrassent tout ce qu’elles ont dépassé. Les contradictions de leur expérience — l’héritage refusé du passé stalinien, entre autres — les obligeant à penser par eux-mêmes leur donne une profondeur, exceptionnelle en cette époque d’extéroconditionnement. On sent chez les gens, en particulier chez les jeunes, un désir passionné de connaître et de comprendre : cinéma, théâtre, ballets, poésie, concerts, toutes les places sont retenues des jours à l’avance; les musées, les expositions refusent du monde; les livres s’enlèvent, aussitôt imprimés. Partout on discute, on dispute. Dans le monde technocratique que l’Occident veut nous imposer, seuls comptent l’instrument et l’organisation, moyens d’atteindre d’autres moyens qui ne révèlent aucune fin. En URSS. l’homme est en train de se faire et même si ça ne va pas sans peine, s’il y a des coups durs, des reculs, des erreurs, toutes les choses autour de lui, toutes celles qui lui arrivent sont lourdes de significations.
Sur le chemin du retour, nous nous sommes arrêtés en Pologne. Varsovie, le ghetto : des ruines, des charniers, un désert de cendres. Et je voyais une grande ville neuve, avec de larges avenues, des parcs, des chantiers et çà et là, injustifiée, une maison à demi écroulée. Du ghetto, il ne reste qu’un pan de mur et un mirador, au milieu de terrains vagues camouflés en vertes pelouses, et d'immeubles élégants. Le vieux quartier a été reconstruit, très bien : la place du marché, la cathédrale, les petites rues aux maisons basses et coloriées. Le reste de la ville — laide ici, ici jolie selon l’époque où elle a été rebâtie — manque de cohésion, de personnalité, d’âme : c’est une magnifique victoire sur la mort, mais on dirait que la vie hésite encore à s’y poser. Industrielle, populeuse, vétuste, sale, Praga de l’autre côté de la Vistule — où les armées russes se sont arrêtées et qui a échappé à la destruction — me
rassurait parce que le cours du temps n’y a pas été tranché.
Lissowski, communiste, qui parle le français aussi bien que le polonais, nous a promenés dans sa petite auto. Le vide des chaussées nous a frappés. Mais les rues sont animées et, du moins dans le centre, gaies : des femmes minces, bien maquillées; des étalages soignés; les objets usuels, les meubles, le décor des restaurants et des cafés sont jolis. Le soir, à dix heures, les lieux publics ferment : les ivrognes ont avancé l'heure de leur cuite; dès neuf heures du soir on en rencontre beaucoup. Il y a moins d’inégalité qu’en U.R-SSS. entre les salaires, mais le niveau de vie est très bas. La nourriture ne coûte presque rien; en revanche les vêtements sont hors de prix : une paire de souliers revient le quart d’un salaire mensuel moyen. Les logements sont gratuits, mais très diffciles à se procurer; Varsovie est fermée, personne n’a le droit de s’y installer car une grande partie des habitants s’entassent encore dans des taudis. Les architectes hésitent : ils ont aménagé dans chaque appartement une salle de bains; faute d’habitude, beaucoup de locataires n’en usent pas; ne vaudrait-il pas mieux les supprimer et accroître le nombre des habitations? Mais alors on grève l’avenir : les Varsoviens n’apprendront l’hygiène que si elle est à leur portée. Faut-il d’abord songer aux besoins immédiats, ou se soucier de la génération montante? La deuxième solution a prévalu.
Nous avons vu Cracovie, vieillotte, provinciale, attachante : l’Université, le cabinet du Dr Faust, ses alambics et la marque du pied de Méphistophélès; la cathédrale, au milieu du marché, sa haute et belle tour d’où, à toutes les heures, une trompette sonne vers les quatre coins de l’horizon; le château royal, le cabinet de travail et la salle de projection que s'était fait installer Frank, le bourreau de la Pologne. Nous avons aperçu Nova Huta, l’immense combinat, la cité ouvrière, un beau monastère cistercien, une émouvante église de bois, plantée au milieu d’un pré. Nous sommes revenus en voiture à Varsovie : sur trois cents kilomètres la route ondule entre des prairies, des champs de céréales vert tendre, des maisons paysannes aux toits de chaume, crépies en jaune ou en bleu. Rien que des propriétés privées : «l’octobre polonais» a consacré l'échec de la collectivisation. Souvent nous dépassions des groupes de paysannes vêtues du costume traditionnel : capes et jupes de couleurs vives, foulards noués sous le menton;
accompagnées d'enfants qui tenaient des cierges, elles revenaient de quelque cérémonie pieuse. Dans les campagnes, la religion pèse de tout son poids. On nous a montré un étonnant documentaire, que le clergé a permis de tourner à condition qu’on s’engageât à n’y ajouter aucun commentaire : un chemin de croix qui se déroule tous les ans dans un village, et auquel assiste une foule venue de tous les coins du pays; le Christ, chargé de sa croix, gravit une colline, peinant, soufflant, suant, butant; il tombe avec une conviction et un art si extraordinaires que cette chute est un événement véritable; des hommes le suivent, titubant sous le poids des pierres dont ils meurtrissent leurs épaules; des femmes regardent, perdues d’extase, en larmes, au bord du cri; et le clergé encadre de ses beaux chants disciplinés cette frénésie masochiste. Emouvant par la question qu’il pose, révoltant par la réponse qu’il apporte, ce film n’est pas projeté publiquement. Dans les villes, il y a 60 % de croyants nous a dit un de nos amis; d’autres estimaient ce chiffre tout à fait faux. La cathédrale de Varsovie était pleine le dimanche matin : mais les habitants du vieux quartier sont d’origine bourgeoise; les ouvriers ne vont pas à l’église, du moins pas les hommes. Ce qui demeure vivace, c’est l’antisémitisme : dans une des bouches de bronze du monument, d’ailleurs hideux, élevé à la mémoire des Juifs du ghetto, une main avait planté un mégot.
Le journal Politica nous a fait rencontrer des journalistes qui avaient récemment pris part à une enquête sur les conseils ouvriers, et le président d’un de ceux-ci : ils dépérissent. Ils réclament trop de temps aux ouvriers qui en général, faute de compétence, laissent les ingénieurs et les cadres prendre toutes les décisions. Ils vont sans doute disparaître.
La culture polonaise d’après-guerre je la connaissais assez bien; j'ai vu la plupart des films polonais projetés en France, entre autres Cendre et diamant qui a la fraîcheur et la sincérité recherchées par la « nouvelle vague », et qui en outre signifie quelque chose. Nous avions lu et publié dans les Temps Modernes, depuis 56, beaucoup de textes polonais. Réciproquement, la plupart des pièces de Sartre ont été jouées en Pologne, ses livres, les miens, traduits. Presque tous les écrivains parlaient français; nous en avions connu plusieurs à Paris : les rapports ont été des plus faciles. Nous n’avions jamais vu Brandys, dont nous avions publié la Défense de
Grenade, la Mère des rois, les Lettres à Mme Z. : chaleureux sous des dehors distants, aussi sensible qu’intelligent, il se faisait de la littérature la même conception que nous. Nous avons passé un long moment avec Jan Kott, le traducteur du théâtre de Sartre, dont la collection des Temps Modernes allait publier un remarquable livre sur « Shakespeare, notre contemporain ». Le combat qui a lieu en U.R.S.S. pour et contre la liberté de la culture est épargné aux intellectuels polonais. Ils sont au courant de ce qui se fait en Occident, ils écrivent, ils peignent à peu près ce qu’ils veulent. Mais ils sont déchirés; ils appartiennent à un pays moins avancé que l’U.RSSS. sur le chemin du socialisme, où subsistent des forces réactionnaires : la religion, l’antisémitisme, une paysannerie attachée à la propriété privée; hostiles à l’idée de les réduire par la contrainte, ils souffrent de ces retards. Relativement peu nombreux, peu industrialisés, le sort des Polonais est lié à celui de la Russie; mais, idéologiquement et politiquement en accord avec elle, ils ont beaucoup de raisons, anciennes et plus récentes, de ne pas la porter dans leur cœur. Les écrivains sont très sensibles à ce malaise que certains d’entre eux ont admirablement exprimé.
*# LE
Nous avions appris à Moscou les accords passés entre le G.P.R.A. et l’O.AS. : l’amnistie lui étant garantie, l’armée secrète arrêtait les attentats; en fait, elle capitulait. Aussitôt s'était produit chez les pieds noirs un radical revirement : tous ceux qui restèrent en Algérie votèrent oui le jour de l’autodétermination.
Le 5 juillet les Algériens fêtèrent leur indépendance; ils invitèrent leurs amis français et des officiels de divers pays en fin d'après-midi, à l’hôtel Continental. Nous avons demandé au portier où se tenait la réunion : « La réunion algérienne? Elle n’a pas lieu », répondit-il d’un ton triomphant. Dans la rue adjacente, une centaine de personnes — celles que nous retrouvions à toutes les manifestations — piétinaient sous un ciel glacé; des ambassadeurs étaient venus et repartis. On disait que l’hôtel avait reçu des menaces de l’O.A.S.; ou bien la Préfecture avait refusé la protection que la direction jugeait nécessaire. Quel qu’en fût le prétexte, nous étions écœurés
par cette dernière muflerie française. Nous restions là, à causer les uns avec les autres, désemparés, tandis qu’au coin de la rue des flics casqués murmuraient : « Qu’est-ce qu’on attend pour cogner? » Avec Sartre et une petite bande, nous nous sommes rendus au siège des étudiants nord-africains, boulevard Saint-Michel. Il y avait énormément de monde et de fumée; on étouffait dans la petite salle surpeuplée; sur une estrade, de belles Algériennes, vêtues en blanc et vert, chantaient, accompagnées par un petit orchestre. Cette gaieté n’était pas sans nuage : de graves dissensions avaient éclaté entre les dirigeants algériens. Elles finiraient par se régler. Mais pour nous, Français, la situation où nous laissions l’Algérie n’autorisait pas la joie. Depuis sept ans nous souhaitions cette victoire : elle arrivait trop tard pour nous consoler du prix qu’elle avait coûté.
Je suis partie en vacances, je suis revenue; je suis de nouveau installée chez moi, un automne bleu et froid entre dans mon studio. Pour la première fois depuis des années, j’ai croisé dans les rues de Paris des manœuvres algériens qui souriaient. Le ciel pèse moins lourd. Une page est tournée et je peux tenter de faire le point.