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Les nuits de Cabiria, Rocco et ses frères

la place de s’y retourner; un petit escalier très raide donnait accès à une chambre exiguë. Neizvestni veut exprimer « l’homme robotisé » d’aujourd’hui, ce qui l’a amené à des inventions de formes assez hardies : l'Etat lui a passé quelques commandes. Les jeunes peintres sont très défavorisés; ils connaissent à peine l’art occidental, ils partent de zéro ou presque et on se méfie de leurs recherches, Khrouchtchev n’aimant pas les abstraits ni l’art moderne en général. Les non-conformistes travaillent dans une semi-clandestinité et n’exposent qu’en cercle fermé. Ils vendent, mais leur vie est difficile. Nous avons été chez deux d’entre eux : ils occupaient, dans des appartements communautaires, une seule pièce, pas grande, qui leur servait à la fois d’atelier et de chambre. Pourtant à Moscou, à Léningrad sont exposées depuis quelques années de très belles collections d’impressionnistes, de Van Gogh, de Gauguin, de Matisse. Picasso a reçu le prix Lénine; on a diffusé un livre sur lui avec des reproductions de ses tableaux; à l’Ermitage, une salle lui est consacrée *. Devant la «femme à l'éventail» où la figure humaine est traitée comme un objet, les visiteurs semblent choqués, beaucoup plus que devant les toiles cubistes où s’indiquent des natures mortes. On m’a répété les commentaires d’un guide, qui dirigeait une conférence-promenade; il parla avec respect des Picasso de l’époque bleue, puis désignant le reste de la salle : « Voilà un peintre qui au lieu de progresser n’a fait que rétrograder.» Devant les Gauguin il a déclaré : « Malheureusement, toutes les couleurs sont fausses. >» La directrice de la section française de l’Ermitage, cependant, nous a montré une quantité d'œuvres modernes acquises par le Musée et dont elle parlait de la manière la plus éclairée.

Parce qu’ils détestent qu’on « déforme » la figure humaine, les Russes — dans tous les autres domaines si empressés à revendiquer leur passé — ne rendent pas justice à leurs primitifs. Rublov s’égale à Giotto et à Duccio; devant les icônes Matisse — qui s’en inspira — pleura d’admiration : une centaine seulement sont exposées alors qu’elles remplissent

1. L'affaire de Manège en décembre l’a bien montré : Neizvestni a été contraint de faire son auto-critique. J’ai vu à la télévision de Moscou une émission qui ridiculisait ses œuvres.

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