‹ La force du malChapitre 2 sur 4 · ARMAND COLIN ET C", ÉDITEURS · texte numérisé non relu

ARMAND COLIN ET C", ÉDITEURS

Libraires de la Société des Gens de lettres 5, RUE DE MÉZIÈRES, 5

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Philippe Gille

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Au roulement d'une voiture qui gronda sous la voûte du porche, qui tourna par la cour intérieure, les figures, dans le salon d'attente, se sourirent, énervées de la longue pause.

La très belle dame, un peu cavalière, cessa de faire danser son genou impatient. Avec un soupir d'aise, la jeune fille maigre se cambra parmi les volants nombreux du corsage. La pauvre mère chuchota vers l'oreille du petit infirme à la fenêtre qui, l'aisselle sur une béquille , ne s'amusait plus des bateaux glissant au cours limoneux de la Seine.

« C'est le docteur, dis, maman? »

Le timbre enfantin de la voix émut le silence des visiteurs semés sur les fauteuils de pourpre par le travers et aux angles de la pièce, devant de vastes tableaux historiques où les bourgeois de Calais, la corde au col, s'agenouillaient dans une boue peinte.

LA FORCE DU MAL. i

A Tautre muraille, Charles le Téméraire, beau, contraignait un Louis XI chafouin et recroquevillé dans ses fourrures à signer la renonciation de Péronne.

« Chut... chuut... » murmura la mère à son fils jaseur. L'attention de tous, venue sur eux, la gênait.

Une seconde, Jean Stival pensa la rassurer au moyen d'une mine aimable. Mais il étouffa cette impulsion du cœur. Le jeune homme redoutait, en réponse, une familiarité de la femme aux joues rouges serrées par les brides d'une coiffure ridicule. Des cerises en cire y tremblaient.

Et il se garda de manifester sa sympathie, pour ne pas se laisser croire pareil d'âme à une marchande vulgaire.

Le geste d'encourager le petit infirme l'eût compromis peut-être aux yeux du vis-à-vis, haut gaillard sanglé à la taille dans une jaquette fine. La gentille fille blonde vêtue de drap d'Ecosse qui l'accompagnait se tourna cependant vers le garçon à la béquille; et franchement, d'une denture pas très brillante, sourît.

Alors Jean Stival l'imita. La marchande, très heureuse, enfouit dans son giron la figure bavarde du fils.

De ses yeux, en eaux vives, la jeune fille remercia la connivence de Jean. Ils s'arrêtèrent un peu sur lui, très loyalement. Le haut gaillard regarda, troussa une moustache de pandour, lissa la surface miroitante de son chapeau, et donna deux coups d'une toux brève, celle du phtisique. Le silence regagna les visiteurs.

Des minutes s'écoulèrent. La fille blonde s'était remise à chiffrer sur un calepin. Rien n'annonça la présence du docteur.

Jean Stival craignit que le coupé ne fût revenu vide. Souvent, à Tamphithéâtre même, ou dans une salle de clinique, le chirurgien se trouvait saisi par des confrères affolés le réclamant afin de sauver une vie. A celte heure, penché sur un grabat de Belleville, peut-être attaquait-il la mort, avec un fer habile à la déloger des corps où elle détruit.

Cependant les manchons fleuris de mimosas et de violettes s'agitèrent encore au bout des mains féminines, agacées. La dame cavalière battit une marche sur son genou. Des messieurs tirèrent leurs chronomètres en or, qui marquaient quatre heures un quart. Depuis deux heures, on attendait la consultation.

Par dédommagement, Jean Stival choya son espoir du temps futur, où une clientèle somptueuse se réunirait dans le salon de sa demeure. Lui aussi allait entreprendre, médecin, la lutte contre la mort. Son existence devait appartenir à cette guerre quotidienne contre le mystère de la désagrégation universelle, contre la vigueur des mauvais germes.

Comme Héribert, il aimait la victoire difficile, acquise par des angoisses successives . quand la sournoise mort, le Mal, s'immisce sous la peau blafarde du patient, fige les pulsations, éleint les yeux, roidit lès nerfs; quand il faut reconquérir l'invisible vie qui se retire par de subtils exutoires devant le triomphe du froid.

Selon une habitude de son imagination active, il

S ingénia pour prévoir les ravages que l'événement morbide inscrirait sur les figures de la compagnie.

La grande dame cavalière dépendait de la scrofule. Ainsi l'indiquait son teint trop blanc qui allait verdir. Certaines plaies secrètes creusaient son cou emmailloté de satin pâle et de dentelles précieuses. Sans cesse le bistouri devait ouvrir des voies à la déroute des pus et à l'envahissement des humeurs. Quel amant attendri se pouvait complaire aux beautés de ce corps déjà liquéfié par le travail obscur des germes introduits dans le sang des ancêtres?

Le gaillard admirable périrait de la tuberculose. Ses yeux deviendraient caves et sa chair terne. Les ongles perdraient leur poli. Dans cinq ou six ans il succomberait sous la vie excessive agitant, au creux de ses poumons, les colonies de microbes. Il avait trop aimé, et sans discernement.

L'ironie emporta l'observateur contre cette sottise de la nature où l'acte d'amour vaut souvent la mort» Mais, auprès de ce garçon, la présence de la gentille fille blonde si attentive à ses chiffres ne s'expliquait pas. Amie ingénue, sœur ou fiancée? Elle avait un instant causé, et non sans une intimité rieuse, avec une femme de trente ans, richement couverte de sombres soies. Les bagues des doigts saillissaient sous le gant de cette bourgeoise impérieuse et satisfaite. Elle témoigna son indignation d'attendre à un mari solide. La barbe belle, le crâne rasé, lui dominait durement les choses d'un regard possesseur.

Sur la double apparence de ce ménage, Jean Slival ne put édifier aucun diagnostic. Cela le peina.

Sa science le trahissait-elle, trop neuve? L'acceptation de sa thèse datait à peine d'une saison.

Dur au travail, il projeta son examen sur les autres personnes, conclut, un peu téméraire, à des affections cancéreuses, à, deux arthrites, à plusieurs maladies de mère. L'enfant infirme subissait une déviation des os du bassin i Cela, vers le temps de la croissance, empêcherait le développement des organes abdominaux. Une anémie générale, des complications hépatiques, l'inflammation des intestins, sûres pour cet âge, condamnaient dès lors le petit garçon, pâle d'ennui et qui feuilletait les albums.

La confiance revenue excita le jeune docteur. Le mal ne se pouvait dérober à son art dans chaque malade. Il souhaita palper les membres et entendre geindre les poitrines, afin de constater l'exactitude de son jugement; et puis vaincre. Si la fille blonde l'eût permis, il eût guéri réchauffement local qui rougissait le bord des paupières tendres.

Et des formules innombrables accoururent dans sa mémoire. 11 composa mentalement des collyres.

La porte du cabinet s'ouvrit derrière la tenture repoussée et les têtes se tournèrent. On aperçut la silhouette du domestique en habit noir. Il appela : « M. le docteur Stival! »

Entre les gestes dépités et les regards hargneux des visiteurs, Jean se leva, fier du titre qui lui donnait le privilège de passer avant tous. Il contourna la grande table chargée de revues et se dirigea entre les fauteuils. Derrière la porte, il trouva la stature du docteur Héribert, ses mains tendues : « Vous

m'excuserez, hein?... Nous avons eu une ablation de tumeur à Lourcine... Le phénol m'empeste... La femme a failli passer dans mes mains... Ce que je pue... hein! Ça va?... Il y a du monde?... Eh bien!.... ils doivent me bénir! Et je dîne en ville à huit heures chez le général de Bargelone... Je ne sais pas comment je trouverai le tenips de passer .mon habit. »

L'homme illustre disparut derrière une tenture, fit jouer des eaux de toilette, remua des fioles.

Jean Stival restait au milieu de la longue pièce occupée par une sorte de lit étroit où se couchaient les malades. Les coussins étaient élégants, en satins polychromes et en peluches brodées. Dans la fenêtre large, on voyait la Seine battre les pâles maçonneries des quais. Sur l'autre berge, les frondaisons des squares du Louvre commençaient à naître. Il y avait un cabinet chinois incrusté de nacre. Les tiroirs ouverts recelaient des écrins remplis de lames chirurgicales. Sur d'autres meubles bas, les pots à vaseline se pressaient contre les flacons d'eaux boriquées, autoqr de la petite lampe à alcool qui assainirait les instruments offerts à sa flamme. Des nuages de coton et des rouleaux de toile étroite débordaient une grande boîte en chêne... L'odeur d'iode régnait sur le luxe du bureau autrefois construit par Boule.

Héribert rentra, en essuyant ses poings dans une serviette.

« Alors je vous fais venir parce que Lafîllaume est mort. Phlébite et embolie. Ça ne vous dit rien? Lafîllaume, c'était un confrère, un ami à moi qui exerçait dans le Pas-de-Calais. Il laisse une clientèle.

Je me suis dit que ça pourrait vous séduire. Le pays n'est pas drôle... mais il y a des richards, des industriels, des rentiers... enfin voyez... hein?... Dame! une plaine de charbon et de betteraves! »

Rieur, il se planta davant la cheminée et cura ses ongles...

« C'est admirable, comme vous ressemblez à Vercingétorix, remarqua Stival voulant prendre un temps de réflexion...

— Oui, oui, je suis un Arverne, moi... un solide Arverne... Ça ne vous va pas, le pays? Tout de mOme vous vous feriez bien six à huit mille.

— Croyez-vous?

— J'ai quelques malades importants... des opérations à dix mille... Je les mets entre vos mains, comme je les avais mis entre celles de Lafîllaume. Vous rencontrerez même un beau cas de rétrécissement intestinal... La famille vous recommandera. Ça ira tout seul... Hein?... Regardez donc... Le voilà, le cas intestinal, j'en ai fait faire une aquarelle. »

L'Arverne tira d'un carton une image montrant la coupe d'un boyau sectionné, et Tanneau charnu rose qui étranglait le passage du bol digestible... Il s'oublia dans la description des appareils inventés pour réduire l'étranglement, traça le plan d'une sonde à courbure... « Ma plus belle opération de l'année... Comment auriez-vous procédé, vous, hein?... Je vous connais, la jeune école !... Avec la chimie, de vos drogues vous flanquiez à la malade une inappétence complète des mets... Eh bien! moi... »

Jean Stival n'aimait guère ce pays de charbon et

de betteraves. La somme le tenta, cependant. Il vivrait à l'aise. Tout bas, il remerciait le maître qui songeait à lui, soudain, sans que, jusqu'alors, une sympathie se fût marquée entre le chirurgien et son ancien interne de Beaujon. « Et elle marche, et elle mange sa côtelette, et elle la digère... Hein? elle la digère!!... Faites-m'en beaucoup comme ça, des opérations, Stival... Mais vous irez, vous... Vous irez bien... J'ai confiance... Alors je vous présente, hein?... J'ai pris rendez-vous ici avec deux de mes « cas », pour cette consultation. Ils viennent de i

mois en mois. Trois heures d'express. On arrive à '

Paris pour déjeuner... Ce n'est pas le diable... hein ? »

Il poussa son disciple vers une autre porte et l'installa au milieu d'un petit salon, de luxe familial. Des cris de fillettes joueuses traversaient la cloison.

« Je vous appellerai, dit-il, quand nos clients passeront dans ma salle de torture! »

Encore une fois, l'Arverne rit doucement et, avec un geste jeune, se déroba.

La sonnette électrique grelottant pour l'arrivée de nouveaux visiteurs, les pas pressés du domestique,le froufrou des robes dans le corridor, les mots de consolation gaie dits par Héribert à ses malades reconduits hors du cabinet, les voix heureuses des femmes évadées enfin de l'angoisse et des mains de l'opérateur, les roulements des coupés venant se ranger, au perron de la cour, tout cela se succédait pour la surexcitation de Stival qui songeait à la prochaine existence.

Il résuma ses vertus faites d'acharnement au

labeur, d'assimilation facile, de sûre volonté contre ses instincts.

Au nombre des défauts, il compta beaucoup de nonchalance dans ses affections et un manque réel de pitié envers les malheureux. Son courage pour forcer la maladie dans le corps des hommes dépendait bien moins de la compassion que du goût voué à la science. A cause de cela, il redoutait une rapide déchéance de son art. Les malades le lasseraient de la maladie. Il craignit de négliger, là-bas, au fond des Flandres, la clientèle, pour donner son esprit aux livres.

Le problème de gagner Taisance se posait cependant. Le temps d'études avait réduit son mince capital à une vingtaine de mille francs qu'il entamait avec précaution. Car son père, inspecteur retraité des finances, suffit exactement aux besoins de la petite maison de province où s'écoule la noble vieillesse du ménage. La sœur, mariée par ambition à un consul résidant aux Antilles, emporta pour dot la fortune des parents. En prévision de sa mort, l'inspecteur paye, sur sa rente d'État, la prime d'une assurance contractée en faveur de sa femme. Jean Stival ne peut donc attendre aucune aide pécuniaire de ce côté-là ; d'autant plus que certaines frasques d^adolescence le rendirent jadis suspect à l'affection maternelle.

De cet honneur aux règles dures acceptées sans examen par la tradition de famille, le jeune médecin garde un orgueil un peu farouche qui l'empêche d'essayer les démarches indispensables, de tenter les sollicitations les plus ordinaires, ou de marquer,

devant les hommes en place, une déférence utile. Avant tout acte, il en craint Thumiliation. Des amoureuses, il admit celles-là seules qui s'offrirent spontanément. Jeune, il n'eût pas voulu prier une femme de Taccueillir. La peur de la honte, si l'on repoussait les avances, arrêta net ses passions débutantes.

Il aime sa chambre, la solitude, et les heures consumées devant la table de travail, sans écrire ni lire, à espérer des avenirs magnifiques, à concevoir des inventions extraordinaires.

L'idée de sortir le supplicie. Il ne peut souffrir les voies populeuses, ni les boulevards où les passants vous frôlent, ni les galas où l'on se montre. Le contact des hommes lui demeure énervant. Par contre, au premier venu un peu sympathique, il conte sans mesure les détails de ses vices et les misères de sa médiocrité, tout son cœur.

Ses amis de la clinique et ceux des bibliothèques admiraient cet orgueil, à quoi il sacrifiait les soucis mêmes de son ambition et les désirs de sa chair. Jamais il n'avait connu les faveurs d'une créature sans payer. La bourse plate, il n'acceptait la main d'aucune.

Ses deux peines suprêmes sont l'obligation de passer à la banque et celle de se livrer au coiffeur. Signer le chèque, attendre dans le hall entre les clercs d'huissier et les courtiers crasseux, obéir à l'appel de son numéro, subir le regard policier du compteur de banknotes, et son interrogation préalable sur le chiffre de la somme à toucher, comme si on allait mentir ou se trahir en énonçant un

LA FORCE DU MAL ii

chiffre supérieur, ramasser avec dés doigts propres le métal abominable, cause de tout crime, sortir enfin parmi une cohue de gens louches, d'hommes d'affaires minables, dé boursiers au luxe affirmé, compagnie d'escrocs évidents ; et Jean Stival se jette au fond du fiacre, éperdu, de la haine plein les artères, regrettant de ne pas être le colossal athlète qui eût écrasé les figures méfiantes d'un poing loyal.

Au lavatory, il supporte plus mal encore la main tiède et grasse de l'artiste caressant les tempes, cette main familière avec les saletés de tous les crânes, avec les pustules de tous les mentons. Il semble qu'une foule ignoble et entière le touche par l'intermédiaire des doigts moites. Il faut que ses cheveux atteignent une longueur propre à surprendre les badauds court tondus, pour qu'il consente à la besogne du coiffeur.

Ainsi les choses minimes de l'existence le harcèlent douloureusement. Elles prennent l'importance de catastrophes pour tout ce qu'y ajoute son imagination.

Ce jour-là, il se résumait de la sorte. Une peur en résulta; Saurait-il enfin aimer les gens? Pourrait-il, dans ce nouveau métier, se nantir de l'indulgence nécessaire? Ou perdrait-il vite les avantages de la situation? La nécessité le contraignit à se résoudre.

Au delà des cloisons, les fillettes joueuses ne cessèrent pas de caracoler en criant. Les propos heureux des malades reconduites par Héribert retentirent dans le corridor, de quart d'heure en quart d'heure. Enfin le pas du maître s'approcha de la porte, et il parut : « Venez-vous? »

i2 LA FORCE DU MAL

La bourgeoise impérieuse vêtue de sombres soies, et son mari à la belle barbe, attendaient debout dans le cabinet. C'était elle, le rétrissement intestinal. Un eczéma la faisait aussi souffrir, et toute sa mine de petite femme brune, hispano-flamande, se révoltait contre l'inconvenance de la nature lui imposant ces tares. « Conçoit-on, monsieur, conçoit-on? A mon âge, de pareilles infirmités! »

Et TArverne de rire dans sa moustache tombante : « Le docteur Stival vous guérira, madame. Il faudra suivre exactement ses prescriptions... Pas de homards, surtout, ni de poissons à carapaces... Des purées, des viandes blanches... Rester allongée pendant les deux heures qui suivent les repas... J'espère que nous n'aurons plus besoin d'employer les grands couteaux! M. Horbrandt vous priera, mon cher docteur, de porter vos soins aux ouvriers de son usine... M. Lafillaume a eu l'occasion d'étudier là une curieuse épidémie. Un acarus se mettait sous la peau des hommes employés aux pressoirs d'huile. Cet acarus sortait des cosses de l'œillette... Il a écrit une brochure très curieuse, Lafillaume!

— Quatorze décès en un mois, affirma M. Horbrandt. A présent je force mes hommes à se laver les mains dans une solution, quand ils quittent le travail. .

— Ils sont si étourdis, si imprudents... gémit la dame... et malpropres aussi! Chez eux! de véritables nichées de lapins. Ils vivent dans les épluChurès, monsieur. Et des femmes toujours prêtes à devenir mères... Enfin!... »

L'Arverne rit encore... puis brusqua l'entrevue et congédia ses clients.

JUmiMBLJL.

« Alors, à bientôt, docteur, dit aimablement la dame. Vous comptez vous installer ce mois-ci à Saint-Vast?

— Je pense, en effet », murmure Stival, étonné de la petite main tendue, déjà familière malgré le visage impérieux.

La belle barbe s'inclina, sous le crâne rasé, bleu comme un menton d'acteur.

« Vous boirez de fameuses bières. Vous aimez la chasse, docteur?... Nous chasserons. »

Le couple disparut. Son odeur de cuir russe, mêlé à Théliotrope blanc, persista une minute encore, pendant que le chirurgien expliquait à Stival la position influente de M. Horbrandt. Propriétaire de grands moulins à vapeur, il fabrique des farines et de l'huile d'œillette avec les produits de ses cultures. En outre, il spécule sur les grains, achète les récoltes sur pied en Algérie ou à Odessa. A Dunkerque, il possède des docks, des navires.

Après une autre séan ce très courte dans le boudoir contigu, Jean Stival, rappelé par le docteur, reconnut le beau garçon qu'accompagnait la gentille blonde. Mais elle était restée au salon d'attente. Il n'eut à répondre qu'au salut du gentleman donné d'un coup de nuque.

« Je soigne M. Dhamelincourt, dit Héribert, pour une adénite tuberculeuse à l'aisselle. Je l'ai opéré il y a deux mois. Monsieur est beau garçon et il en abuse. Il faudra le surveiller, docteur... Oui, cher monsieur, si vous tenez aux vanités de la terre, ménagez -vous...»

Le gentleman laissa le sourire étirer sa bouche

SOUS la moustache. Il écarta ses mains, œuvre d'art, en signe de vague résignation devant la fatalité, et ne dit mot. A une prière du chirurgien, il se déshabilla rapidement. Son torse une fois dépouillé d'un suprême maillot de soie grise à raies vert d'eau, on regarda les sutures de la plaie légèrement purulente... Dans la lumière, le bel homme levait le bras. 11 mit en saillie une poitrine grasse, blanche, musclée.

« Encore de l'inflammation!! Vous ne pouvez donc pas rester tranquille... sapristi! »

En effet des fongus rosâtres et spongieux naissaient autour de la blessure chirurgicale.

« Voilà une plaie qui devrait être belle depuis longtemps... »

Déjà le chirurgien choisissait des bistouris dans un écrin de velours noir. Stival alluma la petite lampe et prépara du coton. Le gentleman caressa, pour se donner du courage, la blancheur de son torse...

« Gare là! commanda l'Arverne... Allongez le bras... et attendez que ce soit fini pour faire votre mouvement de grenouille, x)

Une minute, dans le clair de la fenêtre, la têle grisonne du maître prit une expression anxieuse. Les muscles forts de la face se contractèrent. Les yeux luirent. 11 pencha sa haute taille, tendit la chair avec deux doigts gauches écartés en deçà et au delà du mal. Stival chauffa la lame et la passa.

« Vi... vi! gémit l'opéré; vi... vi... ! vi... vi!

— Vi... vi!... reprit comiquement le chirurgien... Attendez un peu... vi... vil!... J'entre! »

Le poing velu du praticien appuya sur la lame. « Vi... vi... vi... » Il y eut une rosée de sang sur les estafilades. Stivai approcha son coton et une éponge...

« Hein! ça fait du bien... J'aime mieux être à ma place qu'à la vôtre, monsieur!

— Oui, monsieur, je préfère ma place! Encore une fois, et c'est tout...

— Vi... vi... Ah!

— Et voilà ! ! »

Le chirurgien jetait l'éponge dans un bassin de nickel où Teau rougit.

Malgré lui, l'opéré contracta les muscles de son bras, puis le projeta.

« Le petit mouvement de grenouille, c'est entendu... Maintenant nous collons là-dessus notre aseptique... Tenez, Stivai, ficelez-moi monsieur dans une bande... une belle.... Et je vais écrire l'ordonnance... »

D'un geste coquet, l'Arverne tira ses manchettes indemnes de la moindre éclaboussure.

Avec ses hautes glaces, ses tentures de moire verte, son secrétaire de Boule, le paysage royal du Louvre au cadre de la fenêtre, ses meubles et ses coussins riches, le cabinet ne ressemblait en rien à une salle de torture. Le bassin de nickel éteignait par ses reflets noirs la teinte rouge de l'eau et des débris surnageant.

« Et du repos, de l'absolu repos. Vous êtes venu seul à Paris?

— Avec ma sœur.

— Repartez avec elle, alors ; tout de suite. Du lit, beaucoup de lit. Des promenades lentes au soleil. »

Par signes de tête, le gentleman affirmait son obéissance, en repassant avec soin sur le bandage le délicieux maillot gris. Héribert plaisanta la chemise à gros plis glacés et l'ampleur de la cravate. Il sonna le domestique, qui fit disparaître les linges, le bassin de nickel, immédiatement remplacé.

« Voulez-vous, monsieur, appeler M''® Dhamelincourt? Je lui présenterai mes hommages. »

Dans le boudoir contigu où ils l'attendaient, la gentille blonde entra. Les présentations s'accomplirent.

« Alors, mon chenapan de frère?...

— Il faut qu'il se soigne. Enfermez-le à double tour dans sa chambre. Pas de vin, pas de liqueurs... un peu de Champagne... des biftecks... Et vous, mademoiselle, superbe toujours... Et la maman?... Tant mieux. Et l'autre frère? »

Un peu dolente, elle répondait, sans craindre de laisser voir une denture médiocre. Son monde se portait bien. Et puis ce furent des effusions entre elle et M"*® Héribert survenue avec ses deux petites filles. Jean Stival s'écarta, froissé de ce fracas de sympathies parmi lesquelles on ne le comprenait plus.

Avant de partir, le froid M. Dhamelincourt lui tendit sa carte pour qu'ils se retrouvassent aisément, dès l'arrivée du jeune docteur en province.

« Vous chassez? Nous chasserons... » dit-il ainsi que M. Horbrandt.

Les portes refermées. M""® Héribert salua Slival longuement. Elle se félicitait que son mari eût pu

être utile. Très belle, les bandeaux plaqués sur son profil italien, elle montrait une politesse affectueuse. Les petites filles, en longues robes anglaises, sautillaient de joie.

« Alors, dit le chirurgien, je vous laisse. J'en ai encore sept à expédier... Je vous conseille de partir de suite. Au revoir. Bon voyage... J'écris là-bas pour vous recommander, dès demain. Et venez nous voir quand vous passerez à Paris. »

Avec la rapide énergie d'un homme obligé sans cesse de prendre une décision devant la mort, le maître avait imaginé, agencé et conclu la chose en quarante-huit heures. Jean Stival en demeurait ahuri. Sa prudence lui fit craindre une trahison mondaine ourdie à son insu, et dont il eût été l'instrument.

La nuit commençait à bleuir les fenêtres. Dans rédifice, des globes s'illuminèrent. Des tulipes de cristal recelant les ampoules électriques prirent un éclat soudain et révélèrent la statue blanche de Diane, au milieu du vestibule jusqu'alors sombre.

« Entrez ici , monsieur , voulez-vous ? » pria ]yjme Héribert qui soulevait une portière de drap bleu.

Mais Jean Stival prit congé.

Dehors, il longea quelques instants la Seine. La mélancolie de quitter bientôt le décor unique de Paris l'absorbait. L'heure se fit délicieuse. Les falots des ponts tremblaient dans la profondeur des eaux reflétantes, comme des glaives rouges et jaunes. Les bateaux semblèrent de fabuleux poissons aux yeux de feu qui glissaient en soufflant. Des étoiles naquirent à la voûte illimitée de la nuit.

Pour un dernier soir, il désira jouir d-e la ville, et résolut de dîner au cercle après une tasse de thé chez Durand.

Le pont delà Concorde franchi, il aborda la place devenue, à cet instant, une harmonie mystérieuse de perspectives indéfinies, prises entre les bois des Tuileries et ceux des Champs-Elysées. Les lignes des lampadaires à triple flamme vivent alors seules, nombreuses, se croisent et paradent. Jean pensait à des oiseaux de feu clair, habitants d'une autre planète où la mort le transportait. Stylites, ils veillaient, au haut des minces colonnes en bronze, sur les architectures courbes des balustres.

L'imagination du promeneur s'attardait à ce rêve. Réellement, il eût craint que ces volatiles brillants ne prissent des essors, pour lui demander compte de son intrusion dans leur cité.

Des fiacres coururent sur lui, avec la menace de leurs lanternes brusques. Il marcha plus vite. La perle électrique de Popp suspendue à son mât de fonte éclairait la rue Royale et les toits fuyants des voitures. Au bas des maisons, les splendeurs des vitrines se succédèrent. Des femmes joyeuses se hâtaient, en dardant des regards farceurs par-dessus les fourrures de leurs mantes. Des jeunes gens se glorifiaient de leurs chapeaux miroitants. L'immense taverne à façade de verre jetait son éclat vers le temple grec de la Madeleine s'exhaussant contre l'ombre du ciel, par-dessus le bruit des roues, les masses d'omnibus chargés de têtes, les couleurs éclairées des kiosques.

Son éternelle beauté de fête planait sur Paris.

Des camelots crièrent le résultat des courses. Jean évoqua la plaine verte de Longchamps, le vol ras des jockeys, les diaprures des toilettes. Devant lui, le boulevard s'ouvrit, portant sa ligne médiane de perles Popp dont les rayons se dardaient en aiguilles bleuâtres, en clarté verte.

« En vérité, pensa-t-il, on ne connaît pas la mort, ici. »

Les hommes grouillaient sous la lueur, comme les vibrions sous la lentille du microscope. Autour des magasins, les femmes qui s'attroupaient lui rappelèrent le vol des phalènes vers les lampes. En son esprit, la série des êtres ne s'interrompait plus. Il s'intéressait mieux au mouvement général qu'aux apparences individuelles. Des analogies lointaines entre les types des espèces le frappaient constamment. La mécanique de la vie universelle jouait pour lui, dans tous les gestes des hommes et des bêtes; la même.

Et il se sentait autre que ces myriades agitées. Les gens lui parurent sans plus d'assimilation possible avec lui que les coléoptères ou les actinies.

Dans le café, il souhaita se reconnaître de suite aux miroirs. Son allure un peu grave, les lueurs de son chapeau, le pardessus droit à revers de soie le satisfirent autant que sa barbe pointue et sa moustache militairement cirée.

Son ami de Grand-Serre entra presque aussitôt avec le vieux Vampardon, qui portait encore une cravate blanche, des cheveux longs, un chapeau à bords plats et un jonc muni d'une pomme d'ivoire.

Obèse et petit, le célèbre accoucheur marchait à

pas lourds, en frappant le sol de sa canne, tel un suisse d'église.

« Te voilà, Benjamin... dit-il en s'asseyant de l'autre côté de la théière... Si tu avais assisté avec nous au congrès, tu aurais ri un brin, mon croque-mort! Dites, Grand-Serre : il en aurait ri, lui, Stival! Car c'était drôle ! »

Et le vieillard secoua ses boucles blanches autour de sa face rasée, identique à celle de Napoléon. Sa rosette de commandeur attirait les regards des quelconques assis au hasard des tables.

Noisard, ce sauteur, le médecin légiste, avaitVoulu convaincre le congrès de sa science en communiquant un mémoire sur le fœtus d'une femme assassinée, lequel avait vécu grâce à la couvaison artificielle. Il apportait comme un fait unique et neuf une observation consignée dans tous les traités d'obstétrique depuis cinquante ans. Lui, Vampardon, s'était levé et l'avait abruti de citations précises.

L' « homme de la police » avait dû rengainer son mémoire et demander sa voiture.

« Ah! Benjamin, situ avais été là... tu aurais ri!... Mais ris donc... pour voir, une fois, sale neurasthénique!... »

11 fit le geste de saisir le pyrophore et de le jeter au visage du jeune homme... Le garçon demandait les ordres.

« Un bon grog! et vous, Grand-Serre, du thé aussi. Pas d'alcool, hein! vous en êtes déjà là.., vous!... Quels coffres... bon Dieu! Si Claude Bernard... »

Religieusement le vieillard souleva le bord plat de son chapeau...

Grand-Serre Timita, sans déranger son élégance parfaite. Il avait la tête de l'empereur d'Allemagne Guillaume II, qu'il réussissait grâce à des cheveux blonds et qu'il entretenait avec souci.

« Tu peux saluer, va, médecin ^e cocottes!...

— Oh ! maître ! » fit Grand-Serre.

Stival défendit son camarade. En effet, malgré ses allures de gommeux et ses réels besoins d'argent, il guérissait à l'œil les sculpteurs pauvres, au haut de Montparnasse, les politiciens révolutionnaires, toute la phalange anarchiste et socialiste. Levé dès six heures du matin, il commençait par ces indigents, pour retourner à dix heures dans le quartier du Luxembourg, où il avait une clientèle non de cocottes, mais de professeurs, de comédiens, de députés et de fonctionnaires à demi-fortunes, qu'il soignait avec des ménagements pécuniaires. A force de travail, il se composait une vie brillante d'extérieur.

« Je sais bien, bêta! reprit Vampardon. Je disais ça pour rire. »

De Grand-Serre dissimulait sous un chagrin comique une peine réelle. Il tourna la cuiller dans la tasse, peut-être pour tenir sa figure baissée et, ainsi, cacher des yeux humides.

Afin de faire diversion, Jean Stival annonça son départ prochain. Cela poussa le vieillard à rugir :

« Ah! la galette!... Vous voulez tous vivre à l'aise maintenant, gagner des ventres. Quitter Paris quand on a Paris... quand on a cet admirable Paris, pour soi, avec ses boulevards et la Seine!

« Dix ans, moi j'ai vécu de lait et de pain, pour ne

pas quitter Paris, et il fallait encore que je donne cent sous à mon concierge quand il me prévenait d'un accouchement prochain dans le quartier, rue de Saintonge. Oui, monsieur, c'est comme ça que je me suis fait connaître, moi. Non seulement j'accouchais à l'œil, mais je collais chaque fois cent sous à mon concierge... Jamais je n'ai quitté Paris, moi! Quand je vais en province ou à l'étranger, pour un cas, je voyage la nuit, afin de ne pas voir leur campagne, le plat d'épinards raté... et, le môme venu au monde, je rentre directement, oui, monsieur!... Quitter Paris! Enfin! »

De Grand-Serre, lui, approuvait. Dans la capitale, on est trop. Obligé de courir, le médecin pauvre ne peut pas travailler pour lui, augmenter sa science... Là-bas, Stival utiliserait du temps au bénéfice de son cerveau...

« Çà, Benjamin, reprit Vampardon, ta thèse était une belle chose... Je te l'ai dit devant tous ces messieurs... Je t'aime pour elle. Planter debout à vingtsept ans une pareille théorie de la multiplication bactériologique, ça, c'est fort... Tu vas continuer, hein!... Tu vas nous écrire ton volume, et rouler les Germains. Tu apportes, toi, la clarté française dans tout ce débat embrouillé.

— Je tâcherai, cher maître. C'est pour cela que j'accepte de partir.

— Bon... Où dînez-vous?... Au cercle?... Avec des rastaquouères?... Pas du tout, vous mangez avec moi. J'ai tiré au monde un petit protestant cet aprèsmidi, un petit avec des lèvres déjà minces comme un fil de couteau... Je leur ai demandé quatre mille

LA FOUCK DU MAL 2;j

francs. L'argent protestant, je ne le garde jamais. Ça me punit de propager l'espèce de Luther sur le monde. Allons au café Anglais. »

A la porte stationnait le vaste coupé de Vampardon, bas du marchepied, muni de sa petite pendule, de sa lanterne intérieure, encombré de brochures et de paperasses, cabinet ambulant.

D'un coup de canne, le vieillard jeta les imprimés sur le tapis et se tassa dans le fond. La lueur de la lanterne en nickel tomba sur les arêtes de sa figure, identique à celle de l'empereur dans l'île de Sainte- Hélène.

Ils se trouvèrent encore à l'aise malgré sa corpulence, et bien assis dans les coussins très moelleux.

« Une bonne voiture, et une bonne nourriture... yoilà ma médecine pour la vieillesse ! En route ! »

Le chasseur du café ferma la portière. Au large trop du stepper, le coupé fila, tandis que le boulevard se déroulait dans les vitres à biseaux, sous la clarté verte des perles Popp, avec ses bandes de vitrines étincelantes et le grouillement des hommes.

Entre les piliers de briques noires, l'express stoppa. Des graisseurs coururent le long des portières. Hors la gare un canevas de pluie douceâtre, qu'on eût dite éternelle, voilait Therbe des hauts talus.

La fumée ni la vapeur de la machine ne s'élevaient à travers l'espace humide... ; et Jean Stival descendit de wagon dans une buée qui l'aveugla.

Pour avoir touché la rampe de cuivre extérieure, son gant resta enduit d'une boue de houille. Des ombres à casquette cirée saisirent sa valise et sa couverture. Il suivit un mouvement, échoua devant une table de buffet, parmi d'assourdissantes sonneries.

L'accent de conversations bonasses le frappait, à cause des finales sonores et qui se prolongèrent en tintant. 11 y avait, autour des chopes, maints et maints Flamands de Jordaens boucanés par le souffle ininterrompu des pipes, et d'authentiques Espagnols, fils des bandes amenées par le duc d'Albe, ceux-ci tout rasés, graves, secs, pleins de rides.

Une fraternité réelle liait les uns et les autres, vaincus et conquérants, ceux en blouse et ceux épaissis par les fourrures de leurs pelisses. Des chiens de chasse agitant la queue flairaient, de table en table, les petites pyramides de sucre.

Aux fenêtres, du brouillard blanchâtre obstruait la vue; et, à Tintérieur, la fumée de tabac stagnait autour des bedaines, des joues rougeâtres, comme les nuées aux flancs des monts.

L'odeur d'alcool émanait des carafons vides. On ramassa les carniers et les gaines à fusil. On siffla les chiens. Des poignes énormes se serrèrent. Les clous des bottines haut lacées grincèrent sur le carrelage. Les allumettes en feu éclairèrent les trognes tétant leurs pipes.

« Rœux... Corbehem... Falempin... Seclin...

Lille... » appela l'employé.

Les chiens pleurèrent de joie, devinant les gambades et la chasse. La locomotive mugissait. Un jet de vapeur stridente coupa les bruits ; et la salle du buffet se trouva vide.

Les garçons semaient du sable sur les crachats.

S'étant approché du comptoir, Jean demanda une lettre qu'on avait dû déposer à son nom. On la lui remit entre des piles de gaufres et des compotiers d'oranges. Elle indiquait les maisons habitables pour lui dan^ la ville.

Après un bref déjeuner, il voulut entreprendre sa recherche ; mais de la marquise oii s'alignaient les omnibus d'hôtel, il aperçut un lac de boue. La pluie clapotait le long de palissades. Les cochers d'antiques berlines à rideaux bleus le sollicitèrent.

Il choisit la moins sale, et donna l'adresse d'un pharmacien qui était celui de feu Lafillaume.

La tristesse semblait extrême surtout. De la gare à la ville, les palissades se succédaient le long de terrains vagues contenant des montagnes de charbon ou des tombereaux hors d'usage, les bras au ciel. Il se dressait des pancartes annonçant la vente d'instruments agricoles, d'engrais. « Tourteaux-Son- Rebulet » : ces trois mots bizarres se dessinèrent sur le plâtre de tous les murs lépreux.

Un troupeau de vaches bardées de bouse piétina quelque temps à la portière de gauche, la corne oblique. Du fouet, le cocher les écarta.

Les remparts de Vauban émergèrent des palissades en lignes d'herbe exhaussées sur des maçonneries profondes... Puis le beffroi surgit, avec ses dentelles de pierre et sa couronne fermée que surmonte un lion héraldique debout contre la hampe, et haussant un soleil de métal. Aussitôt on passa le pont-levis; des chaînes et des roues le commandaient, encastrées dans de hauts pilastres. La voiture roula sous des voûtes sombres, entre des murs de défense.

Les rues désertes, voilées de pluie, donnèrent des cahots à la berline. Jean remarqua les panonceaux de cuivre fixés au-dessus de nombreuses portes pour désigner les études des gens de loi. Évidemment la chicane, les rivalités et la haine occupaient surtout la vie dans cette cité aux façades aveugles. Les fenêtres étaient closes de rideaux doubles. Certains miroirs, de ceux qu'on appelle « espions », saillissaient sur la rue à bout de tringles, pour permettre

de guetter les promeneurs, du dedans, et sans se laisser voir. Par-dessus les toits, les cloches de cent églises se répondaient, glas à glas.

Selon le trot lent des deux haridelles, la berline boitait le long des rues tortes, faites de maisons basses à deux étages et couvertes en tuiles. L'eau dégringolait des gargouilles.

Le pharmacien accueillit Jean dès le seuil. Tout de suite il fît Téloge de la ville, des deux cercles, du café Maupeur, de la promenade et de la troupe lyrique. A Tentendre on ne trouvait pas le temps de s'ennuyer. Il se hâta de mettre sous clef des bocaux dangereux et força le docteur à prendre un verre de genièvre. Malgré le goût râpeux du liquide, il s'exclama sur la qualité, le bouquet et l'arôme.

Puis l'étonnant optimiste planta un feutre sur sa chevelure crespelée et se rua le premier dans la berline. Alors il conta sur Lafillaume des histoires grivoises et révélatrices. La maison du défunt eût bien convenu au successeur. Malheureusement les propriétaires (des demoiselles si méritantes!) s'y installaient déjà ; mais il tenait l'affaire du docteur...

De fait, la demeure choisie fut la première chose plaisante que Jean salua. Le vestibule carrelé de ciment noir et blanc aboutissait à une petite serre en rotonde sur le jardin boisé. Les pièces, du dixhuitième siècle, entièrement lambrissées de chêne à moulures fines, recelaient des glaces un peu verdies dans les trumeaux à feston. Il aima les alcôves profo ndes et la grâce de l'escalier tournant. Une odeur a ncienne sourdait des murs pleins du reflet des gens d'autrefois.

Immédiatement, il put désigner le salon, le cabinet et la bibliothèque.

Quatre jours il ne sortit pas de la maison, clouant lui-même les portières et rangeant ses livres. Le pharmacien lui recommanda la sœur de sa servante, jeune paysanne dégourdie, à la manière des Margots du siècle défunt. Jean lui donna ce nom. Elle sut cuisiner des plats solides.

Dehors il continuait de pleuvoir sur la place en pente, ceinte de cabarets mornes. D'une brasserie voisine, les camions sortaient pleins de lourdes futailles, ou rentraient, vides et stridents.

Il connut la bière du Nord, amère et légère, les tartes de poireaux et les ragoûts mijotant sur des sauces aux raisins.

D'abord ces nouveautés ne dissipèrent pas Tâccablement de Stival. Toutes les appréhensions l'assaillirent. Il redouta de n'a\'oir point même changé, contre des certitudes matérielles, la vie intelligente de Paris.

Chaque fois que la sonnette eut retenti, ce le déçut fort d'entendre annoncer un fournisseur au lieu d'un client. Il se désespéra.

Au matin du cinquième jour, une bonne envoyée par le pharmacien le pria d<f se rendre au plus vite chez M. Boildieu. L'aîné des fils se plaignait de l'estomac et n'avait pu dormir.

Presque aussitôt, Jean la suivit. Il ne pleuvait plus. Les petites maisons aveugles se succédaient de même au long des trottoirs déserts. Bien qu'il parcourût un chemin long de dix minutes, il aperçut tout juste une corvée de soldats conduite par un

caporal, et une vieille en deuil qui pénétra dans une église de briques.

La maison Boildieu, elle, ne s'ouvre au dehors par aucune fenêtre. Peintes en vert sombre, la grande et la petite porte se rejoignent presque, donnant au visiteur Thésitation de savoir où il convient de sonner. Jean tira le pied de biche, au hasard. Un tumulte de bronze retentit formidablement derrière le mur bien crépi.

L'attente néanmoins se prolongea. Des poules et des pigeons picoraient aux interstices du pavage. Contre les façades, une série de cabriolets, tilburys, boggys et tapeculs, les brancards au ciel, crottés, déteints, écorchés, bourrés de paille et de cuirs sordides, s'alignaient, en une file, depuis l'enseigne d'auberge terminant la rue à l'endroit où commençait la pente du rempart.

Le docteur imaginait un diagnostic, d'après les paroles vagues de la bonne. Il songeait à la neurasthénie, à la dilatation de l'organe, aux accidents du pylore, au cancer. Enfin le battaot de la grande porte s'écarta en criant. Derrière la fille joufflue, le docteur traversa un vestibule octogone carrelé en rouge dont les portes-fenêtres à très petites vitres découvraient un parc humide. Despoiôsons nageaient dans un bocal. Des chiens invisibles aboyèrent.

Au seuil d'une étroite pièce de gauche où il accéda par deux marches, un vieillard l'accueillit cérémonieusement malgré l'usure extrême d'un paletot vert qui couvrait sa maigreur. Près du poêle, un homme de quarante ans se leva, doux et timide, qui gardait sa main sur l'endroit douloureux.

Les préliminaires duraient. Ils souhaitèrent la bienvenue avec des phrases de cour et avancèrent dès fauteuils aussi minables que les tilburys à la porte.

Le docteur s'assura vite de la bénignité du mal. Il questionna sur la nourriture de la veille. Ce fut une énumération abondante : chocolat et œufs, avec du pâté, au matin; potage, tourte, rouelle de veau, poulets, endives, filet de bœuf, salade, crème, fromages, fruits, tarte et parfait glacé, à midi; soles, pâté de pigeon, croquettes de volailles, truffes en salade, poires cuites, oranges au kirsch, à souper.

Cela stupéfiait Stival; examinant la pauvre pièce au papier humide, les photographies sous verre fêlé, la table boiteuse, dont les roulettes manquantes laissaient la place à des coins en papier de journal ; et les rideaux sales, et le petit secrétaire de sapin taché d'encre, et le casier plein de vieux registres décousus.

Il regardait encore le malade pâle entre ses favoris touffus. Sous les lunettes, l'œil peureux demandait une aide.

« J'ai une barre, là... »

Seulement alors Stival remarqua les pieds nus et les orteils en deuil. Une odeur trop précise se dégageait du châle à ramages enveloppant les robustes épaules. Le docteur prescrivit un bain, du bicarbonate de soude et une diète relative.

Il ne croyait pas beaucoup à la réalité de ces repas plantureux dans un intérieur aussi lamentable. Mais le père le pria de goûter le bordeaux dont l'ordonnance tolérait un verre à midi. Apportée horizontalement sur un torchon, par la bonne solennelle et joufflue, la vénérable bouteille laissa couler un

LA FORCE DU MAL 3i

liquide unique. Jamais aux soirs des repas oflFerls par Vampardon, chez Voisin ou au café de Chartres, un vin semblable n'avait été versé. Les trois goûts traditionnels des crus rares et vieux se superposèrent distinctement à chaque gorgée. Il complimenta sans réserves.

Enchanté de l'approbation, le père fît monter d'autres bouteilles. Le Chypre sentant à peine le goudron de Foutre, et faisant songer aux orgies de Rome, le Lacryma-Christi, couleur de cuivre vénitien, les Clos-Vougeot, les Marsala,les Nuits... défilèrent. M. Boildieu haussait dans ses mains malpropres de vilains verres sans pied et les exposait à la lumière difficile du brouillard. Les nuances des liquides évoquèrent des pays riches, des somptuosités légendaires, des orgies fabuleuses. Sur la face ridée du vieil homme, des joies et des voluptés se traduisirent. Le fils approuvait en geignant avec douceur. Ils énuméfaient sans fin les autres richesses de leur cave, et les soins à prendre. Ils montrèrent le puits creusé dans le parc pour que Ton descendît avant les repas, au temps chaud, le panier de bouteilles. Stival n'avait entendu des paroles aussi chaleureuses que dans la voix de ceux qui aiment les femmes.

Gomme il échappait aux politesses inviteuses, une odeur de cuisine savante l'enveloppa dès le vestibule :

« Restez, priait encore le père. Nous avons une croustade de foie gras particulière, des cèpes vraiment magnifiques, un salmis de grives, un gigot aux anchois et une surprise pour les légumes... Vous

32 LA FORCE DU iMAL

nous (lirez ensuite si l'on mange aussi bien à Paris î » Il riait finement, de sa figure maigre et sceptique, analogue à celle de Voltaire.

Le docteur retrouva la rue déserte sous le ciel cendreux.

Mais égayé par cette vision des gourmands, reclus au fond de cette province et utilisant leurs rentes pour le ventre, à Texclusion de toute autre joie d'intelligence ou de luxe, il jugea l'air des choses moins sinistre.

Au contraire, il se félicita de ne plus subir le frôlement des foules. Il pensa aux fiacres qu'affole la pluie et qui vous chargent, aux cris brusques des camelots, aux cyclistes féroces et rapides. La ville tombale le pénétra d'un repos.

Même du bonheur s'empara de sa tristesse lorsqu'il parvint à la Petite-Place, où, coiffées de leurs combles à- degrés et assises sur des arcades à piliers trapus, les maisons hanséatiques regardent l'hôtel de ville.

A l'élégance de cette architecture ancienne, il retrempa sa force d'esprit. Les dentelles de la façade le remirent en satisfaction, comme les fenêtres à clochetons et l'élan rigide du beffroi. Des idées historiques l'enthousiasmèrent. Un peuple de jadis, tisserands et batteurs de cuivre, il le vit sortant des ogives à l'appel du tocsin, bouclant des ceinturons sur les tabliers de cuir et coiffant de morions leurs chevelures rudes, afin de repousser les fourrageurs signalés dans les faubourgs.

Plus vaste et pareille, mais pleine de l'essor des pigeons attirés par le grain des entrepôts, la Grande-

aÊÊmm

Place lui valut des suggestions moins guerrières. II y conçut un sentiment de résignation : tant d'hommes étaient venus, depuis les temps, répandre sur ce pavé le résultat des moissons et de tout le labeur dépensé par les campagnes I

Alors la ville apparut tout autre. Telle qu'un organe du corps social^ il la pensa. Aux jours du marché, les paysans de toute la région affluaient vers la Grande-Place, comme le sang, des membres, vient au cœur. Et, munis d'or, d'une force nouvelle, ils retournaient, par les artères des routes, porter à la terre un effort plus riche. Ainsi les poumons vivifient le sang par l'oxygène, et le cœur chasse Télixir régénéré, qui accroîtra en circulant la vigueur des muscles.

Elle le séduisit, la vieille analogie du peuple au sang, de la ville à l'organe, de l'humanité à un corps symétrique se développant à travers les âges, plus nombreux et plus complexe, de siècle en siècle, avec ^es maladies, les guerres, les épidémies, ses langueurs aux civilisations finissantes, ses paroxysmes de vigueur industrielle ou spirituelle, comme les périodes chaldéenne, égyptienne, gréco-latine, celle de la Renaissance, et du temps positif moderne. Et, marchant, il édifia les lignes d'une thèse, et son titre : la Pathologie des peuples. Certes l'avenir conquerrait une thérapeutique sûre pour les maladies de la société.

La loi de pesanteur précipita sa marche sur la pente de petites rues, vers des quartiers populaires. Des tonnehers rabotaient des douves au seuil des boutiques. En pleins trottoirs s'ouvrent des caves

OÙ s'étiolent, parmi les épluchures de légumes, des familles pauvres, mais indolentes et grasses. Une sale marmaille piaule dans le ruisseau ; et, entre le retentissement des enclumes, Todeur de corne brûlée émane des maréchale ries où Ton ferre de lourds chevaux pommelés.

Les semelles parisiennes ne suffisaient pas à garantir le pied contre les pointes du pavage inégal. Le docteur avisa des trottoirs plus doux, en pierre bleue. Il enfila une avenue morne pour laquelle veillaient les « espions » devant les fenêtres obstruées de stores : « rue Baudimont ».

Sa mémoire lui indiqua ce nom comme celui marqué sur la carte de M. Dhamelincourt.

« Allons visiter, se dit-il, notre adénite tuberculeuse. »

La porte de chêne verni luisait au haut de trois marches. Après une brève attente, elle s'ouvrit sur l'intérieur d'un vestibule dallé en damier et aboutissant à une verrière multicolore qu'encadraient de puissantes verdures exotiques. Stival aima les panneaux du salon couverts d'un gros papier d'or mat à frises noires, les fauteuils ternes et leurs tapisseries obscures un peu solennelles, l'espace aussi de la pièce claire reflété dans le glacis du parquet.

M. Dhamelincourt n'était pas levé. La gentille^ sœur se montra. Ses cheveux unis en grosse natte lui battaient la taille.

« Le paresseux est rentré tard hier. Vous le gronderez, docteur... »

L'échauffement des yeux semblait plus fort; et ils clignotaient en déparant la jolie figure de blonde

encore pourvue, sur les joues, d'un duvet de pt^che, où les lèvres du visiteur se fussent complues.

Jean Stival la pria de lui laisser voir les paupières. D'abord elle se refusait, et puis, elle accéda, toute peureuse, avec de petits rires secs. 11 la sentit haleter contre lui ; et ce Témut tant qu'il précipita rinspection du mal, en se blâmant de sa nature trop virile.

« Mademoiselle, il est urgent d'y prendre garde. Vous veillez?

— Quelquefois.

— Vous lisez, vous écrivez...?

— Oui. Il faut écrire souvent aux fermiers, aux notaires, à toutes sortes de gens.

— Alors, cessez pendant quelques semaines.

— Personne ne peut me remplacer... Maman?...

Elle ne saurait pas. Quand elle essaie, un jour ou deux, rien ne va plus... Quant à mon frère... ça lui est trop égal... Les jeunes gens... quels diables!... »

Elle soupira. Sa gentille mine assumait une apparence grave, très comique. Son rôle l'enorgueillissait.

Jean la complimenta sur l'air de la maison.

« Vous la trouvez à votre goût? Ça me fait plaisir... Mais nous allons la quitter. Oui... Nous voici venus à fin de bail... alors... »

Il n'insista pas; il devinait quelque chose de triste. Elle s'assit, petite et mignonne, blanche, dans un solennel fauteuil usé; tout à coup muette.

« Il vous fait attendre, hein? mon frère?...

reprit-elle. Je vous demande pardon, monsieur. »

Stival liii dit comment il flânait, et là mince

urgence de sa promenade. Alors elle décrivit la mort de son père survenue deux an^ plus tôt, à la suite d'une pleurésie. Le frère aîné comptait trente ans. Le plus jeune vivait en Belgique, ayant déserté par un coup de tête, « Quels diables, tout de même, les garçons! »

Elle rit encore. La grosse tresse de chanvre, où se révélaient comme des brins d'or et de soie jaune, serpentait autour des épaules frileuses.

« Et vous savez, docteur, il ne va pas mieux, Philippe. Toujours il rentre tard. J'ai beau le gronder... Pour un oui, pour un non, il prend le train, va coucher à Lille. Car il a des amis là-bas, et il se fatigue... Ce sont des diables, tous... »

Philippe entra, évidemment très vanné. Il salua d'un coup de nuque et tendit l'œuvre d'art de sa main.

« Il paraît que vous vous surmenez, monsieur... »

D'un signe, le jeune homme congédia sa sœur.

« Le docteur Héribert m'avait permis la petite fête une foi$ de la semaine... Mon Dieu! je ne dépasse guère cette mesure. »

Déjà il dépouillait son veston de velours blanc, et dénudait son torse. L'inflammation gagnait.

« Avez-vous apporté les sabres, docteur?

— Non, mais si vous pouvez venir me voir cette après-midi... »

Il promit de venir et se rajusta. Jean Stival l'avertit durement sur les conséquences de sa joie trop fréquente.

« Après tout, la vie, docteur, fit-il, pfuhhl

— Mais vous avez des devoirs, sans doute? »

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Il détourna brusquement la conversation . M"® Horbrandt avait eu une crise, la veille; elle souhaitait la présence du docteur. Si cela plaisait, on irait ensemble, l'après-midi, jusqu'aux usines. Lui prendrait son fusil, à cause des poules d'eau. Le docteur connaissait déjà les Boildieu? Quels singuliers personnages! Une très ancienne famille... et peut-être des millions... un, pour le moins! Autour delà ville, partout, des terres leur appartiennent.

Entendant causer, la sœur se glissa entre les battants de la porte...

« Eh bien, docteur?

— Ni très mal, ni très bien, mademoiselle. Il faut continuer strictement le régime et suivre les prescriptions.

— Tu vois, Philippe! »

Avec le bruit des soies et des falbalas, la mère se précipita dans le salon, les cheveux frais d'une teinture blonde.

« Dites-moi, docteur, comment trouvez-vous l'enfant?... C'est inexplicable... avec une si belle santé... une constitution.,, un sang si riche... le

nôtre... »

Elle s'affaissa sur le siège le plus voisin d'une glace, et se regarda parler, au hasard, sans écouter les réponses. EUç attribuait le mal de son fils aux suites d'une méningite advenue quand il accomplissait sa septième année.

Le gentleman froissé, mais respectueux, se confina dans le silence en admirant ges mains, œuvres d'art, tandis que la jeune fille disait de l'œil au docteur de ne pas faire attention à la vieille enfant.

Il rassura, et prit congé, très content de serrer la main loyale offerte par la vaillante fille, mais qu'elle retira aussitôt d'un joli geste pudique.

« Il faut, aussi, madame, obliger Mademoiselle à soigner ses yeux...

— Comment, Francine, tes étoiles! tes étoiles sont malades 1 Oh ! docteur... les étoiles de Francine, y pensez- vous! Vraiment!! Montre un peu tes étoiles! »

Jean regagna sa demeure avec une autre âme.

Maintenant des vies s'éveillaient pour lui derrière les façades aveugles. De la passion et de la vertu rivalisaient secrètement à l'abri des stores et sous la garde de V « espion ».

Les êtres devinrent des objets de conjectures et donnèrent du décor pour son imagination.

En rentrant, il trouva le pharmacien installé chez lui. Fureteur, l'homme tûtait l'étoffe des portières : « Peste!... du velours, de la vraie soie, mazettel Monsieur, je me suis invité à déjeuner. Il faut que je vous dise cent histoires. Ah! ah! vous lisez des romans?... Hé, hé!... Moi je m'en tiens à Alexandre Dumas... Votre Flaubert, avec son Homais...! et après tout Homais n'était pas si bête... On Ta décoré... Donc, j'ai dit à Margot qu'elle dédouble les assiettes. Vous ne m'en voulez pas?^.. »

Le fâcheux semblait tellement à Taise que Jean ne songea point à lui faire sentir l'inconvenance. « Je chauffe votre renommée, reprit l'homme barbu. Vous avez vu les Boildieu... hein? Vous n'en possédez pas du même type à Paris, des millionnaires?... Moi, je fais de la photographie... Je les

cliché, mes bêtes... les gens d'ici... C'est mon entomologie, à moi; et plus tard, ah! on ne ^'embêtera point! »

Il mangea comme dix, en narrant ses choses épouvantables sur le compte de ses concitoyens, mais sans amertume ni philosophie, entre des rires solides. Sa haine des prêtres se manifesta largement. Selon ses dires, la ville était un trou à corbeaux. Il ne fallait pas soutenir des opinions libérales parce que les gens riches, par mode et aussi par tradition, se disaient tous réactionnaires, bonapartistes et cléricaux.

« Lafillaume a réussi. Il allaita la messe. Moi, j'y envoie ma femme et mes quatre petites. Allez à la messe. C'est dur, mais...

— Non, à Paris, j'y assistais deux ou trois fois la semaine. »

Par dégoût du sire, Jean mentit de la sorte. Le pharmacien hurla, et discourut jusqu'au dessert sur la science positive.

« L'indépendance de la pensée, monsieur... Ah! le sceptique, le Parisien! Allons, appelez-moi Homais, comme votre sacré Flaubert! Eh bien, tant pis!... Je résisterai toujours à un mot d'esprit! Il me faut des faits ! des faits ! !

« Les littérateurs, les acteurs, les bateleurs, des saltimbanques, des mimes, des histrions... Soyons sérieux, hein! Et le bon sens français! De la clarté! »

A ses moments de loisir, il agitait d'ailleurs la matière électorale en compagnie du vétérinaire, chevalier de la Légion d'honneur et qui avait failli.

à cent voix près, conquérir le siège législatif dévolu â un rallié.

Jean s'abstint d'écouter ce sot, républicain, francmaçon, grivois et patriote. Par bonheur, le bavard n'exigeait pas la réplique, et Philippe Dhamelincourt se présenta, qui portait un complet délicieux vert d'Irlande, un petit feutre du Tyrôl orné, sur le ruban, vert aussi, d'une ocellure de paon. Son pantalon haut retroussé découvrait des bottines en cuir de Russie. Lés œuvres d'art de ses mains étaient encloses dans des gants britanniques aux piqûres épaisses.

Sans parlef guère, il accepta une tasse de café; puis, un instant, au premier étage, subit la petite opération et redescendit, impassible.

Le pharmacien les eût laissés après deux ou trois allusions insolentes aux « têtes vides », aux « fleurs à la boutonnière » et à la « raie dans le dos » qui visaient l'élégance de Philippe.

Mais il feignit de se souvenir et attira la conversation, exprès, sur les choses médicales inconnues du jeune homme.

« Que pensez-vous du kola?... Hé! hél voilà qui régénère, monsieur Dhamelincourt ! Voilà qui vous remet droit, hein, docteur! »

Stival appréciait le remède. Le vendeur de poisons l'attira dans un coin, en lançant à Philippe un : « Vous permettez! » impérieux. A l'oreille, il pria le docteur de recommander vivement aux malades cette panacée, car une forte remise lui demeurait sur la vente. « Oui, oui... » concéda Stival, pour s'en débarrasser.

Tous trois gagnèrent la porle. Quand on fut dehors, le pharmacien, en s'éloignant, cria :

« Monsieur Dhamelincourt,... retroussez encore vos pantalons! Ici le soleil brille, mais il pourrait bien pleuvoir à Londres. »

Orgueilleux de cette facétie fanée, il partit, allègre, excitant du doigt les roquets en maraude.

En effet, un soleil blanc écarta les brumes.

Des angles de lumière s'affirmaient sur Tombre des rues. Ce fut une lutte des deux principes. Plusieurs fois la lumière pâlit, s'éclipsa, enfin elle vainquit. Les lettres de cuivre éclatèrent aux enseignes des boutiques. Un cavalier passa sans capuchon. Les coqs chantèrent et se répondirent aux points cardinaux.

Des fenêtres s'ouvrirent derrière les pots de résédas. Pour secouer des loques, des vieilles y parurent en coiffes de toile.

Aussitôt ils gravirent le rempart. Des corbeaux tournoyèrent sur un pan d'azur, devant lequel les nuages se délayaient. Ils foulèrent du gazon. Les arbres murmuraient. Des brises fortes léchaient les branches. A se sentir embrassé par le vent, Jean ressentit des joies vigoureuses. Au fond des fossés de guerre, les files de peupliers plantés là s'émurent en frissonnant. Il y avait de l'absolue solitude à travers la campagne étendue sous leurs regards par bandes brunes et verdissantes. Ici et là, des eaux d'étain stagnaient pour servir de miroir aux chevelures des saules. De buisson en buisson, les grives sautèrent. Un rat glissa.

• Durant la promenade, Jean Stival ne réussit pas

à mieux connaître le jeune homme. Les habiletés de la chasse semblèrent absorber la logique entière de sa raison. A plusieurs reprises, il épaula, et fît s'envoler des corneilles, sans qu'une seule vînt à fléchir sous la détonation. « Elle en a », disait-il. Cependant il mit à mort un grèbe qui nageait à la surface d'une mare, et ce lui fut une volupté évidente de tenir dans la main le corps chaud.

Une perle rouge marquait le cœur sur le plumage argenté.

Les marécages se succédèrent à droite et à gauche, dès qu'on eut atteint la route, après les ponts-Ievis et les voûtes de briques.

Des miroirs d'eau luirent de place en place. On pataugeait dans la fange. Le canal parut au détour des remparts. Leurs maçonneries sombres, indéfinies, contournées en demi-lunes, projetées en bastions, dressées en abruptes contrescarpes, plongeaient dans l'indolence du courant verdi par les herbes et retardé par les roseaux.

La ceinture de la ville la contenait toute. Rien ne débordait d'elle par-dessus le gigantesque ossement de maçonnerie qui enfermait l'organe. On apercevait à peine, au-dessus des talus, les carapaces des toitures et la tour ouvragée du beffroi. En planant, les corbeaux la désignaient seuls de leurs cris durs.

Au bout des pentes stratégiques, les marcheurs suivirent le rideau d'arbres bordant le canal. Il y glissait une file de chalands halés par trois chevaux de front. Le conducteur salua de sa casquette minable.

« Voici le château des Horbrandt », dit Philippe.

Les briques neuves des tourelles à poivrières rutilaient entre les branches nues.

Peu après, le chemin les rapprocha de la bâtisse cubique flanquée de trois tourelles. Plus fine, la cheminée monumentale de Tusine se haussait contre le ciel, en se panachant d'étincelles et de fumées lourdes. D'une barrière peinte en blanc, l'allée seigneuriale se marquait selon la mode héraldique; mais les vieux tilleuls légendaires n'étaient encore que baliveaux. Ils s'engagèrent sur le sable gras. Quelques faisans argentés tournaient dans les cages construites selon la forme de pagode. Les platesbandes descendaient jusque la large nappe d'eau. Une grenouille bondit. Jean se jeta contre Philippe.

« Ah! le Parisien!... Bonjour, docteur. »

Horbrandt lui-même sortait de la serre précédant la maison. Comme ceux de la meunerie, il portait un complet grisâtre, capable de supporter le contact de la farine sans que la couleur s'offensât trop ; seulement ses bagues nombreuses sertissaient des joyaux de prix. Aussitôt un essaim de petites filles en tabliers blancs accourut pour voir les visiteurs : « Bonjour, Philippe Tu vas bien, Philippe? » Elles criaient ceja toutes ensemble, comme à un camarade de leur âge. Il les embrassa tour à tour, sept, qui se suivaient à deux centimètres de différence, taille à taille.

« Hé! fit le docteur, quelle flûte de Pan!

— Allons! du calme, mesdemoiselles, et filez à l'orangerie! Il est défendu d'approcher l'eau. »

Elles s'enfuirent en faisant tourner leurs bras avec des allures guerrières. La grande s'attelait aussitôt

à une minuscule charrelle où les deux plus jeunes furent installées dos. à dos. L'équipage roula et Tessaim disparût derrière un massif, tandis que le baby, de sa voix glaireuse, appelait toujours, sur un ton de malice : « Philippe 1 Philippe ! »

Les grillages blancs devant les aras qui cancanaient et saluaient de la crête, la yole d acajou bercée par le mouvement des eaux, le bruit de la petite cascade entre les sapins plantés de travers sur des roches micacées, prirent toute l'attention du docteur. Le luxe certes n'était pas mesquin, ni la cascade trop courte, ni les roches trop mignonnes, bien que d'importation. Il félicita le propriétaire, qui de suite, pour prévoir une remarque fâcheuse, expliqua comment l'état-major de la place interdit la construction, dans la zone militaire, d'édifices à plusieurs étages. Pour échapper à la lettre de la loi, l'encadrement dçs fenêtres occupe, du rez-dechaussée aux gouttières, la hauteur totale de la bâtisse que flanquent les tourelles. Mais des traverses de pierre blanche divisent ces baies et servent d'appuis à trois paliers intérieurs. En sorte que la maison présente extérieurement une seule rangée de fenêtres, et par suite, aux termes de l'arrêté militaire, un seul étage.

Horbrandt s'enthousiasma sur lui-même pour cet exploit. Depuis trois ans, le procès demeurait ouvert. En première instance et en appel, son avocat avait clairement établi que le château échappait à la prescription militaire. La chose allait venir en cassation...

« Hein ?»

•L'usinier enfouit ses mains dans ses poches et mâchonna, victorieux, le bout d'ambre de sa pipe, puis il les emmena dans la serre du seuil où nulle plante d'ailleurs n'apparaissait. Par contre, au milieu rougissait un monstrueux poêle de fonte ; et, bornant une débandade de fauteuils en osier à pompons rouges, de chaises Henri II, de poufs et de tables à ouvrage, deux dressoirs de goût Renaissance se faisaient face aux extrémités de la galerie. Le tictac brutal d'un coucou surmontait des râteliers de chêne garnis de fusils, de cravaches, de carnassières, de ceintures à cartouches. M™° Horbrandt se montra.

Jean la jugea plus jeune sous le poids de sa chevelure, et malgré le ventre accru par tant de maternités successives. Petite, dans une robe simple de drap bleu, elle avançait un profil amusant de fine et vivace noiraude. Devant elle, Philippe perdit de sa froideur. Il conta des potins presque gaiement. Des servantes maussades apportèrent un broc de bière. Il y eut un échange d'avis sur Saint- Vast, sur l'église de Notre-Dame-des-Ardents, On vanta certain confesseur, un jésuite.

Les prêtres furent loués en chœur autour des verres pleins de mousise. M°*® Dhamelincourt avait offert à cette église des Ardents un vitrail ancien qu'on posait alors. M™® Horbrandt pria Philippe de transmettre à sa mère des admirations.

Cela ne se disait point d'un ton confit ni cafard. L'habileté psychologique du confesseur suscita même des allusions à sourires. On s'étendit sur le système de chauffage instauré dans la basilique neuve. On

estima les soutanes soyeuses d'un jeune vicaire qu'on surnommait Aramis, les fleurs envoyées aux Pères de l'Oratoire et dans lesquelles une bouchère dévote, par bon ton, avait cru devoir dissimuler un gigot de huit livres, en offrande.

Soudain, Horbrandt parla de ses lignes tendues pour le gros poisson. L'heure sonna de les relever. Il dit son espoir de tirer un martin-pêcheur. Philippe reprit son fusil pendant que l'homme à belle barbe décrochait le sien. Ils sortirent, affairés pour le numéro du plomb à servir dans le canon chokeboré.

Dès que les portes eurent reclaqué sur leurs talons ]y|mo Horbrandt se désola, se renversa danç l'osier criard de son fauteuil. La maladie ne là laissait point. Devant son mari, elle ne voulait pas se plaindre afin qu'il ne se tourmentât Vraiment elle souffrait.

Ses yeux de faon moururer^ sous les longs cils noirs. Elle tint les mains jointes contre ses genoux.

Jean Stival la crut un peu comédienne. Le rétrécissement intestinal ne lui apportait que des tortures minimes. Il le lui dit. Elle se plaignit alors d'anthrax et désigna sa hanche. Le mal progressait, assurat-elle.

Pour la première fois, Jean rencontrait, hors des hôpitaux, une malade jeune et du monde. Il n'osa d'abord la prier de lui découvrir l'anthrax. Le devoir professionnel l'exhortait à bannir cette pudeur. Sans que la dame cessât de geindre, il prévit le retour de l'époux, qui ne les trouverait plus dans la galerie^ Il les chercherait, et pourrait se méprendre sur leur disparition subite. Le soupçon naîtrait sans doute ;

car la jeune femme le regardait avec celle douceur évidente et ces rires déjà complices qu'ont certaines femmes, si la possibilité d'un amour seyant se déclare à leur esprit, lors d'une première rencontre avec un homme passable. « J'aimerais être à vous, semblaitelle dire de l'œil... Malheureusement, le destin effaça ma liberté... Ensemble, nous ne nous ennuierions guère. »

Le prestige du Parisien pouvait séduire la provinciale ; mais il ne pensa nullement qu'elle eût l'intention de s'offrir. C'était le mari prêt au retour dont le tracassait la surprise probable, encore qu'injuste.

M"*" Horbrandt conta le détail des opérations tentées sur elle par Segond, Péan, Héribert et d'autres chirurgiens. Avec dolence elle s'attardait au souvenir de ses tortures.

« Ne pouvez-vous pas alléger momentanément cette souffrance irritante, docteur?

— Il faudrait vous laisser voir! »

Et il jugea brutale l'inconvenance de sa phrase, attendit un refus. Les paupières de la dame battirent contre le petit nez fin :

« Alors profitons de l'absence de ces messieurs. »

S'étant levée, elle appela : « Doritte ! » Une des servantes maussades, selon l'ordre, les précéda vers l'étage supérieur. Mais, à la porte des appartements, sa maîtresse la pria de veiller sur les enfants : « Celte pièce d'eau me donne des craintes constantes ! »

Pour la méfiance de Jean, il fut difficile de savoir si elle congédiait la servante afin de rester seule en sa présence vicieusement, et tenter le hasard, ou si elle ne pensait même pas à la chance d'une audace.

Disparue un instant, elle revint sans corsage, et la poitrine lâchée aux amples plis d'un peignoir. Elle se coucha sur le lit vulgaire en palissandre, soutint sa tête de ses bras ; et comme s'obligeant à ne rien savoir des gestes du praticien, elle leva les yeux au plafond, baissa les cils.

Les portes étaient closes au verrou dans la chambre tendue de cretonne à fleurs. Les verrières démesurées des étranges fenêtres y jetaient un jour dur. Les mains nerveuses de Jean tremblèrent. Il craignit, en la touchant, de désirer la femme étendue, palpitante, qu'une angoisse blêmissait aux lèvres.

Il maudissait l'instinct maître de son corps chaste ; mais, une fois les toiles écartées, l'apparence brune de la chair vue par morceaux lui rappela un épiderme semblable sur un cadavre d'autopsie jadis étudié; et il redevint lui-même, devinant les viscères pourpres, les veines bleuâtres, les intestins verts amassés dans le sac de la peau.

L'anthrax se creusait manifestement. Autour de la cicatrice d'opération il ne se révéla aucune trace d'accidents inflammatoires. L'intestin ne donnait au doigt ni boursouflure, ni dépression. M"® Horbrandt poussa de petits cris : « Plus haut ! » La main tâtonnante évita la mollesse voisine du sein, l'effleura cependant assez pour que le trouble sensuel secouât les nerfs du docteur, Il s'écarta et rabattit les toiles.

« Vous pouvez vivre en paix, madame. L'opération de M. Héribert est un chef-d'œuvre durable. Quant à l'anthrax... »

De sa poche de cœur, il tira le mouchoir et le passa sur son front. M™® Horbrandt s'étonna ;

« C'est tout?

— Oui, madame. »

Discrètement il atteignit la porte... « Je vais attendre en bas, et rédiger une ordonnance. »

L'air plus vif de l'escalier le remit en possession de soi ; et les rires des petites filles le sauvèrent tout à fait de la crise périlleuse.

Elles se montrèrent' à la fois gamines et timides. Le baby surtout semblait espiègle. Elle cachait à demi, de ses gros petits doigts écartés, la malice d'un grand œil brun.

M™® Horbrandt descendit bientôt, et réprit la conversation sur la ville, sans indiquer le dépit que Jean eût voulu lire, en elle, pour sa froideur. Elle fut simple. Il se blâma de ses idées. Cependant, lorsque les hommes revinrent, elle affecta une amabilité particulière à l'égard de Philippe. Jeaç et l'époux, laissés en un coin, punis, causèrent de choses graves.

L'usinier parla du socialisme, sa terreur. Il n'osait plus employer ni les Belges, ni les Italiens, ni les Allemands qui travaillent à tiers de prix et produisent le double. Les syndicats eussent mis sa maison à l'index. Or la préfecture, qui n'aime pas les grèves, sait toujours rattraper, par des vexations de voirie ou un manque de tolérance, les industriels qui lui donnent des embarras politiques. Il fallait céder aux prétentions ouvrières.

« Hé! pour quelles utopies, docteur! quelles absurdes utopies ! »

On retint Jean à souper.

Dans la galerie de verre, la table fut dressée pour

oO LA FORCE DU MAL

un repas très frugal. Les servantes apportèrent des œufs à la coque, un saladier rempli de bœuf en persillade mêlé à des ronds de betterave, un plat de pommes de terre cuites à l'eau, une salade de laitues, du fromage de Hollande et des pommes cuites. La bière, du plus bas prix, remplissait des brocs en cristal taillé.

L'argenterie massive, la vaisselle à filets d'or, les damassures de la nappe ne compensèrent pas l'amertume du liquide, ni la lourde saveur des.mets indigestes.

Horbrandt proposa des excursions pour la semaine, et une visite minutieuse de ses usines. Sur le silence de la nuit, le va-et-vient des pistons imposait deux coups sourds, alternatifs.

Bien qu'une pluie de printemps encore froide argenlât Tatmosphère terne de Paris, Héribert, du fond de son coupé, reconnut la vaste voiture de Vampardon qui filait vers l'Académie de médecine, devant lui, entre les maisons grises de Tétroite rue des Saints-Pères. Il donna un ordre à son cocher. Bientôt les roues des deux véhicules se frôlèrent. Le chirurgien put voir l'illustre accoucheur qui, de ses besicles d'écaillé plantées au bout du nez napoléonien, lisait une brochure. « Maître! » appela-t-il, en abaissant la glace.

Vampardon se réjouit dans sa cravate blanche à trois tours, et brandit sa canne. Les voitures stop- . pèrent. A travers les vasistas, ils se promirent un rendez-vous afin de déjeuner ensemble. Ce matin-là, Héribert revenait de sa clinique, de Lariboisière, jusqu'au boulevard Saint-Germain, pour un cas.

« Je lis une communication du Benjamin sur Talcoolisiiie par la bière! cria Vampardon. A la bonne heure! il ne perd pas de temps, le gaillard I

— II m'a écrit... Il est content. Je vous montrerai sa lettre, à table. »

De leurs mains franches, ils s'affirmèrent encore une vieille sympathie, solide, un peu émue; et les directions des attelages divergèrent.

Vampardon a créé la clientèle d'Héribert, qui gagne, à quarante ans, trente mille francs par semestre. Le chirurgien lui doit le bonheur de son activité savante, son mariage heureux, à peu près tout. C'est d'ailleurs un fort. Des succès de collège précédèrent sa jeunesse avide de connaître et de jouir, sans que les voluptés ni les travaux aient pu se nuire, tant l'énergie de l'étudiant sut toujours ordonner l'emploi précis des heures.

« Tôt Ubri, tôt meretrices.., » inscrivit-il comme adage sur ses cahiers de clinique : « Autant de livres, autant de courtisanes ! » et c'était une règle comique à laquelle, pendant six ans de cours et d'examens, il se garda de forfaire.

Quand il entra dans le service de Vampardon, le vieux praticien, qui aime la vie, adora cet Arverne bruyant, intuitif et pratique. Il rencontrait un gourmand plus gros mangeur que. lui, un garçon qui, deux fois la semaine, se couchait à huit heures du soir pour gagner, sur la fatigue du travail et de la noce, un « tour de cadran » réparateur; et cela fermement, sans céder à la sollicitation du plaisir ou à la crainte de l'examen.

Dénué d'émotion, l'interne ouvrait le malade comme un fruit. Grâce au savoir, il se pouvait dire sûr du chemin suivi par le fer à travers le réseau des veines et des artérioles. Sa main solide et rapide

secondait merveilleusement l'intelligence instruite. Il émerveilla.

Vampardon se défie des intelligents. Il professe qu'en général ils manquent de moralité et que les droits de leur ambition l'emportent, en eux, sur les règles du devoir. La scrupuleuse honnêteté d'Héribert le lui attacha complètement.

« Certes, disait-il souvent au chirurgien, le talent excuse bien des vices, et il vaut encore mieux, pour Tefifort social, une canaille puissante qu'un honnête idiot; mais devant cet extraordinaire développement d'intelligence auquel assiste le siècle, ne serait-il pas splendide de concourir à la création de Thommetype, intellectuel et moral à la fois? Il me semble, monsieur, que cette œuvre-là ne serait pas indigne de nos méninges célèbres et patentées ! »

Pour cette œuvre, ils avaient élu de Grand-Serre et Jean Stival. Ils développaient en ces disciples, sans parade, et sous des apparences plutôt brusques, le germe du bien.

« Alors, comment marchent nos bouillons de culture? » interrogea Vampardon, vers midi, en offrant au maître d'hôtel de la Maison d'Or, avec une révérence, son bord-plat et sa canne. Héribert offrit la lettre de Stival.

« Le menu, d'abord! hein? »

Ils le composèrent. Vampardon ajusta mieux ses besicles d'écaillé et repoussa derrière ses oreilles les longs cheveux blancs ; il lut par murmures :

« Cher maître,

« L'adénite tuberculeuse et le rétrécissement intes-

linal n'empirent pas. Il semble même qu'une sorte d'affinité attire Tune vers l'autre ces deux affections, car l'adénite visite le rétrécissement presque chaque jour, et la communauté des souffrances fait sans doute que les cœurs sympathisent. Je ne sais pas si le tuberculeux se trouvera bien de tant d'expansion.

« Le rétrécissement intestinal ne suit pas avec rigueur les prescriptions. La nourriture de la maison est lourde et peu propre à s'assimiler commodément. J'en ai posé la remarque. Mais l'économie la plus sévère semble le principe de la famille; et l'on a paru plus vexé que convaincu par mes observations.

« Pour moi, j'ai pu étudier, cher maître, sur cette dame, les miraculeux résultats de votre art. Elle digère à peu près tout ; et cela sans grande peine. Ses tourments sont moins physiques qu'imaginaires. C'est un succès manifeste.

« Je me suis arrangé une vie au milieu de tous ces Hispano-Flamands chasseurs et mangeurs. Ils sont de bon accueil. Le plus clair de leur effort se consume pour la chère grossière ou délicate, le tabac et les complaisances de leurs servantes. L'animalité règne. Dans ce pays-là, on boit toujours et on i\e lit jamais.

« M. Philippe Dhamelincourt échappe à la règle commune. Du moins le souci des élégances parisiennes l'occupe assez pour en faire un compagnon sortable. Il ne parle guère, mais son obligeance et son admirable fainéantise me charment. Il a des amours discrètes et nombreuses dont il ne parle pas.

et qui Fusent. Peut-être y a-t-il une grandeur à ce suicide conscient, pour le plaisir d'étreindre de belles formes. Mais cela reste tout de même bien instinctif.

« Mon séjour ici, qu'il s'éternise ou. s'abrège, me sera, pour l'acquêt scientifique, extrêmement profitable. La population ouvrière des usines Horbrandt offre les cas très différents de tuberculose. Les poussières du blutoir alimentent les poumons et condamnent à mort tous les meuniers. J'ai retrouvé dans les tourteaux d'œillette (longs gâteaux formés des capsules que compriment les pressoirs hydrauliques pour en faire jaillir l'huile) l'acarus Lafillaume; et j'ai pu par moi-même contrôler les affirmations de mon savant prédécesseur.

. « Les grains qui arrivent, par Dunkerque, d'Odessa ou des ports du Levant, pourraient facilement importer avec eux le choléra asiatique. J'ai indiqué à M. Horbrandt l'urgence dé construire . une étuve spéciale pour désinfecter les sacs et les grains. Il m'a ri au nez... Enfin!

« Ainsi que je vous le disais dans une récente lettre, ma petite maison me plaît infiniment. J'ai acquis une calèche et un cheval, loué un piano. Je m'organise du bonheur, grâce à vous.

« J'ai envoyé à notre cher maître et ami, M. Vampardon, ma communication sur l'alcoolisme par les bières. J'ai vu dans la Gazette médicale les louanges que l'Académie a bien voulu décerner à mon travail. Je ne doute pas que je ne doive encore à votre indulgente influence cette joie... »

« Quel être froid et contenu! proclama Vatnpardon. Mangeons toujours quelques huîtres!

s 6 LA FORCE DU MAL

— On ne sait s'il dissimule ou s'il se donne entièrement

— Je le crois tel qu'il écrit. C'est un grave, un qui vit en dedans.

— Je ne vous cacherai pas que sa lettre me dépite un peu. D'abord à cause de cette sécheresse qui m'a semblé, dans les précédentes, ne dépendre que des ennuis de l'installation, et ensuite parce que je me trouve dans l'impatience du physicien qui a placé pôle à pôle deux fils électriques et qui ne voit pas venir l'étincelle.

— Hein? fit Vam pardon intéressé...

— Laissez-moi finir cette douzaine de côtes rouges etje m'expliquerai. »

Vampardon regarda sérieusement le chirurgien. « Auriez-vous expérimenté sur lui votre thérapeutique sentimentale?

— Oui », souffla Héribert.

L'Arverne vida un verre de sauterne et se mit à rire. C'était sa marotte, cette thérapeutique sentimentale. Parmi ses clients, il choisissait souvent un homme et une femme dont les caractères pareils ou dissemblables lui paraissaient devoir s'acoquiner ou se, combattre de façon curieuse. Il les rapprochait, les vantait l'un à l'autre, jusqu'à ce que l'intrigue aboutît. Puis il suivait dans la vie le « couple d'expérience », suscitant parfois des éléments de disr corde pour éprouver les natures de chacun. Ainsi, autour de lui, il se créait du drame et du roman réels, lui spectateur anxieux*

Tandis que le serveur ouvrait la langouste, Héribert expliqua son dessein de placer Jean Stival

devant Francine Dhamelincourt. 11 s*éplorait sur celte enfant excellente, vouée à la ruine parles folies de sa famille. A peine Tavait-il aperçue, d'ailleurs, « en profil », au temps où la mère, ahurie par le progrès du mal chez son fils, avait précipitamment appelé le chirurgien de Paris. Depuis, il lavait mieux vue, lors de voyages à la capitale, car elle accompagnait son frère, chaque fois, pour le prémunir contre les dépenses. Héribert Tavait présentée à sa femme.

Les qualités du cœur simple et naïf, habile à se dévouer, selon les préceptes du couvent, attireraient-elles le jeune médecin? Pourvu d'une situation, il n'avait plus à redouter le sort des pauvres. Ou bien se réservait-il pour une fille opulente à conquérir, quand il tiendrait un rang social capable de servir des ambitions féminines?

« Voilà ma pierre de touche pour juger Stival. »

Vampardon ricanait :

« Et s'il ne l'aime pas, la petite fille modèle?...

— Comment voulez-vous qu'ils ne se recherchent point? Les circonstances les rapprochent quotidiennement. Elle est très gentille, gaie. Seul, Stival s'ennuiera. Le voilà lié avec le frère... Au fait, j'avance des choses.. Je ne sais rien du tout. Je m'étonne qu'il ne parle pas dans cette lettre. Ma combinaison rate.

- — Probablement. A moins que son silence sur ce point ne çoit pudeur et jalousie. Ces êtres renfermés exigent tant de délicatesses!...

— N'empêche, réprit Héribert. Étant donné, d'une part, une jeune fille, dans les conditions indi-

quées, et, d'autre part, un Jean Stival, contraint par ses fonctions au mariage, la mise en présence des deux fluides de noms contraires doit donner lieu à Tétincelle. Et il m'étonne que l'expérience traîne. En outre, nous plaçons notre sujet moral devant une belle action désintéressée, un bon petit être à sauver d'un entourage ridicule; je voudrais voir agir le microbe du bien que nous déposâmes en notre sujet.

— Mais, mais... cria tout à coup Vampardon, il me semble que nous devenons illogiques, Héribert. Si notre être moral chérit vraiment la jeune fille, l'action de l'épouser ne peut plus lui paraître belle, mais égoïste. L'action resterait belle et morale s'il ne l'aimait pas, s'il y avait sacrifice. Vous ne tenez pas les ficelles de vos pantins par le bon bout, monsieur, hein?... Redonnez-moi de ce tournedos, je vous prie!

— Je m'amuse de moi-même ; car je ressens une envie grande de précipiter les choses en écrivant, pour Stival, l'éloge de M'*' Dhamelincourt. Néanmoins je ne le veux pas faire, puisque ce serait influencer déloyalement la balance de notre laboratoire psychologique.

-r- Ah! je vous défends bien, Héribert, de mettre l'idée dans la tête du Benjamin! Où serait l'expérience, alors?... Simon maître Claude Bernard (il leva son verre) vous entendait... Pour plus de certitude, je vais rédiger moi-même l'épître... »

La lettre du vieillard n'apporta rien autre à Jean Stival que des nouvelles brèves concernant le monde médical. Quelques invectives à l'adresse du

légiste Noisard, « l'homme de la police... », et des critiques sévères, entre les encouragements bénins, relatives à la brochure sur l'alcoolisme par la bière. Le jeune docteur jugea les critiques excessives. Incontinent, il envoya copie à Vampardon d'observations officielles prises à l'hôpital et qui justifiaient la thèse. « Parce qu'ils restent à Paris, se surprit-il à grommeler, ils s'imaginent... Eh! je deviens provincial I » Et il éclata de rire dans sa chambre, si haut que la servante accourut.

« Vous m'appeliez donc ? »

Elle s'égaya, bête. Ses chairs solides et considérables tremblaient toutes de la secousse imprimée par la joie. Des yeux en malice vicieuse luirent dans les paupières. Il la congédia.

Ce lui eût semblé une infamie de soumettre à son instinct cette fille tenue dans la maison par un salaire, encore qu'elle le sollicitât de ses allures, qu'elle parât soudain le cabinet d'abominables vases en verre de couleur où baignaient des marguerites. A genoux devant la fonte du poêle fourbi avec plus de religion que la nécessité n'y conviait, Margot, arrêtant sa besogne, ne cessait plus de dévisager le docteur. Elle affectait une pose d'adoration. Comme il détournait sa vue du livre, une fois, et la portait sur elle, il advînt qu'elle lui dit : « On se regarde comme ça, l'un l'autre. A quoi bon? »

Le désespoir du geste exprimait la peine que la distance des castes et des goûts les séparât; non sans un espoir visible qu'il allait, compatissant, offrir des caresses.

Par crainte de fléchir devant une tentation de la rendre heureuse, Jean se rappela des visites à faire très loin, dans la campagne. De la fenêtre, il donnait des ordres au garçon afin qu'on attelât. Il descendit près du jeune rustre timide et brun. Ensemble, ils habillèrent la jument grise de ses traits vernis, aux boucles brillantes. Le gaillard, portant une casquette cirée et des gants rouges, se hissait sur le siège. Et, derrière la croupe de la bête, la voiture, antique mais bien suspendue, cahota par les petites rues mortes, sous les voûtes des portes guerrières, à travers la campagne.

Dans le cintre de la capote baissée, il s'encadra des paysages monotones. L'espace rayé de pluie montait jusque la lourdeur du ciel, par pentes ondulées, déjà très vertes, sans arbres. Le long de la pâle route , les bornes des hectomètres se répétèrent blanches, chiffrées de noir, près de tas de cailloux en trapézoïdes. Et cela s'illimitait vers des horizons imprécis. Des clochers couverts d'ardoises dépassaient cependant les bords des vallons.

Il émanait du décor une tristesse humide, alanguissante. Elle invitait à la résignation. Les choses lamentables de la vie se rappelaient à la mémoire, attirant presque les larmes. Par ce long ruban de chemin indéfini, l'existence se prolongeait morne, dans un avenir de pluies. Et toute action semblait vaine à entreprendre, et tout passé regrettable.

Seule là fraîcheur de l'air favorisait l'être. Dans le capiton bleu de la calèche, Jean analysait une sensation de solitude.

Alors son ardeur habituelle au travail dobserva-

lion le fît s'occuper de l'influence que pouvait avoir la structure du pays sur Fétat des pensées. La conquête de Têtre par la terre vaste se faisait rapidement. Au cours de ces tournées, entre les brumes des horizons, il se baignait dans le calme de retendue verte et sombre. Parfois aussi lair devenait extrêmement limpide. Les villages éclataient par blancheurs entre les plis des emblavures, derrière les touffes des jardins. Aux courbes finissant le sol sur le ciel, la silhouette symbolique d'un laboureur poussait le travail d'un attelage. Le prolongement du cri primitif : v< Ohiî ho!... » se déroulait à Tinfini comme une lamentation de Thumanité en labeur.

A ce cri, Jean évoquait la détresse de Tanlhropoïde errant, chercheur d'aurochs dans la solitude des plaines. Il voyait le mufle aplati de l'ancêtre, et sa barbe filandreuse, et ses gros sourcils, et son corps agile de bête velue, penchée en avant, très proche de l'allure propre aux quadrumanes. Il l'imaginait bondissant, effaré, avec l'inquiétude du fauve ou du semblable, chasseur aussi.

Certainement, par ces mêmes terres ondulées et marécageuses, l'anthropoïde au poil pâle avait, comme lui , couru vers la brume des horizons , adroit pour sauter les grandes flaques, et flaireur de traces. La même courbe de terrain avait attiré son souci curieux de connaître les pays qu'elle dérobe. Sur le faîte, contre le ciel imprécis, il avait été la silhouette symbolique, se lamentant du désert nouveau, et s'encourageant du même cri triste : « Ohî! ho!... »

Après des générations, il avait dû forger le métal,

62 LA FORCE Dr MAL

il avait allongé larme de son ongle, connu la lance, le glaive, tressé sa chevelure, cerclé son front d'un bandeau d'étain, rasé ses joues avec une pierre tranchante. L'habitude des peaux conquises sur les fauves, et mises au dos d'abord par orgueil, Tavait peu à peu dépouillé de son pelage. Il était Téclaireur précédant la horde et annonçant la proie : bêtes, hommes, huttes. Du même cri triste, il avertissait du carnage à entreprendre, et appelait le courage des siens. « Ohi! ho!... »

Des mères et des fils encore, du sang, des guerres, des religions, des maîtres, des esclaves, des troupeaux, des chevaux, des bourgs, des palissades, des cors et des étendards au bout des piques, des prêtres, des chefs, des instructeurs, des rois; et puis le vaincu asservi parmi son bétail et poussant Tattelage sur le sillon, pour Taise de Thomme fort, selon le droit divin. « Ohi!... ho!... »

Donjons,^ villes, patries, empires, paix, républi* ques, lois et constitutions, philosophies, polices, luxes, vices admirables et vertus lasses du vice, ascètes, conquérants, races dominatrices, peuples, architectures et arts, sciences, révolutions; et sur le même pan de terre, le même vaincu, le même faible, frère du cheval tirant la herse, nombre aussi du troupeau, encourage son auxiliaire avec le cri qui n a pas changé... « Ohi! ho!... »

Des heures entières, cette seule voix de l'humanité souffrante s'évadait dans l'air terne. Les grelols de la jument grise ne donnaient plus de gaieté à la route. Aux étapes dans les villages, la même salle de cabaret se répéta toujours, avec son carrelage rouge

poudré de sable en losanges, son comptoir vêtu de toile cirée jaune, son étagère portant des litres d'alcools divers à étiquettes militaires, son paralytique, assis dans un fauteuil roide, près du feu, et salivant le long de sa blouse.

Il y avait un cabaret par maison. On comptait aussi, pour chacune, un homme de cinquante ans, frappé d'apoplexie, et immobile ainsi jusqu'à la mort.

Le spectacle était sinistre de ces sortes de cadavres rouges, engraissés par le repos et dont les sclérotiques roulaient sous les larmes des paupières béantes. Un grognement de bête peureuse sortait de leurs gorges. Ils avaient des mains épaisses à l'épiderme comme raclé, moignons inertes et croûteux sortis hors la toile bleue des blouses. Le soleil des moissons, échauffant leur ivresse coutumière, valait aux rustres cette demi-mort qui les figeait tout à coup.

Souvent des petites filles tricotant auprès d'eux, sur les sièges bas, les soignaient. Elles glissaient entre les dents du malade la pipe prête. Ainsi se révélait encore la volonté agissante, grâce aux spirales de fumée en essor vers le plafond de plâtre.

L'art de S tival s'évertuait pour rendre de la vigueur aux nerfs de ces hommes. Gratuitement presque, afin de parfaire la science, il tentait l'épreuve de la mystérieuse électricité. Mais les étincelles tirées de ces lourdes chairs crépitèrent en vain le long des échines, sous la tige de cuivre emmanchée de cristal. Elles n'entraînèrent pas, avec leur lueur acide, le charme du mal.

Les fortes nourritures et Talcool d'orge endormaient partout les velléités de l'esprit.

Autour des tables qu'éclairait à peine le pétrole des lumignons, il y avait des statures écroulées dans des blouses, de larges faces flasques coiffées de casquettes verdies, de la fumée de pipe, des chopes se vidant; des interjections ignobles, des claques sur les cuisses. Plus timides, les femmes se poussaient sournoises dans l'obscurité des coins. Les lèchefrites se levaient sur les étincelles des fourneaux. Du marc de café débordait, en bouillant, les casseroles. Les poulardes chantaient en pleine graisse... Pauvres, les secs Espagnols, anciens vainqueurs du pays, maintenant vaincus, minables, se taisaient. Les gilets de velours, jadis bruns, blanchis ensuite par les lavages, et naïvement rapiécés de neuf, les pantalons pris dans des jambières de cuir boueux, se collaient aux os de ces taciturnes, gardant au moins la gravité des races de soleil, dans leur détresse. Inconsciemment, le rire robuste des Flandres narguait ces fils des maîtres venus à rien après les batailles, tant de victoires, et les bourreaux. Toqte larmée s'était fondue sur la riche terre. Ils étaient les journaliers, les lâcherons et les mineurs, ceux qui triment sans jamais s'enrichir, ayant apporté avec eux, dans les plis des étendards, la secrète malédiction qui les fit, pour toujours, pauvres, malgré le bonheur de Charles-Quint et les galions d'Amérique.

Soumis pendant deux siècles à la domination étrangère, ceux du sol n'avaient cédé réellement rien de leur fortune aux vainqueurs. Par les ruses du trafic, ils avaient vite ressaisi l'écu du fisc, et le sol-

dat, sans autre habileté que sa vigueur, redevenait l'esclave du vaincu adroit.

Les villages espagnols avaient des toits de chaume et peu de gros bétail, mais des moutons gris, des porcs grouillant sous les murs en ruine. Le purin fécondateur coulait au hasard vers le creux du fossé. On appelait « ducasse » la fête du lieu, en souvenir du duc et maître. Le calvaire, exhaussé de marches en briques, portait souvent un christ de fonte, squelette à la bouche tordue, imposant vers Tespace sa grimace de torture. On y votait pour les candidats des nobles. Les fils faisaient leur service dans rinfanterie et revenaient avec un grade; puis repartaient vers les villes, là où il y a des lumières, des bouges, des musiques, un salaire pour le travail actif. Ils s'engageaient dans les mines, durs frappeurs de charbon, et luttaient alors pour le socialisme, avides de grèves, de ruées menaçantes, les poitrines tendues vers les baïonnettes de Tordre.

Les bourgs flamands arboraient des toits en tuiles roses. Les familles nombreuses cultivaient la prolification pour accroître l'armée des travailleurs. Recueilli dansdes fosses de briques, le purin se conservait comme un trésor. Les mères allaitaient jusqu'à la ménopause un nourrisson annuel. Énormes, gras, lents comme des bœufs, les chevaux tiraient la herse ou la charrue à double soc, le long des pentes de terre meuble. Les filles étaient tout en croupes, presque chauves, rieuses, hardies à l'ouvrage et à l'amour. Les garçons servaient dans la cavalerie et revenaient simples soldats, furieux contre la ville, la discipline, le bruit, pour reprendre une méthodique

existence, de gestes lents, d'amours bestiales et brèves, de gros rires farceurs, d'enrichissement sûr. Ils soutenaient de leurs votes le Pouvoir, quel qu'il fût, afin d'obtenir régulièrement du préfet les subventions consolatrices de la grêle et des épizooties. Leur fête s'appelait encore la kermesse. On y mangeait quinze jours sans reprendre haleine en plaisantant la Sainte-Famille avec obscénité. Les incendies, fréquents, éclataient chez les cultivateurs munis d'une police d'assurance, quand leur maison commençait à vieillir.

Au paroxysme de leurs tempérament^, les Espagnols assassinaient, et les Flamands volaient. D'ailleurs, les races se mélangeaient mal, sauf dans les villes.

En celles-ci, la race des vainqueurs militaires reprenait l'avantage.

Magistrats, officiers, industriels à spéculations heureuses, fondateurs de banques, ils s'alliaient entre eux par des mariages utiles. Le besoin de luxe persistant aux âmes des descendances d'Orient les jetait vers la conquête de l'or et des situations honorifiques.

Au contraire, les blonds persévéraient dans l'économie des ancêtres rustres. Ils engorgeaient de marchandises leurs sombres boutiques de la petite place et de la rue Ernestale. A leurs cousins des champs, ils vendaient les boyaux, les charrues, les fourches, les cotonnades, les chaussures et les pantalons de gros velours, les engrais chimiques. Ils trafiquaient du charbon et des graines. Avec les façades en gradins et les fenêtres rondes, les deux

places hanséatiques de Saint-Vast appartenaient à ce commerce étalé d'arcade en arcade, sous les piliers trapus, depuis Tamas brun des tourteaux, jusqu'à la montre brillante de Torfèvre pleine de chronomètres en argent pour les premières communions, et, pour les cadeaux de noces, de chaînes d'or, de bracelets, de boucles d'oreilles gemmées en corail.

Ils tenaient le cpnseil municipal et la force. Selon leurs ordres, le beffroi sonnait son carillon sur le troupeau pressé des bâtisses. Avec leurs économies, ils achetaient au loin des terres, des terres encore, en nourrissant l'espoir d'un retour riche, dans les campagnes, du château flanqué de tourelles en briques, des chiens, des chasses et du cor.

M. Horbrandt offrait à l'observation de Jean Stival le type de pètte ambition commerciale réalisée, tandis que sa femme, l'Espagnole, éperonnait le labeur prudent de l'industriel. Il lui doit une grande part de la fortune. Elle a exigé les tourelles, fondé des relations avec les Dhamelincourt, famille d'origine franque. Elle force son monde à des exactitudes religieuses ; elle est fort à l'aise dans cette atmosphère de funérailles où persiste la ville depuis les deux siècles de la conquête. .

Car le dogme de l'Inquisition remplit encore la cité de glas et de prêtres. Les vieilles personnes de la société, après l'union de leurs enfants, agonisent toutes dans les couvents établis aux quatre points cardinaux, et à proximité des remparts. Des enterrements défilent tout le matin.

Une foule nombreuse, enveloppée de mantes noires et de crêpes, se déroule à travers les rues étroites^

derrière le gigantesque catafalque dont les panaches en plumes blanches époussètent les fenêtres des premiers étages.

Les deux séminaires fournissent à ces obsèques des cortèges de prêtres en surplis, graves et pâles, qui balancent des encensoirs, qui psalmodient des psaumes navrants.

Beaucoup de monde trépasse, parce que, des environs, les vieillards cossus viennent finir Texistence dans le quartier pieux, au bas de la cathédrale dressée sur une colline à marches longues de soixante mètres et dominant, sinistre berger, le quartier du peuple.

Des myriades de corbeaux logent aux trous de cette bâtisse quadrangulaire. De loin, elle semble presque aussi haute que le beffroi. Là, Jean Stival accompagnait les corps de quasi-centenaires dont il avait savamment maintenu le souffle suprême, pendant des mois, dans les petites maisons tristes à carrelage rose, et parmi toute la dévotion qu'imposèrent, comme ton de noblesse, les compagnons du duc d'Albe et les délégués de la Sainte-Inquisition.

Mais rien n'égalait la hideur des bannières noires servant aux funérailles. Sur une image médiane, avec les couleurs du sang séchéj des viscères et des os, étaient peintes les angoisses de ceux qui brûlent au purgatoire, évidemment d'après le modèle des san-benito dont le tribunal ecclésiastique affublait les victimes des autodafés dans la violente Espagne.

A la décomposition des cadavres, l'imagier avait emprunté ses nuances. Certaines flammes surtout, on les eût dites faites grâce à un pinceau délayant

le sang impur coulé du corps mort au fond du cercueil. Et cette horreur élevée à bout de hampe par un squelette de sacristain nonagénaire, calotte de noir, titubant, enveloppé dans les ailes noires d'un manteau liturgique, se balançait par-dessus le deuil de la foule, sans cesse, au détour des rues, au son du glas.

Bien que les choses de la désagrégation charnelle depuis longtemps lui fussent devenues indifférentes, Jean Stival sentait Tangoisse alourdir sa respiration devant ce drapeau de la mort. Il la concevait autrement, ainsi : la force vitale incluse dans la chair se dépouille de la chrysalide, se répand à travers la terre en vapeurs et en germes, féconde rhumus pour rebriller dans toute existence; peutêtre corolle de la fleur, éclat du minéral, chant de Toiseau mangeur de vers. Sa science chérissait le symbole maçonnique de la branche d'acacia fleurissant sur le cercueil. Il ne voyait point la mort dégoûtante ni pénible, mais comme une phase de cet Éternel Devenir que promulguèrent les philosophes grecs et de cette évolution qu'affirment les Anglais. Tout vit, toujours, à tout instant, dans tout.

L'image épouvantable, si contraire à sa foi, le mettait en malaise. Il en vint à redouter la fin des malades, par peur de cette bannière à suivre, de ces chants lugubres, de ces formes noires défilant. Il retrouvait là, en toute sa pompe, l'adversaire, le mal, ce qui, sous l'oreille même de l'auscultant, glace l'épidermè de l'homme en agonie et l'étiré dans le spasme dernier.

L'image s'imposait presque chaque jour sous le vol affreux des corbeaux que le glas chassait des vieux trous. C'était la menace planant sur le conflit des deux races, Tépouvantail importé par le vainqueur afin de terrifier ses esclaves, s'ils tentaient de fuir dans la mort la domination étrangère.

Et la peur de l'enfer était tenace par la ville. Jean la rencontrait môme au grabat des pauvres, dans le bas quartier descendant vers le bord de la Scarpe. Aux divers étages des ruches de briques, qu'il soulevât la couverture trouée sur la grossesse d'une adolescente souffreteuse, ou qu'il décollât le pansement des doigts du travailleur, entamés par les crocs des machines, qu'il assainît avec du phénol la puanteur des taudis pour rendre de la respiration aux cardeurs phtisiques accroupis contre la fonte rougie du poêle, ou qu'il frictionnât d'une pommade le rhumatisme du batelier, c'était, au bout des questions timides, la crainte véritable, même chez les athées, de connaître la hideur promise par la bannière de la mort. Jean luttait. Encore que la fade odeur de ces logis, où grelottaient les frileux, lui donnât des nausées, il allongeait les explications de sa science ; il niait qu'une morale divine pût reposer sur l'abominable trafic des récompenses et des peines payant la résignation ou la révolte des vies humaines consumées sur la planète. Si l'on récompensait si merveilleusement la vertu, quel mérite restait aux honnêtes gens? Le bien ne devenait-il pas une denrée de commerce, entretenue pendant le court espace de la vie afin de gagner l'infini pour cent à l'échéance de la mort. Non, Dieu ne pouvait vouloir ce calcul.

s'il était la perfection et l'harmonie des Forces, Le bien trouve sa récompense dans le spectacle du bien, dans la fierté intérieure, dans les bons résultats de ses tentatives parmi les hommes qu'il réjouit.

L'abbé Hurlevent contredisait.

C'était un prêtre de cinquante-cinq ans, sec et haut, avec un visage de souffrances. La canne de son parapluie portait un anneau de métal émaillé en noir où était inscrit : « J'ai volé ». Doyen de la cathédrale, il passait pour saint, et distribuait dans les ruches de briques, en aumônes invariables de quinze sous, presque tout son argent. Sous ses allures humbles se trahissait une âme très orgueilleuse, rigide. Il li'usait que d'une vaine argumentation canonique. Aux chevets de toutes les agonies, Stival le retrouvait entre les enfants de chœur soutenant de gigantesques chandeliers de métal, lui à genoux. De ses prières, il aidait moins, semblait-il, le malade que la mort.

Gomme l'image funéraire, l'abbé Hurlevent donna des impressions pénibles au docteur. Il rentrait plus morose, ayant vu le consolateur ou l'enterrement. Et Margot, la servante, n'égayait pas non plus par sa complainte, chantonnée sur un air d'offices :

Qui vient?

— Un chien.

Qui entre?

— Un chantre.

Qui sort?

— Un mort.

Qui pleure?

— C'est rheure.

Ah! ah! ah! ah! Maman!

C'est l'heuce du temps!

Une nuit, ces impressions de la mort triomphante le tinrent fiévreux et en éveil. Il ne pouvait lire que des yeux, non de l'esprit. Inutilement, il fit succéder les vers au livre de médecine, le roman aux vers, la comédie au roman. De l'horreur le navrait. Les misères de son internat dans les hôpitaux lui revinrent à la mémoire sous un aspect odieux qu'elles n'avaient pas eues jadis. Le cadavre le hanta, d'une jeune femme jetée sur la dalle de l'amphithéâtre au premier mois de sa clinique. Le sang s'était extravasé sur la moitié de la face rendue violâtre. Et la tête, encore fine, amincie par la douleur, pendait ainsi, mi-cire, mi-sang, vers le treillage de caoutchouc recouvrant le plancher, où s'affaissait l'abondante chevelure brune. On l'avait crue enceinte à cause de la grosseur des flancs et de la douleur. A l'autopsie, on lui découvrit dans le ventre une tumeur dure, sorte d'épongé rocheuse, qui avait grandi là, sous les viscères, monstruosité imprévue. La délicate personne , si torturée , les internes l'avaient prise en une affection, peut-être amoureuse, peut-être fraternelle. Malgré leurs mains, sous leurs yeux navrés, à une aube blême, elle avait passé, en criant.

C'avait été uue déception très forte. Le savoir leur mentait de toutes ses promesses. Ils se le dirent. De la sérieuse tristesse les avait punis longtemps.

Dans l'ombre nocturne de sa chambre provinciale pendit, de longues heures, la tête mi-cire, misang de la morte et cette chevelure brune à ondes d'or sombre. Où l'avait-on enterrée, celle dont leur ignorance avait méconnu le mal?

Jean pensait à des cimetières de campagne pleins d'herbes épaisses, de boutons d'or et de marguerites nés parmi l'écroulement des murailles... Sans doute il s'endormit en songeant aux croix de fer à demi déplantées, et qui portent des losanges de tringles, vers la jonction des bras.

Et il reconnut le tombeau de sa famille, tel qu'aux derniers moments de son séjour près de son père. Dans le sable, les stèles de marbre noir, sept, se pressaient arrondies au faîte, portant les caractères dorés des inscriptions. Les mélèzes, aux quatre coins, ombrageaient le repos des ancêtres, une paix très grande, avec du murmure de brise aux branches, par le treillis des couronnes.

Mais dans le soleil pâle, il ne se sentait pas vivant. Sur le sol, il cherchait en vain son ombre. Il pensa regarder ses mains, son chapeau, sa canne. Rien ne fut pour son regard. Il fallait donc se dire mort aussi.

Ça ne lui donna pas de la frayeur, mais de la quiétude. Il se flatta d'être une chose imprécise dans le frisson du vent.

Évidemment, au-dessus des stèles, il planait; créature si vague qu'aucune silhouette d'elle ne se percevait plus. A peine était-il une « présence », un de ces fluides qui bourdonnent timidement au centre des guéridons spirites.

Il crut se dissiper encore par l'espace, monter, plus diaphane; et le son d'un piano l'émut. Une main légère provoquait l'harmonie. Ce fut une émotion. Les joies familiales, la sainteté de l'àtre, l'amour de la race, le bonheur acquis dans la conflance réci-

proque, dans la sûreté de se sentir un à plusieurs ; tout cela soudain combla son regret de n'être plus qu'une essence. En même temps, il se reconnut contre le porche d'une vaste maison, à la campagne. La main frêle, certainement, effleurait les touches au premier étage. Par sa mélancolie singulière, la douce musique exprimait une lassitude de s'avouer heureuse. Attiré, il monta, telle une fumée, le long de la façade. A la marge de la fenêtre, il aperçut la très jeune musicienne. Elle avait une taille fine serrée d'une ceinture de soie blanche, une claire robe semée de petites fleurs. Les meubles, autour d'elle, dataient d'une époque inconnue. Il vit une étrange armoire en bois laqué blanc, et pleine de miroirs encastrés dans les moulures. Deux fortes colonnes, pareilles à celles des temples anciens, en limitaient la face monumentale et soutenaient la corniche. Alors, épouvantée du silence, la musicienne plaqua un dernier accord, se leva, partit, légère, en courant vers l'ombre des vestibules intérieurs.

« Ta descendante!... » dit, en lui, une clairvoyance sûre. Il gardait une fraîcheur de l'avoir connue, gracieuse sous ses bandeaux d'ambre. Il voulut la suivre, tourbillonna inutilement contre des parois. « Tu devrais connaître la maison, murmurait la clairvoyance. Tu l'as achetée et aménagée, vers la fin de ta vie, quand tu te fus reposé de ta gloire et de ta richesse... » En efi'et, il se souvint, et se dirigea, parvint à une salle lumineuse, grande. Vers le bout, deux longues marches exhaussaient une cloison blanche à belles portes de verre où les croisillons courbes se coupaient.

Sans vouloir paraître épeurée, la musicienne cependant tremblait un peu en regardant du côté de Tair où il vogua. Elle avait dû avertir de son effroi; car trois personnes graves cherchaient à reconnaître aussi la présence de l'âme. Et elles essayèrent de sourire. Leurs visages marquaient une gratitude envers l'ancêtre, qui avait doté la race de cette belle aisance et d'un nom probe.

Le groupe se tenait autour d'un siège à minces et hauts pieds de laque blanche, recouvert d'étoffe vert pâle. Le plancher offrait une lueur vernie. Mais la fillette nerveuse pâlit plus fort. Pour ne la pas effrayer trop, l'invisible se dissipa volontairement, bien qu'il eût un désir infini de parler, d'étreindre, de chérir...

... Au réveil, la mémoire de cette illusion ravit Jean Stival. Il recouvrait enfin sa sérénité devant le spectacle de la mort, l'impression restait toute de charme et d'attendrissement pour cette survivance de soi en d'autres qui prolongeraient l'esprit et l'effort à travers le temps.

Seulement il ne songeait point à T urgence du mariage. « J'épouserai celle qui, très belle, très riche, très intelligente, très morale et très noble, viendra, sans que rien de moi la conseille, me prendre la main et me demander d'accueillir sa vie... »

Maintes fois il se répétait cette phrase en riant. 11 la communiquait à ses interlocuteurs, pour garantir ses intentions de célibat certain. Son orgueil l'empêcherait toujours de mendier l'union avec une héritière, et sa prudence de consentir au mariage avec une pauvre, si séduisante qu'il la jugeât; et il

ne croyait point, tout en l'espérant, à la jeune fille de sa phrase; il prévoyait une existence solitaire, un peu dure, avec des passions purement sensuelles en compagnie de maîtresses salariées. Son observation du monde et le babil des livres le distrairaient à point. Par-dessus tout, il voulait qu'une élite de savants admirât les créations de son intelligence. Le reste l'inquiétait moins.

L'émotion imprévue que lui laissa ce rêve ne disparut pas vite. Ni le souci de ses visites, ni celui de son étude sur l'alcoolisme héréditaire et les apoplexies ne réussirent à l'en distraire.

Lui, le dur et le méfiant, nanti d'un scepticisme sûr à l'égard des principes et de leurs rapports avec la conscience humaine, il se découvrait attendri devant l'idée d'un repos familial, d'un piano sous l'abat-jour de la lampe, de sourires que dispenserait une chère femme aux mains douces. <c Vivre avec quelqu'un dont je ne me méfierais pas », songeat-il... Les jeunes filles de ses relations l'occupèrent. Aussitôt la ressemblance de M''° Dhamelincourt avec « la Descendante » s'établit.

Il s'étonna, remonta le cours des associations d'idées. Pour la sœur du nouvel ami, il s'avouait certes une sympathie extrême, et aussi de la convoitise voluptueuse, celle que lui inspiraient d'ailleurs toutes les femmes encore jeunes. Un travail secret accompli dans l'encéphale aboutissait à cette imagination du sommeil. Et, comme il s'habillait en chantant, il résolut une visite aux Dhamelincourt.

En route, cette détermination l'effraya. 11 désirait intensément. Victorieuse à l'ordinaire, sa volonté de

« La chasse est fermée, docteur!... Nous n'irons plus au marais... A!lors, que faire? »

Le gentleman s'affaissa sur un fauteuil, étendit les chefs-d'œuvre de ses mains...

« Vous savez, la cicatrice?... Fermée, comme une lettre. Plus rien. Voici le quarante et unième jour; je n'ai pas toussé. Vous êtes très fort... »

Stival, en effet, nota le bon air du gaillard qui racontait des petites histoires de cotillon, et des intrigues. 11 avait acheté un cheval pour le revendre à la réouverture de la chasse. Ainsi, jusque-là, il emploierait sa vie. Grâce aux démarches de sa sœur, Deraismes, leur notaire, plaçait le cadet déserteur dans une succursale de banque belge, à Ostende.

« Hein, mon frère? On ne s'ennuie pas à Ostende... A propos, Deraismes vieillit fort, vous savez... Et puis la petite fête, les femmes... Alors il a un tic qui l'oblige à des grimaces, comme ça!... C'est abominable...

— Quel âge?

— Soixante-deux... je crois... Ma sœur voudrait que vous lui donniez des soins...

— Avec plaisir.

— Quel vieux pendard ! A Paris, elles l'appellent toutes « mon oncle! » Et, entre nous, je crois qu'il mange un peu ses clients dans la rue Marbeuf, du dimanche au mardi... Ah! ahî... Mais il est si bon placeur d'hypothèques!... 11 paraît. C'est Francine qui l'assure... Horbrandt aussi... On prétend qu'il sert de prête-nom au père Boildieu pour des placements à intérêts solides dans la petite culture... C'est comme ça que les Boildieu augmentent leur

fortune. Ils ne vendent jamais le pauvre diable; mais ils se font signer, par acte de notaire, une cession du bien qui reste en viager, au débiteur. Voilà comment ils ne possèdent pas de grandes propriétés, mais des tas de morceaux semés par tout l'Artois et le Nord. Hein?... Les malins!... »

La porte du salon s'ouvrit d'un coup. M""* Dhamelincourt se précipitait dans une odeur d ylang, et pleine de poudre blanche :

« Ah! docteur... Pouvons-nous disposer de votre Victoria... cette après-midi? Emmenez-nous... Ce temps délicieux!... Une fête... Mais ma fille a les yeux très malades... Francine!! Francine!! Viens montrer tes étoiles au docteur, mon enfant. »

Elle arriva en clignotant; et Jean, qui, pour se lever, avait contenu ses mouvements afin de ne rien trahii*, ressentit à peine une mince émotion. Elle lui tendit une main loyale. Elle approcha, sans cacher le sourire fâcheux.

« Docteur... Je suis navrée!... Ça me pique. »

En dépit des collyres, l'inflammation avait gagné la membrane interne.

« Vous pleurez souvent, mademoiselle?

— Francine? Jamais elle ne pleura, ma fille!... C'est un pinson, une fauvette, un gazouillis... On étouffe ici... Philippe, va donc ouvrir la porte de la serre, je te prie... Eh bien, docteur? Les pauvres étoiles?... »

Et Jean s'attarda. Il gardait l'espoir d'une grande impression qui confirmât le rêve. Contre lui, la jeune fille robuste, un peu grasse, respirait précipitamment. Sous ses doigts, il perçut l'invisible duvet de

ne pas consentir à Timpulsion de Tinstinct n'y résistait pas. 11 marchait, content de sa faute, vers la demeure de Francine. L'impression suave du rôve persistait. Devant une glace de boutique, il corrigea sa cravate et revisa son profil sévère. Cette naïveté le surprit. Eh! eh!

Par un effort d'énergie, il tourna le dos à la direction de ses vœux. 11 se rendit aux Promenades.

Les verdures et les fleurettes pimpantes, une églantine blanche, annonçaient la fête de PAques, tardive au calendrier. Cela lui valut une autre griserie contre laquelle il se déf&ndit mal. Les opéras l'assaillirent de réminiscences, duos et cavatines. 11 évoqua, pour s'armer contre ce sentimentalisme, l'odieuse imagerie des tableaux de genre, le ridicule des chromolithographies : Enfin seuls/ et le Saut de loup. Le progrès subit de son inclination s'expliquait mal. Francine Dhamelincourt lui semblait un excellent petit être, éduqué dans le couvent pour croire à la bonté, au devoir, à la grandeur du sacrifice personnel, et qui, sans initiative ni critique, appliquait gentiment les leçons des religieuses à la vie. Peutêtre goûtait-elle aussi des satisfactions d'orgueil à diriger, si jeune, l'cfconomie domestique, en régentant la frivolité de sa mère et les sottises des grands garçons.

Gentille, elle l'était au plus. Ses yeux malades gâtaient le charine du visage blond ; le rire fréquent de la denture bleuâtre la déparait. Ses qualités de franchise et de résignation active, son courage pour la lutte avaient surtout conquis l'amitié du docteur. La part amoureuse de ce penchant était la

minime. L'espoir de volupté venu par le seul fait de la rencontre entre eux se bornait à Fimagination d'enlacements câlins, peut-être à celle encore d'admirer le ruissellement de la chevelure en lumière. Rien de très fougueux ne guidait vers elle la sensualité de Jean.

« Alors? » Il ne s'expliquait pas cet enchantement soudain de penser à Francine. Le joli rêve avait commis seul le crime de l'énerver. Une entrevue effacerait ce trouble par le contact du réel. Et il reprit le chemin de la maison amie, en énumérant les impossibilités. Elle ne l'agréerait point. Pourquoi plairait-il? Les frères et la mère vivaient sur la dot. Ils se refuseraient, par tous les moyens, à favoriser l'union de la jeune fille. Et ne s'était-il pas interdit, au seuil de l'âge fort, la procréation d'enfants à qui le manque de fortune préparei'ait le malheur de vivre? Lui-même avait tant souffert des mesquineries imposées par son budget étroit! Qu'un mariage pauvre prolongeât cette humiliation douloureuse en d'autres âmes à venir, et il rougirait devant ses fils lui reprochant : « Oh! mon père, si vous pressentiez notre souffrance sociale, pourquoi avoir assumé la responsabilité de notre naissance, afin d'assouvir les convoitises égoïstes de vos sens ou de vos sentiments? »

Quand il fut introduit dans le salon or et noir, son sang jaillit avec joie, du cœur au visage, par toutes les artérioles; et puis s'écoula brusquement par toutes les veines. Des pâleurs succédèrent aux congestions. L'organe se rétractait et se dilatait, par bonds. Philippe entra :

pêche dorant les joues rosées. Il la sut vivace et frémissante. Un parfum de forêt fraîche émana d'elle, comme d'une brise saine passée entre les sapins résineux. Et il devinait à l'état des paupières que de gros chagrins la mettaient en larmes, dans le secret de sa chambre. Pour les siens, elle se voulait courageuse, riante.

Cependant le mal pire menaçait la sclérotique, déjà striée de fibrilles rouges. Il eût fallu interdire toute lecture et toute larme. Elle n'eût pas obéi.

« Mademoiselle, dit-il, réunissez vos forces...

— Mon Dieu! gémit M""® Dhamelincourt!

— Vous allez prendre des lunettes noires...

— Jamais, docteur, jamais ma fille ne se rendra hideuse ainsi... Mais c'est une fleur, Francine, une rose, ime rose trémière... une suavité... docteur!!

— Je veux bien, moi ! Tu sais, mère, les lunettes d'or de mon oncle qui sont dans le secrétaire à cylindre. On fera mettre des verres fumés.

— Quel malheur, Francine, tes étoiles!... »

Jean rassura sur la durée du traitement :

« Mettez-les tout de suite, aujourd'hui, mademoiselle! »

Et il pensait en lui-même combien elle avait dû pleurer, nuit sur nuit, pour que le mal fût à ce point accru. Le premier sentiment réel dont il s'avoua saisi fut la compassion.

Elle s'échappa de l'embrassade maternelle pour courir vers le secrétaire à cylindre. Il la vit penchée, avec sa taille étroite, sa gorge forte, sa chevelure d'ambre. Très rieuse, elle se redressa tenant

les lunettes. M™° Dhamelincourt tamponnait ses yeux avec une dentelle.

« Si vous permettez, mademoiselle, j'irai moimême chez l'opticien, offrit Jean. Je choisirai les verres et les lui ferai fixer à cette monture. Je vous les rapporterai en venant avec la voiture cet aprèsmidi.

— Gomment! Francine, tu iras chez M™^ Horbrandt avec... Tu n'y songes pas!

— Mais si, mère... Pourquoi non? D'ailleurs il faut que je voie M. Deraismes, à cause d'Albert. Je ne tiens pas à le manquer. »

Philippe tapota d'une main légère la joue de sa sœur : « Alors, tu seras bien plus l'Armée du Salut!... » 11 pirouetta sur son soulier verni, les doigts aux poches du veston pâle.

« A deux heures et demie, hein, docteur? Il y aura multitude chez les Horbrandt... »

Il énuméra des noms...

« Mademoiselle, vous allez me haïr si je vous impose ces abominables verres?...

— Docteur, j'ai confiance. Vous soignez Philippe parfaitement, et puis vous êtes bon, je crois. On m'a dit que vous traitiez les pauvres des basses rues.

— C'est par égoïsme. Je tache de diminuer mon ignorance, en examinant beaucoup de « cas », comme nous disons. Le mérite est petit. Ça m'intéresse.

— Si, si, car vous n'agissez ni pour éviter l'enfer, vous, ni pour étonner les gens... comme les autres, afin qu'on parle de leur charité. Je vous admire... »

Elle rit de tout son cœur. Les minces pieds de la

demoiselle coururent sur le lapis, entraînant le frisson de la robe, et les jolies courbes de la personne. A la porte du saloji, elle offrit à Stival une poignée de main plus camarade, et signifiant la sincérité de sa parole. Tant, qu'il enferma dans sa paume la fraîcheur des doigts vite retirés. Il voulut lui faire le conte du rêve.

Elle se dégagea, rougit. Alors la crainte de paraître inconvenant le fit saluer avec plus de froideur. Francine sentit ce recul. Elle le regretta peutêtre, car elle les suivit d'un peu loin, son frère et lui, dans le vestibule, puis le menaça d'une inflexion joyeuse de la voix : « Si vous oubliez mes yeux!... »

Reconduisant le docteur jusqu'au perron, Philippe confirma leurs sympathies : « Nous vous aimons beaucoup, tous, ici, tous. »

Dehors, Stival perdit l'émotion causée par les compliments de Francine. Les choses se remirent au plan vulgaire. C'étaient de bons amis qui allaient joindre à sa clientèle le notaire Deraismes.

Il regretta presque sa course obligée chez l'opticien. D'autres visites, de nombreuses, consommeraient sa matinée, puisqu'il avait consenti à céder sa voiture pour l'après-midi. « Les gens ne se gênent vraiment pas », grogna-t-il. De la boutique de l'opticien à sa demeure, il comptait cent pas. 11 les fit en pestant, gourmanda le domestique pour ne pas avoir attelé, et bouscula Margot. Vraiment son orgueil souffrait de la stricte camaraderie où Francine s'était tenue à son égard.

Dans sa voiture, il repensa à la parfaite similitude de « la Descendante » et d'elle. Vers quinze ans.

la jeune fille avait dû resplendir de la figure du rêve. Et cela lui fut un nouveau motif d'agacement. Pouvait-il croire, de bonne foi, à la Providence, à une main tutélaire et mystérieuse tissant sur le songe cette ressemblance pour lui prescrire ce mariage? Les expériences récentes des cliniques à réputation mondaine sur la télépathie, les faits spirites, hypnotiques, l'avaient toujours laissé soupçonneux. En somme, il ne niait pas les phénomènes magiques, dont, pour lui, la preuve principale résidait dans les innombrables témoignages de l'histoire. Cette force secrète départie à certaines natures nerveuses, il l'admettait, ainsi qu'une chose imprécise, embryon peut-être d'une science future, mais encore trop mal étudiée ou même définie pour permettre de spéculer déductivement sur elle.

Au cas spécial, l'hypothèse de la télépathie, suggestion à distance, d'après laquelle M"® Dhamelincourt aurait voulu ce songe en lui, cette hypothèse croulait depuis la visite où elle venait de paraître si autre qu'une amoureuse. On pouvait admettre seulement une coïncidence. Le travail inconscient de la mémoire pendant le sommeil recréait, pour figure principale du rêve, l'une des plus observées dans la vie.

D'abord la jument grise s'arrêta entre les deux places, devant la boutique des Breusmer. Ils vendaient des instruments agricoles, des roues, des essieux et des charrues. Vêtu en chasseur, le fils, un Flamand de race, solide et blond, s'élança avec mille politesses à la rencontre du médecin. La cigarette jetée, il s'informa de la santé, conduisit Jean à

travers des avenues de fer, des monceaux de clous, lui fît éviter les trappes béant vers un sous-sol où luisait, dans l'ombre des fonds, un arsenal de boches, de fourches, de herses. Au plafond pendaient des chaînes de cent grosseurs diverses. Ils dérangèrent un homme en tablier de cuir qui coupait une barre de métal sur l'enclume.

Après les abois des chiens tirant sur leurs longes et entraînant leurs niches, après la petite cour vitrée, une mignonne vieille dame les accueillit au seuil de la cuisine exemplaire quant à la propreté des dalles noires et blanches, des cuivres fourbis, des porcelaines en lueurs, des chaises au bois gratté. Le balancier de la haute horloge rythmait le calme ordinaire de cette vie bourgeoise, alors troublée par la maladie du père, dont un érésipèle mangeait la face.

La lourde servante, énorme et ahurie, ils la trouvèrent auprès du malade, soupirant. Enveloppé d'une blouse bleue, et la tête dans des compresses, il gisait sur un canapé de vieux velours, avec des pantoufles à fleurages.

« Oh! que c'est embêtant!... J'aurais voulu assister à la séance du conseil municipal, jeudi; je ne le pourrai pas... »

L'homme doux, grisonnant et replet, ne manquait pas d'une distinction inattendue sous la blouse. Stival l'imagina très bon. Il souffrait dans la plus petite pièce du logis, pour que son fils habitât un appartement muni d'une entrée particulière. D'ailleurs le grand garçon montra un dictionnaire des sciences médicales qu'il avait acheté afin d'offrir à son père des remèdes. Il s'abonnait aussi à des bul-

letins de clinique. Mieux que le docteur, il savait les théories dernières sur l'érésipèle, ses causes, son traitement, et la statistique des cas.

Jean Stival sympathisa. Il eût aimé cette famille simple de Flamands républicains, la vieille dame inofFensive et mignonne, si douce, recroquevillée dans ses rides et sa pâleur, la grosse servante en larmes, le son clair de Tenclume emplissant la maison, la propreté miraculeuse des salles et les pleurs des chiens !

Le fils reconduisit Jean avec la même politesse excessive jusqu'à la calèche de drap bleu. En tirant sur les guides, le garçon en casquette cirée réveilla la grosse jument grise.

Et la voiture repassa les places, les rues tortes, les voûtes de défense, les remparts verts, les pontslevis sonores. Au long des kilomètres, elle roula par la pâle route entre les pentes indolentes de la plaine. Heureux de Tair et du matin, Jean parcourait ses brochures, fort calme. Tout s'apaisa dans son esprit. Du rêve il conservait l'impression offerte par une œuvre d'art. Même il se félicitait que Francine se fût maintenue en pure camaraderie. Le conflit des intérêts et le drame de famille prévus lui conseillèrent d'applaudir cet arrangement du sort.

Qu'elle ne l'eût pas admis à l'amour, cela le vexait cependant. Il estima fort ses qualités propres, sa figure, sa sombre élégance, son loyalisme devant autrui, sa volonté maîtresse des instincts, et son intelligence intuitive.

Il savoura la mélancolie de ne pas être un gaillard rieur et futile, capable d'attirer la passion sur soi,

el puis se consola, fier de se résigner à la science, plus vigoureux contre lui-môme que le vulgaire.

Aux côtes, la jument grise allait très lentement, et le garçon dormassait sur le siège.

Vers la fin d'une descente, l'attelage, laissant la route, gravit une voie de traverse dont les talus se hérissaient de buissons. Un calvaire en briques rouges portait un christ de bronze sur une croix verte. Aux bras, on avait passé des couronnes de verre, en mémoire d'une pauvre fille qu'un vagabond avait violée, puis tuée, sous les pieds cloués du Sauveur.

Ensuite les roues s'emboîtèrent dans les ornières solidifiées par la sécheresse ; et le village de Goiry transparut entre les arbres des vergers. 11 y avait des fermes considérables, munies de grandes portes blanches, de petites maisons lavées à la chaux, où, derrière les vitres, étaient suspendues des images d'Épinal, et des boîtes de biscuits étalées. De petits commerces végétaient aux mains de vieilles femmes plates et noires. Leurs visages plissés contre le crâne par d'innombrables rides s'encadraient dans les ruches roides des bonnets de linge. Les poings aux hanches, elles arrivaient sur les seuils dès le bruit de la voiture. On ne voyait personne de jeune. Les robustes étaient aux champs.

Sous un pigeonnier haut comme un donjon, un porche s'ouvrit, où la voiture s'engagea. Des poules détalèrent en caquetant. Le chien noir aboyait. Les chats rampèrent contre le mont de fumier. Devant la voiture, un chasseur, brandissant son fusil, se mit à danser selon le mode des Apaches. Jean

s'attrista devoir le fou âgé d'au moins quarante ans, maigre, et qui, grave, battait le sol d'une gigue exaspérée. Pour finir, il déchargea les deux coups de son arme. Un peuple de pigeons s'effara sur les toitures et gagna le plein ciel.

« Infandum. regiiia^ jubés renovare dolorem! Mon frère crève... Mon neveu naît... Tout le monde gueule. »

Courbé en deux par une révérence, il accueillait ainsi le docteur, puis le saisissait dans ses bras et, à plusieurs reprises, frottait sa barbe contre la joue de Jean, ainsi que s'embrassaient les mousquetaires.

Il guida, en faisant des bêtises, en s'inclinant, en montrant le perron de sa main élégante, en traînant son feutre contre les cailloux.

« Visne limen adiré nostrum^ illustrissime medice! Vos favete linguis, servi mendaces! Hein! quand je parle, on se tait!... »

11 heurta de la crosse le carrelage rouge de la cuisine, roula des yeux effrayants vers les vieilles qui épluchaient les légumes sur des torchons, auprès de la cuisinière à la fonte rougie; et puis éclata de rire et dansa. Les domestiques de rire aussi, et voyant la mine surprise du docteur, de lui dire :

« Il n'est pas méchant, M. Henri... il est gai... Hanon, M. Henri! »

Le fou avait saisi, sur le buffet Louis XV en bois cru joliment sculpté, deux immenses chopes, parmi les assiettes à fleurs de la vieille et précieuse faïence d'Arras, mises en parade le long du vaisselier.

D'un coup sec, il cassa contre le marbre gris du

meuble le goulot d'un flacon contenant de la chartreuse verte, et remplit les deux chopes de verre à facettes.

« Aune bibeamus. Cras moriemur,,,y>

En une lampée, il vida le quart du récipient; mais, sur son bras, une sorcière grise de saleté, les mèches blanches pendantes et la tête entourée de dentelles crasseuses, s'agrifFa en pleurant, supplia qu'il ne bût point.

« matei% sis mihi bona. Mitie foras prudentiam^ et sine me siultum esse, lu me concepisti stultum, ergo stùltus, impavidusque saltabo. »

Saisissant la vieille dame à la taille, il l'entraîna, malgré ses prières, dans une valse brusque, sans crainte de heurter les chaises hautes, les rôtis mijotant sur les portes abaissées du four, ni les tables de bois grattées à la pierre. Au signe discret d'une servante, Jean se glissa par un entre-bâillement de porte vers une salle voisine.

Rouge et saure de trogne, chevelu et barbu en hérisson, le maître du lieu hurlait sous la cotonnade de sa courtepointe, au haut d'un lit dominant une centaine de bouteilles vides à travers lesquelles une sente était ménagée. L'homme brandissait une palette et une touffe de brosses vers une toile entreprise au chevalet proche de sa couche. Il y reproduisait d'un pinceau naïf la cour de ferme, la grange plus grande que l'église, le pigeonnier en donjon, et des tas de crottin.

Dans la chambre, vaste cependant, se mêlaient des odeurs d'eau-de-vie avec celles d'huile chaude et de transpirations nocturnes. Une fadeur étouffa

Jean, qui voulut ouvrir la fenêtre : on l'avait clouée.

Le Hollandais lâcha ses pinceaux et affecta de tousser avec acharnement. Silencieux et sauvage, il laissa le docteur l'ausculter , sans émettre de réflexions , puis recouvrit d'un geste brusque la toison grise de sa poitrine, et se remit à peindre en sifflotant.

« Ma femme, c'est à gauche, par la petite porte! »

Et, de son rire, les cloisons tremblèrent.

Plus douce, toute maigre, la dame d'atavismes espagnols le reçut mieux. Auprès d'elle, il se consola de la blessure subie par sa fierté à l'accueil brutal du mari. Ces choses-là étaient les plus pénibles de la profession. S'y soustraire en refusant la visite, Jean ne l'eût pas voulu. Par sport moral, il s'entraînait à franchir les obstacles surgis devant son amourpropre, ou les délicatesses de ses goûts olfactifs, ou celles de sa propreté.

]y|me Desgardins excusa la brusquerie de son époux, par des raisons de caractère étrange. Elle allait devenir mère. Chez ces gens riches dont les terres joignaient l'horizon des plaines, c'était un dénuement des choses les plus essentielles. Sauf les grandes armoires de bois ancien, on n'apercevait que des chaises et des tables en sapin cru, des faïences du moindre prix dépareillées, écornées, des matelas dont la paille sortait, aux coutures mal jointes. Les diverses nuances des tapisseries dénonçaient les zones humides dans les murailles.

Jean ne put que recommander certains palliatifs. Elle s'exclamait sur les prix, ou disait : « Il y a de vieux draps dans l'armoire, il n'y aura qu'à les

couper... De Teau ordinaire, ça n'irait pas tout aussi bien, docteur, vous croyez? »

L'ayant quittée, Jean retraversa la pièce où l'homme rouge fauve peignait son crottin en sifflotant. Ils n'échangèrent nulle parole. De l'autre côté delà porte, le fou latinisait... Il reconduisit Stival avec des gambades, le mit à la voiture, embrassa sur les naseaux la jument grise : (.Œiiam caballum diUgo. »

Et quand les fers eurent résonné sous le porche, Jean Taperçut qui faisait le grand écart, les mains en l'air, comme celles des magots.

Par ennui de vivre, intelligents et instruits, parmi les brutes rustiques, les deux hommes s'enivraient depuis dix ans avec des liqueurs. Le délire et la démence les possédaient pour l'avenir.

Au retour vers la ville par des chemins de traverse, il s'arrêtait encore à Montchipreux. Sa clientèle y comptait M. de Corbehem, propriétaire de la tour écroulée parmi le lierre au haut de cette colline où les preux étaient morts en combattant les Anglais d'Edouard III. Le descendant de ces manieurs de lances avait adjoint à la tour des constructions modernes.^ Des galeries de verre couraient devant la maison basse à grandes fenêtres. Vis-à-vis, après l'étendue d'une pelouse, la meute blanche et rousse se plaignait contre les grillages du chenil en s'y agriffant. 11 se succédait toute une série de bâtiments, d'un rustique anglais, couverts en chaume fait exprès, d'une épaisseur cossue, murés d'un crépi artistement encadré de bois vernis en rouge sombre comme les portes des écuries, des remises, des selleries entr'ouvertes. La tour se dressait d'un par-

terre, au milieu des boulingrins épaissis, retroussés vers les coins de sapinaies aiguës contre le ciel.

Stival trouva son malade veillant à la mise d'un générateur dans une fosse de briques...

Les travailleurs s'efforçaient :

« Hein! mon installation avance. Nous aurons la lumière électrique à Pâques. »

C'était un Franc, de taille moyenne, blond et trapu, aimable, frileusement enveloppé d'un macfarlane anglais couleur d'oie. Un foulard Liberty, vert pâle, serrait son col contre sa joue fraîchement rasée, un peu sanguine. Sous sa moustache, un cigare fumait au bout d'un tuyau d'ambre ; et une casquette de drap gris s'aplatissait sur ses cheveux de paille que divisait derrière une raie oblique. Il entraîna Jean vers 4a salle d'armes. Les armoires d'acajou offraient à leurs vitrines des files de fusils de chasse. Des panoplies achevaient la décoration des murs ; et des sentes de caoutchouc traversaient la pièce, pour aider les glissements du pied aux assauts d'escrime.

Une fois sur le cannage du canapé en bois courbe, M. Corbehem ouvrit son macfarlane et tendit son cœur à l'oreille savante :

« Je suis très bien, docteur, très bien. J'ai cassé douze boules sur quinze au balltrap, il y a une heure. »

Le pouls cependant marqua des intermittences. Et c'était le plus malade de tout ce peuple hispano-flamand, lui le vieux, le premier vainqueur, le Franc aux longues moustaches, encore amoureux des armes, des chevaux, de courir et de tuer. L'homme de la mort se consommait entre toute cette vie nouvelle où la guerre changeait d'allure.

Pâques resplendit; l'été s'écoula selon des alternatives de pluies bruyantes, d'orages tragiques, de chaleurs lourdes. Beaucoup de vieillards passèrent et furent transportés avec l'affreuse bannière du purgatoire de la cathédrale au cimetière lointain, sis sur la pente coulant jusque la voie de fer. Les dimanches , la bourgeoisie , presque entièrement vêtue de deuil, choisissait le lieu pour but de promenade. Les longues files de veuves, entourées de leurs familles en crêpes, se réjouissent de la sorte, les jours du Seigneur.

Stival faisait ses visites depuis le matin jusque le midi. Partout on dînait à une heure. A ce moment, il rentrait. Margot enfin accepta de cuire des repas simples, bien qu'elle eût de la peine pour le petit nombre des plats. Mais la clientèle de la campagne attendait la consultation avec des corbeilles sur les genoux dans le salon aux boiseries grises. Le samedi, jour de marché, l'affluence était extrême. Des vieilles portant encore des madras en pointe sur leurs

jerseys de laine, des bonnets de linge et de courts cotillons noirs, arrivaient jusque la porte, dans des charrettes traînées par un âne qu'elles insultaient. Et, devant la façade de la petite maison à colonnes, il s'installait une file de cabriolets boueux, de berlines antiques à rideaux déteints.

On invoquait Fart du docteur pour des kystes et des squirres, des dartres d'enfants, des porreaux énormes poussés dans des rides des visages entamés par le plomb de chasse, pour des membres paralysés par la congestion alcoolique. Très pâles devant le bistouri, les rustres, taciturnes, montraient tous des figures qui s'apparentaient à celles des bêtes bovines, des moutons ou des corbeaux, des chiens. Leurs compagnons ordinaires marquaient sur eux une influence de formes. Jean songeait combien mesquines, devant l'éternité et la poussière des mondes, sont ces séries de siècles durant lesquels la vie évolua de la cellule à l'homme, en passant par les apparences ancestrales des animaux.

Le docteur échangea la jument grise contre un cheval bai, bon pour la selle, afin de se promener avec Philippe Dhamelincourt et M. de Corbehem. L'adénite de Philippe n'était plus qu'une rougeur autour d'une cicatrice fine ; et le cœur du Franc se calmait, à la suite d'absorptions savamment dosées de digitale.

Ils formèrent un trio de causeurs quotidiens réunis vers cinq heures du soir pour la chevauchée.

Peu à peu Jean laissait les livres. Il aima courir sous le capuchon de caoutchouc à travers les pluies et les blés verts, le long des rubans de route, oendant

que criait sous lui le cuir de la selle et des boites, pendant que murmurait aux oreilles le vent confidentiel.

Les deux élégants l'initièrent à tous les sports. Il apprit à casser d'un coup de fusil les boules de verre qu'un ressort détendu lance dans l'espace, puis l'aile du pigeon évadé de la boîte aux quatre faces abattues, et qui s'en va, lueur de plumage rapide, devant la mire de l'arme. Il aima ces rendez-vous sous la tente aux pavillons flambants. Des gentlemen rougeauds, vêtus de jaquettes amples, de cravates considérables, de gilets étroits et de linge à raies bleues, tendaient leurs coupes au verseur de Champagne. M™° Dhamelincourt et M"™' Horbrandt suivaient le vol des pigeons avec des face-à-main, du fond du landau.

Afin de conquérir un rôti, les loqueteux attroupés hors de l'enceinte couraient derrière les oiseaux blessés. En- un paletot misérable, le fils Boildieu, assurant ses lunettes, visait bien, désireux de gagner la poule. Il déclarait toujours avoir oublié ses cartouches. Vers ceux possédant un fusil de même calibre, il allait, économe, emprunter des douilles pleines. L'argent que lui décernait son adresse, il l'empochait sans offrir, selon la coutume, le rœderer de l'épicier venu avec sa voiture garnie.

Plutôt essayait-il de placer des barriques de bordeaux. Il s'adressait aux tireurs riches. S'ils le plaisantaient à cause de ce paletot mis directement sur la chemise, ou de son chapeau dont les soies rougies et les cassures inspiraient la compassion, il

faisait la promesse solennelle d'un costume neuf après la vente de la barrique. Mais, comme il n'avait, en aucune saison, tenu sa parole, on n'achetait le vin que pour une urgence réelle ; et on bousculait le dégustateur. Lui de revenir alors à Slival, en le consultant pour la maladie de ses chiens, dans l'espoir devinable que le docteur ne compterait pas cette consultation en plein champ sur l'art du vétérinaire.

L'avarice satisfaite, Jean contait l'histoire de cet illustre médecin que Meissonier appela pour son épagneul. Au moment de sortir, le praticien priait le peintre de venir badigeonner sa maison.

Ilorbrandt, qui essayait son hammerless à l'épaule, se retourna pour rire. Les gentlemen lui répondirent bruyamment. M. Boildieu s'égaya le plus. Aussitôt il pt'ofîtait de la camaraderie admise par cette joie pour obtenir que le docteur lui prêtât des livres scientifiques et des romans. Il n'était pas sans instruction ; il inventait des appareils électriques pour avertir de l'incendie, il perfectionnait le téléphone, il possédait une collection très complète relative à l'entomologie, à l'ornithologie locales.

N'ignorant pas le métier d'empailleur, il faisait cadeau à ses très intimes d'oiseaux de proie remis, sur fil de fer, dans l'apparence de vivre. Pour cela, il se comparait intellectuellement au docteur, eût voulu de l'aide confraternelle, une alliance d'esprits émules.

De lui on retrouvait un héron chez les Horbrandt, un cygne dans le vestibule des Dhamelincourt, une buse dévorant un écureuil dans la salle à manger

des Breusmer. Car tous lui passaient l'avarice à cause des dîners admirables offerts aux dates de fête par le père. Seul Breusmer le plaisantait un peu plus vivement, sur son célibat de quadragénaire, ses problèmes mathématiques proposés à tout venant, et sa timidité pleine d'audaces naïves auprès des femmes.

jyjme Horbrandt sollicitait surtout sa passion latente. Comme on insinuait que Philippe Dhamelincourt avait une habitude avec elle, les autres hommes se fussent dits volontiers des rivaux.

Donc, après les heures de tir aux pigeons, le monde, cet été-là, se rendit souvent chez l'industriel. Le château de briques à trois tours s'aperçoit du lieu où l'on dresse la tente et le stand. On y va en suivant l'eau qui baigne les maçonneries des remparts.

Vers le petit lac ridé par la cascade, c'était, au crépuscule, une plaisante réunion de toilettes lumineuses, surmontées de joyeuses figures. Parmi les sportsmen en élégants costumes d'écurie, la silhouette de l'abbé Hurlevent, haute, passait, seigneuriale, très entourée par M"® Horbrandt, minutieuse et gaie. M"® Dhamelincourt, riche en indignations, par d'autres personnes plus en deuil, moindres. Francine ne semblait pas rechercher autant l'honneur de la sympathie ecclésiastique. Avec le notaire Deraismes, elle prolongeait des conversations impatientes. Ses petites mains s'exaspéraient. Elle les frappait l'une contre l'autre. Le Monsieur important levait au ciel ses bras et sa face toute pochée par l'abus des plaisirs,

« Mais, mademoiselle, voilà où il nous mène votre frère... il nous mène là, tout droit.,. Il faut vendre.

— Ah ! quels diables, les garçons ! »

Elle pâlissait et tapait le gazon de sa bottine. La lippe du notaire roulait d'une joue à l'autre. Il interpellait Stival alors... car le tic rassemblant toutes ses poches de chair blette les tirait en deux ou trois secousses vers la tempe gauche, par les ficelles des nerfs...

« A quand la consultation?

— Quand vous voudrez.

— Ecrivez-lui. Je deviens un drôle de polichinelle. Quelqu'un agite les fils de ma figure, là-haut... »

Et le gros homme vif, pirouettant dans l'essor de la redingote, reprenait Horbrandt par le bouton et l'entraînait vers des sentes solitaires, criant des chiffres.

« Oh î oh ! murmurait encore Francine. Cet Albert, tout de môme! C'est trop fort...

— Vous avez du chagrin, mademoiselle? demanda Jean.

— C'est bien difficile, docteur, d'arranger la vie.

— Vous manquez d'égoïsme, voilà la raison de vos tourments. Vous songez trop aux autres.

— On ne m'a jamais dit cela, fit-elle, naïve, en le regardant de ses pauvres yeux malades.

— Ça ne m'étonne guère. »

Il répondit avec un sourire qui jugeait mal les deux frères et M™* Dharmelincourt. Sans doute ils n'avaient pas reproché ce dévouement où se consommait la jeunesse de Francine. Inconscients, d'ailleurs, ils en profitaient à l'aise.

LA FORCE DU xMAL 99

La jeune fille le regardait encore. Une révélation se faisait pour elle. Bientôt il la vit qui se reprenait. Elle haussa les épaules et dit :

« Il y en a d'autres très malheureux, plus malheureux que nous, hein? Vous le savez, vous qui soignez les pauvres...

T- Mais je fais payer les riches; mais la vie est bonne pour moi ; mais je me réjouis dans l'existence; je monte à cheval, je tire; je m'égaie... Vous... vous... jamais!

— Moi, je vais tout le temps en voiture avec ma mère... »

Elle lança cette phrase fièrement, déjà vexée qu'il la crût malheureuse, inférieure. Elle énuméra ses divertissements : réceptions, promenades..., whist.

« Vos yeux ne guériront jamais, parce que vous pleurez trop. »

La phrase lente et grave de Jean l'impressionna. Elle comprit qu'il devinait toute sa peine secrète,

(c Eh bien! je ne guérirai pas! »

Courageuse, elle détourna, en redressant la tête, son regard que des pleurs noyèrent sans couler.

Alors il parut au jeune homme qu'une main haineuse écorchait son cœur. Cette douleur maintenue résolument par devoir raffecta, lui qui jouissait à présent de l'univers, et laissait même les livres, tant la vie lui seyait. Ce contraste entre eux le bouleversa. Il l'admirait aussi, surpris par celte vaillance, comme par la beauté d'un pays nouveau.

Quelque chose d'énervant faisait mouvoir la lèvre de Francine. La lourde chevelure claire massée sous l'auréole du chapeau ne pesait pas aux épaules

tombantes, au dos creux. Svelte et robuste, elle se

croisait les bras devant le sort, plus forte que lui, et

droite sur la jambe avancée.

« Oh ! reprit-il en dissimulant, vous me tournez le

dos, mademoiselle? Vous m'en voulez? »

Avec une voix d'orgueil, elle riposta :

« Mais non!... seulement vous êtes trop sorcier.

— Indiscret, alors? »

D'abord elle ne voulut pas répondre, puis se détermina.

« J'aime mieux vous demander un conseil, tenez. Seulement, c'est le secret du confessionnal, n'est-ce pas, docteur? (Elle respira.) Voici : Albert...

— Le déserteur?

— Oui. Il m'avait demandé de l'argent. Alors je ne pensais pas la chose très urgente... et j'ai tardé pour écrire la lettre. Ce brigand-là... Oh! c'est trop fort tout de même!... Il a emprunté à la caisse de la compagnie, vous savez... celle qui l'emploie à Ostende. Hein! quel toupet!... (Elle se força de rire.) Maintenant il faut remettre la somme, et ça presse... car il est parti avec des amis, des dames. Il n'a pas osé m'écrire cela, le monstre. Cependant il a télégraphié à M. Deraismes. Le voilà dans Londres, à présent! Oh! les garçons! Quels diables! »

Elle rit, sans l'empêcher de prévoir qu'elle attendait en pleine angoisse l'allure que marquerait la physionomie du confident. Il déclara :

« C'est grave.

— Vous trouvez aussi ?. . . mais on payera en temps, oui... M. Deraismes va vendre quelques titres, et puis nous prendrons une hypothèque sur notre terre

d'Avrincourt... alors ça ira... Je voulais vous demander un conseil... parce que c'est la seconde fois déjà..., et s'il recommence... ça deviendra plus difficile. Maman ne sait rien. Comment faire pour qu'il ne recommence pas? Philippe, je le tiens ici. Albert ne peut pas rentrer en France, lui! »

L'accent de sa plainte altérée par des larmes accusa moins l'inconduite du frère que la malechance dont il souffrait.

Jean Stival chercha des raisons.

Pourquoi lui marquait-elle une pareille confiance? Elle l'estimait. Ou bien, sans autre appui que le notaire, et tout émue de la découverte, n'avait-elle pu combattre un besoin d'épanchement? Il s'occupait, de reconnaître l'état d'âme de la sœur, en ce qu'elle pouvait ressentir qui approchât de l'amour.

Sans le savoir, et tout en causant des choses, ils s'écartèrent de la compagnie. Jean prétendit qu'elle abandonnât le déserteur, que Deraismes accomplît le paiement avec mystère pour laisser le coupable sous la crainte des poursuites légales.

«Oh! il aura trop peur... Et s'il se suicidait, Albert? Pensez donc! »

Il allait soutenir que cette solution lui semblait la préférable, mais n'ébaucha qu'un geste indifférent.

« Vous le méprisez aussi, comme M. Deraismes. Alors vous me mépriserez, moi, sa sœur, qui l'excuse.

— Que vous m'étonnez ! Il subsiste donc des êtres qui ne pensent pas seulement à eux-mêmes, au triomphe de leurs vanités, et qui consentent, pour un idéal de catéchisme et de morale en action, à paraître aux sceptiques soit des imbéciles, soit des

hypocrites si habilement canailles que leur hypocrisie ne se déchire jamais sur leurs vices probablement monstrueux...

— Je ne vous comprends pas... Je suis une pauvre jeune fille qui ne sait sans doute rien, qui ne comprend rien... Non, je vous assure, docteur, je ne comprends rien... moi, rien. »

Ainsi qu'une écolière menacée de punition, elle reculait devant les phrases du jeune homme, dites cependant avec des inflexions plutôt farceuses. La lecture de tant de livres cruels dénonçant le mensonge social et les traîtrises de Tamour avait prémuni Jean contre toute crédulité. A cette heure, il douta de Francine. L'indulgence pour ce frère abominable ne dépendait-elle pas d'une parité de mœurs entre elle et lui?

Plus ils marchèrent silencieux, plus il se repentit de sa négligence envers les livres. Pour la parade, le sport, et parce que la clientèle accrue lui donnait de l'aisance, il cédait à la suggestion du pays indolent, noyé dans ses brumes ou étiré sous de brefs soleils. Cet Albert aussi avait cédé. Pourquoi l'insignifiante Francine eût-elle joui d'une force meilleure?

Et son admiration tomba. M. Corbehem de Montchipreux s'étant avancé, elle avoua qu'ils parlaient du déserteur.

« Quel charmant garçon! jugea le noble. Que je voudrais avoir un fils semblable! Il montait si bien! Il s'habille comme un lord; et spirituel, donc!... Certainement il y a des heures où on l'enverrait à tous les diables ; mais ensuite, quel compagnon, quel chevalier!... ah!...

— Vous voyez, docteur, M. de Corbehem est moins sévère que vous.

— Il ne m'a jamais donné que du bonheur, cet enfant, renchérit M^^'Dhamelincourt qui, survenue, s'ébrouait dans les guipures de sa robe beige, en s'éventant. Il chasse de race ; c'est tout son aïeul. Comment voulez-vous qu'il supportât les promiscuités de la caserne? Oh! moi, à sa place, j'aurais agi de même. »

La dame haussa son profil à la Bourbon par-dessus les gens. Pour la désapprouver, le notaire remua sa lippe, et M. Horbrandt protesta d'un sourire. Elle les voulut convaincre, s'installa entre eux, appela l'abbé Hurlevent et tout le monde.

M. Deraismes échappa. Grâce à lui, le fils Boildieu venait d'acquérir la futaie d'Avrincourt. Ils revinrent ensemble du côté de Francine et de Stival, et, sur l'invitation de la jeune fille, causèrent devant lui. D'un portefeuille déchiqueté par l'usage, le fils Boildieu exhuma des liasses de banknoles sordides. Il verserait immédiatement la somme due à la Compagnie financière d'Ostende. Ensuite les échéances s'échelonneraient; et jusqu'à la fin du paiement, une année, la faculté de rachat resterait à Francine.

Stival flaira l'usure. L'acheteur renfonçait ses paperasses dans le portefeuille en attendant la signature de l'acte.

« Mais il le faudrait tout de suite, cet argent... tout de suite!... » implora la jeune fille.

Le notaire déclara qu'il ferait l'avance et expédierait un chèque le soir même en Belgique.

Cependant on atteignit les constructions de la

cité ouvrière, après le parc et des prairies plantées de saules. Contente, Francine laissa les hommes d'affaires et revint au groupe de l'abbé qui, dédaigneux, très haut, s'avançait parmi les sportsmen et les dames, en manœuvrant de façon ostensible le parapluie à l'inscription étrange : « Je l'ai volé »; son feutre le coiffait royalement; il le retirait avec de grands gestes pour saluer, et puis reprenait son attitude dure et maîtresse.

Son costume excita les méchants regards des ouvriers et la grosse joie des filles dès qu'on pénétra dans la rue de briques garnie de jardinets où, sur des baguettes, s'enroulaient les vrilles des pois avec les tiges des capucines. Un bruit de clefs cliqueta à tous les doigts. On touchait du fer pour amoindrir l'influence pernicieuse du prêtre... Les enfants se vinrent coller aux jupes de leurs lourdes et grasses mères. L'hostilité se manifesta clairement aux têtes de femelles bises, rondes et chauves... Les adolescentes montraient des rires sans dents à cause de la mauvaise eau du puits.

Sous leurs tabliers bleus, elles cachaient des litres au quart pleins d'alcool qu'elles transportaient les unes chez les autres, pendant le travail des hommes, afin de bavarder en buvant autour de la cafetière. Par les portes ouvertes, on aperçut les intérieurs identiques, et leur carreau semé de sable. Du linge séchait pendu à des cordes transversales au-dessus du poêle rouge. Les femmes plates de la poitrine et lourdes de là croupe trôlaient dans le grouillis de la maraiaille dartreuse.

Stival avisa l'une dont la fillette souffrait de fièvres.

Il quitta tout ce monde un peu bruyant, et pénétra dans la demeure pauvre sans vouloir reconnaître la surprise des sportsmen étonnés qu'il vaquât à son devoir, malgré ses gants clairs et le brin de lilas à la jaquette. « Ils penseront que c'est là de la pose », se dit-il. Breusmer se moquait avec éclat.

Dans le logis, l'homme souleva sa casquette, mais ne quitta point sa posture lasse. Assis et accoudé sur les genoux, il saliva d'abord entre les boufféegi de pipe, silencieusement. Un mépris extrême se marquait à sa face pour ce riche, le complice en somme d'Horbrandt dans le crime social.

Parce que sa fCmme se faisait aimable, il affecta de sortir. Il boutonnait sa veste de toile bleue. Il remonta sa culotte de velours brun, puis s'en fut gouailleur dans la cité vers un groupe de joueurs au bouchon : « La boîte est trop petite... je me tire... »

Stival feignit un intérêt absorbant pour les nouvelles que donnait la mère. En lui-même, il s'irrita de l'injustice. Mais, ayant gravi la vis de l'escalier, la mine verte de l'enfant maigre lui mit de suite à l'esprit les phases du mal. L'envahissement des germes pernicieux gagnait tout le corps. C'était la conquête et le triomphe des minuscules soldats de la Destruction. Par la plaie du cou, les pus de scrofule s'égouttaient, tuméfiant les chairs, ourlant de bourrelets rosâtres les plis de la peau. A travers trois générations, les forces obscures des envahisseurs s'étaient développées de l'aïeule au père, pour s'établir enfin dans l'organisme de la race et se faire une trouée vers le jour. Le mal débordait des formes, comme ces invasions d'autrefois dont on parlait

longtemps avant leur venue au seuil des villes, dont les courriers savaient dire la sauvagerie et Thorreur, mais que les patriciens considéraient comme fabuleuses à cause de Tétendue de Tempire. Tout à coup, les escadrons hideux des barbares se dégorgeaient des monts derrière la déroute des milices. C'était l'inondation, un liquide de peuples répandu sur la chair malade des civilisations blettes.

Il coulait alors des pleurs dans les villes de marbre et d'agate, ainsi que sur le triste visage de l'enfant endormie que l'incendie de la fièvre rougissait aux pommettes. Et dans la gorge retentissait le halètement du souffle, vigueurs acculées à la dernière résistance.

Stival examina la délicate enveloppe de la peau que ne doublait aucune graisse. Il toucha, pareils à des écheveaux de soies molles, les fibres et les veines, les cordons des nerfs, l'ouate des muscles emmêlés autour du squelette comme autour d'un fuseau frêle. Sa mémoire des autopsies imaginait, sous la peau douce, l'admirable enchevêtrement des . canaux et des fils qui portait la vie avec la sensibilité par tout l'être.

Entre les draps jaunes, l'enfant, d'une douzaine d'années, jolie, fine de profil et montrant de beaux yeux douloureux, était la présence lamentable d'une âme s'efTorçant à reprendre essor de la 'flaque inerte qu'elle se sentajt devenir. La forme des os transparaissait, aux jambes, sous le derme aminci. Elle balbutiait des indications pour localiser sa douleur, et ne se résignait pas à croire les encouragements de Stival ni les promesses de guérison.

Autour d'elle, la charité de M"** Horbrandt avait mis des poupées diverses, de petites cuisines en ferblanc, plusieurs livres d'images au coloris dur. Ces choses violemment neuves attristaient par contraste la tapisserie fanée de la pièce, la couchette de fer et les couvertures sales, le grand lit des parents où s'amoncelaient des carions, des loques ternes, des tabliers à larges pièces. Il y avait encore des balais, une malle noire, tout écorchée, un poêle vide dont la buise trouait le plafond et, pour les pieds nus de l'enfant, un vieux châle de laine démaillé étendu sur le carrelage.

Stival désirait que l'on transportât la fillette à l'hôpital. La mère résistait, stupide et triste : « Ahl ça, non... la petiote ne fera pas de la viande à carabins... Ah! ça, non! » Elle s'assit sur la chaise de paille en témoignage de l'immuable résolution, et resta muette en étirant son caraco contre sa poitrine plate...

Alors StivaF commanda l'aérage de la pièce. Il la vida lui-môme de toutes les loques, empoigna le balai et poussa les ordures à la porte, avec une colère réelle :

« Vous la tuez votre fille, vous l'étouffez de poussière! Vous coucherez en bas. Démontez le lit. Enveloppez la petite... Pas avec cette jupe sale... Avec ces tabliers qui reviennent de la lessive. Là... Ouvrez la fenêtre, maintenant, toute grande... Prenez la bouteille de phénol... et un chiffon; lavez moi cette plinthe... Bon... Trois fois par jour, ce nettoyage... Sinon, j'envoie l'enfant à l'hôpital! »

Il sortit brusque, furieux. Ce peuple périssait sous

rimmondice. Il rejoignit Horbrandt, et lui reprocha de ne pas construire une piscine dans la cité ouvrière. Il fallait contraindre ce monde au bain et à la lessive; établir dans les ateliers des inhalateurs d'ozone. « Vous en tuez plus avec la mauvaise hygiène du travail que les aïeux de M. de Gorbehem avec la potence, la hart et la hache.

— Que voulez-vous? répondit Horbrandt. Je ne puis pas ruiner mon industrie en augmentant toujours les frais généraux. D'ailleurs les prolétaires répugnent à la propreté. Ils aiment l'odeur et la chaleur de la crasse. »

]\Imc Horbrandt les interrompit. Elle rappela ses cadeaux et la gratuité pharmaceutique. Cependant elle monta chez la malade en compagnie de M™^ Dhamelincourt et de Francine. Elle affirma chérir cette petite Félicie Gossart, la plus éveillée de l'école, où elle-même, le vendredi, faisait un cours de tenue et d'économie domestique. M™^ Dhamelincourt, tragique, jeta dès l'entrée dans la chambre tous les œillets de son corsage sur la courtepointe tricotée de l'enfant et effeuilla les pétales, disant : « Il faut des fleurs à la fleur, à la pauvre flQur maladive. »

L'usinière prit la main fiévreuse dans ses gants. Elle parla de la bonté de Dieu, et d'une visite possiblede l'abbé Hurlevent qui apporterait des images encore. Francine tout bonnement retira ses lunettes noires et se pencha sur la petite figure. Elle l'embrassa par de longues caresses de ses lèvres douces. La petite Gossart put sourire, et, dans les bras de la jeune fille, presque aussitôt s'arrangea, prête à jaser.

LA FORCE DC MAL i 09

La mère s'empressait pour offrir des chaises, con-* fuse et révoltée devant la richesse des robes, la comédie des paroles. Par compassion pour elle, le docteur emmena les visiteuses.

Mais le désir d'être caressé par les lèvres douces de Francine le fit se rapprocher d'elle. Il repensa son rêve de descendance; race saine et instruite qui avertirait le monde du Bien. La santé joyeuse value à l'enfant par les prévenances de la jeune fille, il l'espéra pour lui-même.

En devisant sur la bonté, sur les moyens de la rendre efficace le plus largement, ils dépassèrent les maisons extrêmes de la cité de briques et les jardinets.

On tournait alors, pour rejoindre la grande route et revenir au château en longeant les usines. Ce mouvement sépara les groupes. M'^'^ Horbrandt et \[me Dhamelincourt prièrent M. Hurlevent d'envoyer un vicaire à Félicie Gossart. Le prêtre, sans répondre rien dé précis, gardait son sourire [seigneurial et dédaigneux.

Les sportsmen s'approchèrent de l'eau. Ils voulaient découvrir la loutre que Philippe prétendait attendre patiemment jusqu'à la réouverture de la chasse au marais.

Jean et Francine se trouvèrent à l'écart. Elle glissait très vite sur le gazon. Des nuages sertis d'un trait d'or couraient contre le crépuscule vert pâle. Les feuilles frissonnèrent. Des grenouilles sautèrent dans l'herbe, épaisse vers la rive. Francine poussa de petits cris, et glissa plus vite. Elle fut une créature imprécise, blanche, qui passait entre les bou-

110 LA FOliCE Di: MAL

leaux et les murmures joyeux de la rivière. A son auréole de paille, les ailes de colombe voletaient dans le soir. Et ceinte à la taille d'une ceinture de ruban , elle semblait mieux la Descendante aperçue dans le sommeil.

Saisi par l'émotion qui le prenait toujours devant une femme désirable et seule, il lutta contre l'envie de lui dire la tendresse de son rêve. La peur qu'elle réconduisît d'une phrase grave, en le jugeant ridicule ou importun, le rendit muet quelques instants.

Or, le paysage se fit complice. Les bouleaux rayaient d'argent les verdures jeunes et l'étendue de la prairie. Pareille à une bande d'étoile miroitante, la rivière bruissait doucement entre les herbes.

Un croissant de lune pille et la première étoile de la nuit se débarrassèrent des nuages. Il y eut un déploiement de silence sur les choses que bornait le parc avec ses cages à faisans et ses corbeilles de géraniums.

Le souvenir de la caresse posée sur la joue de la souffrante prêtait à Stival cette aise même ressentie au cours du songe consolant. Comme l'image du rêve, les lèvres de la jeune fille effaçaient les influences de la mort. La douceur d'être, pour la perpétuation infinie des lois obscures, s'imposait en l'une et l'autre apparence, irréelle, réelle.

Quelque chose se noua dans son cœur. Le mystère et le fait se lièrent. Il adora les harmonies inconnaissables, l'ensemble des Forces qui mènent, et ce que les peuples appelèrent Dieu...

Gela se vivifiait dans l'eurythmie d'un corps robuste. La jeune fille, sans doute peureuse à

LA FORCK Dr xMAL IH

cause du silence, glissait plus vite à travers le gazon. On entendit rire au loin. Jean se pressa pour la rejoindre. Une joie le fortifiait et l'encourageait à dire, mais il redouta sa maladresse qui offenserait. La première,telle parla, afin de détruire la g^ne de leur mutisme. Gaiement elle observait que, pour un médecin, il rompait avec la tradition solennelle du costume. Elle plaisanta la fleur de la boutonnière, et la coupe de la jaquette, le petit chapeau de feutre bas, la moustache arrogante.

u Justement, répondit-il, je ne crois pas qu'il faille terroriser les malades en se présentant déjà sous la livrée de funérailles. Nous dépassons le temps où la venue du docteur signalait aussi l'approche de la fin. Nous prétendons au contraire dresser la vie contre la mort, le bien contre le mal social, la floraison des germes sains contre les parasites destructeurs de l'organisme. Et la mort elle-même n'est-elle pas une résurrection des forces dépouillant une enveloppe affaiblie, rejetant des membres usés et dépourvus d'actian, pour se répandre encore dans les apparences, pour accroître l'énergie féconde de la terre,' et refaire de nouveaux printemps? Rien ne se perd dans la nature, rien ne meurt; et c'est mensonge qu'affirmer le néant ou la fin du plus minuscule des atomes. Et nous, les médecins, nous touchons partout cette vitalité merveilleuse de lame planétaire, nous marchons éblouis par la multitude des floraisons, des amours, des renaissances. Pourquoi voulez-vous qu'apportant l'idée de la vie, nous gardions extérieurement les signes de la mort? »

Elle l'écouta de tout son visage blond, de son

il2 LA FORCE l)i: MAL

sourire altéré, de ses yeux lumineux. Puis elle se moqua, par contenance. A la gêne des gestes et de la joie, il comprit qu'elle pensait intérieurement d'autre façon. Elle simula de [l'aisance, elle affecta des plaisanteries et se trahit parfaitement à l'observateur. Il l'avait émue de son émotion.

Tout à coup elle s'évada de[son influence en courant presque vers les voix qu'on entendait plus proches. Du désir enivra l'esprit de Jean. Il la poursuivit de ses paroles.

Elle eut une mine si étonnée de concevoir son propre trouble, et de trop rire. Elle s'interrompait net au milieu d'une gaieté pour rougir, parce que, sans doute, elle imaginait l'énigme défendue, l'affection d'un homme.

Ensuite elle ne voulut pas, en fuyant ou en paraissant morose, laisser croire à sa pensée. Elle s'arrêta.

Il assistait, heureux, aux contradictions de la petite âme surprise. Il la comprit qui se réfugiait au fond de soi, qui se voulait reprendre, qui le regardait fixement afin de découvrir le signe de cette force nouvelle émanée de lui et capable de soumettre l'orgueil d'une fille pure.

Alors il lui conta le rêve spirile, celte descendance entrevue après les tombeaux, et qui leur ressemblait.

« Vrai?... » cria-t-elle d'abord naïvement.

Mais, aussitôt elle comprit la déclaration amoureuse, devint pourpre, et puis le sang glissa de sa face, la laissant très pâle. Elle murmura : « Voici les autres! » et marcha, le regard fixe, vers le groupe des gens qui riaient.

LA FOIUU-: D[; MAL H3

Ils virent le grand corps de Philippe étendu contre le gazon entre tous. D'un biberon, pris h la bonne, M™*' Ilorbrandt pressait le caoutchouc. Goutte blanche à goutte blanche, la liqueur coulait de ses doigts bis, pleins de bagues, dans la bouche ouverte du gentleman. Les sept petites filles trépignaient, étranglaient à rire dans leurs sarraux roses. Les messieurs se confiaient à l'oreille des drôleries. Aux yeux de M™'^ Horbrandt, une malice persistait à luire, plutôt inconvenante, tandis que, folle de bonheur M™" Dhamelincourt se démenait en joie : « Ah! quels enfants! »

Francine dut remarquer cependant que la lippe du notaire circulait plus vite par le travers de la figure flasque, et que M. de Corbehem resté grave emmenait M. Horbrandt blême d'une rage certaine. Craintive devant ces rires ou ces colères nés d'une farce plutôt sotte, la jeune fille réfugia sa figure pudique sur les joues d'une enfant qu'elle embrassa. Bien qu'entre les baisers elle s'inquiétât de lui avec un œil triste, Stival se jugea définitivement évincé.

De longs jours il porta mal cet échec. L'idée du désastre l'obséda. Il se raisonnait pourtant. Jamais Tenvie d'épouser M"*' Dhamelincourt ne l'avait acquis. Les ennuis pécuniaires auxquels une pareille union l'eût voué, la conduite excentrique des frères écartaient son adhésion au rêve. Plutôt avait-il souhaité qu'elle l'aimât, non passionnément, mais selon une tendresse discrète et tutélaire. En somme tout se résumait à une induction sur la télépathie. Il avait voulu savoir si la volonté de la jeune fille

avait agi par influence hypnotique en s'imposant aux illusions du sommeil. Il n'en était rien.

L'arrivée de Grand-Serre pour une consultation que sollicitait le notaire empêcha Stival de s'éterniser sur la déconvenue.

L'ami s'extasia. La petite maison, le cheval bai, les boiseries grises du salon, les gaietés de Margot, adulatrice amoureuse de son maître, tout Tenchanta.

Autour de M. Desraismes, ils se rencontrèrent, quatre médecins. L'ancien collègue de LafiUaume, un homme muel, noir, à chapeau mécanique, ne montra nulle affabilité. L'autre, rival de Jean, petit monsieur barbu, agité, au contraire, traitait les Parisiens en camarades. Dans le salon où ils s'enfermèrent, il parla tout de suite à Grand-Serre de Bullier, du café de la Source et de tous les endroits joyeux du quartier Latin. Le taciturne déclara le malade incurable. Depuis longtemps il le soignait. Le notaire « avait fait » du diabète, de la néphrite, de la goutte. L'abus des plaisirs, durant ses nombreux voyages hors de Saint-Vast, l'usait.

Grand-Serre parla des méthodes nouvelles. Il ne désespérait pas. Le siècle est une époque d'application. On ne découvre peut-ôtre rien. Presque toutes les théories importantes doivent leur naissance à l'esprit du siècle précédent. Mais la pratique se perfectionne à merveille, sans cesse, par mille détails qui multiplient Tefficacilé des remèdes en les simplifiant. Les maladies nerveuses surtout gagnent chaque jour au progrès de l'électricité et de l'hydrothérapie, à l'emploi des injections sous-cutanées^

aux vertus admises du sérum artificiel, des phosphates... à la suspension réglée...

« Toute la mise en scène ! . . . quoi I interrompit le taciturne. Oui, oui... Je sais, avec la manière de Paris, nous revenons à la médecine de Molière, au chapeau pointu, à la robe noire, à la seringue; il est vrai qu'elle a diminué de volume et que vous la tirez d'un petit écrin en portefeuille... On justifie cette opinion de Pascal qu'il nous faut de l'appareil pour en imposer, parce que notre art est imaginaire.

— Avouez-le, renchérit le petit barbu, amusé de la stupéfaction de Grand-Serre, avouez-le, messieurs, nous réemprunterons à la vieille magie ses fourneaux et ses pratiques. Vous employez l'athanor sous le nom de lampe à alcool, et vous faites sortir le diable de la roue en verre d'une machine Ramsden, pour frapper l'esprit du client! C'est drôle... c'est drôle... et ça ne fait de mal à personne... Ahl ah! ah î »

11 se frottait les mains..

« Ça réussit d'ailleurs. M. Stival a conquis la. clientèle brillante de la ville; et, comme l'ancien sorcier, il attire les campagnards autour de ses filtres, de ses inhalateurs, de ses machfnes à miracles.

— On ne tâte même plus le pouls tout bonnement. On sort un jc^i tube d'argent oxydé dans lequel glisse une petite barre d'or, et tout cela est gradué, dis-je, à l'infini, comme si vraiment...

— Ah! ce sont des joujoux bien gentils!... »

Le taciturne et le petit barbu se riaient.

116 LA FOKCE Dl' MAL

« Ma foi, dit Grand-Serre, si ces Messieurs préfèrent la saignée et une purge... on peut essayer pour le cas qui nous occupe. »

Le soupçon de €elte hostilité n'avait pas jusqu'alors atteint sérieusement Stival. Bien que les visites du pharmacien se fussent espacées et que Tironie eût été grande dans ses propos bavards, le docteur se souciait peu de la chose, à cause du nombre croissant des visiteurs.

Tout à coup il se révélait une haine. Le taciturne haussait les épaules et le petit barbu élevait un geste d'indulgence méprisante pour le charlatanisme dont ils accusaient la thérapeutique nouvelle. Stival crut devoir mettre fin à la polémique.

« Ne nous égarons pas, messieurs. Nous voilà réunis pour concourir, en alliant nos moyens, à la guérison de M. Deraismes. Étudions, si vous le voulez bien, le cas, sans nous perdre dans les généralités un peu vagues et hors de cause.

— Soit », acquiesça le taciturne.

Et ils demandèrent la comparution du sujet.

Deraismes, après les saluts, donna des renseignements sur son hygiène, sur les prodromes anciens du mal. D'abord son bras gauche avait refusé d'agir, au lendemain des petites fêtes. Certains fourmillements, de l'épaule aux doigts, une lassitude spéciale du membre l'avaient ensuite inquiété. L'air grisait. Le sol semblait mollir sous son pfcs. Des sueurs soudaines poussaient aux tempes. La marche des passants ne l'étourdissait pas moins que les tours des chevaux de bois virant sur l'axe d'un manège forain.

Il s'y ajoutait une angoisse de s'évanouir. Enfin le tic s'installait, d'abord simple clignotement des paupières en correspondance avec les détentes nerveuses de la jambe et du bras gauches, bientôt tiraillement qui secouait toutes les poches de la face comme les ficelles menant les gestes scéniques du pantin.

Grand-Serre tira ses écrins. Il en sortit de minces instruments de nickel et d'aluminium, sortes de dynamomètres aptes à mesurer la force du nerf fou. Avec un marteau d'ivoire, il choquait les jambes sous le genou, et provoquait ainsi la détente subite du tibia.

Sardoniques et têtus, les deux médecins provinciaux se souriaient :

« Avant tout, interrompit le petit barbu, peut-être ne vous semblera-t-il pas indifférent, messieurs, d'examiner la constitution générale. On m'a enseigné, dans ma jeunesse, à commencer par là. Nous saurions alors quel genre de médication il convient de suivre, et nous ne nous trouverions pas exposés à accabler de douches mortelles un tuberculeux ou un albuminurique, ni à susciter l'embolie par l'introduction de la morphine dans le sang, si nous avons affaire à un malade affligé de varices profondes ou de phlébite... Je ne sais pas si c'est là votre manière, messieurs, mais c'est ainsi que nos maîtres nous instruisirent.

— Très bien ! applaudit le taciturne qui se donna du ventre, en croisant les mains derrière sa redingote.

— Certes, répliqua StiA^al. Mais avant la médication il y a le diagnostic. Nous en étions, il me

semble, à celle première phase. Si M. Deraismcs veut bien se dévêtir, mainlenanl... nous allons poursuivre. »

Les savants se toisèrenl.

Rejetant son peignoir de grosse flanelle spongieuse, le notaire laissa glisser le pantalon, se dépouilla d'une chemise de foulard, et couché sur le divan, il parut une énorme grenouille obèse, renversée, étirée par les pattes, légèrement velue de gris.

L'un après l'autre, à la suite de politesses cérémonieuses, les médecins auscultèrent. Ils palpèrent, ils tapèrent à coups d'index sur le dos de leur autre main appliquée contre la poitrine du patient, et restèrent silencieux.

Des varices considérables se nouaient sous les genoux en amas bleuâtres. Quelques cheveux se dressèrent sur le crâne rosé par une congestion légère. Dans les fanons flasques du cou pelé, la <léglutition mourait des cartilages. Visiblement le notaire s'épouvanta de ce silence. Il rouvrit des yeux pleins d'eau. Ils l'engagèrent à se mettre droit.

Debout, M. Deraismes parut plus encore l'une de ces grenouilles que les naturalistes empailleurs installent sous verre, bourrées de sable, à la vitrine de leurs boutiques, pour étonner le passant par leurs postures humaines de duellistes ou de pécheurs à le ligne. Le batracien marcha. Toute la graisse oscilla sur les mollets.

Sans rien lui dire, qu'un « Rhabillez-vous, monsieur », ils le laissèrent, pour se réunir dans un salon voisin.

Sombre, tendue de velours ponceau et encom-

brée de bronzes vulgaires, juchés sur des colonnettes de peluche, la pièce donnait du froid. Le mouvement de la pendule en porphyre surmontée d'un taureau enlevant Europe parmi des Tritons de cuivre, montait dans l'espace de la glace. Les housses formaient une assemblée fantômale à cause de la rare lumière évadée de la rue par les interstices des persiennes demi-closes. Derrière le canapé, des lignes de poires attendaient pour subir la cuisson du four.

La solennité des choses aviva Tantipathie des provinciaux. L'admiration dont les imprégnait évidemment ce gros luxe les mit à l'aise pour discourir. Ayant assujetti son binocle, le petit barbu analysa les farces du notaire qui l'avaient mis dans cette détresse physiologique. D'une érudition toute fraîche certainement apprise pour la circonstance, il déploya ces avantages. La médecine grecque, égyptienne, ce que le Deutéronome aussi expliquait des maladies nerveuses, il les rappela copieusement. Le taciturue enroulait et déroulait un foulard autour de son poing. Il approuvait du menton. 11 lissait l'étoffe terne de son chapeau mécanique, commode pour Otre déposé, sans crainte de heurts, chez toutes sortes de gens où il lui fallait se rendre en qualité de médecin des morts.

L'orateur, à présent, démontrait l'hystérie des sorcières, et les horreurs de l'inquisition vitupérées, en passant, par des périodes maçonniques. Il étudia l'iiypnose, les allégations de la Faculté de Nancy et les objections soumises par celle de Montpellier. La conférence dura.

Très froids, Grand-Serre et Jean écoutèrent avec

politesse. Néanmoins, dès qu'il s'arrêta pour re-r prendre de la salive, Stival dit :

« Voici la question devenue lumineuse. Nous pourrions maintenant...

— Il ne faudrait pas croire, reprit le petit barbu, que les maladies de la force motrice cérébro-spinale datent du docteur Charcot. On fait grand bruit, pai* mode, de choses qui remontent au déluge.

— Et même avant, ajouta Grand-Serre, Depuis rheure où deux cellules nerveuses s^agglomérèrent, il semble présumable que des lésions les durent affaiblir.

— C'est ce que je disais », répliqua l'autre qui cessa môme de rire, avec ironie.

La discussion s'engagea sur le traitement à suivre. Tandis que Grand-Serre estimait l'état grave etcpnseillait un régime de sévère abstinence d'où seraient bannis les alcools, les excitants, et où l'horaire de la vie quotidienne serait sévèrement réglé, avec des temps de promenade, de sommeil, de repos et de travail, le taciturne croyait à une affection passagère que les douches anéantiraient.

« Mais les douches sur la tête augmentent les prédispositions à Tapoplexie sanguine. Or notre malade peut devenir un apoplectique, remarqua Stival. On ne saurait donc diriger les douches que sur l'épine dorsale, et elles auront ainsi une action insuffisante. »

Le petit barbu préconisait une expérience chirur* gicale : une résection qui libérerait le nerf. Il insis-» tait, voulant déjà prendre jour. On entamerait la face du notaire. On couperait ici et là. On ferait

LA FORCE DU MAL i21

telles ligatures. Il dessina le croquis des nerfs et marqua les lignes que suivrait le bistouri. Son crayon, rouge d'un bout, bleu de l'autre, allait sur le papier à lettre, bariolant la blancheur d'un lacis de traits confus et bicolores.

« Nous pourrions attendre encore avant d'en venir à cette extrémité, murmura Grand-Serre dont la physionomie signifiait Tahurissement.

— Alors?... » demanda le taciturne,. qui se planta les jambes écartées, et les bras croisés contre la poitrine.

.A son tour, Grand-Serre parla. Il savait des méthodes plus douces. L'alimentation transporte elle-même les meilleurs remèdes : les phosphates, l'azote, les éléments nutritifs des mets. Chaque plat, préparé selon une mesure prescrite, peut devenir un médicament parfait. Il cita les études de la thérapeutique moderne, les travaux de Maurice de Fleury sur les neurasthéniques, dont il appuya sa thèse en ce qui concernait M. Deraismes.

Par politesse, ni Stival ni lui ne voulurent proscrire entièrement les avis de leurs contradicteurs. Ils convinrent qu'on doucherait le notaire, à jets froids, le long de l'épine dorsale, jusque la naissance de la nuque; et ils en firent le premier article du traitement. On observerait aussi le tic facial pour localiser une opération possible. Stival introduisit les applications d'électricité, et Grand-Serre ses piqûres de cocaïne, dé sérum artificiel, son règlement d'alimentation. Comme en un traité de paix qui concède à chaque allié une portion du territoire conquis pour y installer son administration et ses

i2'l LA FORCK ni: MAL

pt^ages, les quatre docteurs acquirent ainsi une région corporelle du patient afin d y besognera leur goût. La rédaction de l'acte fut longue et la lecture ilernière solennelle. Le taciturne plia le factum, le mit sous enveloppe. A la sortie, ils se quittèrent, cordiaux.

Au mois de juin, Tarrivée à Paris, par un matin d'or s'étalant sur les rues bleuâtpes et les feuillages des avenues, ne donnait pas à Jean Stival le plaisir de son espoir. La foule terne et hâtive se bousculait au long des boutiques pleines de vêtements sombres amoncelés, d'étoffes à bas prix, d'objets pour petites gens à vies médiocres. Et cette sensation de tristes existences calculatrices le navra d'une angoisse réelle qui le surprit.

De la province, il quittait l'indolence facile, dépourvue de ce piètre luxe mis aux vitrines parisiennes. Cuivre doré des pendules, zinc bronzé, meubles de sapin rougis comme l'acajou, jaunis comme le pitchpin, miroirs encadrés de faux bois, bijoux creux, évidemment fourrés de plâtre, toilettes éclatantes dressées sur les mannequins de confection, heurtèrent son goût. Pour conquérir cette laide opulence, la hâté de la foule ruisselait, en visages verts, en costumes incolores, et portant aux

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yeux le problème du gain misérable. Chaudes et fades, émanaient les odeurs des gargotes.

Il souhaita la rapidité du fiacre l'emportant vers les magnificences plus vraies du centre, loin de la multitude poussée par le malheur dans les artères de la ville. De longtemps, il n'échappait à la peine value par le spectacle de la masse humaine hagarde et active, courant à des besognes, entre les hautes bâtisses commerciales, dès le seuil de la capitale où lattirait Tillusion des plaisirs admirables.

Il sentit rhomme plus seul pour se défendre et vaincre parmi cette ruée anonyme de gens. L'individu semblait y perdre son importance, devenir un entre le nombre. Après le séjour de province, où l'ôtre humain se caractérise et se différencie, l'anonymat de l'affluence le terrifiait comme la rumeur d'une mer nocturne étonne le voyageur qui n'a connu que la transparence des ruisseaux.

Vers l'Opéra, il reconquit son amour des magasins limpides, des femmes souples. La bonne humeur ou la dignité des visages le rassérénait; il craignit moins de se découvrir infime, devant les Parisiens oubheux. Aux promeneuses pimpantes, aux délicates fillettes des magasins qui trottent, plastiques et gracieuses, parées de légères étoffes bien drapées, il laissa s'attarder le regard. Plus agiles, les êtres s'efforçaient de paraître en beauté. Le souci de resplendir donnait à Paris toute sa lumière mystérieuse qui enchante dans les yeux des femmes et aux fenêtres des maisons.

Chez Vampardon, il saluait encore le royal arrangement des pièces sombres, sans guère de meubles,

mais tendues de hautes lices représentant les épisodes de VEnéldey et tissées jadis pour Diane de Poitiers.

Sur le fond écarlate du premier tapis, recouvrant le plancher, des pièces de laines orientales, turques, persiques, s'allongeaient en dessins ambigus et tels que les yeux fermés, éblouis de soleil, en voient dans le tissu des paupières pressées par les doigts. Vampardon collectionnait les lapis. Il en possédait d'étranges et de somptueux, s'arrondissant aux courbures des divans, tombant entre les chambranles, mettant les fleurs magiques de leurs arabesques à tous les panneaux. Ils étaient portières, rideaux et carpettes. Ils dissimulaient des tables énormes dont les pieds grifius et d'or se crispent sur des boules.

Il semblait que l'on marchât à travers ces pays du cauchemar recelant vers leurs profondeurs le but nécessaire et toujours disparu. Des albums, contenant les meilleures eaux-fortes, lithographies et photographies^des chefs-d'œuvre de tous les musées, attirèrent l'attention du visiteur. A les feuilleter, il se rappela maintes séances de ses débuts, lors des attentes religieuses chez le maître. Avec quel soin il ouvrait les fermoirs de fer, et caressait le par-' chemin candide des reliures!

Vampardon entrait tout à coup, tenant une baguette d'ébène que terminait [^une petite main d'ivoire.

« Bonjour, Benjamin! Quelle mine! Tu deviens poularde, mon enfant...

— Maïs vous-même, maître?

— Oh! moi, je suis obligé de sonner mon domestique pour qu'il me retourne dans mon lit, au milieu du sommeil. Je ne peux plus faire rouler moi-même le tonneau que je suis. Voici que j'ai des bras trop courts à présent pour me gratter. J'emploie ce sceptre. »

Et il se plongea la petite main d'ivoire derrière la nuque, dans la cravate blanche à six tours, puis se gratta le dos avec le rire comique de sa face napoléonienne encadrée de soyeuses boucles blanches.

« Alors celui de la police t'appelle et te protège. Tu patauges dans le chemin de la Légion d'honneur... toi. D'ailleurs il était assis, ton rapport sur l'insalubrité des eaux de l'Artois. Ca se tenait. A la bonne heure! Tu vas donc connaître Monnsieure Noisard, la plus influente crapule de notre illustre corps médical. On va te présenter au miniss... Tu vas forcer le conseil général à construire des caniveau^, à creuser des puits, à édifier des lavoirs. Tu seras député, Stival... Prends garde à Mazas, mon gros! T'es déjà rudement chic. Tu as une jaquette de canaille à la mode et un chapeau luisant de flibustier. Ça ne fait rien. J'ai commandé qu'on ouvre mon dernier baril de caviar en ton honneur, et j'ai été accoucher une demoiselle de bonne famille, ce matin, et je lui ai coupé le fil de l'enfant à la galope, pour que nous déjeunions en paix. Viens par ici. »

Il précéda son invité en se faisant des révérences devant les glaces, les pans de sa vaste redingote aux doigts.

« Alors, toi aussi, reprit-ïl, tu admets le socia-

lisme. Tu as peur que le bétail ouvrier attrape le choléra ou le typhus. Tu écris des rapports et des communications au conseil d'hygiène! Qu'est-ce que (^a fait, gros malin, puisqu'il y en a plus qu'il n'en faut, des prolétaires? Ça représente-t-il une valeur marchande, un homme sans le sou? Dis un peu, philosophe! Qui veux-tu que ça embête, si ça crève?

— Maître, il faut favoriser la vie.

— Et toi, tu la favorises, la vie? Fais-moi un peu des enfants. A ton âge, je possédais un fils, même qu'il est devenu artilleur... Parfaitement... Capitaine au 4" régiment, en garnison à... Ma foi, je ne sais plus! Tu demanderas cela à mon secrétaire qui lui envoie de l'argent. C'est un gaillard qui me dégoûte.

— Pourquoi donc?

— Je n'aime pas les gens capables de penser qui enseignent aux autres l'art du meurtre. Pour moi, vois-tu, le soldat ne se distingue pas du bourreau. Or, comme ma géniture a voulu être militaire... nos rapports se bornent à mes envois d'argent; et puis bonsoir. Tiens, goûte-moi de ce Johannisberg, Benjamin!... C'est encore une qu'il ne boira pas sur mon cercueil, le militaire! Ah! non. Déguste ça, dévotement... Prête tes muqueuses au velours et au bouquet. Bon! voilà les truites... »

La faconde du vieillard ne cessa point durant la succulence du repas servi dans des faïences simples, des cristaux unis sur du linge russe à larges bandes rouges. Bientôt il abandonna les appréciations mihtantes à l'égard des contemporains pour les théories médicales en actualité. Stival le consulta. Vam-

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pardon, subitement, le traitait en égal et s'éba^ hissait devant la force des objections que le jeune docteur savait lui soumettre.

« Ça, c'est fort!!! Toi, tu n'es pas une bêteî... »

Et il regardait avec un profil de coin, d'un œil astucieux. Stival se glorifiait alors de l'avoir surpris par son raisonnement. Concevoir les microbes, les amibes, les minuscules peuples vivant sur l'homme comme l'homme lui-même, avec des mobiles sociaux, des instincts de hordes, des besoins de lutte, de paix et de guerre, et les étudier en tant que nations rivales, en lutte pour produire la sélection naturelle entre leurs vigueurs, la mort ou la vie de l'organe sur lequel elles progressent...

Il en est qui opèrent ainsi qu'un camp de bûcherons à la lisière d'une forêt, et qui privent de sa chevelure le crâne où ils colonisent.

D'autres, industriels actifs, creusent des mines, ouvrent des galeries et des antres, vont quérir au fond de la masse viscérale les choses précieuses, et imperceptibles nécessaires à leur sort. Ils labourent les surfaces, envahissent les canaux du sang pour les obligations de leurs transports, de leurs commerces, jusqu'à ce que le sol organique épuisé s'effrite, s'effondre sous leur multitude puissante qui périt d'ailleurs dans le cataclysme suscité par leur civilisation.

Stival parlait aussi de l'acarus LafiUaume, né dans l'écorce des graines d'œillette, et qui s'introduit sous l'épiderme des ouvriers manipulant les gâteaux sortis des formes du pressoir, après la coulée de l'huile. C'est un être agricole, creusant

LA FORCE BfU MAL i2^

<ies sillons rougeâires où germent bientôt de singulières choses, moins vivantes ou mobiles que la bête elle-même, végétaux sans doute et qu'elle dévore. Les envahisseurs bientôt pullulent sur les sillons rougeâlres, se multiplient, débordent en suppuration irritante. L'homme s'exaspère de la démangeaison. Les mains perdent Tépiderme. La culture des infiniment petits gagne le poignet, le bras. Des accès de fièvre saisissent le patient qui s'affole. Si la médication n'intervenait, une grave maladie de peau commencerait à détruire l'ouvrier incapable de travail, et poussé peut-être, par la famine des siens, à la révolte, à la fureur des revendications sociales, au bouleversement de l'État, au grand corps, qui périrait, par répercussion de ce rythme obscur. « La vie se fait de tant de morts !

— Qui nierait avec certitude, reprenait Vamj>ardon, l'hypothèse nous in\itant à concevoir les astres comme des globules et des globulins, en suspension dans le sérum de l'éther, goutte de sang immense pour la veine d'un géant inconnaissable? Et lui-même serait un microbe infime sur une misérable planète moins importante que la nôtre par rapport à d'autres illimitations d'espace et de forme indiscernables pour notre imagination minuscule.

— Cela se rapproche de la théodicée hindoue; c'est encore une idée de Dieu propre à bien des religions que la science condamna et vers où elle nous ramène.

— Du grossier anthropomorphisme !

— De la magie vulgaire; et la parole même du sabbat : « L'homme est semblable à Dieu ».

— « Dieu créa Thomme à son image », a dit rÉcriture.

— Les religions résument toutes les sciences.

— Et la sience justifie les religions. »

Le crépuscule se mit à rosir les fenêtres.

Dans les vitres, les arbres du parc Monceau rougirent et se foncèrent. Les dorures des grilles étincelèrent plus fort, et la corne du tramway étendit sur Tair sa clameur.

Pour se changer, Jean rentra chez de Grand-Serre^ où il était descendu. Ce fut avec une attention et des impatiences qu'il soigna Taplatissement de sa coiffure le long du crâne, et le brossage des mèches un peu ondulées sises au-dessus des oreilles. Sa chemise souple à gros plis libres, il la passa doucement, et l'attacha de mains légères. Puis, sous sa face d'ivoire net, aux traits s'accentuant, il boulonna le cylindre d'un haut col droit, bleui par des reflets de porcelaine. Le gilet blanc, boutonné bas, étreignit la taille en laissant néanmoins bouffer les plis de la chemise. Et il arrangea la chose ainsi, dans l'amusant espoir de prêter l'illusion qu'offre, devant une poitrine de jeune femme, le gonflement bas d'une soie lâche, où la chair semble saillir en pesant.

Dans l'étui noir du frac, il se vit enfin tel que ces dieux termes dont le buste se dégage, vivant, de la gaine de pierre. Ivoire pour la tête, albâtre pour la poitrine, et marbre noir pour le reste, il se parut, sous le gaz du cabinet de toilette, une chose soigneusement reconstituée et bien polie qui, dans une dizaine de siècles, paraderait, matière luisante, à la vitrine d'une collection nationale.

Grand-Serre et lui se rirept en se félicitant. Très jeunes, ils tournèrent entre les glaces qu'enca-» ciraient les tentures d'Andrinople et de toiles peintes, puis s'en furent afin de dîner au cercle.

Là, en compagnie de boissons américaines et de gens discutant l'avis des journaux, ils attendirent riieure convenable pour paraître au raout que donnait le directeur de l'Hygiène Publique. Ils y rencontreraient Noisard à qui les présenterait Héribert.

Stival ne rassasiait point son désir de Paris, du Paris vrai, celui des boulevards, de la rue Royale, celui qu'éclairent les perles Popp pendues à leurs mâts de fonte et les kiosques des journaux, lanternes aux images joyeuses surgissant entre les feuillages des platanes. Du balcon, il aima la base de lumière que les magasins et les tavernes font aux maisons; et le courant d'humanité qui glisse, somptueux, aimable, par les sentes des trottoirs vers des feux plus brillants arrangés en exergues selon des lettres de gaz qui flamblent pour prescrire à tous l'ordre de jouir et de rire.

Cependant il se dérobait aux invitations de ,ceux qui le voulaient voir dans les lieux où paradent les courtisanes parmi les sons d'orchestres. Le défilé des belles filles ne lui agréait que durant très peu de temps. Il se lassait de leur vue, comme on se lasse de la contemplation qui vous arrêta devant l'art d'un tableau, d'une statue. Le troupeau fardé vide d'intelligence, sinon d'esprit, le mettait en malaise, par la contradiction de la splendeur à la sottise. Il ne concevait pas leur vie. Elles lui semblaient des mortes admirables. Pour un instant de vice, il les

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eût souhaitées, si sa paresse n'eût réprouvé les petits ennuis de l'aventure et de la dépense. Il ne cédait pointa leurs sollicitations. Mais, parti du lieu où les beautés s'étalent, il gardait une rancœur nerveuse de n'avoir pas suivi l'instinct. Jusqu'au lendemain, la fièvre l'agitait. Les malheurs de l'existence grossissaient en valeur. Il pensait au suicide pour un chapeau abîmé par la toiture du fiacre, une visite à rendre, le rendez- vous du dentiste.

« Je suis trop lâche pour ça », se murmurait-il sincère.

A mesure que se rapprochait l'heure de la présentation, Jean s'indignait contre le devoir de s'avilir devant un homme aussi taré que Noisard, ce saltimbanque de la science. Il redoutait un mot malheureux sorti de sa bouche, ou encore que sa timidité et son mutisme naturels ne fussent imputés à une faiblesse d'intelligence. Il lui répugna de serrer la main de celui que ses maîtres, Vampardon, Iléribert, méprisaient, pour le seryilisme de son savoir mis aux gages des nécessités gouvernementales dans les procès importants. Néanmoins Héribert, et Vampardon lui-même, et Grand-Serre, et tous, bien qu'ils se dérobassent le plus possible aux rencontres, ne se départissaient point à son égard d'une politesse de salon. Il eût pu briser les plus fortes situations. Malgré la tromperie de ses expertises appropriées aux désirs des magistrats contre toute vérité scientifique, on lui avait une réelle gratitude, parce qu'il n'usait pas, en somme, de ce terrible pouvoir, même envers ses ennemis certains.

L'exemple de celle aménité générale n'encoura-

geait pas Stival. Il maudit sa trop petite aisance lobligeant à se créer une situation. Mais la sagesse ne lui conseillait-elle pas de restreindre ses dépenses de tailleur, de vendre son cheval à deux fins, de ne plus accepter de repas en ville qu'il lui fallait en définitive solder par des fleurs, des cadeaux coûteux, des omissions d'honoraires agréables aux inviteurs? Si vraiment il chérissait la joie de découvrir des certitudes et de rester digne pour sa conscience, quel besoin de rechercher l'appui de Noisard avec la visée d'obtenir la Légion d'honneur, au bout d'une filière de démarches mêlées à des publications adroites? Au fond, il était comme tous, désireux de beaux habits élégants, de parade, de confort. Les insultes amicales de Vampardon se justifiaient; et il sourit des grands airs qu'il se donnait pour éblouir sa conscience. La douceur de vivre bien l'emportait sur les autres nécessités de l'esprit. Il se résignait à s'avilir.

Noisard déplut moins d'ailleurs que ses scrupules ne le redoutaient. Rasé complètement à la mode américaine, chevelu de poivre et sel, les yeux rieurs crispés de rides sympathiques, le frac parfait, l'allure franche, il accueillit le jeune homme avec de grands éloges. Le directeur de l'Hygiène Publique renchérit, lui, plus majestueux, obèse.

Stival garda sa froideur. Les salons étaient curieux sous leurs petits abat-jour de soie rose. Les ampoules électriques s'irradiaient en lueurs de fleurs fraîches, le long des glaces aux cadres de bois travaillé selon le goût du dix-huitième siècle. Odorantes et souples, les dames se congratulaient aux accoudoirs des

fauteuils byzantins dont le velours pourpre brodé d'argent contenait leurs robes de teintes changeantes, orange et vert d'eau, noires et brunes, rouges et jaunes. Les plantes exotiques se dardaient en glaives aigus ou s'inclinaient en palmes légères. Les portières de cuir blanc tombaient sur des apparitions de jeunes filles gamines, en gazes bouffantes.

Noisard entraîna StiyaJ vers le recoin défendu par la longueur du piano à queue, et lui dit :

« On m'assure qu'il vous serait agréable d'obtenir une mission officielle pour peser sur les décision^ du conseil général en ce qui concerne la distribution des eaux, le curage des puits et la réfornie de la voirie. Je prierai M. le ministre de l'intérieur de vouloir bien avertir en tout cas la préfecture. Quant à la commission sanitaire que réclame votre étude pour obvier aux importations du choléra asiatique par les sacs de grains, j'en fais mon affaire. Vous la présiderez avec le préfet. On construira les étuves. Il n'y a pas de raison pour que vous ne soyez pas à la tête de tout ce gervice. Il faut faire accomplir les i^hoses par ceux qui les ont conçues... Je désire tout particulièrement vous être agréable. Bien que M> Vampardon et moi diff*érions de sentiment sur plusieurs points de notre art, j'apprécie trop la valeur de son génie pour ne point reconnaître qu'en suivant ses amis on sert les intérêts de la science à coup sûr.

u En retour, je vous prierai de correspondre directement avec moi. De temps à autre, je vous enverrai des questionnaires. Vous me ferez plaisir en y répon-

danl avec détails. On se plaint beaucoup des infirmières laïques dans les hôpitaux. C'est un personnel capricieux et difficile à conduire. Je vaudrais que là-bas vous preniez à cœur la tâche de concilier sur ce point les traditions républicaines et les intérêts de la thérapeutique. A l'Assistance, nous serions ravis d'un résultat dans ce pays où les bonapartistes tiennent encore l'influence et mènent la campagne en faveur des religieuses. D'ailleurs vous restez libre. Vous jugez selon votre sentiment. Cela est entendu... »

II ricana pour faire aisément comprendre la portée de cette dernière phrase, simple précautioiï oratoire. Ensuite les commissures de la bouche s'abaissèrent, en une moue de mépris railleur. Et cela s'adressait à sa parole, à lui-même, à celui qui l'écoutait, complice de tout, déjà. Stival comprit cette égalité devant l'œuvre. Il riposta d'un autre sourire. Son cœur aussi se dégoûtait de soi. Quelques minutes les deux hommes respectèrent un silence triste, en se regardant. Des yeux, ils se confiaient leurs âmes sans doute pareilles pour admirer leurs vœux anciens de droiture et de dévotion au Vrai seul. Le besoin de vivre heureusement trahit les consciences. Ils se plaignaient, faibles et humains.

Noisard devint presque sympathique. Bientôt il se leva, disant :

« Vous ne comptez pas vous éterniser en province?... A un homme de votre valeur, les ressources de Paris sont indispensables pour les observations des cas endémiques vers lesquels vous porte une prédilection certaine. Il y a beaucoup à faire de ce côté-là.

u Une mission en Asie, aux Indes, vous sera indispensable plus lard. 11 faut connaître le foyer du mal, étudier sur le lieu d'origine les éléments, la composition des germes. On vous obtiendra cette mission dans un an ou deux. Vous nous reviendrez. Les puissances européennes enverront alors de nouveaux délégués au conseil sanitaire d'Alexandrie. On tient à barrer la route, malgré l'Angleterre, au choléra qui nous arrive par la mer Rouge. Quelle grosse question pour des savants actifs, jeunes, un peu diplomates!. . »

11 sourit, et ses lèvres encore s'abaissèrent pour une moue de mépris railleur. Tournant sur les pointes, il arrêta un Monsieur qui passait, remarquable par une petitesse excessive, un ample crâne nu très blanc où s'embranchaient des veines visibles, un binocle, des mains de fille, un air grave dans une barbe qui affinait en pinceau de soie noire le visage aplati sur l'arête d'un nez important, flaireur :

« M. le docleurBérosne, mon secrétaire... M. Stival, l'auteur de la thèse sur les multiplications bactériologiques. »

Le nouveau venu laissa choir une phrase aimable de ses lèvres boudeuses. M'"*' Héribert les interrompit. Albâtre et or dans une robe de perles rousses et de jais blanc, elle chassait les paroles graves d'un geste de son éventail en plumes. Héribert suivait.

Sous l'aisance que donne le frac au corps vigoureux, TArverne paraissait plus grand, plus fort. Il plaisanta crûment Noisard à propos de l'opération réalisée par la vente du sérum antirabique. Un décret rpinistcriel paru dans Y Officiel du matin enjoignait

LA FOllCE DU MAL 137

aux maires élus par les chefs-lieux de canton l'achat de la drogue que fabriquait un chimiste, beau-frère.

« A ce que j'ai vu dans les feuilles, votre famille prospère, maître! dit le chirurgien. Je vous en félicite.

— C'est une combinaison ! répondit Noisard avec son rire méprisant et satisfait. J'ai rendu des services suffisamment exceptionnels pour obtenir des douceurs. »

Naguère il avait ménagé la fuite d'un ancien ministre de la justice pris par des particuliers criards en flagrant délit de vol, et poursuivi sur leur plainte pour ne pas avoir obéi à la loi sur la constitution des sociétés financières ; car le banquiste en avait fondé plusieurs ruineuses pour quelque dix mille naïfs. Mais ayant gardé, depuis son passage aux charges publiques, maintes copies de dossiers, concernant des instructions entreprises contre les leaders des partis républicains, et terminées par des non-lieu de complaisance, le dignitaire avait exigé qu'on le relâchât. Sinon un ami sûr, détenteur des pièces, les eût livrées aux journaux de l'opposition. Noisard avait déclaré le prévenu intransportable, capable de périr d'une heure à l'autre pour cause d'embolie imminente. De diagnostic en diagnostic, il avait lassé l'attention" curieuse du public d'abord outré. Le mariage du cousin du tsar et la description des fêtes russes avaient alors détourné l'esprit mobile de la France. Ayant pris la clef des champs, en sourdine, le dignitaire laissait l'instruction, lentement, suivre son cours. Noisard avait sauvé l'honneur du Pouvoir.

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Avec une méchanceté rieuse, Héribert vanta celle diplomatie, sans se soucier des regards furieux que le docteur Bérosne dardait sous son front blanc, où s'embranchaient les veines. Les allusions se suivirent. Celui de la médecine légale ripostait de bonne humeur, et mettait à nu son trafic, avec la supériorité d'un que l'opinion des hommes n'affecte pas, et qui ne la désire point favorable.

« C'est comme Stival, reprit Héribert; voilà un jeune homme à qui je donne une clientèle en province. Je le recommande à mes ouailles. Il a un cheval de selle, maintenant. Eh bien! maître, savezvous comment il me récompense? Au lieu de soigner la maladie, il soigne les malades. Je lui avais confié un rétrécissement intestinal numéro 1, une adénile tuberculeuse admirablement réfractaire. Bon an, mal an, l'un et l'autre me valent quelques pincées de louis. Cet été, voilà mes gens guéris. Ils ne viennent plus à Paris pour l'opéralion. Quel docteur! Il a sauvé le frère, un gaillard fichu, et je parie qu'à présent il fait la cour à la sœur... Les voilà, les jeunes médecins d'aujourd'hui. Ah, les voilà bien! »

La plaisanterie était flatteuse pour Stival et elle attaquait encore Noisard qui connaissait les promptes cures d'Héribert, enlevant, comme on disait, « le mal avec le couteau ! »

« Vous voyez souvent M}^^ Dhamelincourt? demanda M""® Héribert. Oui? Je l'aime beaucoup. Quelle charmante fille ! »

Stival se sentit frémir; et ce l'étonna. Il ne pensa point dissimuler. Même, parce que ce malaise lui dénonçait son état intérieur bien soupçonnable

LA FORCE r3U MAL 139

depuis des temps, il vanta Francine, dans l'espoir que les Héribert arrangeraient les choses au gré de son émoi soudain.

L'Arverne le regarda malicieusement. M™° Héribert renchérit sur les éloges, et, sans transition, avoua ne point comprendre que le jeune docteur vécût seul dans une grande maison de province. Ne se marierait-il pas, volontiers?

Vraiment une joie imprévue, très grande, exalta Stival. Il n'hésita plus à dire ce rêve où la Descendante était apparue, fille certaine de M"** Dhamelincourt.

« Ah!... ah!... » fît Héribert.

Et, dressant le buste hors du fauteuil, il appela Vampardon, alors entouré de jeunes filles qu'il faisait rire :

« Le microbe du bien se multiplie dans le bouillon de culture !»

Le vieillard surgit du parterre de beautés, des robes claires, des jeux d'éventail, quitta tout.

« Alors? »

Lourdement il se hâtait par l'étendue uniformément rouge du tapis; il contourna le tonneau de porcelaine chinoise renfermant la terre d'un palmier et se posta devant Stival, une main dans le gilet blanc, l'autre derrière le dos, selon l'allure de Napoléon contemplant la mer, à Sainte-Hélène.

« Tu sais qu'elle est pauvre. Benjamin, la demoiselle...

— Je ne l'aurais pas épousée, si je fusse resté misérable moi-même. Mes ennuis lui eussent rendu la vie morose, et la responsabilité de pourvoir à la

vie des enfants m'eût dissuadé davantage. Je ne voulais pas sacrifier l'existence d'êtres irresponsables à l'égoïsme de mon sentiment satisfait. Aujourd'hui, j« possède une aisance.

— Alors ils te paient, tes morts?

— Les jours de marché, j'ai trente ou quarante consultations.

— A deux francs.

— Quatre-vingts francs! et mes visites de la semaine, à trois francs, doublent la somme. Ajoutez les accouchements et les opérations, je gagne huit cents à mille francs par mois.

— Ça te suffit?

— Puisque j'ai cheval et voiture... Seulement...

— Quoi?

— M'^® Dhamelincourt ne marque, à mon égard, aucune inclination autre que la camaraderie. Mes avances la trouvèrent froide, plutôt. »

Vampardon se tourna vers Héribert, et étendit les mains pour constater l'évidence.

« Vous le disais-je, Héribert? Les éléments en présence pouvaient ne pas avoir de qualités propres à leur combinaison, ou l'un du moins en manquer! Voilà l'expérience qui avorte. Le microbe du bien n'a pas trouvé sa pâture. Videz la cornue, mon cher.

— Elle vous aimera, monsieur Stival », prétendit brusquement M""^ Héribert, qui avait réfléchi derrière les plumes étendues de son éventail.

Noisard et Bérosne revinrent avec Grand-Serre et la conversation se noya dans des sophismes spirituels poiir analyser les incidents de la politique.

En sveltes colonnes blanches, les bouleaux surgis des herbes rayaient par séries les verdures massives des sapins et les ors bruns des jeunes chênes que l'automne venait de flétrir.

Une odeur humide de gommes assainit la respiration de Stival. Sa jument foulait le sable de la route encore vide, et qui s'effilait, blonde, entre les rousseurs de la forêt. En tournoyant, des oiseaux de proie agitèrent les hautes branches. Un geai poussa des cris atroces. La voix du vent se fit plus sifflante à travers les ramures nues. Le pas de la monture s'assourdit dans l'épaisseur de la poussière, malgré l'allure accorte de la bête. Au faîte des arbres glissaient des étendues nuageuses, grises et blanchâtres.

Pour la Saint-Hubert, Jean avait revêtu un habit rouge. 11 se jugeait tout à fait heureux de ce petit luxe qui le mettait au rang des veneurs. Ses bottes de cuir jaune et sa culotte de velours blanc ne l'enchantaient pas moins. Il avait un manche de fouet à corne de cerf. Le dandinement que le pas de la

bête imprimait à son corps, et le craquement des cuirs sous son poids, lui prêtaient l'illusion d'être un reître de la Ligue à la découverte dans les bois pour surprendre un parti de cavaliers. Puis il aima la sensation de percevoir la musculature de la jument qui prolongeait son corps, son geste, instrument de sa volonté maîtresse. Il piqua de l'éperon. Les jambes fines s'allongèrent en appliquant les satïots contre le sol qui sonna. Appuyant sur les étriers, il allégea la bête, la soutint de toutes les aides, et la conçut impatiente de courir vers des espaces. Il la retint, la remit au pas. Elle aurait une traite à fournir derrière le sanglier, et sans doute par des labours. Au pas, elle s'ébrouait en soufflant de ses naseaux souples. Déjà une chaleur émanait du poil. La robe isabelle toute lustrée frissonna pour chasser un insecte d'arrière-saison.

La forêt reprit l'attention du chasseur. Il eût voulu comme se répandre en elle, participer mieux à cette âme faite de silence humain, de bruits frôleurs, de la voix insinuante du vent. Rousse par les chênes, blanche par les bouleaux, verte par les sapins et les herbes, la futaie contenait des essors, des fuites mystérieuses se décelant derrière les buissons. Des pommes de pin semblèrent des ouvrages d'homme, taillés dans la matière, et jetés par hasard sur la poudre de la route, présages peut-être, talismans contre le voyageur, que laissent là des gnomes dont la malice guette au détour prochain de la sente.

Résumant les bonheurs de son année, Stival se félicita. Avant, il n'eût pas osé croire à la possibilité de ce luxe et de ces camaraderies riches, pour un

médecin de petite province. Au lieu de lui nuire, selon les prédictions du pharmacien, des collègues, ces élégances le servaient. La clientèle des châteaux les plus lointains devenait sienne. 11 soignait en outre les paysans et les pauvres, non les petits bourgeois qu'intimidait sa prestance. La préfecture, le sachant en grâce auprès de Noisard et du ministre, lui donnait les fonctionnaires malades. Les rustres Taimaient parce qu'il ordonnait peu de remèdes, épargnant ainsi leur bourse, et recommandant des prescriptions d'hygiène faciles, gratuites.

Rien ne le tentait plus que l'espoir de perpétuer cet état. Le retour à Paris ne le séduisait point. A cette heure, le coudoiement des ambitions et la nécessité de l'intrigue dramatisaient son souvenir de la capitale. Entre les Flamands, il ne pouvait encourir nul risque de rivalité militante. L'existence se consommerait, belle et pacifique, A quoi bon triompher de Noisard ou de Bérosne, abolir toute joie dans le travail comme Héribert et Vampardon, ou Irimer, avec son talent méconnu, à l'exemple de Grand-Serre, qui, trop scrupuleux pour flatter les maîtres, obséder le puissant et terrasser l'émule, restait médecin de quartier, sans parvenir à faire admettre l'importance ni de ses admirables travaux bactériologiques, ni de ses découvertes d'électrothérapie?

Vraiment, on vivait mieux en chevauchant parmi ces senteurs forestières. Un aboi se prolongeait. L'appel du corps enveloppa les airs. On entendit des galops, et le. grincement des roues qui écrasaient les cailloux de la route.

Derrière le rideau des arbres, un cavalier passa dont la monture projetait le terreau du sol mou. j

Stival reconnut la taille droite de Philippe Dhame- I

lincourt. Au galop, sa sœur suivit. Elle portait crâ- J

nement le tricorne de chasse, sur le gros chignon en torsade dure. Une jaquette rouge serrait la forte poitrine.

Malgré le calme de sa pensée, l'émotion fit blêmir le docteur. Sa respiration soulevait un poids. Et c'était une chose toute physique, sans que rien dans son idée correspondît d'abord à ce trouble. Après la moiteur, il repassa vite l'histoire du rêve, celle de la promenade où elle avait refusé qu'il l'aimât, et la promesse vague des Héribert. Il arrêta tout à fait son cheval. 11 exhala et reprit son souffle; et, pour se libérer de cette angoisse, il se rappelait les yeux malades, ainsi que la pénurie de la dot.

Ce fut elle qui s'avança dans l'allée et lui fit signe avec sa cravache pour qu'il se hâtât. Au rond-point, tout le monde se rassemblait : M™° Horbrandi, parfaite à cheval, car cette posture dissimulait l'exagération du ventre ; Horbrandt énorme et fort sur son gris-pommelé; et le maître d'équipage, Breusmer fils, qui s'agilaitau petit trot, de piqueur en piqueur pour multiplier les recommandations; et encore le fils Boildieu en vieille tunique verte pareille à celle de son père, lequel portait en outre un chapeau gris devenu roux, et des pantalons de nankin à souspied, sans bottes. Leurs chevaux mal tondus, blancs et de race arabe, leur venaient de cousins militaires qui les prêtaient aux grandes occasions.

Philippe Dhamelincourt appelait le landau oii sa

mère et le notaire Deraismes se prélassaient avec Tabbé Hurlevent, muni de son parapluie de pénitence. Il y avait encore le break des fous que menait Henri Desgardins, debout, en bottes à Técuyère, et le ventre ceint d'un cache-nez gris sous sa redingote volante. Corbehem pilotait une demi-douzaine de froids gentlemen habillés en toute correction d'habits écarlates, munis de sifflets d'argent, de cannes de cheval à pommes précieuses.

Mais on dégrafa les couples de chiens. Ils glissèrent, roux et blancs, dans la broussaille. « Aya... aya... les petits... aya... aya... aya... » crièrent les piqueurs encourageants. Les sonneurs de trompe partirent par des routes diverses... Des cantonniers allumèrent un feu... Les fous avaient apporté des fusils pour mettre bas la bête, et tirer du haut de leur voiture où ils s'exaspéraient en se disputant. On voulut leur retirer ces armes périlleuses entre leurs mains, sous le couvert. Ils refusaient. Corbehem déroba un hammerless et, solennel, leur dit : « Si vous tirez et que vous m'attrapiez, tâchez de me tuer sur le coup, car si vous me manquez, je ne vous manquerai pas. » Ils rirent en dansant. Le peintre braquait sa photosphère sur tous les groupes, avec la mine de les mettre en joue. On riait. Stival se tint écarté de Francine. Il craignait que, sachant, par M"" Héribert, ses intentions amoureuses, elle ne lui tînt rancune de cette insistance ; et il se maudissait, car, en somme, sa raison ne la désirait pas en mariage sérieusement. Mais aux heures de la promenade chez Horbrandt et de la conversation à Paris, il avait prévu la douceur de sentir contre soi

la bonté de l'enfant, et de se caresser à sa simple jeunesse.

Corbehem enlevait enfin les fusils des fous, dont le break partit subitement au galop de quatre postiers gris. Henri saluait les arbres de son chapeau de soie noire avec le geste d'un roi qui répond à Tacclamation d'une foule massée pour un retour de troupes victorieuses.

Mais un aboi partit au loin.

La plainte de la meute se leva vers le Nord. Le cor du piqueur avertit que Ton tenait la trace. Aussitôt la trompe rauque de Breusmer sonna sous bois un lancer haletant; et, comme on rassemblait les rênes, le sanglier déboula du taillis, traversa la route à deux cents mètres, brute noire et trottinante qui d'un bond devint invisible dans la rousseur des feuilles de chêne. Le galop de Breusmer retentissait. Les chiens hurlèrent, plus proches. Corbehem conseilla de gagner la lisière pour prendre la bête au débucher. Dans un emballement, le peloton des veneurs poussa vers l'orée du taillis.

Ce fut la plaine de novembre brune avec des bandes verdissantes. Des pans de forêts, plus loin, cernaient la vue. En haut, sur un chemin, le break et le landau passèrent. Corbehem emmena ses gentilshommes. Aucune indication du cor ne venait plus. Horbrandt s'excitait. Il rentra sous le couvert avec le vieux Boildieu. Dhamelincourt, sa sœur, le fils Boildieu et M™« Horbrandt restèrent indécis. Stival ne se souciait pas de rivaliser en équitation avec Corbehem et ses amis qui déjà sautaient un ruisseau, en courant sur une ligne parallèle à la

direction de la meule dénoncée par les abois revenus.

Tous quatre ils trottèrent pour garder en vue le peloton des audacieux. Parce que la sente battue se présentait, tout étroite, entre la broussaille déjeunes chênes et les sillons des champs, ils prirent la file indienne. Immédiatement Boildieu s'inclina vers la femme de l'industriel pour lui chuchoter des phrases tendres. Sa tête de lord, sa stature importante, sa face très blanche encadrée de favoris eussent été louables si d'autres vêtements eussent paré ses allures, élégantes après tout.

M"* Horbrandt de rire et de piquer sa monture pour fuir.

Ils s'évadèrent dans un galop, lui déjà rouge sous ses lunettes, et poussant de petits cris.

« Ils s'amusent, dit Francine. Il faut les poursuivre. »

Stival insinua que, s'ils couraient devant, ce n'était point pour demeurer avec elle ni avec lui.

« On nous laisse.

— Vous croyez, docteur?

— Il semble...

— Oh I je ne pense pas ! »

Afin de la contraindre à demeurer près de lui, maintenant que le sort les assemblait, il feignit une querelle avec son cheval, et occupa la largeur de la sente pour ce débat. Il voulait voir si elle tiendrait à ne pas rester près de lui et à rejoindre M"<* Horbrandt, quand même.

Il en fut ainsi. Elle le dépassa d'un élan du gros cheval bai. L'amazone diminua très vite le long de

la futaie. 11 ressentit pour son orgueil la cruauté d'une blessure voulue. Évidemment M™® Héribert avait écrit et Francine refusait.

« Quel sot je suis! pensa-t-il. Je ne l'aime pas de passion, et l'intérêt me commande de ne pas m'unir à son destin; cependant je m'attendris à l'espoir de consommer ma vie près de sa douceur ; et il me désole de la voir me fuir. Mon amour-propre saigne. Au fond, voilà le mot. 11 m'offense que, lui parlant chaque jour depuis une année presque, elle ne m'adore point. Car l'instinct ne me porte pas vers elle, mais seulement une idée de tableau de genre. Je l'aimerais brodant sous la lampe, sage et gentille, bonne à contempler... Et puis, flûte!... »

Les abois des chiens éclatèrent. La bête rembuchait après un saut hors du bois, et la meute s'engageait dans la voie fausse.

Il poussa le cheval vers le bruit. Sur la pente du terrain, les vingt-quatre chiens blancs et roux traînaient leurs oreilles en aboyant, le nez dans le sillon.

La chienne de tête s'aperçut la première de la faute et donna de la voix en levant Ja gueule. Sous bois, les cors des piqueurs appelèrent. Corbehem et les gentlemen, escadron écarlate, jaillirent d'un pli gazonné. Aussitôt, en sens inverse, parurent ^jme Horbrandt, le fils Boildieu et Francine. La meute regagnait le couvert.

Mais, comme ils s'assemblaient tous en plaisantant, le sanglier trotta devant eux, débuché cette fois. Il prit son parti crânement vers la route, qu'il traversa, solide et brun, les pieds rapides. Breusmer,

presque derrière lui, franchit les broussailles et emboucha le cor. Les piqueurs répondirent de tous les coins. Les chiens découplés firent concert. Abois et cors emplirent le creux du terrain, et la meute s'étendit comme un seul corps blanc sur la glèbe. Lee galops suivirent.

Un instant la môme ardeur, saisit les chasseurs et les montures. Stival se trouva dans le peloton. On suivait Breusmer dont les fortes cuisses étreignaient les flancs dé son hunter alezan déjà tout mousseux de ses courses. « Il va me le crever! » cria Horbrandt. L'industriel en effet prêtait les chevaux de son écurie, et la société de chasseurs se cotisait pour subvenir aux dépenses de fourrages, aux soins du vétérinaire, aux accidents et à la remonte. Ainsi, sans qu'il en coûtât trop, on s'amusait à l'instar des princes.

Stival s'habituait au galop de sa bête entraînée par l'ardeur des autres. Corbehem ayant sauté une haie, il dut suivre, rendit les rênes et serra les jambes. La jument s'enleva, et il se retrouva d'une secousse eu pleine selle sur sa monture emballée qui fendit le vent. Autour de lui, le bruit sourd des sabots défonçant le labour s'entendait uniquement. Les cavaliers rouges, en essaim, se hâtaient par l'étendue brune dont la limite joignait la course des nuages bas. Somme de points clairs, la meute, très loin, en avant, se hissait au long de la pente. Et le pleur des abois disait la détresse de ne point atteindre le sanglier que la voie toute fraîche dénonçait proche.

Un bien-aller sonna, les piqueurs se groupèrent et

disparurent par des chemins. Les obstacles se succédaient. A chaque, Stival croyait franchir le col de la jument, mais il retombait sur le cuir de la selle, toujours, charmé de la chance. Il finit par croire à son adresse, et, rassuré sur le sort de ses bonds, il goûta mieux la fraîcheur du vent.

Les meilleurs cavaliers, Dhamelincourt, Horbrandi et Corbehem, formaient un peloton déjà lointain. Il restait en arrière, avec M"*® Horbrandt et Francine. Pour ménager leurs montures prêtées, les Boildieu prirent au pas un chemin de traverse qui, sous le hallier, couperait la direction certaine de la chasse.

Les femmes et le docteur joignirent alors le sommet de la pente. Un pays autre se révéla sous les nuages, une étendue de prairie, où de blanches chaumières fumaient entre les haies. Des terrains jaunes se plissaient. La voix du cor et les abois partirent encore. Et, se courbant, les sons revinrent. Ils éclataient aux cimes des coteaux qui limitaient la gauche. Ils s'assourdirent dans les courbes invisibles, s'éplorèrent, lointains, éperdus, peut-être dans l'horizon gris du ciel. M™*^ Horbrandt dépitée s'arrêta.

« Voyons, docteur, il faut prendre une traverse. »

Le silence s'aplanit sur le pays découvert où paissaient de calmes bestiaux. Leurs pelages miroitaient vers le soleil que filtrèrent un instant les étendues disjointes de nuées.

Stival laissa souffler sa bête; les flancs des chevaux lançaient. Une odeur de cuir et d'étable les enveloppa. Francine parut encore mal à l'aise de leur isolement.

u II faut les rejoindre. »

Elle piqua sa bêle, qui galopa vers les coteaux.

Mais M"® Horbrandt avoua sa lassitude. Elle prétendit quitter la selle et se plaignit au docteur qui, descendu, la recevait, très lourde, dans ses bras. Tout de suite, elle parla mal de Philippe Dhamelincourt dont l'entrain la vexait. Et comme Francine, la voyant à terre, ramenait sa bête mousseuse, elle lui cria :

« Votre frère m'a constituée votre chaperon, mademoiselle. Ne quittez pas la vieille damel... Ne vous éloignez pas! »

Sous son rire, une amertume se trahissait. Stival la loua de sa jeunesse. La jeune fille, devant eux, arrangeait la crinière de son cheval, par contenance.

« Ça vous ennuie, tous les deux, de soigner la maman, hein î Vous aimeriez mieux courir. Promettez-moi d'être sages. Je vous laisse aller.

— Non, madame, répondit brusquement Francine. Nous ne vous laisserons pas. Je suis fatiguée un peu.

— Vrai ? »

Dans son amazone de petite étoffe bleue très courte, dans sa jaquette rouge défraîchie, datant de quelques années déjà, et malgré les boutonnières étirées sur les rondeurs accrues de la gorge, M"' Dhamelincourt tenta de nouveau le jeune homme. Il se donna une mine de détresse en l'examinant. La dame, qui suivait le manège, de rire alors ^ toute moqueuse.

« Quoi donc, Francine î... Vous songez à vos noces!

— Vous savez bien que je ne marierai pas... maintenant du moins... »

Elle dit cela d'une voix triste. Elle regardait les crins de son hunter avec trop d'attention, et mêlait les mèches rudes. Les deux autres chevaux sans cavaliers ne cessèrent pas de tondre l'herbe, pendant le silence qui dura, pour la gêne des trois personnes, toute une longue minute.

« Les jeunes gens ne veulent plus se marier, maintenant! soupira la dame.

— Ce n'est pas ça... Seulement, mes frères et ma mère ont besoin de moi. Tout péricliterait. Le docteur le sait bien. Il ne faudrait pas m'épouser seule, mais encore Philippe, et Albert, et maman... Ce sont des charges...

■ — Agréables... murmura sottement Stival.

— Oui, on dit ça... mais ensuite... Je ne voudrais pas engager quelqu'un dans toute notre vie compliquée... Il regretterait trop... et moi j'aurais trop peur qu'il regrette... et ce me désolerait; et, malgré tout, je serais moins heureuse qu'à présent, puisque j'aurais fait le malheur d'un autre.

— Vous ne pouvez que du bien... et du bonheur.

— Oui, oui... docteur. Vous êtes très gentil. M"® Héribert, dans sa dernière lettre, a dit que vous parliez de moi... élogieusement. Je vous remercie de grand cœur, monsieur Stival... C'est très beau à vous... de ne pas me détester. Mais je suis une pauvre petite fille... qui a bien des ennuis, allez... Alors je ne peux pas être pour mes amis... mes amis... comme... comme je voudrais... m)n, je ne puis pas... sans cela... »

La voix de l'enfant s'était altérée dans une émotion de sanglot retenu... Elle lissait, sans voir, la mousse sur le poil humide du cheval bai qui s'ébroua.

Le fin index ganté de blanc lissait la sueur, sans voir que cela noircissait sa main... Stival eût voulu pleurer franchement. Peut-être l'aimait-elle et ses raisons étaient-elles véritables. Il ne sut au juste. En somme, on le refusait.

L'instant fut pénible, Francine ne relevait pas la tête. Stival fouettait ses bottes fauves avec sa canne de fouet.

« Allons, dit M*"® Horbrandt pour tout effacer. Les chevaux vont se refroidir. En selle ! »

Un son de cor fila dans l'air. On les appelait. Ils partirent, et se distancèrent assez vite par scrupule de se gêner. Comme ils arrivaient à la crête de la colline de gauche, les abois des chiens hurlèrent dans le hallier garnissant une lisière nouvelle des bois roux. Au bout, le sanglier bondit. Il courut droit sur leur groupe, ayant aux jarrets les chiens rapides et qui semblaient de gros rats blancs. M'*^<^ Horbrandt piqua vers la bête en criant : « Aya... aya... les petits chiens! » comme un vrai piqueur. Instinctivement, Francine se rapprocha de Stival, qui mit le sifflet aux lèvres, et avertit, d'une longue stridence, le reste de la chasse. Les cors de loin répondirent.

Alors le sanglier s'arrêta au revers d'un talus, et fit tête. La meute l'acculait contre le mur étroit d'une cabane où les bûcherons se réfugient le soir. La bête ne fut qu'un hérissement de soies piquantes.

Elle opposa la menace de sa hure retroussée sur une mâchoire saigneuse et armée de défenses. Ses dents claquaient, férocement. Autour, les chiens en cercle l'insultèrent. La hce de tête ayant voulu mordre, il l'envoya d'une défense preste en l'air. Elle retomba, crispée, le ventre décousu, et rougit le sillon sous elle, geignant vers le ciel.

Défenses basses, le sanglier chargea la déroute de la meute qui reculait, et brusquement il prit son parti vers M™' Horbrandt, fondit, projectile sombre, sur les jambes du cheval, que de l'éperon l'amazone enleva. Projeté par son élan, le monstre passa entre Francine et Stival. Les cors se rapprochaient, les chiens s'élancèrent. Le tumulte des abois couvrit tout. « Tayaut! Tayaut!! » criait M™* Horbrandt. Animée, rouge et rageuse, elle cravachait le flanc de son hunter, zébré maintenant par les traces de coups. Une ivresse aussi emporta Stival et Francine dans la ferveur mortelle de la meute. Cela ne forma plus qu'une masse courante, dont le sanglier resta la tête, et la meute blanche, les reins évertués. On distinguait le poli d'ébène aux minces sabots du fauve.

A trois ils allaient en essor : M™® Horbrandt, harr gueuse, hurlante, Francine muette sous le tricorne aux galons ternis. La poursuite se perpétuait. Vigoureux, le solitaire gagna de l'avance sur l'espace des sillons. Parfois les jets de terre le dérobaient, lui, la meute. Derrière, et dans la forêt bleuâtre, la voix des cors monta, plus violente. Leurs chevaux se rapprochant, Francine sourit au jeune homme... Elle haletait. Il surmonta sa navrance pour lui dire :

« Courage ! » Elle répondit en portant aux yeux tout son cœur : « Je vous jure que j'en ai, du courage, je vous le jure!,.. » Il voulut croire qu'elle parlait de celui qu'elle montrait en refusant leur vie commune. De fait, les pauvres paupières rouges étaient humides. Mais l'élan du cheval les sépara. Il ne vit plus que les pans minuscules de la jaquette écarlate, sursautant contre la robe bleue.

Il piqua sa jument, rejoignit... La douleur évidente de la jeune fille l'entraînait vers elle. Il réussit à poser son regard dans celui de Francine. Elle lui sourit encore. Une douceur plongea dans la poitrine du jeune homme... Les chevaux volaient entre le décor sombre des bois, vers la meute, la bête et le ciel gris...

« Hallali ! ! » cria M™® Horbrandt.

Le sanglier roula contre terre. Les corps blancs de la meute le couvrirent. Vite redressé, il la secoua, comme une neige, et repartit.

Stival pressait le galop. Déjà petite silhouette, j|me Horbrandt s'éloignait. La chasse, les gentlemen, arrivaient tardivement. Francine hâta sa fuite par jeu, par peur. Si elle l'aimait tout de même? Jean s'enivra d'y croire. L'orgueil l'excita. Il se penchait sur l'encolure. Il se dressait sur les étriers. Il la frôla. Evidemment il la troublait de sa présence, dans l'émoi de cette course. Elle devint très pâle. Des perles de sueur luirent aux tempes près des bandeaux blonds. « Arrêtons-nous », murmura-t-il. Elle répondit non, sourdement et durement. Blessé par l'éperon, son bai-brun s'allongea. Le ressort de sa musculature le projetait de bond en bond,

enlevant les belles formes robustes de Tamazone.

Jean s'acharna pour se tenir près d'elle et lui parler encore. 11 murmurait des mots, désireux qu'elle n'entendît point, par crainte de la fâcher; désireux qu'elle entendît, par espérance de l'émouvoir. C'était elle qu'il poursuivait, non le sanglier, ni les chiens, c'était elle que lui promettaient le son glorieux et grave du cor, les abois affolés de la meute. L'élan des chevaux les unissait dans une même courbe de mouvement. A une chose qu'il lui souffla malgré le hoquet de sa respiration coupée par la course, peut-être répondit-elle : « Il faudrait attendre... Il faudrait que mes ennuis eussent cessé, ceux des miens. Vous n'attendrez pas... » D'un coup de croupe, le bai-brun emporta la prometteuse... qui diminua dans l'espace, vers la silhouette de M™® Horbrandt dont le tricorne s'agitait au bout du bras.

Et aussitôt, malgré son effort, Jean fut étourdi par la voix des trompes, le galop de gentlemen l'entourant. Emporté dans l'escadron et l'odeur de poil humide, il s'arrêta devant les voitures où M™^ Dhamelincourt applaudissait, où les fous dansaient et photographiaient. Breusmer taillait la bête morte, au centre des chiens repoussés par les fouets claquants des piqueurs. Les cors entonnèrent l'hallali. On s'épongeait le visage. A M^'® Dhamelincourt souriante et aisée, Breusmer présenta le pied du solitaire, au sabot terreux. La fanfare éclata. Les chiens pleuraient. Du vent chanta. Les bavardages se croisèrent. Philippe Dhamelincourt chuchotait à l'oreille* de M"*'' Horbrandt. Des valets accoururent avec des

bouchons de paille pour essuyer les chevaux. Le Champagne en tonnant s'élança des bouteilles. On se tendit des coupes. D'un feu, la flamme accorte grimpa dans l'air. Francine montait en voiture près de l'abbé Hurlevent.

Les jours redevinrent vulgaires. Quand il alla quérir Philippe pour la chasse ou la promenade, Jean ne vit point la sœur. Elle l'évitait. Vers Noël, il y eut de grands dîners à la table des Boildieu. On mangeait de une heure à cinq. Les vins historiques emplissaient des cristaux pleins de fêlures. Des monts de poulets, des amas de faisans, des marcassins entiers, des poissons grands comme des écoliers et servis sur une planche recouverte de serviettes, des pâtés de perdreaux, de lièvres... des verdures semées de capucines, emmêlées dé truffes en tranches, de betteraves, et nageant au fond des cuves en argent massif, des bouteilles admirables charriées sur des petites brouettes d'osier et versant des liquides indicibles... se succédèrent dans une vaisselle plate aux guillochures d'art, et qui datait de la Régence. Cependant la table boiteuse avait toujours des journaux plies à la place des roulettes manquantes. Les mêmes photographies de capitaines jaunissaient sous des verres fendus. Le père et le fils, en vieux paletots moussus, faisaient les honneurs. Pour découper la volaille, le fils serrait les dents, se ruait avec un poing solide et velu. Les veines gonflaient à son front, à son visage devenu rouge. Et cela donnait du plaisir à tous. Un peu colérique, il passait le plat aux serveuses d'occasion, généralement engagées parmi les figurantes et les

f58 LA FORCE DU MAL

choristes du théâtre, parce qu'elles connaissaient mieux les usages. Avec leurs figures peintes pour la scène et leurs allures de soubrettes comiques, elles réjouissaient les lycéens de la famille.

L'un venait de franchir Tétape du baccalauréat. Orphelin, il vivait sous la tutelle de M. Horbrandt. Le testament de sa mère veuve le confiait à l'industriel à cause du train de maison, plutôt large. Le fils prendrait là, selon le vœu probable de la défunte, certaines allures de gentilhomme.

Blond, fin, un peu anglais, ce Maurice Brianl attendait, pour accomplir le service militaire, que le conseil de revision ne l'ajournât plus. Il se frottait naïvement à M"® Dhamelincourt, après avoir tripoté les servantes; et la jeune fille, soit ignorance, soit espièglerie de tempérament, ne se privait pas de rire à ses facéties. Avec Stival, elle demeurait amicale, franche, mais n'osait plus s'offrir à une gaieté bruyante ou à des confidences. L'orgueil du docteur pâtit. Il s'écarta.

Alors l'hiver multiplia les maladies. Il lui fallut courir les routes à travers la campagne de neige; Dans la ville, bien des vieux s'éteignirent. La bannière de l'Inquisition peinte avec du sang et des humeurs de cadavre oscilla plus souvent sous les lamentations des cloches, en tôle des cortèges noirs. Après les neiges, les pluies rayèrent les perspectives de la ville massée autour du beffroi dont la couronne de prince supporte un lion debout dressant le soleil au bout d'une lance.

Bien souvent il apaisa des agonies sinistres, où les vieillards se démènent dans les plis de leurs peaux

flétries. Il soutint dans ses bras les torsions dernières du corps qui s'étire, pendant que verdissent les lèvres tordues, et que la sueur colle aux tempes les mèches blanches.

A ceux qui touchaient le seuil du nouveau mystère il portait la morphine bienfaisante. Du sommeil à la mort, les pauvres gens passaient sans savoir même si le rêve ne se continuait pas à l'heure des métamorphoses obscures pour lesquelles se dissocient les chairs, éléments de la vie animale. L'abbé Hurlevent s'indignait contre le remède qui enlevait les chrétiens aux aff'res de leur conscience : « Vous les damnez ! Vous les ensevelissez dans la géhenne éternelle î . . .

— Alors je suis le seul coupable. La possibilité que je leur ôte de se repentir ne donne-t-elle pas l'excuse de leur endurcissement et la certitude du pardon? Si rien ne s'accomplit sans, la volonté du Juge, comment condamnerait-il justement ceux qu'il dérobe à la pénitence par mon ministère? »

Néanmoins il fut convenu que Stival préviendrait l'abbé avant d'administrer le soporitif suprême; et le docteur observa les termes de l'entente, bien qu'il fût pénible de lire aux visages des malheureux leur angoisse quand retentissait dans la rue la sonnette du sacristain annonçant le viatique porté encore, selon l'ancienne mode, sous un petit dais, par le prêtre dont la bénédiction favorisait les dévotes tombées à genoux dans le ruisseau.

L'état de M"*® Horbrandt empira tout à coup.

L'occlusion des intestins recommençait. Elle dut se remettre aux aliments liquides. Deux fois le jour.

le docteur arriva chez l'usinier afin de pourvoir à la nutrition de la dame. Dans ses maladies, elle demeurait digne, collet-monté, pieuse et peut-être hypocritement galante. Horbrandt, lui, se désorientait. Sans le conseil et l'activité de sa femme, il se jugeait pire. Au matin, lors de sa première visite, Stival le trouvait discutant avec elle la convenance d'achats de grains, ou préparant une brusque mise sur le marché de ceux que les navires à voile apportent d'Odessa jusque Dunkerque. Car, là, dans des docks, on les empile pour les livrer à la vente, sur les marchés du Nord, d'un seul coup, à l'heure propice, et influencer ainsi la hausse ou la baisse des prix-courants.

Malgré sa barbe, son crâne bleui, les joyaux de ses bagues, il semblait très docile. De son lit, la dame noiraude commandait, dictait. Sa parole était à la fois ferme et onctueuse, fleurie. Elle portait des peignoirs de guipure un peu roides d'empois, qui la laissaient dans une armure blanche, dont sortait sa vive figure olivâtre entre les ondes de cheveux noirs, éparses sur les oreillers. « Maurice est là? » dit-elle une fois. On fit venir le grand garçon qui débita une phrase apprise de souhaits matinaux, selon le formulaire qu'enregistrent les manuels de civilité. Sévère, elle l'interpella :

« Pourquoi ne vas-tu pas dire bonjour aux bonnes?... Il ne faut pas avoir d'orgueil. Ce sont d'honnêtes et braves filles. En te levant, tous les matins, lu descendras jusque l'office pour leur dire bonjour.

— Oui, cousine.

— C'est entendu?

— Oui, cousine.

— Va. »

Humble, la fureur révélée cependant par le teint blêmi de la figure, Maurice s'éloignait. Elle-même portait au visage une colère tremblante, satisfaite de venger ainsi quelque grief sourd, autant qu'en put juger Stival.

L'usinier, du reste, tenait fort à cet appareil d'humilité devant ses domestiques, et ses travailleurs. Au jour de l'an il faisait une visite à chacun. Il invitait à sa table les mariés nouveaux. Fréquemment, on attelait de la plus belle paire de chevaux; et il se rendait avec sa femme chez tel ou tel ménage dont le mari avait marqué la semaine par un labeur exemplaire. M. et M""*^ Horbrandt, en toilette de cérémonie, faisaient une visite, pour remercier de ce qu'il avait « bien voulu faire en faveur de l'entreprise », le pauvre, tantôt honteux, tantôt goguenard, toujours flatté.

En temps ordinaire, le cocher ne portait qu'une casquette de toile cirée et une veste. Pour ces visites aux prolétaires, il arborait au contraire le haut chapeau à aigrette et la houppelande à brandebourgs. Ensuite, le même après-midi. M™*' Horbrandt faisait une tournée mondaine à la préfecture, à l'évêché, chez les présidentes d'œuvre, en indiquant sa première station. Cela valait aux Horbrandt l'admiration des castes bourgeoises et le dévouement du populaire.

Sur une plçice où aboutissaient les deux bâtiments parallèles de la cité ouvrière, il se dressait un portique de gymnase muni de trapèzes, d'anneaux pendus.

Plus loin on voyait un jeu de boule et une estrade

pour rorcheslre. La fanfare du Commerce y venait chaque dimanche offrir un concert d'après-midi. Ceux des villages environnants se mêlaient aux travailleurs des usines. Les couples jeunes dansaient sur les airs de valse et de quadrille alternant avec les morceaux d'opéra. On jouissait encore d'un tir à l'arc,* d'un jeu de javelots pour les hommes, et de chevaux à bascule pour les enfants.

Une sorte de foire g'animait là, les jours de beau ciel. De la ville il venait des charlatans et des crieurs de chansons. Les blouses neuves des Flamands se mêlaient aux costumes de velours côtelé, près de la vieille Italienne, vendant, sur un petit chariot bariolé, des glaces à la vanille. Avec de prestes lichades, les fillettes aimaient à dégarnir de leur contenu les coupes de gros verre. Tous étaient attirés par les falbalas d'andrinople écarlate cloués au bâtis du chariot et par Je costume fané de la Transtévérine. échouée, après bien des avatars, dans cette région septentrionale. Malgré l'âge, elle portait encore une enfilade de perles dorées autour du cou, un pli de toile sur la chevelure en nattes, un tablier de peluche verte à galon d'argent. On savait que, modèle, elle avait jadis posé les Vénus ou les Vierges pour les peintres de Paris. A cause de cela, on la plaisantait en la respectant par une peur de maléfices que la sorcière eût bien pu, en marmottant, infliger aux farceurs.

Encore qu'ils voulussent dissimuler une appréhension réelle sous la moquerie, ceux de race hispanique, les chauffeurs, les mécaniciens, les presseurs d'huile la redoutaient plutôt. Au contraire, les

LA FORCE DU MAL i63

blonds coltineurs, déchargeurs de chalands, meuniers et rustres lui rappelaient le temps de sa beauté sans amoindrir leurs outrages de gaillards brusques. Entre les uns et les autres, elle poussait son chariot à sonnettes et à falbalas où reluisait la glacière d'étain fourbi.

Horbrandt tenait à paraître bon garçon parmi ce peuple dominical. 11 emmenait la petite Gossart un peu reconstituée vers les crécelles assourdissantes des marchandes d'oubliés. Les garçons se balançaient sur les trapèzes. La Lyre du Commerce exécutait, à grands efforts de cuivres, Si fêtais roi! et les bonnes femmes faisaient cercle pour voir souffler dans leurs instruments ces commis de magasins que décoraient leurs casquettes d'aspirants de marine. Au milieu du kiosque resplendissait la bannière de velours rouge où M"*" Horbrandt avait brodé les palmes en fils d'or.

L'industriel s'enchantait de cet appareil de fête» « Mes ouvriers sont mes égaux!... Nous travaillons ensemble à la même œuvre. Nous voulons nourrir les hommes au moindre prix. Nous faisons plus de besogne utile que les soldats ou les politiciens... » 11 se disait ainsi le patron modèle, volontiers. Cependant Stival se plaignit de ce que les eaux prises à la rivière étaient malsaines. A l'infirmerie de la cité, des cas de fièvre typhoïde se succédèrent. On avait creusé des puits. Mais autour, le terrain se trouvant argileux, les liquides de purin s'infiltraient jusque la couche des eaux souterraines, les souillaient. Un chemin en contre-bas séparait seulement du village les maisons ouvrières.

Les parents des chauffeurs, des mécaniciens, habitaient de petites fermes construites en pisé, couvertes en ardoises et formant un rez-de-chaussée à sol de briques ; des étables s'accotaient aux murailles, et dans ces caves obscures engraissaient des familles prolifiques de porcs. Sous les fenêtres, des montagnes de fumier se haussaient, couvertes d'un peuple caquetant de poules. De toute cette animalité, une odeur forte dévorait la fraîcheur de Fair. Les purins coulaient partout, vers le puits où s'abreuvaient les gens de la cité et du village. Les eaux savonneuses du lavoir se mêlaient encore à cette infection liquide croupissant aux dépressions de la terre. Elles apportaient un contingent de poison, avec les salissures des linges lavés par les vieilles femmes bavardes à l'abri d'un hangar.

Mais Horbrandt supputait les dépenses qu'eût entraînées l'établissement d'un caniveau. Vers le printemps, deux ouvriers venus à l'infirmerie s'alitèrent, pris d'une affection typhoïdale. En faisant sa visite, Jean constata les symptômes. C'étaient deux coltineurs. Ils avaient déchargé les camions apportant du chemin de fer les blés de Dunkerque, pendant deux jours. Altérés par la besogne effectuée au cours d'un matin fade, ils avaient bu de l'eau malgré les chopes et les triboulelles de bière.

Colosses pâles, ils offraient à l'auscultation ces poitrines blanches de Barbares qui étonnèrent autrefois les Romains; et ils geignaient un peu, dans les lits de fer entourés de colonnades à grands plis.

Jean constata les fortes températures, haussant le mercure des thermomètres fixés dans leurs aisselles,

la langue râpeuse et racornie, le cerne englobant la cavité des yeux ternes, la torpeur de la fièvre chauffant les pommettes entre les rudes barbes et, dans le regard, cette détresse de bêtes faibles surprises par le grand fauve. Sous les bonnets à glace, enserrant de fraîcheurs leurs crânes vite desséchés, ils roulaient des pupilles hagardes et suppliantes. Le docteur parlait doucement, et promettait d'abolir toute souffrance.

Vraiment, ça l'exaspérait de les voir près de s'anéantir dans la mort, parce que le riche ne voulait pas dépenser les quinze cents francs des caniveaux. Et il contempla ces pauvres mains laborieuses, couturées de noir, épaissies, lamentablement informes, qui sortaient des toiles blanches.

Trottinante et blême, la religieuse agitait le vaporisateur à phénol autour des rideaux qui voilaient comine d'une tente la couche des malades. Elle semblait garantie contre la compassion par la roideur de sa cornette à vastes ailes et de sa bure bleue. Le silence scellait ses minces lèvres rosâtres. Aya;it fait, pour soi, le sacrifice du monde et de la vie, elle n'admettait plus, on eût dit, que l'acte d'exister entraînât une importance. Aux recommandations de Stival, elle répondit d'un murmure; et quand il ordonna la diète, elle parla seulement pour remarquer : « Je n'aurai pas de cuisine à faire ce soir. C'est une chance ! »

Stival quitta l'infirmerie furieux. 11 tomba dans les purins du contre-bas. Cinq porcs rosâtres se bousculaient en ^grognant autour d'une auge. La graisse des chairs sourcilières les aveuglait. Une

i66 LA FORCE DU MAL

vieille femme cassée en deux par le travail de la terre mettait de la justice entre leurs compétitions au moyen d'une gaule et d'injures. Le poison coulait vers les fondrières, en ruisseaux, le long des maisons basses, par la pente menant à la margelle du puits. De la cité ouvrière, les eaux sales des ménages, aussi, confluaient. Malgré l'appui officiel, la préfecture n'osait pas ordonner les mesures d'assainissement. Il fallait attendre la session des conseils généraux.

« Que c'est bête, çal que c'est bête! » pensait Stival. Il se précipita vers le château de briques aux trois tourelles, franchit la rue de la cité ouvrière et les glapissements de la marmaille contre les murs sombres. Mais la grille du parc était close. 11 dut contourner les verdures. Des fillettes jouaient au volant sous la pluie qui rabattait la fumée de l'usine contre les vergers et les pelouses. Les constructions, enfermant la voix du fer, avaient des murailles, aussi hautes que celles des forteresses. Derrière les fenêtres blanchies par la poussière de blé, on voyait fuir les courroies de transmission. Des hommes déchargeaient le charbon d'un chaland amarré au coude de la rivière. D'autres chargeaient un camion de farine en sacs. Les noirs et les blancs se croisaient avec une régularité semblable à celle des courroies portant la force derrière les fenêtres. Dans la gueule béante de la porte, ils se croisaient, actifs, en sueur, courbés sous le poids des masses et la pluie. La vapeur siffla désespérément. Au seuil, Jean trouva le maître dans son complet gris. Il plaisantait avec les coltineurs en les excitant à courir.

LA FORCE Di: MAL 167

« Aïe doûc! là... je paie une tournée de chopes si c'est fini à onze heures... Va donc, Joséphin, quoi... T'as peur de laisser couler ta graisse? »

: Servilement les autres éclatèrent de rire et blaguèrent le porteur, en le poussant.

« Regardez-moi ça, docteur, ce gaillard-là... qui arrête toute la file. Donnez-lui donc une purge ! »

La joie des ouvriers redoubla. Ils bousculèrent l'homme qui riait aussi, malgré la pâleur de sa colère contenue. Stival emmena de suite Horbrandt à l'écart.

« Quoi donc?

— La typhoïde est dans la cité.

■^Bon!

— Nous ayons deux fiévreux à l'infirmerie, ce matin, et des cas graves!

— Qui?... Emile et Sternaux?

— Oui...

— Comment ca est-il venu?

— L'eau du puits! Ils en ont bu... Je vous l'avais bien dit. »

Fort gêné, Horbrandt regarda sa chaîne de montre, et en caressa les anneaux.

« Que faire?

— D'abord mettre des terrassiers dans le contrebas. Construire un remblai, guider les purins dans un caniveau, y faire écouler les liquides du lavoir, des maisons, des étables.

— Mais, mon cher... je ne peux pas. Trois mille francs! Jusqu'en octobre, toutes mes échéances sont point à point. Je ne m'achèterais pas une boîte de cigares.

— Il faut sauver les eaux du puits... ou vous allez avoir une épidémie... Vous serez responsable des morts qui surviendront. »

Résolument, l'industriel, à voix basse, répondit :

« Je ne puis pas... J'ai acheté des grains d'Egypte qui vont arriver à Dunkerque d'ici à huit jours. Il m'a fallu garantir les traites par des versements à la Banque. Si je ne vends pas tout avant deux mois, je saute. Je vous dis ça, parce que je ne veux pas que vous méjugiez mal, docteur... Dans un mois, après le marché, je mettrai des terrassiers dans le contre-bas... Mais, aujourd'hui, c'est impossible. Rien. Pas ça! »

Il se courbait en deux pour une révérence, ses grands bras étendus en gestes vagues.

« Rien. Pas ça! Tout ce qu'on voudra en remèdes, en secours, mais je ne puis lâcher ni argent ni signature... en ce moment-ci, ni m'engager...

— Il reste toujours de la ressource. Vos chevaux de selle... Vous trouveriez acheteur! »

Horbrandt écarquilla les yeux et souffla dans ses joues.

« Pourquoi pas? »

Il ricanait. Stival s'amusait de le voir acculé au cynisme. Qu'on pût mettre en parallèle la vie de ses ouvriers et son besoin de faire le seigneur, cela semblait ahurir le riche.

« C'est ça! répétait-il, c'est ça! Vendre mes chevaux! Tout de suite! Pourquoi pas? Vendez donc le vôtre, vous!...

— Le mien me sert justement pour visiter les paysans là où le chemin de fer ne conduit pas.

— Vous avez de bonnes raisons pour Vous! Les miens nie servent à aller vite en ville pour surveiller les arrivages... Voilà à quoi ils servent mes chevaux... Parole! vous êtes extraordinaire, mon bon!

— Il vous semblé?

— Parbleu ! »

Les deux hommes s'examinèrent mutuellement la face. Stival souriait. Horbrandt soufflait. Une bave de colère écumait sur ses lèvres exsangues. Et cette fureur de l'homme aux apparences philanthropiques, surpris dans la vérité de son égoïsme, amusait tellement le docteur qu'il cessa de sentir son indignation première :

« Allons, calmez-vous. C'est bien. Ils mourront, quoi ! Et puis après? Vous vous en fichez pas mal.,.

— Vous ne pouvez pas dire ça, docteur. Vous ne le pouvez pas. Et la cité ouvrière, qui l'a construite pour empêcher que mes hommes ne continuassent à coucher dans les taudis du village ? Et l'infirmerie? Et le gymnase?... et le kiosque à musique... et l'école, et l'ouvroir?...

— Vous me l'avez dit : les loyers des maisonnettes vous rapportent, avec le bénéfice sur les alcools de la cantine, 7 0/0 du capital employé aux bâtiments.

— Et vous croyez que c'est un joli bénéfice, vous, 7 0/0? Vous croyez ça?

— Vous le souteniez à M"'' Dhamelincourt quand M. Deraismes lui a fait mettre dans vos affaires sa dot, le reste de leur fortune. »

En se battant les cuisses, en croisant et décroisant les bras, l'industriel rugissait.

« Oui, reprit le docteur, sincère et emporté, oui,

ces constructions attirent ici les meilleurs ouvriers, et pour votre entreprise elles lui donnent une importance de très grosse affaire. N'avez-vous pas tué, par ce moyen, quatre ou cinq concurrences? Vous m'avez conté l'histoire de la faillite Baxi. Vous avez attiré les ouvriers par des avantages éphémères. Ils ont déserté l'usine rivale. Baxi est tombé. Alors vous avez renvoyé peu à peu les travailleurs.

— Eh bien, quoi? C'est la lutte, le commerce. Si je me trouve plus actif, plus intelligent, est-ce ma faute, hein?

— Ou celle du hasard.

— Vous parlez durement. La vie, c'est la bataille. Évidemment des soldats tombent, meurent. Pourquoi le reprocher à celui qui gagne l'épauletle?

— Je n'aime pas la guerre, non plus.

— Homme orgueilleux! Vous n'acceptez pas la vie. Vous, le médecin I Et la sélection naturelle? Et Darwin? Il faut se résigner au sort. Voici la cloche du dîner. A table! Venez manger comme moi, comme les ouvriers, comme les bêtes. »

Il ricanait. Il se fît très aimable. Stival suivit. La cloche tintait. Ils repassèrent les pelouses, entre les corbeilles de géraniums, vives de couleur, sous la pluie fine.

Devant la cage-pagode des faisans argentés, Maurice Briant soignait les cinq petites filles en tabliers pareils, illustrés de vignettes anglaises représentant des poursuites de babies. Il veillait sur les bouches glaireuses, sur les petits pieds en pantoufles, il empêchait qu'on ne franchît l'abri d'une gloriette; il mouchait la plus jeune. A la vue de Stival, sa

LA FORCE DU MAL l"!

fierté se révolta. Il disparut, emmenant le peloton des demoiselles. Ses poignets sortaient trop de manches devenues courtes.

Pendant la minute où Horbrandt laissa seul le docteur, l'adolescent entra dans la salle à manger, vide encore. II parla du temps. Il voulait partir pour le Congo avec son capital et fonder là-bas une factorerie. Le tuteur s'y opposait.

« Voyez-vous, docteur, je suis jeune. Je ne fais rien ici. Ça m'humilie. On veut que j'entre, plus tard, dans les contributions directes. Pourquoi? J'aimerais l'action, j'aimerais agir. Je ne suis pas un penseur, moi. Je voudrais courir dans des pays neufs. Au lycée, j'ai lu toutes les relations de voyage sur l'Afrique. Je possède cent mille francs. Avec cette somme, là-bas, j'achèterais des territoires,, des charrues, du bétail. Vers trente ans, j'aurais sans doute une grosse fortune et du bonheur. Au lieu de cela, le conseil de famille, M. Deraismes, mon oncle Boildieu, le cousin Horbrandt me forceront à gagner dix-huit cents francs jusqu'à vingt-cinq ans dans les bureaux, et puis on m'enverra dans un petit village où je périrai d'ennui et de médiocrité, pour finir à cinquante ans par toucher deux mille quatre cents francs de retraite, sans avoir rien vu, rien su, rien connu. Je n'aurai pas pu vivre. Mais jusqu'à vingt et un ans ils emploieront mes cent mille francs dans des achats de grains pour s'enrichir ici, et ils me donneront cinq du cent. Oui... oui, je le sais bien. Je ne me gêne pas pour le leur dire. Quoi î la loi les protège. Alors je perdrai ma vie, moi ! »

Il éonlinua de dire son rêve. Selon ses vœux, il se fût marié tout de suite avec une brave fille. Embarqués aussitôt, elle et lui eussent gagné TAfrique. Il se voyait, régissant des compagnies de nègres, faisant rouler les barils dans les navires en partance pour l'Europe.

« Quelle jeune femme vous suivrait, là-bas?

Aucune.

— Oh si. Il y en a. Je crois bien que M"® Dhamelincourt... »

Stival ressentit le mésaise et Tangoisse qui l'assaillaient à chaque évocation de la jeune fille par la parole d'un tiers, encore que, d'habitude, il ne pensât point trop à l'espoir perdu de la Descendante. Cette fois, la morsure intérieure l'endolorit davantage. Il était si naturel qu'elle chérît le jeune garçon plutôt que lui, déjà vieillisant et grave.

]yjme Horbrandt entrait. Elle remarqua la tristesse du docteur :

« Que vous disait Maurice? Vous semblez furieux.

— Non... Rien, madame. Avez-vous pris vos gouttes bien scrupuleusement? Oui? A la bonne heure... »

Il l'entraîna dans une autre pièce et palpa la place du mal, pour voir si le bol alimentaire avait pu franchir le rétrécissement intestinal.

« Vous avez de la peine à m'empêcher de mourir... »

Envers lui comme envers Philippe Dhamelincourt, elle avait de la grâce et de l'enjouement. Elle s'amollit au fond d'un fauteuil, pendant qu'il se rendait compte. Sous l'ombre forte des cils noirs,

LA FORCK Dr MAL 173

les disques des yeux remuaient en luisant. Elle conduisit la main savante, et geignit un peu. « J'ai tant de confiance en vous, docteur! » Il la jugeait plus malade. Elle se lamenta.

Revenus à table , Horbrandt parlait de télégrammes et d'affaires. A deux heures quinze, il prendrait l'express pour Dunkerque. La pluie crépitait sur les vitres garanties contre les curieux par un treillage vert. L'espion montra la route pleine de poussières d'eaux que roulait le vent, entre les verdures des talus.

Les servantes maussades apportèrent de la morue et des pommes de terre à l'eau noyées dans du beurre noir. Exprès, elles renversèrent du liquide bouillant sur l'épaule de Maurice.

« Tu vas être propre, maintenant! cria la dame. Va te changer, tu achèveras de dîner dans ta chambre. Vous lui porterez son assiette, Madge; ou, non : tu descendras à la cuisine. On te tiendra l'assielte au four.

— Oui, cousine. »

Maurice se leva et, sorti, il reclaqua violemment la porte.

« Ah mais! hurla le tuteur... Il m'ennuie, ce gaillard-là. Ils ne le prendront jamais à la caserne. Je vous demande un peu, ça mange, ça boit, ça dort. Que lui manque-t-il pour faire un soldat? »

Stival représenta que sa poitrine étroite le prédestinait à la phtisie. Il vanta les climats chauds pour cette santé. Que ne le laissaient-ils s'embarquer pour l'Afrique?

« Et notre responsabilité, docteur? Nous sommes

responsables de ce garçon-là jusqu'à sa majorité. Sa mère, en mourant, nous a fait là un joli cadeau!

— Ah ! oui, un joli cadeau! Il a tous les vices. Mes bonnes doivent Téviter...

— A son âge!

— Je vous demande un peu, docteur! Sa mère, une cousine très lointaine, nous ne la connaissions pas. On se voyait au jour de Tan, aux mariages, aux baptêmes, aux funérailles, et puis voilà tout... quelle idée de venir augmenter notre famille, hein?

— Parce que nous menons un train cTe vie... Elle était très orgueilleuse. Elle a voulu que son fils profitât de nos voitures..,

— Quelle sottise! »

Le couple s'indignait. Une heure et demie sonna.

Dans la cour, on entendit le pas du cheval qu'on attelait, et son mâchonnement sur le mors, les « hôô » du cocher.

<( Je vais à Dunkerque. La tempête a poussé le vaisseau d'Egypte, on le signale. Nous allons jeter deux mille sacs de grain sur la place. Une riche affaire! Nous pourrons mettre les terrassiers au travail des caniveaux, docteur. Vous voyez, je ne suis pas la canaille que vous pensez.

— Merci... Savez- vous que le choléra est en Egypte depuis le dernier pèlerinage delà Mecque? Faites désinfecter les sacs.

— Il n'y a pas de sacs, docteur. Là-bas on apporte le blé dans des couffes en roseaux, et on le déverse directement à fond de cale.

— Tant mieux I Avec cette mauvaise eau de puits, une épidémie serait affolante, ici.

— N'ayez crainte, et soignez-moi. bien mes hommes. »

Il allumait un cigare. Des étincelles tombèrent sur la belle barbe. Il la secoua, baisa la main de sa femme, serra celle du docteur.

« A mardi I »

Dehors le cheval dansait entre les brancards. Il agita hors la capote du cabriolet les joyaux dé ses bagues; et l'espion refléta la fuite de la voiture diminuant parmi les jets de crotte.

La pluie stridente redoublait. M«^« Horbrandt s'éternisa sur sa tasse de café en se plaignant.

« Maurice aime M'^* Dhamelincourt, dit tout à coup Stival. Vous devriez faire une tentative pour les unir.

— Jamais elle ne voudra de lui. La pauvre petite!...

— Elle le trouve à son goût. J'en suis sûr. »

Il narra des épisodes, des gestes surpris, des rires d'intimité.

« D'abord, reprit M"*** Horbrandt, Francine ne se mariera pas. C'est un excellent cœur. Elle se consacre à son frère, à sa mère. Pour rien au monde je ne la détournerais de son devoir.

— Son frère et sa mère n'abusent-ils pas de cette abnégation?

— Oh! Philippe est un homme délicieux... délicieux... un gentleman.

— Et Albert?

— Il faut que jeunesse se passe... Mais je vous le répète, docteur, Francine ne se mariera pas. Autrement... aujourd'hui déjà... »

i76 LA FORCE DU MAL

Elle le regarda en riant, pour lui faire comprendre qu il eût été relu.

« Moi?... Allons donc!

— Oui. Le sentiment de son devoir l'emporte sur ses inclinations. Voilà tout. Vous lui plaisez justement par la gravité de votre existence, ce qu'elle sait de vos travaux. Attendez. Un jour ou Tautre, un héritage peut tomber du ciel pour eux. Elle se trouverait libre, alors.

— Des plaisanteries î

— Pourquoi? Ne comprenez-vous pas qu'on vous aime? Vous êtes à la fois élégant et sérieux, doux, travailleur, près d'un avenir superbe. Le docteur Héribert m'a tout dit sur votre compte. N'importe quelle jeune fille vous souhaiterait.

— Je suis si pauvre î

— Vous gagnez de l'argent, vous évitez les passions... Si j'étais encore jeune fille...

— Vraiment... c'est gentil de me dire ça. »

Elle avait mis les coudes sur la table, et posé sa figure malicieuse entre ses mains munies de saphirs et de perles fines, dont les éclats bleus et blancs rendaient plus tragique le visage brun aux yeux parlants. Les cheveux en bandeaux descendaient le long de ses joues plates. Elle continua de sourire avec ses petites dents jaunes.

« Gomment pouvez-vous vivre seul... sans affection?...

— Parce que personne ne m'aime assez. J'excite des sympathies, mais non de l'amour...

— Ah! les jeunes filles ne savent pas... Si elles savaient!... Il faut devenir femme pour savoir... On

regrette... alors. On a épousé celui-ci ou celui-là, un peu au hasard ... Moi je me suis mariée avec Charles, parce que mon cousin apprenait le commerce ici. Alors cela m'a paru une situation magnifique. On pense apporter son effort, son argent, sa jeunesse dans une association convenable qui flatte Tamour-propre. On doit remuer le monde, agrandir la vie commune, bâtir des châteaux, couvrir les mers de navires qui portent des richesse^... Ça grise. Et puis tout cela se réalise, lentement, avec tant de peine, que le désir d'avoir une chose a émoussé par avance tout le bonheur de la réalisation lorsqu'elle advient. Et on s'aperçoit que l'ambition et la fortune ne valent rien au fond. J'ai bâti le château. J'ai mes chasses à courre. Des navires traversent les océans pour que j'ajoute une bague à mes bagues. J'ai triomphé aussi de mes appétits. On est sobre, pieuse, mère, tout... Et puis, quoi? Un jour on s'aperçoit que cela égale rien. On désire, malgré tout, la vibration bête de je ne sais quoi. On souffre de ne l'avoir pas. On a passé la jeunesse. On va être une vieille femme, une malade... Si... si... Peut-être on va mourir... et alors, on a la conscience d'avoir manqué la vie... »

Sur le petit visage noir, deux larmes roulèrent...

« Si vous vous mariez, voyez-vous, docteur, traitez votre femme en maîtresse, et non pas comme celle près de qui tout doit s'apaiser... Sans cela, au bout de deux, trois, quatre ans, la femme se lasse de son ignorance. Voyez-vous, on reste toujours une petite fille; et il y en a qui s'étourdissent, ainsi que les petites filles qui tournent, les mains accro-

chées aux mains... qui tournent très vite sur leurs talons, pour ne plus rien voir, pour avoir mal à la tête, et au cœur, pour avoir mal au cœur... oui, mal au cœur! »

Elle s'interrompit encore. Elle regardait choir la pluie. C'était navrant, cette accusation contre l'existence... Des sanglots maintenant levaient sa poitrine perdue dans les plis de la robe lâche. Stival songea que Philippe Dhamelincourt fréquentait moins la maison Horbrandt. La dame ne se désista point de regarder la pluie. Des larmes se succédèrent, perles roulantes et lumineuses.

« Tout ment... tout ment... murmura-l-elle... On trace des carrés sur l'avenir, et on fait entrer la vie là dedans, malgré tout, malgré tout.. Ah!... On règle l'âme avec des principes... et on s'étonne ensuite quand une femme tombe... ah! on s'aperçoit que trois, quatre, cinq fois elle a failli... Elle a tourné, pour avoir mal au cœur... Ne vous mariez, docteur, que pour chérir la vie, et jouir de la vie. Sinon, vous prendrez la responsabilité d'un grand malheur -^t ne croyez pas aux préceptes, jamais, jamais!... Ils mentent, je vous dis, ils mentent!... »

Elle se retourna vers lui pour lancer ces derniers mots avec une audace féroce. Il éparpillait la cendre d'une cigarette dans sa soucoupe.

« J'imagine que le vice satisfait encore moins que la vertu... après tout, dit-il, la vertu, c'est une hygiène. L'esprit se calme, s'assainit, on attend avec paix...

— Sans doute, par le fait, on souhaite toujours ce qu'on ignore... »

Il devina qu'elle se reprenait sur sa fureur sincère. Maintenant il eût juré plutôt qu'elle avait failli, ainsi que le contait la rumeur.

« Heureusement, ajouta-t-elle, il y a la religion. On se donne à du mystère. C'est une volupté... Ne laissez jamais votre femme lire. Les romans perdent le cœur en vantant la corruption et le sentiment... J'ai vu l'abbé Hurlevent, hier. Il visitera l'infirmerie cette après-midi.

— Je vais voir mes fiévreux, annonça Stival en se levant.

— Revenez ; j'aimerais mieux ne pas rester seule... je me sens mal. »

Il le promit.

A l'infirmerie, les malades dormassaient. L'accablement de la fièvre les avait mis en torpeur. Ils s'essoufflaient en respirant, et sous les paupières mal ouvertes l'œil terne ne remuait pas. La religieuse lissait la nappe du petit autel établi au bout de la salle contre le mur jaune, avec deux candélabres, un christ de cuivre, deux pots de faïence dorée portant des roses artificielles. En agissant, elle fredonnait, joyeuse, un cantique. La présence de morts prochaines ne l'intéressait pas, toute à l'espoir de Dieu et d'autres vies illusoires. Jean fit renouveler la glace autour des crânes, sortit.

L'averse, épanchée sur les bâtiments de briques et les chaumières, ruisselait dans le contre-bas, entraînait aux bouillons de ses torrents les immondices des flaques et les liquides des étables. Le poison inondait le sol. Cela rendit à Stival une indignation qu'il emporta, pendant deux heures

i80 LA FORCE DU MAL

employées à parcourir en voiture les rues de la ville où souffraient de pauvres gens. Les atmosphères fétides des chambres trop closes accueillirent sa volonté de guérir. Il soulagea. Il ausculta. Il massa, et puis revint sous la même averse jusque le château, avec un peu plus de fatigue et de rancœur.

Aux sons du piano, M™<^ Horbrandt berçait sa peine. Elle le salua de la tête sans interrompre la musique, et avec un sourire d'amertume perpétua l'harmonie. Les petites filles criaient en galopant le long de la galerie de verre.

« Parlez-moi, docteur I » pria-t-elle... en continuant de jouer.

Sincèrement il avouait sa tristesse de rechercher, avec la déception de savoir son impuissance, à détruire les ennemis de l'existence humaine. A lui, de même, tout mentait: et devant son regard, dans une hallucination passagère, il s'affirma quelques souvenirs d'agonisants aux grimaces étiques et verdies.

« Je vous comprends, » fit-elle.

Ses doigts suscitaient un air de Chopin sur l'ivoire du clavier ; elle le prolongea.

« Tout ment, reprit-elle, après avoir donné les dernières mesures. »

Et elle laissa retomber ses mains sur ses genoux. Des larmes encore roulèrent de ses yeux jusqu'au corsage.

« Et on est si seule... Vous! Je ne comprends pas. Vous devriez conquérir une affection sûre. Gela vous serait facile. On consolerait votre ennui.

— Qui? M'^® Dhamelincourt m'écarte; et je n'aime guère les liaisons faciles.

— Pourquoi ne pas vouloir Tamilié d'une jeune femme que la vie a instruite... et qui sait comment on apaise l'esprit?

— L'adultère, alors?

— C'est un mot. »

Elle vira brusquement sur le tabouret à vis et se remit à susciter les airs du clavecin.

Jean s'effraya. Elle s'offrait donc. 11 resta silencieux, flatté, content, mais résolu à ne pas déchoir devant lui-même en acceptant la situation équivoque d'amant auprès d'un mari riche qui le recevait. Elle chanta :

Sur l'aile d'un nuage Place-moi près de toi, Et puis, dans ton voyage, O brise, emporte-moi, Em-por-te-moi !

Décidée, elle déplaça lentement son regard significatif et de la partiton le fît évoluer vers la face de Stival. Ils se sourirent.

Joyeusement elle détailla des arpèges; puis, de toute une voix gracieuse et malicieuse, qu'il ne lui connaissait -pas, elle traduisit une autre romance :

Lucas marchait auprès de Rose, Le zéphyr caressait la ro-o-sc.

Tout le long.

Le long du ruisseau...

Ce fut la faute à la ro-o-sc, Au zéphyr, à l'arbrisseau, Tout le long, Le long du ruisseau...

LA FORCE DU MAL. \{j

Les petites filles crièrent plus fort dans la galerie de verre. M™« Horbrandt quitta le piano.

« Et voilà... j'ai ma migraine... Une seule chose me soulage... alors, c'est de me démêler... Mon Dieu ! je souffre encore ! »

Elle porta contre son estomac des mains préservatrices et, avant qu'il eût pu hésiter, elle le pria de monter. Il verrait si le mal ne progressait pas.

D'un double tour de clef, elle referma sur eux la porte de sa chambre. Il restait béant au milieu de la lumière terne. Elle s'empara du démêloir, et, sous la griffure de l'écaillé, elle s'étirait en frémissant, les paupières closes.

Il la contempla, qui faisait saillir sa gorge sous l'étoffe. Elle était la gitane brune et nerveuse dont l'œillade enchanta tant de poètes qui la versifièrent. Elle vint à lui, mit les yeux dans ses yeux, et de son sourire un peu amer et dédaigneux du monde elle offrit une entière tendresse, clairement.

Ironique, prêt à hausser les épaules pour l'enfantillage de l'instinct, il ne se décidait pas. En vain elle pencha la nuque après lui avoir tendu le démêloir pour qu'il la peignât en l'énervant. Avec des plaisanteries propres à écarter la chance d'étreinte, il se prêtait au jeu. L'épreuve dura. Il se dérobait plus résolument. L'inutilité de la séduction devint manifeste. « Ça passe. Je suis bien, cria-t-elle, cachant tout dépit. Merci, docteur. Descendons. »

Glorieux de son triomphe sur lui-même et sur elle, il la suivit. Au bas de l'escaHer, M"*' Dhamelincourl se précipita vers eux. Elle arrivait en com-

pagnie de Philippe et de Francine. La cuisinière les avait plantés là.

« Nous venons mendier, ma belle, une croûte, une simple croûte, un souper... frugal. »

Francine retirait son caoutchouc, aidée par Maurice. Elle semblait pâlie.

Malgré les avertissements de son frère et les lignes de ses mains, œuvre d'art, Tenfant, sous l'allure dé rire, récrimina. La mère avait pris les cinquante louis du secrétaire réservés aux notes des fournisseurs et aux gages des domestiques. Avec cet argent, elle avait acquis par correspondance une robe admirable, chez Doucet... et la maison périclitait sous l'avalanche des réclanaations.

« Quel diable, tout de même, que maman, hein, docteur!

— Une folie, ma chère; je n'y tenais plus; j'en serais morte. Je l'avais vue à mon dernier voyage de Paris. Imaginez une chose toute simple, en tissu New-Market, avec des trèfles noirs brodés à la main dans le drap, ma belle... »

Et la vieille dame odorante emmenait M™® Horbrandt vers le fond du salon, pour lui dire la merveille de la robe, excuse du dol.

« Mademoiselle, vos yeux rougissent encore. »

En réprimandant tout haut la fille, Stival espéra infliger à la mère coquette un blâme utile. Mais elle n'écoutait point, ravie de son emplette, elle multipliait les gestes, se dégantait, aspergeait l'air avec les senteurs de son mouchoir secoué.

« Quel diable que maman ! » dit encore Francine, ahurie de tant de joie.

Mais Philippe persuadait le docteur de Turgence qu'il y avait à changer son cheval contre un autre, d'une robe plus claire. On attellerait à deux, en tandem... Le gentleman, entre de petites toux brèves, vite étouffées, insista sur l'importance de cette transaction.

Sous les lampes apportées, les propos se transmirent en banalités courantes. Les petites filles vinrent dire bonsoir et offrir à chacun une joue bien lavée qui sentait le beurre. Francine feuilletait avec Maurice des volumes de voyages où l'on aperçut les huttes de nègres, les hippopotames nageant, un explorateur tendant la main au roi des Patakélès.

Et devant ce rêve de bonheur, que construisaient les enfants à la lueur de la lampe. M"*" Horbralidt s'attrista. Pour échapper aux histoires de sa vieille amie, elle se réinstalla au piano.... et se mit à chanter :

Sur l'aile d'un nuage, Place-moi près de toi...

« Charmant, ma belle!... Et une voix... hein, docteur?... une voix... Cela vous émeut. »

En effet, M"® Dhamelincourt essuya ses paupières.

Il ventait sur le matin sec et gris. Aux dos des paysans, les blouses bleues se gonflaient, dans les groupes conversant entre les piles de sacs. De mains en mains passait la poignée de blé sur laquelle soufflaient les bouches pour juger la valeur et le poids. Une agitation comblait la Grande-Place, que cernent les façades des maisons hanséatiques finies en faîtes angulaires et dont les arêtes s'échancrent contre le ciel terne, selon des formes de degrés. De là les essors de pigeons montaient en tournoyant. Brancards en l'air, les files de charrettes boueuses s'alignaient devant les auberges. Les doigts en boudins supputaient des chances et des sommes. Des rires grognaient sous les casquettes de soie flasque. Emportant des corbeilles pleines de choses cachées par des serviettes blanches, les paysannes allaient de boutique en boutique pour s'approvisionner de pharmacie, de fil, et retirer la grosse montre mise en réparation chez l'orfèvre.

Parmi le grouillement des rustres, le chapeau

comme bronzé par l'usure du fils, Boildieu et son pardessus mousse intéressèrent Stival qui s'attardait au seuil des Breusmer, leur ayant annoncé la guérison définitive de Térésipèle. Autour de lui, la ferraille retentissait : des laboureurs choisissaient des fourches, des louchets tranchants, des roues de fer propres à remplacer celles perdues, des herses et des semoirs. Les charrons, anciens maréchaux de régiment, sanglés dans des vestes, faisaient mettre dans la balance les essieux neufs, et couper à des longueurs précises les barres de fer.*

Les acheteurs parlaient peu. Gravement, ils examinaient les choses, point à point. A leurs figures moroses, on lisait la peine de verser bientôt l'argent conquis par tant de douleur. La défiance voilait leurs yeux justes. Et ils se trahissaient timides, aussi, devant la richesse du vaste magasin où se hérissait tant de fer, où s'amassaient des monts de clous, où luisait un arsenal de faux, de bêches, de socs entassés depuis la verrière du fond jusque l'homme de bois peint en noir, et de taille véritable, qui, monté sur un socle à roulettes, servait d'enseigne. .

En costume de chasseur, le fils Breusmer aidait la vente. Sur son épaule, il chargeait avec orgueil les essieux lourds. Sans lâcher des lèvres la cigarette, il les portait jusque la paille du tombereau où l'acquéreur recevait son nouveau bien. Impassible, fier, blond, le veneur revenait au seuil de la boutique, se croisait les bras et saluait d'une œillade sa fiancée, fille du voisin, vendeur de tonneaux.

Stival aimait voir le mouvement de ces familles ,

vaniteuses d'être simples aux heures de travail. Conseiller municipal et propriétaire de fermes, le père Breusmer restait en blouse, tous, les samedis, pour manier le métal et causer avec ceux de la campagne en leur livrant la marchandise. Cela n'empêchait point l'élégance des chevaux, ni la correction du langage ou des manières. Au chenil, les pointers étaient de race : « Je pose pour celui qui ne pose pas », affirmait souvent le fils. Ils suivaient strictement un plan de vie républicaine. Cet accord de l'acte aux principes leur valait beaucoup de sympathie.

On attendait pour la célébration du mariage que le père eût achevé sa maladie. Jean subit une émotion presque larmoyante à cause de la joie que sa bonne nouvelle venait de répartir entre tous. Derrière les tonneaux du voisin, la fiancée au visage clair, aux bandeaux bruns, agitait des signes. Elle rougit en s'apercevant que le docteur les comprenait, puis se sauva derrière les foudres de chêne verni qui garnissaient le magasin paternel d'une marchandise d'apparat. De la façon dont elle le regarda, écolière sournoise, il pensa qu'elle l'imaginait ainsi qu'un oncle indulgent que les choses de jeunesse amusent; il ne convient pas de se garer contre sa curiosité. Le manège de signes que les jeunes gens reprirent, sous sa tutelle, lui donna la certitude de son âge et de sa gravité professionnelle. Songeant à Francine, plus liée avec Maurice Briant, il accepta du chagrin. Sa jeunesse n'était plus. Il l'avait consommée en dehors de toutes les amours. La détresse de M"® Horbrandt le navra. Il reporta

sur Tafflux des paysans son attention extérieure, indécis et las pour se remettre en voiture et poursuivre la tâche du jour.

A ce moment, le pharmacien s'élança de la foule. Il entra chez Breusmer, sardonique. Tout de suite il s'adressait à Stival : « Ah ! vous avez de la typhoïde aux usines Horbrandt! Vous en avez, docteur... Et vous savez pourquoi vous en avez? Je vais vous le dire, moi! Quand j'ai su la chose, j'ai pris une petite bouteille, et je Tai fait remplir de Teau que boivent les ouvriers... Oui, docteur! et nous avons procédé à l'analyse.. . et voici le résultat... et ce soir, le Réveil des Flandres publiera ce petit entrefilet suggestif. Les voilà bien, les réactionnaires, monsieur Breusmer? Ils empoisonnent le peuple. Ils s'en fichent. Pourvu que les affaires marchent... Périsse le monde!!... Et ils ont des religieuses dans leurs infirmeries, et des curés pour bénir leurs machines... Tas d'escobars!... Monsieur Breusmer, je viens vous demander de porter la chose devant le conseil municipal. Nous vous avons élu pour sauvegarder les intérêts et la vie du peuple. L'article du Réveil vous donnera tous les documents... »

M. Breusmer haussa les épaules dans sa courte blouse. A travers les lunettes plantées contre son visage encore écarlate dans les poils gris, il examina la fureur du pharmacien : « Que c'est embêtant, ces affaires-là ! » Mais l'autre brandissait sa paperasse : « On les forcera bien à entreprendre les travaux d'assainissement... on les contraindra, je vous le dis, moi. » Il montrait le sol d'un index impérieux, et rejetait sa chevelure bouclée, et affilait les pointes

de sa barbe. « Alors, remarqua soudain M. Breusmer, vous voulez que le conseil municipal fasse adjuger les travaux à votre beau-père, hein?... farceur!... La voilà, votre philanthropie... Ça grossira légèrement les espérances... » Se détournant, le vendeur de fer regagna les profondeurs du magasin. Devant le fils en joie, le pharmacien s'expliquait mal : « Oui, oui, vous tenez avec Horbrandt, parce qu'il a des chasses, osez donc le dire! Quand on aime à faire le sauvage en hurlant derrière des chiens , on s'intéresse joliment aux misérables , n'est-ce pas? »

Jean laissa les deux hommes aux prises. Sa voiture traversa difficilement la petite place. Pour la seconde fois depuis son arrivée dans la ville, on édifiait les baraques de la foire annuelle. On clouait de l'andrinople sur les planches, à l'ébahissement des petits, qui n'entendaient plus l'heure s'annonçant au haut du beffroi dressé dans sa dentelle de pierre.

Déjà la vieille Italienne poussait son petit chariot repeint à neuf et tintant de toutes ses sonnettes suspendues. Des dames de la campagne, en deuil, munies de cabas en cuir, de parapluies, habillées de guipure, pleines de jais cliquetant, dégustèrent des glaces. Comme sa voiture ne parvenait pas à couper Taffluence, le docteur descendit impatienté. Il remettrait au lendemain la suite de ses visites. Afin de l'avertir, il tâcherait de voir Horbrandt sur le marché.

Après une station chez un asthmatique, qui logeait dans une cave et dont la femme vendait des oignons

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sur la marche supérieure du trou, non sans faire encore de la dentelle, il se livrait à la cohue de la Grande Place. On s'y tassait. A la recherche du maître, les chiens de chasse effarés se glissaient parmi les jambes solides. Leurs yeux d'or et leurs babines mobiles, leurs queues battantes, leurs bonnes figures arides, appelaient la caresse et les paroles des gens qui, tous, les encourageaient d'une tape ou d'une question amicale. Le docteur se démenait difficilement. Les piles de sacs presque rejointes laissaient d'étroits passages, qu'encombraient les dos considérables, les panses, les gestes et les proverbes des acheteurs. Tel que le roi, et avec d'autres messieurs, Horbrandt dominait ce peuple. Les conversations bourdonnaient vers lui, interrompues, étouffées tout à coup par le bruit que faisaient les ailes des pigeons s'envolant..

Lui se tenait devant les arcades de la maison où vieillissait son père, le fondateur. Le pignon à degrés s'élevait plus haut que ceux des autres demeures. Aux fenêtres, il y avait des rideaux riches, et des cuivres fourbis à la porte, et de la peinture fraîche le long des linteaux blancs. Par habituelle ostentation d'opulence, ses amis tenaient les mains aux poches du pantalon; car cela relevait les basques delà jaquette sur les chaînes d'or parant les bedaines.

Stival ne réussit pas vite à l'approcher. Il dut piétiner dans la bonne odeur de graines. Le grouillement des rustres en blouse l'enserrait, et vers lui il se tendait de fortes mains calleuses jaunies par le contact des fumures et de la terre. Certains ten-

talent d'obtenir au passage une consultation gratuite. Ils montraient un œil congestionné, un doigt entaillé par l'arête tranchante des instruments ; ils décrivaient le mal de leurs petites ou celui de la grand'mère. « Bon, disait Stival, j'irai voir. — Que non !... faut pas vous déranger pour cela, à c't'heure! ça n'en vaut pas la peine. » Cette tactique l'amusait. Alors il indiquait vaguement une hygiène, une prescription de régime, un baume simple. En serrant la main, il s'esquivait pour répondre à l'autre, désireux d'une pareille aubaine, et qui l'arrêtait à la manche.

Les transactions allaient. 11 y eut du marchandage, sous les arcades, dans les tavernes, autour des chopes. L'enluminure des visages gagna en couleur. Les amers et les absinthes miroitaient aux verres. Des plis des blouses neuves et luisantes, on sortait des bourses. Onze heures sonnèrent. Les grains d'or clair se versaient de mains en mains. Pour les semailles, on achetait l'œillette, l'escourgeon, l'orge et le blé. La température s'y prêtant, il fallait à cette heure se munir, afin de commencer, dans le mois, la fécondation des champs. La demande, nombreuse depuis le matin, s'était accrue sur les dix heures. Les grands propriétaires, ayant trouvé à vendre avantageusement, vers l'automne, le contenu des greniers, sur un coup de hausse, so trouvaient dépourvus. Jusqu'alors nul cours propice n'avait permis l'achat. Maintenant la date pressait. De voix en voix, les prix augmentaient.

Vers dix heures et demie, Horbrandt et les brasseurs s'étaient mis carrément en concurrence avec les

acheteurs du premier malin. Ils disaient à tous que le grain manquerait à la fabrication de mars, la plus importante de Tan. Ici et là, ils avaient pris, contre de belles sommes, les hectolitres aux petits cultivateurs. Ceux-ci, revenus au cabaret, se disputaient, par le moyent de cet argent, les réserves de leurs greniers. La demande dépassait Toffre. Les figures flamandes, épanouies, saures, criaient des tarifs à travers la fumée des pipes. Les acquéreurs revendraient à gros bénéfices, lors des marchés prochains, aux usiniers.

A les entendre dire ces espérances, Stival s'étonna. Les blés d'Egypte avaient dû arriver à Dunkerque. Pourquoi Horbrandt ne les lâchait-il pas selon ses desseins, afin de payer, sur les sommes de la vente, les œillettes indispensables à ses pressoirs?

Le blé montait toujours, et l'orge, et l'œillette. Soudain, un peu avant la demie de onze heures, s'ouvrirent les portes de l'immense maison en briques rouges , construite selon le style de la place et qui, restée inachevée, servait de dock à Horbrandt pour emmagasiner ses farines. Vingt ouvriers délièrent sur le pavage de la place des sacs neufs d'où le blé d'Egypte ruissela. Profitant de la hausse, Horbrandt vendait.

De cabaret en cabaret, la nouvelle passa. Horbrandt lâchait ses réserves. On allait les lui prendre pour les céder dans un mois aux petits usiniers, à prix fort. Ce fut un élan. Son commis, juché sur un tonneau, ne parvenait pas à inscrire les ordres. De la boutique Breusmer à la maison de briques, il y eut un afflux de foule bleue; un déplacement d'eflbrt

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et d'agitation. Les mains plongeaient dans les sacs béants, se chargeaient de l'or clair, le laissaient choir en pluie. Tout le soleil d'Egypte se détaillait entre les doigts flamands. Écrasés, humiliés, de rares Espagnols tentaient l'achat pour quelques écus, aussi. Mais la grosse race du Nord l'emportait, haussant vers le comptable des billets bleus et des poignées d'écus.

Comme si on eût craint que l'approvisionnement tarît, beaucoup voulaient prendre livraison immédiate. Les gros chevaux blancs extraits des auberges furent en une seconde parés de leurs colliers à fourrures bleues, de leurs harnais cloutés de cuivre; et les longs tombereaux, grands comme des navires, conduits à la maison rouge. On empila les sacs qui portaient le nom- d'Horbrandt imprimé. Bientôt ils manquèrent. Alors, dans les hectolitres en bois, les ouvriers versaient le grain d'Egypte avec des pelles, et l'on vidait la mesure au cul des chariots capitonnés à la hâte de bâches vertes et de vieux sacs. Sur chacun, le tas de blé grandit, s'exhaussa, devint montagne pointue et ruisselante de sa surface mobile.

Au-dessus, escadres avides et glaneuses, les pigeons, ivres, tournoyaient.

Circulant parmi les pauvres qui considéraient la fièvre, sans y participer, le fils Boildieu murmurait à des paysans des conseils. Stival, un instant, l'a'ccompagna. « Quoi! père Flahaut... vous ne profitez pas de l'occasion? » interrogeait l'homme au chapeau de bronze. L'Espagnol, gêné, se reculait dans un sourire ouvert sur ses gencives édentées.

« C'est-y que vous n'avez point d'argent, min fieu? disait encore le tentateur, en prenant le ton bonasse du patois. — Ah ! non, je n'en ai pas sur moi. — Si cent écus font votre affaire, y sont dans m'poche. m'sieu Flahaut... — Ah! bon! — Quoi! vous me signerez un bout de papier! Avec vous, il n'y a pas de péril, hanon? — Pour sûr il n'y a pas de péril, mais je vous dois déjà. — Quoi? vous me laisserez prendre une hypothèque pour le tout sur vos Cent- Mesures. M. Deraismes arrangera cela. C'est dit? Je ne veux pas que vous manquiez vos semailles, moi. Voulez -vous six cents? Entendu; allons boire une chope, vous me signerez ça... » Sec et triste, avec son sourire de gêne, l'Espagnol suivit le haut chapeau de bronze. Ils s'attablèrent sous une enseigne faite d'un matelot de bois, à cheval sur un tonneau, et fumant sa pipe. Déjà M. Boildieu tirait du paletot moussu le vaste portefeuille de maroquin vert. Il étalait les vignettes bleues de la banque, et un reçu tout préparé sur timbre.

Le coudoiement s'exaspéra sur la place. Les femmes, aux emplettes dans la ville, accoururent rejoindre leurs époux. Cela fît, vers la maison rouge, une cohue bleue par les blouses d'hommes, noire par les mantelets de femmes. Horbrandt les encourageait, serrait des mains, poussait la fumée de son gros cigare emmanché d'ambre.

Il salua gravement Stival : « Hein! ils arrivent, mes bateaux! » A côté de lui,JVIaurice Briant, armé d'un calepin, aidait le comptable et notait les achats à terme que consentait le spéculateur.

« Un beau coup, hein, docteur? fît Corbehem,

froid, les mains enfouies sous la pèlerine de son mac-ferlane irlandais. Un beau coup!

— Heureusement, répondit Maurice ; je tremblais pour mes pauvres cent mille francs.

— Deraismes arrangera cela », criait encore Horbrandt avec le bon rire de sa barbe.

Le quart avant midi sonna. On se reposait de l'émotion. Les bavardages des commères étouffèrent les autres bruits. Des pigeons finirent par trouver des places nettes, et coururent, blancs, gras, grisardoise.

Se rengorgeant, ils picoraient.

Alors, au coin d'une rue, le chariot de la vieille Italienne parut, rouge et pimpant, dans sa sonnaille. Les blancs bonnets des femmes convergèrent de partout jusque-là. Pour deux sous, on s'offrait la politesse d'une glace. La vieille rafraîchit bien des gorges, sans parler trop, ne sachant même pas bien le français de la place Pigalle et comprenant mal le patois conservé intact depuis la guerre de Cent Ans.

« Une glace, ma vieille! » lui demanda Horbrandt.

Et il régala ses acheteurs à l'entour. On vida de toute friandise le chariot de l'Italienne. A l'admiration des ménagères, il lui donna deux pièces d'or, généreusement.

Entre les tresses noires et grasses, la figure ridée blêmit de boçheur. Tous la regardaient qui n'osait dire, lourde, malgré son tablier de peluche verte galonné d'argent, et sa coiffe blanche, et son collier en perles de verre doré, et ses manches de coton soufflées aux épaules, puis étreintes à l'avant-bras par une gaine de velours bleu. Elle remerciait en

langage italien, à quoi répondait Horbrandt par de comiques : « Si, signora! » et tous de rire, servile- ' ment, les ouvriers surtout qui, dans la masse de blé s'écroulant des profondeurs de l'entrepôt ouvert, retiraient et jetaient en tas des morceaux de paillasson.

L'Italienne, par mots et par signes, les demandait pour son feu ; comme si le bienfait précédent nécessitait des obligations nouvelles à son égard. « Signora! vous voulez des couffes... Ah, signora... pour allumer le feu de la signora... Bien, signora... Donnez les couffes à la signora... »

S'inclinant jusqu'à terre, en révérence grotesque, Horbrandt, tout à sa gaieté d'homme heureux, excita l'hilarité enthousiaste des rustres ravis qu'il les gratifiât de cette intimité.

Un ouvrier ramassa les morceaux de paillasson, et, dans le coffre, au flanc du petit chariot, il les entassait.

« Signora I... ça vient de la terre des Pharaons, ces choses-là. Si, signora, de la terre d'Egypte... ce sont les sacs où les fellahs mettent le blé pour le porter de la berge aux bateaux du Nil. Souvent ça crève, signora, ce n'est pas solide, et les fellahs en abandonnent les morceaux qui sont enfouis sous le blé et qu'on embarque avec. Si, signora!... »

A ce mot de « couffes » prononcé par l'explicateur, l'imagination de Stival évoquait les files de chameaux roux oscillant sur les étendues de la plate Egypte; et les petits ânes, chargés à chaque flanc de ces paniers souples où l'Arabe entasse ses légumes, ses habits et sa jarre d'eau, lorsqu'il

voyage. Des photographies rapportées, des tableaux jadis contemplés, se déroulèrent dans son souvenir. Il revit les palmiers poussiéreux contre l'or rouge du soleil au crépuscule, et des « Ismaël dans le désert avec Agar », et, sur le pont d'un navire, les pèlerins de la Mecque, entassés, traversant la mer Rouge. Alors le souci professionnel embruma le décor. C'est à la Mecque que les Mahométans de rinde apportent le choléra, endémique sur les quartiers pauvres de Bénarès où, parmi les ordures, la fiente et l'eau croupie des mares, le fataliste attend l'heure de s'unir à l'anéantissante divinité. Là, toute action semblant vaine à l'encontre de la végétation armée d'épines et victorieuse, l'humanité philosophe pourrit sur pieds, comme les plantes sans lumière sous le dôme des forêts vigoureuses. Le Gange charrie la tiédeur verte et boursouflée des cadavres que flambèrent à peine les bûchers des brahmanes. Accroupi sur ses talons, le fakir aspire la mort passant au fil de l'eau limoneuse, et il communique le germe à l'intrus de l'Islam, qui emporte la corruption vers les villes du Prophète, lors de la Saison sainte. Aux bords de la mer Rouge, la pourriture de l'Inde se propage de corps en corps, pendant l'agglomération sacrée des pèlerins devant la pierre noire sur laquelle Mahomet posa la tête afin de s'endormir. Durant qu'ils l'acclament et battent le mur de leurs mains pieuses, il les marque du sceau qui voue à l'éternelle féhcité d'Allah.

Revenu dans la vallée du Nil pour rapporter avec soi l'atmosphère bénie de la Câbâ, le pèlerin rapporte aussi l'haleine du mal. Des temps, après le

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saint voyage, et comme en répétant les noms de Dieu, il pousse la bourrique chargée de couffes pleines, sa force succombe tout à coup sous Teffort des germes échappés des cadavres que charria Feau du fleuve hindou. La secousse du mal le vide de toute une pourriture qui fermentait. Il ne persiste pas au cours de la vie.

L'entière appréhension de ce mal destructeur gâta le plaisir du médecin lorsque le spéculateur, l'invitant à le suivre chez son père, ainsi que Corbehem, les fils Boildieu et Breusmer, leur offrit d'y boire avec lui du Champagne qui aiderait une dégustation d'huîtres fraîches. Ces couffes avaient moisi doucement à fond de cale, vendues peut-être par la veuve d'un pèlerin mort aux chargeurs de bateaux. Il ne le dit pas, pendant que l'on dépouillait de leurs feuilles d'or le goulot des bouteilles. Mais quand, à cette heure de midi habituelle pour les enterrements de la classe riche, les voix des chantres se précisèrent au fond d'une rue proche, il lutta mal contre l'angoisse d'un pressentiment. Les croque-morts surgirent, et le carrosse de deuil contenant l'abbé Hurlevent en surplis, et le corbillard argenté, panaché de blanc, enguirlandré de violettes, de roses, d'immortelles qui marquent le vieux dogme de la résurrection des forces, le triomphe réel de la vie sur les vaines apparences de la mort. Aux mains d'un squelette de sacristain calotte de noir, enveloppé d'une soutane flottante, se haussa la bannière de l'Inquisition portant les damnés du Purgatoire peints avec des humeurs de cadavres. Suivirent le suisse, sa hallebarde et sa canne, les enfants de chœur por-

LA FORCE DU MAL d99

tant d'énormes chandeliers d'argent, le maître des cérémonies en manteau et culottes courtes, le défilé des orphelines, grises, noires, les religieuses cuirassées de Tempois de leurs cornettes, les deuillants innombrables, découverts et muets, qui piétinèrent derrière le char branlant aux bosses du pavage.

L^Italienne se laissa surprendre par le cortège. En vain elle empoigna les brancards du joyeux petit chariot écarlate et blanc, plein de sonnailles. Les croque -morts lui barrèrent la route, d'un signe péremptoire. Devant le gai costume de soleil et les mains jointes de la vieille, les funérailles s'éternisèrent. Le glas s'abattait sur la ville. Les pigeons s'enfuirent.

Et quand tout le cortège se fut conclu par la file de carrosses drapés en noir, la Transtévérine prit la suite en poussant le petit chariot, peut-être dans l'espoir de rafraîchir avec le fond de sa glacière les tristesses de la famille, au retour. Au bout de ce deuil, elle était la seule vie des couleurs, répondant à celles, en tête, de la bannière où se tordaient les âmes du Purgatoire parmi les flammes peintes avec l'humeur des cadavres.

Le cortège noir, infini, s'éloigna, entre ces deux images violentes de la vieille et des tourments.

Aux jours qui suivirent, le docteur rencontra beaucoup l'Italienne, le long des routes, dans les banlieues.

Les pièces d'or données par Horbrandt avaient permis qu'elle renouvelât sa provision de friandises. Les glaces maintenant étaient à la framboise et au café, outre celles de l'ordinaire, à la vanille.

Prenant le chemin de fer, elle mettait son chariot aux bagages, et descendait aux stations principales, pour rayonner vers les bourgs que sa présence venait divertir. Malgré sa décrépitude, elle gardait un courage opiniâtre. Du matin au soir, elle profitait de l'aubaine. Jean la trouva devant les cabarets où s assemblent à midi les semeurs lassés du grand geste. Son baragouin égayait les gaillards, en vieux gilets de velours complétés de manches bleues. A lui dire des obscénités formidables, ils prenaient une joie sans mélange, propre à mettre des larmes aux yeux et de la salive aux gencives édentées. En récompense, ils se payaient des tournées de glaces à la framboise. Ils appelaient leurs amoureuses, les gardeuses de bétail, plus avides de rire encore, et pour rien. Largement se fendaient, à la moindre sottise, les faces bises et chauves des filles. Entre le terne ciel et l'infini brun de la campagne, il ne sonnait que leur bruyante joie... Les caracos gris, les tabliers et les jupes incolores se froissaient sur les contorsions. Il s'allongeait des claques et des coups. Éloignant la main qui tenait, ?vec la miche, le couteau ouvert, les gars luttaient de l'aucre. Les filles volaient les. casquettes. Et c'était une course indéfinie de pourchas, de crises hystériques, jeux de bêtes saines et bondissantes, au milieu de quoi l'Italienne, impassible, relavait d'un preste torchon les petites coupes de verre rendues. Durant que d'hispaniques gaillards persévéraient dans la conquête des grosses Flamandes, elle repartait, la vieille, ses poignets de momie liés aux brancards du petit chariot rouge et blanc. Par les routes

blondes étendues sous les nuages entre les espaces des terres puissantes, elle poussait les falbalas écarlates, et les sonnettes arrangées au-dessus de la glacière d'étain. On voyait s'amoindrir, lointaine, sa silhouette un peu massive, la coiffe et les manches blanches, le corselet de velours rouge, le tablier de peluche verte à galons d'argent. Entraînant un bruit falot des sonnettes et une chanson rauque d'Italie, la vieille devenait un point sur le décor brunâtre des champs dont les pentes montaient de toutes parts pour déborder de l'horizon sur le ciel circulaire.

Au cours de ses tournées en voiture, Stival la retrouva près du calvaire, dont le christ de fonte se dressait de ses clous pour voir, plus loin, les champs. Elle distribuait, assise sur les marches en briques, ses sorbets aux frères fous. Le cadet dansa en léchant le fond des coupes et en brandissant son fusil. Installé avec sa palette, ses couleurs, un chevalet et une ombrelle blanche piquée dans le sol, l'autre peignait l'Italienne selon d'épouvantables vermillons, d'intenses indigos et des chromes épais. Muet, il tendit son pouls gauche au docteur, sans cesser de garnir sa toile. Survinrent les enfants sortis de l'école et qui piaillèrent en essaim : « Monsieur Henri! M'sieur Henri!... payez-nous une glace... » Entre les déments et les petits, il y avait une entente. Henri les groupa vers le petit chariot. Avec des salutations, des révérences, il offrait le bras aux petites filles en cotonnade bleue, comme pour les conduire au buffet d'un bal. Et les enfants de rire, chatouillées par la drôlerie du monsieur

barbu, en bottes à Téouyère, en jaquette sautelante, au ventre entouré de cache-nez à carreaux.

« Docteur, criait le peintre en écrasant au couteau du blanc d'argent sur la toile, allez voir ma moitié qui crève.., là-bas... dans un petit pot.

— Sine me te ducere usque ad villam, dukhsime doctor. »

Sur cette invitation latine, Henri prit la main de Jean remonté dans sa Victoria, et fît signe d'avancer au domestique. Entre les arbres nus des prairies, le chemin de sable gras montait vers les murs de l'église. Le cheval glissait. Les roues crièrent. A pied, le fou esquissait des pas de menuet, des ronds de jambe, en tenant par deux doigts la main du docteur, ainsi que celle d'une marquise. Du bras gauche, il épaula soudain son fusil vers des corbeaux en conciliabule au haut d'un peuplier. L'arme tonna. Des fumées se dissipèrent, bleuâtres. Le vol des oiseaux noirs éclaboussa le ciel terne. L'écho répétait au loin le coup de feu.

A l'entrée delà ferme, sous le donjon du pigeonnier, un porc jaune et rose grognait dans une mare de liquide gras et d'épluchures.

« Satis, satis vixisti^ o sus, sus pinguis!,,. Accipe mortem benignam, ut salvatorem istum servet honos, sus accipe.., sus pinguis/ »

Lâchant la main du docteur, il enveloppa la bête d'une détonation. Il y eut un cri de vieille porte qui grince. Aussitôt, le latiniste s'empara d'une fourche piquée sur un mont de paille, et il larda des quatre pointes la panse boueuse, d'où des filets de sang ruisselèrent, symétriques. Le porc, éperdu, galopa.

Le fou poursuivit, parmi la déroute des poules et des oies voletant vers la mare, en bruit d'ailes affolées, des gloussements et d'effrois animaux. Le porc, rejoint, succomba sous l'étreinte du maître qui lui défonça le crâne à coup de crosse. L'os d'abord résista ; mais enfin le sang voila de rouge le groin d'où s'échappait le grincement d'une scie qui eût mordu la pierre.

« Nunc , introibirnus ad altare dominas, viator, Caveant servi ne veniamus in detrimentum siiis,.. De la chartreuse, vous, et des chopes! »

La jaquette, la barbe sanglantes, les bottes pleines dç boue, le frénétique s'inclinait maintenant pour indiquer le seuil.

Jean se remettait mal de son dégoût et de sa peur. Aux fenêtres du rez-de-chaussée, les visages des servantes, noués de bonnet de nuit, se montraient hagards. Le cochon faisait encore des soubresauts dans la flaque de boue rougie. Comme d'un accordéon troué, il sortait de la chair un désir étranglé de cri.

Vivement, Stival aborda la malade, au fond des chambres. Elle allait périr. Un coup de pied reçu au ventre déterminait une tumeur qu'on ne pouvait résoudre par une opération. La péritonite s'affirmait. Fiévreuse, la dame se démena sous ses mains. L'odeur de beurre et d'excréments affadissait ignoblement l'air. Les Hnges, des draps pleins de souillures, emmaillotaient la souffrance ahurie de la victime.

Malgré qu'il se roidît contre l'impression d'horreur et de puanteur, Jean ne put rester. Déclarant

qu'il enverrait une ordonnance, il s'échappa vers un couloir et la tristesse du verger défleuri, ses platesbandes pierreuses, étendues le long des murs bas blanchis à la chaux. Par une porte entr'ouverte, il gagna la campagne. Il redoutait de voir le fou agitant sa barbe d'où dégouttait le sang du porc.

L'idée de cet homme l'éperonna pour fuir. Il enjambait les sillons durs. Son pied découronna les mottes, glissa dans ^les creux, butta sur les crêtes. Au loin, un rustre en blouse menait l'attelage qui passait un rouleau sur l'emblavure. Lents et lourds, les chevaux blancs tiraient, obliques au sol... « Ohi... hô! » La plainte du meneur s'étendait dans l'air. « Ohi... hô..,! »

Cela symbolisait toute la misère humaine s'eflbrçant sur la planète ingrate, pour une harmonie de lois physiques ignorées. « Ohi... ohôî... » cri probable de l'anthropoïde courant vers la proie que sollicitait sa faim et appelant la horde à conquérir la sécurité d'une heure.

A travers champs, il rejoignit une maison extrême du village et envoya un gamin chercher sa voiture. Le petit domestique était encore tout pâle. De force, le fou lui avait fait boire une chope de chartreuse. Mais la peur empêchait qu'il ne se grisât. Le cheval, fouaillé, les emporta loin du lieu. Plusieurs fois Jean se retournait, dans la crainte d'apercevoir les fous à sa suite. La route resta déserte depuis les arbres nus, hérissés autour des fermes claires.

Le lendemain dimanche, il revit l'Italienne brune comme une momie dans ses oripeaux et vendant ses breuvages aux petits de la cité ouvrière. Alors

labomination de la veille lui rendit de Tangoisse, bien qu'il contât la chose en ironiste aux Horbrandt et aux Dhamelincourt. La mère de Francine s'épou*vanta.

« Mais c'est abominable! Il faut l'enfermer. Quand on pense qu'il vient à la maison...

— Heu, dit Horbrandt, l'enfermer! On a essayé plusieurs fois. Les Desgardins ont des relations... A peine dans la maison de santé, un certificat de guérison les libère.

— Il nous assassinera. »

La promenade au milieu du peuple ne dura point. M"® Horbrandt souffrait davantage. Francine, Maurice cependant demeurèrent avec l'industriel et le docteur. La petite Gossart, leur favorite, vint les retrouver. Ses parents la tenaient entre eux-, l'homme gouailleur à l'égard du patron et de ses amis, la femme un peu mendiante du regard, malgré la cravate neuve d'un bleu violent nouée sur son jersey noir. Maurice alla chercher l'enfant timide que verdissait la pullulation intérieure des mauvais germes, et Francine l'embrassa. Vers le chariot de l'Italienne elle la conduisit. Beaucoup de gens eniouraient l'édicule pavoisé d'écarlate et dégustaient les glaces. « Lèche ça, disaient-ils entre eux; ça t'empoisonnera toujours moins que l'eau du puits. » Ils avaient lu dans le Réveil des Flandres l'article du pharmacien et les résultats de l'expertise.

Dans leur velours dominical, ils prenaient des poses audacieuses^. Les femmes en jerseys ou en camisoles de drap, ceintes de tabliers bleus très propres, se frottaient aux hommes pour obtenir

Toffre d'un sorbet; et k vieille, noirâtre, évidemment souffreteuse, répondait mal aux interjections encourageantes. « Hé quoi ! elle fait fortune, et elle grogne!... Dis, maman, tu te refais une dot, pour épouser un joli garçon?.., » Elle les écartait du geste, et relavait ses coupes dans le seau d'eau.

L'esplanade se noircissait de foule à mesure qu'avançait l'après-midi ; et les élans du trapèze enlevaient au ciel des gaillards en gilets de laine. Contre le paillasson servant de cible, de maigres Espagnols^ en cotte bleue, lançaient le court javelot empenné, tandis qu'à l'autre bout, de gros Flamands en blouse, coltineurs et garçons brasseurs, tiraient de l'arc. Et les acclamations saluaient les beaux coups lorsqu'un projectile s'emboîtait exactement dans celui déjà fixé au centre du but.

Pour jeter le javelot, les travailleurs prenaient la pose exacte de ceux qui lancent la navaja au ventre de l'adversaire. Accroupis sur leurs cuisses, le buste en avant, ils balançaient l'arme avec le bras, ils clignaient l'œil. La lueur du fer traversaient l'espace, d'un éclair, et se fixait sourdement. D'autre part, pour tendre leurs arcs, les blonds immobiles, stables, visaient avec lenteur; et cette double caractéristique des deux races donnait du bonheur mental à Jean.

Il l'amusait mieux ensuite de voir M"® Horbrandt triompher sur la nature passive de son mari, lui enjoindre tel et tel acte, lui prescrire l'un ou l'autre projet. Depuis le triomphe du blé d'Egypte, sa machination, elle se manifestait plus sévèrement autoritaire. Son profil se dessinait d'une courbe certaine

contre les fonds. Philippe et Corbehem, ses assidus, elle les chargeait de missions pour son fourreur, ses pauvres, ses marchands de fruits et de comestibles. Elle ressentait une peur croissante de la mort, A cause de cela, sans doute, elle ne quittait plus Stival de Tœil, ni du propos : « Voilà, je réalise mes vœux.^. et rien de positif ne se prépare, pour moi, sinon la fin... » M°** Dhamelincourt pleurnichait. Ces sortes de conversations la faisaient se souvenir qu'elle avait perdu une petite fille en bas âge : « Ah î docteur,, si vous l'aviez eue entre les mains, je l'embrasserai^ encore, le pauvre petit ange. » Des cataractes de larmes jaillissaient. Bien que personne ne participât fort à la sincérité suspecte de cette douleur, on n'osait point, pendant cinq minutes, évoquer l'heureuse répercussion sur les marchés du Nord de la hausse provoquée par la politique commerciale des hôtes. Sur toutes les places de la région on demandait le blé d'Egypte. Les trains ne transportaient que cela de gare en gare.

Les télégrammes de commande se succédaient tout le jour, accourant le long des fils tendus par les distances jusque le château de briques à trois tourelles. Horbrandt riait, fumait, promettait de mettre dans ses réserves un peuple de faisans pour les chasses de l'an prochain.

Au soir, il y eut, sur l'esplanade, un feu d'artifice. La fanfare du Commerce épanouit ses motifs d'opéra vers les airs que rayaient les traces sifflantes des fusées versant leurs mitrailles de lueurs. Cela éclatait, au zénith, en globes intensément bleus, en sphères rouges, en pluies vertes; et un murmure de

foule saluait chaque météore apparu pour éclairer cinq cents visages levés. Des soleils immenses tournèrent. Des roues d'incendies crépitèrent. Dans une apothéose de bengale, un château de feu surgit sur Tombre, haut, féerique, illuminant les murs noirs des usines et les bâtiments sévères de la cité. En exergue, il portait : « A chacun selon ses œuvres... » et les assistants applaudirent pendant que détonait le Champagne dans la galerie du château.

A cet instant, Stival vit bien Maurice et Francine assis contre la verrière. Devant la lumière brusque du bouquet, les ombres de leurs profils se confondirent. Et ils restèrent ainsi, sages, avec une seule âme, tant que ruissela contre la nuit lointaine la chute énorme des fleuves d'or, de rubis et de saphirs retombant de l'essor jailli des têtes de la foule, au bout des perspectives sombres.

a Docteur, j'ai peur de la mort, soupirait M°*' Horbrandt qui entrait ses ongles dans la main de Jean... j'ai peur... »

Elle n'avait pu garder de nourriture depuis deux jours. Il la consolait avec des murmures. Mais il s'apitoyait davantage sur lui-même et son âge, et sur tout le rêve de la « Descendante » abîmé. A l'égard de Maurice, il ressentait un désir de le voir mourir là, comme tant qui, chaque jour, trépassaient entre ses mains sans raison. Ce l'humiliait que ce garçon pût conquérir si facilement celle qui se dérobait de lui.

« Je sens que je vais bientôt mourir, docteur », répéta M™^ Horbrandt.

Son mari leur apporta du Champagne. Cor-

behem et Philippe, avec M™<^ Dhamelincourt et M. Deraismes, commençaient un poker sur la table à jeu. Horbrandt jeta cinq louis à sa place et vint s'asseoir. Au dehors, il y eut un écoulement de la foule. Des ivrognes crièrent très haut un refrain, qui s'amoindrit avec toute rumeur bientôt. Le bruit soyeux de Teau persista seul, coupé régulièrement par le souffle sourd , jamais interrompu , des machines.

Au cône de lumière versé par la grosse lampe, le tic facial du notaire secouait les fanons du cou, attirait dans un spasme la chair déformée, blette de la figure. Le traitement ne réussissait pas, gêné d'ailleurs par les escapades scandaleuses de l'incorrigible quinquagénaire. Ayant prescrit le repos des sens, les spécialistes parisiens n'avaient pas obtenu mieux que les médecins de la consultation provinciale. Il remuait les babines, toujours le nez au plafond, comme s'il flairait, là-haut, une idée d'affaires à entreprendre.

Un moment on n'échangea que des propos de.

jeu.

« J'ai un beau placement, dit-il tout à coup. 25 0/0, mademoiselle Dhamelincourt!

— Vrai, monsieur Deraismes?

— Je vous l'assure. Pique et trèfle. Je ramasse. Oui, mademoiselle. Vous avez gagné deux mille francs avec les blés d'Egypte. 1

— Quelle chance! Merci, monsieur Horbrandt!

— Mais, Francine, ma fille, tu deviens cupide. Ce n'est pas beau pour une demoiselle. A ton âge, je ne pensais qu'aux fleurs, aux oiseaux... à la musique.

— Je joue donc cœur, interrompit le notaire.

Cette fois, mademoiselle, je fais rendre treize mille francs par an aux soixante-deux mille que notre ami Horbrandt va nous remettre. Trèfle?... Je n'en ai pas... Je passe...

« Voici la chose. Un de mes clients, un brave homme, voudrait acquérir une auberge qu'il loue depuis dix-neuf ans. Le propriétaire est mort. Bien de mineurs. Mise en vente. Le preneur aurait première hypothèque. L'auberge, située en face des Minoteries de la Scarpe, garde un public énorme de mariniers, de rouliers et de courtiers; et, en plus, tous les ouvriers et les ingénieurs de la minoterie. Le rapport est de soixante pour cent l'an ; selon le capital que représentent les bâtiments d'auberge, ceux de la ferme, les terres, le droit de chasse sur les bois de Saint-Leu loués aux ingénieurs, etc., etc. Mon homme, si on lui donnait le moyen immédiat d'acquérir, associerait le prêteur à son affaire, mais rien que pour toucher cinquante pour cent sur les bénéfices outre l'intérêt de l'argent... Voilà... Carreau, du roi; et je paie huit francs.

— Mais c'est très beau! » cria M"° Dhamelincourt.

Elle s'était levée. Dans l'ombre, son allure robuste la montra créature franche, vivante, et saine, cellelà même que Jean désirait si fort pour le passage de la vie.

Le matin, il avait reçu d'Héribert une lettre le blâmant de ne pas réussir auprès de la jeune fille. Un post-scriptum malicieux ajouté par Vampardon l'accusait de mettre un empressement minime parce

que Tobligalion l'effrayait de recueillir les parents ou de leur abandonner la dot. Fine et fière, la jeune fille avait dû dans ses missives à M"* Héribert motiver son refus sur l'hésitation probable du docteur devant ce devoir. Si formelles semblaient les expressions écrites de ses amis que Jean douta de ce qu'il observait. L'inclination marquée envers Maurice n'était-elle qu'une feinte de cette âme assez bonne pour lui permettre de s'écarter selon le désir deviné de ses calculs? Il le crut presque. D'autant que, la proposition du notaire finie, elle se retourna vers lui, la face joyeuse.

« Hein, docteur, si je devenais riche?... »

Le sourire l'illuminait. Il voulut répondre : « Cela changerait-il mon sort?... «mais une bonne entra. On demandait le médecin, quelqu'un se trouvait mal, dans le village... Il sortit aussitôt. Dehors, des ouvriers l'attendaient. Ils lui apprirent que la vieille Italienne passait... Derrière les porteurs de lanterne, il se hâta, sans tenir compte de leurs propos. On pataugea quelques minutes dans les boues du Contre-bas. Une porte de grange poussée par une épaule s'ouvrit. Il y avait des chandelles à terre, dans des bougeoirs de cuivre, autour de la vieille que des spasmes secouaient sur son vomissement.

Stival écarta les femmes, approcha la bougie du visage... Il le vit qui bleuissait... Toute la vieille momie devenait bleuâtre; et sans cesse, par les issues du corps, elle se vidait, en râlant, d'une ordure puante... Aux mains glacées, au refroidissement des chairs, il diagnostiquait en lui-même, tout

de suite, le choléra, que marquait bien la cyanose envahissante, cette teinte bleue qui, venue d'abord aux paupières, gagnait le front, les rides profondes des tempes... la masquait de hideur diabolique. Il entr'ouvrit les lèvres de force et les dents au moyen d'une lame. La langue lui donna la sensation de glace. Le mal asiatique se révéla par tous les symptômes si souvent étudiés aux livres de médecine.

Que cela ne fût pas plus tragique, qu'il n'y eût qu'un corps de vieille tordu sur un peu de paille dans ces oripeaux, près du petit chariot à falbalas rouges, cela étonnait son imagination. Les tresses noires de la moribonde agglutinées dans la sueur, et son profil, béant contre la paille tachée de souillures humaines, et ses pauvres sèches jambes dans des bas blancs drapés, et les mains griffant le tablier de peluche verte massé entre les os des doigts, et toute l'odeur de corruption émanant vers les faces muettes des commères qui élevaient les bougeoirs, et la nuit profonde de cette grange où l'on entendait des rats discrètement courir, c'était le décor du premier geste que l'inéluctable mort allait sans doute prolonger sur un peuple.

Un frisson lui parcourut l'échiné. Stival cherchait dans sa mémoire des prescriptions; revoyait les couffes d'Egypte que les coltineurs d'Horbrandt avaient données à la vieille; et la mort lointaine, toute semblable, du fellah se vidant de la pourriture subite germée en ses organes, sur le sable d'une berge chaude.

a Qu'on aille faire bouillir du rhum tout de suite au plus près et qu'on l'apporte. Allez chercher du

sulfate de cuivre chez Tépicier. Qui a touché cette femme, déjà? »

Personne ne répondit. En remarquant la précipitation de ses paroles, les gens s'effrayèrent. Les femmes inclinèrent vers la porte. De la pâleur glissa sous leurs visages. Il les retint.

« Voyons... La maladie est dangereuse et contagieuse... vous entendez? Vous allez tous vous laver les mains dans une solution que nous allons préparer avec du sulfate de cuivre... Et puis il faut emmener cette malheureuse... Où demeure-t-elle ? »

On indiqua une rue de la basse ville.

« Allez chercher M. Horbrandt! et faites atteler un tombereau que vous remplirez de paille. Mettez la bâche... Non... appelez quelqu'un qui ne soit pas entré ici...

— Clémence!... cria une des femmes...

-^ Maman, répondit du dehors une voix d'enfant.

— Cours vite queri ch'maire!... Vite aussi!

— Moi, je ne reste pon, dit une femme...

— Il faut rester jusqu'à ce que vous vous soyez lavée, madame... Sinon, vous pourriez bien aussi mourir... »

Stival avait pris Tltalienne sous les bras. L'homme rentra portant du rhum bouillant. La vieille n'était plus qu'une chose froide et flasque, se liquéfiant, à chaque seconde... En elle, des bruits sourds se prolongeaient. Sur ses yeux vitrifiés et atones les paupières bleues retomblaient...

« Giulio! Giulio! » murmura-t-elle.

Il la tenait sous les aisselles en l'écartant de soi. Elle reprit connaissance. On lui ingurgita la boisson

brûlante. Avec un tampon de paille, on la frictionnait par-dessus les vêtements. Mais les femmes encore voulurent fuir, à l'idée qu'elles allaient porter la mort dans leurs pauvres intérieurs, avec leurs jupes tachées parles souillures humaines; le docteur s'énerva.

« Attendez...

— Je m'en vas. Tant pis!... »

Leurs figures rondes, blêmies sous les taches de rousseur, s'assemblèrent, avec les corps trapus, confondus dans les caracos et les jupes sans couleur. Les hommes aussi reculaient devant cette épouvantable momie bleue, d'un bleu verni, éclatant aux pomnjettes et à l'arête du nez, plus sombre dans les plis pendants de la peau flétrie. Elle éructait, bête hagarde et sans force. Le vomissement blanchâtre gonflait ses vieilles joues avant de jaillir et de la recouvrir...

Le groupe reculait. Stival recoucha la malade et courut à la porte qu'il referma.

« Vous ne porterez pas l'épidémie dans le village, je vous le jure!

— C'est donc el choléra?

— Oui. »

Il avait hésité à le dire, jusque le péril de ces femmes courant à la promiscuité du logis. La mort était en eux, sur eux, dans l'air de la grange nocturne. « Je suis enduit de mort, pensait-il. Je puis à l'instant vomir et mourir! Bah, je renaîtrai de ma corruption. Des séries d'existences minuscules se perpétueront de moi. Ver, je jouirai du soleil, de la forêt, des herbes, de la recherche de l'amour, et

ce sera la même somme de plaisir, de douleur... après tout... J'aurais aimé cependant vivre, homme. Et je redoute la minute de la transformation... » Il avait froid. La vieille resta quelques secondes sans se vider, ni gémir. Loin d'elle les gens, groupés dans une ombre, se murmuraient. Une pleura.

Par peur qu'ils ne voulussent sortir quand même, Jean restait devant la porte. Ils l'essayèrent en effet. Il eut leurs plaintes, leur cris, et leurs gueules furieuses, près de sa figure. En fermant la serrure, il contraignit leur conscience ; et, d'un coup de pied, poussa la clef dehors, par l'interstice, entre le sol et les battants clos.

« Aidez-moi, maintenant... Voyons, soyez raisonnables. J'y reste bien, moi!... »

Il avait repris son courage et l'amour de son art. Faire revenir à la santé cette femme déjà bleuie par la mort, il le désira, recommença les frictions de paille le long des membres. Peu à peu, le froid des membres diminua. Elle put boire encore du rhum. Il cessa de la frictionner. Il se sentit en sueur et regretta son habit gâté, perdu. Les femmes ahuries le regardaient en s'effrayant, chaque fois qu'un nouveau spasme secouait la patiente. Mais les hommes eurent honte, et ils s'approchèrent pour secourir. A genoux, ils lui passaient la paille et le torchon humide dont il lavait la face.

« Pour maintenant, se disaient-ils, si nous devons l'avoir, c'est fait. »

Et ils imputèrent aux femmes seules le mouvement de colère qui les avait jetés sur le docteur.

Des pas se rapprochaient à l'extérieur. Les femmes

crièrent que la clef était dehors. Horbrandt entra, conduit par l'homme qui apportait la cuvette où du sulfate de cuivre se dissolvait.

« Quoi! c'est une colique! dit Horbrandt. Elle aura léché le fond de sa glacière. »

On ne rit pas. Il avait le cigare à la bouche et les mains dans ses poches. Stival obligeait tout le monde à se laver les mains et faisait promettre qu'on plongerait les vêtements souiUés dans Teau bouillante.

« Est-ce sûr? demandait encore l'industriel.

— C'est un cas... Il se peut qu'aucun autre ne le suive. »

Deux ouvriers transportèrent l'Italienne sur le tombereau. Avec une lanterne d'écurie, Jean s'installa dans la paille, à genoux, près d'elle. Il eût voulu la guérir, pour que la panique ne gagnât pas le village. Et vraiment il se fût glorifié de reprendre cette vie à la victoire du mal. On l'avait enveloppée d'un drap. La chaleur tentait de revenir au corps. Ce fut un lugubre cahotement, dans la nuit. Les grelots au collier du gros cheval sonnaient avec le claquement des fers sur le pavé. Le mouvement de la voiture la rendit plus souffrante. De nouveau elle se vida. Et les vomissements infects reprirent. Stival crut qu'elle passait. Il dit au charretier d'arrêter la voiture, songeant à faire monter la moribonde jusque l'infirmerie de l'usine, comme il en avait eu tout d'abord l'intention. La crainte de créer dans ce milieu de population dense un foyer épidémique le détourna de celte idée, encore une fois. A l'hôpital de la ville, on ne la recevrait point sans formalités.

Comme elle semblait s'assoupir, il ordonna de la mener chez elle.

Enfouie parmi la paille et la puanteur, la tête bleue de la vieille était ballottée dans les mains du docteur qui la soutenait. A chaque instant, il la croyait défunte. Néanmoins son émotion du premier instant s'apaisa. Il méditait les termes d'un rapport au préfet et Ténumération des mesures publiques indispensables. S'il se distinguait au cours de l'épidémie, il atteindrait, sans doute avec l'appui de Noisard, une situation. Cette idée-là le prit entièrement. La patiente fut dès lors, pour lui, une matière d'expérience, sur laquelle il s'exerçait. Son péril particulier l'affecta moins; il ne se recula plus autant lorsque les joues gonflées dégorgeaient leur vomissement. La perte de son habit l'affligea plutôt.

Deux fois, en route, il fît demander du punch dans les cabarets. « Giulio! » geignait la femme. La liqueur chaude la fortifiait. Elle se retourna d'ellemême sur la paille, demanda de l'air.

Stival redoubla les frictions. Il était en nage; mais elle revenait à la connaissance. Au seuil de sa maison, elle parla.

La chambre, au rez-de-chaussée d'une ruche à pauvres, contenait un petit lit de fer; une table, deux chaises, une armoire garnie de bon linge, et un poêle de fonte. Lui-même mit des draps propres. Le feu ronfla. Une voisine réveillée apporta des briques chaudes. C'était une autre vieille, la rempailleuse de chaises, une amie. Elle commença par goûter au punch, pour se donner du cœur, mais sembla comprendre la gravité du cas et l'importance

des prescriptions sanitaires. Stival put se retirer. Auparavant il se dépouilla de son costume et le mit dans un seau plein de solution désinfectante. Ce fut dans une blouse et un pantalon d'emprunt qu'il gagna son logis.

Rentré seul avec la voiture, le cocher avait prévenu la servante. Tout en émoi, Margot accourut vers son maître sans redouter la contagion. Des boissons chauffaient. Il flambait dans l'ûtre. La baignoire était pleine d'eau tiède. Vraiment Stival fut touché de cette humble tendresse si lisible aux gros yeux bleus de la Flamande. Joyeusement, il la plaisanta, navré de ne pouvoir lui donner le bonheur que quêtaient ses attitudes de bête bonne et soumise.

Il ne fut point constaté d'autre cas, le lendemain, ni le jour d'après. Stival réussit à tempérer la force du mal dans le corps de l'Italienne. Sous le lit, il retrouva les morceaux de couffes et les fit brûler.

Mais le mercredi, jour de marché, il sut par des gens de la campagne qu'on enterrait une jeune fille morte aux environs. On lui décrivit des symptômes cholériformes. Dans ce village de Brugnoy, il avait rencontré l'Italienne vendant à la jeunesse les friandises de son chariot.

Immédiatement, il télégraphiait au maire, puis se résolut à faire lui-même l'enquête l'après-midi.

Sa voiture l'emmena vite. Il portait en lui cette angoisse fréquente qui, dès la moindre émotion; étranglait son larynx. Une sueur lourde baignait ses cheveux aux tempes. Malgré l'air froid, il dut ouvrir son pardessus. Affronter la mort, voir surgir bientôt

LA FORCE DU MAL 2i9

et partout le mal qui détruit et disperse, périr soimême dans la déhiscence des chairs vidées de la corruption soudaine, formidable et qui pourrit en quelques heures la totalité admirable de Têtre, cela exaspérait ses nerfs. Cependant, il eût voulu hâter la course de la Victoria, comme ces soldats téméraires qui se ruent à l'ennemi, les yeux fermés, poussant avec une volonté courageuse un corps lâche.

Les champs fuyaient, et leurs espaces bruns, leurs ondulations lointaines, les futaies bleuâtres, les lignes d'arbres autour des villages blancs. Quelques minutes un train glissant à sa droite, sous sa nue de fumée blanche, lutta de vitesse avec le cheval. Noire et rouge, la machine trapue portait en avant Tœil blafard de son fanal éteint. Elle soufflait des vapeurs de colère, et sifflait, perfide, forte, dans un élan bon pour tout terrasser. Derrière serpentait sa croupe rampante de wagons.

Dans sa pensée, Stival allia le fléau et le monstre. Il fit de cet express en course la métaphore de la cruauté. Ses genoux tremblèrent. L'odeur du phénol dont il avait, par précaution, imbibé son linge, l'entourait déjà d'un parfum de funérailles. Pour des gouttes de pluie survenues, le domestique dut descendre et baisser la capote. L'eau noya le paysage immuable, désert, sous l'ouate grise dejs nuages au galop.

Il eut peur, réellement peur. Le long de l'échiné, des élans froids passaient. Sa mâchoire inférieure tremblota. Dans les livres spéciaux, il avait relu, ces jours-là, les descriptions de l'épidémie, celle de

cette peste de Marseille où les forçats poussèrent avec des râteaux, jusque Teau du port, un amas innommable de cadavres gluants et amoncelés sur les places, au coin des rues populeuses, puis devenus une seule charogne empoisonnant l'air.

Il y eut une fourche de routes, un calvaire et son christ de fonte. Le chemin vicinal de Brugnoy se découvrit à un tournant du talus. La pluie faisait luire l'empierrement nouveau. Au bout, la première maison et sa grande porte verte apparurent. Sous un parapluie de toile décolorée, deux petites filles résistaient au vent. Elles portaient les cartables de l'école et des corbeilles à goûter. « Y a-t-il des malades à Brugnoy? » leur crla-t-il. Stupéfaites par la vue de la voilure et du monsieur, elles ne répondirent pas, mais restèrent plantées, immobiles, dans leurs tabliers de cotonnade.

Avant que le cheval se fût arrêté à la porte du maire, cet homme sortit de sa ferme. Gros vieillard rouge, en blouse, en casquette et en guêtres, il posa sa main informe sur la capote : « Ah ! vous arrivez bien, docteur!... Y sont deux qui vont sûrement crever de la colique. J'ai envoyé du monde en ville; mais on ne peut pas y être encore... Quelle histoire!... Ce serait-y le choléra?... La sœur a été enterrée ce matin; voici le frère et la mère à c't'heure!... Quelle histoire! !... »

Stival s'essuya la sueur de son front ; tâchant de ne point laisser trembler sa voix, il conseilla tout de suite des prescriptions municipales, au cas où il constaterait la présence indubitable du 'fléau.

Comme partout, les purins et de sales liquides*

stagnaient sur le sol perméable, filaient par les. ornières, et entre les cubes de fumier mis sous les fenêtres des rez-de-chaussée, dans les cours des fermes. En certaines, cela coulait jusque sur la plaque de fonte fermant le puits où plongeaient les tuyaux des pompes particulières.

Au seuil d'un cabaret, des buveurs se massèrent pour voir l'équipage. Ils riaient. Ils l'interpellèrent. « Allez, il n'a pas la colique, c'ti-là! C'est son gosier qui l'a quand il a bien bu » ; et ils levaient vers leurs barbes hirsutes les chopes de faïence à raies bleues, sans honte de leurs casquettes loqueteuses, ni de leurs guêtres mal décrottées, ni de leurs mains jaunies par l'ordure. Ils montrèrent des gueules en joie, parce que d'autres êtres allaient périr, et que ce contraste de l'agonie affirmait mieux leur santé bestiale.

La maison où le mal était maître se tassait dans un sol meuble. La haie nue entourait au-devant un espace que picoraient les poules. La lisière d'un bois surplomblait l'humble demeure construite au bas de la crête humide, en terre jaune qui s'éboulait doucement, constamment. Par une porte coupée à mi-hauteur afin de ménager l'ouverture d'une fenêtre libre d'impôt, le docteur, en levant le loquet, pénétra dans une ombre infecte. Accotés aux trois murs de la pièce, trois lits de bois pleins de haillons rejoignaient presque la table du milieu. Des femmes en bonnets de nuit, cassées par l'ouvrage des champs, se traînaient de l'un à l'autre, avec des jattes, pour répondre aux hoquets et aux gémissements confondus dans les profondeurs des couchettes- Il revit

à la lumière de la porte le rictus bleu d'êtres agités par des spasmes. La corruption fermentait en eux, les gonflait, les étranglait, jaillissait sans cesse par les issues du corps.

La peau du garçon était comme celle d'une tumeur, dure, tendue, squirreuse. Sa barbe se hérissait sur les joues. Pareil à une bête de chasse que la meute accule, il faisait tête aux gens et dardait des regards vitreux. La vieille grosse, renversée dans ses chairs, poussait des cris : « A quoi que ça sert d'avoir été honnête et puis tout... pour avoir tant de mal, cl tant?... Qu'est-ce que j'ai fait, mon Dieu!. . »

On apporta du cabaret, où Stival les avait commandés en passant, des bols de punch chaud.

Leur absorption laissa quelque répit aux victimes.

« Que tout le monde sorte d'ici, pria le docteur. Monsieur le maire, il faut empêcher à tout prix les agglomérations... Dans quel lit est morte la jeune fille? Celui-là? Bien. Démontez-le tout de suite, portez-le dehors, et brûlez-le avec la literie et le linge sale. Allumez vite un feu de paille. Vous jetterez tout cela dedans...

— Hé, quoi donc! s'écria le garçon qui s'essuyait. Vous n'allez pas brûler nos meubles, peut-être?

— Ah I ça non, ah ! ça non ! ! »

La grosse femme se releva sur son séant... Ses chairs croulaient dans un tricot raccommodé par des morceaux de drap rouge venu d'une culotte militaire.

« Voulez-vous mourir tous? demanda Stival...

Non! Alors faites ce que je dis... Allumez un feu. Monsieur le maire, ordonnez qu'on brûle tout cela...

— Allons! dit à regret l'élu municipal, il le faut. Toi, la Fin du Monde, et toi, Louchard... empoignez ça... et après on se lavera les mains dans la solution que je vais faire préparer. »

Deux vieillards commencèrent à enlever la paillasse, et les jupes, et les linges. Une flamme se tordait déjà sur les fagots assemblés par des enfants, au dehors. Les femmes aussi s'emparèrent des guenilles ayant enveloppé la morte : « C'est-y pas un malheur, murmuraient-elles, de brûler ça! c'est encore fin bon, tout! »

11 fallut que le maire les empêchât de dérober. La grosse femme voulut se lever pour reprendre les hàrdes... « Que malheur!... que malheur!... » et avec sa face bleuie, ses yeux enfoncés, ses joues comme des tumeurs, elle apparut à moitié debout. Mais le spasme d'un vomissement la rejeta sous le monceau de vêtements et de couvertures. L'effort du fils le servit mieux. D'un coup, il se mit à terre sur ses pieds nus. Sa main forte encore s'empara du bois de lit que les vieillards traînaient vers la porte. « Non, Louchard, tu ne l'emporteras pas, que je te dis... Tu ne ruineras pas la maison... N. de D...! » Horrible et bleu, il râlait dans le hérissement de sa barbe rousse. Ses mains s'agriffèrent à la pièce qu'on emportait. Il tira vers lui ; mais alors le corps soudain se tordit, tel qu'une branchette à la flamme. La tumeur de ses joues se gonfla. Le flot de vomissure jaillit. Il se vidait de partout et s'affaissa. Il y eut du silence sur leur évanouissement.

Au dehors, le feu, dévorant les choses, pétillait.

Stival sortit. Il éprouvait une lassitude. Tout lui

pesait. Il enseigna cependant au maire Thygiène obligatoire. Il fallait brûler du soufre, en cas de décès, dans la maison bien close. Il enverrait des médicaments, du chlorure de chaux pour la lessive <ies effets souillés. Qu'on télégraphiât à la préfecture.

Une enfant accourut : « Monsieur, monsieur, il -est mort!!... »

Le docteur revint à la maison. L'homme, raidi et les points retournés, gisait de son long au milieu <les liquides.

« Il faut l'enlever de suite », ordonna-t-il.

Mais le maire, qu'il chercha des yeux, s'enfuyait vers la route, au galop de ses grosses jambes prises dans les guêtres; et du vent plein sa blouse.

Ce furent des vieilles femmes qui apportèrent une bâche verte et qui la mouillèrent dans un seau rempli de la dissolution prescrite. Stival, malgré la puanteur, dut tirer le cadavre, par les cheveux, d'une grande secousse, et le faire glisser sur la bâche étendue contre terre. La masse choqua sourdement le sol. Les vieilles rabattirent les pans. On fit un nœud près de la tête, et elles le tirèrent hors du lieu jusqu'à l'étable à porcs dont elles chassèrent les bêtes grognantes... qui, par chance, trouvèrent une auge remplie d'épluchures. Les groins y plongèrent; les petites queues en tire-bouchon frétillaient au centre des chairs roses.

Assis dans sa voiture, Stival se crut atteint. Il pressa le cocher, né retrouva de l'aise que loin de Brugnoy, entre la campagne déserte et le sombre ciel. Il n'osa point s'arrêter dans les villages du parcours, par peur d'apprendre une nouvelle mani-

festation du fléau. A mesure qu'on approchait de la ville, la conscience de son devoir et de sa situation lui rendit le calme. Maintenant s'imposait la certitude. Il fallait réagir 'contre le péril. Il se fît conduire à la préfecture.

Le fonctionnaire accueillit froidement la nouvelle, sans plus d'étonnement qu'une autre destinée à l'usage de son administration. Il pria le docteur de rédiger une note pour les gazettes locales. On vulgariserait les mesures hygiéniques indispensables, une méthode pour l'application des premiers remèdes. D'un geste élégant, le monsieur entre deux âges caressait ses favoris gris et plats. Il consulta l'instruction générale, appela son chef de service, puis congédia poliment le docteur.

Quand il rentra chez lui, Jean trouva un mot qui l'appelait dans le voisinage de la vieille Italienne. Il s'y rendit, sûr de ses craintes. Au troisième étage de la maison pauvre, une adolescente se débattait parmi des parentes sinistres. Ses mains crispées sur un miroir, l'approchaient contre sa figure pour la voir, minute par minute, blêmir, enfler, bleuir. Au moment du spasme qui la vidait, elle lâchait l'image de sa hideur, et puis pleurait, jolie encore. La veille, en visite chez l'Italienne, elle avait goûté des glaces auprès de la convalescente, en compagnie d'autres couturières. Déjà elle râlait, disant : « Je ne veux pas, docteur, je ne veux pas mourir... Il faut me sauver... il faut... » Et elle sanglotait aux bras de sa mère dont elle mouilla les bandeaux gris. Il resta jusqu'à ce qu'elle ne fût plus qu'une forme droite et fine, sous le suaire. Quand il descendit, navré de la

science menteuse , les hommes éparpillaient une botte de paille, à la porte, selon la coutume de la ville, pour annoncer la mort.

Et, le lendemain, à la porte du parc Horbrandt, il surprenait la petite Gossart se roulant avec d'autres écolières sur les fourrages de la grange où ritalienne avait subi son attaque. Il la chassa. L'industriel fit brûler la valeur d'une demi-meule. Deux heures plus tard on était à table ; M™^' Horbrandt agitait la question d'un voyage pour soustraire ses filles à l'épidémie, si le péril s'accroissait. La bonne annonça que la petite Gossart se mourait; que la mère priait le docteur de la secourir.

« Hé bien! vous l'avais-je dit, mon cher? Les étuves? En comprenez- vous la nécessité? Le choléra est venu chez vous avec les blés d'Egypte!

— Ou autre chose; qu'en savez-vous ?. . Je vais ordonner des mesures rigoureuses... »

D'un billet de mille adroitement offert, Horbrandt avait acheté une affirmation nouvelle, publique et imprimée du pharmacien annonçant une erreur dans la première analyse des eaux prises au puits Horbrandt.

« Vous savez les prendre, mon cher... les mesures... Le pharmacien rétracte.

— A quoi bon dire tout cela pour exciter le peuple? Quand il n'y aura plus de capital, il n'y aura plus de travail. Alors quoi! dans toute bataille, des soldats succombent... Ne parlons plus deçà. Nous nous entendons mal sur ce point. Aidez-moi plutôt à préserver, dans la mesure du possible, mes travailleurs. »

Stival ne Jugea point désespéré l'étal de la petite Gossart. II obtint assez vite du mieux, et la laissasous la garde des parents.

Aux usines, l'équipe du soir reçut du thé au punch. On établit un filtre pour les eaux à boire. Il fonctionna dans la salle des consultations, au rezde-chaussée de l'infirmerie. Les journaux louèrçnt Horbrandt pour ce souci de la santé publique.

Pendant une semaine, des cas se déclarèrent, bénins. Le premier effroi s'étant apaisé, le dimanche, partout, fut joyeux. Sur l'avis des praticiens de la ville, la préfecture conseilla des divertissements aux municipalités pour empêcher que les esprits ne s'affectassent. C'était le petit médecin barbu et vif qui voulut cette ordonnance de gaîté. On le vit tout ce dimanche, parcourant le canton, au galop de la bique blanche qui traînait son cabriolet. Debout, et la main sur le repli de la capote baissée, il développa des discours à la porte des cabarets principaux. Le véhicule s'y arrêtait. Stival le rencontra. « Il faut encourager les populations, mon cher confrère ; leur montrer qu'on s'occupe d'elles ; combattons avant* tout la peur. L'épidémie, c'est un mal moral. Combattons la peur, la déroute. »

Il allait dans les maisons chercher les jeunes femmes et les filles; les amenait de force jusqu'aux salles, blanchies à la chaux et décorées de drapeaux tricolores, de guirlandes en papier rose, de feuillages, que les cabaretiers aménagent pour la danse. Il payait à boire aux musiciens, ouvrait le bal luimême avec la plus jolie en esquissant les pas excentriques usuels à Bullier. Les rustaudes de se tordre

alors, flattées, contentes de leurs robes violemment rouges, vertes ou bleues qui claquaient sur leurs grosses jambes dès les premiers tours de valse. D'abord timides, les garçons, se mêlant, imitaient rinfatigable petit homme, et viraient aussi plus graves, le feutre en auréole. Ils enlaçaient la taille des demoiselles d'une main enveloppée par le mouchoir, afin de ne pas tacher les ceintures avec la sueur.

En chaque bourg, le petit docteur laissait un sillage de musiques. Stival, lui, visitait les souffreteux. Loin de décourager l'entrain du collègue, il redoutait néanmoins l'agglomération, les contacts dans les salies surchauffées, l'ivresse du soir, et les consommations à l'eau douteuse. Pour ne pas défleurir cette confiance, il s'abstint de dire ses craintes. A Brugnoy, la petite maison des morts restait close. Une odeur de soufre émanait des fentes. On avait suivi les prescriptions. Les gaillards du cabaret, autour du maire redevenu brave, se moquaient du sort. « A la bonne heure! » leur cria le petit homme, sortant de son cabriolet vers la salle bleue de fumée. A grands coups sur les tables, les buveurs appliquaient les cartes de leurs jeux contre les carrés de tapis. « La femme de trèfle... la reine choléra et son homme. Je la coupe de carreau, ta colique! » Les dos sursautaient à la convulsion du rire, sous les blouses. « Et les jeunes filles... Où sont-elles? » demanda l'endiablé. L'idée d'une danse excita l.a forfanterie. A ceux qui hésitaient, les anciens soldats rappelèrent l'époque du service militaire. « Au d®** cuirassiers, mon vieux

frère, on n'avait pas froid aux yeux; nom des noms! .. Et toi, le fantassin , chasseur à pied, viens-y donc! C'était bien la peine d'aller astiquer les Kroumirs, hé, zouave! » Ils sortirent en tumulte, militaires. De race espagnole, pour la plupart, ils entraînaient les grands Flamands un peu balourds. Le petit docteur barra le passage à une vieille, voûtée, ridée, qu'il effraya. Elle tentait de rire de sa minuscule tête serrée dans les brides d'un bonnet blanc. Son caraco noir, sa jupe grise, courte, ses bas noirs, et ses souliers propres noués aux chevilles, ses vieilles mains arquées dont elle écarta le tumulte, la peur se précisant aux plis du front, malgré un sourire décoloré, tout ce pauvre air respectable, chétif et propre n'empêcha point le joyeux docteur de la prendre à la main pour marquer un pas de menuet comique.

Il sut trop tard qu'elle était la parente des morts. D'un calembour, il la consola et se lança dans le cabriolet qui repartit au galop de la jument blanche. « Ça, c'est drôle », criait-il ensuite le long de la route en se retournant vers la Victoria de Stival qui suivait. Il n'en porta pas moins la « joie thérapeutique » dans les villages où l'on avait signalé des cas. De clocher en clocher, ils parcoururent les environs, stationnèrent à tous les cabarets portant le tableautin où la silhouette d'un décilitre était tracée à gauche de la fallacieuse légende : « Demain on boira pour rien. » Ils saluèrent, en chemin, le paralytique rouge, assis sur son fauteuil de bois, pour une immobilité définitive, et la fillette qui lui mettait la pipe à la bouche, qui essuyait

l'écoulement de la salive, qui suivait la direction du regard pour comprendre les besoins du muet.

Vers le soir, les ivrognes encombraient les routes par bandes de garçons solides, coiffés de feutres, vêtus de vestes courtes et de pantalons collants, et qui chantaient la pipe aux doigts. Ils allaient rendre visite aux amis dans les bourgs. Les bandes grossissaient de ceux racolés partout. La bière mélangée de genièvre se versait dans les gorges béantes. Les bruns pauvres, en blouse ou en velours, écoutaient la romance sentimentale d'un compagnon à la mémoire mélodieuse. La brutalité des Flamands blonds s'esbaudissait aux refrains de caserne repris en chœur par voix hurlantes; et, pour Stival, cela rendait plus triste la langueur de ceux atteints qu'il examinait dans les chambres basses, à la lueur faible du pétrole consumé dans les lampes de verre bleu.

Le mal couvait. Des familles, inquiètes de leur pâleur, s'attristaient au coin de l'âtre où rougissait la tourbe fumeuse. Un dégoût des aliments laissait les assiettes à demi pleines de panade. On ne mangeait plus les salades de haricots et de lard. On ne vidait plus les soupières. A regarder sans cesse leurs enfants, les mères, les imaginant malades, leur donnaient la fièvre par l'application de cataplasmes inutiles, ou les faisait vomir à force de leur ingurgiter des tisanes. Mais la propreté, le grand électuaire, ils ne s'en occupaient point.

En dépit de tous les avis, les femmes nettoyaient au lavoir les linges des cholériques ; les eaux savonneuses coulaient par les rues, s'infiltraient dans le

sol pour corrompre celles que l'on puisait aux pompes. Sous un lit, et guidé par la puanteur, Slival découvrit les ordures de la maladie poussées à coups de balai, avant qu'il entrât. A ses objurgations, les ménagères gardaient le silence, épouvantées, craignant les gendarmes et la prison, depuis qu'aux mairies une affiche blanche imposait des mesures hygiéniques et l'emploi du chlore.

« On va dire, pour sûr, que c'est nous qui avons donné le mal au pays. On va nous envoyer les gendarmes... sûr! » grommelaient les vieilles, fureteuses.

Et en toute demeure il persistait une répugnance à dénoncer les atteintes du choléra, par peur d'assumer la responsabilité du désastre public.

Mais les sains propageaient la liesse le long des routes, par les sentiers, sous les suspensions des cabarets où brûle timidement l'huile du quinquet ancien. On enlevait, à bout de bras, les chaises pour faire saillir les biceps, à l'admiration des buveurs. On défiait le mal d'y venir. Ceux de la race victorieuse souriaient à ces vantardises flamandes, avec un calme d'Orient, et buvaient en silence, solennels, sans sortir de la fumée stagnante masquant leurs profils aquilins, secs.

On s'appelait de grange en grange. Les filles chatouillées crièrent dans les halliers déjà nocturnes. Les fenêtres devinrent roses des lumières intérieures, et marquèrent l'ombre des murailles. Du pays, filant aux côtés des voilures, rien ne s'éleva qu'un chant ivre et des cris amoureux.

Pour donner confiance à la population des usines.

il y eut, ce soir-là, banquet chez Horbrandt. Dépouillés de leurs gazes coutumières, les lustres versaient les lueurs de toutes les bougies à gaz contre les tapisseries vertes, les bahuts Henri II, et les cadres d'or entourant des scènes du marché aux xîhevaux.

Les invités, en redingote assis devant la nappe oblongue, parlaient moins qu'à l'ordinaire.

Dès qu'on eut passé le poisson, Horbrandt dit : « En somme, c'est une épidémie bénigne...

— Par bonheur! cria M™® Dhamelincourt. Et ce docteur nous avait effrayées. J'ai fait descendre les malles!...

— Il n'y a pas eu de panique dans le peuple?

demanda Philippe.

— Ce qu'ils ont dansé aujourd'hui!... jugea ]yime Horbrandt, dont s'accentuait la langueur maladive. La musique n'a pas cessé de deux heures à cinq! Un vacarme... et des cris!

— C'est partout ainsi, confirma Stival... Nous verrons demain.

— Et votre fils, monsieur Breusmer?

— Il a été voir sa belle... Le bouquet n'est pas venu de Paris à temps. Vous pensez! quelle catastrophe!... Voilà pourquoi il me faut l'excuser. Il viendra dans la soirée.

— A quand la noce...?

— Bientôt, dans une quinzaine...

— Chablis ou sauterne? »

M. Boildieu, le père, occupait la droite de M™° Horbrandt; M°*° Breusmer, la gauche. Aux côtés du maître de la maison siégeaient M°*® Dhamelincourt

et la vieille M°*® Breusmer. Le docteur se trouvait entre Francine et sa mère. Le fils Boildieu séparait Maurice de la marchande de fer. En vis-à-vis, la jeune fille et le pupille d'Horbrandt cherchaient leurs sourires réciproques entre les cols des carafes et les gerbes de fleurs émergeant des cristaux. ' Peut-être M"® Horbrandt ne jugea-t-elle point convenable cette recherche, car elle attira le surtout et son massif de fleurs de telle sorte que le jeu des regards fût intercepté. Stival en avertit M*'" Dhamelincourt, qui se laissa rougir de pudeur.

« Pourquoi, reprit-elle tout bas, cela Tennuie-t-il?...

— Elle est jalouse.

— Jalouse?

— Oui. Elle vieillit ; cala chagrine; et le spectacle des jeunes gens qui se plaisent augmente sa peine de n'être plus amoureuse.

— Mais... ça n'a aucun rapport... Voulez- vous me donner un peu d'eau... s'il vous plaît?... Merci.

— Cependant...

— Quoi?

— Voyons, tout le monde s'aperçoit que Maurice vous fait la cour.

— Oh! peut-on dire! Pas du tout. Il m'amuse... 11 a tant d'imagination ! Il me raconte des histoires de nègres...

— Vous vous plaisez beaucoup avec lui?

— Pour ça...

— Enfin... vous ne l'épouseriez pas? Il m'a dit un jour qu'il se croyait sûr que vous consentiriez à vivre dans une factorerie du Gabon.

— Ah! ça... par exemple! »

Elle cacha sa gêne dans un rire, et but à longs traits; puis, grave :

« Vous savez bien, docteur, que je ne peux pas abandonner mes frères... ni ma mère... Ils sont trop diables... Sans ça...

— Sans ça, vous suivriez Maurice chez les nègres.

— Non... ce n'est pas ce que je veux dire...

— Et moi? vous ne me suivriez pas chez les nègres, hein?

— Mais vous n'y allez pas...

— C'est une raison. »

Encore une fois, elle se dérobait,

« Et chez les cholériques?... reprit-il, me suivriezvous? C'est plus périlleux... quoique moins décoratif.

— Vous avez beaucoup de courage... On m'a dit comment vous aviez emporté cette vieille femme dans un tombereau. Vous risquiez la mort... Et il n'y a point là l'enivrement de la guerre... C'est du vrai courage. Je vous admire.

— Il y a l'enivrement de vaincre le mal, l'ennemi, celui qui, invisible, assiège de toutes parts l'air à respirer... On se dresse contre le mauvais sort. Ahl vous ne savez pas! Nous ressentons aussi des ivresses pour réussir dans la recherche du mal, pour le joindre, le combattre et l'anéantir... Nous n'avons pas autant de mérite que vous l'imaginez, mademoiselle. »

On se récria sur les dernières phrases entendues. Vraiment, tout le monde chérissait le docteur; et il reçut l'expression de sympathies émues. Horbrandt se leva et porta un toast. Lui se défendait, très con-

lent, avec des salutations et des sourires. Mais Francine leva sa coupe en détournant les yeux. Il devina qu'elle comprenait son désir de la voir émue par cette émotion des convives, et se vouant à lui d'un regard. Franche, elle ne voulut pas y consentir pour tromper, et le lui marqua ensuite d'une parole.

« Les gens courageux n'aiment pas que l'on mente, n'est-ce pas?... Malgré toute la peine qu'on peut causer aux autres et... à soi-même... oui... à soi-même... il vaut mieux ne pas mentir.

— Vous regrettez donc de ne pas ressentir une affection plus grande?

— Je le regrette... dit-elle, de toute mon âme. » Comme une larme roula sur l'éclat des yeux. Il

sentit l'angoisse le pincer au cœur. Malgré l'excessive affabilité des autres, il prétexta, pour fuir de Jbonne heure, d'indispensables visites à faire auprès d'agonisants.

Le mystère de cet esprit ne se révélait pas. Elle ne se décidait pas à le repousser complètement, encore moins à l'accueillir. « Peut-être s'amusel-elle, pensa-t-il en marchant par la fraîcheur du soir. Peut-être n'est-elle point cet enfant simple et naïve que j'imagine volontiers. Pauvre, elle se fait désirer pour que son consentement devienne une chose de valeur; et, coquette, il lui plaît de me voir à sa suite, de me laisser languir, de me désespérer^ par la jalousie, en séduisant Maurice. Après tout, je ne l'aime point tant. Je l'épouserais plutôt afin de flatter la marotte d'Héribert et de Vampardon qui tiennent entre leurs mains ma situation, mon avenir, et qui, sottement, prétendent me

juger sur mon aptitude à conclure le mariage pauvre. Comme si je n'étais pas assez malin pour deviner qu'ils compenseront l'absence de la dot, en me créant une clientèle riche à Paris! Alors, où est le sacrifice? Et pourquoi diable la pécore ne se décide-t-elle pas? et pourquoi me trouble- 1- elle tant, que je pâlis à son entrée, ou si l'on prononce son nom? Et pourquoi ne veut-elle point, tout en voulant, sans vouloir? Vampardon m'insulte dans ses lettres. Héribert fait allusion à l'esprit pratique des jeunes gens contemporains. On m'accuse de ne pas m'échauffer par avarice, alors que mon avarice bien entendue me conseille justement un entrain d'autant plus réel que Francine me plaît comme caractère et comme allures, même corporellement... Quelle guigne tout de même!

« Vampardon va me lâcher, je le sens bien. Héribert aussi; Noisard n'aura plus de raison pour m'aider à l'Académie ni au ministère puisqu'il le fait seulement afin de complaire à mes protecteurs dont il craint les attaques. Alors?... Et dire qu'elle ne veut pas! Elle va faire rater ma vie... C'est enrageant... Pourquoi ne me croient-ils point? Ils me jugent irrésistible. Ah bien! je suis un fameux don Juan!... Et quoi tenter encore? Je finirai par la détester, cette créature. Elle n'est déjà pas si ravissante, avec ses yeux au jambon... Et cependant, je m'attendris toujours en songeant au rêve de « la Descendante», à la bonne vie familiale de tendresse, de confiance, de caresses et de douceur que son amour promet... Et puis ce dévouement envers ses frères, sa mère... Eux l'empêchent apparemment. Philippe

€sf devenu plus froid depuis Tépoque où M^^^ Iléribert a écrit... Je n'ai pas de chance. Ma vie va rater. Je passerai l'existence ici à soigner les bobos de sales paysans... Voilà le choléra maintenant; et un choléra bête, anodin, juste assez pour me dégoûter et menacer de la plus \ilaine mort, sans même me valoir l'héroïsme à tapage de celui qui combat les grandes épidémies... »

Il ne trouvait point assez de cas pour répéter une observation importante qu'il croyait propre à engendrer, si rien ne venait y contredire, la découverte possible d'une sorte de vaccin. Chez lui, des lapins et deux chiens intoxiqués par du virus à forte dose ne périssaient pas depuis sept jours. Contre l'armée des bacilles portant la mort aux hommes envahis, Stival suscitait d'autres infiniment petits, destructeurs des premiers. Le corps malade pouvait-il devenir un champ de guerre entre deux invasions plus avides de se heurter et de se détruire elles-mêmes qu'à dissoudre les tissus sous leur pullulement dévora teur? La question ne se résolvait pas encore par la négative.

De ses lapins, les uns avaient reçu, en injections sous-cutanées, du simple virus cholérique. Ils étaient morts en très peu d'heures. D'autres, qui survivaient, avaient été piqués en même temps par la seringue Pravaz contenant ce virus même suivi de telle dose prise à un bouillon de culture où s'assemblaient des germes que sa science d'étudiant, vers les derniers jours de l'internat, avait savamment choisis, selon des inductions biologiques. Il les savait aptes à combattre les bacilles-virgules par un pullulement

immédiat douze fois plus fort, une multiplication instantanée si considérable que l'espèce mortelle devait en quelques heures disparaître, étouffée sous Fafflux nouveau.

Une autre maladie succédait alors au choléra, une espèce bénigne de typrhus guérissable par les méthodes ordinaires.

La petite Gossart, atteinte pour s'être roulée dans la paille de l'Italienne, avait subi, le soir même, une timide injection du virus salutaire. Il se reprochait maintenant la faiblesse de cette dose. Avec plus d'audace, il l'eût guérie radicalement. La maladie traînait.

L'idée le prit d'aller voir le cas. Il était au milieu de la route qui côtoyait l'eau bruyante, invisible et roulant entre les rangs drus des peupliers. Il retourna.

En marchant plus vite vers la cité ouvrière, il établit de meilleures raisons pour confirmer sa foi dans la découverte Abîmée par la scrofule, à peu près dépourvue de sang, infiniment débile, la petite fille eût dû périr aux premiers symptômes du mal. La saleté du lieu et l'ivrognerie des ascendants étaient des causes adjuvantes pour le triomphe de la mort. Depuis six jours, l'enfant résistait, malade encore, mais délivrée des accidents principaux. La forme typhique se substituait évidemment à la primitive. La cyanose, cet horrible masque bleu, avait disparu très vite. La peau cessait d'être squirreuse, en même temps qu'augmentait la migraine et que persistait la fièvre à grandes températures. . . Certainement, l'expérience attestait la force de l'hypothèse.

Gela s'illuminait soudain pour Stival de mille preuves concordantes. Il dressa des objections et les renversa. La petite Gossart devenait, à présent, un cas typhique indéniable. Avide de constater, il. pressait sa hâte, encore. II se récitait la formule, autrefois apprise par cœur, pour l'examen, du diagnostic. La malade portait tous les caractères exigibles.

Ce le transporta. Il ne voyait plus les lampadaires lointains ponctuant la nuit; il ne sentait pas le vent, ni la pluie fine. En lui-même, ses pensées, sa science, ses facultés inductives lui faisaient une ovation mentale. Il s'enivrait d'acclamations idéales, d'enthousiasmes futurs. Le rapport présenté à l'Académie de médecine lui vaudrait de la gloire. Il aurait allégé l'homme d'une crainte de mourir, et protégé des races entières contre le Mal.

Son imagination l'entraîna. Aux Indes, il étudierait sur les lieux mêmes la cause de la corruption, et délivrerait les millions d'Hindous de leur pourriture endémique. Quels messies, quels prophètes il égalerait versant, de ses mains, la santé aux nations î Les conséquences se faisaient incalculables. La civilisation doublait l'allure de ses progrès rapides. Il combattait le mal social aussi bien que le mal physique. L'un et l'autre s'apparentent. G'était pour accroître le capital Horbrandt que l'épidémie asiatique décimait les travailleurs de l'Artois. Il se prévit député, ministre, dictateur. Il abolissait la guerre et la mort. Il écrasait les empereurs et les conquérants. Il s'apparut lauré de toutes les victoires.

La boue de la cité ouvrière glissa sous la chaussure.

Les lampadaires éclairaient de lueurs peu certaines les statures >d'ivrognes coudoyant les murs, des couples chuchoteurs tournant le coin des ruelles, les briques des bâtisses sombres, des silhouettes trapues chancelant dans la pénombre. Le poison d'alcool stupéfiait les êtres incapables même de hurler. Dans les gorges, les refrains ignobles s'arrêtaient avant le terme de leur essor attendu. Des sons se déchirèrent. Les gestes restaient en Tair, Des brutes écroulées, en pleine boue, au milieu de la route, ronflaient sous la pluie, les bras étendus en croix, et, derrière les vitres roses d'un cabaret, la musique rauque des instruments de cuivre activait le trémoussement d'un bal.

Au long du vaste couloir formé par les deux façades des bâtisses, l'ivresse grognait, comme un énorme pourceau, une bête immonde des vieilles prophéties.

Stival rejoignit le seuil de Gossart. Il frappa. On tardait à ouvrir pour son impatience qui l'énervait.

En le remarquant, un artilleur s'arrêta, tituba sur sa basane boueuse, porta la main à son shako d'où pleurait un plumet écarlate. Arrondissant son bras mol, le pernîiissionnaire chanta, pour le docteur qu'il saluait, une scie rapportée de Paris...

Le voilà C'est-y toi

L'choléra, Qui l'auras?

Ah! ah! ah! Ahîahîah!

L'homme en chancelant s'empêtra dans son sabre; et, sans pouvoir finir, dégringola avec la stridence de la ferraille, dans la fange molle d'une flaque.

« Ce n'est rien; c'est le docteur! »

La femme de Gossart rassemblait sur sa poitrine le caraco dégrafé. Elle referma la porte. Quant à l'homme, ayant tourné vers l'intrus un œil mort, il laissa retomber sa tête dans ses bras croisés sur la table.

« La petite ne va pas, ah non! elle ne va pas!... » annonça-t-elle.

La laine de gros bas gris amortissait le pas de la mère, qui, levant la lampe de verre bleu, guida Stival vers la vis de l'escalier.

« Avez-vous suivi les prescriptions?

— Pour sûr... Voilà le litre de punch, il n'en reste pas des tas...

— Je crois bien... »

Jean désigna deux verres dans lesquels le couple s'enivrait.

« C'était un peu... quoi... pour goûter... n'est-ce pas?... vous comprenez bien? »

Malicieuse, le doigt devant sa grosse face plate,

elle rit, appelant Tindulgence du docteur, comme une chose obligatoire. Par son geste, elle l'entourait d'une complicité, et ne s'aperçut pas de sa jupe glissant malgré ses fortes hanches.

« Montons, montons! >>

Elle faillit choir dès les premières marches. « C'est ma jupe! » Elle rit encore avec une sale pensée dans les yeux. Stival lui prit la lampe, pendant qu'elle renouait des cordons, trop lente.

En haut, une autre lampe filait, empestant l'étroite pièce jaune où l'enfant, hagarde, et hors des couvertures, se débattait, muette, contre l'illusion d'un étranglement.

Bien qu'il la jugeât perdue, le docteur ne se défendit point d'une satisfaction. La typhoïde avait chassé le choléra. Il ne doutait plus qu'un organisme sain eût échappé. Il tenait donc la gloire, une vie d'honneurs. « A trente ans, murmura-t-il, avoir découvert ça, c'est rudement propre ! c'est rudement propre ! » Et ce fut d'une attention machinale qu'il baissa la mèche de la lampe, entr'ouvrit la fenêtre, revint jusque le râle de la fillette dont les humeurs moussaient aux plaies rouvertes du cou. « Comme l'homme est canaille tout de même! pensa-t-il en saisissant le pouls. Qu'elle meure, cette frêle créature, cela me donne une sensation bien inférieure à celle de mon ambition contentée... » Il restait en pleine exaltation d'esprit. Cependant il tira de sa poche la seringue de Pravaz et un petit flacon de morphine plat qu'il emportait toujours. Dans les chairs flasques et diaphanes, sur l'os du bras, il enfonça l'aiguille... « Maman! maman! » pleura la

victime. De Tescalier, Tivrognesse grognait en tombant sur chaque marche. Enfin elle entra... se mit debout, et pour garder cette posture digne elle s^adossait au mur.

« Alors, comment que vous la trouvez?

— Ça ne va pas...

— L'abbé Hurle vent... il est venu... ce tantôt... Il disait comme ça,.. « Mon Dieul... » et il Ta administrée, par précaution... Ma petite fille!... ma pauvre petite fille!... »

Elle colla ses bras au mur et y cacha son visage en larmes. Ensemble des sanglots et des hoquets firent danser son large dos. « Chut! » souffla Stival. L'enfant s'apaisait. Il la recouvrit. Non vraiment, la patiente n'avait pas la figure pareille à une tumeur tendue, ainsi que les autres cholériques. Au contraire, ses chairs amaigries s'adaptaient exactement au crâne minuscule, et la peau se ridait à chaque cri de la mère, bien que l'agonisante parût s'assoupir.

Il alla jusqu'à la femme et la poussa doucement dans l'escalier. Ce fut, pendant dix minutes, une dégringolade lourde, des gémissements, des rires idiots et des crises de pleurs.

Ensuite le docteur entendit le glouglou de la bouteille, consolatrice, vidée dans une chope. Du silence et des ronflements alternèrent.

Trois heures Stival veilla l'intrusion de la mort dans le maigre corps. Elle fut d'abord la cause des étirements et des grimaces de peine, comme si un bruit insolite eût troublé la torpeur de la fillette. Ensuite la mort fit que les doigts se crispèrent sur

les couvertures pour assembler des forces, pour un dernier travail rappelant celui de toute la vie morose. Des sueurs collèrent les cheveux dans les creux des tempes. Les membres se roidirent soudain, les lèvres ayant verdi et le cou s'étant tordu par deux fois ; en cherchant à ressaisir dans son mouvement un peu àe Fair que n'envoyait plus le soufflet des poumons, la petite tomba de profll sur l'oreiller, sa bouche ouverte et sèche, ses paupières demi-closes sur les globes ternes. Stival les referma soigneusement. « Quel malheur, murmurait-il, que l'état général fût déplorable! Je menais à bien mon expérience!... Pauvre enfant! Va, tu ne peineras point dans le vice et la misère. De toi un million d'existences vont surgir, humbles, simples, cherchant l'amour et la ■chaleur... un million d'existences vont naître sur la corruption de ton corps... Qui sait? peut-être souffriras-tu autant par le moyen du million de corps. Peut-être y a-t-il, pour la même somme de matière organique, la même somme aussi de chagrins et de joies... Rien de ton destin ne changerait alors. D'immuables fatalités guident la vie, la mort, les résurrections... »

Avant de descendre, il regarda bien la petite physionomie cave, bleuâtre aux paupières, et laide dans ses cheveux collés par les sueurs suprêmes.

Faute de pétrole, la lampe baissait. Le lit et le corps se noyèrent dans l'ombre. Un polichinelle violemment rouge faisait, en un coin, le grand écart sur les images des livres apportés par M™* Horbrandt.

En bas, l'homme et la femme, ignoblement enla-

ces, ronflaient à terre, bête unique. Jean ne les réveilla point. Il se précipita vers la fraîcheur de la nuit humide.

La folie de sa- découverte l'exaltait toujours. Il courut chez lui. Le sort des lapins intoxiqués l'inquiétait si fort qu'il alla tout de suite jusque leur cage, dans la cour. A tâtons, il atteignit l'endroit, passa la main entre les barreaux. Le trot dur des animaux réveillés et fuyant le contact délivra sa respiration de toute crainte. A la lueur d'une allumette-bougie, il constata leur existence : celle des deux blancs dont les narines roses remuaient, et dont s'effaraient les yeux rouges. Ramassés dans leurs fourrures grises, les deux autres, moins timides, ne bougeaient pas ; ils avaient les oreilles pendantes, et l'air placide.

« Ah... ah!... c'est joliment propre, tout de même, d'avoir trouvé ça!... » annonça-t-il à la nuit.

Revenu dans le vestibule, il aperçut la servante qui dormait, en l'attendant, sur le coffre à bois. Ses lourdes mains rendues informes par l'eau bouillante des lessives étaient, coquetterie humble, cachées à demi sous la toile bleue du tablier. La bouche ouverte montrait la denture claire avec quelques brèches, entourée de fortes lèvres rouges; tout son corps massif de campagnarde s'affaissait, robuste et tentateur.

Sans la réveiller, il glissa vers son appartement du premier étage, haussa la lampe à crémaillère, dont la clarté s'épanouissait sur les livres étalés, entr'ouverts, par toute la longueur de la table. En pleine ferveur d'âme, il travailla jusque l'aube. Il

écrivit le rapport de sa découverte avec les doigts froids qui avaient refermé les paupières sur les yeux éteints de la petite morte.

Il dormait, la joue sur la fourrure recouvrant son fauteuil, lorsque la servante, entendue déjà dans le sommeil, apparut à son brusque réveil : « Monsieur!... Il y a encore le choléra à la cité Horbrandt. On vous demande. Faut-il dire d atteler? »

Un mot de l'industriel l'avertissait de huit ou dix cas se déclarant tout à coup.

« Parbleu ! après la noce d'hier soir, je m'y attendais presque... Cette fois, ça y est. Qu'on attelle vite. »

Comme il se plongeait la figure dans l'eau fraîche, on . sonna de nouveau. Deux personnes allaient mourir dans les Basses-Rues... Avant qu'il eut achevé sa toilette, un cabriolet s'arrêta sous ses fenêtres. L'épidémie avait repris à Brugnoy. La vieille parente de la famille décédée venait de j

rendre le dernier soupir. Son neveu, atteint en même temps, agonisait déjà. L'homme en blouse voulut l'emmener aussitôt dans sa carriole.

« Je vous suis. On attelle mon cheval », répondit le docteur.

Et, comme il allait descendre, il entendit la rumeur envahir le vestibule de sa maison. Des femn:ies blêmies par la veille suppliaient qu'on le fît venir, ici et là, par toute la ville. Il aperçut leurs bonnetç sales ; les figures gémissantes , les bras levés invoquant le plafond. Leur difficulté de dire les faisait pleurer. Malgré l'invitation de la servante, elles ne pouvaient demeurer assises. L'urgence du mal laissé chez elles énervait leurs lamentations.

Il y en eut qui prétendirent monter quand même jusqu'à sa chambre, et geignaient. D'abord Jean s'affola. Il ne pouvait ne pas compatir à l'effroi de celles dont le mari ou le fils, uniques soutiens de pauvres vies, allaient disparaître, laissant les femmes au désastre et à la faim.

Quelques-unes l'aperçurent. Il se dressa vers lui des mains ridées et salies par les travaux. Il s'ouvrit des bouches vides qui supplièrent. De plus jeunes avaient une timidité silencieuse plus navrante sur leurs faces exsangues d'ouvrières chlorotiques. Elles inclinaient leurs maigres corps sanglés de jerseys noirs, de jupes noires. Et il s'en pressait aussi, dans toute la longueur du vestibule aux panneaux de chêne qu'éclairait la pâleur des têtes.

« Je ne pourrai pas franchir cette cohue, pénsat-il... » Elles lui crièrent leur peine, ensemble... <( Mon frère!... mon père!... mon mari!... Ça lui a pris en rentrant... Peut-être bien qu'il avait bu!... On dirait déjà qu'il est mort... Venez vite, monsieur... »

Il les apaisa par un discours ; il leur enseigna les premiers remèdes : « Retournez vite chez vous, toutes... faites du punch chaud... Lavez tout... Et des frictions avec des serviettes chaudes!... Enlevez les objets souillés... Jetez du chlore... Achetez en passant du sulfate de cuivre, chez l'épicier... Je vous suis... Mais si vous ne retournez pas les soigner tout de suite, je ne réponds de rien... Laissez vos adresses... Je serai passé partout avant midi. »

Il poussa dehors toute cette lamentation en rassurant. A les entendre, il comprit que la plupart des

malades subissaient seulement les symptômes, les crampes et les petites nausées. Mais, sachant le choléra dans le pays, on s'épouvantait bien plus qu'au premier cas. Il pensa que ceux de la ville trouveraient facilement d'autres secours. Ceux des villages, au contraire, seraient plus dépourvus de conseils utiles. Horbrandt et Maurice, instruits par de récents entretiens sur l'épidémie, pareraient à l'indispensable. Il sauta dans sa voiture et gagna la campagne.

« Ça y est. » La mort allait faucher au large, sur ce triste pays plat et humide. Il avait suffi des mangeailles, des ivresses du dimanche pour provoquer les troubles intestinaux favorables à la multiplication immédiate et formidable des bacilles. Stival rassembla son courage. Il eut les appréhensions du général à la première bataille. Vainquerait-il le mal? Changerait-il en accidents typhoïdiques les cas encore bénins du choléra? Dans sa poche, il palpa la trousse précieuse contenant les petites fioles plates où dormait le sérum salutaire, ce virus anticholérique, armée de microbes en hostilité atavique avec les bacilles-virgules et qu'il mènerait à l'invasion des corps malades pour écraser l'ennemi d'Orient. « Me voici Aétius, se murmurait-il, qui se rend aux Champs catalauniques à la rencontre d'Attila, à la rencontre du fléau de Dieu, du fléau venu du Levant. Je suis l'imperator des nations policées, la puissance de la technique et de la civilisation. Je porte contre mon cœur, en cet étui de maroquin, des escadrons forts de toute la discipline savante que l'expérience des vieilles races établit.

Saurai-je, avec eux, jeter la déroute dans la multitude des vigueurs dévoratrices ruées sur la chair d'Europe? L'Occident l'emportera-t-il sur TOrient, comme les Grecs sur Troie, Rome sur Carthage, les Celtes sur les légions, les Francs sur Tlslam?... Par le fer ou par la peste, la vengeance des nations déchues se dresse toujours, depuis quarante siècles, contre la force nouvelle d'Occident, cette fille qui les quitta jadis pour prospérer seule, et loin des premiers sanctuaires. »

Avec cette idée lyrique , Stival se lança dans l'horreur de la lutte contre le Mal. Et vraiment il fut le guerrier conduisant les masses de mort à l'assaut d'une invasion, défendant le territoire d'une patrie pouce à pouce, entre les amas de mourants et sans faiblir devant le rictus bleu de ceux qui succombèrent.

Aux trots de leurs lourds attelages, les baquets des brasseurs colportant les tonneaux de cabaret en cabaret, de maison en maison, propagèrent aussi le mal. Les colosses affublés d'une énorme collerette de cuir, et d'une armure de peaux propres à résister sous les glissades des barils, trinquèrent à chaque déchargement en compagnie de ceux à qui ils livraient la bière. C'étaient des géants sceptiques, rougeauds et farceurs, des Flamands formidables. Buveurs et fumeurs, ils prétendirent, selon la tradition des couplets, noyer la mort dans leurs chopes.

Silhouettes énormes juchées au haut de leurs sièges, sur l'arrimage allongé des tonneaux, ils allaient par les routes blondes, en chantant leur

verve, en claquant avec le fouet les croupes grasses des forts chevaux pommelés.

Pour Stival , Tensemble de Tattelage et des hommes n'était qu'une seule bête monstrueuse, chimère galopante, hurlante, dont le venin contenu dans la croupe verserait Tivresse et le mal à chacune des étapes. Mais, dès que les trépassés se multiplièrent, une stupeur saisit les rustres, les taciturnes et les rieurs. Ils s'amollirent sous le coup de la fatalité. Ils ne résistèrent pas. Pour dernier adieu aux joies finies de la terre, ils burent sans cesse.

Dans les villages espagnols , ce fatalisme se marqua d'abord. Les vieilles surprises par le docteur pendant qu'elles plongeaient leur seau au bout d'une corde dans la profondeur interdite d'un puits, lui répondirent : « Quoi! ce n'est pas l'eau qui nous fait niouri... c'est le bon Dieu... Vous n'empêcherez pas le bon Dieu de nous faire mouri si ça lui plaît, peut-être... » Et elles haussaient leurs vieilles épaules sous l'étoffe des caracos noirs. Beaucoup jetèrent au fumier les médicaments. Parce qu'on appelait le médecin au moment suprême, et que la plupart mouraient à l'heure tardive où l'on apportait les fioles du pharmacien, elles crurent que les désinfectants hâtaient le trépas. Devant un moribond, tumeur humaine se noyant dans les liquides blanchâtres de sa putréfaction vidée, il dut se laver les mains et le visage avec la dissolution de sulfate de cuivre, afin de persuader la famille, le frère gueulant : « N.. de Dieu!... si vous n'en mettez pas sur vous de cette saloperie qui fait crever c't'hommelà, jevous casse la figure, tas de fainéants!... Mettez-

LA FORCE DU MAL 2b 1

en un peu pourvoir... » Et il brandissait vers Stival, vers le maire, l'acier luisant d'une fourche.

La peur grandit vite. Arrivant à Brugnoy, un matin, le docteur ne rencontra personne à la mairie, ni dans les cabarets. Il se rendit à la maison d'une veuve , dont la fille aînée , la veille , avait été atteinte. Il traversa la cuisine d'apparat vide de monde, malgré ses bahuts de chêne aux parois épaisses et travaillées, ses vaisseliers chargés de plats de parade en porcelaine antique, sa grande horloge où le balancier de cuivre oscillait derrière un œil de verre ménagé dans la longuur de la porte. Les chats miaulèrent en se frottant aux chaises de bois gratté. D'autres pièces parées de chromolithographies, de pendules sous globes, de fusils appendus, étaient désertes encore. Seulement il trouva, au creux de l'édredon vert mis sur le plus vaste lit, le cadavre de l'enfant longuette abandonnée et roidie, bleuâtre, couverte de son vomissement blanc. Les lèvres révulsées dans le spasme suprême dénudaient des gencives exsangues, et d'aiguës petites dents.

Au sortir de la maison, il en visita de voisines, également dénuées d'âmes. Le maire avait fui. Les affiches de la préfecture prescrivant, par paragraphes, des dispositions hygiéniques, restaient seules collées au mur sous le sarment tordu et nu d'une vigne vierge. Partout des maisons aveugles sous leurs volets clos. Nulle bête ne meuglait plus derrière les haies, dans les prairies d'hiver. Entre l'immuable ciel gris et le vallonnement lent du terrain, le bourg morne était là, ses maisons tassées vers la

carotte écarlate du débit de tabac et le drapeau usé de la mairie, avec le seul bruit du cimetière, le bruit de la bise courbant les têtes des peupliers flexibles.

La Victoria repartit, franchit des espaces de deuil. La teinte brune des emblavures désertes assombris- 1

sait rétendue écorchée par le vent. Des poussières '

roulaient. Stival frissonna contre le souffle de tempête battant la capote de la voiture.

Leurs habitants ne désertaient pas les villages espagnols atteints par le fléau. Là le fatalisme faisait croupir les êtres dans Tordure mortelle, indifféremment. Plus ivres, les hommes parlaient moins encore, derrière le nuage que poussait leur pipe. A chaque porte, les enfants avaient dressé des reposoirs. Une caisse drapée d'une serviette, une vierge de plâtre violemment peinturlurée, des branches vertes de sapins formant la niche, un bout de chandelle allumée fondant sur une soucoupe suffisaient à distraire du mal les petites filles olivâtres et sages, accroupies auprès, dans une tristesse comique, et qui tendaient un vieux coquillage à l'aumône.

Loin d'abandonner les morts, ils ne les voulaient pas rendre de suite à la terre. Graves et rigides, la jugulaire serrant les joues, les gendarmes attendaient, en se promenant, le dernier soupir des agonies, pour entrer jusqu'à la chambre funéraire. Il fallait leur présence, leur uniforme, les buffleteries blanches, l'étui à revolver, pour que les vieilles consentissent à coucher le hideux corps vide plaqué de boursouflures et de tâches bleues, dans la bâche tirée de la cuve à sulfate de cuivre, et que l'on gardait en permanence au rez-de-chaussée des mairies»

Cela leur paraissait diabolique. Les pleurs des femmes protestèrent. Des mains faibles s'attachèrent au fardeau des fossoyeurs. Les épouses n'imaginaient pas facilement que la vie eût quitté le corps sain la veille. Un mystère s'épaississait autour de leurs défiances. Elles soupçonnèrent le gendarme, le médecin, les hommes de loi, toujours durs au pauvre monde. Ils venaient avec la mort comme naguère avec l'huissier, avec la date de la conscription. Ils enlevaient les meubles, les bestiaux, les charrues, pour les donner à des maîtres inconnus, les garçons pour les jeter à la mitraille, et maintenant les corps de tout âge pour les enfouir dans la chaux vive du charnier.

Au bout de quelques jours, Stival ne pénétrait plus dans un village sans voir des poings le menacer et des bouches ironiques lui dire sourdement des insultes. De la haine se leva vers lui, de toutes les chaumières où triomphait le mal hindou. Parfois des pierres fendaient l'air près de sa tempe. Le galop de son cheval ne le dérobait pas vite à la pluie de cailloux crépitant sur la capote de la voiture. Ce lui fut une lourde peine. Comme on ne suivait pas ses indications, il put difficilement appliquer son remède. Et les gens trépassaient en foule. Une odeur de cimetière et de phénol émana de tous les villages. Sur leur grande croix, les christs de fonte se tordirent plus lamentables, aux fourches des chemins.

En voyant semer du chlore, une fois, sur les fumiers, tel rustre en blouse soudain interpella le docteur :

2b4 LA FORCE Dr MAL

« Hé quoi!... Alors on sème le choléra ici?.. Y ne crève donc pas assez de monde?... »

Stival reg-arda l'homme, dont tremblait la lèvre pâle. De petits anneaux d'or perçaient ses oreilles. 11 croisait sur sa poitrine des bras solides en répétant :

« Malheur... de... malheur'.! C'est pas un malheur... que vous semiez le choléra au mitan de ch'village! »

En un instant, les maisons, les cabarets dégorgèrent. Un bouquet de figures haineuses et blêmes se massa. Les épaules des caracos et celles des gilets à manches bleues s'appuyèrent pour une cohésion de vigueurs agressives. « C'est le Monsieur qui apporte le choléra. 11 sème sa cochonnerie pour nous empoisonner tertous... Tu vois bien, c'est blanc comme ce que rendent les malades. Il a de la chance d'avoir les gendarmes derrière lui... »

Il fallut en effet que le brigadier repoussât les plus hardis. Ils vociféraient, les poings en avant.

Stival s'apitoya sur leur colère de brutes ignorantes. Congestionnés, les veines en saillie, hagards sous les fronts bas, ils semblaient un troupeau pareil aux troupeaux de leurs pâtres. Vainement il essaya de leur expliquer sa science. Us ricanaient

avec rage.

Ce fut pire quand, après la visite à la maison d'un défunt, il ordonna de brûler les paillasses et les bois (lu lit. Autour des flammes, ils s'acharnèrent, mal contenus par les gendarmes et le garde champêtre. Le père du mort, assis à sa porte, pleurait de grosses larmes en voyant le feu oii s'abîmaient les meubles.

les linges et les hardes. « Pourquoi qu'ils me volent et qu'ils me ruinent?... Pourquoi? pourquoi? » Fou, il lança des imprécations; il jetait à terre sa casquette et la piétinait. Il bourra de coups sa tête grise, et les femmes de l'entourer, consolatrices envers lui, furieuses contre le docteur : « C'est un brigand... un assassin! le Monsieur! Oui, oui! un brigand! »

Quand se détourna la voiture, un coup de feu partit d'un buisson. Stival pleura leur stupidité, s'étonnant de ne ressentir aucune peur.

Ailleurs, dans un bourg flamand, presque désert, une voix jeune, interrompue par des rires de fille coquette, coupait le silence mortaaire et les cris du vent. Une fraîche créature, il l'aperçut ramassant de sa fourche la paille laissée à la porte des maisons closes. Elle l'entassait dans une brouette qu'un adolescent roux, haut perché, sur des jambes en guêtres, poussait de seuil en seuil. Un moment Stival s'arrêta. Il avait monté la côte à pied par crainte d'épouvanter encore la haine des habitants avec sa voiture. Un feutre et une blouse le déguisaient; et il était venu en se dissimulant derrière les haies. « Je porte la santé comme un couteau de crime », se disait-il, navré.

Le couple seul allait par le bourg, enfourchant la paille et en s'embrassant, lui plus jeune que la forte fille. Elle l'enveloppait de ses jupes balancées. Elle lui passait au cou ses bras puissants, et leurs figures s'écrasaient l'une contre l'autre pour des baisers fougueux. En jouant, il la fit tomber sur la paille de la brouette, et s'amusait, malgré les cris, à l'y

maintenir. Il finit par y choir lui-même parce qu'elle se cramponnait à ses manches.

Jean quitta son point d'observation, et, désireux de ne les pas déranger, prit un chemin divergent pour gagner la mairie. Le spectacle des amoureux lui avait remis au coeur la peine de savoir Francine éprise de Maurice et de prévoir, par là, toute sa vie manquée. Bien qu'il s'efforçât pour conquérir la gloire de rejeter l'épidémie hors des corps, le mal résistait partout. On creusait des fosses plus larges pour le dernier repos de ceux apportés sur le lit de chaux vive, dans les bâches vertes du service sanitaire. Les cas étaient presque tous foudroyants. Il ne trouvait même pas le temps de s'instruire sur la constitution des malades ni d'adapter à leurs tempéraments la pratique de sa découverte. En quelques heures, le fléau saisissait un homme fort, le courbait dans des crampes de torture, le vidait par le haut et le bas de toute une corruption soudaine rongeant les viscères, et l'étendait roide, menu, squelette flottant dans les chairs flasques et bleuies, au milieu d'une mare blanchâtre de déjections expulsées. Sous ses yeux, en une journée, cinquante faces de morts lui ricanaient leur dérision pour son impuissance à les reprendre au destin. Les uns trépassaient en lâchant leur verre, les autres vautrés par le travers d'un sillon. Le fléau abattait les alcooliques, sans miséricorde. Dans les cabarets, en quelques jours, il ne resta plus un seul des paralytiques dont les petits enfants essuyaient naguère la bave et bourraient les pipes. Plusieurs fois les camions rapportèrent l'un des brasseurs couché sur

la file des tonneaux, entre les deux cordes tendues au long de rarrimage par le tourniquet du siège. Dans son armure de cuir, maint colosse, qu'avait bleui la peste au visage, se boursoufla et empesta Tair. Les glas sonnaient sur l'espace brun, vers les escadres de corbeaux tachant le ciel grisâtre. De hameau en hameau, le tombereau du fossoyeur allait prendre les bâches vertes où périssaient les morts de là nuit; et l'homme, menant le char, agitait delà main une clochette pour avertir qu'on se détournât de l'attelage. Sa blouse portait la mouillure de la cuve à désinfection où elle avait trempé. Du plus loin qu'ils entendaient la sonnerie grêle, les gens fuyaient. Les mères entraînaient les petits. Le galop de leur épouvante se dispersait derrière les maisons.

Tout un jour, toute une nuit, Stival veilla le couple amoureux surpris en baisers. L'imprudente fille avait amassé, pour la litière de ses vaches, la paille enlevée au lit des morts; et l'étreinte s'était ainsi empreinte de la même fatalité qui avait mis les autres à la fosse.

Gisant sur les couches de deux pièces proches dans la ferme où ils servaient, domestiques, ils se regardaient, entre les crises, par la porte ouverte. Et leurs yeux désolés ne s'encourageaient point à vivre. Tordus par les crampes, secoués par les soubresauts du mal, ils appelaient leurs mères restées en des pays lointains. La mélancolie de Stival fut de voir blêmir et bleuir, se vider et se flétrir, mourir, selon des douleurs pareilles aux douleurs de quiconque, ces deux êtres de simple beauté.

L'épidémie, devenue banale, de cas en cas, n'in-

téressait plus son art. Il ressentait une lassitude de conseiller les mêmes remèdes, de sentir sous ses mains s'abîmer de même façon les vies. Dans les campagnes, le mal survenait à la suite de grosses imprudences, ou s'emparait des alcooliques déjà minés par leur vice. La mort ne tarda point, malgré les efforts de sa dévotion à la science. Ceux qui n'étaient pas atteints d'une façon terrible et foudroyante cachaient soigneusement la maladie par honte, jusqu'au jour où tout devenait irrémédiable. L'invasion d'Orient triompha partout.

Sur l'océan des terres brunes dépourvues de travailleurs, 'il ne planait rien de plus que le silence des hommes, le cri du vent, le ciel pluvieux et le vol noir des corbeaux. Près des rares cabarets encore ouverts au bord des routes, les corps d'ivrognes taciturnes étaient assis en pleine boue. Les uns dormaient, bêtes en renoncement, d'autres riaient du docteur et de sa présomption... « Ravise ch'ti-la, mon fi, le monsieur!! Y croit, à c't'heure, qui va déloger le choléra à li tout seul... Malheur! Ça se croit plus malin que le choléra, peut-être... Tourne ton cheval drochi, l'artiste! Hé l'artiste! ! démare ou je te vas le f..., moi, le choléra! ! »

Ce les enchantait que le citadin ne se montrât point supérieur au mal. Ils s'allongeaient de grosses claques sur les dos en toile bleue des gilets de velours. La paresse que justifiait la terreur de l'épidémie leur donnait la joie du chômage. « Encore une chope, min fieu, avant de mouri! » Ils se poussaient devant les comptoirs recouverts de toile cirée jaune, et versaient de pleins verres de genièvre dans

les triboulettes de faïence pour « remonter » lé goût de la bière.

Par Horbrandt, Stival sut un matin que le fou, amateur de peinture, après avoir couvé longtemps le mal, avait failli mourir dans la nuit. Sa voiture emporta le docteur vers le village au calvaire de briques.

A mesure qu'il approchait des maisons, il voyait fuir les femmes et les filles qui reconnaissaient la jument noire, la livrée du domestique et la victoria. « V'ià l'artiste du choléra!!... V'ià l'artiste!... V'ià le choléra!... » Les cris de terreur et de malédiction emplissaient l'air devant l'attelage. Les poules caquetantes aussi fuyaient dans les jupes des femmes, et les chiens aboyaient, et les hommes insultaient de gestes obcènes, et les enfants mitraillaient avec des cailloux la capote de la voiture passée ; et les ivrognes, se portant au milieu de la route sur les pieds écartés, chancelaient en le défiant de se mesurer contre eux, homme à homme. Leurs doigts gourds indiquaient leur poitrine de héros couleur de boue.

Aucune colère n'animait Stival cependant. Il examinait les faces et leurs grimaces de rage, selon ses habitudes d'observation expérimentale. D'abord, il avait eu des impatiences , des compassions , de l'énergie, de la peur. Maintenant ces aventures se répétaient trop pour qu'il ne s'y habituât point. 11 conseillait à son domestique, garçon docile et endormi, de contourner l'ivrogne ou de hâter le galop du cheval pour échappée à la mitraille des pierres.

Bientôt on courait seuls entre les mers de terres brunes. Les socs des charrues embourbées dardaient encore les lueurs du métal.

Mais, ce jour-là, en atteignant le calvaire de briques rouges où Tltalienne, protagoniste du mal, avait vendu ses glaces aux écolières pendant que la peignait le fou artiste, Stival reconnut le dangereux frère, qui dansait en brandissant son fusil au milieu de ses vassaux assemblés. Dans un baril défoncé et dont quelques douves étaient à terre, il puisait d'une main l'eau-de-vie ; il retirait des chopes ruisselantes qu'il offrait aux gens avec des salutations, des pas de menuet et des révérences :

« Accipe, fraier agricola, accipe hanc copulam et bibe donec pestis siiim omnem decipiat,., Ecce... Ecce homo !! »

Vers le docteur, il se précipita, acclamé par le rire des buveurs épanoui entre les bonnets blancs de femmes et sous les casquettes jaunies des hommes.

« Salve^ medicef illustrissime meiHce... Fratrem in articula mortis visne meurn occidere maleficiis tuis? Videlket,.. viator pestis.,. Eheuf eheuf.,. Ecce venit calamitas generis humanif »

La voiture s'arrêta. Les gens tenaient la largeur du chemin, attentifs au geste du latiniste que Stival interrogeait directement sur le malade. Le fou ne l'écoutait pas. Sans cesser sa danse, ni ses salutations du chapeau agité au bout du bras gauche, il épaula son arme d'une seule main, visant le docteur qui ne crut pas cependant au meurtre. Coup sur coup, il tonna deux fois. Des fumées montèrent contre les cris des femmes. La voiture fut secouée.

Le cheval , debout sur ses pieds de derrière, se cabra, enlevé parles guides du domestique; il partit au galop, bousculant baril et buveurs... Sans que rien l'arrêtât, il franchit le village, enfila la route nationale, dont les pavés pétillèrent, écorchés par les fers de la bête emballée.

« Elle saigne! » dit le domestique, agrifl'é sur les rênes.

En effet, la jument semait au long de la route un éclaboussement rouge. Elle courut encore; les maisons du village disparurent en arrière au bout des files d'arbres fuyant ii rebours du galop. Très loin, elle s'abattit.

Deux trous crevaient le poitrail. De ses jambes fines elle battait l'air. Du sang aussi coulait des jolis naseaux, pareils au velours gris et que la main du docteur si souvent avait flattés. Un souffle terrible gonflait et dégonflait les flancs pris dans les armatures de cuir que le maître et le domestique débouclaient en hâte. Avant qu'ils eussent fini, elle se tendit dans un dernier spasme, hennit, et, sur ses grandes dents d'herbivore, les naseaux se retroussèrent'pour une contraction qui se fixa, définitive.

Alors, ce qu'avaient pu valoir la hideur des choses, les peines de ses travaux, ses dégoûts des morts se vidant entre ses bras, la recherche déçue de Francine, les difficultés de sa lutte contre le mal et les gens, tout le chagrin contenu, accumulé, depuis la première heure de sa jeunesse, cela rompit la force morale du docteur. Trépignant de rage devant le cheval mort, seul luxe et joie, il se laissa pleurer.

Elle le terrassait, enfin, la sauvagerie des hommes

envers ceux qui prétendent détruire le voile d'ignorance cachant le mystère du Mal. Leur jalousie ne supporte point la clarté d'une vision intelligente devant leurs esprits aveugles, ni la supériorité possible d'un cerveau qui cherche à savoir. Et cependant U allait tenir le secret salutaire. En ville, dans l'infirmerie de la cité Horbrandt, dix-huit cas pris à lorigine, et traités par le sérum de son invention, passaient aux symptômes du typhus bénin. Il avait guéri trois enfants. Il tenait le mal, et sa science Tétranglerait bientôt avec des griffes de puissance. Fallait-il qu'auparavant il succombât pour la colère bestiale du troupeau?

Les insuccès à la campagne, connus par la publicité qu'allait avoir la tentative du fou, pouvaient abolir les espérances de situation. Comment se déclarer le destructeur de la peste, si les gens vous fusillent parce que la mort accompagne tellement votre geste qu'ils la pensent déterminée par lui?

Il accepta la ruine de sa vie. Sa victoire sur le sort, son petit luxe, sa vigueur, tout s'en allait avec le sang de la bête qui s'épancha depuis la flaque jusque le fossé de la route.

Le domestique entassa dans la voiture les harnais et les morceaux de brancards. Au poil de la jument, séchait déjà l'écume de la course dernière.

Droit à l'horizon, le regard de Jean y cherchait un signe consolateur. Les nues lourdes défilaient. Des canevas gris se superposaient. La pluie striait les perspectives. Il entendit venir la clochette du tombereau conduisant au cimetière du bourg les cadavres des hameaux.

Alors il laissa sa voiture brisée, son cheval mort à la garde du domestique, puis, relevant le col du paletot caoutchouté, et assurant son chapeau contre le vent, il partit. En lui-même, des énergies se réveillèrent. 11 pardonnait aux hommes stupides. Il récapitula ce que sa volonté froide et ferme avait jusqu'alors aboli de passions siennes, courageusement. 11 marcha. Il surmonterait.

D'un soupir, il se déchargea de ses angoisses. Ne vivait-il pas en pleine bataille? Il se comparait au général qui a un cheval tué sous lui. Son aile gauche triomphait. A l'hôpital de la ville, il allait guérir deux cas prévus comme désespérés par le collègue taciturne. Certainement il les guérirait. Rien n'était compromis, en somme. La famille du fou lui paierait une autre bête et l'indemniserait. Au besoin, les tribunaux y obligeraient.

Et il répondit franchement au salut du fossoyeur dont la blouse humide apparut à côté des vieux chevaux blancs traînant le tombereau boueux, noirci au goudron et recouvert d'une bâche montée sur cerceaux. Entre les planches stillait un liquide de désinfection. Le charnier mobile s'éloigna, en écrasant les cailloux.

Dans l'élan du train qui le ramenait à la ville, Stival récupéra sa volonté. Dès la gare, il contait avec humour l'exploit du fou. Ensuite il déjeuna fortement. Le pharmacien vint le prier de recommander le chlore instamment partout. Aux premiers cas d'épidémie, il en avait acquis un stock considérable, en profitant de la liquidation judiciaire d'une fabrique lilloise de produits chimiques. Par contre.

il ne gagnait rien sur le sujfate de cuivre, que des concurrents avaient poussé, lors des enchères. On apporta de l'hôtel de TUnivers un mot de Noisard. Son disciple Bérosne, chargé par le gouvernement d'une mission sanitaire, arrivait.

Aussitôt Stival se rendit auprès du confrère qui achevait de peler des pommes à table devant une bouteille d'eau de Vichy.

Les fins doigts blancs et le crâne insolite de Bérosne, et le nez long pincé par un binocle, et la petite barbe noire en pinceau, tout .cela demeurait infatué. Il serra la main en s'inclinant, offrit du porto, des biscuits. La ville lui semblait « inénarrable ». Il avait les pieds dans des snowboots. Ses mains tourmentaient une longue chaîne de femme en or où pendillait un porte-mine.

« Alors il en crève des tas...?? Ah! ah!... Ca ne m'étonne pas... Ça pue partout, autant que j'ai pu m'en rendre compte. Pas de boissons glacées? pas de bières?... Les infiltrations du sol, hein?? Parbleu ! Ils avalent le purin de leurs bestiaux dans l'eau des puits. Ah! elle est bien bonne!... Un tour à l'hôpital d'abord? Vous voulez?... Alors, selon vous, ça nous \ient d'Egypte... cette saloperielà? »

Il haussait ses épaules de petit homme gaillard et sûr de soi. A chaque cause du fléau indiquée par Stival, il éclatait, tapait sa cuisse :

<» Ah, les crétins! ! Ah, elle est fameuse! !... O^eW^s brutes! !... Et vous ne leur avez pas flanqué... »

Il regarda les passants sous le nez en riant de tout son cœur. Son chapeau à bords plats planté

sur la nuque faisait ressortir sa petite figure à peau de femme, très blanche, très pointue.

A l'hôpital, il regarda les liquides, fît jeter devant lui des potions et des cataplasmes comme malsains, réclama de l'asepsie. Au docteur taciturne et au petit barbu il enjoignait, sans ménagements, l'ordre de prendre certaines mesures, d'agir ainsi et pas autrement : « Mais, mon pauvre Monsieur, vous ne savez pas, mon pauvre Monsieur I » leur répétait-il. Les mains dans les poches, le front plissé, le sourire plein de compassion, il tournait sur ses talons. Il parcourut les salles. Il fît tirer d'abord les rideaux de calicot enfermant les lits. Le nez, en l'air, et surchargé d'un deuxième binocle, flairait.

« Hé bien quoi?... voilà deux pancartes qui portent « choléra » et il y a là de bonnes gens qui font de la typhoïde... Qu'est-ce que ça signifie? Ma sœur, dites-moi donc, hein?

— C'est la découverte du docteur Stival, annonça le petit barbu » ; et il se dandinait non sans impertinence.

Le taciturne sifflotait un air de chasse entre ses lèvres. Jean s'expliqua.

« Et ça réussit! cria Bérosne. C'est drôle... c'est drôle... drôôôle!... »

Par-dessus ses deux binocles, il dévisagea Stival, puis continua sa visite, moins bruyamment. Il réfléchissait.

Malgré son âge, la certitude de son savoir et l'encouragement du résultat obtenu, Jean craignit l'opinion du disciple aimé de Noisard. Après tout, il peut toujours se commettre une erreur. Stival entendit

battre ses artères. L'envoyé du gouvernement se hâtait à travers les salles peintes à l'huile et les files de lits blancs où remuaient doucement les formes humaines. A chaquie pancarte indiquant le cholérique, il s'arrêtait, constatant : « Anurie... algidité... cyanose. Vomissements blancs? Selles rizif ormes?... Parfait, ma sœur! » Celle-ci suivait, preste. Ses grandes manches noires relevées par des épingles laissaient voir l'avant-bras étroitement emmailloté de toile. Elle penchait sa cornette et son voile vers les gémissements des malades, que les infirmières en tabliers blancs changeaient. Bérosne ne partageait pas son inquiétude pour ces hommes devenus une tuméfaction bleue... Il allait toujours, murmurant : « Anurie! Bien. Algidité... Cyanose... Vomissements blancs? Selles riziformes?. .. Parfait, ma sœur! » On eût dit qu'il chantait cela, moqueur et bref. A un nouveau cas de typhoïdisme artificiel, il posa plus longuement. Il interrogeait les infirmières, la sœur, le petit docteur barbu et le gros taciturne. « Hein?... çafaitsept jours, alors?... Vous lui mettez delà glace sur le crâne... Des émollients?... Non... Hé bien! monsieur Stival... c'est drôle, très drôôle! »

Dehors, il l'empoignait au bras. « Sérieux?... » soufflait-il; et, sur l'assurance de Jean, il demandait le nombre de guérisons obtenues, le traitement, les phases. Il l'emmena chez le préfet, gros monsieur étouffant dans une redingote boutonnée jusque la cravate et qui les supplia d'en finir. Il se mettait à leur disposition. L'esprit réactionnaire regagnait le pays, enlevé si difficilement à l'influence cléricale.

De fait, les femmes étaient plus nombreuses, de

celles qui se jetaient à genoux en se signant au large lorsque passait le prêtre portant le viatique sous le parasol de velours rouge à crépines d'or tenu par le sacristain. La sonnette argentine retentissant au coin d'une rue arrêtait voitures et promeneurs. La vieille âme espagnole précipitait ce monde en une prompte génuflexion qui s'abîmait parmi les vêtements de deuil. Eux-mêmes stoppaient, les garçons bouchers qui mènent, debout dans la charrette, stridente, le galop de leurs petits chevaux poilus, en criant et en menaçant d'écraser les tardifs.

Passé le prêtre et son ciboire enveloppé de l'étoffe liturgique, on se relevait en disant : « Savez-vous où il va? — Chez M°*® Berusse, derrière Notre-Damedes-Ardents. — V'ià que ça gagne du côté des promenades, à c't'heure! — On va faire un pèlerinage à Benoît Labre. — Mon cousin a passé une nuit, lui! » Et on se mettait aux narines des mouchoirs pleins de camphre à la vue de la paille en jonchée devant les portes des morts. Et l'on allait vite, sans paroles, de peur que le mal entrât dans la bouche avec l'air.

Les glas sonnaient. Les pigeons et les corbeaux tournoyaient autour des pinacles. Les psaumes des chantres se lamentaient du fond des rues engorgées par le deuil des longs cortèges funéraires. Entre le suisse noir et les cierges allumés des enfants de chœur, oscillait la bannière du Purgatoire peinte de liquides cadavéreux.

Des basses rues massées au rivage de la Scarpe, du pauvre quartier de briques d'abord saisi par le vent de corruption, l'épidémie montait, se déroulait

par la ville commerçante, là où les boutiques étroites contiennent, aux jours de marché, une affluence de rustres pensifs et l'entassement des marchandises. Si les voies désertes, nettes, où s'alignent les petites maisons bourgeoises décorées de panonceaux et munies de miroirs espions, restaient encore indemnes, les deux places accueillaient la Mort. Il y eut des draperies noires fréquemment tendues de piliers à piliers ; et les volets souvent vinrent à se clore en plein jour dans les maisons coiffées de faîtes angulaires. Le beffpoi, dressé dans sa dentelle de pierre grise, sur la ville, notait les heures d'un carillon plus lent. Les notes hésitaient à dire le temps. Tous les vieillards moururent.

Derrière les vitres du rez-de-chaussée, les figures si dolentes et si pâlies de sexagénaires, une à une, s'effacèrent pour jamais. Les petits cafés se vidèrent de lourdes gens venant achever leur vie autour du bruit des dominos remués. Aux messes du matin, la nef trop blanche de la cathédrale ne consola plus la dévotion douloureuse de maintes antiques dévotes qui, depuis longtemps, courbaient leurs mignonnes ossatures et leurs peaux séchées sur les bouches de chaleur. Dans les petits cercueils, elles entendirent le dernier office de leur décrépitude que les peines d'enfer avaient terrorisée.

Celte peur du châtiment éternel poussa tout à coup des foules nouvelles vers les prédicateurs. Des troupeaux de femmes noires sanglotèrent à la voix deTabbé Hurleyent. Du haut de la chaire que démolissait son poing dur, il promit toutes les tortures et toutes les géhennes à la masse pénitente con-

vertie seulement par l'imminence de la fin. Il parlait. Des images d'une rhétorique violente évoquèrent les peuples des damnés se dissolvant sur des mers de plomb fondu. Il fouailla les consciences. Il perça les mystères du péché. Les veuves se livraient aux mauvais prêtres. Il le dit et l'on en vit plusieurs se lever soudain, démentes. Elles étiraient vers lui des mains douloureuses; elles hurlaient : « Ce n'est pas vrai... Ce n'est pas moil Pardon, mon père, pardon parce que j'ai péché ! »

Au scandale de la multitude pieuse, des amies et des sacristains les enlevaient à bras-le-corps, tordues par la crise de nerfs, étranglées par le sanglot.

« En vérité, mes frères, nous sommes une puanteur de fornication et d'avarice. La corruption n'est pas seulement dans nos corps, elle est dans nos cœurs. Le mal s'est installé en nous parce que nous avons apprêté la demeure du mal, en la parant de toutes immondices et de toutes turpitudes... Il faut, mes frères, nettoyer la maison, et en chasser l'esprit immonde pour que la santé revienne avec la pureté dans nos cœurs, dans nos corps... »

Alors les monnaies nombreuses comblaient la bourse du quêteur qui, derrière le suisse et le retentissement de la hallebarbe choquée contre le sol, fendait la foule noire. Chacun payait pour obtenir le passage au guichet du ciel.

Lors des baptêmes, la coutume de poursuivre la voiture emmenant le parrain et la marraine centuplait le gain delà populace enfantine. Le cri alternatif : « A vivra 1 » si les sous pleuvaient ; « A mourra ! »

si tarissait la largesse, prenait, à l'ambiance des germes invisibles et mortels, une ferme allure de présage. L'essaim des voyous grandit autour des berlines enfermant la crainte d'une mère qui ramène le nourrisson de la cérémonie baptismale. « A vivra ! . . . A mourra!! » et sur les décimes jetés par la main en gant blanc, les corps des loqueteux s'étalaient à plat ventre pour en couvrir un nombre. « A vivra ! l A mourra!! » Des poings forts s'attachaient aux tignasses des plus faibles rués sur le billon. La bataille mêla bras et jambes, les têtes vertes. Les coups résonnèrent dans les dos. Les pleurs lavèrent la crasse des visages. Des mains victorieuses essuyèrent sur les culottes trouées le sang qui tachait les sous.

Cependant Stival guérissait les gens robustes. Sous ses manœuvres propices, les visages cessaient de bleuir, les chairs de se tendre, les langues de froidir, les corps de se vider. Les adolescentes et les garçons échappèrent à l'étreinte de la mort et purent espérer des amours nouvelles.

A l'horrible jaillissement de la corruption échappée des spasmes du corps livide succédait un abattement lourd. La fièvre du typhus tarissait l'éruption des liquides, séchait les viscères et toute l'intumescence intérieure. Les crampes cessaient. Les corps se reposaient dans un anéantissement de l'être. Un mal différent encerclait la tête d'une dure couronne de triomphe affirmé contre la mort.

En ville, durant la cinquième semaine, il ne succomba nul de ceux atteints dans la force de l'âge.

La sagesse froide de Stival ne s'enthousiasmait

pas. Tous ceux minés par l'alcool continuaient de périr dès le contact avec les malades. La population ouvrière de la cité Horbrandt se décimait en dépit des soins.

Promenant de maisonnette en maisonnette sa petite figure pointue saillie hors du chapeau à bords plats rejeté vers la nuque, Bérosne injuriait les voisins qui, près du moribond, sirotaient les tisanes au punch servies par l'usine à ses malades.

Auprès de chacun, les femmes, sous prétexte de soins, s'assemblaient. Grâce aux petites sommes de jjme Horbrandt, il bouillait toujours du café sur le poêle des salles où agonisaient des gens. Et elles en profitaient, promptes à lever le coude pour enfouir le gloria dans leurs gorges d'un geste qui levait le caraco sur les poitrines.

A l'entrée des médecins, Tune prenait la cuvette, l'autre emportait les linges, celle-ci frictionnait le ventre du patient, et d'autres, après avoir reposé les tasses, se lamentaient simplement : « Ah! le pauvre homme!! C'est pas un malheur, ça?... Voilà la dixième fois qu'il rend depuis un quart d'heure... Il va rendre ses boyaux, quoi!... » Titubantes, elles s'exhortaient à changer les draps, traînassaient en s'appuyant aux murs, un bol dans la main, et les pommettes écarlates.

La colère empourprait aussi le frais visage de Bérosne. « Tas de pieds!... Voulez-vous fiche le camp, toutes!... Anurie, cyanose, algidité, vomissements blancs... Dites donc, si on tentait une piqûre de sérum... hein? » Il prenait aux épaules la femme Gossart, plus ivre que les autres. Elle de geindre

272 LA FORCE nu MAL

alors : « Ma pauvre petite fille... qui est morte!... M. Stival le sait bien, ma pauvre p'tiote qui m'amaît tant.,:! »

Dehors, elle chancelait une minute, puis choisissait sa direction vers la porte d'un autre cholérique. Là, tirant une bouteille vide de sa poche, elle mendiait un peu de liquide, encore. Elle alléguait son chagrin maternel, et qu'ayant perdu sa petite de ce mal-là, elle savait très bien ce qui soulage.

Un cas foudroyant tua Tune des buveuses devant- Bérosne et Stival, pendant leur inspection. C'était une haute femme pjate. Comme ils entraient dans la pièce où trépassait une vieille ivrognesse, elle se leva précipitamment. Sur son bras posait un nourrisson en bas âge. Elle marcha vers le lit afin de justifier sa présence et l'absorption du verre de café jauni par la dose d'alcool.

Penchée contre la vieille presque aphone à cause du manque de dents, elle recevait à la joue la salive de la mourante, et d'un geste d'instinctive défense écartait l'enfant criard dans ses loques.

« Lavez- vous la figure! » cria Bérosne.

Elle souriait de la petite tête ronde élevée sur un long cou d'échassier tout brun. Elle tarda pour obéir. Après avoir tisonné le feu, son enfant toujours au bras, elle se redressait, vivement... remettant le petit à une autre.

« Quoi que j'ai donc!... Quoi que j'ai donc!... »

Aussitôt, en ce visage noirâtre, une teinte de craie transparut. Le tour des yeux bleuit. Elle porta ses mains à l'estomac, au ventre. Avec un bruit hideux, elle se vidait par les issues du corps, et tombait,

longue puanteur dont les chairs se firent aussitôt squirreuses.

Des heures, elle agonisa. La petite tête serrée dans la toile plate du bonnet que nouait au menton un ruban de coton, se vissait, eût-on dit, se dévissait, sur la torsion du cou maigre. Portée chez son mari, elle y trépassa.

Et quand on vint pour brûler la literie, le grandpère, économe, déroba les couvertures, s'y coucha la nuit de Tenterrement. Malade le lendemain, il mourait bientôt.

Néanmoins, au long de la cité, de maisonnette en maisonnette, il n'était que rires de buveuses se poussant aux portes, et vers les jardinets où grandissent, accrochés à des grillages, des pois de senteur, des capucines. On menait les petits enfants autour des malades afin qu'ils eussent le bénéfice de l'aisance apportée dans la maison par les secours de M^ Horbrandt. Une agonie signalait des chances de ripailles. Les commères s'amassaient nombreuses entre les murs des étroites pièces où triomphait le mal. Elles périrent par dizaines, sans trop de plaintes, contentes de boire les médicaments toniques.

D'une maison de filles contaminée, Gossart, après un lendemain de paye, rapporta la mort avec la joie de ses instincts assouvis. Insultant Dieu, le capital, la patrie, et les filles pubHques, il fondit dans ses vomissements. A l'heure de mourir, il appela Stival pour une confidence. Sa forte femme trôlait par la pièce. Elle gravit l'escalier en vis. L'ouvrier avertit le docteur tout bas, afin qu'elle ne pût entendre. Il laissait quatre-vingts francs, cachés sous son tabac.

au fond du pot de grès. Il ne fallait pas que sa femme les eût, pour boire. Mais il désirait qu'on les remît à son frère, paysan décidé à recueillir la veuve, au moins un temps.

Trois heures après, à son retour, Jean trouvait le mari mort, seul, tombé au bas du lit. Le corps était recroquevillé par la contracture suprême. Le tabac du pot renversé sur la table apprenait que réponse, ayant surpris la confidence, avait filé vers les tavernes de la ville, avec l'héritage.

Dépourvue de tout, elle reparut quelques jours après. Sa forte silhouette, ses hanches balançant des jupes grises, boueuses, son caraco très court laissant voir la chemise à la taille, ses cheveux graisseux, et sa figure farceuse, et ses mains ivres tâtant l'air , illustrèrent encore l'avenue de la cité de briques, pleine de chants obscènes, d'hommes en gilets se poursuivant par de grandes claques, d'enfants qui grouillèrent. Quand arrivait le tombereau funéraire noirci au goudron, on saluait par des cris farceurs le fossoyeur à la blouse mouillée, et l'avertissement sinistre de la sonnette. Alors les ivrognes, se prenant aux bras, suivaient par longues files sur la largeur de l'avenue, et hurlaient :

Tu t'en vas et tu nous quittes, Tu nous quittes et tu l'en vas !

T'auras plus, frère, la pituite, Car t'as bu ton choléra!...

La bande des chanteurs oscillait, les doigts en l'air, pour une bravade bête, et les vieilles, accroupies aux seuils, regardaient le cortège, indifférentes,

noires, fatalistes, avec un peu, dans leurs yeux maures, de la lueur d'Orient.

Il fallut remédier. La population allait fondre. En quarante-huit heures, cinq filles, qui, blanchissant le linge, avaient lavé les draps des cholériques, furent atteintes. Exemptes d'alcoolisme, saines et fortes, Jean les sauva toutes les cinq par les piqûres de sérum typhique. Bérosne s'émerveillait.

« Notre découverte va étonner Noisard. Je le tiens au courant.

— Moi aussi, répondit Stival qui sourit à l'idée de l'intrusion du fin monsieur dans sa gloire.

— Ah! vous avez écrit?

— Du moins Vampardon a dû lui montrer ma communication pendant la séance d'hier à l'Académie de médecine.

— Y parlez-vous de nos expériences actuelles?

— Certes. »

. Mais, à l'affirmation ironique de l'interlocuteur, Bérosne comprit qu'il ne le jouerait pas. Son teint de femme s'empourpra...

<( C'est ennuyeux que vous n'obteniez pas cinquante pour cent de guérisons.

— On y arrivera...

— Mais, mon pauvre monsieur, vous ne vous doutez pas... »

Le légiste s'emballa dans une critique sévère ; puis, renonçant à la gloire partagée de la découverte, il redoubla d'activité et d'importance.

Un matin, des troupes et des voitures régimentaires firent halte devant le kiosque à musique de l'esplanade. On dressa d'énormes tentes; on aligna

dessous des lits de camp. Les malades de la cité furent mis sur des civières et portés sous les toiles. Mais ils se débattirent. Pendant leur absence, on dévaliserait, assuraient-ils, les maisonnettes. On dut placer des sentinelles le long de l'avenue, devant leurs portes, pour tranquilliser ces ûmes défiantes.

L'endroit prit l'aspect d'un camp. Rouge et bleu, la musette en sautoir, les soldats s'installèrent par petits postes, comme au temps des grèves. Des patrouilles circulèrent. Avec l'aide de leur présence, le garde champêtre fit respecter son képi vert, sa canne d'épine et pourchassa les ivi'ognes. Au premier symptôme du mal, une escouade accompagnant les porteurs de civière, arrivait au logis du cholérique. Malgré les cris des vieilles, les pleurs des femmes, les déclamations des hommes, les pierres des gamins et les insultes des ouvriers, on emmaillotait le patient d'un drap, on l'arrachait aux bras tragiques de ses parents; et le cortège militaire, commandé par un sergent, repoussait les groupes atterrés. On cantonna le mal dans les tentes. Baïonnette au canon, des soldats empêchèrent l'approche.

Toute joie tomba dans le bourg. Dès la sortie du travail, les ouvriers réunis à l'entrée de l'avenue, furieux et muets, regardaient les deux hautes tentes grises, les cordes tendues de leur faîte aux piquets du sol, les semeurs de chlore, les gendarmes en permanence, la prestesse de Bérosne donnant des ordres, faisant allumer des feux de bois et dissoudre des choses dans les cuvetles.

« Va, va, geignaient les femmes en berçant leurs petits en loques sur les bras, tu peux pleurer, mon

fieu. Tu le verras plus, tin oncle, ni tin père... Les soldats les gardent là jusqu'à ce qu'ils meurent. Qu'est-ce qu'ils leur font, à ces pauv' gens? A c't 'heure, parce qu'on est pauvre, on peut plus seulement crever en paix chez soi... »

Elles disaient cela pour les jeunes soldats blonds, ennuyés d'être là, avec un sac, des courroies, une jugulaire sanglant leurs visages rustiques, imberbes, criblés de rousseurs, et contre lesquels la lueur de la baïonnette nue renvoyait une lame de pâle soleil.

« Vous ne savez pas ce que vous faites, seulement, leur criait le mécanicien de l'usine à la forte barbe brune... Vous protégez, avec vos baïonnettes, le capitaliste qui a mis le choléra dans le pays, en important les blés d'Egypte, sur lesquels il gagne des cent mille francs, sans vouloir dépenser le prix d'une étuve à désinfection. Ah! vous en faites, une belle besogne!... Vous, prolétaires comme nous, pauvres comme nous... On vous enverra crever aussi, ayez pas peur, dans les colonies... un de ces quatre matins. Ce sera bien fait... »

L'apparition des gendarmes interrompait les propos. Mais de tout le coron la colère allait grandir; car pour être désagréable à M. Horbrandt, ami de Stival qu'il jalousait, Bérosne remit à la préfecture un mémoire accusant la négligence de l'industriel. Énumérant les causes de l'épidémie, il y rappelait que le docteur Stival, dix-huit mois auparavant, invitait déjà le propriétaire des usines à construire un caniveau dans le contre-bas pour l'écoulement des eaux sales qui gâtaient, par infiltration, celles

du puits servant aux usages domestiques de la cité ouvrière. Le même docteur Stival avait préconisé la construction d'une étuve à désinfection ou d'un ventilateur qui aérerait les grains venus d'Orient par le port de Dunkerque. Averti, le propriétaire des usines n'avait pu, à cause de leur prix élevé, faire exécuter ces travaux. Aussi, dès les premières atteintes du choléra issu de l'arrivage de blés égyptiens, les infiltrations du contre-bas, portant au puits les liquides de lessive utilisés pour le nettoyage des linges de cholériques, avaient multiplié le mal parmi la population qui buvait l'eau malsaine du puit.

Comme il n'aimait pas les cléricaux, le préfet communiqua le mémoire à la presse locale. On stipula les bénéfices d'Horbrandt sur la vente des blés d'Egypte et le prix des travaux sanitaires. On compara. On s'indigna. Horbrandt dut subventionner le silence des gazettes républicaines, et isubit un chantage presque quotidien.

Ces opinions ne se répandirent pas moins dans l'esprit de ses ouvriers. Il n'osait plus paraître à l'usine. Aux yeux espagnols des travailleurs, la haine scintillait. Des journaux socialistes de Paris reproduisirent les imputations. Il arriva un camelot à casquette garnie d'une bande rouge où s'inscrivait en or : « La Revanche du peuple ». Il distribua par tout le coron des exemplaires de sa feuille. L'article de tête s'intitulait ; le Capital qui tue.

Immédiatement, des groupes se massèrent dans l'avenue de la cité, devant les maigres jardins entourés de grillages. Des gaillards déterminés

enfoncèrent leurs casquettes sur les crânes, brandirent des mains vengeresses, Le va-et-vient des gendarmes bleus dispersait à peine ceux assemblés autour de la feuille, et le camelot actif ne cessait pas de courir, de maison en maison, en lançant le journal par les fenêtres entr*ouvertes.

Horbrandt fît appeler Stival.

« J'ai eu tort de ne pas vous écouter, lui dit-il. Que faire?

— Commencez les travaux. On le constatera, et dans une lettre vous alléguerez que les choses ayant marché sous la direction de votre père, quarante ans, sans que le choléra parût jamais ici, vous êtes excusable de ne pas avoir cru à l'urgence des constructions. Moi-même rédigerai la note.

— Dire que j'ai causé tout ce mal ! 1...

— Mais, mon ami, assura M"**^ Horbrandt, tu ne pouvais pas le prévoir. Comme il est fâcheux, docteur, que vous ayez conté vos conversations avec Charlesl Vraiment, je vous croyais plus notre ami. »

Stival ne s'excusa point, mais déclara qu'ils étaient victimes d'une indiscrétion de Bérosne. A leur première entrevue, il n'avait pu lui celer les causes de l'épidémie. D'ailleurs, le légiste se serait bien rendu compte par lui-même, dès l'inspection du contre-bas, et dès l'examen du cas initial, celui de l'Italienne.

]y|me Horbrandt, d'une voix douce, l'accusa d'ingralitude... Mais elle souffrait trop elle-même et réclama des soins particuliers.

Le mari fumait furieusement, fort navré et ahuri par les conséquences de son égoïsme.

« Je vais vendre mon affaire... Je quitterai le pays... J'irai recommencer en Egypte...

— Quelle sottise, mon ami! Sois donc plus courageux. A qui importent-elles, ces criailleries? On nous envie parce que nous avons conservé notre foi, parce que nous aimons mieux croire ce qui a été révélé par Dieu que ce qui Ta été par M. Renan. Ayons le courage de notre foi. Confions-nous dans la bonté du Sauveur. Il ne nous abandonnera pas. »

Elle se redressait, énergique et comédienne, pleine de colères retenues. Son corps de gitane flexueuse se démenait sur sa marche rapide pendant qu'elle arpentait la serre, du buffet de chêne au buffet de chêne décorant les extrémités. Elle frottait ses mains alourdies de joyaux.

« Mais je vous le demande, docteur, reprenait Horbrandt qui croisait ses bras sous sa belle barbe, je vous le demande, pouvais-je prévoir? »

Il s'inclinait, retirait son cigare emmanché d'ambre , le remettait à sa bouche. On entendait rire et courir les petites filles.

« Je t'en prie, cria sa femme, sois moins timide! Regarde le docteur. On lui jette des pierres, on tire sur lui, on l'insulte quand il va soigner les malades. Cela l'empêche-t-il d'agir?...

— Vous êtes un rude homme, jugea Horbrandt, vous ! ■

— Mon Dieu! non. Vous savez, ça m'intéresse. » Et en effet, sauf au moment de faiblesse survenu

devant son cheval mort, il ne gardait pas de toute cette horreur une impression déprimante. Le bonheur de savoir véritable sa découverte effaçait tout.

Il assistait à la mort avec la même tristesse curieuse acquise lors de son internat dans l'hôpital. Le lit des moribonds ne différait point de la dalle d'amphithéâtre. C'était une phase, avant. Voilà tout. Les fureurs et les stupidités du peuple ne l'affectaient pas davantage que la cyanose, l'anurie, l'algidité, les vomissements blancs et les autres symptômes épidémiques. Il y assistait en s'instruisant, résigné même à la mort possible, comme à la chance d'une piqûre anatomique ou à une sucée malencontreuse du croup.

« Le fou est sorti de la maison de santé hier, annonça M""^ Horbrandt.

— Bahl... Il recommencera. »

Après les coups de feu, le latiniste avait gagné de suite, au galop de ses chevaux, une maison de santé des environs et demandé son internement immédiat. La famille indemnisait Stival pour la perte de la jument, le bris de la voiture.

« Voilà, dit Horbrandt, j'ai envoyé Maurice presser l'entrepreneur de mettre les terrassiers dans le contre-bas. Il doit les ramener dans le break.

— Parfait. »

Ils causèrent encore. Le pas cadencé d'une patrouille passa sur la route dans le vent. Aux fenêtres, ils virent les képis rouges et les canons des fusils. Ensuite la petite sonnette du fossoyeur tinta, et le lourd déhanchement du tombereau funéraire fit crier les cailloux. « Demandez : la Revanche du peuple!,,. Un sou!... » La voix du camelot rebondissait d'écho en écho, s'assourdissait, reprenait, aiguë... Un ivrogne brailla :

Tu t'en vas et tu nous quittes, Tu nous quittes et tu t'en vas ! T'auras plus, frère, ta pituite.

Car t'as bu tout le choléra!...

Horbrandt haussa les épaules. Nerveux, il tortillait sa chaîne d'or, vidait de grandes chopes de sa mauvaise bière.

Au milieu de l'après-midi, le break s'arrêta devant le perron du château de briques. Il ne contenait pas de terrassiers, mais toute la famille Dhamelincourt, dont la mère se précipita...

« Chère amie, j'ai réquisitionné votre voiture! Pensez-vous que ce Maurice voulait y faire monter d'abominables hommes, des pauvres, des ouvriers, ma chère!... Ils auraient abîmé tout... »

Horbrandt ne put se retenir et frappa le tapis du pied. Mais Philippe prétendit avoir vu les travailleurs, guidés par Maurice, qui atteignaient le village et la cité. Slival gardait dans sa main celle de Francine, l'interrogeant sur ses yeux.

« Ma chère amie, reprenait entre ses suffocations M"' Dhamelincourt , comme nous avons pensé à vous, ces jours-ci, avec ces vilaines histoires de journaux, de cholériques! Y a-t-il de méchantes gens! Vous qui faites tant pour vos ouvriers!... Alors j'ai eu une pensée, monsieur Horbrand, une pensée géniale. Oui. Au bout de tout, ces pauvres gens... ils ne sont pas heureux. Il faut donner un exemple. Nous devrions aller tous, Philippe, Francine et moi, visiter avec vous, chère amie, les cholériques des tentes. L'impératrice faisait ainsi. Cela atténuerait les mauvais propos. L'abbé Hurlevent

nous accompagnera. Il nous suit... Hein! qu'en pensez-vous? Soyons héroïques. N'est-ce pas, docteur?

— C'est périlleux.

— Vous y allez bien 1

— Nous, les médecins, nous sommes vaccinés. » Courageux, les Horbrandt adoptèrent l'idée de la

dame. Ils virent tout de suite la popularité, le salut, une réhabilitation. Maurice entra. Les terrassiers donnaient les premiers coups de pioche dans le contre-bas, aux acclamations de la foule.

Aussitôt Francine quitta Stival qu'elle félicitait sur sa bravoure scientifique et rejoignit le jeune garçon. « Il est fâcheux, venait d'écrire Héribert, que votre cœur ne soit pas, mon cher Stival, aussi vaillant que votre esprit. Cette idée du sérum anticholérique est, sinon complètement efficace, du moins très propre à indiquer une voie de recherches fécondes. J'en parlerai ce soir à Pasteur. Je l'eusse fait avec plus de joie encore si les intérêts à défendre eussent été ceux d'une admirable enfant sauvée par votre protection. Vampardon est furieux. Il ne vous pardonnera pas d'avoir étouffé en vous le microbe du bien, »

Déjà ces dames s'apprêtaient. Les chevaux firent résonner les dall^ delà cour. On attelait. Bientôt, revêtu de sa livrée solennelle, le cocher occupa le siège du landau. M°*® Dhamelincourt, M™® Horbrandt, Francine, Stival et Maurice s'y serrèrent. En cent tours de roue, le véhicule atteignit les sentinelles ; et la pâleur de M™V Horbrandt s'affirma. Il lui fallait toute l'influence de sa volonté pour contraindre sa

chair à encourir le risque d'une mort dont Fattente la torturait intimement.

Elle descendit la dernière, appuyée sur le poing de Stival. Timides, les soldats du camp, les infirmiers en bourgeron de toile, arrêtèrent leur besogne pour voir ce défilé de princesses. Le lieutenant les reçut, le képi à la main, en cambrant les mollets.

<( Ces pauvres gens, monsieur!... gémit M™<* Dhamelincourt. Si Ton pouvait du moins leur offrir des consolations... Car ils n'ont même pas, hélas! la foi en Dieu... Que c est horrible, cette odeur! »

En effet, ils traversèrent d'abord la pharmacie, où les cuvettes à désinfectants contenaient les linceuls des décès prochains. D'acres senteurs planaient par l'ombre de l'immense tente, fraîche malgré l'incandescence du poêle en fonte installé au milieu.

^[.ne Horbrandt manqua de défaillir. Deux religieuses changeaient les toiles cirées pleines des souillures des moribondes.

« Oh! vraiment... ces pauvres femmes!! »

Les larmes ruisselèrent sur le visage de M'"® Dhamelincourt en demi-deuil violet. Maurice délia les bottes de fleurs que l'on apportait; et Francine, à chaque lit, posait une tige de lilas de serre embaumant les heures de souffrance.

Aucune ne recula devant les faces - bleuies, les visages pareils à des tumeurs, les appels rauques des spasmes. M'"*" Horbrandt, peu à peu, s'habituait. Elle retira délibérément son chapeau, aida les sœurs. M"*® Dhamelincourt pleurait davantage, le nez dans son mouchoir qui contenait un flacon de sels anglais.

Francine s'en tenait à la distribution des fleurs et des bols de tisane.

Elles restèrent deux grandes heures. Une femme, entre leurs consolations, acheva de se vider et mourut. Bien que blême et tremblante, M™® Horbrandt voulut elle-même l'ensevelir après que l'abbé Hurlevent, survenu, l'eut ointe des huiles sacrées.

L'ecclésiastique perdait presque sa gravité coutumière. Que Dieu châtiât ses ouailles, cela l'enchantait. A la table de l'industriel, le soir, il fut amer pour tous, joyeusement amer, avec d'affreux rires. Il fit des allusions brutales aux liens affectueusement équivoques qui unissaient Philippe Dhamelincourt à la maîtresse de la maison. Dans la face congestionnée d'Horbrandt, les gros yeux blancs roulèrent, s'injectèrent. « Ce n'est pas en vain qu'on ment à Dieu, qu'on ment à ses principes, à sa vie, à tout!... » Il dépeignit la misère des malades, leurs sales taudis. Il voulait de l'air, lui aussi, dans les chambres et dans les mœurs. Au dessert, il déclara qu'il fallait rire, qu'il allait faire une farce. Il se fit apporter une corbeille par la bonne, se leva. Tournant autour des convives, il ramassa les cuillers, les fourchettes, les plats d'argent, les objets de vermeil et les mit au fond du panier. Il marquait l'allure d'un qui va opérer pour une expérience de physique amusante. La récolte finie, il disparut, mystérieusement, par la porte. On ne le revit pas.

Et le lendemain Horbrandt recevait une épître : « On dit que votre négligence causa la mort de beaucoup de chrétiens qui trépassèrent sans avoir le temps de se repentir. J'intercéderai pour eux auprès

de N.-S. Jésus-Crisl, et dirai trente messes à condition que vous m'aiderez dans mon œuvre de secourir les pauvres malades. Quatre mille francs sont indispensables pour subvenir aux plus pressants besoins des cholériques. Je rendrai Targenterie de votre luxe, qui damne, au domestique apportant cette aumône... »

Les journaux du matin, prévenus par lui, annoncèrent d'abord que l'industriel envoyait quatre mille francs au chanoine de la cathédrale ; et ils relataient en môme temps la sainte conduite des dames, les travaux entrepris par les terrasiers. L'opinion s'adoucit.

Vers le cinquantième jour, on put constater une décroissance de l'épidémie. Certains villages assainis attirèrent de nouveau les habitants. Beaucoup de vieillards et d'alcooliques, les plus faibles contre le mal, avaient disparu. Les sains subsistaient; et Stival multipliait les cures heureuses sur eux. Son activité considérable, son acharnement à triompher du mal l'occupèrent trop pour que l'inquiétât encore la dérobade de Francine. Se résignant de plus en plus, il abolissait en soi le rôve de la « Descendante ».

Sa victoire sur le mal se claironnait partout. On ne cribla plus de pierres, à la sortie des villages, la voiture neuve que menait une autre jument alezane. Et, un soir, comme il rentrait en ville à l'heure de la retraite, au moment où les tambours d'infanterie alignés devant les arcades de l'hôtel de ville commençaient leur roulement, il aperçut le fou, son assassin, qui dansait devant le rang rouge et bleu. Il agitait sa canne à l'exemple du tambour-maître.

Reconnaissant Slival, il prit la tête de la retraite qui s'ébranlait. De la canne, du chapeau, il salua le docteur; puis, marchant à reculons, il commandait par les gestes aux soldats de battre aux champs pour le sauveur des hommes. Et il gambadait en bottes à Técuyère, le ventre ceint de cache-nez, la redingote au vent.

Pasteur écrivit à Stival. Il le priait de venir à l'Institut de la rue d'Ulm, dès que l'épidémie le lui permettrait. Il admettait entièrement la découverte du sérum anticholérique.

Le lendemain, un maigre jeune homme tombait chez le docteur, s'annonçait reporter, l'encensait d'éloges, repartait après une conversation. En effet, un grand journal parut avec cette manchette :

LE SÉRUM ANTICHOLÉRIQUE A l'institut pasteur

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