LES ANGLAIS ET LE CHOLÉRA HINDOU
Avec moins de titres, mais autant de louanges, toutes les gazettes, en vingt-quatre heures, répétèrent la nouvelle. Une interview du docteur Noisard glorifiant l'inventeur du sérum fut reproduite dans les journaux graves, amis du Pouvoir.
Un délire d'orgueil illumina la vie de Slival. Tout le monde accourait chez lui, et le petit médecin barbu, et le taciturne, et Bérosne. « J'ai passé répreuve de la vie », murmurait-il en soupirant d'aise, en redressant son torse devant les glaces, en y arrangeant, selon un exemple impérial, le bandeau de sa chevelure. C'était la certitude de la richesse, les honneurs. Il repassait l'évocation de ses peines, et toutes les privations de la jeunesse, et les passions vaincues, et les instincts refoulés, et les dégoûts surmontés. En riant, il se répéta la série des naïfs proverbes : « Avec de la conduite et du travail, on arrive à tout. Patience et longueur de temps font mieux que force ni que rage. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, etc. »
Par tous les trains, il arrivait des confrères, de hauts Allemands à belles lunettes d'or, des Russes affables et blagueurs, des Autrichiens nerveux, sceptiques, des Français persifleurs, des Anglais dogmatiques au beau linge. Il promenait ce monde dans les salles de l'hôpital, et sous les tentes militaires. On constatait, on félicitait. Les confrères reboutonnaient leurs mac-ferlanes et reprenaient l'express du soir, emportant la recette du sérum salutaire.
« Pourquoi la donner? dit un Anglais. Il faut trouver des commanditaires, oui... et fabriquer en grand, et vendre cher. Il y a un million à gagner, moi, je vous assure, monsieur. »
Il y pensait trop tard. Cependant une lettre de Noisard lui proposait la chose. On bâtirait à Neuilly un sanatorium spécial. Voulait-il s'associer?
Stival courut chez Horbrandt pour obtenir un
conseil. Mais on était en désarroi. M. Deraismes avait levé le pied, laissant un déficit de sept cent mille francs.
« Quelle canaille! hein! Les cocottes lui mangeaient tout notre argent.
— La pauvre Francine!! gémit M"»e Horbrandt.
La canaille a placé tout ce petit avoir chez un insolvable. L'auberge et les terres étaient hypothér quées au maximum. Voilà les Dhamelincourt ruinés. Que fera-t-elle, avec ses grands flandrins de frères! î
— Heureusement, déclarait l'industriel, j'ai dû lui reprendre toutes mes valeurs, pour me couvrir à la Banque à cause d'une affaire sur les huiles de pied de bœuf. Huit jours plus tard, j'étais pris! Cette pauvre petite Francine ! «
Il fit une grimace.
« Maurice l'épousera, dit Stival.
— Jamais je ne laisserai faire cette bêtise à ce garçon, avant sa majorité. Je suis responsable, moi, son tuteur. Il aurait la famille sur le dos, la mère toquée et les deux frères qu'il faut sauver tous les six mois de la correctionnelle en remboursant les victimes de leurs escroqueries. »
Le docteur pensa qu'il ferait bien de profiter de l'avis.
« Tu exagères ! disait M™® Horbrandt.
— Mais on peut poursuivre Deraismes, l'arrêter, lui faire rendre gorge.
— Docteur, vous savez bien que si le président du tribunal est son beau-frère, le juge d'instruction a épousé sa fille aînée, et le procureur de la République sa. cadette. Il a dû, avant de partir, verser le
solde (les grosses dots promises aux contrats. On étouffera Taffaire. Ce deviendrait un scandale trop violent. Le vieux avait médité le coup, allez. Il s'est ménagé des indulgences auprès de la magistrature. Les plaintes au parquet seront classées lestement, je vous en réponds, et il va vivre heureux au bord d'une belle plage anglaise, ou belge, ou italienne, en compagnie dé créatures agréables qui charmeront ses derniers jours... Il mourra en épicurien à la mode d'Horace, dont il aime tant citer les distiques. »
Pour le conseil concernant la commandite du sérum. M"® Horbrandt engageait le docteur à charger Héribert de ses intérêts auprès de Noisard. Stival le fit. Une lettre de M™** Héribert, répondant pour son mari empêché et promettant toute aide, insistait sur la fâcheuse calamité advenue à Francine. « Se trouvera-t-il un homme d'honneur pour se charger d elle? Par ces temps d'égoïsme et de vie à outrance, je crains que la pauvrette ne le rencontre jamais, même parmi ceux de nos modernes strugglefor-lifers à qui sourient le plus la gloire, la fortune et la joie venant couronner une jeunesse facile qu'aidèrent des amis bons et puissants... »
« Attrape!... » se dit Stival. Évidemment, il ne tenait guère à réunir sur sa tête les responsabilités relatives à la famille Dhamelincourt. Mais il lut bien entre les lignes que la commandite et la bienveillance de Noisard, activées par Héribert, ne sauraient lui échoir sûrement qu'après les fiançailles avec M'^® Dhamelincourt. Seul de tous ses amis, Vampardon ne l'avait pas félicité pour le sérum. Le célèbre accoucheur, en séance d'Académie, avait
cependant soutenu la communication, mais pour Tart, et sans une louange à Tadresse de l'auteur.
Stival enragea. Une énorme lassitude l'accablait depuis la victoire. Cette épidémie, lui prenant ses jours et souvent ses heures de sommeil, Tavait mis en un état excessif de fatigue nerveuse. Le$ émotions du triomphe l'abattirent encore.
Juste à ce moment de crise, il y eut une recrudescence passagère du mal dans la cité ouvrière. La femme Gossart s'effondra en pleine avenue ver§ minuit, et on la trouva morte à l'aube, parmi la flaque de ses déjections ; elle grosse, bleue, flasque.
Et les villages espagnols subirent une nouvelle phase de violence. Le mal d'Orient s'acoquinait mieux à cette race sœur, tandis que les bourgs flamands récupéraient une vie saine.
Parmi les ouvriers de l'jusine, les coltineurs échappèrent, mais les mécaniciens, hommes bruns et secs, offrirent une nouvelle prise au fléau. Mieux muni, mieux secondé, Stival réussissait à guérir. Les anciens vainqueurs du sol, cependant, se décimaient toujours; comme si le fléau, venu des terres d'origine, les voulût reprendre dans une étreinte ancestrale.
« J'assiste à la fin d'une race, pensait Stival. Après les ivresses de la conquête, peu à peu, les soldats se sont étiolés, cœurs et corps, parmi cette existence plantureuse, grise, béate, eux les fils des terres arides et des soleils durs. Les voici à rien; comme richesse, vigueur et santé, devant leurs esclaves flamands redevenus rois. Dans cent années, il n'y aura plus que des survivances subsistant aux
désastres qui frappèrent, trois siècles durant, les familles du duc d'Albe. »
Le retour offensif de Tépidémie désola Timaginalion attristée de M"* Horbrandt.
En pleine nuit, elle fit quérir le docteur par son cocher, avec ordre de le ramener aussitôt.
Stival ne crut pas un instant au choléra, en dépit du mot transmis où elle attribuait ce mal.
Dès qu'il laperçut, au haut de l'escalier et sur le seuil de sa chambre, il reconnut cependant à Tépiderme certaines taches pigmentaires caractéristiques, annonçant une prochaine apparence squirreuse. Elle se plaignit de crampes, se jurait atteinte. Il eut tout de suite des inquiétudes. De sa lancette il piqua le poignet. Le sang parut gluant, épaissi, huileux. C'était la preuve. Elle le lut au visage du àocteur, et, aussitôt, sombra dans une crise de larmes : « Je le savais bien. Je la sentais venir, la mort! Qiiand j'ai mis dans le linceul cette vieille femme, sous les tentes, j'ai bien senti qu'elle me communiquait le mal. J'ai eu un frisson terrible. Mon Dieu! mourir à trente-deux ans!... Qu'on aille chercher le doyen... Et cependant je voudrais vivre : je n'ai pas su vivre; je voudrais vivre... Et toi, toi à qui j'ai tout donné, ma jeunesse, ma fortune, mon intelligence, toi, tu n'as pas su me faire vivre. Va-t'en... Va-t'en! »
Ainsi elle invectivait son mari; elle le chassa de la chambre et ferma la porte.
« Voyons, madame, couchez - vous ! » suppliait Stival.
Elle arracha son peignoir, lança ses pantoufles au
loin. Sorcière olivâtre, les cheveux épars, elle perdit toute cette pudeur catholique sous quoi elle cachait un tempérament de race chaude. Presque nue, et se prenant la tête entre les mains, elle se roulait dans les blancheurs du lit, pendant qu'il préparait le seringue de Pravaz et la piqûre de sérum.
« Ohl docteur, vous me sauverez... vous me sauverez!... » Ce pauvre cri banal que tous et toutes lui jetaient ne Témut pas. Il se baissa et dans Ifi chair de la jambe, tout en la câlinant, enfonça Taiguille. Deux minutes il la maintenait immobile, d'une main placée sur la palpitation tiède de la gorge que bouleversaient les sanglots. Elle saisit cette main dans les siennes, la fixa mieux contre sa poitrine, en répétant: « Vivre... aimer... aimer! «...El, la piqûre finie, elle ne le laissa pas relever, mais l'altira contre elle, l'ayant pris au cou...
Il la sentit brûlante et enlaçante, se troubla, puis ses yeux perçurent une tache déjà squirreuse de la pommette... Il prévit sa mort à lui, sa disparition ilu milieu des hommes, à l'heure du triomphe, et, brutalement, il se dégagea des griffes, des cris, des morsures, des chauds bras olivâtres, s'enfuit... pendant qu'elle hurlait : « Au secours!... j'étouffe! » Les bonnes coururent. Horbrandt allumait un cigare, flegmatique. « Elle est folle, dit-il; c'est affreux! »
On entendit courir, gémir : « Docteur!... docteur! »
Stival remonta. Elle ne lui en voulait pas de sa fuite. Plus raisonnable, elle prétendait vouloir tout tenter pour guérir. Il la calma, resta près d'elle jusqu'au jour.
Dans Taprès-midi du lendemain, en arrivant au château de briques, il rencontrait le fils Boildieu très rouge et qui arpentait la serre en s'épongeant le crâne, bien qu'il fît froid encore.
« Tiens! docteur, bonjour.
— Comment va M"* Horbrandt?
— Bien, très bien... mieux, c'est-à-dire... mieux. Oh! oui... je crois. Je viens de la voir. Je me sauve. Papa m'attend... Bonjour, docteur... »
Stival regarda le cou rouge du Monsieur qui s'épongeait encore et rajustait sur ses oreilles les branches des lunettes. Il eût pensé que l'homme venait de commettre l'adultère, à l'instant, avec la folle en délire. En haut, cette chose ne se confirma guère. Le visage déjà très blême de la dame au lit, luisait d'un feu de fièvre... La typhoïde s'engageait mal. « J'ai eu tort, pensa Stival, de greffer la dérivative sur un état général aussi mauvais ! » Il resta peu de temps. Silencieuse, elle semblait concentrer en soi de la fureur et du mystère et regardait fixement' le jour des singulières fenêtres coupées par le plancher de la chambre. Elle tenait dans la griffe de ses mains les draps et les couvertures amassés, et pétrissait machinalement les étoffes... « Vivre!... murmurait-elle, docteur!! Vivre! je vous en prie! »
En la quittant, il rencontra Maurice qui se plaignit aussi de crampes... La mine était pâle... Il avoua une sorte de cholérine ; et, comme il s'expliquait, eut un haut-le-cœur, des nausées, courut vite jusqu'au jardin pour soulager son estomac. Évidemment il était pris. Stival le fit se coucher, le frictionna et le médicamenta. « Maurice, lui
demanda-t-il brusquement, vous avez cédé à votre cousine? » Il se défendit à peine, finit par conter que, la nuit, elle était venue dans sa chambre, le supplier de lui donner de l'amour, de la vie... Elle Tavait aimé de force, en l'étranglant, monstrueuse de délire et d'ardeur...
Philippe aussi fut atteint, et le fils Boildieu, et M. Corbehem... Les amis de la dame avaient reçu d'elle, tous, un baiser de mort.
En soignant le frère, Jean apprit à Francine la maladie de Maurice. Elle pleura tout de suite.
Le gentleman, avec les chefs-d'œuvre de ses mains sur les broderies du drap, la consolait. Il ne résista point quarante-huit heures, fut le premier , enlevé, vidé de toute une corruption formidable, dans laquelle il fondit, mourut sans geindre, bleu, roide, correct, sous les sanglots éperdus de M™* Dhamelincourt, les gestes liturgiques du doyen, et les embrassades de la douce sœur, plus pâle que l'aube du prêtre.
La bannière du Purgatoire, ses damnés peints de liquides cadavéreux, se balancèrent aux mains du squelette sacristain devant le corbillard emmenant au cimetière le grand cercueil du gentleman.
Après ce fut, pour Stival, de l'activité. Il courait de chez Boildieu, résistant au mal et criant à chaque crise, debout au milieu des couvertures sales, insultant le sort de sa bouche fendue entre les favoris, jusque chez M. Corbehem qui s'abrutissait avec la morphine, désireux de ne rien savoir ni sentir, couché au miHeu de ses vitrines à fusils et à rapières. Ensuite le docteur revenait chez Horbrandt où
Maurice, pris dans la greffe du typhus, semblait s'anéantir en pleine fièvre. Son délire accusait la cousine et son vice. A l'entendre, Horbrandt rugissait, jetait ses bouts d'ambre contre les murs et piétinait son cigare en tirant sa barbe.
« Quel fou! Tous fous! ! tous... »
Certainement la dame allait finir. Le choléra revenu l'emporta sur la typhoïde. Un midi, les spasmes la secouèrent et les vomissements blancs jaillirent. Alors, se sachant perdue, elle s'enfuit du lit, et courut par la maison, fantôme à face de tumeur olivâtre. Toutes les lumières luisant contre la peau tendue rendaient plus sinistre sa hideur ainsi éclairante. Pour fuir la mort, elle galopait à travers la vaste maison, dans l'onde de son peignoir blanc. Épouvantées, les servantes l'abandonnèrent et quittèrent le château. Son mari et Stival la pourchassaient avec des précautions néanmoins et des haltes. Car elle se semait elle-même le long des escaliers et des couloirs, par grandes flaques fumantes. Aphone à force de rugir, elle ne poussait plus que de rauques interjections. Contre les portes qui ne s'ouvraient pas elle griffait le bois de ses doigts cerclés de joyaux, de ses doigts laids, courts et noirs, aux ongles carrés.
Ainsi elle franchit tout le premier étage, entraînant le drapeau noir de sa chevelure. Dans la salle de bains, elle ouvrit les robinets, s'accroupit sous l'eau froide qui l'écrasa de ses jets drus, angle d'argent qui rejaillissait. Mais elle se vida toute encore, et repartit, descendit par un escalier de tourelle. Au salon, elle se pendit aux portières de Kara-
manie, qu'elle inonda. Les clous cédèrent. Tout s'écroula sur elle. Ses formes se débattaient dans les couleurs orientales rouges, bleues. Stival et Horbrandt la rejoignirent, et pensèrent la maîtriser... Mais elle glissa, fila entre leurs mains, s'élança jusque la serre, enfonça la porte vitrée. Son sang la masqua d'un filet rouge; elle renversa la table chargée de cristaux, de faïences qui s'abîmèrent. Au milieu des tessons, elle s'arrêta, souffla, pour, hagarde, se vider encore d'une corruption nouvelle, qu'elle regardait, les yeux hors des paupières, en râlant.
Enfin elle s'affaissa, sur le damier de marbre, aux pieds du mari plutôt furieux. Elle bleuit là, se glaça, s'immobilisa, pour trépasser, chose immonde, saigneusè, olivâtre entre les lambeaux du peignoir blanc.
Aux funérailles, la cérémonie fut majestueuse. Le doyen de la cathédrale menait le cortège. Vingt délégations des bonnes œuvres dont elle était présidente y parurent, orphelines bleues, orphelins gris, vieillards en bure brune et tenant des cierges, petites sœurs des pauvres. Ornée de casquettes neuves dont le galon métallique s'atténuait d'un crêpe, la fanfare du Commerce jouait la Marche de Chopin, en sourdine. Les ouvriers aussi envoyèrent cinquante des leurs, en velours à côtes, et portant sur un brancard une couronne d'immortelles, de deux mètres. Les spires d'un ruban violet entouraient l'emblème d'une inscription d'argent : « A la bienfaitrice ».
Depuis les orgues en essor de la cathédrale
jusqu'à la porte de Vauban, cela se déploya, par files indéfinies après la bannière du Purgatoire où se tordaient les âmes cadavéreuses. La foule assistait muette, noire. Les chantres psalmodiaient. Les cierges brûlaient. Le suisse avait sur l'épaule sa hallebarde à hampe de velours noir. Découvert, en habit, l'industriel imposait par sa belle barbe. Breusmer montrait son honnête face pelée par l'érésipèle. Le fou latiniste chantait les répons, tête nue, son deuil ceint de cache-nez à carreaux, et les janibes dans ses bottes à l'écuyère. Entre le petit docteur barbu et le gros taciturne, le pharmacien pérorait. Ensuite c'était l'entière armée des Espagnols en deuil, venus de lointains villages pour Horbfandt qui leur achetait les œillettes. Sur l'uniformité des vêtements noirs à teintes huileuses et des rudes cols rabattus, ces faces ibériques complètement rasées, maigres, halées, résiliées de petites rides, ne différaient pas de ce que Ton imagine des confréries de l'Inquisition menant à l'autodafé les relaps. La hallebarde du suisse guidait la marche, sous les voiles de crêpe. La lueur d'un œil maure animait les larves en mantes que simulaient les femmes.
Et la race des conquérants vaincue par la richesse du sol acquis et par un mal originel, psalmodiait sa foi lugubre, entre les haies curieuses de Flamands sains, drapés de blouses bleues, les mains aux poches, gras, saures, fumeurs et athées. .
De la ville, les funérailles se déployèrent par la campagne. Les champs commençaient à verdir. Les corbeaux se levèrent sur l'horizon. Le corps de la
reine des conquérants dormait sous les fleurs, au pas lent du corbillard, et avec son peuple en cortège à travers Tocéan vert des terres où ils n'avaient pas su régner.
Horbrandt, le haut Flamand, conduisait à présent cette nation piétinante, son héritage préparé par Tardeur de l'épouse gitane pour la richesse de leur avenir, qu'il goûterait seul.
Derrière, les cloches de la ville sonnaient à coups lourds, vers ce deuil d'une armée déchue de sa force.
En se retournant, on ne voyait plus que le beffroi jailli en sa roide dentelle de pierre sur le troupeau des toitures encadrées par les remparts ras. Au faîte, le lion héraldique, dressé, haussait contre le ciel un soleil d'or au bout de sa lance.
La halte du cimetière fut courte. Appuyé sur son parapluie portant la singulière devise : « J'ai volél » l'abbé Hurlevent expédia les prières. On jeta toutes les fleurs dans la fosse ; et la caisse bien polie glissa sur les cordes dans un lit de violettes, de primevères, de lilas blancs.
Stival reçut le goupillon de M. de Corbehem guéri.
Il le passait au pharmacien, qui le refusa, murmurant : « Allons! docteur, appelez-moi Homais. Allez-y, ça m'est égal. Je ne céderai jamais à un mot d'esprit... »
Stival s'évada de la foule, enjamba des tombes^ retrouva la solitude au pied du grand Calvaire. Comme il se recoiffait, un « pstt, docteur l » léger, timide, l'appela. M'"' Dhamehncourt l'invitait du geste à prendre la place libre de leur carrosse de deuil.
« Que de malheurs, mon Dieu! ! »
La portière fut reclaquée. La dame pleurait dans sa poudre de riz :
« Mon pauvre Philippe!... Et cette chère amie! C'est moi qui Tai décidée à visiter les cholériques, sous les tentes... »
L'inflammation des yeux de Francine empirait. Il se rappela la fuite du notaire, leur détresse.
« Oui, que de malheurs, mademoiselle! Comptezvous rester dans ce pays?
— Nous irons rejoindre Albert en Hollande. Il doit obtenir dans les armées coloniales de la Sonde un brevet de lieutenant. Nous le suivrons là-bas, en Asie.
— Ah! quitter tout, le berceau de son enfance, les chers souvenirs! Mon Dieu!... Qui aurait cru... cela de M. Deraismes?... Vous Taviez presque guéri...
— En Asie... » répéta Francine qui, pour cacher rémotion de ses yeux, examinait, par la portière, l'immensité verdissante ; elle reprit : « Comment va Maurice?
— Il s'en tirera. Sûrement... Je réponds de la maladie...
— Quel bonheur! »
Ce fut dit d'une voix claire qui chanta.
« En Asie, il vous rejoindra sans doute à sa majorité, si ses idées de colonisation ne l'abandonnent pas... ..
— Pourquoi nous rejoindrait-il?... »
De sa tête, blanche et blonde, Francine nia la pensée muette du docteur. Pendant que M"* Dhamelincourt se mouchait, elle dit tout bas :
« D'abord je suis trop vieille... et puis... » Son geste effaça les choses, les désirs, les espérancesy la foi au bonheur.
« M"* Héribert nous a écrit récemment, sanglota la mère.,. Elle nous parle de vous. Vous voilà célèbre, heureux... Ah! nous vous envions! Vous allez habiter Paris. Le gouvernetnent va fonder un institut pour votre clinique...
— Ohl oh!... douta Stival... Des projets en l'air!... On verra. Il faudrait que mes amis, Héribert et Vampardon, voulussent m'aider beaucoup... et je ne sais pas. Il semble que je leur déplaise, à présent..^ Ce n'est pas ma faute... »
Il regarda Francine. Elle détourna la tête. Elle était toujours désirable et saine, forte de la poitrine, étroite de la taille. Contre la beauté des formes, l'étui de la robe noire se collait. Vraiment, elle avait cette taille étroite de « la Descendante » vue en rêve, et la blonde abondance de la chevelure... Pourquoi ne voulait-elle pas consentir?
Le carrosse de deuil roulait vite. Cependant d'autres le dépassèrent, celui de l'abbé Hurlevent d'abord, qui salua du fond. Sur le siège, un enfant de chœur, assis à côté de l'homme au bicorne et aux aiguillettes d'argent, tenait la hampe de la bannière du Purgatoire^ heureusement roulée.
« Voilà un présage, prétendit Stival. L'épidémie se terminera puisqu'on a roulé la bannière des morts.
— Philippe!... sanglota M°*® Dhamelincourt.
— -Mon frère avait laissé un petit testament, docteur. Il nous a priées de vous remettre quelques
souvenirs, ses fusils, des livres. Il a voulu que vous preniez aussi ses chiens...
— Vous devriez rentrer avec nous, docteur. Nous sommes si seules I Vous accepterez de partager notre pain... et en même temps, heu! heu! vous prendriez les fusils...
— Venez, docteur... Maman sera si contente! » Il accepta. Cependant il flairait le piège. Ruinées,
sûres que le tuteur ne consentirait pas au mariage de Maurice avec la jeune fille, elles rabattaient sur lui leurs espoirs. Ce qui le confirma dans cette idée, ce fut rinsistance de Francine pour assurer qu'Albert s'embarquerait bientôt, lieutenant hollandais. Ils avaient un oncle à l'ambassade française de La Haye... Ainsi elle montra que les charges se limiteraient à l'entretien de sa mère et d'elle.
Loin de lui répugner, la manœuvre naïve l'attendrit. Il s'apitoyait sur le sort de ces pauvres femmes, et puis voyait sûrement, à la suite de ce mariage, s'affermir, par l'aide de Vampardon, le succès parisien.
A leur maison, durant une absence de M"** Dhamelincourt montée jusque sa chambre, il y eut une promenade à deux dans le petit jardin, autour de la pelouse. La maladresse de Francine pour lui dire ses intentions l'enchanta. Les deux femmes évidemment s'étaient concertées. Francihe acceptait le mariage de raison.
Non sans reconnaître la misère de la comédie qu'elle jouait, et la bassesse de son humble tentative que devinerait sans doute Stival, elle s'acquitta de la tâche, en une tirade rapide, qui l'essouffla. Ses
yeux ne quittèrent point les jolis cailloux minuscules de Tallée courbe. >
« Alors, docteur, Maurice est sauvé... Qvie je suis contente! Maintenant je peux vous. dire... car il faut que je m'accuse,.. J'ai eu de vilaines pensées sur vous... de vilaines, de très méchantes pensées... enfin. Quand il est tombé malade... j'ai craint que vous le laissiez... oui... que vous le laissiez mourir... par... par... jalousie. Hein! quel vilain diable je suis!... et alors, voilà que vous le guérissez, au contraire... Que c'est beau, ga!... Les hommes sont si méchants!... Mais vous, vous êtes admirable... vous risquez votre vie cent fois par jour, depuis le choléra... et cela sans fanfare, sans emballement... On vous lance des pierres... on tire sur vous. On veut vous tuer... vous vous déguisez pour enlever les gens à la mort... L'abbé Hurlevent aussi vous admire, allez, et M. Horbrandt, donc; et maman... et mon pauvre Philippe qui vous aimait tant, presque autant que je vous aime... dit-elle très vite, toute rouge...
— Mademoiselle!... » interrompit Stival avec un triste sourire de compassion...
Palpitante, elle dérobait son visage; elle avait saisi dans ses doigts un peu abîmés par le ménage le bourgeon d'un arbuste, au bord de la corbeille; et elle le décortiquait, toute émue par l'angoisse de l'attente. Vivrait-elle, honorée, considérée, riche, ou partirait-elle avec sa mère à la remorque du frère égoïste vers les lointains pays de détresse? Voudrait-il sur son corps de saine enfant se payer de toute une vie consacrée à nourrir la mère et la fille?
Jean lisait cela dans Taititude de la jeune fille qui s'offrait à vendre. Certes ce n'était pas l'histoire des romans, ni l'appareil des sentiments exquis et magnifiques, ni le luxe d'un beau vice, ni les stratégies savantes d'un mariage de convenances mondaines. Une triste et dure question de pain poussait la courageuse enfant vers lui. Ne sachant pas mentir, elle balbutiait de misérables fables... « Doit-elle me haïr pour cette humiliation présente! pensa-t-il. Doit-elle souffrir!... » Il incriminait aussi l'exigence de Vampardon. Tout cela s'effaça rapidement dans sa tête. Il ne voulut pas prolonger la peine ni la gêne où ils s'attardaient, car, pour la première fois depuis le rêve et les rencontres, il se devina l'aimant. Il l'aimait pour sa faiblesse et son courage, pour toute la douleur du cœur de vingt ans qui renonçait à la joie des passions possibles. Sa voix virile, sa voix amoureuse trembla pour demander : .
« Mademoiselle... n'avez-vous donc jamais compris les lettres de M "e Héribert?
— Compris?... »
Elle se retourna lentement vers lui. Une lumière de reconnaissance éclata sur les pauvres yeux qui avaient tant pleuré pour que les paupières eussent rougi à ce point.
« Mademoiselle Dhamelincourt, j'espère depuis longtemps parvenir à ne pas vous déplaire trop... j'espère que vous consentirez un jour à accepter la vie que je vous offre loyalement... Voilà ce que j'avais prié M°' Héribert de vous écrire.
— Docteur!... on n'épouse pas une fille pauvre, et qui a sa mère à sa charge.
— Mademoiselle, voulez-vous me permettre de demander à M"® Dhamelincourt votre main, tout à Fheure?»
Il détacha du bourgeon les petits doigts abîmés par le ménage. Elle le laissa faire. Il les porta jus> qu'à ses lèvres. Elle fondit en larmes et cacha bêtement sa face sur son épaule.
Ainsi il la conserva contre lui, toute secouée de pleurs... Par crainte de lui déplaire déjà en affirmant sa souveraineté conjugale, il écartait son corps du corps... il repoussait le contact des chairs.
« Je vous aimerai tant que vous oublierez, un jour, dit-il, ce sacrifice...
— Ah! vous savez donc!... Vous savez donc!... » Elle répéta cela par paroles étouffées. Peu à peu,
il la redressait. Il lui fit essuyer ses larmes... Ils marchèrent sans se voir, les corps loin Tun de Tautre...
« Vous êtes noble, dit^elle un peu plus tard.
— Voyez-vous, Francine, de tout Tabominable mal ceci seul console que Ton peut demeurer devant sa conscience tel qu'on se le prescrit. Alors on se contente avec sa force intérieure.
— Je l'ai toujours pensé.
— Il faut allier nos courages, pour passer la vie.
— Oh! je vous aimerai.
— Qui sait?... après l'expérience... »
Ils se sourirent. La main dans la main, ils entrèrent dans le salon aux murailles d'or. M"' Dhamelincourt les attendait en Hsant.
« Maman, le docteur me demande en mariage.
Veux-tu consentir. . . ?
— Tu Taimes donc, enfant? Tête folle!! ah!! •
— Je crois que oui.
— Ah I monsieur, vous êtes un grand cœur, un grand cœurî... »
Il reçut la dame aussi dans ses bras. La pluie crépitait contre les vitres et Francine regardait le tissu gris du temps, droite, dans sa robe de deuil.
Solennisés par leur mission officielle, les médecins ne souriaient guère aux discrètes facéties de Noisard. Leurs redingotes boutonnées gardaient les consciences de tout impair. Bérosne examinait le paysage lépreux de la banlieue parisienne, par le vasistas du wagon, afin de ne pas se compromettre au cours d'un propos.
Noisard, voyant que rien ne dériderait ses compagnons, déplia un journal. Chacun prit cette contenance de parcourir les feuilles. Le train perpétua sa chanson sur les rails, cette mystérieuse chanson des roues usant le fer, et que chacun augmente des paroles de son choix.
Pourquoi revint-elle à la mémoire de Stival, cette sotte romance chantée par M°' Horbrandt, en un jour, passé, de séduction :
Sur l'aile d'un nuage Place-moi près de toi, Et puis dans ton voyage, O brise, emporte-moi, Em-por-te-moi ! ! .
Il se reprocha tout à coup de ne pas avoir aimé cette femme... puis s'étonna de ce remords arrivant deux années après la fin sinistre de la dame. Vraiment il se reprochait de ne pas Ta voir chérie, banalement, simplement, selon la romance...
Car il comptait combien elle avait dû pâtir, si elle Taimait autant, alors que maintenant Francine et lui souffraient de ne pouvoir saisir avec la passion leurs cœurs mutuels.
Sans lire les articles du journal, étendue confusément grise, il savourait en sa mémoire les souvenirs des phases de la calme affection amenée doucement par son indulgente patience. D'abord il avait voulu respecter sa femme comme une sœur. Leurs appartements séparés dans la petite villa de Neuilly garantirent à Francine la certitude de sa liberté. En un mois, il l'avait conquise, sans qu'elle le sût trop, jusqu'au jour où revenant du spectacle, après une opérette gaie, Francine s'était laissée prendre, curieuse et rieuse, en pleine joie sensuelle de créature robuste.
Ensuite, les traverses que le sort met au courant de vie les avait unis de cœur pour la défense : ce vol par la médecine américaine du sérum anticholérique, vendu à profusion, vulgarisé, retirant à Stival le bénéfice matériel de sa découverte; puis les négations des Anglais, furieux de ce que le conseil sanitaire d'Alexandrie prétendait contraindre le gouvernement des Indes à la vaccine obligatoire de ses sujets indigènes. Des complications à peu près diplomatiques avaient rendu le pouvoir circonspect à l'égard de l'inventeur.
Stival avait essayé l'exercice de la médeciue vulgaire dans les environs de Paris. Mais sa gloire même le desservait. Spécialiste trop connu, il n'inspirait pas de confiance aux familles désireuses de voir guérir une rougeole ou remettre une entorse.
Et le temps avait passé en démarches vaines auprès des ministères. Soutenu par Vamp'ardon, Héribert et Noisard, il insistait pour la fondation promise de sa clinique. On assurait enfin la subvention prochaine. Il vivait de crédit, d'emprunts, de travaux difficiles, de rares consultations, bien que sa renommée de savant encombrât de portraits, de notices biographiques les journaux et les revues*.
Toutes ces peines au moins lui avaient valu la sûre estime de Francine. L'un et l'autre s'étaient chéris pour leurs souffrances. Et de cette communion des âmes se serrant contre la douleur, un enfant allait naître, la« Descendante ».
M"*® Dhamelincourt avait rejoint son fils en Hollande, où il venait d'épouser une veuve très riche toquée par l'allure jolie du déserteur. La belle-mère n'avait pas trouvé Stival assez gai, ni généreux.
Et maintenant seule à seul, Francine et lui se fondaient en un être plaintif, au courage égal contre la rudesse du sort. Le culte de leurs douleurs les menait à la joie quotidienne de se reconnaître comme les seuls espoirs, jamais démentis, des heures moroses. Fuyant la vie, ils se réfugiaient l'un en l'autre.
Et les lettres de Maurice venues du Transvaal où il cherchait l'or, ils les lisaient ensemble pour lui répondre des protestations douces d'amitié que signait Francine, posant les lèvres sur le paraphe.
Jean souffrait fort de ces amours persistants malgré les années et l'étendue des mers. Et puis, la franchise même de sa femme qui confiait cela, TaTait induit en douceur de compassion. Par manière de jeu, ils avaient, le soir, tenté de correspondre, selon la télépathie et le spiritisme, avec l'éloigné. Or, ceci advint Xa main de Francinequi tenait un crayon traça de ces caractères mous que les fluides hyperphysiqu es déterminent en guidant les doigts des évocateurs.
Et, vite, à travers des phrases d'abord obscures, puis, plus nettes, la personnalité de M™' Horbrandt ressuscita. Des soirs et des soirs, elle avait dit aux jeuHes gens attentifs pour celte écriture rompue, faible, zigzagante, ses vagues chagrins, ses regrets d'amoureuse, sa plainte inachevée de larve errant par les fleuves invisibles du fluide.
Après que Noisard eut convoqué Stival pour participer aux travaux d'une commission judiciaire recherchant les causes de la mort subite qui fît disparaître le baron Brûllach, cet homme politique compromis dans la vaste escroquerie financière des Isthmes, Francine avait dû inscrire d'un trait cette page dictée par la Puissance :
« Le baron est rentré chez lui à neuf heures. Il a soupe vite, puis il a écrit une lettre, s'est déshabillé. — A minuit, étant couché, le maître d'hôtel est entré en sourdine. Il tenait à la main un scalpel sur lequel on avait préparé des ptomaïnes d'alcaloïde. — Il s'est approché comme pour refaire l'oreiller et a touché son maître derrière l'oreille avec la lame. Le maître s'est brusquement retourné — et alors l'homme lui a planté la pointe dans la gencive infé-
LA FORCE DU MAL 3il
rieure de la bouche ouverte pour crier. — Le baron s'est détendu et a voulu crier, mais il a été figé aussitôt dans la mort. — Le maître d'hôtel agissait sur l'ordre de celui qui avait mis le baron en demeure de payer avant huit heures ou de périr. Le baron mort, le maître d'hôtel a pris les papiers du meuble encastré dans le mur entre les deux fenêtres. Il les a brûlés à la lampe et a emporté les cendres. Voici ce qu'il y avait sur les papiers : les noms de... »
Jean se récitait ces noms d'hommes politiques compromis dans la grande affaire de corruption. Il ne s'expliquait point les causes qui avaient impérieusement obligé la main à écrire de telles choses étrangères à leurs pensées habituelles, ni pourquoi la puissance du mystère ordinairement vouée à lui faire transcrire des lambeaux de phrases amoureuses l'eût averti de la sorte sur la vérité d'un fait douteux pour tous.
L'express l'emmenait avec Noisard , Béro&ne , deux autres docteurs légistes, officiers de la Légion d'honneur, vers le pays où venait d'être inhumé le baron BruUach que l'on disait mort de congestion, selon les gazettes gouvernementales. Celles de l'opposition prétendaient à un assassinat ou pour le moins à un suicide auquel l'eussent obligé des complices craignant la révélation de reçus qu'il devait avoir entre les mains.
Pour mettre fin aux racontars, le garde des sceaux envoyait une commission de médecins connus. Elle procéderait à l'exhumation du corps, à l'autopsie, conclurait sur le genre de mort. Noisard avait choisi ses collègues.
La besogne ne leur agréait évidemment point. Ils réfléchissaient derrière les journaux éployés, sans rien se dire. Conclure contre l'hypothèse du gouvernement était périlleux. D'autre part, l'opposition devenait chaque jour plus forte, et lui mentir, en cas de nécessité, c'était sans doute compromettre l'avenir. Tous détenaient des situations officielles dans les hôpitaux.
Contre le capitonnage gris du compartiment, ils se blottissaient, et ruminaient des moyens d'ambage. Aux vasistas, les champs maigres, les perspectives de cités ouvrières et d'usines fumantes se déroulèrent. Il y eut ensuite des bois dénudés par l'automne, et fleurant comme des essences de résine humide. Des stations passèrent, coquettes. Elles montrèrent l'heure :
« Vrai! s'écria soudain Noisard en repliant sa feuille, les gens de la gauche et les antisémites m'ahurissent! Voilà qu'ils se mêlent de nous dicter notre rapport d'avance, sans que nous ayons rien vu. Ils déclarent que si notre expertise démonte leur raisonnement, c'est que nous aurons menti. Com^ ment trouvez-vous ça, Bérosne?
— Bête », répondit le minuscule docteur sans détourner sa tête pointue du vasistas.
Les autres grognèrent, haussèrent les épaules, ne se compromirent point.
« Et voiis, Stival?
— Insolent.
— La vérité, en somme, c'est que le baroh était un apoplectique. Se voyant perdu, acculé, déshonoré, il aura eu une attaque, comme l'a constaté
le médecin des morts. Le ministre en est sûr.
— Parbleu! grogna un ami de Vampardon, célèbre pour ses opérations du trépan, et qui s'emmaillota les jambes dans les fourrures de sa pelisse. Ça l'embêterait ferme si nous découvrions des traces de ptomaïnes dans les viscères, ou une plaie contuse à la tempe gauche.
— Supprimé pour raison politique! Gouic ! Borgia s amuse sous la troisième République... comme au temps d'Alexandre VI, pape... ricana un illustre histologiste. A la bonne heure! L'Ambigu-Parlementaire, quoi! »
Noisard rit plus fort qu'eux tous, en renversant sa jolie tête que décoraient des bandeaux poivre et sel et ses lèvres épaisses, gourmandes, au milieu des joues rasées.
« Nous lui jouerions un rude tour au Pouvoir, à ce pauvre Pouvoir. Nous prouverions tout net que ses amis ont tué le baron pour lui reprendre et faire disparaître les reçus des sommes versées à chacun des députés influents capables de voter l'autorisation d'émettre les valeurs à lots des Isthmes. Rien que cela, messieurs! Ce serait un peu grave... Tout s'écroulerait. »
Très nettement, il avait, en détachant ces mots, prononcé cette longue phrase qui résuma la question.
« Ce serait, reprit-il, livrer la France aux éncrgumènes du socialisme, ou à là réaction. Les électeurs jetteraient à terre le parti du gouvernement. Messieurs, le sort de la patrie est entre vos mains.
— Non pas, il est inscrit sur le corps du baron
Brttllach, reprit le docteur à la pelisse. Et nous allons lire Tinscription, tout bonnement... »
L'histologiste ricana, répéta :
« Tout bonnement ! il n'y a pas à sortir de notre rôle.
— Pourquoi en sortirions-nous? » reprit hautainement Noisard.
On se regarda. On souriait. Quelques minutes de silence succédèrent. Le docteur légiste avait repris son journal; il s'absorba.
Aux portières , les bois continuèrent, pleins d'exquises rousseurs. Stival ne donnait aucune créance à la révélation de la force psychique. Qu'elle concordât avec les soupçons de ses vénérables collègues, cela le surprit. Il se promit d'examiner tout de suite la gencive inférieure du baron. Bien que les polémiques des journalistes l'eussent averti de maintes hypothèses sur cette mort, il y réfléchissait pour la première fois.
D'abord ce le révolta de se voir compris dans cette affaire louche d'une autopsie de complaisance après laquelle il siérait de servir le ministère en rédigeant peut-être un rapport contraire à la vérité. Courageusement, il se détermina pour sa conscience. Il ne mentirait point.
Ensuite il pensa que les résultats de l'autopsie accorderaient peut-être la version du gouvernement avec la sienne. Pourquoi non? Il se défendit de suivre d'abord l'opinion de la force psychique, et, par esprit de positivisme, inclina vers les tendances de Noisard.
« On va s'occuper de nous à la Chambre, bientôt, déclara celui-ci... en rabattant son journal.
— Ah!... ah!...
— Oui, on va enfin demander le crédit nécessaire pour rétablissement de la chaire d'histologie à la Faculté. Vous vous mettez sur les rangs, hein, mon cher?
— Dame!... C'est ma partie.
— A la bonne heure ! Au congrès dé chirurgie de Berlin, il est question de vous envoyer vous, l'homme ail trépan, représenter la France. C'est ça qui va faire vendre vos bouquins, coupeur de viandes, perceur de crânes!... Seulement il faudra vous nommer commandeur de la Légion d'honneur pour que vous représentiez dignement... le Pouvoir... »
Le chirurgien grogna.
« Et la Chambre, va-t-elle voter la subvention pour l'institut du docteur Stival, et le sérum anticholérique? Voilà le hic. Il va falloir en donner, des coups d'épaules... Ah! mes amis!... La politique absorbe tout. C'est abominable ; et le pire, c'est qu'à force d'entendre parler de cette saloperie-là on se trouve tenté d'en faire soi-même... Ah! si nous pouvions laisser cela aux imbéciles, profiter de leurs canailleries, pour réussir dans notre affaire... Dites donc, on va nous envoyer des reporters, là-bas, pendant que nous ouvrirons le macchabée. Je vais faire interdire les portes, hein? Ce n'est pas la peine que ces galopins-là décrivent notre tête et interprètent la coupe de nos cheveux dans leurs canards.
— Entendu... le huis clos!! Parfait! ricana l'histologiste.
— Bah ! fit cyniquement Noisard, qui veut la fin... »
Il haussa les épaules et releva le journal contre son visage. Le marché était-il conclu? Le chirurgien sifflota en regardant le globe du fanal. Bérosne se remit à la contemplation du paysage.;.
Personne ne dit plus mot jusque la station où Ton allait.
Passé la bâtisse coquette, les sonneries électriques et le receveur de tickets, ils furent assaillis par lessaim des reporters alertes dont les courts paletots jaunes, les gants piqués, les mac-ferlanes et les petits chapeaux de Londres ébahissaient les enfants de l'école.
Des voitures surannées les emmenèrent. Noisard, Stival et l'histologiste montèrent ensemble. « L'homme de la police », comme l'appelait Vampardon, reprit pour eux sa thèse. Les gens étaient de sales animaux et les politiciens les plus sales. Eux, les savants, les artistes, devaient laisser à ces canailles-là les basses besognes du gouvernement, d'ailleurs obligatoires, vu la stupidité immuable du peuple.
« Il faut des ministres, comme il faut un exécu-. teur des hautes-œuvres, des gardes-chiourme et des soldats. Cela seul contient le bétail prolétaire, et limite sa sauvagerie. Si l'on déconsidère les institutions et le guet, les canailles du grand chemin détrousseront plus volontiers les braves gens. Autant vaut-il faire quelques concessions, et s'arranger avec la barbarie du temps, pour qu'elle laisse la science à son œuvre.
« Demandez, monsieur, au docteur Stival^ s il n'avait pas eu des gendarmes et des militaires pen-
dant le choléra des Flandres? On a tiré sur lui, monsieur! On lui a tué son cheval. Les populations saoules le recevaient à coups de pierre et à coups de feu. Hein, docteur, pas vrai? »
De la tête, Jean affirma le fait; il s'avoua lâche de ne pas réfuter Targumentation. L'envie de dire Ténerva. Mais il songeait aussi que son ménage devait onze cents francs à Tépicier. Aucun autre espoir de salut ne lui demeurait que celui de la subvention officielle pour son institut. Noisard restait maître des consciences.
« Le bourreau, a dit Joseph de Maistre, est la clef de voûte de la société. Il avait raison, messieurs, Joseph de Maistre. Mais le bourreau n'est pas toujours habillé de rouge, ni même de noir. Il n'opère pas toujours à six heures du matin devant les journalistes.
« Hé quoi ! Ce baron BruUach 1 1 Une belle crapule I Il laisse douze millions de passif pour deux millions d'actif. C'est ce qui peut s'appeler un voleur, pas? Supputez un peu les brigandages qu'il lui a fallu commettre pour avoir dix millions de dettes. Ce que ça représente de pauvres diables roulés, dépouillés! Ce que ça représente de faillites et de suicides!! Essayons un peu, vous ou moi, pour voir, de faire dix millions de dettes. Allez, monsieur l'histologiste, tous les brigands ne sont pas guillotinés devant la Roquette...
' — Je vous comprends à demi-mot, fitl'histologiste
narquois, en clignant d'un œil. Marchez donc!... «
^ Noisard éclata de rire. La voiture s'arrêta contre
le perron de la mairie blanche que feu BrûUach
avait construite à ses frais lorsque l'avait élu le conseil municipal. Des paysans, les mains aux poches, les regardèrent descendre. Un commissaire de police les reçut. Le poêle fumait dans la salle nue où il les introduisit. Une longue table, sur laquelle on avait cloué hâtivement de la toile cirée, devait servir à Tautopsie. Des éponges baignaient dans des seaux. Un vaporisateur automatique fonctionnant sur un guéridon répandait le phénol dans l'air, et le garçon de laboratoire, en longue blouse, ouvrait les écrins à scalpels.
« Depuis une semaine, raconta le commissaire, des camelots payés par les socialistes veillent jour et nuit sur la tombe du baron, pour s'opposer à une substitution de cadavre ...»
Les médecins retirèrent leurs paletots en blaguant la sévère République de plâtre fixée en buste contre le mur, par un piédouche. Le trophée de drapeaux lui composait une auréole tricolore. La déesse avait l'air hautain et dur.
Par les vitres, ils virent venir la civière, auprès de laquelle les reporters marchaient suivis d'un peloton de camelots. Mais, parvenu à la grille fermant de ce côté-là le jardin en friche de la mairie, le cortège se heurtait à d'impassibles gendarmes. Les journalistes crièrent, gesticulèrent. Ils montraient des cartes. Les gendarmes les repoussèrent, les bras étendus. Seule la civière passa, couverte d'une serge et balancée aux bras des fossoyeurs en bourgerons.
Elle entra dans la salle nue peinte à l'huile, de vert pâle... Les fossoyeurs la déposèrent.
« Faisons vite, cria Noisard, car le baron ne sent pas la rose. »
Quatre garçons d'amphithéâtre aidaient les fos* soyeurs. On ôta la serge. On avait rétiré au cimetière même les vis du cercueil. Le couvercle de beau chêne poli fut levé; et le plombier, avec une cisaille, coupa le métal de la seconde boîte. La feuille de métal flexible retomba sur le parquet bruyamment.
Chaque docteur avait pendu à sa boutonnière le tablier d'interne. Noisard retroussa légèrement les manches de sa redingote, et les fixa avec des caoutchoucs. Il tenait déjà la lame pour fendre l'abdomen .
Deux hommes empoignèrent, aux bouts, le linceul maculé de taches verdâtres, viola très, rougeâtres. La chose plia par le milieu, et du liquide goutta timidement dans la bière, sur le plancher, jusque la table où, d'un coup, les porteurs découvrirent le cadavre corpulent vêtu d'un caleçon, d'une chemise de nuit.
« Rien à la tête, cria Noisard. Voyez donc... Dieu I qu'il embaume ! »
Un œil démesurément gonflé haussait une paupière verte et violette, hideuse, grosse comme un œuf, écrasant l'arête du nez juif.
Mais les collègues se firent solennels. Ils remuèrent la pourriture gluante s'animant sous leurs doigts dans le hérissement de la barbe grise. Armés de ciseaux, les garçons d'amphithéâtre coupaient les toiles du vêtement de nuit, décollaient cela par longues bandes croûteuses, qui craquaient en quittant la chair ponctuée d'érosions.
Le crâne chauve et les cheveux rares, repoussés cependant depuis la mort , permirent facilement l'investigation.
« La mâchoire? dit Stival, courageux. »
Un garçon introduisit une lame entre les lèvres et flt levier. Les os grincèrent.
<c Pourquoi la bouche? interrogea Noisard.
— Il peut y avoir des traces de corrosif sur la langue », répliqua Thistologiste.
Jean avait mis les doigts aux joues que son scalpel fendit l'une et l'autre. A la gencive gauche , il découvrit une plaie nette portant des boursouflures de tuméfaction aux bords.
« Regardez donc 1 »
Il engaina le bistouri dans la profondeur de la blessure, et invita du geste à l'imiter.
Son cœur dansait. La puissance psychique avait dicté la version véritable.
« Il y a certainement une plaie, confirma l'histologiste.
— Indiscutablement, assura le chirurgien.
— Hé oui... Peut-être!... Heu!!... fit Bérosne en rajustant ses deux binocles.
— Quoi? qu'est-ce que vous dites? » cria de sa voix de tête Noisard qui déjà tranchait les chairs du ventre livide. »
A l'exphcation , il haussa les épaules. Stival pensa qu'il savait tout ; car il ne se dérangea même point de sa besogne, sortit de l'ouverture le déroulement des intestins, le poids spongieux du foie, tous les viscères, qu'on précipita dans les bocaux, immédiatement bouchés et cachetés.
« Il faut détacher la tête et l'emporter, dit Stival.
— Ah çàl docteur, voyons... y pensez-vous?... Un monsieur aurait fait ouvrir la bouche à la victime pour lui plonger son poignard dans les dents?... Ça, c'est drôle !
— C'est drooôle, sourit Bérosne.
— Enfin, il y a là une plaie, et une plaie survenue à peu près au moment de la mort, La phase de la décomposition des tissus l'indique.
— Il se sera mordu dans les affres de l'agonie. Voilà tout...
— Je voudrais bien que le docteur Noisard se mordît lui-même à la gencive interne gauche, pour voir... ))^ grogna l'histologiste.
Mais Bérosne et Noisard ne répondirent plus. Ils dénudaient de chairs les os du thorax...
« Voyez, messieurs, nulle trace de coups... Pour l'hypothèse d'empoisonnement, nous analyserons les viscères.
— Oh! si c'est un alcaloïde qui a été employé, nous ne trouverons rien», déclara Stival.
Une discussion technique s'engagea. On s'animait. L'histologiste citait des cas. Le chirurgien parlait le plus fort. Noisard profita du tintamarre pour faire un signe aux aides. Ils refermèrent le linceul.
« Et ma tête? réclama plaisamment Stival qui cacha, sous le rire, son envie d'étudier la blessure.
— Que voulez-vous que nous fassions de toute cette charogne?... Voyons. Nous nous sommes suffisamment empestés comme ça pour les beaux yeux du ministre. Il nous doit une belle chandelle... et des compensations. »
32â LA FORCE DU MAL
Dès cé mot lancé d'une voix insidieuse, chacun s'emballa plus fort sur la technique des théories en cause. Le chirurgien étouffait les phrases de Thistologiste qui retira son tablier, en feignant une vive fureur contre les propx>sitions anatomiques de Bérosne. Tous imitèrent le geste. Récapitulant ses dettes, Stival n'insista plus. Mais il crispait les poings dans ses poches : « Je suis une crapule. Je me suis vendu », pensait-il.
Recouché dans sa boîte, le baron faisait au linceul une bosse, sur laquelle on pesa. Le métal fut resoudé, le couvercle de chêne remis. Les aides recoiffaient leurs casquettes bleuâtres portant les initiales de l'Assistance publique. D'autres, écrasant des éponges sur les tables, lavaient toute l'horreur et toute la honte de la manœuvre. On savonna les mains. On se livra au jet du vaporisateur. Au cours de cette hâte, les bocaux à viscères s'entrechoquaient. On essuyait. On refermait. On emballait. Noisard consulta sa montre. Il restait dix-sept minutes pour rejoindre un express. En se redressant, il lança son rire moqueur, montra, du geste, la vitre qui encadrait la figure d'un reporter évidemment supportée par des épaules confraternelles. L'élégant jeune homme les salua tous comiquement, interrogea de la mine : « C'est fini? » A leur réponse, il disparut d'un saut.
De ce seul incident, Noisard, très joyeux, consentit à parler pendant le retour. Sur le quai de la gare, à Paris, il donna rendez-vous pour la signature du rapport et l'ouverture des bocaux à l'amphithéâtre de l'Académie, le surlendemain.
« Ne vous occupez de rien. J'enverrai la note à la presse. » . .
Puis, avec Bérosne, il is'enfonça dans soft coupé qui partit, étincelant.
Quand Stival eut rejoint Francine, il commença par lui réciter avec rage la scène entière du jour.
« Oh!... faisait-elle; oh!... » La stupeur agrandit ses yeux clairs. Assise dans le fauteuil de drap vert d'eau à grosses garnitures de vieil argent, elle avait cette jolie langueur des jeunes femmes pâlies par l'attente de la maternité.
« Et tu signeras ce rapport, Jean?
— Ah voilà!! Si je n'écoutais que mon désir... Mais, si JB ne signe pas, le gouvernement refusera la subvention... Et alors...
— Eh bien! quoi? Tu hésites?
— Ma pauvre Francine, tu sais bien où nous en sommes... Veux-tu renoncer à ce cher luxe qui fut le décor de nos âmes se révélant l'une à l'autre? Veux-tu laisser cela aux créanciers, veux-tu aller louer un petit logement dans un quartier pauvre, et vivre sans domestique, sans aisance, en attendant... quoi?... l'aubaine?...
— Je préfère... Tu ne peux pas en douter. Tiens, il me semble que si tu signais ça je ne pourrais plus te voir... je ne pourrais plus. Retournons à Saint- Vast.
-^ J'ai transmis ma clientèle à de Grand-Serre pour les vingt mille francs avec lesquels nous avons vécu depuis dix-huit mois. Je lui ai promis, par l'acte de transmission, de ne plus exercer ^n Flandre.
— C'est vrai!... Non, tu ne peux pas signer. Va, je me sais courageuse, Jean... je me sens très courageuse... Agis comme il faut pour que nous ayons le bonheur de rester devant nos consciences tels que notre idéal de loyauté nous le prescrit...
— Tu répètes l'idée que nous échangeâmes le jour de nos fiançailles, dans le petit jardin...
— Ce fut notre joie. Oh I ne brisons rien de cela ! Ne ternissons rien de notre claire vie !
— Et, dans la détresse, dans la pauvreté, dans la lutte de chaque jour contre le besoin, es-tu sûre de ne jamais te repentir, Francine?
— Non je ne me repentirai pas...
— Et ton affection ne s'altérera point, quand tu me verras vieillir auprès de toi, pauvre, méprisé, ridicule ?
— Jean, je t'aime beaucoup... et je t'aime d'une amitié venue de mon estime pour toi, de l'admiration pour ta vaillance... pour ton caractère... Ne signe pas!...
— Merci ! »
Ils se tinrent embrassés devant l'armoire blanche, dont les panneaux garnis de glaces à biseaux semblaient les portières d'un carrosse royal, au siècle passé.
« Nous perdrons notre belle armoire, aussi.
— Tant pis... Tiens! ne soyons pas tristes!... » Elle courut aux glaces admirables et colla sur
chacune un baiser rose.
<( Adieu, ma belle armoire!... »
De même, elle embrassa les meubles de drap vert pâle galonnés de vieil argent, et les petites chaises
Louis XVt en laqué, et le secrétaire Empire, et la lampe, colonne de cristal uni, supportant loffrande d'une double lumière.
« Adieu, vous... adieu, tout! »
Passée dans la pièce voisine, malgré son âme forte, elle se cacha dans Fépaule de Jean afin de sangloter de tout son cœur.
« Francine, tu vois! tu pleures, chérie...
— Cultivons encore de la douleur, Jean, et nous finirons par savoir Tamour.
— Oui Le mal enfante le bien et la joie de le
concevoir... Nous souffrirons si tu le veux.
— ^ Je le veux. »
S'étant essuyé les yeux, elle traversa la salle à manger. Ils montèrent jusque leur chambre et tentèrent de s'aimer, cœurs et corps.
Au matin, Stival fut voir Héribert à son hôpital. L'Arverne se récria. Agitant sa taille et ses bras... il proclamait :
« Qu'est-ce que ça peut vous faire, leurs saloperies? Vous appartenez à la science. Quand on est un cerveau, on a le devoir, d'abord, de mettre ce cerveau dans l'état de calme nécessaire pour qu'il produise. Et la misère vous empêchera de produire, par conséquent, d'accompHr votre devoir envers l'humanité. Vous signerez le rapport de Noisard.
— Je ne crois pas.
— Allons demander à Vampardon son avis. »
Le vieux savant écrivait.
« Je ne durerai plus longtemps, annonça-t-il. Alors je consigne sur ce block-notes les phénomènes produits en ma carcasse illustre par la néphrite au der-
nier période. Benjamin, tu leur liras ça quand je serai mort, à l'Académie. Communication posthume!...
— Ah! oui, il va bien, le Benjamin! rugit Héribert. Il veut en faire une de bêtise I... »
Il la dit; et Vampardon, tournant vers Tingénu sa face de Napoléon, le dévisagea, le toisa.
« En voilà un qui n'est pas du bateau ! ! De quels pays arrives-tu donc ? »
Il allongea vers les gants de Stival un coup de son gratte-dos à main d'ivoire.
« Non, Benjamin, ne fais pas ça. Ils rigoleraient trop. Ça te cassera tout, pour l'avenir... et il faut que tu règnes sur toute cette fripouille-là. Plie un peu maintenant. Plus tard tu bougonneras à ton aise... mais il faut plier d'abord sous « l'homme de la police »... tu entends? »
Les coups de gratte-dos ponctuaient les paroles. Le vieillard, écrasé sur lui-même, s'amusait de toute sa face glabre.
« Voilà où on les mène, avec le microbe du bien, Héribert. Voilà ce que produit le bouillon de culture... N'empêche que ça leur ficherait un joli soufflet, s'il refusait la signature...
— Ils l'auront, «dit Stival.
— La signature?
— Le soufflet !
— Non, Benjamin... Après tout... Mais c'est pour la petite, ta femme, et celui qu'on attend... Pense à cela... Tu n'as pas le droit d'être honnête. Les honnêtes gens, ils gênent. On les affame. C'est simple... Il faut du pain et du beurre chez toi.
— Je me constituerai une clientèle dans les quartiers pauvres.
— Compte là-dessus, bibî. Ne fais pas cela. Signe la cochonnerie, va! Que veux-tu? Ce n'est pas toi qui as arrangé le monde.
— Elle et lui, ils sont capables de tous les sots héroïsmes, criait Héribert. Vous ne la connaissez pas , cher maître... Enfin, vous la connaissez... comme ça. Moi, je la suis depuis la première communion.
— Alors, si elle est du jeu, et s'ils se sentent forts, vraiment, ils s'en tireront. Mais encore une fois. Benjamin, ne fais pas cela; non I
— Si!»
Dehors, Stival seul arpentait un instant le boulevard, etpuis entrait dans un bureau de poste, demandait un petit bleu. Fermement, il écrivit : « Monsieur, veuillez m'excuser si je ne puis assister aux séances de la commission légale, pour l'examen des restes du baron BrûUach. Les conditions préalables de cet examen me semblent incompatibles avec le souci de ma sincérité. Agréez... »
Le télégramme glissa dans la fente de cuivre communiquant avec le bureau. Jean ne le retint pas une seconde.
« Et maintenant... il faut recommencer la viel >>
Il marcha contre le vent, fier de lui, courageux pour arpenter les distances. Sur ses lèvres il rappelait la sensation des baisers nocturnes, et cette récompense de grâce conquise par la seule énergie de son caractère.
Tout le jour, il visita de modestes appartements au sixième et au cinquième du quartier Caulain-
court, OÙ il voulait s'établir parmi le peuple révolutionnaire et intelligent; puis, d'une brasserie, écrivit à ses créanciers et à son homme d'affaires, en les avertissant de sa liquidation.
Comme il regagnait la gare Saint-Lazare pour prendre le train de Ceinture et rentrer à Neuilly, un camelot lui tendit la deuxième édition d'un journal du soir. Il lut son nom sur la manchette, saisit la feuille, donna le sou.