‹ La force financière des étatsChapitre 6 sur 6 · III. — LE CRÉDIT PUBLIC · texte numérisé non relu

III. — LE CRÉDIT PUBLIC

La fortune nationale est à la base de la force économique d’un peuple ; sa puissance financière est d’autant plus grande que l’impôt pèse moins lourdement sur les épaules des contribuables et ne contrarie pas trop l’essor de leur activité créatrice.: L’expression de cette puissance se trouve dans ce qu’on appelle la cote du crédit public, c’est-à-dire le cours de la rente. On sait en effet que, chez la plupart des nations modernes, les contributions annuelles exigées par le fisc ne suffisent pas à son appétit dévorant. Il a besoin d’autres ressources, de capitaux destinés à des œuvres de guerre, à des travaux publics, parfois tout simplement à l’extinction d’un déficit. A cet effet, il emprunte, sous la forme de rentes perpétuelles ou d’obligations amortissables : aux unes comme aux autres est attachée la promesse du paiement d’un intérêt régulier, qui varie en raison inverse de la confiance que l’emprunteur inspire à ses créanciers. Plus elle sera grande, moindre sera le taux de cet intérêt. On peut donc dire que le cours auquel les Etats placent leurs fonds fait partie des indices d’après lesquels on les classe dans la hiérarchie économique. Ce cours, qui est une mesure de leur crédit, marque le prix auquel ils peuvent, en cas de nécessité, notamment lorsque la guerre éclate, se procurer les sommes dont ils ont besoin. Il joue un rôle important dans l’étude qui nous occupe;

il mérite que nous recherchions les, causes qui agissent sur lui et que nous démontrions, par quelques exemples, la justesse des lois que nous dégageons de l’histoire. Nous allons à cet effet rappeler certains faits peu éloignés de nous, mais dont quelquesuns sont déjà oubliés par la génération présente et qui portent en eux-mêmes d’utiles leçons.

Au mois de juillet 1870, la rente française 3 pour 100 valait 70 francs ; la cote de la Bourse de Paris, sans avoir atteint les dimensions que nous lui connaissons aujourd’hui, enregistrait un grand nombre de valeurs et de fonds d’Etats étrangers; la France était le banquier de sociétés et de gouvernemens dont les titres garnissaient le portefeuille de ses capitalistes;les changes lui étaient favorables, le numéraire était abondant. Le 19 juillet, la guerre avec l’Allemagne est déclarée ; aussitôt les premières mesures sont prises pour réunir les fonds nécessaires. Une loi autorise le ministre des Finances à emprunter un milliard. Le 19 août, une souscription publique est ouverte : 800 millions de rente 3 pour 100 sont placés au cours de 60 fr. 60, c’est-àdire à li5 pour 100 environ au-dessous de la valeur qu’avait ce titre un mois auparavant. Le gouvernement s’adresse en même temps à la Banque de France, décrète le cours forcé, et obtient de cet établissement des avances successives, dont le total devait s’élever, jusqu’à la fin de la guerre, à plus d’un milliard et demi de francs. Mais tout cela ne suffisait pas. Au cours de l’automne, la délégation de Tours du gouvernement de la Défense nationale contracta à Londres, avec la maison Morgan, l’emprunt le plus onéreux que la France moderne ait connu : il était représenté par 500000 obligations de 500 francs rapportant 6 pour 100 d’intérêt, remboursables en trente ans, et cédées au cours de 84 : la charge réelle du débiteur était d’environ 7 et demi pour 100. Une fois la paix conclue, il fallut emprunter encore pour payer l’indemnité et réparer les désastres : les deux grandes opérations de liquidation furent faites en rentes 5 pour 100. Deux milliards en furent émis, le 27 juin 1871, au prix de 82 et demi pour 100. C’était un taux effectif de 6 pour 100, alors qu un an auparavant le crédit de la France se capitalisait à peu près à 4 pour 100 : la guerre l’avait détérioré de moitié. Et lorsqu’en 1872 les trois autres milliards de 5 pour 100 furent offerts en souscription publique, ce fut à 84 et demi, c’est-à-dire

à un cours bien peu éloigné de celui du premier emprunt.

Pendant la même période, quelle avait été l’allure des fonds allemands? Les 3 et 4 août 1870, la Confédération de l’Allemagne du Nord avait procédé à l’émission de 100 millions de thalers .(375 millions de francs) de rentes 5 pour 100 au prix de 88. Deux tiers seulement de ce montant avaient été souscrits : mais, aussitôt que les premières victoires prussiennes furent connues, le cours des fonds se releva, et, dans le courant du mois, le gouvernement put écouler aisément, au prix de 92, les titres qui étaient restés entre ses mains. La Bavière avait émis, du 22 au 24 août 1870, 15 millions de florins (environ 37 millions de francs) d’un emprunt 5 pour 100 dit de guerre. En décembre 1870 et en janvier 1871, la Confédération de l’Allemagne du Nord créa pour 102 millions de thalers (environ 380 millions de francs) de bons du Trésor 5 pour 100 à cinq ans d’échéance. Ces bons, émis aux environs de 96 pour 100, en partie à Berlin, et en partie à Londres, furent remboursés dès le début de l’année 1872. On voit combien avaient été légères les charges imposées Dar la campagne à nos ennemis triomphans. Leurs armées tiraient en partie leur subsistance de notre sol, levaient de tous côtés des contributions de guerre, soit en nature, soit en argent, en attendant les cinq milliards qui devaient être notre rançon. A la conclusion de la paix, l’Allemagne se retrouvait avec des. finances plus solides qu’avant l’ouverture des hostilités ; elle puisait dans nos coffres-forts de quoi rembourser une grande partie de sa dette, réformer sa circulation monétaire, établir l’étalon d’or, constituer le trésor de Spandau, le fonds des invalides, ceux des fortifications, du palais du Parlement. Elle faisait des largesses à ses généraux, aux Etats Confédérés ; consciente de sa force, elle voyait le cours de ses rentes se maintenir biep au-dessus de celui des fonds français, dont la masse en circulation était presque doublée.

Tel était le résultat d’une lutte de six mois, qui avait suffi pour intervertir entre deux nations l’ordre de la grandeur financière aussi bien que de la puissance politique. Les victoires allemandes ne devaient pas seulement avoir ce résultat ; elles préparaient aussi les voies à une expansion commerciale et industrielle, dont des chiffres chaque jour en progrès attestent la continuité.

Si maintenant nous franchissons une trentaine d’années,

cest-à-dire à peu près la durée d’une génération, nous trouvons un autre exemple, non moins saisissant, de la rapidité avec laquelle une campagne bouleverse la situation des deux adversaires, élève le crédit du vainqueur et abaisse celui du vaincu. En février 1904, quand éclata le coup de tonnerre de Port-Arthur, que l’escadre japonaise, sans déclaration de guerre préalable, pénétra audacieusement dans la rade chinoise et détruisit une partie de la flotte russe mouillée dans ses eaux, il semblait qu’il n’y eût aucune comparaison à faire entre les ressources financières et la puissance économique des deux Empires qui en venaient aux mains. Les fonds moscovites, classés en majeure partie dans les portefeuil es français, avaient une clientèle assurée, dont les inépuisables ressources semblaient garantir l’écoulement facile des emprunts futurs et le maintien des cour& élevés auxquels les divers types de rentes étaient alors cotés. Malgré les rumeurs inquiétantes qui circulaient depuis la fin de 1903 et qui avaient déjà causé un certain recul des cours, le 4pour 100 s’inscrivait encore à 99, le 3 et demi à 96, le 3 pour 100 à 85. Plusieurs des anciens fonds 5 et 4 et demi pour 100' avaient disparu, grâce à des conversions successives qui avaient notablement réduit la charge du service annuel des emprünts, ou, ce qui revenait au même, permis au Gouvernement de se procurer de nouveaux capitaux sans augmenter l’annuité servie à l’ensemble de ses créanciers. La Banque de Russie, réorganisée, avait reçu du Trésor le remboursement de l’énorme dette contractée vis-à-vis d’elle depuis l’insurrection polonaise et la guerre d’Orient, et possédait une encaisse très supérieure au chiffre de [ses billets émis (1) ; l’étalon d’or, établi après une longue suite d’efforts persévérans des éminens ministres Wyschnegradski et Witte, régnait sans conteste; le métal jaune abondait, non seulement dans les caves de l’institut d’émission, mais dans la circulation, où le public prenait peu à peu l’habitude de s’en servir, à la place du papier que plusieurs générations avaient seul connu comme instrument des échanges. Les disponibilités du Trésor, c’est-à-dire l’excédent [des ressources en caisse par rapport aux exigibilités, s’élevaient à 319 millions de roubles, soit 850 millions de francs. Le marché français, qui depuis quinze ans avait ouvert ses portes à deux battans aux fonds

!) Voyez notre article sur les Finances de guerre : Russie et Japon, dans la. Revue du 1" juillet 1904.

russes, était prêt à eu absorber de uouveaux milliards. Au Japon, |a réforme monétaire avait également été menée à bonne fin, à peu près à la même époque ; mais les réserves métalliques étaient beaucoup moins considérables, et les changes étrangers moins solidement établis au pair. Quant aux fonds publics, ils n’avaient qu’un marché restreint à Londres, seule place européenne où ils fussent cotés. Les cours en étaient très inférieurs à ceux des fonds russes : le 4 pour 100 était aux environs de 79.

Les arsenaux financiers des deux puissances qui entraient en lutte se présentaient donc sous un aspect bien différent. En peu de temps néanmoins, les choses changèrent d’aspect. Après les premières défaites des Russes, l’opinion surprise crut d’abord que ceux-ci ne tarderaient pas à reprendre l’avantage ; les rentiers français conservaient leurs titres, dont les cours ne fléchirent que de quelques unités. Les fonds japonais aq contraire baissaient rapidement ; le 4 pour 100 fut un moment coté à 62, alors que le 4 pour 100 russe était encore à 95. Mais peu à peu l’écart entre les deux titres diminua. A mesure que les succès des Japonais se multipliaient, leur crédit s’améliorait et le moment vint où les cours étaient nivelés. Non seulement ils donnaient ainsi un témoignage matériel du changement profond qui s’était opéré dans la situation respective des belligérans, mais celui d’entre eux qui, au début des hostilités, éprouvait quelque peine à se procurer des fonds, émettait des emprunts à Londres, à Berlin et à New-York et voyait les souscripteurs lui apporter avec empressement les centaines de millions dont il avait besoin, à des conditions peu différentes de celles qu’obtenait à la même heure son adversaire. Voici un tableau qui indique les mouvemens des cours du 4 pour 100 russe et du 4 pour 100 japonais depuis janvier 1904 jusqu’en décembre 1905, c’est-à-dire pendant la période de deux ans qui s’ouvre un mois avant le début des hostilités et se termine quatre mois après la signature du traité de paix.

Janvier

4 pour 100 russe consolidé à Paris.

4 pour 100 japonais à Londn

Février

Avril

14 mars

1 o juin

Août

4 pour 100 russe

4 pour l\)0

consolidé à Paris.

japonais à Londres.

Sept. 1904. . . .

Janvier 1905. . . .

Février — . . . .

Mars — . . . .

Mai . j . .

Juillet — . . . .

Décembre— . . . .

Si l’on représentait les mouvemens ci-dessus par un graphiques verrait les deux fonds, partis de deux niveaux éloignés l’un de l’autre, suivre d’abord une marche sensiblement parallèle, puis se rapprocher de plus en plus jusqu’à se rejoindre au printemps de 1905. Aussitôt la paix conclue, le 4 pour 100 japonais s’élève, tandis que le 4 pour 100 russe né cesse de baisser, si bien qu’à la fin de cette même année, il descend, à un moment, à un prix presque aussi bas que celui de la rente japonaise, au commencement d’une campagne dont l’issue avait été le contraire de ce qu’attendait la grande majorité des rentiers.

En dehors des fluctuations des fonds qui existaient antérieurement, il est intéressant de rappeler comment les belligérans se procurèrent les ressources dont ils avaient besoin pour continuer la campagne. L’historique des emprunts émis par eux durant cette période ne sera pas moins éloquent que le tableau ci-dessus pour montrer comment la victoire modifiait l’étiage des crédits, au fur et à mesure des événemens qui la faisaient ■de plus en plus pencher en faveur du Japon. En mai 1904, celui-ci émettait, à Londres, au cours de 93 et demi, un emprunt 6 pour 100 au capital nominal de 10 millions de livres sterling (250 millions de francs). Au mois de novembre suivant, il en émettait une nouvelle quantité de 12 million^ de livres (300 millions de francs), au cours de 90 et demi. Le 31 mars 1905, il •créait 30 millions de livres (750 millions de francs) d’un fonds 4 et demi, garanti par un privilège de premier rang sur les revenus nets annuels du monopole des tabacs : le gouvernement japonais contrôle la culture et la production de la feuille, et a seul le droit d’acheter, de vendre, d’importer et de fabriquer le tabac. Cet emprunt était émis à 90 pour 100,c’est-à-dire presque exactement le même prix que celui auquel se plaçait, l'année: précédente, du 6 pour 100. Il est vrai qu’à la sûreté de l’emprunt 4 et demi était affecté ungage important. Le 13 juillet de la

même année, un second emprunt des tabacs de 30 millions de livres 4 et demi était émis au même cours que le premier. Enfin, en novembre 1905, peu de temps après la signature du traité de paix de Portsraouth, la maison de Rothschild frères offrait au public français la moitié d’un emprunt japonais 4 pour 100 de 50 millions de livres sterling, à un prjx voisin de 90. Ce taux d’émission avait été, à peu de mois d’intervalle, le même, à une fraction près, pour des fonds 6, 4 et demi, puis 4 pour 100 : il mesure le chemin parcouru par le crédit japonais on cette rapide étape. Le vainqueur sortait de la guerre appauvri de l’argent dépensé, mais avec un crédit singulièrement amélioré, puisque son 4 pour 100, coté 76 le jour de Port-Arthur, s’émettait à 90 par les soins de la première maison de banque du monde. A l’heure où nous écrivons, il se négocie à 95 sur le marché de Paris.

Si nous nous livrons au même examen pour la Russie, nous voyons qu’elle avait, au mois de mai 1904, émis pour 800 millions de francs de bons 5 pour 100 remboursables en 1909 : elle les céda à un grbupe de banques et de banquiers à un cours qui représentait pour elle une charge d’environ 6 pour 100. Un peu plus tard, en janvier 1905, elle procéda à une émission d’autres bons sur les marchés allemands au taux nominal de 4 1/2; mais comme ils étaient remboursables au-dessus du prix d’émission dès 1911, ils coûtaient au Trésor plus de 6 p. 100. Elle émit à Saint-Pétersbourg des bons du Trésor et aussi 200 millions de rente intérieure 5 pour 100. Enfin, pour liquider les dépenses de la guerre, elle mit en souscription, sur la plupart des grandes places européennes, le 26 avril 1906, un emprunt 5 pour 100 de 2 milliards et quart de francs au cours de 88, c’est-à-dire meilleur marché que l’emprunt japonais 4 pour 100, émis 5 mois auparavant. A ce moment, la différence de capitalisation des rentes russes et japonaises était donc de plus de 1 pour 100, en faveur des secondes.

Tel était le résultat de la guerre, des défaites de Port-Arthur, de Moukden et de Tsoushima. Le crédit russe avait subi la rude atteinte de désastres répétés, et il y avait entre le sien et celui du vaiijqueur à peu près le même écart que celui qui les séparait à la veille de la lutte, mais en sens inverse. Depuis lors, cet ■écart a disparu; la puissance moscovite s’est ressaisie et ses fonds sont aujourd’hui au niveau des rentes nipponnes: au mois

de niai 1912, le 4 pour 100 des deux empires s’échange au même prix, à quelques centimes près, sur le marché de Paris, et cela en dépit de l’énorme supériorité économique de la Russie, de deux belles récoltes qui ont fait affluer à Saint-Pétersbourg l’or européen, de la prospérité industrielle de l’Oural, de la Pologne et du Donetz. Le Japon n’a pas les mêmes ressources ; il ne peut mettre en ligne que l’énergie de sa population, la sévérité de son administration et de sa gestion financière ; mais le prestige des succès obtenus dans plusieurs pampagnes victorieuses a fortifié son crédit au point de le mettre sur le même rang que celui d’une nation qui, sur ce terrain, lui était jadis infiniment supérieure.

Dans les deux cas mémorables que nous venons de rappeler, des événemens semblables ont donc produit les mêmes effets. Dans les deux cas, un peuple dont la puissance financière dépassait de beaucoup celle de son adversaire, a été vaincu : tout d’abord, l’écart considérable qui séparait leurs crédits a disparu; ensuite, pendant les premières années qui ont suivi la conclusion de la paix, la cote des fonds publics de l’État le plus pauvre s’est maintenue à un niveau beaucoup plus élevé que celle de l’autre.

iv. — CONCLUSION

Telle est la leçon qui se dégage des enseignemens de l’histoire. Jamais un peuple ne s’est abstenu de faire une guerre faute d’argent. Toujours il en a trouvé pour cet objet, soit à 1 intérieur, en prélevant des impôts et en empruntant, soit à 1 extérieur, en se faisant avancer par des puissances amies ou simplement par des communautés riches, les sommes dont il avait besoin. Une fois les hostilités commencées, c’est la fortune des armes qui décide de celle des finances. Le crédit suit la victoire, et le vainqueur n’éprouve aucune difficulté à émettre tous les emprunts qu’il veut. Les bailleurs de fonds n’ignorent pas quels heureux effets sur le commerce, l’industrie, la navigation, exerce le prestige militaire; ils les escomptent et savent aussi qu une indemnité plus ou moins forte vient généralement compenser, au moins en partie, les frais de la campagne encourus par celui qui reste définitivement maître du champ de bataille.

Le mécanisme du crédit moderne, loin d’être favorable aux

peuples riches, L’est plutôt à ceux qui ont moins de ressources et surtout moins d’épargnes accumulées, notamment sous la forme de métaux précieux. La supériorité résultant de la pos 1 session d’un trésor de guerre constitué en lingots n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était au temps de Périclès, alors que les boucliers d’or suspendus aux murs du Parthénon et les autres réserves amassées dans les temples paraissaient aux Athéniens une des garanties de leur supériorité navale et partant de leur indépendance. Les 150 millions de francs enfermés dans la tour de Spandau, même les 3 ou 4 milliards d’or et d’argent qui reposent dans les caves de la rue de la Vrillière, ne sont qu’une faible partie de l’arsenal financier qui est à la portée des nations modernes. Il. ne faut pas oublier tout d’abord que les espèces métalliques de la Banque de France servent de garantie à sa circulation et qu’elle ne pourrait en disposer, pour un but autre que le remboursement de ses billets, qu’en donnant à ceux-ci cours forcé, c’est-à-dire en prenant une mesure susceptible d’en ébranler le crédit. En réalité, ces espèces, qu’on s’imagine dormir inutiles et improductives dans les souterrains de l’établissement émetteur, circulent sous forme de papier, dont elles garantissent à toute heure le remboursement à vue : elles ne constituent donc pas une disponibilité réelle pour le Gouvernement, qui n’a aucun droit sur elles. Il est certain qu’en cas de nécessité la Banque n’hésiterait pas à consentir au Trésor des avances, comme elle n’a pas manqué de le faire en 1870 et à d’autres époques ; mais elle n’agit ainsi que par devoir patriotique, en vue de circonstances exceptionnelles : sa situation au point de vue commercial en demeurerait affaiblie jusqu’au jour où le Trésor aurait remboursé les sommes empruntées par lui. C’est une grave erreur de parler de l’èncaisse de la Banque de France comme d’un actif appartenant au Gouvernement. Elle a la destination que nous venons de rappeler et ne peut en être détournée que temporairement, et à la double condition qu’une nécessité de salut public impose des mesures exceptionnelles et que le premier soin des hommes chargés de la gestion des affaires publiques soit de rapporter ces mesures dès que les temps seront redevenus normaux. I

Voyons en effet ce qui se passerait si la Banque, au lendemain d’une déclaration de guerre, accordait par exemple au. Gouvert nement un premier prêt d’un milliard de francs et le lui four-

nissait en lui remettant des espèces pour ce montant. L’encaisse qui, d’après le bilan au 31 décembre 1911, s’élevait à 4 milliards, serait ainsi réduite à 3, tandis que la circulation qui, à la même date, était de 5 268 millions, se gonflerait vraisemblablement, sinon jusqu’à la limite légale de 6 800 millions, mais tout au moins jusqu’à 6 milliards. Car les besoins d’instrumens de paiement seraient grands de tous côtés, et la majeure partie des 550 millions de comptes courans créditeurs viendraient réclamer des billets et motiver une augmentation de la circulation, salis compter celle qui résulterait de demandes plus pressantes d’escompte et d’avances. La couverture métallique de la circulation, qui était de 76 pour 100 au 31 décembre 1911, tomberait donc rapidement à 50 pour 100, puisque, contre 6 milliards de billets, il n’y aurait plus que 3 milliards de numéraire; et encore convient-il de rappeler qu’une partie de ces 3 milliards consiste en pièces de 5 francs en argent, dont la valeur intrinsèque ne représente pas tout à fait la moitié de la valeur légale. 11 va de soi qu’une élévation des taux de l’escompte et des avances sur titres devrait être décrétée à bref délai pour modérer les appels adressés à la Banque et ménager son pouvoir d’émission. La première avance au Trésor d’un milliard serait sans doute suivie, à bref délai, d’une autre qui amènerait la Banque à égaler et probablement à dépasser le total, atteint en 1870-71, de 1500 millions. Les effectifs des troupes mobilisées seraient en effet très supérieurs à ceux d’il y a un demi-siècle. Il est aisé dès lors de se représenter ce que serait le bilan de notre grand établissement de crédit, dont tous les ressorts seraient tendus à l’extrême. Certes, sa situation est plus forte encore qu’il y a quarante-deux ans ; son encaisse est triple de ce qu’elle était en 1870; mais sa circulation est quintuple du chiffre auquel elle s’élevait lorsque la guerre fut déclarée, et la proportion de ses engagemens à ses ressources n’est donc pas plus favorable aujourd’hui qu’elle ne l’était à la fin du second Empire. Comme d’autre part les effectifs des armées mises sur pied seraient bien plus forts, les dépenses croîtraient en proportion, et il faudrait se préparer à réunir des ressources très supérieures. Dès lors, il y aurait lieu d’envisager d’autres moyens d alimenter les caisses publiques, et il faudrait songer à l’emprunt sous forme d’émission de rentes.

C est ici qu’apparaît la transformation profonde que l’orga-

nisation moderne des grands marchés financiers a opérée dans, les conditions du crédit public et dans les ressources des États. Alors même qu’un pays ne peut pas compter trouver à l’intérieur de ses frontières les concours suffisans, alors qu’il ne peut pas espérer voir ses emprunts souscrits en totalité ou en partie par ses nationaux, il s’adresse au dehors; et, pour peu que la richesse de son sol, la puissance de son industrie, la vitalité et l’énergie de Sa population, la bonne gestion de ses finances inspirent aux capitalistes étrangers une confiance suffisante, il obtiendra, au delà de ses frontières, les capitaux dont il a bpsoin. En cas de guerre européenne, il parait très probable que le marché américain s’ouvrira largement aux emprunts de l’un ou de plusieurs des belligérans. A l’inverse de ce qui se passait lorsque le gouvernement de Washington, pendant la guerre dé Sécession, émettait des obligations 6 pour 100 or, qu’absorbèrent les portefeuilles français et anglais, ce seraient les banques de New-York qui souscriraient les emprunts européens, auxquels il faudrait seulement attribuer un taux d’intérêt susceptible de tenter les capitalistes de Wall Street, habitués à des rendemens. plus élevés que les nôtres. Ne les a-t-on pas déjà vus intervenir, il y a peu d’années, lors des émissions japonaises qui se multiplièrent au cours de la guerre contre la Russie ?

C’est donc en partie dans 'le crédit dont jouira chaque belligérant que résidera sa force financière. Celle-ci ne vient pas de la thésaurisation quelque peu enfantine des pièces de 20 francs. Elle réside avant tout dans l’aptitude du pays à supporter les épreuves d’une campagne, qui appellera aux armes la plupart de ses enfans valides. Comment se comporteront l’agriculture, l’industrie, le commerce, au cours de l’épreuve sévère qu’infligera une guerre mettant aux prises des nations vivant sous le régime du service militaire obligatoire universel ? Comment les rouages complexes et multiples de la vie économique moderne fonctionneront-ils ? La mer sera-t-elle fermée ou bien ouverte aux ravitaillemens nécessaires ? Mille problèmes se poseront alors, dont la solution résoudra cette mystérieuse inconnue qu’est la lutte future du xx e siècle. Une seule chose nous parait certaine, c’est que les succès militaires pèseront, plus que jamais, d’un poids énorme dans la balance et exerceront une influence décisive, même sur le facteur économique. Le vainqueur aura à sa disposition les capitaux de plus d’une nation neutre ou sym-

pathique, sans compter ceux qu’il arrachera à sa victime, tandis que le vaincu sera réduit à ses propres ressources ou ne trouvera à emprunter au dehors qu’à des conditions onéreuses.

C’est donc une des illusions les plus dangereuses auxquelles une nation puisse se laisser aller que de s’imaginer que quelques milliards de numéraire et de plus nombreux milliards de capitaux disponibles lui font un rempart inexpugnable contre le^ attaques possibles, ou lui assurent la victoire, si elle prend l’offensive. C’est une erreur funeste de répéter, avec certains écrivains, qu’une guerre moderne implique de telles dépenses que l’Etat victorieux serait lui-même épuisé et ne pourrait tirer parti de ses succès. C’est au vaincu que de pareilles prophéties peuvent s’appliquer ; c’est lui qui verrait se réaliser les sombres prédictions d’un écrivain dont l’article a fait récemment quelquq, bruit (1) et qui se trompe fort, croyons-nous, en prétendant que les conséquences d’une lutte à main armée seraient également désastreuses pour les deux partis. Nous sommes d’un avis diamétralement opposé. La richesse, une certaine richesse en particulier, celle qui consiste en capitaux mobiliers accumulés sous forme d’espèces disponibles ou de titres facilement négociables, peut être, entre les mains d’hommes médiocrement énergiques, une cause d’amollissement, en même temps qu’une tentation pour des adversaires plus forts, prêts à se jeter sur cette proie et à l’arracher à ceux qui ne sont pas de taille à la défendre contre leur convoitise. Nous devons cet avertissement à notre pays, qui se distingue des autres par l’abondance de ses disponibilités, l’importance de ses réserves métalliques et le chiffre de son portefeuille étranger, plus élevé que celui d’aucune autre communauté, l’Angleterre exceptée. Gardons-nous d’ailleurs de confondre ces disponibilités avec la fortune nationale : celle-ci comprend bien d’autres élémens, représentant une part beaucoup plus forte de l’ensemble dont elles ne constituent qu’une fraction.

La fortune des États-Unis est évaluée à 550 milliards de francs, c est-à-dire double de la nôtre. Cependant, dans plus d une circonstance, en dernier lieu lors de la crise de 1907, il est apparu que la France, grâce à la fois à l’abondance de ses ressources liquides et à l’excellence de son organisation de banque,

(1) Norman Angell, Angleterre et Allemagne, n° de décembre 1911 d 'Athéna.

était en mesure devenir en aide au marché américain. C’était le cas de rappeler le vers du fabuliste :

On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

Mais il ne faudrait pas en conclure que notre richesse est Supérieure à celle d’une République qui produit annuellement 25 millions de tonnes de fer et d’acier, 300 millions de tonnes de charbon, la moitié du pétrole et du cuivre qui se consomment ■dans le monde, plus de blé et de maïs qu’aucune autre terre du globe, et le reste à l’avena,nt. A cette production agricole et industrielle sans rivale correspond évidemment une force économique incomparable. Elle peut être gênée dans son expansion par des immobilisations, par un mauvais système d’escompte, par une conception erronée des garanties qui doivent être à la base de la circulation des billets ; mais les faits et les chiffres n’en sont pas moins là qui attestent la puissance des États-Unis. Qu’il s’agisse d’entreprendre une œuvre coûteuse comme le canal de Panama, de refaire une marine de guerre, ou de soutenir un jour l’effort de luttes gigantesques, les Américains peuvent envisager hardiment la tâche qui leur serait imposée : ils auront les moyens de l’accomplir. Leurs Bourses dussent-elles alors être le théâtre de baisses violentes, comme il s’en est produit à New-York dans plus d’une circonstance, la profondeur de •cette chute dût-elle dépasser de beaucoup toutes celles qui l’auraient précédée, les sources vives de l’énergie nationale ne seraient pas atteintes. Il faut se garder de confondre la structure d’un marché financier avec les matériaux qui constituent l’édifice économique d’une nation. La bonne- organisation du premier a une importance indéniable ; elle permet de réunir rapidement les ressources dont un État peut avoir besoin à une heure décisive. Ensuite les élémens durables, ceux qui sont à la base même de la puissance, entrent en ligne; et le peuple qui les possède en plus grand nombre supportera le mieux les épreuves d’une guerre qui se prolongerait.

A côté de ces données matérielles du problème, il en est d’autres infiniment plus importantes à considérer, le facteur moral, l’organisation sociale d’un pays, le patriotisme et l’énergie de ses habitans, leur conscience des devoirs à remplir vis-à-vis de la chose publique. Le peuple qui laisse s’affaiblir chèz lui ces vertus primordiales, qui ne les cultive pas avec un

soin jaloux dans Famé de sa jeunesse, est exposé à tous les dangers, en dépit de son or et de sa fortune. C’est une vérité que les bons Français ont l’impérieux devoir d’avoir toujours présente à l’esprit et à laquelle ils doivent conformer leur vie et subordonner leurs actes. Carthage était plus opulente que Rome : elle n’en a pas moins succombé sous ses coups. Rome à son tour a été vaincue par les barbares, en dépit de ses trésors et de sa puissance économique. C’est donc la plus trompeuse des sécurités que celle qui se fonde sur des richesses accumulées. Contrairement à l’opinion vulgaire qui s’imagine que l’évolution moderne a grandi le rôle de ce facteur, l’organisation actuelle du crédit diminue les avantages qui s’attachaient jadis à la détention matérielle des métaux précieux et des biens facilement réalisables qui peuvent, dans une certaine mesure, leur être assimilés. Nous avons essayé de démontrer que„ce crédit tant vanté est à la disposition des forts plus encore que des riches et qu’il a précisément pour effet de fournir des capitaux à ceux qui, n’en ayant peut-être pas de disponibles sur l’heure, ont prouvé leur aptitude à les conquérir. Ce sont là des vérités bonnes à méditer et propres à ramener notre attention sur les ordres de grandeur respectifs des élémens de la force des peuples. Sans méconnaître le rôle des uns, nous souhaitons que nos concitoyens ne, perdent pas les autres de vue. Ne dédaignons pas les leçons de l’histoire, qui nous apprend à quels réveils douloureux s’exposent ceux qui les oublient.

Paris. — Typ. Philippe Renouard 10,

des Saints-Pères. — 51118

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