‹ La forceChapitre 1 sur 7 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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5o exemplaires sur papier de Hollande,

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Par les routes, les sentes, les pistes, Tfeirmée du Directoire continuait sa marche à travers la forêt hérissant le pays de Bade. Soixante mille Autrichiens poussaient à la rive rhénane les divisions de Jourdan ; une brigade de cavalerie protégeait, à Textrême gauche, la retraite. Avec dix houzards, le maréchal- des logis Iléricourt formait le dernier échelon d'arrière-garde. Ils sortirent, à leur tour, d'un vallon, gravirent le terrain, ne quittèrent pas la crête, selon les ordres.

Les uniformes du régiment achevèrent de s'effacer derrière les colonnades de sapins. Une cuivrure de selle, un fourreau de sabre, luisirent encore, peu d'instants. Des croupes pommelées de chevaux se dandinèrent, qui supportaient les silhouettes lasses des soldats aux dolmans amarante. Après, seule demeura l'ombre vaporeuse d'une vedette immobilisée à la fourche des chemins.

Les dix houzards s'étant arrêtés au signe, Iléricourt appuya la bride sur l'encolure du cheval qui ^ l(^urna dans une flaque, et les cavaliers firent face à la venue probable de l'ennemi. L'air même parut

dangereux. Devant, s'obscurcissait la profondeur du vallon qu'ils venaient de parcourir. Des bois aussi bordaient l'autre pente, où, près d'une cabane, quatre bûcherons cessèrent d'équarrir un orme.

D'abord il ne passa que des vols d'hirondelles parmi la finesse grise de là pluie"; En s'éclairant davantage, le ciel laiteux révéla, foTt loin sur la gauche, quelques plumets rouges aux bicornes de fantassins : une compagnie semée dans les houblonnières guettait aussi. Bernard compta les havresacs velus sur les échines des soldats accroupis dans les fossés. La présence de cette force le réconforta. Avec moins de prudence il mena sa bête hors dep arbres, se redressa sur les étriers.

De nouveau il eut faim.

Depuis la veille, c'était la sensation maîtresse, un détestable goût de sur à la lèvre sèche. Le souvenir de certaine lourde tarte servie naguère aux noces de sa jeune sœur flatta d'une saveur illusoire 1^ palais ; et la langue chercha la succulence croustillante de quelque bribe incrustée, par hasard, entre les dents. Il ne délogea que le débris acide d'une feuille mâchée. Sa mémoire consolatrice évoqua l'engloutissement du liquide versé dans sa gorge, d'une viande chaude avalée, de mies spongieuses mastiquées. Vide était la gourde. Les cantines ayant suivi les chemins larges, au nord, derrière l'artillerie, personne de la brigade ne mangerait avant midi, le lendemain, lorsque les fourgons s'ouvriraient à l'abri sur le versant occidental de la Forêt Noire.

Héricourt haït sa misère. Ignoblement la boue recouvrait ses bottes à cœur, ses culottes collantes, les jambes et le ventre du cheval, les emblèmes en cuivre de la sab retache. Huit boutons manquaient à son dolman ; un morceau pendait le long de la manche, jusqu'avix

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galons du grade, et mettait à nu la doublure. Ses mains noircies par le cirage des brides lui répugnaient autant que les effluves de sueur et de cuir. Le cheval fumait aux flancs. Le poil puait. Bei-nard envia ses frères, les marins, qui, de Dunkerque, menaient leur trois -mâts aux côtes barb^resques. Sur quelles mera de soleil, à cette heure, respiràient-îl^ la brise gonflant les voiles qui inclinent le navire contre la pente infinie des eaux ?

Or, il aperçut une miche aux mains d'un bûcheron qui en coupait des tranches pour ses camarades ; et il frissonna de convoitise. Sa bouche huma Fair comme si le goût du pain rassis lui pouvait parvenir au-dessus du vallon ; sa main pesa sur les rênes, comme si la bête allait bondir, docile à Tinstinct secret de l'homme, vers la proie. Rustres en bas bleus, les bûcherons mangèrent. Héricourt chercha de la salive et regarda les houzards, leurs mufles barrés de moustaches roussies ou leurs profils de vautours que les tresses des cadenettes dépoudrées unissaient aux schakos. Leurs narines poilues flairaient l'air aussi. Il y avait là Hermenthal, qui mangeait crues les volailles de la marauder ; Auscher, dont le poing défonçait un tonneau ; Mercœur, qui avait eu la vie de quatorze contradicteurs sur les terrains dç duel. Efflanqués, boueux, ils demeuraient à la tête de leurs chevaux, dont les harnais et les sangles avaient écorché le cuir. Du sang s'agglutinait entre les poils roux ; les mouches se repaissaient de la chair à vif, malgré que la peau des alezans se ridât pour les chasser. « Héricourt, pria Mercœur, laisse-nous aller aux vivres. — Faisons patrouille, proposa Hermenthal, chez ces goinfres. L'ennemi pourrait bien cueillir la noisette de Tautre côté du vallon. Faut y voir! » Ils goguenard a ifnit ; ils se hissèrent en selle. Comme à rordinaire, Hmcourt donna l'ordre qu'ils exigeaient de

sa jeunesse imberbe; mais il divisa la troupe en deux. Cinq durent rester à leur poste. Il suivit le galop des autres, avec une joie famélique à l'espoir de la réquisition, et tout amusé par l'attitude stupide des bûcherons, qui admirèrent, immobiles, la bouche pleine, la descente de l'élan. L'Alsacien Hermenthal dépassa les cavaliers, cria en • ilteTiiànd qu'iL achetait le pain tenu par le plus vieux cèôtrè sa chemise, qu'il désertait, qu'il fallait le conduire aux Autrichiens, dégaina sous prétexte de leur offrir son sabre; mais, brusque, il piqua de sa pointe la miche et l'enleva des mains du bûcheron niais.

Riant aux éclats, il trotta vers ses camarades, le trophée à la pointe, et sans hâte. Parce qu'il mit sa bête au pas, mordit le pain, tout de suite, les autres houzards précipitèrent contre lui le trot de leurs grisons. Auscher saisit Hermenthal par la queue de cheveux, tordit le collet, étrangla l'accapareur, qui fit ruer sa monture. Atteint au genou, Auscher ne voulut point lâcher prise. Le pain tomba. Hermenthal abattit son sabre qui entailla le garrot d'un cheval. Tous se mêlèrent du conflit, les uns par jeu, les autres par faim exaspérée. Les bras s'empoignèrent. Héricourt cria des ordres que les brisquards ne voulurent pas entendre; il menaça, distribua des punition^. Son prestige fut nul, malgré la colère qui rougissait ses oreilles, qui bondissait avec ses cris. Le pain disparut sous les sabots des bêtes pressées, piétinantes. Assailli par tous les coups, par toutes les injures, Hermenthal donna du sabre à tort et à travers jusqu'à pourfendre le schako de Mercœur renversé par le choc sur la croupe du cheval dont les jarrets ployèrent. Entraînant son cavalier, quf perdit les rênes, l'animal galopa dans la direction probable des éclaireurs autrichiens.

La rage d'Héricourt s'exalta plus. 11 craignit d'atti-

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rer Tennemi, de perdre un cheval. Quelle excuse offrir? On le casserait au grade. Il connaîtrait la prison. Pour séparer les fous, il aborda la mêlée ; mais, glissant des quatre fers, sa monture tomba. Le sous-officier rampa quelques toises parmi l'herbe humide afin d'échapper aux coups de sabots. Comme il se relevait sur les genoux, il sentit une matière dure égratigner sa main. Il vit là, rejeté sans doute par le fer d'un cheval, le pain de leurs convoitises, le pain pour quoi les hommes menaçaient leurs vies. Ses peurs disparurent, tandis qu'il se courbait dessus, heureux de le cacher aux regards des combattants. Il enfouit sa tête dans ses bras croisés sur la proie.

Il mangea.

Les dents enfoncèrent, plongèrent, coupèrent et broyèrent. Sa bouche se remplit d'une saveur où disparut le goût sur. Ses narines aspiraient la mie. De la tiédeur amollit ses organes jusqu'à ce moment desséchés. La vie intérieure, endolorie, reprit de l'aise. Attirée, saisie, charriée, pétrie, absorbée par l'appétit de ses muscles, la nourriture transforma Bernard.

Son imagination reâsuscitée franchit les distances, se complut à revoir la maison blanche de sa famille dans l'Artois, au bord de l'étang battu par la roue du moulin. Odeur du froment qu'écrasent les hautes roues de pierre, bruit de la chute d'eau mouvant les machines, figure du très vieux père aveugle, qui se réjouit de peser l'or au trébuchet, romance de Caroline, la sage aînée, qui tricote au milieu des sacs ; cela se retraçait à mesure que le jeune homme apaisait l'envie de ce pain rare pour lequel les frères, les marins, s'efforçaient, en route, par les eaux, atin d'acquérir maintes récoltes étrangères.

Il ne lâchait point la bride du cheval resté sur le flanc, et qui la tira en redressant la tête. Héricourt appréhenda qu'on ne vînt à l'aide. Vorace, il engloutit davan-

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tage. Puis il eut honte, car il se rassasiait. Les soldats souffraient de faim. Le capitaine, peut-être, inspectait la ligne des postes. Où courait Mercœur alors ? Les cris des liouzards cessèrent, comme le piétinement des chevaux. Inquiet de cet apaisement subit, le maréchal des logis leva le visage.

Groupe silencieux, les hommes examinaie;it le bois. Evidemment, ils apercevaient des forces.

Héricourt se remii sur les jambes. De la main, Auscher indiqua la futaie. Les arbres, successivement, se dédoublaient. A côté de chacun surgit un soldat. Il fallut reconnaître les plaques de cuivre marquant les bonnets à poil des Autrichiens, leurs cheveux sans poudre, les justaucorps blancs. Hermenthal décrocha de la bandoulière son mousqueton et vérifia l'amorce.

Sans, finir d'avaler, Bernard redressa le cheval à coups de bottes ; il enjamba la selle. Furieux contre rindocilité des hommes, il ne contraignit plus sa rage et se haussa sur les étriers, avide d'assailhr le péril. L'imminence de la gloire Texcitait encore. , . Il murmura : « Scipion, Cincinnatus, César. » Il prévit à son front le poids du laurier vert, et se félicita de l'escarmouche qui justifierait, devant les chefs, l'abandon du poste, la disparition de Mercœur, la blessure du grison. Le sabre en l'air, il appela les cinq demeurés sur la hauteur. Ils accoururent. Les autres montraient les gros pains serrés dans les courroies des havresacs, au dos des Autrichiens. Chacun guida son cheval à l'abri des arbres, et tenta d'épauler le mousqueton en l'appuyant contre Fécorce.

Bernard compta les ennemis. Devrait-il battre en retraite ? Mais les houzards voulaient le pain des grenadiers ; et ils goguenardèrent, déclarant qu'ils le dévoreraient plutôt entre les épaules des fuyards. Pour s'être rassasié clandestinement, Héricourt s'at-

tribua moins le droit de les retenir. Une minute se prolongea, une minute d'angoisse et de faim. I.e sang bouillait aux artères. Les entrailles grognaient. et Attends, petit, patience, patience, nous les aurons à la main... » répétait Auscher, clignant de son œil aux cils blonds. Lentement les Autrichiens s'approchèrent. Ils devaient se savoir loin de leur bataillon ; peut-être redoutaient-ils aussi l'infanterie française des houblonnières. Us firent halte ; leur officier passa hors du rang et se posta, la canne à la main. Sous Hermenthal, la jument labourait du sabot une flaque de boue.

La conscience d'Héricourt lui enjoignit de ne pas risquer dix existences contre les forces qui pouvaient survenir; mais la bagarre autour du pain, comment l'expliquer ?

Il pensa fiévreusement. Les motifs luttaient, disparaissaient, renaissaient en tumulte. 11 crispa les mains sur la poignée du sabre et sur la bride... « Que déciderait Marins?... » La solution ne parut point. Il craignit de sembler lâche à ses hommes. Mieux valait le choc. D'ailleurs les Autrichiens mettaient en joue. L'âme d'Héricourt se brouilla... Dix chiens s'abattirent, un seul coup détona ; les autres armes crachèrent..- A cause de la pluie persistant depuis le matin, les cartouchières humides avaient gâté la poudre. La joie du triomphe certain transporta le courage de Bernard ; il désigna le demi-cercle formé par les fantassins ; il cria: « En avant!... » Les sabres sautèrent au bout des bras ; les chevaux tentèrent le galop ; mais le terrain glissait, l'élan ne dura point. Il fallut aussi contourner des buissons ; le maréchal des logis retint sa bête, qui broncha, et il dut s'arrêter à une toise des baïonnettes.

Il se trouva faible essoufflé, en sueur, et l'âme palpi-

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tante. Le, cheval refusait toute allure autre que le pas sur le terrain fangeux. Les hommes aussi s'arrêtèrent devant les grenadiers immobiles, contre un larg-e roncier. Les houzards allèrent, revinrent, trottant le long des Autrichiens, et frappant du sabre les baïonnettes vite redressées, car la longueur des fusils ne permettait pas d'atteindre les figures bien rasées des ennemis, ni leurs poitrines blanches, ni même leurs bonnets à poil, garnis chacun d'une haute plaque de cuivre fourbi. Grands garçons stupéfaits, ils regardèrent les houzards, et leurs yeux s'animèrent. Hermenthal, l'Alsacien, leur parlait allemand. « Donnemoi ton pain, disait-il, et je t'épargne... » Il allongeait alors son grand bras et son sabre comme pour piquer : « Immobile ! » criait au fantassin l'officier à la belle canne. Le sabre d'Hermenthal écorchait à peine le canon du fusil qui ne fléchissait guère. « Tu veux du pain, mon garçon, disait encore l'officier, joli junker de figure rose ; voici toujours une belle étrille, et ton coursier en a besoin. » Les fusiliers de rire alors, d'un bon gros rire germanique, découvrant leurs dentures abîmées par l'abus de la pipe.

Bernard admira cet esprit jovial. Aipsi qu'aux deux précédentes rencontres avec l'ennemi, il lui fallait encore se raidir. « Marins... César... Cincinnatus! » murmurait-il. Les syllabes de ces noms l'encourageaient aux attitudes nécessaires. Pour ne pas craindre, il importait qu'il se dédoublât mentalement, qu'il s'aperçût comme idéal de victorieux sous l'œil de l'histoire. Alors tout grandissait en lui, sa poitrine s'élargissait au souffle de ces ambitions magnifiques ; il se dressait ivre, sur les étriers, en hurlant parmi les autres, en brandissant le sabre, les yeux fermés, en étouffant son cheval avec les genoux crispés danslachabraque. Mais cette fois, nul élan, nulle fougue, nul galop ne l'entraî-

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uait. La chose se conLinuail en ridicule entrevue de goujats assemblés pour une bagarre de la rue,

Auseher cependant siiîsit par le canon sa carabine* Avec la crosse^ il frappa de toute sa vig^ueur la herse de baïonnettes. D eux an très Ti mi lurent. Hericourt vitles funtassîns ébranlés se soutenir de répaiile. Leurs gros poings serrés autour des armes devinrent exsangues. Au choc, les fusils baissaient, puis se relevaient. Enfin une baïonnette toucha la terre ^ et le sabre d*Heriiiûntbal rapidement lancé coupa la jugulaire du bonnet à poil. Les fantassins blêmirent. Leurs yeux grossirent sousles sourcils. Les narines se pincèrenL Ils grinçaient des dents* Les maxillaires bossuaient les joues. Derrière euï^ le junker appuya sur les crosses des fusils.

Bernard s'otonna de prendre le parti des Autricbiens, Il craignit pour eux. Leurs poings allaient faiblir. les fusils échapper. Alors les houzards, dispersant le demicërcle rompu, troueraient les ventres, tailladeraient les flg'Qreg, fendraient les têtes. A Tavance, il s'épouvanta du premier sang qui* roug^irait une poitrine blanche ; la vision de la mort vieillissait déjà les faces bises des fantassins. Ils n'osèrent pas bouger, de peur que la berse ouverte laissât passer un sabre ; et d'ailleurs les houzards, très maîtres de leurs chevaux, évitaient les rares coups lancés par un impatient. Le maréchal des logis regardait la scène, d'une âuie étrangère. Il ne reconnaissait plu;s son coiirage, La besogne d'abattre à coups de crosse un homme et de le saigner ensuite pour en conquérir le pain ne lui donnait pas Tivresse de la éiarge ni l'attente de la gloire.

Mais^ pareilà un maçon joyeux de démolir, Auscher, avec la crosse de sa carabine, piocha le mur de baïonnettes. Rouge, excité, farceur, il poussait des « han » suivis de rire quand fléchissait le fusil. Dans l'attitude narquoise d'un qui s'apprête pour chatouiller à l'iuiprû-

viste la servante, Hermenthal épiait, la pointe prête, les instants où sa lame pourrait atteindre un cœur. Et ils étaient de formidables gens, tous deux, les solides Alsaciens, sous l'étreinte desquels frémissaient les chevaux soufflants.

Héricourtne sut que faire. Il s'estima inférieur, petit.

11 menait sa bête, brandissait le sabre, ébréchait les baïonnettes, s'avouait ridicule pour la peur intime qui secoua ses intestins. « Qu'eût accompli César, à ma place ?» Il se désola de ne pas le comprendre. Aucune des figures autrichiennes tassées dans le rang, les yeux vitreux, ne lui sembla terrible. Les houzards trottaient, frappaient, en vain. Héricourt se demanda pourquoi le junker ne les prenait pas en flanc. A certains regards des fantassins vite coulés loin, puis revenus à la crainte des cavaliers, il pensa que des renforts lui arrivaient peut-être... Retourné sur la selle, il aperçut les schakos de son escadron, les trognes parées de cadenettes,"les étoiles au front des chevaux gris, les lueurs des sabres droits. Au dédale des arbres, habilemçnt, les houzards s'insinuaient, silencieux et prompts. Il entendit les fers claquer les flaques de boue.

Héricourt rallia tout son peloton contre les fantassins accablés déjà par Auscher et ses coups de crosse. Il prétendit faire mettre bas les armes avant que son capitaine eût approché. Il aurait Thonneur de la capture, un grade. Sa peur disparut. 11 hâtait la besogne de ses cavaliers ; il sabrait à tour de bras les quatre baïonnettes des grenadiers les plus solides.

« Rendez-vous, Monsieur ! » criait-il au junker, délicieux garçon coiffé en catogan et poudré jusqu'aux épaulettes. Celui-ci se démena, les larmes aux yeux. Il suppliait en allemand ses soldats. Il haranguait. Il hurlait. 11 invectivait. De sa canne à pomme de porcelaine où la miniature d'une dame s'enchâssait, il frappa

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LA FORCÉ il

les havresacs poilus qui reculaient jusqu'à lui ; car, rompant leur muraille humaine, un de ses soldats, la gorge ouverte par le sabre d'Hermenthal, s'écroulait après avoir embroché le cheval d'Auscher, au poitrail. La herse de baïonnettes se divisa.

Fou, le junker bâtonna les bonnets à poil de ses fantassins bousculés par les chevaux et vers qui piongèrent aussi les sabres. « Schweine !... Schweine!... Fûchse ! » huriait-il, pâle et vert, en trépignant. a Rendez-vous, Monsieur ! » ordonna B ernard Héricourt qui poussa son cheval jusqu'à lui, '•et lança son sabre vers la eravate de crin. En même temps, il sentit du froid crever sa cuisse... Un grenadier hagard retirait sa baïonnette dont les rainurBs contenaient une sorte dihuile rouge...: « Mon sang... » pensa le jeune homme. Peu de mal Taffligeait. 11 souffrit plus au bras du coup asséné contre son sabre par la canne du junker en délire qui la' faisait tournoyer sans même extraire sa mince épée du fourreau. « Mais rends-toi donc, imbécile... » Furieux, Héricourt leva le sabre. Un Autrichien encore s*écroula entre eux. Le cadavre éventré entraîna la canne du» muscadin viennois ; la crosse d'Auscher enfonça le vaste chapeau où disparurent le joli visage, les lèvres de rose et le catogan poudré... Aveugle, vociférant sous le feutre, le junker fut pris... Alors les grenadiers jetèrent les fusils et levèrent les mains vides pour marquer leur désir de paix.

« Brod!... Brod !... » demandèrent les houzards.

Ils empoignèrent, chacun, leur Autrichien par l'épaule et, laissant le sabre pendre à la dragonne, arrachèrent les pains serrés sous la courroie des havresacs.

Sans descendre du cheval, qui versait par le trou du poitrail un gros jet rouge, Auscher mordit la miche à pleines dents ; et, tous ayant agi de même, les houzards mangèrent, devant les mines ahuries des

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Autrichiens ([ui s'asseyaient, fourbus, dans la boue, où bâillait un cadavre français.

Il pleuvait dru. Les images se pressaient successives dans Tesprit d'Hëricourt, qui les avait vues passer trop vite au cours de l'action. Il frottait doucement sa cuisse saignante. Une courbature atroce continuait d'endolorir ses reins, ses omoplates, sa nuque...

Tout l'escadron s'aligna dans la petite clairière pour recevoir les rations de pain que plusieurs prisonniers distribuèrent sous la conduite de l'adjudant français. Les houzards dévoraient en silence.

Trapu, et les cadenettes rousses pendant aux côtés de ses bajoues bleuies par le rasoir, le capitaine déclamait, la bouche remplie, des phrases imitant celles de l'héroïsme antique, à la manière des gazettes. U félicita Bernard Héricourt et remercia tout haut le sort de lui a avoir commis les destins d'un jeune guerrier qui couvrait le régiment des rayons de sa gloire ».

Le sous-officier espéra la lieutenance. Son cœurbattait encore et ses intestins grognaient toujours. Il se vit héros cuirassé de boue, puant le cuir et le poil humide. Avec les débris du jabot, le junker épongeait les bosses de son front, son visage tout ruisselant de larmes puériles. Entre les bruyères roses et les fougères foulées, le sergent autrichien achevait de mourir, se tordait, râlait, vomissait rouge, tandis que, près de là, Auscher débouclait la sangle de son cheval qui venait de s*abattre, crevé, les dents nues.

Peu à peu la colonne se forma, et le premier peloton défila entre les sapins, vers la cabane des bûcherons. Les chevaux firent rejaillir la boue des flaques. Pendues aux arçons, les armes des vaincus tintaient. Les prisonniers marchèrent.

Sans demander la permission, le muscadin viennois empoigna l'étrivière gauche de Bernard, car il boitait ;

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LA FORGE tt

puis il rDg-la ses enjambées difficiles sur celles de la

H Parbleu î se promit Héricourt, je suis en bonne voie dans le chemin des lauriers, Gtj'atirai ponr maîtresse la Victoire. Comme tout cela s'est accompli facilement ! Pourquoi ma peur?,,. Je me sens fort, maître.,. Ce jeune homme est bien ridicule qui boite à pied dans la boue, avec ses cheveux dépoudrés, son catogan épars, et sabéiière veuve de fourreau.,. Comme il regarde le bout du bois, en reniflant,.,., ahl ah!„. » II retint son TÎre :

Vous avez perdu votre belle canne, Monsieur 1

— Elle est gassée, oui.,, oui... gassée, Monsieur,., une garnie de soufenir... Fous cliéne-t-elle ma maio sur le guir ?,.*

— Non, non.,, allez toujours*,.

— Fous dtes mon anche gartien,.. je regonnaitrai fotre oblig-eansse... Je souis le fils du paron Hand.

— Vous êtes un brave soldat... d'abord...

— Ah! non... non... puisque ch'ai laissé p rentre lin gtsept grenadiers par tix liouzards... Non, non, je ne souis pas un prale soldat...

Et il se remit à sangloter sans que les consolations pussent lui devenir efficaces.

Quand Tescadron eut atleint la lisière du bois et les postes d'infanterie française, semés parmi les Imublûunières, une lourde détouàt ion roula dans le nuage* Le canon autrichien souffletait Tarri ère- garde de Jourdan,

« C'est vraî^ s'étonna Bernard, nous sommes les vaincus ! »

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Passé deâ semaines, la trompe du conducteur réveillait à l'aube Héricourt endormi sur l'impériale du coclio. Son œrl reçut l'image blanche des vapeurs épaissies aux rives de la Moselle, au creux des pentes lorraines. Espérant le retour du sommeil, le voyageur laissa retomber le poids de sa paupière. Il enfonça mieux ses mains dans les vastes manches du manteau de ciivalerie, et se garda de bouger.

La chaleur du col, contre ses oreilles, le câlina, celle aussi de la peau de mouton couvrant ses bottes. Dans la somnolence, il se crut sur un caisson d'artillerie qui parcourait les champs de bataille ; mais il ne distinguait pas le bruit des roues ni la clameur loin (ai ne d'une canonnade. Fuyait-il encore les grenadiers tuitrichiens, à travers les massifs du Schwartzwatd? [1 se débarrassa du rêve. Le soleil éclos teignit de rose le voile de ses paupières et chauffa ses yeux. 11 les ouvrit.

Au trot de six bêtes fortes, le coche écrasait la route pierreuse iss^ue des bruyères et des sapins. On s'engageait sur un pont. Héricourt admira paresseusement Tadresse du postillon en selle, plantureux gaillard

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\mé d'un chap^^au coniqtio à galon d'argent, et qui menait les deux chevaux de tête. Moins habilement, le cocher mania les huit rênes de son quadrige. Malgré laide du fouet et de la voix injurieuse, Ténorme roue érafla la borne. Toutes les ferrailles de la voiture gémirent. Alors Bernard Héricourt acheva de se réveiller.

Par les sombres verdures de ses coteaux en étage, le pays encaissait le cours laiteux et lent de la rivière que claquaient déjà les battoirs des laveuses à genoux sous la dernière arche du pont. Une barque glissait à la perche le long des balises. On croisa un cabriolet où rirent, sous des casquettes de renard, les faces rubicondes de bourgeois engoncés aux quadruples pèlerines de leurs redingotes vertes. Il fallut rester sur place. Au faîte de charrettes à légumes fleurant l'humidité des jardins, des rustres dormaient étendus, en culottes de bure et guêtres de toile bleue. Du haut de leurs ânes, assises sur les paniers du bât, des vieilles à coiffes noires marmonnèrent, devant une cohue de moutons poussiéreux qui s'étouffaient, la laine dans la laine. Des compagnons à pied s'adossèrent au garde- fou et débouclèrent leurs havresacs lourds d'outils retenus dans les courroies. Chars, bêtes et gens s'entassaient vers la ville pour attendre l'ouverture des portes.

On apercevait les vieux murs et les talus jaunis des remparts au-delà du faubourg qu'éclairaient encore les vastes lanternes suspendues à des potences.

En s'étirant sur. la banquette abritée par le cuir de la capote, Héricourt répondit au salut des deux hommes assis à son côté. Il connaissait, depuis quelques heures, ces frères : le cadet, solennel, poudré comme un cidevant, sanglé dans son habit bleu, ramenait au sein d'une famille inquiète un incorrigible aine. « Homme dur! criait celui-ci dans l'oreille du mentor, tu appelles

l'amour un mal fiévreux, et pour moi ce premier rayon de lumière me présente ma chère Héloïse en habit du matin. Je la vois penser à moi, me sourire. Hier au soir, elle posait ma main sur son cœur... Vois, mes yeux s'enflamment; mon sein se gonfle... Quelle est donc, ô infortunés humains, la boisson dépravatrice qui altère ainsi les penchants écrits dans votre sang, sur vos nerfs, dans vos yeux, pour que vous refusiez de vous attendrir !... » /

Le défenseur de l'amour portait des cheveux en boucles autour du visage poupin, rasé, qu'une grosse cravate de mousseline serrait au menton. Ses gestes de théâtre écartaient le velours brun d'un manteau défraîchi ; et l'agrafe de son chapeau en humble cuivre remplaçait sans doute une autre plus précieuse laissée pour gage à l'usure. Déjà, par ses soins, nul dans la voiture n'ignorait plus que l'Académie lyonnaise couronnerait bientôt son Essai sur le sentiment.

Son geste attestait le ciel, le troupeau de moutons et le cocher maussade dans sa veste à revers écarlates. Pour être admiré de tous, il continua de déclamer sa peine.

Lors de chaque relais, il avait prétendu partir à rebours, rejoindre Héloïse. Deux fois il avait, contre ses boucles, braqué le canon d'un pistolet minuscule que le frère arrachait aussitôt afin de satisfaire le désir évident du désespéré.

Patient et sournois, ce frère solennel, de temps à autre, émettait un aphorisme :

— La passion est comme le Danube. Près de sa source, un enfant peut le détourner pour ses jeux. Quelques lieues plus bas, il inonde les provinces, renverse les villes.

— Qu'importe demain ! répondait l'autre. Dans la hutte comme dans le palais, couvert de peaux comme de

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broderies de Lyon, à la table frugale de Cmninnatiis <ïomme à celle de YitelUus, cliacun, par le soiiLinient^ devient heureux. Homme Iroîd, ton cœur jariiuis ne pytlpita,,. Jo te plains eL je t'abhorre.

Cela proclamé^ il y eut quelques instants de silence, puis le lauréat, académique entonnait Tèloge de la vertu, citait VHomjne senaible de Mackenzie, des passages de Jean-Jacques, le Werlher de Gœthe, cliefsd'œuvre vantes des littératures.

« Mélancolie ! Mélancolie ! Charmante mélancolie, ^ tu es à présent mon seul recours. Ah ! jeune guerrier, apprenez à chérir la mélancolie... C'est la consolation des tnanx qui frappent un cœur sensible, u

Timidement Héri court remercia. Avec une telle éloquence il eût aussi voulu traduire son âme. Dans les cafés, les auberges, les relais de poste, dans les camps même, il avait entendu les jeunes honnnes louer, par cette rhétorique, Jean-Jacques, iMackonzie, Gœthe; lorsqu'ils ne déploraient pas les défaites des armées en Allemagne et en Italie, Timminence d'une paix humiliante, et la banqueroute qui s'appeleit a le tiers consolidé ». Pour dissimuler le péril public, les gazeltes employaient r héroïsme du même style gréco-romain. Avec des phrases pareilles, le commissaire aux armées avait renvoyé chez eux, en congé semestriel, Héricourt et certains militaires de son corps, fils de familles à Taise.

La nation faisait faillite.

Dominant ces groupes de populaire et les légumes dea charrettes, au bout du pont, larbre de la Liberté parut aussi minable que ses guirlandes de feuillages flétris] Les deux glaives de véïites croisés par-dessus le symbole bucolique d'un soc de charrue formaient une panoplie de rouille. De même, le bonnet de bois rouge s'inclinait, déteint et pitoyable, à la pointe de la

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perche plantée devant le hangar d'un maréchal ferrant, jacobin.

Certes on ne s'occupait guère de ces emblèmes dans les petites maisons claires du faubourg, dans les guinguettes défleuries, dans les cabanes de planches droites au milieu des potagers blanchis à la rosée du matin.

Les paysans ne se tutoyaient plus en affectant les paroles brutales des sans-culottes. Les compagnons ouvriers ne lançaient plus ces plaisanteries, échos des clubs parisiens, qui vouaient à la guillotine le passant ridicule. Ces allures terroristes reprises par le peuple outré contre la réaction thermidorienne avaient fini de séduire les gens depuis le coup d'Etat du 18 fructidor, anV.

Héricourt le constata. Il avait quitté un pays tumultueux, un peuple enclin à reprendre la tradition des septembriseurs. Il retrouvait, dix-huit mois plus tard, des hommes indifférents. Les cris s'éteignaient avec les indignations, à force d'usage, sans doute.

Un des compagnons, maigri sous le havresac, ressemblait à un patriote d'Arras qui avait ahuri les quatorze ans de Bernard. Ce mufle barbu, ces cheveux gris taillés en « oreilles de chien », il les avait vus jadis sous la fourche conduisant les émeutes anciennes et qui portait aux pointes des pancartes manuscrites. Elles acclamaient le conventionnel Joseph Lebon^ avant Thermidor, l'insultaient après cette date, louaient à la mi-vendémiaire le massacre des royalistes sur les marches de Saint-Roch, et, en prairial, la bousculade de la Convention par le peuple pris de faim. Toujours ce mufle de patriote était apparu entre les figures sales de la populace flamande tassée sur la petite place, au [ pied du beffroi qui carillonnait le destin des heures en sa rigide dentelle de pierre.

Adolescent, Bernard avait envié ce maître de la

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foule ; lui-même avait suivi les cortèges en criant la Carmagnole :

Antoinette avait résolu De nous fair' tomber sur le eu.

Mais son coup a manqué, Elle a le nez cassé.

Dansons la Carmagnole, Vive le son du canon !

Féru d'enthousiasme pour la tragédie de la mort, il s'était rué, houzard, avec l'orgueil de vouloir vaincre. Etre une part de l'élément qui tonne, qui charge et qui sabre, étourdi par les fumées blanches, les hurlées des chefs! Il avait entrevu la gloire que prônaient cent gazettes et maintes proclamations, les brassées de drapeaux saisis, le retour au milieu des foules délirantes, et l'accolade du citoyen directeur évoquant Décius, Scipion, la grandeur romaine. Réellement il avait connu les occasions d'héroïsme souhaitées par son ardeur afin de soumettre aussi les foules à son prestige. Il avait galopé, les yeux clos, dans le troupeau fou de la charge, puis, sous-officier,, obéi aux vieux soldats qu'il commandait.

Il avait lu, sous la tente. César, Montluc, les traités d'artillerie et de fortification. Il enviait la chance du général Buonaparté, la renommée de Moreau, la prudence de MassT^na, la mort de Joubert aux champs de Novi.

Devenir héroïque comme Léonidas aux Thermopyles, vertueux comme Cincinnatus à la charrue, se juger noble sans restriction de sa conscience solide, il le désirait. En outre, il eût voulu parler poétiquement, à l'exempl-e de l'homme mélancolique, qui rêvait dans

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l'ombre de ses boucles, la main crispée au bord du manteau.

Une rumeur et un mouvement des campagnardes déLouriH^rent sa réflexion. Lentement au bout des chaînes déroulées le pont-levis s'abaissa. Alors le conducteur du coche souffla dans sa trompe la fanfare; les cliarrettes se rangèrent aux bas côtés de la route, les piétons descendirent dans le fossé, puis Ténorme voiture roula derrière les six chevaux pommelés agitant la pleurnicherie de leurs grelots. Le postillon mena ses bêtes par les détours obscurs des voûtes qui retentirent... Au bout, dans le cintre de la porte, la rue accroupie sur ses boutiques encore closes déchiquetait la bande du ciel avec ses pignons aigus et les pointes des cheminées. On passa devant le corps de garde. Pourvus de hautes guêtres noires boutonnées jusqu'à mi-cuisses contre des culottes de coton, les I>ïiiis de rhabit bleu aux mollets, les soldats secouaient Lu PS bonnets de police à glands jaunes, en jouant à la marelle, La sentinelle présenta les armes pour l'adjudant reconnu au faîte de la voiture : Héricourt salua, bousculé par les cahots ; les loulous aboyèrent. En coiffes de linge, en écharpes vertes, les femmes, aux seuils, s'appuyèrent sur leurs balais de bouleau. Grande botte écarlate, l'enseigne de savetier encombra la perspective tortueuse de la rue. Aux fenêtres, d{is visages parurent qu'ornaient des boucles blondes et courtes. Les bonnets de coton d'épiciers s'assemblèrent sous le pain de sucre de tôle peinte qui pendait au bout d'une tringle annonçant leur commerce. Parés de vastes bicornes, vêtus de carricks à pèlerine, des jouvenceaux, à la porte du tripot, enfin laissé, exa- |TGrèrent leurs révérences et brandirent des cannes monstrueuses. Plus loin on rencontra des chasseurs en habit de gros velours ; ils portaient à la bandou-

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Hère poires à poudre et sacs à plomb* De Jolis cliicns Il raques pataugèrent dans le ruisseau. Courbe sous la îioUe» un vendeur de poissons cria ; k Du bon bareng bien frais ! » V têtues en courtes jupes do serg-e et drapées d'écharpGs aux épaules, les ouvriùrcs entraient dans la manufacture. Leurs bas bleus gardaient des traces de boue sèche, mais elles souriaient, gracieuses, dans le cadre de leurs fauchons nouées autour des cheveux.

De retrouver la vie pacifique, Héricourt remercia le Koleil éclairant* les fumées venues des cuisines avec fodeur de lait roussi. La mine d'un sansonnet en cage i:oDtre les petits carreaux verdAtrcs de la feni^tre lui Jonna de rattendrissemeot. Sa mémoire active reconuQt la tourelle de la maison, où depuis le tornps d'autrefois reste encastré le boulet que lancèrent les canons ip. VElecteur,

Après ce fut la place pourvue d'un arc de triomphe m marbre rose^ et lo jet dV^au craché par un dauphin de bronze au centre de la vasque. Les gamins aux bas déroulés se tirèrent par les pans de leurs carmagnoles. :ViiQ de dépasser le postillon, plusieurs se précipitèrent entre les roues et les boutiques au risque de renverser iesiïanls de la porteuse d'eau. Les poules s enfuirL^t éperdues vers la cour de Tauberge où Tattelage pénétra. D'iux vieillards en tricornes et en manteaux attendaient avec une jeune fille capuchonnée dune douillette de soie puce, lis accueillirent le capitaine d'infanterie qui revenait aussi du Riiin. <( Salut, héros malheureux ! dirent-ils ; viens t'asseoir au foyer où siè^e toujours la vertu, m De la caisse jaune descendit encore une longue femme en rube grecque, dont les plis tombaient rai des vers leurs frange^^ de glands. Elle enfila ses mitaines jusque l'épaule, et s^emmaillotta le menton d'un boa de renard ; contre sa tête oscillait un

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chapeau de soie verte à galon doré. Héricouit eat envîe d'elle, qui, malheureusement, disparut à la suite d'une servante. L'adjudant obtint son portemanteau de cuir et suivit le palefrenier jusque la chambre dont il fît réduire à 2 livres 6 sous le loyer d'un jour. La glace du trumeau lui montra quelle poussière souillait son visage. Les chenets en fer représentaient les corbeilles de Pomone, et le dossier des chaises la lyre de Polymnie. Un parfum de thym fdtrait aux plis des larges rideaux jonquille enveloppant le lit. Vite déshabillé, Héricourt s'étendit ; et le foin craqUa dans la paillasse. Quelques minutes le voyageur compta machinalement les carreaux rouges du parquet. Il énuméra ses qualités. Il pallia ses défauts. Sa raison chassa des craintes, des doutes. Comme Augereau, comme Buonaparté, pourquoi n'aurait-il pas ses victoires, un jour? Il regretta qu'on n'eût point pensé à rétablir pour le général vainqueur le triomphe romain. 11 s'aperçut avec lelaurier autour des tempes, et le bâton d'imperator aux doigts, devant les aigles dressées des légionnaires... et puis ceux-ci se confondirent dans la foule qui s'obscurcit elle-même. Héricourt s'entendit ronfler.

... Plus tard, s'éveillant au joli soleil automnal de midi, il pensa tout de suite à la maison de sa famille, que, faute d'argent, il allait rejoindre. Son beau-frère, Praxi-Blassans, le féliciterait-il d'avoir si vite mérité les galons d'adjudant? Encore une fois, sa mémoire revécut la dure journée d'Allemagne où il avait acquis son grade. Comme, depuis la veille, il n'avait rien mangé, le goût sur de la faim alors endurée par les muqueuses de son palais racorni lui revint aux lèvres.

Il imagina l'odeur du pain mou fumant sous le couteau, et que feu sa mère, l'Autrichienne, partageait jadis entre les mendiants à la porte des Moulins-Héricourt. Maintenant Caroline, Faînée du second lit, cou-

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pait la part des pauvres, en robe de jaconas parée d'une écharpe orange, depuis que la grâce et la dot d'Aurélie, sa sœur cadette, contentaient un mari, M. de Praxi-BIassans. Ce diplomate de Tancien régime voulait, à l'exemple de M. de Talleyrand, servir le nouveau. Déjà son influence avait valu l'adjudication des farines militaires au père aveugle, pesant du matin au soir, par seule distraction, les centaines de pièces d'or sur le trébuchet.

Bernard aima leurs figures dans ses yeux clos, celles aussi de ses frères aînés les marins qui, las d'avoir conquis très loin les blés de prix moindres, agaçaient avec leurs gestes paresseux le perroquet des îles pour rire daps le salon lumineux au bord du verger. Entre les plates-bandes de choux et de capucines s'avança rimage de feu sa belle-mère. Constance Gresloup, comptant à travers ses besicles la ricliesse des pruniers, tandis qu'au fond d'une tonnelle le petit Augustin, engoncé dans sa collerette et les coutures de son habit vert, étudiait les manuels qui enseignent l'art de l'ingénieur. Tous ceux-là pensaient-ils que Bernard Héricourt, à plat ventre au milieu de la fenge, avait rongé du pain à la manière des bêtes, ce pain que la famille entière s'évertuait à produire sur la grasse terre de Flandre ?

Il se leva, dîna, sortit.

Sous les brandebourgs, et le sabre battant le pavé, Héricourt retrouvait, orgueilleux, l'admiration d'accortes blanchisseuses le long des boutiques. Au Café de la Comédie, dont l'enseigne d'or sur champ d'azur lui plut, il s'installa.

Grandies par leurs fourreaux de soie, les élégantes de la ville défilaient comme nues ; et ce fut un jeu charmant pour Tœil d'apercevoir, à travers les gazes, les pointes mauves, ou roses, ou brunes, des seins reposant

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sur la ceinture qui passait aux aisselles. Les bichons suivaient les traînes, en jappant.

Le jeune homme sourit de sa chasteté, rendue obligatoire, aux camps, par les fatigues harassantes de la campagne, l'économie de son pécule, le dégoût des maritornes en étal dans les voitures de louches cantines qui suivaient les brigades, au pas de haridelles écorchées.

La ce rose des sultanes », parfum de sa sœur Aurélie, lui flatta soudain les narines.' En même temps l'œillade fauve d'une femme caressa l'amour-propre du flâneur. Du sang lui assaillit le cœur; la délicieuse impatience du désir exaspéra ses nerfs. Ayant payé, il vida debout son verre d'eau-de-vie pour entreprendre l'obsession galante.

Aux plis droits de la robe couleur de noisette, la gaillarde se moulait, callipyge et dodue. Une amie l'accompagnait. Elles se rirent en tournant la tête vers le houzard. Les yeux de la brune parurent tels que des papillons battant de l'aile sous les frisures de cent boucles cerclées par les bandelettes amarante à la grecque. Le teint du btas était vif entre l'épaulette du corsage et la broderie du long gant.

Bernard fit sonner le sabre dans le ruisseau ; il le tenait à la main; il rythma les chocs, fier aussi de sa jambe cambrée jusque la botte basse, de son dos qu'il savait creux parmi les soutaches. Les cadenettes pendantes frôlaient ses joues.

Les femmes le menèrent à la promenade le long du canal. Il s'amusa des réticules en soie rose qu'elles tenaient au bout de rubans noirs, verts et jaunes.

A l'abri de tentes, de guinguettes, sous les arbres que le vent dépouilla, maint bourgeois en bas bleus achevait sa chope, la pipe au poing. Crieurs de coco et marchands de gaufres appelaient la clientèle. Pour

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s'asseoir, les femmes choisirent des chaises de paille dans une allée où les ormes réunissaient leurs branches en manière de dôme. Hérîcourt prit place non loin d'elles. Seulement alors il considéra la toilette noire de la seconde, ses seins lourds qui pesaient dans les côtes du satin sur lèi cordelière d'or ; il la préféra.

Vraiment il s'estimait heureux. Le boute-selle ne sonnerait point. Les vieux houzards n'étaient pas occupés a quelque sottise dont il pâtirait devant ses supérieurs. Un soleil languide tiédit les membres dans le parc riche de ses rousseurs brûlées. L'effluve des feuilles mortes assainissait l'air, et les deux courtisanes lorgnèrent, mimèrent la joie avec leurs lèvres peintes.

— Le soleil, leur dit-il en saluant, repose des fatigues que Bellone nous impose. Mesdames.,., et je demande la liberté de m'excuser auprès de vous si je m'étire de façon incongrue..., mais je sors à peine des boues d'Allemagne.

Elles se regardèrent en liesse. * . — Vous fûtes à la guerre cueillir des lauriers, sans doute ?

— Non point les lauriers de la victoire..., en tous cas. Nos armées se replient en-deçà du Rhin...

— Honneur au courage malheureux, ricana la dame à la robe de satin noir, qui caressait ses seins considérables avec une complaisance indéfinie.

— Je rentre en Artois dans ma famille ; de longues journées de route me restent à faire, et j'ai moins de courage pour me remettre en chemin depuis que vos yeux, beautés, lancèrent adroitement leurs dards de feu jusque mon cœur...

— Vous brûlez pour nous ?...

— La passion me dévore, belles 1

— Cœur bouillant !

— Amour botté!

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Elles se ronversèrent au dossier des chaises. Les yuux battirent en ailes de papillon ; les bouclettes dansèrent; les seins tressautaient avec des pointes mauves, avec des pointes brunes... Les réticules posaient à terre au bout des bras sans force.

-^ Laquelle de nous?

— L*une et i autre.

— Fi, Tin soient!

^- 11 se vante, Adélaïde.

— Si nous le prenions au mot...

— Combien de fois jouez-vous du fifre, donc?

— Quatre fois l'heure!

— Peste, Margot !...

— Mais oui, belles, à la houzarde ; vous savez !...

Il dégaina son sabre à demi et le renvoya rudement au bout du fourreau.

— Je suis morte ! Ciel !...

— Il me transperce...

Bernard se leva, exécuta le demi-tour.

— Il a ce qu'il faut...

— Par ici, et parla...

— Mon bras ?,.,

— Si fait...

— Où nous conduit-il, le brigajid ?

■ — Chez vous.,,

— Le fat !

— Polisson... Je vous pince! ! ! J'ai soif...

— ' Des rafraîchissements?... Un doigt de maras- <[uiTi? Une larme de vespétro...

— Cydalise vend des tartes à l'angélique, et chez elle on a la paix.

— Qui donc, Cydalise ?

— Ma tante...

— Ma grand' mère...

— Ma marraine.

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LA FORCE âf?

— Le sofa y est- il moelleux?

— Tl s'y croit déjà,»,

— Par ici ?

— A main gauche..,, la deuxième nielle, où eulrela citadine.

Une femme du peuple en ba volet cracha contre terre p a r i n d i gn Q ti on de ve r tu , et elle e nt f a î n a so n pe t i t ^^a rç on ejicore coiffé du bonnet phrygien. A travers le carrt^ du monocle, les muscadins les contemplèrent de leurs chaises, sans retirer la main gauche du pont de leurs culottes serrées à la cheville.

Les joues chaudes, Héricourt se croyait gris; les compagnes se parlaient bas^ ricaneuses; et Todeur de leurs gorges nues parfuma Tair, Bernard montra des louis afin de les prémunir contre toute appréhension.

Us abordèrent une place minuscule, lougée d'iiotds. Les fenêtres garnies de fer flanquaient des porches surmontés d'écussons aux armoiries dé truites. L'enfant de bronze étreignait un poisson qui crachait leau retombant jusque la vasque, au centre de la cliarmille carrée. Ensuite ce fut une étroite ruelle dont le ruisseau médian occupait presque toute la largeur ; les murs de parcs la bornaient à droite ût à gauche. Contre une porte basse, Adélaïde et Margot s'arn^tërcnt, A tour de rôle elles cognèrent le heurtoir.

Derrièrela fillette qui vint ouvrir,ils parcoururent un jardin humide ; et les feuilles mortes craquèrent sous leurs pas jusqu'à ce qu*ils atteignissent les trois marches du perron où les reçut une de me replète en cotillons courts, phimaal un pigeon. Les plaques <îo fard ne ravivaient pas le teint mort de Cydalise, 1*1 le courut à r intérieur appeler sa servante.

Des amours se culbutaient aux ^^ravures suspendues contre les boiseries grises des mur ad Les*

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^ Monsieur, j'aurai l'honneur de vous voir à Paris, avant de rejoindre ?

— Monsieut' l'adjudant, ce sera bien du plaisir pour Caroline et pour moi. Je vous serais obligé défaire état de ma demeure.

Devant Tuttitude cérémonieuse gardée par Cavrois, mari de sa sœur Caroline depuis la messe du jour, Bernard restait sans verve. Malgré la culotte de satin, les bas blancs, les pétales d'oranger à la boutonnière de Thobit bleu, le beau-frère nouveau ne se départait point d'une réserve diplomatique qu'affectait beaucoup moins Praxi-Blassans, l'autre beau-frère, dont riiabil tabac tournoyait entre les épaules nues des femmes affables pour sa voix impérieuse et criarde. Parmi hs suavités odorantes des fleurs partout dressées en touffes de roses, en gerbes de lis, en bottes de marguerites, en corbeilles de renoncules et de violettes, la sage Caroline j pâlie par sa tunique de mariée, souriait les larmes aux cils, car les chevaux de la calèche piaffèrent au bas du perron.

Toute la terre, le ciel éclairci, la roue des Moulins- Héricourt que submergeait tumultueusement la chute

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d'eau, sollicitèrent la tristesse de Caroline, aUenlive à la suprême impression laissée en elle par le domaine occupant très loin^ dans les fenêtres ouvertes, la campagne de TArtoLs, oii il al luit enclore les prairies étendues à rombre des peupliers et des snules.

— Heureuse sœur, consola Bernard ; vous habiterez Paris. La voiture d'Aurélie vous mènera souvent au tbéâtre, , , n'est-ce pas ?

Le bruissement de soie et la voix d'Aurélie ne se distinguèrent point Tun de Tautre, Preste , le rire en arc, dans rovale étroit du visage, la jeune femme, que ses boucles caressaient aux joues, glisâa devant sa traîne jusque le houzard.

— Pa.^le d honncu. ; nous i.ons, ma belle, au théM.e et aux cou. s,., à condition que tu ne me pâAles pas latin,..

Elle affectait encore le langag"e des incroyables ; supprimait les R, appuyait sur les 0^ sur les A.

— Ihdcùsima linquimus at^a,,, dit Caroline pour taquiner sa sœur liostile aux citations romaines apprises des prêtres cachés qui avaient êlevc virilement leur adolescence, au temps de la Terreur.

— Messidor ne veut pas mourir, Messidor échauffe Vendémiaire, cette année, pour votre mariage, ma sœur... Voyeii comme les feuilles tardent â tomber-

— Lasâ.mante mélancolie de la natu.e convient à ton visage anzélique, Cè.oline.., Pa.ole d'honneu. panassée! Je se. ai fiè.e de te mont.er aux bals des victin:ies...

De ses bras gantés, elle entoura la taille de Caroline... puis, sans forfairc â cette mode du langage, elle l'accabla de tendres promesses.

Bernard respira le [inrfiinj des roses à la sultane, qu'il avait, sur d'autres épauJej^, savouré.

— Aurélie, Auréliej appelait le pcrc Héricourt, doTit

la stature apparut entro les fausses colonnes doriques encadrant la porte blonche.

Aveugle, il niarcha comme indemne d'une semblable infirmité. Les mains ramèrent à peine devant la veste de damas, pour écarter la troupe des jeunes filles aux tuniques légères, vite rangées contre les lis et les roses,

— La harpe, Aurëlic, la harj^... Tu m'as promis... Yite la jeune femmo sauta sur l'instrument ; elle

s'assit sur un X, ne déganta que ses mains et frôla les cordes hautes, tandis que son escarpin faisait fléchir la pédalo.

— Chut, cliut, Aurélie va chanter, se murmurèrent les demoiselles.

Il pleut, il pleut, bergère.., Serre tes blancs moutons!

commença la musicienne.

Telle une soie eftleurée par des ailes d'oiselles, la voix se développait, aérienne et désincarnée. L'aveugle debout écouta, les mains enfouies aux poches de son habit en velours noir (|ue blanchissait la poudre de la perruque chargeant la couperose violacée du visage. Le respect silencieux des gens se fit comme près d'un souverain. On n'osa point le regarder, encore qu'il ne pût voir si des yeux hardis examinaient ses rides et le dédain de su grosse lèvre. Bernard, en grande tenue, maintenait son sabre de peur d'un cliquetis, et il admirait sa sœur avec un désir de chair.

Il aima la souplesse de la gorge divisée dans la mousseline diaphane.

H la pensa dans les mains conjugales de Praxi- Blassans, qui continuait, par le jardin, à discourir sur

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les manigances de TalUeni parti en Egypte à la suite de ce Buonaparte, sîcairo de I^arras^ que Talleyrand lui imposait <lc soutcniL% u lui, Praxi-Blassans. Ille faisait à contre-cœur, pour ne pas trahir la politique du ce r cle c on s ti tuti ou u el . , .

— Mais, Monsieur, M™^ la bar(inne de Staël f)arlage mon sentiment. Elle s'y donnerait toute, Monsieur ^ si je ne sais quel fanfaron suisse, un Constant de Rebecque, ne la détournait du bien, en faveur de' ce petit scélérat corser. . Ils verront, ils verront tous, Monsieur, où les mènera ce coureur de maquis./. Voilà son frère Lucien aux Ciîiq-Cents. Il case de la famille. Ça lui rapporte d'avoir épousé la Beauharnais, qui avait servi de joie aux Barras, auxTaiUen et à leur séquelle. Ail! Monsieur, en quel temps vivons-nous !... Prenez de ceci. 11 est d'Espagne, et on le râpe spécialement pour moi, chez Zermiiie, au Palais- Royal, à l'enseigne des Fils de Brutus.

La tabatière de vermeil fut offerte au beau-frère aiûé, le marin Joseph, prudent sous son habit carré, neuf, dans ses culoltes, dans ses bottes à revers, Les grosses mains noircies par le hâle jouaient avec les breloques énormes Buspendues au ruban "3e montre. Bernard tiroideraent les rejoignit ; le diplomate parlait toujours.

— Voua qui voyagez, Monsieur, fûtes-vous en Angleterre ?J*en arrive, moi, Monsieur; si vous saviez comme Ton nous y juge... On arme de toutes parts. Nous sommes refoulés sur le Rhin, défaits en Italie... Votre général Masséna vient de vaincro à Zurich; mais il faut qu*il se replie sur Gênes, s'il veut retarder la marche de Mêlas. Le tiers consolidé ruine notre crédit, Monsieur, vous pouvez m'en croire. La France n'aura la paix que le jour où M. le comLe de Lille se débottera dans une cluiinliro des Tuileries. Et il y reviendra, Monsieur !

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savez-vous comment ?... Ramené par l'Etranger, oui, Monsieur. Toutes les couronnes se sont engagées à cela ; et, dût-elle y mettre dix ans, quinze ans, vingt ^s, l'Europe royale vaincra le Jacobinisme... Voilà où nous en sommes. Monsieur. M. de Talleyrand m'a rappelé. M"* la baronne de Staël m'a conseillé de revenir. On assure qu'on n'inquiétera point les émigrés qui rentrent ; et l'on ne m'inquiète pas, en effet, depuis les deux ans que je vais et que je viens en France, encore que j'aie servi dans les régiments de M. de Condé. Ma chaise circule d'auberge en auberge sans attirer le gendarme. L'on sent peu à peu sa tête se recoller sur les épaules, soit..., je veux bien. Le Jacobinisme désarme. Soyez sûr que les couronnes ne désarment pas... En voulezvous ? Il est d'Espagne... Et ce houzard fera encore la guerre, je vous en donne ma parole... Eh bien ! Monsieur le soldat, quand vous mariez-vous, à votre tour ? On m'écrit à votre propos, on m'envoie vos notes. Vous manquez d'énergie auprès de vos hommes... C'est d'un blanc-bec cela, Monsieur ! N'avez-vous pas le sentiment de votre valeur. J'entends que vous receviez votre nomination d'officier au début de la campagne prochaine, qu'est-ce que cela donc... hein?

Pirouettant à la vieille mode sur les talons, et se frottant les joues contre le haut col de son habit tabac, Praxi-Blassans intimidait par la certitude de ses affirmations, a Pourquoi Aurélia l'aime-t-elle, «pensait Bernard, qui examina l'homme un peu gros, flétri de visage, dont les narines reniflaient l'air, sans bruit...

« Elle est trop ambitieuse... Cet homme aigri, autoritaire, à trente ans, ne pouvait plus aimer. Il tient à notre argent et l'a prise par surcroît afin de diriger les finances de la famille selon ses besoins. Cependant il semble tout savoir, et juger clair. Sans doute, cela séduit ma sœur. Mon père aussi l'écoute. Voici que

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LA FOKCE S3

partout, dans le domaine, s'élèvent les tnits ron^'es des nouvelles tanneries, qui fourniront aux armées les cuirs d'équipement, F.t, si ]a guerre ne dure pas^ que fcrûns-nous de cettç masse de peaux, amenées par les charrois du nord, par eenx du sud et de Test!.., de ces blésetde ces farines empilés dans toutes les granges. *

Praxi-Blassans Tentraînait par les clos. Sur maintes portes du village, un H peint au goudron indiquait les magasins choisis en location temporaire et que corabl aient d'actifs débardeurs courant depuis les bateaux arrêtés au long de la Scarpe dans les roseaux jaunis.

Les paysans admiraient cette richesse dont crèveraient bienli^t les murs. Graves, ils se regardaient entre eux, crachaient le jus de leurs pipes; puis se remettaient au spectacle^ les bras croisés sur leurs vestes, et comptaient mentalement les sacs. Bernard crut lire sur leurs figures rasces la désapprobation, 11 le dit à son beau -frère, qui laissa fuir de ses dents un rire grêle et criard.

— Croyez-moi, Monsieur T adjudant, commandez vos houzards, troussez-moi les iilles et ne vous muiez point du reste. J'emprisonne Cérès dans nos greniers, parce que j'entends les cris de Bellone ! Oh! j'ai Vouïe fine, Monsieur ! Ma parole !.., Voici quatre ans que je cours la poste sur les routes de T Europe, ce ne fut point une promenade vaine- Mes oreilles entendent et mes yeux voient, Monsieur.,,, du moins, je Tespère,

Praxi-Blassans retira son chapeau, qu'iî prit par les deux cornes pour s'éventer, comme si Témotion d'ctro méconnu lui donnait chaud, Bernard Héricourt releva rimpcrtinence.

Un souftle passa dans sa bouche tremblante, instinctivement son cou tendit sa tête irritée vers le noble qui envisageait le ciel avec ironie,

— Monsieur 1

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— Monsieur. . . Vous êtes un brave jeune homme que je veux renseigner sur les choses du monde ; vous n'imaginez point comme un propos sage émis devant les chefs favorisera votre avenir, plus que ces exploits de guerre dont le dernier goujat pris par la réquisition saura se faire louer justement. Croyez-vous que Buonaparté a placé son frère aux Cinq-Cents parce qu'il pointa convenablement son artillerie contre Toulon ? Non pas, mais il sut montrer à Barras certaine intelligence des choses, faire pressentir l'aide qu'il donnerait en Vendémiaire sur les marches de Saint-Roch, et comment il débarrasserait le citoyen Directeur d'une maîtresse aussi gênante que la Beauharnais, en l'épousant, sur la promesse de commander en chef l'armée d'Italie... Voilà ce qui servit sa fortune plus que Toulon et Arcole. Pensez à être utile avant que de prétendre à être glorieux !

— Souffrez que je vous le dise, Monsieur, voilà de singuliers avis.

— Je ne vous conseille pas les méfaits du petit Corse, mais de suivre cet exemple, en appliquant à des desseins honnêtes sa méthode.

Ils revinrent le long des haies, près la roue du moulin inondée par les eaux bruyantes du petit affluent.

Praxi-Blassans se fit plus amical. Il exposa des espoirs. Bientôt ils s'installeraient à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, qu'une offre raisonnable allait reprendre à l'acquéreur de biens nationaux. Il rouvrirait la maison. Aurélie, qu'il vanta sincèrement, serait exquise parmi une cour d'amis.

Il ne doutait pas d'un retour de l'opinion. En supposant que Barras, Sieyès, ou leur condottiere, prissent le pouvoir momentanément, leur seule politique viserait à rétablir le monarque légitime quelque jour ; sinon ils auraient bientôt contré eux le peuple des province»,

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LA FOECE 35

respectueux de la seule autorité élablie par lé temps, la coutume, les traditions légilimesT par TEglise qui promet ses peines élernelles aax insoumis et ses béatitudes aux dociles. Quel gouvernement possible sans le respect ni la foi ? î^a masse demeure trop sotte pour discerner le juste et l'injuste, par elle-mcme. Avant peu les Jacobins le reconnaîtraient comme ils Tenaient de reconnaître, en Thermidor, Ttm puissance de la guillotine à niveler les ambitions des partis et à équilibrer les théories de la vertu-

P r o gnathe et 1 e ne z fi u , P r a x i - B 1 a s san s ri can a ve r s les saules des prairies. Les dentelles des manchettes cachaient rénervement de ses doigts légers. Les narines pïates reniflaient, non sans un faible bruit, Todeur des feuilles T des gommes.

— Qu'est-ce ?

Une explosion ébranla les échos du village ; dos rumeurs montèrent jusqu'aux cimes des arîircs. Ils coururent à la maison, Aurélîe feignait de s'évanouir en soupirant : « Ciel ! Ciel ! ^ Les nymphes aux tuniques nouées sous les seins retinrent la harpe qui chancelait. Avec un instinct timid^j, Caroline s'appuya contre riiabit bleu de Cavrois ; il fronçait les sourcils^ indigné qu'en sa présence officielle, une incartade pût advenir :

— Quelque imprudence ?

— Augustin 1 demanda Tancêtre.

— Augustin!... Augustin!...

Les nymphes se répandirent par le verger, et leurs robes frissonnèrent entre les arbustes chargés de pommes jaunes. Elles appelèrent aussi^ vers la rumeur du village. L'aveugle cria :

— Augustin aura joué avec la poudre ! Je Ini casserai lea reins»

Terrible, les paupières rouges^ il sortit du t'alon^

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vocifépa; et la couperose de son visage suait. La grande voix tremblante insultait Augustin, attestait sa paresse, ses vices. Le père effrayait, lors de ces fureurs. Il avait jadis, disait-on, tué à coups de pierres un contremaître insolent. Praxi-Blassans rassurait Aurélie. A leur prière, Bernard suivit de loin l'ancêtre, dont les vastes enjambées dépassèrent vite les pelouses et les charmilles, comme si la colère lui restituait la vue pour se conduire jusque le lieu de sa justice.

— Mon père, écoutez ! implora Bernard.

— Laisse-moi, toi, laisse-moi ! ... Je ne veux pas qu'un enfant me désobéisse ! Le jour du mariage de sa sœur! Le jour du mariage! je l'assommerai... Je lui avais défendu de voler de la poudre î C'est un voleur ! Je ne veux pas de voleurs dans ma maison !... Mon fils a volé, a volé. Il a volé la poudre dans le magasin. Mon fils est un voleur! Un Héricourt a volé!

Au bout du bras furieux, la lourde canne décapitait les arbustes, amputait les tiges, écorchait les troncs de pommiers, tandis que le colossal vieillard bondissait lourdement et que la terre humide rejaillissait à son pas.

Bernard l'avait toujours connu tel, violent, sanguin, maître par la crainte offerte à ses deux femmes, à ses quatre fils du premier lit, à ses deux filles du second lit, à leur petit frère Augustin, à cent ouvriers silencieux. Grâce à cette terreur, il avait, décuplant le patrimoine, exigé de chacun le plus de force, le plus de dévouement, le plus de servitude, le plus de production. Mortes à la tâche, les deux épouses reposaient sous les ifs du cimetière.

Ce fut rapidement, au souvenir du houzard, la tristesse de la seconde, Constance Gresloup, mère de Caroline,d'Aurélie,dujeuneAugustin,une blonde étique^ penchée sur son christ de cuivre, le matin et le soir,

pendant une heure de prières. La haine envers le mari avait auJîsi flétri^ ride, le visage de la première femme, Antoiiielto Dcsslin^, venue en France avec sa marraine, 1 ingère de Marie- Antoinette. Sept ans de ménage, lenfantement de quatre garçons, Tavait épuisée jusqu'à la mort entre les cierges, parmi les religieuses et les orphelines de confrérie à genoux qui chantèrent les psaumes dans sa chambre, durant quarante-huit heures d'agonie. Avec les marins, dont un, Emile, péri à la mer, Bernard en était le fils.

L'aveugle courait encore, maudissait. Les demoiselles fuyaient aux sentes latérales, derrière les buissons fleuris de baies blanches. La rumeur du village s'apaisa..., et un ouvrier accosta le père.

— Oui, notre maître. Il a brûlé de la poudre dans le bénitier de Téglise-..

— Amène-le.

— Ah bien, il court.,. Le bénitier tombe en pièces, et la colonne de Téglise est fendue.

— Amùne-le... ou je t'assomme.

— Bon, bcin !... Ça vous coûtera cinq cents livres, notre maître, ce jeu-là.

— Amène-le, je te dis. Cinq cents livres!

— Je vais le quérir. St je le trouve...

— Si tu ne le trouves pas, je te jette dehors, tu entends, je n'y vois plus, mais je sais encore me servir d'un bâton...

La rage du vieillard lui fit heurter à toutes forces un arbre, et Thomme s en Tu il, la veste à la main, en protostiintde son zèle.

Au bout dn verger, le frénétique s'arrêta.

— Cinq cents livres, il a démoli l'église, le bandit! Cinq cents livres! Je ne suis plus le maître donc! Je UL* suis plus rien..., moi..., moi..., moi, moi!

A chaque « moi ?>, la canne défonçait le so., la bave

moussait sur les lèvres. Il déboutonna d'un seul coup tous les boutons de sa veste, déchira le Jabot, et mit à nu les fanons rouges du cou.

— Cinq cents livres !... Il les paiera, ou je Tassommerai ton frère, tu entends, Bernard. Il les paiera.

— Avec quoi ?

— Avec sa peau ! sa peau ! Ah ! Monsieur voulait apprendre le métier d'ingénieur !... pour se faire nourrir ici... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, Bernard, tu ne sais pas tout. Il yole de Targent à Caroline, oui, dans sa bourse... C'est un bandit... Il a engrossé Gotte, la petite Gotte, qui vend des oublies à la foire... On Ta mise aux Repenties ; elle a tout avoué..., j'ai donné cent écus...

— Vous êtes assez riche, père !...

— Assez riche! Peut-être ; mais j'entends qu'on obéisse ; tu sais !

— Peuh ! Des bagatelles de freluquet ! *

— Non, il ne respecte pas son père... Il ne me respecte pas; moi ! moi ! moi ! Je le sais bien, je vieillis, je n'y vois plus. Tout le monde me manque, me crache au visage .. Toi, tu me cracherais au visage..., si tu osais. Caroline aussi me crache au visage, et Aurélie et tous, tous ; je vous ai fabriqué des rentes ; sans moi vous n'auriez ni sou ni maille, gredins que vous êtes! Et vous ne respectez pas votre père. Vous insultez votre père ! Vous m'insultez, moi, moi !

Cela lui semblait sacrilège. Il haussait contre le vent sa forte tête rouge, aux yeux couverts de taies blanchâtres. Son bras ne cessait point de ravager avec la canne un buisson d'épines, ni son pied de talonner la terre. 11 injuriait les noms de ses enfants.

— Aurélie se fait servira table avant moi... Pendant le dîner, tout à l'heure, je n'ai pas obtenu une goutte d'eau fraîche pour boire. Les feux de la cuisine

avaient chauffé les carafes*.. Tii entends : pas une goutte deau ! pasuoegoullctrÊau !... pour Ion père !,,. Sîimedi, ce Cavrois, parce que je sommeiîJais dans la bergère, m*a conseillé une promenade !...

— Eh bien?

— Il ne faut pas me prendre pour un innocent, cor- Lieu ! Je sais ce que parlur veut dire, hein ?*.. Ou se dég-oûte du vieil aveugle de père^ on voudrait le voir sortir pour la pronicnaLk% et si ça pou%^ait être la dernière de promenade, celle dans le corbillard, voua danseriez une ronde de joie, tous, tous, tous et toi !,..

— Je vous jure que vous vous méprenez entièrement,

Bernard sentit reau des larmes à ses yeux. îl voyait souffrir la démence du vieillard, dont les boutons de couperose se violacèrent. Mais les paroles d'apaisement restèrent inefficaces. L'ancÉtre respirait fort pour crier mieux,

^Misérables... misérables,.. Oh! la terrible vieillesse que vous mu faites !... Je partirai, je m'en irai le long des routes, en tendant mon chapeau.,. Je préfera cela. Je ni 'en it^ai. Vous tous excitez contre moi cet Augustin., . Vous aveï gâté sa nature pour qu'il m'in* ËuUât, moi, moi, moi !

L'ancêtre trépignait- Il ne laissa pas interrompre sa colère. Soixante ans il avait réuni cette fortune, dont eux allaient jouir, privant ses beures de toutes joies. Il voulait {|uc sa race dominât sur le pays : « J'ai acheté pour Aurélîe la situation de Praxi-Blassans, et pour Caroline celle de Cavrois, Vous voilà sou tenus par Talleyraud, par les per.'=îoanagef^ des Helatiuns Exféi'teures. Avant six mois, dans ces greniers, ces tanneries, on livrera par ebarioti^ leurs cuirs et leurs grains aux fournisseurs des armées. Alors Targii^nt crèvera les

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sacs. Tes frères repartent en mer, dans deux décades, pour recevoir sur nos bricks les récoltes de l'étranger... ici j'ai créé un cœur qui pousse le sang de la race au levafnt, au couchant, au septentrion, au midi... Et moi ? Je n'ai joui de rien, que de voir cela se créer ; et vous ? Vous jouirez de tout ; et moi je vais mourir... et je ne veux que mourir, mais mourir en paix, tu entends!... On laisse mourir un vieux chien en paix, dans la niche. . . Je ne pense plus qu'à la mort, je ne veux plus que la mort en paix, en paix ! »

Il jeta son chapeau et le défonça par coups de talons.

— Mais que vous fait-on, père ?

— Ce qu'on me fait! Tu oses me demander ce qu'on me fait!... 0 Dieu!... Mais hier encore ! Le Représentant vient me voir, c'est Praxi-Blassans qui se lève, qui tend la main au seuil... Moi, je ne suis plus chez moi. Je suis, paraît-il, chez Monsieur de Praxi-Blassans. C'est lui qui reçoit à ma place... Voilà ce qu'on me fait.

— Mais ils se connaissent,

— Qu'importe, Monsieur? On ne se permet pas de recevoir chez les autres. Cela est d'une insolence sans nom ! Une injure impardonnable. Et je ne pardonnerai pas. Je m'en irai. Je mendierai sur les routes jusqu'à ce que je meure dans le fossé..., puisque je ne suis plus bon qu'à cela.

— Mais je vous assure que Praxi-Blassans...

— Suffit! Taisez-vous lorsque je parle!... Qui a donné de la poudre à Augustin ?

— Je ne sais.

— Vous ne savez! Vous soutenez le jean-f..., par esprit de contradiction, pour me désobéir et menuire!... Oh ! vous irez jusqu'au bout du crime ; ... je suis faible maintenant. Je souffre comme un enragé. Les intestins me sortent du fondement !... Je pisse le sang et je ne vois plus clair!... Je n'ose plus manger sans que

j'aie entend îi l'un de vous manger du plat qu^on îipporte,.. Jg sais que des pas me suivent le soîrp.. On vi'ut en iinir! El pcut-Ctre t'a-t-on fait revenir à des^ sein, tûi, le soldat^ qui as riiabitude de ces besognes !>,. Ah! laisse-moi 1 je sais ce que je dis.

— Mon Dieu! sanglotait une voix frêle,..

Bernard se retourna* Les sœurs pleuraient là, Caroline dans ses blancheurs de mariée, Aurelie frissanriant à travers réchappe. Les deux beaux-frères ii^'estirnlaient àFonibre delà charmille, et les groupes de nynqdies timides s'effaçaient au fond du jardin entre les habits bleus, les liabils verts, les habtts puce et les profila à oreilles de chien blondes ou brunes.

— Père, voulez-vous rentrer ? dit Bernard.

Une angoisse infinie gonflait sa gorge, noyait ses jeux, l/ancétro évidemment croyait à ses craintes, imaginant le complot de la famille pour se débarrasser dune vieillesse infirme et encombrante...

— Ah ! le calvaire, gcinit-il.

Cependant il s'apaisa; comme si la voix de Bernard et les pleurs de ses lilles le pouvaient convaincre. Joseph le marin, avec ses oreilles percées pour de légers anneaux d'or, le prit on bras,

— Allons, le père.,., vous n*y penseif point... Venez dire adieu à Caroline. Quoi, nous vous aimons tous. C'est bien à cause de vous que le frère et moi nous c.?5uyons les grains et que radjudant fait campagne. Kst-ce que Caroline ne tenoit pas votre maison comme il faut, est-ce que le beati-frére Praxi ne vous a pas, giigné les fournitures militaires^ est-ce qu'Auréhe ne joue pas de la harpe à ravir, dans Tcspoir devons contenter, et moijéduque des peJ^roquets qui vous amusent.

n reformait le tricorne du vieux avec sa grosse main, flontlc goudron avait noirci les rides...

— Vous^ avez voulu qu'il y eiU un soldat dans la

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famille ? Rh bien ! me voici soldat, dit Bernard. Un diplomate ? Aurélie a épousé un diplomate. Un fonc-' tionnaire ? Caroline épouse un fonctionnaire.

— Des marins? Nous parons à virer, le frère et moi, reprit Joseph. Nous avons laissé notre Emile dans le golfe de Biscaye... Vous comprenez bien que c'est des imaginations, tout cela..., et des songeries pas bonnes... Rentrez...

Le vieil Héricourt radota. . . Ses rides et sa couperose pâlissaient. Ils lelaissèrentaller seul par le jardin jusque la maison. Planté de travers, troué, le tricorne tenait mal sur la tête branlante, qui s'inclina vers le sol. Les hautes épaules remontèrent, et le vieillard marchait pensif, en tâtonnant du bout de la canne. Il discourut. Son bras menaçait. Son geste parfois renonçait. Le chef branlant affirmait et niait tour à tour.

— Malheu.eux vieillâ, zézayait Aurélie..., déjà tu touches au tombeau, et tu ignô.es les douceu.s d'une tend.e confiance... Pou. tant le labou.eu. ve.tueux, à la fin du jou., s'assied devant sa chaumiè.e, l'âme apaisée ; ses enfants Tentou.ent, il leu. sou.it. Tu ne connais point, pè.e info.tuné cette cha. mante émotion... Au sein de la .ichesse... un hcible soupzon empoizonne ton cœu... Qui ne se.ait zenzible à tant d'ala.mes... ma sœu... 0 chè. époux, aidez-moâ à rend.e à mon Pè.e la paix du cœu...

Délicieuse, elle fléchit sa taille sur le bras amoureux du diplomate, et pleura contre l'épaule virile parmi ses boucles. Le frère détourna les yeux, car il la désirait encore, et les feuilles roussies par l'automne, en tombant, l'attristèrent de leur mort.

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