‹ La forceChapitre 2 sur 7 · IV · texte numérisé non relu

IV

Une élégance meiHfiire perfectionnait encore les gestes et les attitudes d'Aurélie dans l'hôtel parisien du faubourg Saint- Honoré. Pressant un limon audessus de la timbale elle arrondissait les bras, elle relevait les doitrts auriculaires tout arqués. Sur la cKaîse romaine Idnnche, elle s'accoudait de trois quarts, la joue soutenue par les ongulés de l'index, du médius. Aux rueubles, le yeîours janno illuminait le salon et ses boiseries grises. Un fût do marbre y dressait le buste de la muse Euterpe.

Lkj Bernard s'immobilisait des heures, inconsciemment heureux des plis antupies descendus le long de la robe unie, jusque l'escarpin. Les jeux d'enfance avaient révélé le corps. Qu'étaient devenues les petites jambes potelées ? Avaient-elles pris le * galbe long et plein des bras nus cer<:lés maintenant aux poignets et à répaule par des vipères d'agate ?

La voix de la jeune femme blâmait le peu de noblesse de romans. Elle était grande lectrice. Son libraire, Barba, venait de lui oiïvir les Barons de Falsheim, dus à 1 imagination d'un noiîvel auteur, Pigault. Mais elle jugea cet ouvrage dépourvu des sentiments sublimes

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ii LA FORCE

qu'elle aimatt, D'Anne RadclifTa, elle admirait V Italien Eîi une seule année de mariagr:!, elle avait plusieurs fois relu les volumes de !a Imduclion.

— ^ Toujou,s, je me ret^ace la scène où le moine levant zon poignâ., pou. Lapper za victime endo. mie, .econnatt za fille dans rinfo.tunee. 0 que voilà du sublime.,. J'ai ve.sé de douces la.mes... Gaétan lit Restif, mais il ne veut pas que je l'imite. J'en aï si g.ande envie, nioA,,. Tu lis Restit\ toâ?

Elle rougit. Comme k modo tondait à disparaître, elle zézeyait moins, replaçait aussi les R dans les mots...

— Votre mari est sévère V

— Mon cœu. L.. il est inc.oyable. Talleyrand . le déteste, et le suppo.te. Gaétan a de hauts desseins zur la Nation! Talieiitenance, il va Tobteni... Va jusque le Luxembourg^ cet après-midi^ tu le verras. On dit que Buonaparté a ramené d'Egypte un Mameluk.

Bernard rappela comment le peuple venait, à Lyon, d'acclamer le vainqueur des Pyramides. Il tenta de maintenir son langage à distance égale de Fadmiration que partageaient beaucoup de militaires, et de Tenvie que lui inspiraient ses jalousies ami >i lieuses. Buonaparté prenait sa place.

11 lui sembla qu'il se devait à lui-même de vanter le triomphateur. Durant son discours, il se loua de taire les insinuations fâcheuses de Praxi-Blassans sur les relations entre le général et Barras. Aurélie Testimerait sans doute de ne pas faire de concessions à des intérêts personnels ni aux idées du mari qui l'héborgeait.

Mesurant les incidentes, il guettait au visage de sa smur le progrès attendu de la sympathie. Il pensa : t« Je ne vais pas dire que la chance sert le destin du RivaL Au contraire. Parce qu'il est noble de garder de

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Ja défiance envers les sentiments propices à notre forlune. Je ne vais pas approuver renthousiasme de Lyon. Car il convient de résister à Tinelination irréfiéchie du vulgaire et de se distinguer aînsL,, Il faut établir son caractère. »

Un caractère l Le mot se répétait à son esprit. Il avait contraint sa vie a no point agir sans conflullcr ce mot. Toute sa force nerveuse, musculaire même, il la contractait dans le but de ne rien vouloir qui ne format mieux ce caractère idéal, rigide envers soi, pareil à ceux de Cineinnatus et de Scipion.

— Moâ, je n'aime pas ce B non aparté, dit Aurélie. jjme Xailicn soutient que z'est un pelît iuti^^ant mal fagoté... et qui se pousse par tous les moyens. Pa.ole, cependant, s'il remet les choses en place ^ et nous déliv.e des Jacobins,..

Une moue de la bouelie en cerise acbeva son vœu. Bernard rit pour dcL'larer :

— Aurélie, vous me découvrirez une femme comme vous.

— Lorsque ta se. as g, and. w

— PlaîtMl ?

— Comme Buonaparté !

A son tour, Tadjudant rougît fort* La futce dénichait ramhition secrète. H hésita. Le croyait- elle apte à parvenir aussi haut; ou bien joualt-ello de rironiï^?... Lentement il expliqua les causes de cette gloire nouvelle : Tentrain vers la mort d une multitude cliassce des villes par le chômage des métiers, excitée à la lutte par cinq ou six ans d'émeutes continuelles, énervée par la misère des camps provisoires et le manque de tout, déliée de ]a famille par les secousses révolutionnaires, les dissentiments politiques T et à qui rien ne restait que la colère, la haine, Tenvie, Tespoir obscur de cataslrophcs seules capables de finir cette détresse. Lui-même avait

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VU cela dans Tarmée de Jourdan ; et il conta le pain dévoré sous les sabots de chevaux. Une semblable multitude, soûle de privations, de douleurs, puis jetée sur la riche Lombardie, tuait afin de ne pas mourir, afin de conquérir le pain, les sQuliers, les culottes, le bois du bivouac. Chaque soldat de l'armée d'Italie ne luttait pas pour la nation, mais pour sa faim, et Buonaporle avait profité de cette démence dés estomacs vides, des pieds saigneux, des membres froids, de cette misère ruée sur la richesse des villes heureuses. Quel autre retrouverait un semblable élan- militaire ? Aurélie, quand il releva les yeux, tâtait le ruban de sa chevelure. Elle n'écoutait plus. En même temps les plis de sa robe, au corsage, sollicitèrent l'œuvre des doigts. D'une petite lippe, à cause du menton collé contre la gorge, elle signifiait que sa sollicitude entière revenait à la toilette. Le frère se vexa. D'autre sorte elle restait attentive lorsque pérorait Praxi-Blassans.

— Très jolie la grecque du corsage ! jugea-t-il, pour dissimuler son dépit.

— Alors, vous aime.iez une femme comme votre sœu., Monsieu. ?

— Roses et lis ! Pervenches de vos yeux !

Certes il eût souhaité la pareille, et de soutenir de ses mains le double poids de la poitrine.

Elle jasa, coquette : ses lectures la raviss^ent. Avant le mariage, leur père n'avait point permis de romans ; et elle se livrait aux terreurs de la littérature anglaise fertile en fantômes^ aux sentimentalités de Rosa ou la Fille mendiante ornée de tous les talents et de toutes les vertus, toujours en péril de passion et ne succombant jamais ; sans que ces aventures exagérées l'empêchassent de s'attendrir aux finesses émotives de Sterne, à la mort du chien de Taveugle, à l'entrevue avec la fraîche soubrette en petit bonnet»

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en simple tablier! Et le fifre français, si franc, si jovial ! Et Marie, 1^ pauvre fille, qui gardait sa chèvre au bord de la route, et la ploiute du sansonnet réclamant la liberté de Tair ! Aurelic récitait de mémoire des paraf^raphes ; tandis que le frère, silencieux, méditait sur l'humiliation de ne rien paraître qu'un auditoire docile aux caprices de cette éloquence.

Par une rude éducation, le père Héricourt avait favorisé entre ses enfants peu de sympathie fraternelle. Elevés à part, les garçons et les filles ne se rencontraient qu'à la table de midi et au souper du couvre-feu. Jusqu'en 170:2 celles-ci avaient vécu dans un couvent de Bernardines. Elles étaient revenues munies d'habitudes, de défiances, de terreurs. Des quatre fils du premier lit, trois, vers Tadolescence, avaient passé les murs des Jésuites, pour prendre du service à bord des bricks marchands. Instruit par un ancien colonel de cavalerie, M, de Monchy, qui^ avec nn bénédictin, administrait, dans Péronne, une sorte de pensionnat militaire, où il enseignait réquitation, la fortification, le latin et quelques mathématiques aux cadets nobles comme aux fils de familles riches, Bernard Héricourt n'avait vu ses sceurs que peu, durant les vacances estivales. Enrôlé simple houzard, dès la dix-huitième année, il avait couru les dépôts de remonte, servi comme fourrier le capitaine commis a Tachât des avoines, sans pouvoir, deux années durant, revenir en semestre. Tout à coup, il avait assisté au mariage de Praxi-Blassans et reconnu, après trois jours de poste, ses sœurs grandes filles, en robes à la grecque, les écharpes entourant des tuilies faites. Après la noce, il avait fallu rejoindre à franc étrier le corps de Jourdan, pour cette campagne de Souabe d'où il revenait vaincu, triste, grave, soubi^ux de se créer un caractère supérieur aux déboires et digne d'être loué par lui-même, admirateur docile

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des Romains. Qu'Aurélie ne soupçonnât point ces qualités de son frère, il en souffrait. Depuis six jours, il vivait dans Thôtel de Praxi-Blassans, enfermé par le temps fangeux de Brumaire, qui noircissait encore les hautes murailles des hôtels voisins, celles de la petite cour caillouteuse, vêtue de lierre, enfermant les laquais actifs à fourbir la berline verte.

— Je suis un étranger pour vous, ma sœur.

— C.ois-tu?... Non, mon c.er ! ,

Elle se défendit, puis s'excusa; découvrit on effet que, depuis son mariage, elle changeait d'âme. Tant de choses se bousculaient dans la vie : les personnages de romans, Tinstallation de Cavrois et de Caroline au Marais, les intrigues dont l'entretenait son mari anxieux de savoir s*il suivrait les lubies de M. de Talieyrand, la complaisance des Anciens pour Buonaparté et Moreau, ou s'il conserverait ses préférences à Jourdan, Barras, Gohier, aux Cinq-Cents et au généraldirecteur Moulins, qui parlait déjà de mettre en arrestation le « déserteur d'Egypte», et de le livrer aux fusils d'un piquet d'exécuteurs. Inquiète, elle s'appliquait à comprendre tout cela, et comment, de plus, lui siéraient, à la ville, une douillette anglaise de drap gris avec un chapeau polonais en velours garni de plumes d'autruche.

— Mon c.er, tu m'effrayes quelque peu. Un militaire, qui revient des camps !...

Elle examina la pointe de son escarpin jaune ; et ses petites dents mordirent la cerise de la lèvre inférieure...

— Oui, oui, tu me juges mal, tu n'es pas un homme sensible, toâ, tu penses que je lis de mauvais livres, et ton sou.i.e m'a donné de la peine, lorsque je t'ai parlé du sieur Restif.

— Ma sœur, vous vous méprenez...

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Gravement, Bernard se leva. Pensait-elle qu'il la désirait V

De la sueur vint à ses tempes. Il crut bon de marcher, en marquant les losanges du parquet à la cire qui mira ses boites et leurs glands d'or, ses jambes culottées d'amarante. Allait-elle le congédier? Le soin de contraindre son envie charnelle suffisait mal à en dissimuler Vémoi ! La honte le rendit furieux. Un caractère ! 11 ne pouvait seulement feindre la froideur qui cacherait labomination de sa curiosité secrète.

— Si je 1Î9, c'est que je ne veux point avoir Tair d'une petite sotte, chez M""^ de Staël, ou M'"^ Tallien, reprit' elle ; et vous devriez, mon frère, m'aider à paraître honnêtement partout, à la fin de servir vog 'intérêts, ceux du père, les urètres. Ainsi je dois rencontrer le général Moreau, quelque jour. Il pourrait vous agréer au nombre de ses aides de camp..., dès que vous aurez la licutenance. Conviendrait-il que la recommandation semblât d'une pécore de province?... Papa veut aussi fournir les rations et les cuirs de bride à l'armée qu'on rassemble sur le Rhin...

— Peste, ma sœur! ricana Bernard. Je n'imaginai point que ce fut là de vos affaires ; mais que votre mari...

— Gaétan vise plus haut. Il oublierait nos petits avantages. Au moins j'éperonne les bonnes volontés qu'il a mises en branle...

Le frère ne doutait point qu'elle détournât habilement la conversation^ après avoir recueilli l'effet du blâme allusoire. Il respira. Elle se contentait d'une semonce adroite. Un sourire la remercia, confus encore.

-^ Tu devrais rejoindre Gaétan au Luxembourg, conseilla-t-elle. Ils bavardent tous dans l'antichambre des Directeurs, aujourd'hui. On te présenterait au général Moreau ou à Buonaparté qui rôde là en redingote et prend chacun sous le bras pour lui expliquer son

mérite..., au lieu de rester ici comme un écolier qu'on tiout en pf*nitpnce. Tout à l'heure il faudra rejoindre tnn régiment, et ta n'auras rien obtenu. Va du moins au Pal ai s "Royal... Ça t'amusera. Veux-tu des louis, pour jouer?,,,

11 refusa ; il se dandinait, honteux. Elle le congédiait, lasse de cette présence. Désireuse qu'il l'oubliât en compagnio des filles, elle offrait même de l'argent.

— Je vous incommode, ma sœur ?

— Moi, non, reste, si tu veux...

Le sang colora les joues d'albâtre... « Elle pressent mon goût, et elle en a peur, jugea-t-il. Céderait-elle, au cas do ma brutalité?,.. Je ne puis me décider à sortir, bien que je sois résolu à vaincre le crime de mon inclination; mais si je me retire, j'aurai l'air d'avoir compris, d'avouer mon trouble d'âme et d'instinct. 11 faut que le t( caractère » triomphe de cela. Je demeurerai donc ; et Tailitude raisonnable de ma personne détournera le soupçon... !/i

— Voyez le temps, Aurélie. On n'est point sollicité de sortir.

— ^ Je pensais que les jeunes guerriers ne négligeaient pas ainsi les occasions de rencoritres galantes et qu'ils aimaient faire parade au dehors.

— Ce n'est point mon cas.

^ — Sans doute, les aventures du bivouac vous flattèrent a souhait, polisson!

— ^1a sœur !

Aurelie lui montra le doigt, et se fit soudain camarade. Elle lui récita les péripéties des romans, à profusion, et lui demanda si, dans sa vie guerrière, il en avait connu de pareilles.

Le « caractère ►> fut de nouveau en infériorité.

Brusquement la jeune femme changeait de sexe ; par la malice des sous-entendus, elle le gênait, plus experte

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que lui ù L'voqiier^ dans les môtaphor*^s, certaines^ gaillardises alors cnvûgue. Le caractère se scandalisa. Anréîii^ lut plaisait davantage sous 1 aîhiro précédente.

Ce jour-iàj ceux qui suivirent, ello ne cessa de le taquiner, cniiardic. Praxi-Bltissans Taidait. II introduisit Bernard chez des daines g^alantcs de la rue Grenetai certain soir, afin de parfaire une plaisauterie un peu lourde comme ncéo à table. L' orgueil de l'adjudant souffrit. Lointaine, étrangère, éclose par hasard an milieu de ses frères marins, près de la massive Caroline Cavrois, cette apparition d'Aurélie dont s'était rafraîchie sa peine^ aux heures pénibles des garnisons et des camps, se transformait en une petite personne railleuse^ grivoise, bavarde, utilitaire aussi, et qui se moquait*

Devant le soldat, les époux s'embrassaient à Taise,

— 0 povre toâ, mon c.er ! criait Aurélte, assise sur les genoux du diplomate, dont elle caressait la joue râpeuse.

Ce petit homme trapn, sa tabatière, le haut col rabattu de ses redingotes brunes, les revers aigus de ses gilets aurore, la toiture lisse des cheveux poudrés couvrant Fovale d'un \ùsage ricaneur et mobile, le parfum brutal du jaboÎT la faconde de la voix et Timp or tan ce du geste, tout entretenait T avers ion de Bernard. Il devait, à chatjue heure, pour ne pas lui nuire, se persuader de la science réelle acquise en chaque matièro par ce prodigieux travailleur, annotant^ dès Taube, les livres innombrables épar s sur les meubles de la bibliothèque qu*assombrissait entièrement le veau tanné des reliures.

Un incident faillil convertir en haine Tantipathie.

Bieri que le jeune homme eut remarqué des sourires entre les époux, s*ils surprenaient son regard vers la taille d'Aurélie^ il ne consentit pas à. croire que son amour latent fûtrobjot de conversations intimes et rail-

leuses entre eux. Or, un après-midi, à la fin du dîner, le maître d'hôtel ayant dit deux mots à l'oreille de jy[me Jq Praxi-Blassans, elle s'égaya : « Faites entrer cette fille!... Gaëtari ; c'est la chamb.ière nouvelle que j'ai choisie pour toâ, Be.nard!... » Praxi-Blassans parut aussi dans la joie...

— Pour moi ? dit Bernard étonné.

— Vous la trouverez bien, si M°^® de Plassans ne m'a point leurré, assura le mari.

Et la porte ouverte à nouveau, ce fut, dans le cadre d'une fanchon, le teint même d'Aurélie, ses yeux, sa moue de deux dents appliquées à la lèvre mordue, sa taille dans une simple robe de coton à rayures jaunes, ses bras menus enfoncés aux poches d'un tablier noir, ses épaules masquées par le croisement d'une écharpe verte. Timide, l'enfant restait immobile, les yeux au plancher, tandis que la jeune femme lui prescrivait de menues besognes, celle d'apporter le chocolat du frère, le matin. On fit sortir la grisette. Praxi-Blassans expliqua comment Aurélie l'avait découverte dans son magasin de modes, apprentie, et comment elle l'avait engagée par un surcroît de gages, pour s'occuper de traA^aux gracieux, à la maison.

— Qu'en dis-tu, mon frère?... Je suis sû.e qu'elle te plaît, pa.ôle d'honneur panassée !

— Parbleu! renchérit le diplomate qui boucha sa narine nerveuse d'une prise de tabac...

Et tous deux perpétuaient leur plaisanterie.

Le houzard, haussant les épaules, examina l'intérieur doré de S€i tasse. Il sentit la rougeur brûler ses joues.

— Elle ressemble à une vivandière allemande que nous avons prise, avant Stockach, avec un parti d'Impériaux.

En effet, son peloton avait enlevé, dans un viUage,

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quelques fantassins protégeant cette vivandière dont le cheval déferré ne traînait plus la charrette. Mais, en rappelant cela, Bernard ne dit point que la seule ressemblance était dans les f^i fichons et les écharpes.

Praxi-Blassans cligna de Tœil en homme qui ne veut pas prendre le change. A y relie riait plus fort.

— Quand pourrai-je quitter Paris? demanda Bernard.

— Oh ! oh ! fit le beau-frère. Vous ne vous accommoder donc point de notre compagnie..., Monsieur?... Cependant il convient que vous demeuriez. Je ne sais encore si jo dois obtenir pour votre avantage la faveur du général Moreau, ou s'il vaut mieux que vous continuiez auprès de Jourdan votre carrière. Au cas où le paltoquet corse et M, Sieyês remporteraient, ainsi que le prévoit M. de Talleyrand avec beaucoup de chaleur, riniérêt commun de la famille serait que vous serviez aux dragons de Moreau, lequel gagnera sans doute le commandement près Tarmée du Danube... Attendons k hn du jeu. Je ne saurais encore tenir la gageure pour Tune ou Fautre faction ; et toute démarche en ce moment nous compromettrait d'abord avec celui qui n aura point le snceès,.. Donc, courez, amusez-vous, faites le jeune homme... et ne vous occupez point. On veille pour vous.

— Tu sais ce que le père demande de fournitures... ]I faut qfuelqu'un des nôt.es... près du gêné. al commandant.*. Le père mourrait de courroux, si tu ne Taidais pas, Bernard!,.,

— Une larme de cette liqueur ! . ..

Le jeune homme exagéra sa réserve, dès lors. Aurélic ïe ridiculisait dans la chambre conjugale. Le caractère ! Son caractère prêtait donc à la moquerie.

ïl s'enferma dans son logis. Par-dessus la cour séparant rhûtel de la rue, il contemplait la peine des ])or-

tefaix chargés de cartons et de marchandises en balles ; les petits pas des élégantes passant la boue sur la planche du balayeur ; la fuite des cabriolets verts de caisse, jaunes de roues, où se raidissait tantôt un monsieur en carrik, tantôt un général qu'embarrassaient les deux cornes de son chapeau barré d'or. Des crieurs de gazettes bousculaient les militaires et les patriotes vêtus encore de la courte carmagnole bleue. Les boucles anglaises d'une coquette s'agitaient autour de son sourire cherchant quel homme en voiture sauverait de la crotte sa robe, mousseline cerise. Il y avait des mollets en bas blancs tirés, des visages roses dans des cornettes tuyautées, des tailles fines sous des écharpes à grands effilés de soie ; des jockeys en veste ronde conduisaient les couples de percherons attelés à de vastes berlines bleu de roi. De jolies boutîquières méditaient, le front derrière la vitre de la devanture, sous les façades jaunies que décoraient maintes enseignes : bottes et gants monstrueux, balais géants, touffes de simples chez l'herboriste, boule d'or du perruquier, portrait de la sage-femme saignant le bras d'une pâle dame en atours de nuit.

L'ardoise du ciel ne semblait pas moins sombre que les toitures; les lignes des perspectives étaient rompues par l'avancée des échoppes où se succédaient la ravaudeuse, l'écrivain public, la marchande d'abats, le raccommodeur de porcelaine et le vendeur de chansons patriotiques.

A ce spectacle mal égayé par les parapluies rouges et verts, soudain éclos partout, Bernard préférait Tespoir des grandes routes sonnant au pas du cheval. 11 se revoyait dans les bois de Souabe, quand le vent allaquait les manteaux et quand la pluie refroidissait les figures de ses hommes endormis en selle. Un Picard de l'escadron chantait une complainte à

la queue de la colonne. Les branches ployaient sous l'averse. Au loin, un lièvre traversait prudemment le cliomin. L'odeur humide de la forél enivrait l'espace, que ne troublait pas le roulement de la onnonnade peut-être reprise dans les nuages gris afin de satisfaire la gloire d'un peuple aérien, improbable. Et Tinquiétude de Tofficier accouru sur son cheval boueux, et les mains aux yeux des brigadiers, et le profil des soldats attentifs, et les voix basses ordonnant de plier les manteaux en bandoulière» de décrocher la carabine, et l'exquise palpitation de l'être curieux de la peur, avide de surprendre la faiblesse de l'ennemi au bivouac. Quel instant ! le cœur bat, la chair tremble, le souffle halète, les mains suent, les entrailles crient; cependant l'âme se dresse avec le courage dans la carcasse effrayée ; à deux, ils veulent la joie de se voir forts, plus forts que la peur de l'instinct, que la vigueur de l'adversaire. L'ennemi et la nature seront vaincu s , L' Amt^ s'accroît, s'excite. Les yeux sortent, le poing serre Ta rme prête ; les genoux étreignent les flancs de la monture,.. On entend râler les haleines ; l'ennemi paraît, les fusils tonnent, le sabre tournoie danslamain,le cheval bondtt avec votre désir de s'imposer maître surle fantassin ahuri derrière la lueur de sa baïonnette lancée vers les cris des hommes, les sauts des bétes, les jets de boue, le claquement des pistolets... La peur n'est plus. Une démence illumine l'être se jetant au galop, l'âme dehors, sur la proie fugitive que culbute un coup asséné...

Le soldat évoquait l'orgueil de ce moment. Y penser le débarrassa de tout le malheur valu par la moquerie du ménage. Comme il aimait la gloire ! Son âme sV^vasait pour ainsi dire. Il la comprenait telle qu une fleur immense et vivace surgie d'un calice étroit à cerl aines miniiles d'expansion triomphante. Au combat, on devient mieux qu'un homme. Des forces ma^niiiquea

et puissantes, le vœu de la race, des rythmes historiques ; voilà ce qui vous possède, s'élance do vous, tue pour vous, alors divinisé.

Un caractère ! Il fallait éblouir . les hommes par la gloire, les hommes, les femmes, faire pleurer un jour Aurélie de regret! Bernard revenait à sa table, aux livres béants, au Traité de Cavalerie^ aux ouvrages de Turpin de Crissé, à cet Essai sur VArt de la guerre^ lumineux effort d'un esprit encyclopédiste nourri par la pratique des campagnes sous Louis XV, à ces Commentaires sur les mémoires de Montécucolli^ le savant adversaire de Turenne, à ceux sur les Institutes de Végèce, curieux! stratège du iv® siècle, si expert dans Fart de l'attaque et de la défense des places, dans le choix des santés militaires. Héri court s'asseyait au fond du grand fauteuil bas, appuyait sa tempe sur l'oreillette et lisait, les bottes contre la bûche blanchie de cendre, jusqu'à ce que les lueurs du jour eussent quitté les fourreaux des sabres mis contre le mur. Les cuivres des gros pistolets encadraient la gravure anglaise où parade le cheval persan du prince de Nassau, naguère connu dans Paris, pour avoir été distancé pai* le cheval barbe de Dauvergne, mestre de manège à l'Ecole militaire.

On grattait à la porte, vers le tard. Zulma, la grisette, apportait le haut quinquet de bronze. La lumière aussitôt révélait sur la table les cours manuscrits de fortification, acquis d'un élève besogneux ayant quitté l'Ecole.

Religieusenient, Zulma, du bout de ses ongles, écartait les feuilles. A la dérobée, elle admirait le jeune homme capable de tant de travail, puis s'attardait à raplatir la courtine du lit tendu sur quatre lances de griUe coupées à mi-hampe. « Le feu? » murmurait-elle...

Bernard reculait son fauteuil ; Zulma s'agenouil-

LA FORCE ar

lait dans sa jupe de calicof. bleu, ou le btJlbt^ Je sa croupe s'épanouissait, tandis que sa joli^ï poiU'ine un peu rustique pesait dans i'és^harpe grise nouée derrière sa tailJe. Malgré sa résolu ti on ^ Tadjudant ue véussissaiL pas à proscrire les idées libertines. Trop le tentaient k nuque et sa peau duveteuse. Prcï^riue anssilùt il revoyait Au relie ainsi courb^fe pour leurs jeux d'enfance, Zulma^ devinant le désir, rougissait.

— Vous rougissez, Zulrna, comme ri ga Bernard, une fois, alors que le sang chantait a ses oreilles chaudes, et que frissonnaient ses reins.

— Je rougis, moi?... elle sourit; et la malice des yeux se voila de longs cils.

— Pourquoi rougir?

— Pour rien.

Elle n'osait point se relever et continua le geste inutile de tisonner. Bernard brusqua tout.

— Vous pensez que j'ai envie de vous mettre un baiser au cou... C'est cela qui vous fait rouj^ir, friponne !

— Oti! je n'aurais pas cru que Monsieur était assez ijsépour cela.

— Les houzards ont de Taudace.

— Oh ! çà... les militaires !.,.

— Vous en avez connu, Zulma ?

— Un tantinet.

Plus rouge, elle cacha son rire dans son épaule et m redressa légèrement sur les genoux, les yeux au feu,

Bernard lui prit la tnille, qu elle défendit a peine, et la pria de conter le roman. Il fut le mt^me que J' autres. Uu cousin en semestre, un ser^^'Ut de Tinf.mterie légère,,. Mnintenaut il avait r<.Jnin[. son corps, et elle lui écrivait chaque dimanche, a La F'ùre.

— Voulez-vous j Zulma, que je le fasse revenir à Paris ?

— Oui,

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— J'en prendrai soin...

— Ce n'est pas bien d'embrasser sa servante !

— Pourquoi?

— Parce que ce n'est pas bien, pour un Monsieur comme vous.

— Petite Zulma, votre peau est bien douce...

— Si Monsieur entrait... non, non... Monsieur va entrer. Il a dit qu'il' venait voir Monsieur... Non, non... je suie' sûre qu'on me sonne en bas... Qu'est-ce que Madame va penser... Oh! le lit que je viens de refaire... Non... vous me faites mal. Monsieur me fait mal... Mon écharpe!... mais, ça me chatouille... Oh! non... Si Madame me sonne!... Si Monsieur montait... Ce n'est pas beau, ça, non... Ah bien! ah bien!... Oh! le lit que je viens de refaire... Monsieur n'est pas raisonnable; non, ça, Monsieur n'est pas raisonnable... C'est donc vrai que je ressemble à Madame ?. . . Ah !* ah ! ah !.. . Monsieur ne me croyait pas friande... Il faut que j'arrange le lit, à cette heure... Oh! regardez comme je suis faite. . . Mes cheveux ! . . . Voulez-vous bien. . . Assez. . . en voilà assez... je vous prie. Paix là! et mon petit sergent? Comme ça je ressemble tout à fait à Madame, quand je la coiffe pour la nuit?

Plein de honte et les joues chaudes, Bernard se rajustait en silence... Zulma jacassait, fière, les mains à ses, boucles qu'elle refrisait autour de l'index.

— On est du monde ; on sait se mettre. Je m'attiffe un peu... C'est un sort, dans tous mes gages, les maîtres me troussent le cotillon. On ne reste pas tranquille auprès* de moi. Ils sont enragés. Qu'est-ce que j'ai donc?... Quoi que je fasse, quoi que je dise, ils veulent prendre leur plaisir... J'aime autant ça...

Elle lui rit à la bouche, en sautillant. Une joie sublime illuminait ses yeux, colorait ses lèvres qu'elle avalait, voluptueuse. De l'enfant timide et rougissante,

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rien ne rfislait. Coqurne, les cuisses serrées, elle se iiaLlîi de Tavenlure qui la dépouillait de toute fanlaiaie vertueuse pour la rendre simplement elle-môme, avec les envies de sa chair saine, de ses yeux devenus vicieux-

— Et dire tjue j'ai perdu ma rose!

Rlle badina. Il Teût voulue loin. Par bonheur, la sonnette retentit

— Paix là! c'est Madame!... Vite un bécot, que je dégringole!..- Monsieur mon ange... c'était bon, vous savez... Tout de même, jamais je n'aurais cru Monsieur assez osé pour la fredaine.

De cela, Bernard ne garda qu'une satiété accrue par la malice des époux dont mille allusions le taquinèrent. Cependant il n'avait point reconnu entre les bras de la servante le crime savoureux de son désir. La honte de Tavoir recherché lui resta seule, et il se désola dans la chambre, de longs jours, sans que parvinssent à l'égayer les derniers Attiques qui recevaient la pluie de la rue sur leur courte tunique laconienne. Jambes, tètes, bras nus, ils Imposaient ainsi la résurrection jacobine de la vertu antique et la précellence de Tart qu'illustrait le nom de David.

Rien ne lui réussissait, ni le sentiment, ni l'ambition. Chaque mot d' autrui louant Buonaparté, Moreau, le poignardait d'un reproche. N'être pas leur émule évident, cela lui parut une humiliation infinie. Il cessa de descendre auprès d'Aurélie, se consuma tristement TAnfe à récriminer contre le destin. Ne eonstiluerait-il jamais son caractère? Il essaya des miUlbdes, w Vaincre d'abord ma paresse. » Cette phrase, écrite sur de grandes feuilles de papier, il Tafficha, eu dix endrolls de sa chambre, de manière à rencontrer toujours l'exhortation salutaire. Il lisait jïisqu'à ce qiie les caractères d'imprimerie devinssent

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des mouches d'or qui» lui sautaient aux yeux. las. Dix fois il recommençait la page, si l'intelligence, distraite par Timage J'Aurélie ou la crainte de la vie mcdiacre, ne lui semblait pas avoir saisi de façon lucide la Lliéorie du changement de front par corps d'armée ou la manœuvre de la brigade de cavalerie débordant l'aile adversaire, par échelons d'escadrons. Méconlent de sa faiblesse mentale, il copiait le passage diliicile, le recopiait. Il mettait sous le joug de sa vigueur morale Tattcntion rebelle, les yeux volages, les raiicceurs de son désespoir, comme son père avait ployé les vies des épouses et des enfants, sous sa volonté, afin d'obtenir le triomphe de la race. « Je dois être le père, jugeait-il, le père ferme de mon attention qui- se dissipe ; je dois, comme lui, créer le prestige et la vertu de ma maison. » A-u cours de son adolescence, pendant q^ela Terreur nivelait les privilèges, Taveugie lui prêchait le devoir, pour l'aristocratie du Tiers, de substituer la noblesse de ses sentiments et Thonnêteté de sa fortune aux qualités des ci-devant. Il fallait, comme eux. être héroïques à la bataille, instruits au salon, magnifiques dans l'apparence. Lui, le vieux, se eharj^eaiL d'obtenir la richesse qui prépare la distinction des manières* A ses fils de surpasser par rhéroïsiiiB.ct la science; à ses filles de dominer par rélcg-ance et la vertu.

Cela semblait à Bernard une tâche historique. Il prévoyait une noblesse nouvelle de Decius, de Gâtons, de Lucrèces, succédant à celle des Rohan, des Villars, des Montesquieu, des Marie-Antoinette, et qui l'éclipeerait.

La Rome des Gracques secouait enfin le joug des Barbares subi pendant quinze siècles; et la tête du dernier Capétien venait de choir, sans doute, sous la haclie justicière du licteur.

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LA FOKCE 61

Tous les souvenirs latiûs criaient on lui. il disLiiiguâit mal la vËoleace habituelle à son père de cdÎIc propre à Bratus condamnant ses fils. Partout Rome renaissait dans les maisons^ avee les cannelures dos fausses colonnes ioniques élevant les plafonds, avec la tige eu Lronze vert des hautes lampes^ les trépieds sacrés -des guéridons ^ les tuniques et les cothurnes des femmes j la rhétorique des gazettes ^ les sabres courts des vélites^ les surnoms des sans-culottes, les ^irlandes de feuillages pétrifiées vers la corniche des monuments nouveaux. *

A. table, les jeunes femmes amies de sa sœur contaient la vie antique du Luxembourg; ou paradaient les membres du Directoire. On ne parlait que de <i dîners grecs », et de a festins gymnastiques »- A Timitation fe patriciens engoués des choses de Grèce, on offrit, certain jour, chez Praxi-BIassans, le « brou et Spartiate w. Les convives se récrièrent sur Texcellence de celte bouillie où se mêlaient la farine de sarrasin et le hachis de porc. Inclinant leurs cheveux nattés à la Porcia, les dames savourèrent. Mais une discussion éclata entre les déiTiophilhellènes ^ qui professaient le culte pur d'Athènes, etles parti sans de M"'*-"Tallien,([uiincliri aient plutôt vers Tamour de la modo romaine. De ces dernières était Au ré lie, Praxi-Blassans ne leur pardonnait pas d'avoir, lors d'une fête, garni de bagues les doigts de leurs pieds en bas de soie tissée selon la forme des orteils. Les convives mâles accusaient ce goût des merveilleuses ; par esprit de réaction contre lart antique et jacobin, \h portaient des boucles d'oreilles et des cadeneltes roussies a la teinture q-io relevaient des peignes courbes. Purmi ce monde, l'austère Cavrois, immobile dans sou raide habit bleu, b menton juché sur les tours de sa cravate, émettait des sentences prudentes vers une dame vêtue en oda-'

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lisque, avec des pièces d'or sur les seins ; un fort rhume de cerveau la contraignait à sortir fréquemment le mouchoir du réticule qui pendait le long de la chaise curule.

— Monsieur de Talleyrand engage beaucoup le général à l'action...

— 11 voudrait en faire sa main, dit Fodalisque... , — Une main pour prendre et pour garder.

— F\^ la vilaine langue î

— Je m'en accommode !... Sceptre de la teauté, zézaya un incroyable.

Mais ils s'extasièrent sur le goût du pain où l'on avait mis du cumin, à la manière des Grecs. Bernard trouvait incommode de boire dans des coupes enguirlandées de violettes naturelles. On avalait les pétales des fleurs en môme temps que le vin.

<c L^ manie constituante de Sieyès ! cria Praxi-Blassans. — Vaut mieux que la dépravation des Pourris etde Barras, interrompit l'odalisque. — Gohier ne voit rien, ni le jeu de Buonaparté, ni celui de son frère. — Croyez-vous au navire envoyé secrètement en Egypte par Cambacérès, Rœderer et Talleyrand, pour prier le petit Corse de revenir. — Certes, si Lucien Buonaparté préside, il le doit à ces gens-là, à Rœderer, à Saint-Jeand'Angely... — D'abord ils avaient offert Taventure à Jourdan. — Il refusa, comme Bernadotte. — Comme Augereau. — Des naïfs ! . . . — Des habiles ! . . . — Des sages !

— Des vertueux ! — Des imbéciles ! — Et le peuple ? — Il boit. — Toute l'énergie nationale est soûle ! — Les Anciens? — Ils voulaient Pichegru avant Fructidor; ils veulent Buonaparté. — Les Cinq-Cents têtes de bois ne les empêcheront pas. — Quel troupeau ! — La France I

— Son café finit de f... le camp ! — Ils ont tâté Moreau.

— Eh bien ? — Il a hésité. C'est sa manie. Il avait hésité a dénoncer Pichegru ou à marcher avec lui. Il

hésite entre supplanter Buonaparté ou le porter au pavois. — Moulin prétend les faire fusiller. — 11 caclie cela. Il faut le voir, l'échiné en Tair devant le « Vainqueur des Pyramides! » — Et Lui? — Lui, il allonge des phrases. Il ne quitte pas l'habit de l'Institut pour faire croire à son respect du civil. Il veut. 11 ne veut plus. Il se laisse faire violence. Il a des vapeurs. — Une fille! — Un caprice! — La Beauharnais?... — Elle rabat ses amants sur Thôtel de la rue Chantereine. — Il y a foule, — Un peuple ! — La bonne femme ! — Buonaparté touche trois cents mains par jour. — Et sa femme trois cents... Quoi? — Fi! — Des sels! — On meurt. — Voulez-vous bien ne pas rire de la sorte, petite Messaline !

« Pourquoi nous marier, Quand les femmes des autres, Pour être aussi les nôtres Se* font si peu prier ?

Pourquoi nous marier?

Que les chiens sont heureux!

Contre les murs ils p..., Deux à deux ils s'unissent.

Sans qu'on médise d'eux, Que les chiens sont heureux ! »

Elle s'acheva cependant parmi des murmures, la chansonnette de ce vieillard, ancien' ami de Jean- Jacques. EnThonneur de Rousseau, la compagnie tolérait ce cynisme polisson du retour à la nature. Gâteux !'i le jabot plein de sauces, il haussait la tremblerie de sc^ mains jusque les repentirs de sa voisine où dégouttait Tu huile antique n. Héricourt supporta mal qu'Aurélie ne cessât de faire retentir sa joie aiguë.

Elle portait une robe de mousseline rosée, venue

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jusque la gorge mal contenue dans les deux poches d'un corsage en velours brun. Autour du col un ruban écarlate, à la victime^ affichait ses opinions thermidoriennes, la solidarisant avec les guillotinées.

Cette prétention de mettre à table les souvenirs des exécutions terroristes déplut au soldat. Il trouvait Aurélie, le soir, agitée, sans grâce. A travers le lorgnon de merveilleuse aidant sa réelle myopie, elle dévisageait les femmes et les hommes. Ses paroles visaient à la travestir en ci-devant que la Révolution ruina.

— Buonapa.té a donné sa pa.ôle d'honneu de nous rendre la fo.ét de Blassans. On Ta promis encô.e à M""^ de Coislin, à la princesse de Gùéménée pour ses bois de Lorient, et à la ma.quise de Créqui !...

— Talleyrand tient bureau de promesses ! ricana quelqu'un.

— Oui, Môssieu, rue d'Anjou, à Thôtel de C.équy. Le suisse vous indique les heû de guichet.

Et d'éclater de rire, comme si elle avait énoncé la chose la plus spirituelle du monde.

Depuis qu'il possédait le vice de Zulma, Bernard sentait décroître son sentiment. Cette poitrine, il la touchait identique. Ces lèvres, il les savourait pareilles. Ces bras, il les liait à son cou, pour une douceur semblable. Ce corps, il le connaissait que révélait tant la mousseline rose tendue contre une seule chemise de percale*à fleur de peau. Maintenant il apercevait mille défauts imprévus. Praxi-Blassans expliquaitil les raisons profondes de la catastrophe imminente, Aurélie lui coupait le discours en criant à tue-tête : « Avez-vous lu Pigault? — Faut lî Pigault, monc.er ! » Ou. bien si Cavrois pour excuser les audaces de Talleyrand louait cet esprit génial qui' jugeait sai nement les hommes et les Etats, l'enfant s'occupait

LA FORCE i m

tout à coup des camées suspendus aux oreilles de son voisin et lui demandait le nom de Torfèvre qui les restaurait dans une rue de J^ome. Sa voix de tête décrivait le char dV\pollon dont le relief se détachait en blanc sur Tagate. Elle vantait la délicatesse de rartisan.

M Les proclamations sont déjà tout imprimées, rue Cfiristine^ohez Demonville... Allez-y voir. Vous deman* derez de ma part le citoyen Bouzu, qui tient Vétat de prote, Regnault a signé le bon à tirer. Bouiiu le montre à qui veut, annonçait Cavrois vainquaul les cris de sa belle sœur. — Cela serait plaisant. — Quelles balivernes. C'est le millième complot que les nouvellistes imaginent. — Tout le monde veut jeter les avocats à la rivière, Bouzu comme vous et moi ! — Le général Lefebvre a promis le concours de la division de Paris. — A d'autres ! — Les Anciens sont convoqués pour sept heures, aux Tuileries. — La bonne histoire ! — Mais cela prouve l'invraisemblance. — A-t-on oublié ceux de Fructidor. — Ils voteront la translation à Saint-Cloud. -- Les généraux feront cortège à Buonaparté. — Ou Buonaparté aux Anciens. — Morbleu, Mossieur, voici enfin le sabre qui va racler l'ordure. — La crasse tient bon. — Bernadotte marcherait à rencontre. — Et l'argent. — Oui, l'argent ? — L'argent ? — 11 a pillé l'Italie. — Il a trouvé deux millions chez les fournisseurs, — Bah! il leur a promis la guerre? — Mon père a envoyé trente mille livres! dit étourdiment Aurélie... »

Un silence suivit. L'ami gâteux de Jean- Jacques essaya d'entonner une autre* chansonnette gaillarde. Sa face cadavéreuse et riante bavait sur la haute eravain de mousseline! soulevant les bajoues fripées. Il nimmença ;

Lubin dit à Colette :

Prends ma houlette, Ma petite houlette...

On Tinte rrompit ; on protestait. Il se rassit de coin, en secouant la tête, comme si tout lui semblait absurde.

Il railla ces gens qui prêtaient une attention majeure aux imminences des complots. Il en avait tant vu depuis Louis le Bien-Aimé et la Fête de la Fédération. Il haussa les épaules, battit une marche avec sa tabatière contre son assiette au fond de laquelle un centaure peint tirait de Tare. « Vous me la baillez belle tous!... Est-ce qu'Augereauaprisle pouvoir après Fructidor ? ni ce petit Corse, après Vendémiaire ?La liberté épouvante la tyrannie ! » Il tapa du poing, et le vin sauta de sa coupe jusque ses manchettes de dentelles...

On se levait de table. On quitta les sièges romains en acajou raidi et terminés par des serpents de cuivre, les bouillottes à trois lumières sous leurs abat-jour de tôle verte et, sur le marbre de la table, les fruits amoncelés dans la claire-voie des corbeilles de Pomone en faïence dorée.

Bernard abandonna toujours avec soulagement ces agapes qui, commencées vers quatre heures, duraient jusqu'à sept, aux chandelles.

Il souffrait le dépit d'avoir admiré Aurélie, et de la concevoir maintenant presque égale à cette Zulma, si vulgaire depuis qu'elle abdiquait toute hypocrisie, en venant ranimer le feu de la chambre.

L'impatience, visible encore sur les traits du mari, le confirma dans ses remarques. Praxi-Blassans commençait-il un discours que l'on écoutait attentivement à cause de beaux aperçus sur les manigances des diplomaties, sa femme se plaignait haut de sa denture qui la faisait souffrir soudain. Et toutes de s'em-

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LA FORCE f 67

presser pour extraire de leurs réticules des sels britanniques, pour agiter les plumes de leurs éventails. A d'autres occasions, vers la minute précise où Tami de Talleyrand révélait les origines du formidable complot organisé depuis Fructidor, avecRoger-DucosetSieyès, Aurélia se levait, admirative, gentille, glissait sur la cire du parquet afin d'interrompre par un baiser silencieux l'ennuyeuse période." « Voilà des choses qu'il ne dit zamais à môa... Il pâ.le aux aût.es, môa, il ne me dit rien, le scé.le.at! » Et, assise sur le bras du siège, elle entourait de ses bras, de son affection craintive la tête fatiguée de l'époux qui souriait de façon pénible.

Par bonheur, l'entrée d'un homme illustre, celle de Sieyès, par exemple, l'attirait jusque le visiteur nouveau. Elle répandait ses grâces en révérences de cour. Le citoyen directeur, de sa lippe affable, saluait, inclinait devant toys sa tête crépue, se rengorgeait dans le double menton qui écrasait les tours de sa cravate, puis vite se dérobait, courant à l'un, à l'autre, récitant ses brochures. Aux dames il montrait la cicatrice delà blessure reçue à son poignet, lorsque Tabbé Poulie tira sur lui deux coups de pistolet. « Pitt avait mis Famorce, Mesdames!...»'

Ou bien c'était Constant de Rebecque, l'astre du salon de M"® de Staël, dont les longs cheveux et les favoris encadraient la carrure d'un front et d'un nez grecs quelorgnaient les merveilleuses. « Non, Monsieur, criait Sîeyès ; je me rejetterais plutôt dans le jacobinisme. La royauté ne reparaîtra plus céans! Eh! contre elle, contre Gobi en U, nous avons des outils excellents : les généraux de la République. — Buonaparté. — Lui et les autres 1 La pensée de la Nation fécondera le monde à la pointe des baïonnettes françaises! »

riéricourt n'aîmait point cet homme. Au contraire, il se trouva plein de sympathie envers Moreau, dont

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la taille rigide, la physionomie large, aimable, les yeux francs et grands, la jolie bouche sensuelle le charmèrent. Des cheveux sans poudre réunis en une courte queue découvraient un front monumental, qui terminait bien l'homme exi habit de général, aux revers vastes et chargés de feuillages d'or. Brésenté, Bernard énonça toute son admiration pour les guerres d'Allemagne et formula le souhait de prendre une leçon de tactique, à la suite du grand capitaine.

Ils causèrent. Moreau déclarait, modeste, n'avoir point assumù la mission de désunir les Conseils, parce qu'il se reconnaissait incapable de cette tâche, et de lutter subtilement contre l'ambition, l'intrigue, l'intérêt de tous. Buonaparté lui paraissait l'homme providentiel à <[in rien ne répugnerait. Il le loua. Comme Bernard, jjjloux de cette gloire, médisait, le général sourit et caressa les plumes tricolores de son chapeau : « Les hommes sont bas ; il convient qu'on les mène avec les moyens indispensables. Laissons cette besogne à qui elle plaît. Pour moi, j'aspire au repos. Croyezmoi, Monsieur l'adjudant : une chaumière, un cœur d* épouse vertueuse, les fruits du champ cultivé par nos mains, l'eau fraîche de la source... » Et les yeux mouillés, il se perdit dans l'éloquence à la mode, les yeux aux glands d'or de ses courtes bottes où fini s saieiit deux jambes osseuses culottées de Casimir blanc.

11 fut entendu que Bernard recevrait sa nomination de lieutenant, qu'il suivrait Moreau dans l'état-major à Tarmée du Rhin.

Heureux de cela, le jeune homme fut en avertir Caroline délaissée dans sa robe blanche, au pied des cannelures d'une colonne ionique. Cavrois accaparait Mt*rcuu de la part de Talleyrand qu'on aperçut alors, gras du ventre, en redingote marron, en perruque

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à la poudre, et traînant son pied-bot malaisément autour ÛBS chaises. Sa bonne humeur riait à tous.

— Hein i dit Caroline, si notre père pouvait le voir ! La sage jeune femme s'émerveillait, humble. Elle

calcula ce que les moulins d'Arras fourniraient à la troupe et ce que produiraient les tanneries pour le harnais des guerres nouvelles. La grosse tête ronde, joufilue, médilative, murmurait des additions difficiles. Elle entretint Bernard des constructions k parfaire, là-bas; elle parla du coup de sang qui menaçait lavGugle ; rindiscipline du petit Augustin Tinquiétait.

— Nous le formerons, dit Bernard.

L'éclat de voix d'Aurélie s'élança jusqu^au lustre. Entourée par vingt jeunes femmes bruyantes, aux yeux ivres, elle ne voyait point soa frère ni sa sœur.

— Ce joli hussard ? interrogeait l'une.

— Mon frère.

— Un cœur !

* — Imag^inez-vous, ma c.ère, il m'âme ! — ' De Tinceste I — - L'innocent !

' — Ze vous zure, ce devenait pé.illeux, pa.ôle d'honneu.

— Et alors.

— Alô, zai en gazé une péco.e qui me ressemble.,. Cette fille qui po.te à raf.aîchir dans les chamb.es.

— Et?

— Et ils sac.tfient à Vénus, ent.e chien et loup, quand Zulma lui monte le quinquet !... Pa.<Me d'iioû* neu. l Pa.ole d'honneu. !... ma belle !

En fusées, les rires s'éternisèrent.

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La petite ville alsacienne retentissait de bruits militaires. Le long des rues étroites aux piliers de bois, les dragons menèrent jusque le Rhin les files de chevaux nus, pour Tébahissement des filles blondes et ventrues adossées contre les minuscules boutiques. Le vin blanc moussait dans les chopes offertes par les mains fraternelles de hauts capitaines en habit vert plastronné de rouge, en culotte de peau jaune, "en bottes à Técuyère. Les crins des casques flottaient sur les bandoulières des gibernes. Aux bouches luisaient les rires. Les éperons et les sabres s'embarrassaient dans les barreaux des sièges. Floréal parait de corolles neuves les arbustes des jardins. Le soleil élincelait contre les ailes des pigeons qui picoraient entre les chariots d'avoine. Au faîte des cheminées, les cigognes veillaient sur une patte, en claquant du bec. Il défilait par les rues d'innombrables jeunes soldats fiers de leurs guêtres noires et de leurs bonnets à glands jaunes devantla joie des commères qui remplissaient à la fontaine leurs seaux de bois. Les enclumes des maréchaleries sonnaient de cent coups frappés en plein fer incandescent. Aux fenêtres, des lieutenants

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LA B'ORCB 71

s'accoudaient/ liseurs d'ouvrages tactiques. En bas, les plantons de Vétat-major circulaient avec les registres de la division. Un tumulte de fête dans la lumière du renouveau.

Plumets roupies de Tartillerie montée, colbacks de hussards à galons écarlatos, tresses blanches des bon^ nets à poil, graines secouées des épaulettes, ors des galons sur les manches, cuivrures des baudriers jaujies, tout cela s'agitait parmi Iôs groupes de camarades se retrouvant à la réunion des brigades^ la veille du grand effort. Héricourt s amusait des couscrits imberbes et piqués de rousseurs, de mufles tannés par tous les soleils sous les mmistaches' des vieux soldats, des proiiis goguenards, des clins d'oeil malins, des trog-nes rubicondes entre les cadenettes, de ia cohue d'ivrognes en liesse se serrant les mains, riant aux Alsaciennes, échangeant des jurons^ Iriuquaut partout, au fond des cabarets ombreux, et sur les disques des tonneaux inslallés au seuil des auberges, d — Oh! les Picards 1*., Par ici, les Picards. — Te voilà, Ange..* — Eusèbe ! El ton frère, mon joufflu ? — T'as laissé Catherine ? — Un coup de vin, camarade. — Tu sais, Pied-de-Mouton est ici. — Bah! — Oui, mon gars, au régiment léger. — Va jusqu'au camp des dragons, tu souhaiteras le bonjour au cousin Elle. — Bagasse, mon gros, tu veux donc aussi enfiler TAulrichien- — Té, mon bon, chacun sa part de gloire, hé]

— Toit j'ai vu ta léte au café de la Comédie, à Tours. — Quant à ça, tu ne te trompes point, mon pays, — Si liions une pinte de petit suret. — A la santé des Tourangeaux !

— Pourquoi que t'as quitté la boutique ? — Le père était dur. Et j>uis, pas d'ouvrage. Tous les ateliers ferment rapport aux enuLî'rés qui sont encore loin et qui ne font plus ma relier la vente. — C'est commo cht-z nouii, Bayonne ! — Et Clairette ? — Ne n/ca parle paSj

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72 LA FOKCË

Iiumme dur. "L'insensîbltî a fui avec un rival odieux. Jg vi'iMS chercher dans une mort glorieuse la fia de mes ii)au?r, — Parbleu, fusilier, regarde plutôt le corsage engraissé de celte belle servante ; j'y plou gérai bion dt!ux doigts I — Oui, ma belle 1 — Et des reins 1 — Du tabac ? — Imagine- toi que mon libelle, le Vieuo(j Jaco^ bifii s'est vendu tout juste à six exemplaires. Alors je me suis dit r t< Pitouët, la foule ne comprendra j a mu i s ton génie politique, mon gardon. *> Les créanciers cassaient ma sonnette. Les chiens levaient la palle sur mes bas. Un coup de vent retourna mon parapluie au coin de la rue Vivienne. « Buonaparté étouffe la liberté, d cria dans m.es oreilles un sans-culolte qui revenait de Saint- Cloud. Sans logis, muni pour toute fortune de manuscrits qui crevaient les poches de mon habit déteint, je me rappelais la mort de Sénôquo- Justement j'avise un gaillard magnifique, gras, rose, doré sur toutes les coutures, et traînant le sabre. La voix lulériuure me crie : *< Titouet, tu n'as plus de parapluie ; et Ta ver se dégouline aux cornes de ton chapeau. Deviens général de la République indivisible... » Le gaillard irétait que fourrier aux (iragons. Je l'aborde, lui conte mon cas : Deux heures plus tard, je mangeais h la caserne... Paix!... Mon lieutenant ! ^

Héricourt répondit au salut militaire. Ce soldat appartenait à son peloton, U se promit de lui paraître favorable ; la bonne humeur parisienne l'égayait. Il reconnaissait partout des figures aperçues dans les cates, aux galeries du f^alais-Royab Déçus dans leurs espérances de fortune publique, trac|ués par la police, congédiés parles administrations, chassés des bureaux, les jacobins faméliques, — folliculaires, commis, garçons de boutique, — affluaient, depuis Brumaire, aux camps. Les grandes villes dégorgeaient leurs éléments d'énergie^ leurs forces révolutiunuaircs désormais sans

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emploi. La vie intense de la nation envahissait les brigades, se mêlait aux vieux soldats de Tan II, enrôlés pour les mêmeâ raisons. Désespérés, sceptiques et passionnés s'engageaient joyeusement dans la chance du combat, avides encore de porter au bout de leurs armes l'idée de Témancipation humaine et de proclamer au monde, par la voix du canon, les droits de l'homme.

L'artillerie bousculait ce tumulte de foule. Les prolonges, les fourgons, les pièces attelées traversaient la ville au trot des chevaux disparates obtenus de la réquisition. Cela dérangeait les soldats stupides devant les chevaliers de pierre enclavés entre les fenêtres à culs-de-bouteille, sous leurs devises d'armoiries gothiques.

Les caisses des tambours luisaient au pied des faisceaux, sur les places. Toutes les provinces des Gaules fraternisaient par vingt accents divers au détour des ruelles, au haéard des rencontres, dans les couplets des chansons picardes, bretonnes et provençales.

Un galoubet et un biniou se répondirent de fenêtre à fenêtre. Des haleines sentaient l'ail. Au centre d'un groupe d'infanterie, deux voltigeurs auvergnats dansèrent la bourrée, poussant du talon le pavé pointu de la place. Leurs brKs en l'air effleuraient les rouges plumets des bicornes. Des grenadiers basques tiraient hors du sac des espadrilles afin de délasser leuts chevilles saigneuses. L'odeur de bouillabaisse émanait d'une marmite alsacienne. Dans le faubourg, les feuillages masquaient les enseignes arborant des sentences au-dessus des buveurs en uniformes déboutonnés.

Héricourt aborda plusieurs officiers de son régiment. Selon les nouvelles récentes, le général Kray massait les troupes autricliiennes sur la rive droite, et l'on aurait à faire feu^ Teau franchie. Devant eux passèrent

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des forges de campagne, des fourgons pleins de fers à cheval, de clous pour les besoins de leur brigade. Soudain il reconnut sur les chariots de réquisition la marque H signant les sacs de farine blutée aux moulins de son père. A travers les provinces, les richesses du Nord arrivaient. Toute la terre de la patrie affluait à la suite de ses enfants par-delà les frontières. Il espéra que l'un des conducteurs apportait une lettre à son adresse. Mais, coiffés du bonnet de fourrure, tous parlaient le patois de Strasbourg; ils y avaient reçu le chargement parvenu jusque la capitale d'Alsace au moyen d'autres convois. Les lourds quadriges se succédèrent dans la direction de Bâle. On y transférait les magasins. La lettre H encore marquait le cuir des selles, les paquets d'étrivières, de brides, les collections de havresacs, le poil au dehors, qui comblaient de hautes charrettes.

Caroline avait-elle compté ces livraisons ? Combien de fois le père aveugle £fvait-il pesé dans son trébucliet l'or dû au salaire des tanneurs.

Musarder ainsi. Tous les spectacles attiraient son attention frivole. Un caractère ne devait-il pas concentrer ses forces en vue de la seule énergie? 11 se contraignit à fermer les yeux, car la file des attelages ne discontinuait pas, bouchant la route. Malgré l'effort mental, il distinguait le passage des tombereaux aux roues tonitruantes, des baquets stridents, des charrettes à foin écrasant les cailloux d'une pression lente. Et tout s'ari'êta, se fixa. Il rouvrit les yeux, voulut comprendre la cause du stationnement, et remonta la longueur du convoi pour assurer le service d'ordre. A Tarrière-train d'une charrette encroûtée de boue sèche, un pauvre adolescent dormait. Le soleil, la poussière avaient noirci la tempe et une joue visible entre les bras en oreiller. Sa tignasse pleine de brins de paille retom-

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bait jusque sur le jabot sali d'une chemise presque élégante ; mais la carmagnole de bure et le pantalon de canevas indiquaient la misère dli vagabond, a On di rail les chaussures d'Augustin, » remarqua Bernard, il continua sa route, pressé de découvrir le maréchal des logis responsable. Le prompt écoulement des charrois lui incombait, c'était son début dans les fonctions du service en campagne, cette surveillance de Tarrivage. *

Il craignit le retard. Le chemin devait être libre de voi- * |

tures avant minuit, s'ouvrir aux colonnes profL*iides de^la réserve qui déboucheraient par là et franchi- ,

raient le Rhin, à l'aube, sur le pont de bateaux joLo 1

en aval.

Le soin de son devoir le retint à cette occasion près d'une heure. Quand il rejoignit le cantonnement, le cavalier d'ordonnance lui remit un bout de papier où il lut : Augustin. Comment! son frère était làl II crut aussitôt à la mort du père, à l'incendie des moulins, sa rappela le vagabond endormi derrière la chatTeLlc, et le vit tout à coup :

— Qu'y a-t-il ?

— Je me suis sauvé de la maison. Je ne veux plus être battu. Regarde^

L'adolescent montra son oreille droite détachée de la joue par une plaie.

— Qui t'a fait cela ?

— Le père...

— Entre ici.

Dans la grange, deux soldats ciraient leurs bottes, im dormait, un écrivait. A ^l'abri d'un paravent Bernard avait son lit de camp et une petite table.

— Comment es-tu venu ?

— Les chariots de fournitures étaient partis lai veille,. i ai marché, j'ai couru jusqu'à ce que j'aie pu les refmûdre. Je savais que les sacs arriveraient ici. J'ai

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vendu mes bons vêtements, j'ai acheté cette défroque. A.vecles sous de la différence, j'ai mangé...

— Que veux-tu que je fasse de toi ?

— Un soldat aussi.

— Tu as faim ?

— Oh! oui!

Bernard contempla l'enfant. Les longs cheveux bouclaient sur son cou. Fiévreusement il contait les détails de la catastrophe, ses incartades, la fureur du vieux ; et la déchirure de son oreille après une scène de colères réciproques.

— Tu sens la farine...

— L'odeur de la maison.

— Oui. Mais le parfum aigre du houblon emplit tes cheveux.

— J'ai dormi dans les fossés de l'Artois.

— Comme ta bouche souffle une haleine au genièvre.

— J'ai bu, dans les fermes de Thiérache, Talcool da pays.

— Je flaire la pomme de pin.

— Nous avons passé la forêt d'Ardenttes.

— Ce sont «tes mains qui puent le poisson de la sorte ?

— Nous avons péché au bord de la Moselle.

— Ta carmagnole embaume.

— J'ai cueilli l'aubépine daas les Vosges,

— Qu'as-tu dans tes souliers?

— Le sable du Rhin.

— Parbleu, tu sens la terre fraîche.

— Je sens la France ! car de partout elle se lève avec moi. '

Ils s'embrassèrent et se turent, très énnis. Plus tard l'enfant énuméra ce qu'il avait rencontré de bat'aillons et d'équipages le long des champs verts, à la porte des auberges, dans la poussière des chemins, sous les ombres des forêts denses. La peau du pays se hérissait

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dliommea en marche, tels les poils d'une bête furieuse. Bernard essaya de renvoyer son frère en Artois. Il épuisa les remontrances, les leçons, les conseils. L*enfaat. résista,

— Donne-nioi une lettre pour le général Moreau.

— Ta ne sais pas monter à cheval.

— Je serai f^ntas.sin.

— Tu vas t'enniiyer de longs mois au dépôt.

— Non. Tu prieras. Je supplierai. On m'inscrira sur les FfMes des compagnies qui s'assemblent.

— Rêveur !

Que r enfant ne voulût pas retourner chez leur père, il dut l'admettre. L'indépendance du gamin irritait le vieillard autoritaire ; et on pouvait craindre un malheur entre ces deux êtres colériques.

^ Il a tué sa première femme et ma mère. Il ne me tuera pas !

- — Pense à la sévérité de Brutus envers ses fils. Ils l*acceptaîent eux^ les grands Romains.

— Ils acceptaient, et moi je n'accepte point.

— Orgueilleux.

— As-tu lu Jean-Jacques, Diderot, Volney ?

— J'ai lu Tacite ; je crois que l'individu ne compte pas devant la force delà famille, de la race, de la patrie, de la nation.

— Je crois à la liberté de l'homme, citoyen du monde*

— Suppôt de Gracchus Babeuf!

— Esclave de César !

Le lieutenant haussa les épaules, puis écrivit des lettres de recommandation.

— Je monte à cheval ce soir. Les ordres m'enjoignent de conduire une reconnaissance en territoire ennemi, dès que Ton pourra passer l'eau. Dans deux heures tu me diras adieu^ en te rendant au quartier général. Do

là tu feras savoir à notre pèro4a résolution ; et, respectueusement, je te prie, tu lui demanderas... Tu lui demanderas pardon.

I/enfant frappa du pied. Bernard insista, sévère, et obtint la promesse.

— Maintenant lave-toi, et puis nous irons dîner. Augustin parti, Taîné admira les lois du mystère

qui poussaient hors du gîte les enfants de France, depuis huit années, et les jetaient, au refrain de la Marseillaise^ contre le glaive des rois germains, cette ample famille dont la branche franque avait maintenu sous le joug, dix siècles, le colon latin.

Du seuil de la grange il apercevait luire peu à peu, dans la plaine, la multitude des fusils dressés aux bras des bataillons sous la clarté lunaire. Les brigades marchaient au fleuve obscur entre des berges basses. A la surface des champs, partout, les bataillons surgissaient, innombrables et subits. Les caisses de cuivre brillaient aux hanches des tambours. Un seul pa$ de trente mille jambes martelait la terre. Les ombres équestres des adjudants-majors volèrent, silencieuses, le long de colonnes. Des essaims de cavalerie se mouvaient. Des caissons cahotaient par les chemins. Le seul pas retentissait formidable et sourd ; le seul pas de la nation en armes affrontant le destin nouveau.

— César ! évoqua le jeune homme.

Il s'hallucina volontiers, désireux d'entrevoir les piques des légionnaires, les casques d'airain, les bâtons portant la fiole d'huile, les licteurs, les v.exillaires, le manteau du consul. Consul Romanics!.,. Ahî ce n'était que ce Corse dont Aurélie blâmait l'épouse douteuse et les appétifs naïfs ; Aurélie qu'il eût voulu savoir pareille à Lucrèce ! Il sourit d'amertume. La barbarie puérile des Francs avait pourri le caractère patricien. Il réfléchit, ne put se résoudre à comparer Octave et Barras.

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Oh! quel héroïsme réaliserait son illusion du réveil romain ? Quel sang, quelles sévérités de la guerre, quels travaux des légions, quel Caton, quel César?... Et, sur la crête de Farmée mouvante, il chercha les aigles.

Jusqu'au loin, tout s'arrêtait. Des feux flambèrent devant les fronts des compagnies. Les bivouacs s'établirent. Les baïonnettes des sentinelles s'isolèrent. Bernard quitta la grange, se mit à cheval, moins dans l'intention de rejoindre ses soldats que dans celle de mieuk voir l'étendue. 11 gagna le monticule voisin.

Les eaux bruyaient doucement vers la campagne dodue. Mille feux s'allumaient à la lisière des bois bleuis par la lune. Des bêtes hennirent. Les falots des pontonniers coururent sur les barques réunies entre les rives. Les marteaux enfonçaient les dernières chevilles : et, par-dessus la petite cité mal endormie dans le repli du fleuve, une buée rousse signalait la rumeur éclose entre les pinacles des églises et les pentes des toitures. Au-delà des eaux, d'autres bois s'étendaieht sur les ondulations du sol, voisins de ceux où, six mois avant, lui-même avait couvert, houzard, à l'extrême gauche, la retraite de Jour dan.

Sous l'uniforme de dragon, et l'épaulette acquise, allait-il connaître encore la défaite, ou la victoire, ou la mort?

Revenir triomphant, capitaine, près d'Aurélie qui regretterait ses impertinences à l'égard d'un frère illustre î ce fut Teesentiel de sa pensée.

Une barque chargée d'infanterie longea les pontons et fut atterrir sur Tautre berge, où des feux de bivouac s'agitèrent. Cette troupe formait le soutien de la reconnaissance qu'il mènerait. Deux compagnies françaises passaient depuis le crépuscule ; on avait entendu plusieurs coups de carabine. Des patrouilles à cheval

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avertissaient ainsi les postes impériaux de Tévénement subit, car leurs têtes de colonnes s'attardaient encore à huit lieues du Rhin, pour masquer la concentration hésitante de leurs forces, sur la ligne d'Engen à Stockach.

L'émotion pâlissait un peu la face du jeune brigadier qui vint avertir Bernard. Le pont pouvait subir le passage d'un dragon tenant le cheval par la bride. Un à un, suivraient les autres hommes du détachement.

Bernard rejoignit les vingt cavaliers qui bouclaient leurs portemanteaux hux troussequins des selles. Ils faisaient vite, fiévreux ; car un nouveau coup de carabine roula d'échos en échos, sur l'autre rive.

Le premier homme passa. C'était un maréchal des logis du vieux régiment de Bourbon- Vendôme, qui s'était battu sous le Bien-Aimé. Il prit l'attitude grave des vieux soldats allant au feu. Ses favoris grisonnants rejoignaient une bouche close. Il flatta son cheval avant de lui faire tenter le premier pas sur les madriers joints au milieu des bateaux en file. L'animal le suivit, attentif à ses sabots. Tous deux se comprenaient. « Pied-de- Jacinthe, recommanda iBernard, dès que tu auras cinq cavaliers avec toi, de l'autre côté, tu en expédieras deux vers l'endroit où l'on tire. Je t'envoie d'abord ceux qui parlent allemand, Closter et Ulbach, Grûnbier. Ils doivent découvrir aussitôt un chemin à gauche, celui de Miihlenhof. Une maison est à six cents toises de la berge, sur ce chemin. Ils s'arrêteront là et placeront deux vedettes. On interrogera les gens sur l'ennemi. »

Pied-de- Jacinthe hochait sa vieille tête pour acquiescer. Il continua de maintenir son cheval en équilibre. Les eaux grouillaient autour des quilles de bateaux. De leurs falots, les pontonniers éclairèrent les poutres où l'homme et la bête |)ersévéraient. Le vent élait

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LA PORCB 81

froid. « Alsaciens, à vous I » dit Bernard. Ils s'avancèrent blonds. Les casques ne pouvaient couvrir entièrement ces grands crânes. Les fortes cuisses enflaient leurs culottes de peau ; leur carrure emplissait Thabit vert. Ils se tinrent immobiles ; et leurs fronts se ridaient pendant le discours de Bernard. « Ulbach, vous interrogerez les habitants de la maison, et vous traduirez leurs paroles au maréchaldes logis... » Celuici avait de grosses lèvres pâles, des courts favoris de chanvre. . . Il montra l'ivoire de ses dents pour sourire, lorsque Berùard eut dit : « Strasbourg et Colmar vous confient la réputation de ses patriotes... Allez... »

Ils entraînèrent, tous trois, les alezans. « A vous, la Flandre! Avancez Corbehem, Flahaut ! » Ils étaient gras de bière; avec des mines écarlates, de grands nez. « Allons, boyaux-rouges, réveillez-vous ! » Ils tentèrent de rire à cette appellation qu'ils se donnaient entre eux, au pays! « Vlà la kermesse, mes p'tiots!... » Ils furent contents, et claquèrent les flancs des bêtes. « Le Parisien! là... Pitouët ! — •' Voilà, mon lieutenant, ça pique l — A votre rang de file. Et pas de bruit. Nous ne sommes pas chez Procope ni à la Régence. — On pose tout de même les pions sur l'échiquier d'Allemagne ! — Chut !... Vous, les vignerons; Nondain! » Ils s'approchèrent, sages et silencieux, et continuèrent de lisser avec leurs gants de cuir les poils des montures. Leurs lèvres brunes sentaient le vin. L'un toussait. Bernard s'informa de sa maladie. « C'est la fraîcheur de la caverne où la famille habite. L'été on est en sueur quand on rentre des prairies ! — On se réchauffera, Nondain. On fera flamber les fagots bavarois 1 C'est du bon sapin! Et puis nous retrouverons au Danube les fleurs de la Loire ; les lis ! — Les lis ! » Ils se rHLj;^ardérent avec de Tespoir.

« Marius I Ceux de Provence... Approchez les che-

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vaux. » Noirs et les traits mobiles, ils chuchotaient : « En l'an IV, pitchoun, Buonaparté, il a dit à mon parrain : « Marius , sans toi, je ne serais jamais entré à Mantoue. . . » Et c'était comme le disait le Consul, mon bon ! Sans Marius. mon lieutenant, jamais le Consul ne serait entré à Mantoue ! ».,. Bernard les fit taire. Ils s'agitaient, malheureux; ils passèrent sur l'autre bord où Tattente dura. Les Tourangeaux se plaignirent du froid. Les Flamands voulurent boire. Pitouët égaya trop le détachementavec ses calembours. « Silence dans le rang!... » cria Bernard. Les Bretons somnolaient, taciturnes, ^piqués de rousseur, la figure sale. « Allongez vos étrivières, Tréheuc!... Essuyez votre nez, Yvon, sale cavalier! A vous les Gascons!... Brigadier Cahujac, vos hommes sont tous là?... Oui. Prenez la tête. Vous dépasserez les Alsaciens ; et vous reconnaîtrez la route de Mûhlenhof, plus loin que la maison... Dragons ! »

Quinze, à la tête de leurs bêtes, ils se raidirent, la tête haute sous le casque, et bombant de mêmes poitrines plastronnées d*amarânte, unissant les talons de mêmes bottes à Téouyère xin peu boueuses. Les gants de cuir tenaient les pommeaux de sabre.

Derrière leur rang et le fleuve, Bernard contempla les feux de bivouac regardant la rive germanique, de toutes les collines, au bord de tous les bois, le long de toutes les routes et des eaux. La Gaule accroupie dans l'ombre, prête à bondir, guettait l'Europe.

Ce lui donna de l'émotion. Il ne put la contenir : « Soldats, vous foulerez tout à l'heure le sol de l'empire où s'arment les ennemis de la liberté pour rétablir la tyrannie que vos bras ont abattue. A partir de cet instant, vous n'êtes plus des laboureurs, des marchands, des commis, des fils, des époux, des pères. Vous êtes mieux. Je vous vois géants. Chacun est la Nation, la République, la France qui porte au monde. la liberté.

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Agissez donc en héros, et non plus en hommes !... Vive la Nation ! »

Comme d'une seule bouche, ils répétèrent ce cri, en tendant le cou pour grandir.

Alors, du pont, puis de tous les bivouacs, le Aiême cri propagé jaillit en une clameur immense qui couvrit les voix du fleuve et du vent, qui fît trembler les étoiles.

La FrÊUice rugissait ; et la clameur finit par un coup de canon qui tonna dans le loin de Test.

L'aile droite et le général Lecourbe attaquaieiil TAutriche.

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« Pour l'officier sur Schoppfheim. — Dans le cas que M, le lieutenant Héricourt arrive jusqu' à Schoppfheim^ il s'assurera si tous les ponts ont été coupés^ si les ennemis ont passé dans le village. Il enverra un sous-officier '*endre compte au général Moreau de tout ce quil aura xppris. Il enverra en même temps le maître de poste ainsi que les lettres et paquets. Jusque cet endroit^ il marchera avec précaution. S'il rencontre des partis ennemis^ il les sommera^ au nom de la République^ de se rendre. M, le lieutenant prendra tous les renseignements possibles sur la marche des ennemis^ sur leur force et sur la direction qu'ils ont pu tenir. Il aura soin de demander s'ils appartiennent au corps du général Kray. Dans le cas que le lieutenant Héricourt rencontre rennemi ou s'il a des renseignements importants^ il enverra en toute hâte prévenir- le quartier général. Sa reconnaissance sur Schoppfheim étant finie^ V officier viendra rejoindre son régiment^ qui se dirige sur Waldschut et Engen, »

En relisant cet ordre, Héricourt s'assura qu'il n'avait rien omis de son devoir. T. os vingt-cinq dragons

étaient réunis hors le bourg traversé. Il ne voulut pas apercevoir les deux volailles pendues par les pattes à l'arçon de Pitouët, ni connaître pourquoi des gens montraient le poing à Marins, en consolant une grosse fille échevelée, débraillée, qui rentrait avec peine dans sa maison. Parmi les sacs juchés en une carriole à deux chevaux, le maître de poste attendait le signal du départ sous la surveillance de Pied-de-Jacinthe, qui rassemblait ses rênes. Nondain toussa. Corbehem à moitié ivre dormait en selle. Yvon et Tréheuc mâchonnèrent du lard cru ; leurs mains crasseuses en tenaient les tranches avec le cuir des brides. Les Alsaciens fumaient leurs pipes, rêvaient. Flahaut, les doigts dans la poche de sa culotte, comptait sournoisement des monnaies mal acquises.

Une brise refroussa les brins épars des crinières pendues aux casques. Bernard ne lâchait pas le papier de l'état-major, couvert d'une écriture lourde dont les éclaboussures tachaient la pâte bleuâtre... « Tu diras, Pied-de- Jacinthe, que, le «7 floréal, dix chevaulégers du général Kray ont poussé jusqu'ici, qu'ils laissent les ponts intacts ; que le maître de poste avait caché un sac de dépêches italiennes, que l'ennemi arriva le 7, pour repartir le 8 à trois heures du matin, qu'on n'en a point vu depuis ; mais que les têtes de colonnes autrichiennes marchèrent cette nuit-là en vue d'empêcher sans doute le passage du Rhin. Elles ont changé de direction quand les clievau-légers leur eurent signalé nos postes d'infanterie, sur la rive droite. » Pied-de- Jacinthe compta sur ses doigts le nombre de choses à retenir.

Comme des, plis pénibles se formaient au front du vieux soldat, Bernard crut préférable d'écrire. Dans son calepin, présent d'Aurélie, il gardait une plume d'oie court taillée, une fiole d'encre plate sous étui de

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maroquin. Il rédigea sa lettre contre le bois d'une porte, avant de se remettre en sçlle. Il y apporta du soin, car il voulait obtenir que Moreau le prît à Tétat-major. A cause d'influences que Buonaparté faisait agir dans le dessein d'imposer au général ses créatures de l'armée d'Italie, Moreau avait prescrit à Bernard Héricourt de garder son rang à la brigade. Néanmoins il lui confiait la mission précise de reconnaître le pays à l'extrême gauche du corps central et d'adresser directement ses rapports au chef de l'armée. Fâché de cela, Bernard avait fini par comprendre que son colonel averti lui laisserait de l'initiative. Depuis, c'était la peur de mal remplir sa charge. Les autres officiers de la brigade l'isolaient en extrême-pointe. On se faisait, lu; sembla-t-il, un malin plaisir de l'abandonner à lui-même, dût-il se voir enlever avec son détachement par les coureurs ennemis. L'ironique jalousie des supérieurs le vouait à ce destin. Se plaindre ? Il se fût par là reconnu luimême incapable du rôle. Il dut lancer constamment des partis à la recherche de l'escadron qui se dérobait pour ne pas soutenir ses reconnaissances.

Il hésita, contre la porte peinte en vert, à confesser dans la lettre ses craintes. Des larmes noyèrent les yeux de vingt ans. Lorsqu'il revenait au bivouac, n'entendait-il pas les capitaines furieux grogner derrière lui, le traiter de blanc-bec et de « protégé des dames ». Aurélie, la petite incroyable au zézaiement ridicule, intriguait-elle pour qu'il obtînt l'occasion de briller? Et cela, plus que son travail, son caractère, lui valait donc les bonnes grâces de l'état-major !

En pilant, le cheval de Pied-de-Jacinthe lui rappela l'exemple du vieux soldat résigné, aux gros yeux bleus et aux favoris plats. Bernard remit le billet militaire, sans y rien joindre d'allusoire. Les chevaux de poste

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a.î^itèrent leurs grelots sous le fouet du paysan. Il blêmit devant le gros pistolet que le maréchal des logis lira de sa fonte. Et, à travers un joli chemin creux fleuri de printemps matinal, tout s'ébranla.

La Forèt-Noire allongeait jusque le pays de Brisgau ses bois de hêtres et de chênes, ses longues colonnade^s de sapins. Les C/hevaux se suivirent à la file dans les descentes herbues. Fredonnant des chansons provençales, Marins roulait des yeux humides vers la visière de son casque, et sa main brune, étendue, caressait l'odeur suave de Tair. Les Bretons écoutaient, peureux de leurs bétes, au moindre écart. Pour sa jument Pitouôt ne cessa de tenir des discours jacobins, qui flétrissaient Brumaire. « Va, va, ma grosse, comme Caligula, je te fais consul ; tu vaux l'autre ! » Il la félicitait de ne point avoir tiré dans Paris la calèche des triumvirs, et lui tressait pour cela les crins, coquettement. Par bandes, les mésanges jaillissaient des aubépines neuves. Les sabots des chevaux foulaient les bruyères roses et leurs queues balayaient les insectes effleurant leurs croupes. Epanouies entre les mailles de cuivre de la jugulaire, les jouea de Corbehem s'enluminaient plus. Il soufflait au large vers la fin des perspectives forestières ouvertes sur des campagnes riches de verdures pâles et de vignobles. A travers ce pays, démontra le lieutenant, on gagnerait le Danube, si les Impériaux cédaient à Stockach, où il avait combattu sans bonheur l'année précédente . Et par les vallées du fleuve, la vigueur de l'armée forçant les villes, franchissant les bois, passant les rivières, atteindrait la puissance autrichienne au cœur.

11 s'obligeait à ces leçons de stratégie, pendant la route. Il expliquait l'avantage des positions, le motif de leurs courses, et comment ils éclairaient la marché à gauche des infanteries en plaine. Telles les mains

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d'un grand corps aveugle, ils tâtaient le pays eiT tous sens pour avertir des obstacles, des embûches, du péril. Héricourt tâchait qu'ils pussent concevoir la beauté de sentir leur âme de trente mille hommes.

Ils Técoutaient peu. Cela renforçait la tristesse du lieutenant. Pareils aux Alsaciens, la plupart jouissaient simplement de dominer à cheval les piétons, de terroriser les fillettes allemandes au seuil des maisons de bois ; de croire leurs bras capables de triomphe et de meurtre. Certains, comme Marius, comme les Gascons, ajoutaient la satisfaction de briller par le casque et de tordre leurs moustaches effilées. Bretons et Tourangeaux, résignés à la tâche obligatoire, allaient, Tâme béante, soucieux d'éviter la punition, de faire le moindre astiquage, de découvrir du lard ou des noix, de dormir en pleine paille fraîche, sans la corvée des vedettes, à l'image du bétail. Pitouët eût voulu que la précellence de son esprit étonnât le lieutenant et lui attirât des faveurs. Nul d'entre eux ne paraissait lâche, cependant. Depuis des semaines, ils disaient prendre leur parti du hasard et ne pas trop craindre la mort où ils entrevoyaient la fin des ennuis, quelque gloire. Surtout ils s'avouaient contents d'avoir perdu le souci quotidien. Le chef pensait à leur place. Ils n'avaient plus à prévoir le chômage, ni la faim solitaire dans le galetas du pauvre. On pourvoyait à leur vêtement, à leur manger. Ils ne luttaient plus d'heure en heure pour la conquête du salaire dérisoire. Et cela munissait d'une aise nouvelle les conscrits. Au bivouac ^ ils discutaient fréquemment les mérites de leurs races diverses.

— A preuve, opinait Tréheuc, que le général Moreau e3t de Morlaix, en Finistère, où je me porte natif.

— Penh ! revendiquaient les Alsaciens, il y a dans

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l'armée trois généraux qui sont nos pays : le citoyen Hichepanse, de Metz ; le citoyen Molitor, de Hayange en Moselle; le citoyen Ney, de Sarrelouis... Sans compter le général Lecourbe, du Jura. Nos cousins vous commandent.

— Le général Vandamne, du corps de Lecourbe, sort de Cassel en Flandre, pays de mon oncle, dit Flahaut. J'ai un cousin dans la puissance.

— C'est tout de même ceux de Lorraine et d'Alsace qui sont à la hauteur.

— Le marquis de Groucliy et le comte Decaen, nos ci-devant seigneurs, commandent aussi, protestèrent des Normands. Mais ceux du Midi, et les Parisiens, ça vaut pas grand'chose !

— Les Parisiens ont trop de vices.

— Ingrat, ils enfantèrent la liberté !

— En même temps que ces Marseillais dont tu répètes le chant ; pitchoun !

— Et que les Girondins morts pour la vertu !

— Vive la Nation! Tous les morceaux en sont bons ! Corbehem se flattait d'offrir, par ce cri conciliant,

l'occasion de trinquer avec la bière badoise.

Ainsi, plusieurs jours, ils allèrent par les routes des forêts. Les pommes de pin roulaient sous les pas des chevaux. Les bûcherons partagèrent du fromage dans la salle obscure des chalets. On écoutait bruire les petites sources.' On admira les horloges de bois en vente chez tous les paysans à pipes de porcelaine. De minuscules personnages sortaient sur des balcons ajourés au couteau, lorsque sonnaient les heures ; ce qui émerveilla les Bretons plantés devant le miracle, leurs grands sabres pendus derrière les bottes, sous les basques de l'habit vert.

Les chevaux burent dans les auges de granit où les lavandières cessaient un instant de rincer le linge,

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tandis qu'Ulbach, leur montrant sa denture, les interrogeait. On commença de craindre Tennemi. Le détachement cerna les villages avant d'y pénétrer. Marins chanta moins. Assez loin sur la droite, sur la gauche, au sommet des crêtes, le long des rideaux de chênes pouvant abriter les tireurs autrichiens, les Gascons, ilanqueurs de la colonne, bavardaient à peine. Le sixième jour, à midi, Pitouët ayant poussé le galop de sa jument jacobine vers un hameau où il pensait boire du vin blanc, faillit heurter, au détour d'une ruelle, un haut cheval qui supportait un gaillard vert, plastronné d'orange et coiffe d'un schapska. Entre le schapska et le plastron, il y avait une figure rousse, étonnée, balbutiante. Pitouët cherdha d'abord dans sa mémoire à quel corps de la République pouvait bien appartenir le quidam. Au bout d'une seconde, seulement, il imagina que l'intrus devait être l'ennemi.. D'abord ils s'étonnèrent l'un de l'autre ; puis, d'un silencieux mais commun accord, ils tournèrent bride, chacun, et piquèrent des deux, sans demander leur reste. Pitouët dégaina cependant; comme il n'entendit point claquer de pistolet, ni bondir de galop, il se retourna. En tabliers de coton rouge, des paysannes regardaient craintives, par une grande porte entr'ou- Terte. Pitouët acquit le sens qu'il représentait la Nation. Il appuya sur la bride et revint au pas, armant sa carabine. Le cœur lui sautait dans l'habit, la sueur coulait du casque. Héroïque, il arrêta sa monture; mais sa voix morte ne réussit pas à questionner les femmes aux corsets de toile bise. « Pitouët, se dit-il, reste là. Tu dois à ta dignité de mourir en Romain... » Il attendit le retour du quidam au schapska. Ses pieds tremblèrent sur les étriers. Il envia le calme de la jument qui, paisible, secouait les mouches en remuant tour à tour les quatre jambes.

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C'était un délicieux hameau, fait de cinq maisons en terre blonde, à chevelures de chaumes, à volets brurjs, à balcons de bois. Sous les escaliers extérieurs pendaient des cages où roucoulaient d^aimables tourterelles. Une herse occupait la droite du chemin gras creusé d'ornières. Les feuilles se jouaient du soleil et du vent. Quelques poules vaquaient à leurs affaires, la patte prudente. Pitouët constata nettement ces choses. 11 s'assura dans une pose noble, les brides au coude gauche, la carabine en travers, le sabre suspendu par la dragonne à son poignet. Il prêta l'oreille. Les jacasseries des oiseaux amoureux couvraient tous les bruits, a Attendons! » se conseilla Pitouët, redevenu peu à peu lui-même et prêt à rire de la double fugue en sens inverse qui avait éloigné les adversaires. On l'appela. Pied-de-Jacinthe rassemblait sa troupe. Le vieux soldat

avançait doucement : « Toi aussi, tu l'as vu, le b !

Réponds !... Ah ! tu as perdu la langue, mon garçon. Donc tu l'as vu. Je connais ça. Dans deux ou trois jours tu sauras que Ton ne se fait pas de mal entre éclaireurs, si Ton se rencontre seul à seul, ou deux contre deux. A quoi que ça servirait ?... Alors... Faut boire un coup, ça te rendra la langue : Fraûen ! Weiss wein? Geben Sie mir bitte.., » Les yeux peureux, les femmes apportèrent une bouteille. Elles s'empressaient, pâles, actives pour essuyer les verres. Pied-de-Jacinthe empoigna la fiole et la tendit à son soldat. « Rengaine ton sabre, et enfile-toi ce liquide !... Là... Banke ! c'est la Nation qui paye. J'écrirai au cit;pyen Premier Consul qu'il envoie acquitter le mémoire. En avant, Pitouët. Surtout ne casse pas la bouteille ; et qu'il en reste pour ton supérieur ! »

A la sortie du hameau, passé quelques arbres, ils reconnurent les Bretons à droite, les Alsaciens à gauche, et Pitouët retrouva ses mots.

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La chevauchée quitta le buisson, se réunit sur un plateau. Les pentes boisées continuaient de descendre à Test jusqu'à la rivière grouillant au fond du terrain, le long d'une petite ville tout en tuiles brunes. Ses fumées montèrent dans le soleil. Héricourt imagina que Tennemi devait couvrir la place. Souhaitant l'appui de l'escadron, il envoya Marins et quatre Marseillais afin de reprendre cpntact. La ville étendue dans le ravin semblait pacifique. A l'ombre de la colline, les verdures claires d'une promenade publique s'alignaient, retroussées par le vent. Bernard se remémora les règles des traités d'armes sur la reconnaissance des places. Il jugea bon de pousser jusque ce jardin, derrière lequel une esplanade pouvait servir de champ à un parti de cavaliers. On déborderait ainsi, par la droite, cette position.

Qui envoyer ? les plus lestes !...

— Cahujac ! Les Gascons!... >

Héricourt expliqua son dessein. Le petit homme au teint brûlé, à l'haleine forte, devança la fin du discours et l'acheva. Son bras vif enserra dans un geste les maisons, la promenade, la rivière et les montagnes.

— Si tu rencontres l'ennemi, brigadier, recommanda Bernard. « .

— Je l'enfonce, té !

— Si tu peux,

— Bagasse ! si je peux ? Si je veux ! Pour mpn escouade! Dragons, à gauche! En file... Au trot... Maarche !... Oui, mon lieutenant. Compris. Compris.

Les cinq drôles s'éloignèrent vite, et ne voulurent entendre davantage. Déjà ils décrochaient de la bandoulière leurs mousquetons, et mettaient la main aux yeux, méprisaient d'imperceptibles adversaires. Bernard les suivit de toute son attention. C'était son premier acte d'officier, la reconnaissance de

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cette Tille où rinfanterie de ïa division comptait rafraJcliîr. 11 importait qu'il nettoyât les abords ot que son escadron la couvrît. Son rég-iment devait aussi parvenir derrière lui, afin de garnir la crête ouest de ce vallon où afilue raient bientc't les fantassins, Depuis vingt-cjuatre heures, onenteodait par nioments des feux de tile découdre Tair. Pour passer TAlh, il avait fallu tirer le canon. Sans la voir il sentit que l'armée entière, se concentrant par les vallées des ruissoaux, les routes, les versants, les pentes, les flanca des forêts, allait au nord-est, vers les lignes d'Engen è Stockach, défenses naturelles qui fermaient 3e bassin du Danube. Certes des colonnes s'allongeaient sous les boîSj débouchaient des villa u;-es entrevus à Thorizon eu sud. Bernard traînait aux sabots de son cheval la Nation en marche. 11 se devina le ^ivot de Taile gauche enveloppante qai rabattrait sur le centre de Lecourbe , les Impériaux, a tta q u é s d e f j'o n t p a r M o r e au , Régiments à rassaiU, escadrons à la charge, batteries accourues, forces réelles, ses iflées s'agitèrent, tandis qu'elles imaginaient, à défaut du, regard impuissant^ les actes des Gascons disparus au coin du bois de hêtres.

Là, Cahujac évitait les souches abattues. Des excréments humains, des traces de feu, des épluchures^ des semelles arrachées lui prouvèrent le récent abandon duncampement.il fallait que les troupes autrichiennes fïïBsent nombreuses pour s'être cantonnées ainsi hors la ville, U avertit les Gascons qui modérèrent l'allure de leurs bêtes et se concertèrent. Ils n'admirent point les précautions du brigadier.

Leurs yeux actifs s'excitaient, leurs paroles rivalisaient de bravoure. Mais ils finirent par se reprocher des faiblesses anciennes, alin dHnsuJter aux avis de la pindence : <x Suîs-lu si on ne nous guette pas^ dan a

le bois? — D'abord Gouvion Saint-Cyr descend vers nous du Nord. — Oui, le lieutenant a des ordres pour toucher sa droite. — Ces brigands-là • seuls nous séparent de lui. — Brigadier, laisse-nous entrer làdessous, à deux, pour voir. — Et si on nous déborde.

— Faut pas avoir peur. — Le peloton nous soutient.

— Tçi, mon bon, reste ici, pour communiquer. — Alors quoi, je suis un propre à rien ? — Bon sang, de bon sang, je te commande ! — Motjis. — Ils peuvent venir par le ravin, là. — Ou glisser à travers le buisson. — Hé, puisque le peloton nous soutient ! — Et Gouvion Saint-Cyr avec ses 25.000 hommes qui sort, à notre gauche, de la Forêt-Noire. — Et Sainte-Suzanne derrière lui avec 20.000 encore. — Et Moreau qui nous appuie, sur la droite. — Moi, mon bon, je me sens 30.000. — Va, va, le général Richepanse ne nous laissera pas dans la mélasse. C'est un Lorrain. Les Lorrain^ et les Gascons, c'est fait pour s'entendre. — Allons, qui avance ? — Silence, toi. A Landrecies, tu as manqué de nous faire prendre par les Autrichiens de Clairfayt, en gueulant comme ça! — Ça m'a rapporté un coup de feu dans la cuisse. — Dans les Hollandes, soùs Pichegru, nous avons enlevé, la nuit, tout un bataillon batave, parce que les sentinelles éternuaient.

— Chut. — Motus. — En voilà qui galopent. — Où ça ? — La carabine ! — Chut ! — La carabine ! — Gare à ta giberne ! — Attention ! — Au bois ! — Il y a trois chevaux. »

Ils s'y mirent à l'abri ; ils se regardaient en faisant les braves. « Bon, murmura Cahujac, ils nous arrivent. Faut un prisonnier pour les nouvelles ! Attention. Ce n'est plus l'heure de penser à sa bonne Catherine ! Quand je sifflerai, nous foncerons ! » Ils râlèrent. Leurs genoux serraient les flancs des bêtes « Les sabres ! » chuchota Cahujac !

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A ce moment, les chevan-légers s'er.cfogèren entre les arbres. Leurs montures les secouaient. Ils sf hâtèrent.

Sous leurs scbapskas écarlates, ils montraient des figures anxieuses, des yeux clignés, des bouches entr'ouvertes. De longues lances à flammes jaunes gênaient leurs mains. Au trot dur de-leurs bétes, ils approchaient. On put compter les boutons dans la bande des culottes vertes. Une lance s'embarrassa parmi les branches. Ils crièrent des jurons allemands, et, comme la flamme jaune se déchirait aux aiguilles de pin, les deux autres cavaliers se retournèrent, tirant sur les brides. Cahujac siffla.

Cris. Injures. Et les bétes caracolèrent aux piques furieuses des éperons. Cahujac pointa dans le plastron amarante de l'homme qui avait le poing tenu par les lanières de la lance empêtrée, lequel, de suite, expira, toussant la vie. 11 resta suspendu à sa lance et au sapin ; la tête pencha contre l'épaule. Son cheval docile ne bougeait. Pour une entaille à la croupe, un alezan rendu fou emporta son grand cavalier dont les branchettes basses arrachèrent le visage, malgré qu'il se vautrât sur la crinière afin d'éviter le sabre d'un Gascon à la poursuite. Celui-ci n'entendit pas les cris des camarades, et la lance du troisième chevauléger lui pénétra dans la nuque avec la moitié de la banderoUe jaune. Aussi le grand échappa, et le Gascon, enlevé des étriers par le coup, lâcha son sabre, tomba, gardant au col le fer de la hampe rompue. Mais les dragons éperonnèrent leurs betes. Le chevau-léger franchit un buisson. Les dragons sautèrent après lui. Personne ne cria plus. On râlait ; les fourreaux couraient en éraflant les troncs d'arbre. Cahujac, dun revers de sabre, tailla la giberne du fuyard qui jeta sa hampe brisée, dégaina

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malaisément. Or, un eadet de Bergerac, qui avait le meilleur cheval, parvint au flanc. Son barbe, entraîné par l'exemple, rivalisait, les naseaux sur la croupe de son émule hongrois. « Cadet, cria Cahujac. Hardi ! » Alors le cadet présenta le casque au coup probable du chevau-léger. Soucieux de ne pas abîmer Tanimal de prise, il ne frappait point, le sabre prêt à la parade. Ce fut un instant de course passionnante. Les joues du cadet se colorèrent. Il rit presque; car, le fugitif occupé surtout de sa vitesse, et redoutant les représailles de quatre hommes qu'il entendait le rejoindre, ne menaçait plus. Soudain, par-delà les arbres, on reconnut les crinières et les carabines d'autres dragons. Le chevau-léger leva la main, jeta son sabre et tira les rênes. Il se rendit au cadet de Bergerac, qui, le feu sur les joues, les yeux joyeux, criait à tue-tête : « Je l'ai ! je l'ai ! »

Marins était là, entre des INÎnrseillais. L'on arriva sur le chemin.

« Troun de l'air ! Mon garçon, tu tireras bien trente écus de la bête, et l'homme te vaut les galons. »

Chacun souffla. Les chevaux écumaient. Les figures saignaient, à cause des épines et des ramilles qui avaient fouetté les visages des coureurs. Blond et gras, le cheviau-léger ne parut point autrement contrit.

« Malin ! lui dit Marins, tu ne risqueras plus ta peau avant la fin de la guerre. On va t'envoyer au chaud. »

L'Autrichien ne comprit pas. Il déboucha sa gourde et offrit du geste aux dragons, avec un bon rire.

Au retour, ils virent l'ennemi mort, toujours suspendu par sa lance à l'arbre. Le sang de la bouche béante rougissait le drap vert d une manche. Sans faire chanceler le cadavre en selle, le cheval broutait les jeunes pousses de l'arbre. On retrouva, débarrassé

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de son habit, de son casque, assis à terre, le dragon atteint. De lourdes larmes ruisselaient au long de sa figure adolescente. 11 fermait la plaie avec ses doigts. On déchira sa chemise pour un bandage ; on le hissa sur la bête. Après on repartit au pas. Cahujac et le cadet coururent devant, le prisonnier entre eux. De lui, Bernard sut que la ville était pleine de troupes dissimulées dans les jardins et la promenade publique. Presque aussitôt, le soleil pénétra Tombre qui, dans le bas du val, obscurcissait les verdures. Il éclaira les feuilles. Il dora la terre. Il étincela contre des métaux alignés. Héricourt dut admettre que c'étaient les fusils des soldats en bataille. Heureusement, Marins avait rétabli le contact de Tescadron qui arrivait au trot.

En tête galopaient le colonel et ses officiers. Suivi du prisonnier, Bernard Héricourt fut au-devant d'eux. Son orgueil craignit un blâme du supérieur, gros homme de quarante-cinq ans, jadis écuyer du duc de Luxembourg, et qui, lors du 10 juin, avait conduit les sans-culottes à l'hôtel de son maître, afin d'y recueillir la correspondance. La Convention l'avait récompensé en le nommant officier de remonte. Il avait gagné ses grades ensuite dans les Flandres et dans les Hollandes, en sabrant. Il lisait à peine. Sa haine des royalistes lui avait valu de la faveur, non moins que sa bravoure contre leurs alliés.

— Eh bien! Monsieur, cria-t-il de loin. Et il frappait sa cuisse de son gant lourd.

Le lieutenant parla.

— Plus haut, Monsieur! Plus haut! Je n'entends rien!...

Bernard haussa la voix fièrement.

— Bien... Bien ! dit le gros homme. D'ailleurs, vous êtes, je pense, plus que moi, le maître du régimenl. Qttfe devons-nous faire ?

— Mon colonel...

— Moi, je chargerais cette canaille...

11 désigna la vUle encaissée dans le ravin, au bas des pentes, Bernard tenta de l'éclairer sur la folie d'une telle manœuvre.

— Monsieur, je dbis toucher aujourd'hui 1^ droite du général GdUvion Saint-Cyr. Je connais mes ordres, s'il vous plaît. Cette bicoque fait obstacle. Il faut l'enlever.

— Notre prisonnier appartient au petit corps qui défendait avant-hier le passage de TAlb. Ce corps a usé d'artillerie.

— Monsieur... Je me f... de leur artillerie, moi ! Il est une heure* Avant cinq heures, je dois avoir pris contact avec les flanqueurs du général Gouvion Saint- Cyr. A deux heures, nous déboucherons de la vallée, au nord. Capitaine, va reconnaître le terrain. Le régiment marchera en colonnes, par pelotons... Une fois en bas... On se formera en bataille devant ces prés, où tu aperçois de l'infanterie... Monsieur, rejoignez votre escadron.

La fureur gonflait les veines de sa face rouge. A la fin des phrases, il claquait la culotte de peau enveloppant sa large cuisse.

Bernard Héricourt revint jusque son peloton et transmit le commandement à Pied-de-Jacinthe. Pourquoi le colonel le haïssait-il?

Ce fut un moment pénible. Il se crut abandonné du monde, et le désastre envelopperait, en outre, son régiment. Mourrait-il ? Irait-il, captif, périr d'ennui dans une forteresse des monts Carpathes, après les marches indéfinies sous les quolibets allemands des villageois. Et ses hommes, de quelle façon le jugeraient-ils, ayant écouté les paroles du colonel qui, pour un peu, eussent qualifié de couardise la prudence. Héricourt n'osa plus voir ses Gascons, ni leurs figures

égrati^néesi ni ce Messe pâlissant entre ses cravates âe toiles rougîes, k cliaqiie pas de sa monture.

[/esprit du lieutenant ricanait, ironique envers soi: Aurélie était le sentiment! Zulma, Tamour ! Bonaparte, la gloire ! . , . PiEouët injuria «le nouveau Cromwell », dans ïe dii^cours tenu à sa jument jacobine. La gloire qui allait Jiiiir dans la défaite du régiment éclairé par leurs soins ! Le caractère!,.. Scipion! Marins! César! Les aigles! Où sa f^randeur en cet instant? Il s'interrogea. Sa grandeur était de subir le sort, résigné, sans murmure, sans violence. Il se vit comme une ruine que les vents £ï5sai lient. Et daits cette ruine, un barde solitaire touuliait la harpe en chantant la magnificence de sa faiblesse.

Néanmoins le colonel, cette brute, n'avait point lu trois des livres qui enseignent la guerre. Quelques bassesses et des trahisons civiles l'imposaient comme chef à Bernard Héricourt, qui portait en soi la faculté de vaincre. Proclamer aux soldats l'injustice, les prendre à témoin, Bupprimer Tirabécile, et préparer, en dépit de tout, la victoire de la Nation !... Il méprisa la nuque épaisse de Tancien postillon et ses gestes d'écurie. 11 se surprit à frapper du poing son cheval pour une désobéissance futOe. Enfoncer sa lame dans cette nuque épaisse, débordant le col écarlate de l'uniforme... ah!

La colonne suivait un chemin à travers bois. La poussière montait du sol, saupoudrait les habits verts, le poil des montures, le cirage des bottes. Le silence des hommes devint solennel. Chacun, à part soi, appréhendait la peur prochaine du combat . Aux cimiers trop droits , aux crinières trop raides, à l'attention qui évitait toute faute minime dans la conduite des bêtes, Bernard devina cette angoisse contenue. Les soldats réunissaient le total des chances possibles en exécutant avec scrupule les prescriptions réglementaires. Ils rectifiaient l'eni-

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mêlement des brides. Ils lâchaient aussi le bouton de veste qui gênçrait Taise. Plusieurs raccourcissaient les étrivières, afin de sentir l'étrier comme un piédestal solide pour le geste de mort. Les Gascons seuls bavardaient encore, cherchaient à voir parle travers des files le bout de la route et le hasard. Les Alsaciens tâchaient de grandir en se redressant. Ceux de Marseille au contraire se ramassaient, déjà prudents, à l'abri des encolures. De toute l'inquiétude de leur œil bleuâtre, les Bretons questionnaient les figures des chefs, des camarades, comme si Fou pouvait leur dire le sort. Froids, les Flamands s'assuraient de leur assiette en selle et prenaient une attitude de colère grave. Les Tourangeaux essayaient de ne rien connaître, la tête basse, les yeux clos, déjà prêts à s'endormir du sommeil définitif tout accepté. Bon chien de troupeau, Pied-de-Jacinthe s'assura que les mousquetons se décrocheraient facilement, que les sangles ne glisseraient point. Les rides plissant sa vieille figure aux favoris gris, il côtoyait le peloton, sans hâte, sans paresse, méthodique; puis vint trotter à la droite du Parisien qu'il chérissait, lui donna des conseils mal entendus par l'homme nerveux, blanc déjà comme la craie, et que son col étrangla.

Un commandement, deux, dix, se répétçint au long de la route; et, pareils aux leviers d'une mécanique immense, les escadrons évoluèrent sur le pivot du centre.

On galopa derrière une ligne faite de crinières noires, de gibernes dorées, de portemanteaux bouclés, de croupes animales. On croisa l'élan contraire d'une autre chevauchée. Les fourreaux de sabre sonnaient. Les crinières s'éche vêlaient. Les doublures écarlates des basques d'habits illuminaient. Le terreau d'un champ jaillit jusque les fontes. Le trot s'assourdit.

«En bataille. Par escadrons... »

L'âme de Bernard, un instant saisie par le mécanisme

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du régiment, se libéra. La ville apparut de nouveau très proche, à Test, au pied d'une vaste pente, avec ses ponts encombrés de blanche infanterie, sa promenade où luisaient les baïonnettes des Impéjpiaux, ses rues pleines de chariots, de troupes, de gens à cheval, d'habitants qui fermaient leurs portes et rabattaient leurs auvents. Le clocher lança le premier coup du tocsin. A droite et à gauche du lieutenant, la brigade entière des dragons s'étendit, lumineuse par tous ses casques, les officiers en avant, sur des bêtes fiévreuses.

A cinq cents toises devant la ville brunâtre, une géométrie humaine s'immobilisait : deux carrés de bataillons, aux guêtres noires, avec le bronze de quatre pièces braquées entre eux. Ce ne bougea plus. On vit seulement fumer les mèches aux boute-feu des artilleurs; tandis que, sur la gauche de la pente, au sud, les chevau-légers réunis et' minuscules, a.ttendaient le signal de la charge en flanc. « Jolie situation ! » grogna Bernard.

Mais le général de brigade s'avançait hors de la ligne. C'était, sur le grand cheval blanc, un freluquet perdu dans une redingote fleurie d'or, écrasé par un vaste chapeau aux plumets fastueux. Un sabre d'or pendait à la selle. L'essaim d'état-major le suivit au pas. 11 tourna, parcourut le front de bandière, gesticula.

Bernard Héricourt se demandait quels ordres miraculeux allaient sortir de cette bouche. A mesure que le général s'approchait, on entendit mieux sa voix aigre. Il s'égosilla. On distingua les mots : « Nation, République... Guerre aux tyrans! » et l'on aperçut sa petite figure gamine engoncée dans la cravate noire, dans les broderies du col double. Arrivé devant le peloton d'Héricourt, il s'arrêta. Les genoux maigres de ses jambes bossuaient la peau de la culotte serrée contre la chabraque pourpre du grand cheval blanc.

« Enfants de la République... » il étendit son gant de daim vers les pompons des casques... L'ancien postillon abaissa le sabre ; mais, à ce moment, un capitaine au galop s'arrêta net devant le petit général, dont les boucles blondes et grises débordèrent le grand col. Les propos furent sans doute graves, car le freluquet se rappelant à peine l'urgence du discours, déclama : « La Nation vous contemple ! L'armée vous suit... VoilèT les satellites des tyrans. Dragons de la 3® brigade, foutez moi ces bougres de cochons dans la rivière ! Vive la Nation !»

— Vive la Nation, gueulèrent les Alsaciens.

— Vive la Nation, crièrent ceux de Gascogne... en écarquillant les narines.

— Vive la Nation, chevrotèrent les Tourangeaux, les yeux fermés.

Pitouët ouvrit une bouche d'où no put issir aucun son. Déjà le grand cheval blanc du petit général doré diminuait au loin sur Tétendue verte des emblavures.

Vraiment ce tacticien ne motitra point de sottise. Il comprit que les canons chargés à mitraille ne tireraient qu'à petite portée et le laisseraient d^abord accomplir sa manœuvre. Le second régiment de la brigade, arrivé par colonnes et n'ayant pas fourni de reconnaissances, avait des chevaux en meilleure forme. On le fit passer au galop derrière les trois escadrons de l'ancien écuyer. Jetée loin, sur la gauche, cette masse dessina de l'ouest au nord un mouvement élargi, dont la courbe devait atteindre les Impériaux sur le flanc parallèle. à la direction des pièces établies entre les carrés, flanc non couvert par leur feu.

Parvenu à la hauteur de cette face d'infanterie, le premier escadron fit un à droite qui le porta en ligne contre le double rang des fantassins aux bonnets de poil

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LA FORCE d03

Surpris, Bernard étudia révolution. Le deuxième escadron exécuta le même « à 'droite en ligne », puis le troisième; le^ trois masses assemblées galopèrent d'un seul flot luisant. La vue du jeune homme embrassa l'évasure bleuâtre des collines boisées, au fond de quoi les géométries humaines bastionnant les perspectives de la ville semblaient d'autres murs devant des murs de briques. La clameur sinistre du tocsin ne cessait pas, et la fourmilière autrichienne noircissait les bords de la rivière, affluait aux ponts, entrait dans le soleil, s'éteignait dans Tombre, se mouvait en colonnes, en lignes, hérissées de bayonnettes. Des gens à cheval trottaient. La rumeur s'amplifiait partout jusque la courbe du ciel bleu où crièrent aussi deux cigognes.

Avec ses béteô bondissantes sous Fécume noire des crinières échevelées, le flot des dragons se précipita vers l'est de la pente et les cajrés. Force en lueurs que les Tourangeaux eux-mêmes regardèrent les yeux larges. Les ^Gascons se dressaient, parlaient, Pitouët reprit des couleurs. La ligne de centaures aux ventres rouges avalait l'espace . Parmi le peloton de Bernard, tous vécurent l'élan de ces hommes, et non plus leur crainte ou leur fièvre. Soudain les reflets des fusils illuminèrent le rang autrichien, s'éclipsèrent. Un éclair se propagea qui vint découdre l'air jusque dans les oreilles du lieutenant. Et alors il ne sentit plus rien de ses appréhensions, il voulut s'élancer aussi ; il eut un désir de lutte aveugle ; ses yeux se brouillèrent ; ses membres s'énervaient. Il injuria les Gascons sortis du rang, et Pitouét criant à tue-téte : « Vive la nation ! » peut-être pour s'étourdir, car on aperçut, derrière le flot de la charge avancée, des chevaux à terre et ruant, des hommes écrasés par leurs bêtes, un dragon démonté se tenant à deux mains les tempes, et qui finit par choir tout à coup les bras étendus.

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— Dragons, à vous!.,. Pour charger, hurla le colonel!... Dragons en avant !... Maarche !

Un ilôt neuf se précipita, et la terre rejaillit, et le sol trembla en grondant, et les crinières des casques et les profils équestres engloutirent l'horizon, les gestes du régiment engagé, les géométries des carrés, la perspective dé la ville. Une seconde fois le feu de file vint découdre l'air dans les oreilles,

— Au deuxième escadron .!... Pour charger... Dragons, en avant... Maarche... *

D'autres forces bondirent, dont le tourbillon enivra les hommes. En même temps le tonnerre du canon se prolongea.

— Au premier escadron !...

— Peloton! cria Bernard aveuglé, sourd, en étreignant la chaleur de sa bête... Les hommes saisirent les rênes, dégainèrent d'ijn seul tintement.

— Par pelotons... Dragons en avant!... Maarche!

— Maarche ! hurla Bernard.

Il ne comprit pas d'abord pourquoi, à l'opposé des autres escadrons, Ton tournait le .dos aux carrés... Mais son cheval partit à la suite du troupeau fou, des crinières envolées, des croupes ruantes, parmi les jets de terre et l'odeur de poil humide. On se lança. Il ne pensa plus.

Tout se fracassait. De la mitraille creva l'air. Les sabres heurtaient les étriers ; le sol sautait en morceaux. Héricourt prétendit apercevoir les soldats. Yeux clignés sous les casques, figures mortes, corps rejetés en arrière, mains crispées aux arçons, il aperçut cela, mais pas un homme.

— Pelotons ! se dirent les voix d'officiers. A droite et à gauche... déployez... Pelotons...

— Attention, cria Pied-de- Jacinthe, on va s'arrêter...

— Haalte!...

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Dix secondes encore les bêtes résistèrent au mors, et puis se fixèrent en soufflant. '

Alors Bernard se vit à la gauche de la ligne. Devant lui grandissaient les schapskas écarlates des chevau-légers, dominant leurs montures au galop, et dardant la flamme jaune des lances. Les voix commandèrent. Bernard répétant les ordres, tâchait de se rendre compte. Son escadron protégeait la charge des deux régiments contre l'attaque en flanc des chevaulégers. Les carabines des hommes sautèrent dans leurs mains. Les chiens craquèrent.

— Visons bien, ou tant pis pour Tomelette. Les œufs vont casser, recommanda Pied-de- Jacinthe.

De fait, deux escadrons accouraient sur le leur, et manœuvrèrent pour déborder. Il fallut se disperser en fourrageurs, afin d'étendre la ligne. Un peloton alla former soutien en arrière... « Ils perceront tout de suite, » craignit Bernard. Mal commandé, Tennemi ralentit sa hâte, hésita, dans le but unique d'envelopper la droite de l'escadron et de courir sus à la charge. Mais on entendit la voix grêle du petit général. Son cheval blanc trottait large. Il cria. Les capitaines répétèrent son commandement, et l'escadron se trouva divisé en groupes, qui, la carabine armée, présentèrent quatre échelons successifs à franchir. Sans essuyer de feux croisés, il était impossible de s'immiscer entre eux. Alors, selon que les chevau-légers remontant la pente tentaient l'attaque de la droite, à l'ouest, ou que, la descendant, ils tentaient celle de la gauche, à l'est, le petit général conduisait les marches et les contremarches des pelotons, en telle sorte que partout l'effort des chevau-légers rencontra la quadruple perspective d'obstacles humains. Leurs chefs n'eurent pas l'audace de charger le front. Dès qu'ils voyaient les pelotons français mettre enjoué, ils changeaient de manœuvres;

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i06 LA FORCE

et ce fut une 80ii;e de jeu (t'échecs où les cavaliers des deux partis occupaient alternativement les cases sur rétendue verte de Temblavure.

Bernard laissa toute angoisse. Déjà les Gascons près de lui souriaient aux ordres déplaçant leur ligne, détournant leur marche, fixant leur front, doublant les files, les dédoublant, les portant à droite, à gauche, en avant, puis en arrière. Les Alsaciens s'énervaient un peu. Pitouët eut voulu connaître ce qui se passait vers la ville où roulait le tonnerre du canon et crépitait la fusillade. En arrière, des bouquets de buissons et un^ pli de terrain cachaient l'est. Sur les figures ^es Bretons, l'assurance aussi reparut. L'escarmouche devenait amusante. Il sembla que l'on fût en une prairie délicieuse, pour une parade au carrousel. Les deux partis rivalisaient de promptitude et d'adresse. Cependant les dragons constatèrent qu'ils battaient en retraite. Peu à peu ils se rapprochaient des buissons les séparant de la ville. « On recule, grognèrent les Alsaciens. » Bernard observa que les montures des chevau- légers avaient les paturons poilus. Il distingua la couleur des favoris, le dessin des plaques de cuivre sur les schapskas, les bandoulières blanches, les aiguillettes, les parements amarante, la figure vieille d'un officier et sa haute béte rousse; cette figure vociféra sous une lame brandie; la bête rousse s'enleva, tendit le cou, grandit aussitôt rapprochée par un galop que suivait le galop de cent chevaux, dont les crinières secouées voilèrent cent rictus attentifs sous les schapskas écarlates.

— Halte ! commanda le petit général.

— Joue, cria Bernard... et il attendit la meilleure portée.

Vingt-quatre carabines restèrent horizontales sous les casques inclinés. Les sabres nus pendaient par la

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dragonne aux poin^-5. Les chevaux soufflèrent en s'ébrouant. Les faits se substituèrent aux réflexions ^ ils apparurent dans le geste du vieil officier autrichien, assurant les rênes en sa main, dans les lueurs des boutons de cuivre aux plastrons amarante, dans les mouvements des lances basses et de leurs banderoles.

Seul, un chien claqua, celui de Pitouët, puis un, celui de Cahujac, ensuite, un à un, ceux des Marseillais. Pied-de- Jacinthe jura plus fort que le bruit.

— Feu ! jeta Bernard pour obéir aux premiers ti-* reurs.

Les Alsaciens et les Tourangeaux lâchèrent la salve. Deux montures de chevau-légers s'écroulèrent. Un Gascon lancé par dessus vint tomber contre Ulbach, les mains en avant ; puis s'agenouilla pour se relever. Mais à l'ordre, les dragons firent avancer leurs bêtes, et riiomme bousculé par cella d'Ulbach hurla comme un chien que Ton fouette.

Héricourt éperonna. Iln'eut plus le temps de voir le reste de T escadron. Les soldats, muets, assuraient leurs armes Pitouët cependant tourna la tête et cria de preadre garde, en même temps que de sa lame abattue il souffletait la schapska la plus proche. Un Tourangeau fut couché en arrière sur la croupe de son cheval par une lance dont iû boîs fléchit. Après, ce fut un trou rouge au corps du dragon beuglant qui battit Tair de ses mains folles. Un tourbillon de diables verts plastronnes d'amaranle surgit de partout sur de pelits chevaux vifs ; les lances passèrent entre les dragons. Les Alsaciens les coupaieat par grands coups détaille.

En une seconde, le pays et le ciel disparurent derrière les masques ennemis, leurs narines frémissantes, leurs bôuclies tordues pour Inirler en allemand, la forêt des lances droites qui renforcèrent le passage des lances couchées, qui travers ère nt les groupes du peloton, les

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cris, les ruades, les estocades, les commandeEhents clamés par le vieux Pied-de- Jacinthe, droit sur Tetrier. Bernard les répétait de toute sa force, inconscient. « Dragons, taillez les lances ! — Dragons, sabrez les lances! — A toi, Cahujac, derrière ! — Crèye le cheval, Pitouët! Le cheval!... — Dragons, sabrez les lances. — Dragons, sabrez à droite... — Dragons, sabrez à gauche ! — Dragons, taillez les lances ! — Ralliemept!.-. » Meniace pointue des fers enveloppés de drap jaune. Claques des pistolets. Chocs des chevaux. Et la bride coupe la paume de la main crispée. L'ouragan passe avec ses têtes fantastiques, ses yeux d'épouvante, sous les schapskas ses corps ramassés, derrière la protection des lances immuables...

Bernard n'eut pas le loisir dépenser. Vit-il réellement le moulinet magnifique qu'exécutèrent les Gascons, auréolés des lueurs des lames. Admira-t-il la colère calme des Flamands^ sur leurs bêtes tenues en arrêt, et qui reçurent l'ennemi par de grands gestes de mort haut levés, coupant les épaules vertes, balafrant de l'oreille à la bouche les visages adversaires ? Entouré des Alsaciens qui sapaient le milieu des bras gênés par la longueur des lances, Héricourt imagina seulement de crier qu'on ouvrît les rangs pour laisser fuir l'élan du galop, afin qu'on se reformât derrière le passage de l'ennemi. Là était son devoir, l'œuvre de son caractère. 11 se contraignit à ne point connaître autre chose de cet instant tumultueux, sauf le péril d'une lance accourue qu'il évita en creusant la hanche, en levant le sabre rabattu tout de même sur une queue de cheveux blonds soudain tranchée, tandis que l'homme, instinctivement, rejetait en arrière la tête et serrait ses vertes épaules couvertes d'une rosée sanglante. « Ralliement ! » ne cessa de crier Bernard. Vers sa lame haute, les crinières des casques et les caracole^ des

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LA FORCE tôÂ

chevaux s'agrégèrent, se bcmeculérent, s'immobilisèrent, a Charge?, vos armeis 1 »

Jiisf|iiG les buissons, déjà^ où ils se rassembhiient assez mal, les diables verts poursuivaient leur fuite, qui tau ruant Tobstacle, qui le sautant, qui arrêtant net sa monture. Leurs blessés glissèrent de selle, l^our souffrir étendus.

Tout de suite Bernard voulut rejoiudre l'escadron- Il ne l'aperçut pas, il n'entendit plus le canon aussi près I cela tonnait loin. Au-delà du pli de terrain, comme pour atteindre la cLiarge des deux régiments, les chevau -légers se hâtèrent de disparaître, insoucieux de leurs blessés à terre, de leurs camarades démontés qui ressurgirent^ épars, dans l'embarras de leurs fourreaux.

Bien que le sang échappé d'une fêlure au sourcil pût interrompre les mots de l^itouel, bien que le Tou rangea u p e r ce par la 1 u ne e c! o n t i m i a t d i^ i>] è m i r , 1 a 1 " o u c 1 i e en hoquets, contre terre, les dragons jouissaient à l'aise de se voir exempts de blessures et de n'avoir qu'à frotter leurs jambes meurtries par les chocs. Ils parlaient ensemble, tout en bourrant la cartouche au fond de la carabine.

« — Où sont-ils ? — Ils viennent de sauter le buisson.

— Ils se sauvent. — Les autres pelotons les auront pris en flanc. — J'ai entendu les nôtres tirer dessus. — Moi, pas. — Ni moi. — Moi, si. — D'abord, c'était la manœuvre de notre escadron. — Certainement. — Taisez-vous donc, ils ont enlevé tous les pelotons, excepté le nôtre. — Ils étaient vingt contre un. — Mais où courent-ilSf bougre d'idiot? — Pardié, ils courent sur le dos de notre régiment pour prendre la cl large à revers, — Vont-ils revenir ? — Mais non. — Tu vas voir. - — Tu peux t'apprêter. — Et le général ?

— Ils rauraieni enlevé? — Tu veux rire. — Ca ne se

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laisse pas enlever comme ça, un général, c'est bon pour nous de rester là. Les panaches ça se met à Tabri, d'abord. — Quia entendu les pelotons tirer. — Moi.

— Toi ! ... Veux-tu te taire, j'étais à côté ; je n'ai rien entendu. — Voyons, renfilez les baguettes. — Personne n'a perdu sa pierre ? — Non, brigadier. — Regarde le pauvre diable qui souffle. — 11 ne fera plus ses farces. — Comment a-t-il reçu ça? — J'ai vu la lance arriver, mon pays! Moi je faisais le moulinet, . contre un roussot qui voulait me lâcher son pistolet dans la figure. Pan ! Un coup de taille et le pistolet claque dans les oreilles de son cheval qui saute en Faîr ; je l'ai échappé belle. — Moi je lui ai coupé la hampe net, comme avec la serpe ! Ah! il avait l'air nigaud, en regardant ce qui lui restait de bois ! — Moi, j'ai crevé deux chevaux. Tiens, celui-là qui se tire de dessous le grisou, c'est mon homme. — Qui t'a fait ça, Pitouët ?

— Je sais pas, je n'ai senti qu'après. — Ça saigne.

— T'auras un bleu. — Allons! silence. — Rassemblez les rênes. — Quatre hommes de gauche, sortez. — Quoi, Tourangeau, t'as plus peur. — Peuh! — Silence, fils de salopes ! Qu'on vous dit ! — T'as perdu ton sabre, toi, mauvais bougre ! Nondain, relève ton copain, défais-lui le ceinturon... Cavaliers, en fourrageurs !... »

Héricourt tâchait de se reprendre à la bizarre ivresse où depuis une heure chantait son cerveau. Les faits immédiats de l'aventure se reproduisaient à sa mémoire par mille images successives qui l'empêchaient de réfléchir. Semblables à lui, les soldats contaient une chose, une autre ; ils élargissaient leurs cols, ils étanchaient la sueur, ils retroussaient leurs manches, ils frottaient leurs contusions, ils exagéraient des prouesses. Piedde- Jacinthe ne put les obliger à se taire, ni obtenir de savoir si les autres pelotons avaient tiré contre l'ennemi.

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« Mon petit fcère ! » pensa Bernard. Non, Augustin n'avait pas encore vu le feu. Le lieutenant devait un ordre à ces dragons fébriles, isolés dans une sorte de prairie close de buissons. Il prêta l'oreille. Plus de fusillade. Une rumeur grandissait des fonds, vers la ville, a Marcher au canon ! » répéta la mémoire de l'officier. A ce moment, un feu de file déchira l'étoffe de l'air. Des cris répondirent. Pied-de-Jacinthe estima que le peloton, peut-être tout l'escadron, se trouvaient cernés, et cpi'il allait falloir mettre bas les armes. Bernard eût soutenu que les chevau-légers, ayant franchi son flancgarde de dragons, ralliaient Tinfanterie autrichienne, heureux de n'être plus coupés de la ville. Tous deux convinrent d'envoyer les gens calmes au-delà du buisson. Héricourt les suivrait. 11 appréhenda de revoir l'officier des Impériaux qui avait, à la tête de sa troupe, percé le peloton, laissant à terre l'agonie du TourangeaUj puis du sang sur les visages, sur les mains, de la folie bavarde sur les bouches ; ce vieillard maigre, dont l'œil férocement malin chatouillait de sa lueur les cotes menacées en outre par la pointe de son arme. Corbehem, Flahaut partirent à la découverte. La grande clameur continuait vers la ville.

Le casque pesait à la tête de Bernard. 11 se raffermit en selle et se blâma de sa peur. Son caractère, à Técoii' des combats, devait acquérir l'excellence. Il s'admira, pensant à la preste manière dont il avait coupé hi queue de cheveux au cavalier ennemi. Vraiment il était une force que seul tel vieillard à schapska écarlate eût pu, d'un glaive malicieux, terrasser par hasard. Derrirrti lui, il évoquait les aigles imaginaires des logions, il entendait le pas des centuries et le bruit fait par les cruches d'huile balancées au bout des pieux sur les épaules romaines.

Corbehem et Flahaut trottèrent vite, comme s'ils

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n'apercevaient nul péril par-dessus les buissons que devaient déjà franchir leurs regards. Les Alsaciens recueillirent les Impériaux démontés, cinq hommes, dont ils prirent les lancée, les sabres. Ulbach vint dire au lieutenant que, selon les prisonniers, leur troupe constituait la gauche des bataillons formés sous la ville. Ils avaient craint d'être enlevés par des partis dont les dragons leur parurent seulement être les éclaireurs : car, depuis deux jours, les soldats de Tarchiduc Ferdinand, descendus vers le lac de Constance, annonçaient la marche du corps Gouvion Saint-Cyr dans la Forêt- Noire.

A ces mots, le lieutenant crut le succès probable. Par crainte d'être tournés, les Autrichiens évacueraient la ville. Une joie de gloire Fétourdit subitement. Quand lé geste de Corbehem eut signifié que l'ennemi filait au loin, il cria de mettre la colonne en route. Deux dragons aux chevaux boiteux reçurent la garde des captifs, qui fabriquèrent aussitôt un brancard avec des lancés et des manteaux de cavalerie, d'après les préceptes de Pied-de- Jacinthe. On y coucha le Tourangeau. Sa blessure saignait à travers la compresse qu'arrosait une gourde allemande; et Ton voyait tressaillir le dos brun dénudé jusqu'à la culotte de peau. Ce groupe regagna lentement les bois de l'ouest, où se tenait la réserve de la brigade.

Bernard courut à la silhouette casquée de Flahaut en observation, la carabine sur la cuisse. Qu'apercevaitil, attentif et prudent ?

Or la colonne rejoignit Héricourt. Encore fébriles, les dragons retroussaient leurs manches sur les poignets humides. Les narines reniflaient l'air. Les yeux s'agitaient entre les paupières enflammées. Arrangeant les courroies des manteaux, déboutonnant leurs plastrons rouges et leurs gilets blancs, ils parlaient rauque.

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LA FORCE iî5

s'essoufflaient. Plusieurs fourreaux de cuir s'étant cassés, lors du choc, les sabres nus pendaient par la dragonne au bout de leurs gestes vifs. Pied-de-Jacinthe ne put contenir leurs paroles. « Pardieu, assurait'Tréheuc, je le jurerais au Pardon, les mèches blanches du vieux flamboyaient comme le voile de sainte Anne d'Auray, quand on reste la nuit devant Tautel. — Et grand ! — Deux toises et demie ! — Huit coudées ! — Tu as mesuré son sabre. — Pouvaiton voir quand il fit le moulinet ; ce fut un ciel de foudre qui baissa sur nous ! — Et sa bouche. — Tu as vu rincendie dedans! — Une fournaise comme lorsque Landrecies brûlait. — Tous les autres semblaient être seulement la queue de son cheval ! — Y en avait-il d'autres ? — Qui pourrait le dire ? — Ils étaient cent; imbéciles ! cria Pitouët. — Cent? Ah là, là ! Cent? — Trois, quatre. — Vingt, peut-être. — En tous cas, les autres, on les a pas vus. — Le pauvre Tourangeau, lui, les a bien sentis, et parla lance 1 — Tais-toi, Parisien. C'est le vieil officier qui a conduit la lance de son soldat... — Ah ! chouan, peste de superstition ! — Toul de même, j'aimerais mieux ne pas le revoir, le vieil homme, énonça Nondain. Dans la forêt d'Amboise, quand j'étais tout petit, ma sœur a rencontré le pareil qui fauchait les arbres avec une faux de cent coudées. — En Hanovre, dit Pied-de-Jacinthe, c'était un artilleur, toujours le même. Chaque fois qu'on l'apercevait derrière la batterie, pan, on passait l'arme à gauche. — Un vieux aussi ? — Ma foi, le mémo presque. — Garde-toi, tu le reverras! — Allons, allons, paix, paix là, mes fils... Peloton, halte! » Le large dos immobile, la main levée de Flahaut les arrêtaient. Ils soufflèrent, contents de ne pas heurter l'ennemi. Bernard eut peine à distraire son imagination du fantôme vu par les soldats aussi. Entre les casques des deux

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Flamands, les nues de fumée blanche se déroulaient contre le pays. Du canon qui tonnait, au nord, devait être celui de Gouvion Saint-Cyr. Celui-ci allait prendre contact avec Tinfanterie de Richepanse, derrière les dragons de Moreau parvenus au flanc de la ville qu'ils déborderaient. Les escadrons se reformaient sur la pente dtj ît^rrain couvert par mille papiers de cartouches vides, qu'nvaiont jetées les Impériaux en retraite.

Xon loin d'un caisson culbuté, IjB petit général s'agitait du haut de son grand cheval lumineux, et les coloiines secouant leurs têtes ifiétalliques trottaient au sigiie de sa main tendue. Les deux régiments descendaient ^i la rivière, en aval de la ville, assez loin de celte promenade publique jusqu'où le vent entraînait les vapeurs de la canonnade autrichienne dont l'écho soudain se renforça dans l'est, devant eux, par-delà les éta*(es boisés de la montagne. « Ecoutez, dit Pied-de- .Tncinthe.,, — L'écho! — Non pas, non pas. On se canarde aussi de l'autre côté..-. Tenez, leur cavalerie mardit^ su canon..»»

En eifet, une chenille hérissée de lances droites commença de ramper par les labyrinthes des Contreforts; les schapskas y firent une traînée écarlate. On ilii^tiiiguait parmi cette multitude les chevaux blancs des trompettes ; et cela rapetissait à travers l'étendue mon tueuse, disparut à l'ombre d'une sapinaie, reparut à la surface d'un plateau. -L'adjudant vint dire à Bernard dû rejoindre l'escadron. L'on s'ébranla. L'allure du trot âllrmgé coupa les paroles ; mais les yeux s'intéressèrent au cortège des blessés reconduits en arrière aux bois de l'ouest, que protégeait le déploiement de la division Richepanse. Files de chevaux boiteux, malheureux sans habit, ou la tête capuchonnée de toiles sanglantes et qui enlizaient leurs grandes bottes dans le lubour ; prisonniers autrichiens aux blancs uniformes

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tachée do poudre, d'iiuile, aux f^fuétres boueuses, et balançant les lourdes civières fuîtes de chabraques fiœlées à des fusils ; cela défilait avec lenteur par h centre des colonnes, sous la garde de dragons de montés, la carabine à 1 épaule. De ces carrés d'infanterie, aux faces de feu naguère, Bernard ne reconnut que de gros rustres blonds courbant le dos et qui traînaient leurs jambes lasses, qui grimaçaient au aoleil, qui plissaient leur front ceint de plaques en cuivre monumentales.

Cependant croissaient les détonations d'artillerie, les pétillements de la fusillade^ les cris des chefs, les clameurs des hommes. Tels de mauvais rires titaniques, des feux de iile éclataient à la lisfëre de tous les bois. Les montagnes grondaient en répétant les voix d'artillerie. 11 passait dans le fracas de l'air des attelages au galop. Les sons montaient, s^évasaîent, se perdaient, affolant les oiseaux aperçus entre les déchirures des ùimées.

Les dragons trottèrent. Le sol se déroula sous leur course, avec ses terres meubles, ses prairies spongieuses, ses routes sonores, ses chemins caillouteux. Par d'autres voies, la cavalerie française accompagnait le mouvement parallèle des cbevau-légers. Au loin ceu^ci rapetissaient toujours vers les cimes qu'ils enguirlandaient d'un long ruban mobile de lances droites.

« Troun de l'air! on ne se quitte pas..., » grommelèrent les Marseillais, lorsque la roideur de la côte contraignit l'escadron à reprendre le pas. Héricourt écoutait les craintes des siens, qui recommencèrent à décrire le fantastique ofticier. Les Bretons n'en menaient pas large. Ils se regardèrent en pâlissant, lorsque le colonel, accouru, enjoignit au lieutenant un vmip de galop, afin d'éclairer la tête de la colonne. « Tu vois, Monsieur, j'ai touché la main de Gouvion

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Saint-Cyr, à Theure militaire. Tu diras cela, lieutenant, au citoyen Moreau. J'ai recollé les morceaux de Tarmée, à Taile gauche. Paraît que ça devenait pressant, si j'en crois mes oreilles. Entendez-vous ça, mes fils ? Vous marchez au canon, maintenant. On dit que le torchon brûle depuis nous jusqu'à Stockach. Quelle danse!... Et derrière! nous en laissons de la friture. Bon sang! » L'ancien postillon éclata de rire, claqua sa cuisse à maintes reprises. Il avait rejeté son casque vers la nuque. La chair de sa face débordait la jugulaire rompue. Du sang goutta de son sabre nu jusqu'à terre... Bernard 'passa, docile.

Ils franchirent le flanc des pelotons en marche qui escaladaient les côtes et dégringolaient au fond des vaux, selon l'adresse des bêtes écumeuses. Les habits ouverts sur les chemises montraient les saillies des pommes d'Adam. Une sueur noire coulait aux tempes, sous les cadenettes. Les veines gonflaient à la surface des mains sales. On s'offrait la gourde le long des files, en plaisantant l'approche de la mort avec la stri^ dence de rires nerveux : « Té, Mariùs ! interpella certain maréchal des logis noir comme une taupe ; toi aussi, mon bon! — Ah! pitchoun... » Le galop brisa la réponse de Marins, qui «leva sa main en l'air, pour adieu. Plus loin, au premier régiment, une voix gamine cria : « Pitouët ! Notre trictrac à la Régence ! — Et les cotillons de Paméla ! — Et le jaloux bafoué ! — Adieu, Fitouët! » — Et plus loin : « A c't'heure, ch'est ti, Corbehem! — Tu cours, tu cours! — Va, va, nous boirons une triboulette de bonne bière. — Enterre-moi dans une barrique, si j'y reste, Nondain! » Au galop les rangs se reconnaissaient, mais la joie des exclamations ne sonnait pas en franchise. Bernard serra les flancs de sa bête, qui donna plus d'essor. Le soleil faisait toutes blondes les jeunes feuilles ; le bruit de

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bfitaîlle, au fond des combes, ne semblait plus ([ue la fuite d'un orage devant la force de Tastre Iraversant les parures des branches.

Le peloton courut. îl dépaasa les avant-gardes. Il petenlït au milieu de la solilude. Il effara des pauvresses qui cheminaient par une sente et qui se blottirent dans le buisson d'aubépine.

La Tièvre de Ja course étourdit Bernard uni à la chaleur de son cheval par toutes les secousses. Il attendît son effroi de rennemi devenu ce seul major de clievaulégers, dont Timage terrorisait visiblement les yeux nttentifs des dragons. Afin de se dérober à la peur^ il murnuira le nom d 'Au relie ^ mais il la comprit indilTéreiite. Au milieu de ses romans, pensait-elle quil y eût k cette heure par les prairies d'Allemagne un frère désireux de la gloire propre k la séduire. L*ironie du jeune homme sourit à lui-même. Il ferma les yeux, s'en ivmit à son cbeval et au hasard pour défmir le destin.

Et brusquement.! à la cime d'une dernière côte, ïe soleil frappa ses paupit^res qu'il rouvrit sur le spectacle d'une plaine où pullulèrent des cavuleries inconnues. Devant, les nues de fumée blanche se roulaient et se diluaient entre vingt batteries tonnantes. Au fond, un village dégorgeait des foules d'infanterie qui reiluèrenl jusque les coteaux de rhorizon. Vers elles une demibrigade française gagnait le terrain par colonnes de bataillons.

Bernard remarqua les pelisses écarlates du 5® hussards qui trottait à Taile gauche enveloppante. Dans la même seconde les clievau-légers débouchèrent par l'autre versant de la montagne, tandis que le petit général, au galop de son cheval clair, accourait decette plaine tumultueuse, où il devançait la brigade. Il cria l'ordre de hâte. Les dragons chargeraient après la cfivalerie du général d'Hautpoul, dont les

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cuirasses étincelèrent à la suite des bataillons qui avançaient Tarme au bras, les plumets sur Toreille, dans une même progression rythmique de guêtres noires et <le culottes blanches, dans une même masse d'habits bleus aux bandoulières en croix.

La rumeur emplissait les oreilles, étouffée par la canonnade, puis renforcée par vingt mille vociférations. Saisi dans ce mécanisme de forces immenses, Bernard Héricourt perdit instantanément toute crainte. Le petit général proclama que Ton était vainqueurs ; il désigna sur les hauteurs de l'est les fumées nouvelles des batteries françaises, les lignes bleues de Tinfanterie issue des bois, les bandes de tirailleurs dévalant à travers les ravins, les essaims de hussards noircissant les routes et, parmi les nuées de poussière, les convois de caissons qu'on écouta retentir. Bernard s'abandonnait à la joie de croire qu'il allait brandir un sabre glorieux. Les clameurs énormes le grisaient de confiance. Et les dragons aussi s'animèrent, car le petit général doré, radieux de dire le triomphe, pérora debout sur les étriers, en attestant les annales de la nation.

Comme l'eau s'échappe d'une corbeille, l'armée de la République coulait des bois, par fleuves, de fantassins, par ruisseaux d'artillerie sautante, par gros bouillons de cavalerie rapide. Cela s'unissait en un lac fumeux, plein d'éclairs et de couleurs vives. L'onde humaine poussait mille flots contre le tonnerre des canons et le peuple empanaché des .escadrons adversaires. Jeux des couleurs et des clameurs, spectacle des forces en marche, cris solennels du canon, rythme éblouissant des jambes de chevaux qui trottaient partout sur ia verte terre, évolutions des lignes rompues, rattachées, enfoncées, réunies, bandes de baïonnettes lumineuses, floraison des plumets en masse, essors des hussards lancés à tire d'aile..., cela pénétrait Héricovrt au moyen

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LA FORCE 4i9

de toutes les sensations, visuelles, auditives, tactiles aussi, puisque son cheval écumeux chauffait ses cuisses et que la dragonne du sabre liait sa main. En lui la bataille se déployait; elle chantait dans la fièvre de son sang. Elle envahit ses narines avec l'odeur de la poudre que le vent apporta de deux pièces instantanément braquées^à gauche du tertre où ils soufflaient, bêtes et gens. Lui bayait au spectacle des colères nationales entrechoquées dans le creux de cette vallée forestière ; et toutes les âmes de ses dragons y bayaient aussi. Les pupilles se dilatèrent;Ies bouches haletaient. Surchauffée au feu de la canonnade l'âme de la race s'évaporait des soldats, s'agrégeait au-dessus des bataillons, se personnifiait en un seul enthousiasme ; les dragons s'en grisèrent au point de bondir, rieurs et fous, à Tordre du colonel qui survint en sueur, l'habit déboutonné, le sabre encore sanglant.

Le trot des sept escadrons frappa d'un seul roulement l'inclinaison du sol. L'avalanche d'hommes s'abattit vers la plaine. Le dur tumulte de fer qui l'enveloppait, qui sonnait derrière lui, accolaient mieux Héricourt au corps de l'armée et aux vigueurs de la France. Le pays tourbillonna. Les forêts filèrent aux flancs des colonnes. La batterie de deux pièces s'éclipsa sAr le côté, avec les panaches rouges de ses artilleurs maniant le refouloir. Après, ce fut la résonnance de la route, la nuée de poussière qui aveugla, l'illumination des casques précédents et les échevèlements des crinières, et les lueurs levées des sabres, et une hurlée sans nom de mille bouches rauques qui répondirent au déchirement des feux de files. Les ordres criés par les chefs de la division d'Hautpoul se rapprochaient d'escadrons en escadrons. On ferma les yeux à cause de la poussière. Affolés, les animaux n'obéirent plus aux genoux ni à la bride. L'essor unique

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du troupeau rué les enleva, devant que le colonel eût clamé : « Dragons, en avant ! Pour charger... ^Au galop... Maarche !.i. » Comment une demi-conversion put-elle s'exécuter au geste mécanique de Bernard, répété par l^ied-de- Jacinthe disant : «A nous, à nous'..., main tenant.. Assurez vos sabres... Pitouët, tu te baisseras à droite de l'encolure, et pointe de bas en haut, mon garçon. Aie pas peur, je te suis... »? Les bêtes volaient, le col tendu. Il y eut un déploiement à droite. o( C'est, k moi,.., » se dit Bernard. Ses hommes inclinaient la tMe et ouvraient la bouche, en tâchant de voir. Corn m 0 les branches soudain dépliées d'un gigantesque éveniriil, les pelotons s'étalèrent, hors la route, dans un cltnmp de luzerne, et Ton courut à la ligne bruissante d'une cavalerie. « Les schapskas rouges ! — Les lances ! — Ce sont eux ! — Gare au vieil homme î — Nondain! — Sainte-Anne! — En avant !... Dra^^ons en avant ! » Le gros colonel dépassait la îi^Tii\ suivi d'un essaim d'officiers. Retroussée, la manche découvrit son bras velu, lié au sabre. Il parut une bête formidable dont la crinière s'éparpilla. Sa jument pie vêtue d'une chabraque pourpre martelait ïc sol d'un ([uadruple effort, et s'encapuchonnait, bien que rhomnie tirât la bride, debout sur les étriers. Telle une seule vague robuste précède le flot qui veut assaillir la plage; la jument pie galopait, le poitrail bbno d'éciune, et portait le héros contre le péril. A le roir aiïronter l'élan des Impériaux qui grandirent, Jes dragons cessèrent de pâlir. Ils relâchèrent les brides et s'abandonnèrent. Alors l'héroïsme des ancêtres ressuscita dans les cœurs. Nondain, de sa faible voix miraculeusement accrue, hurla un cri répété le long lies lignes, des crinières éparses, des fourreaux balancfis, des galops de démence. La contagion du courage acheva d'étourdir.

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LA FOEOE 121

La charge gronda dans le silence huniaÎQ. C'était

loate la Nation qui se ruait, oublieuse de ses faiblesses individuenes, forte de ses trois mille bras armés, de ses douze mille saLots défonçant la terre, de ses vaillances unies en une force invincible depuis les cimes jusque la plaine.

Chez l'ennemi, des lignes d*avant-garde s'éclipsèrent, et un flot de cuirassiers tout à coup s'étendit devant le front de bandière, enfla, déborda, haussa la frange de ses casques, accourut derrière la bestialité de trois cents naseaux tendus et l'ouragan de ses galops.

On distingua les culottes blanches derrière les fontes, les longues lames aiguës, les visières sur les bouches. Bernard comprit aussitôt qu'un de ceux-là le « choisissait ».

Ce furent deux yeux d'or à l'ombre de la visière entre les oreilles d'un cheval roux ; et la chenille aplatie du casque se recourbait en l'air. Plus on approchait, plus se relâchait la ligne ennemie. Les cuirassiers se distancèrent. Quelques-uns, emportés par l'élan de bêtes meilleures, franchirent le front et foroièRent des groupes autour des hommes chamarrés. D'autres, au contraire, s'attardaient dans la profondeur. Les yeux d'or restèrent au niveau de la ligne, en sorte que, pour se rendre à leur invite, Bernard calcula s'il passerait sans heurt à travers les premiers audacieux dont il put compter les galons sur les fontes écarlates. Il chercha de l'aide. A côté de lui, le maigre Pitouët écarquillait les paupières, pâle entre ses favoris noirs, et fasciné par l'éclat des cuirasses de bronze. A chaque bond du cheval, il sautait en selle, la poitrine large. Collés ensemble, les Alsaciens présentaient leurs sabres bas, des têtes astucieuses protégées par les cimes des casques. Face au péril, les Flamands allèrent, solides, l'âme haute; tandis

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que les Marseillais s'appelaient à tue- tête, hésitaient à choisir la direction suprême et le choc. En un même tourbillon d'habits verts, de doublures rouges, de chevaux lâchés, de sabres au corps, parant déjà les coups prévus, Bretons et Tourangeaux suivirent. Bernard sévit seul.

. Déjà il galopait à vingt toises de deux cuirassiers qui se parlèrent. Au bout d'un poing, le pistolet claqua. Les yeux d'or arrivaient surmontant les oreilles du gros cheval roux. Héricourt, au sabre, préféra le pistolet ; il aperçut le revers formidable d'une latte levée, et un gant à crispin qui s'abattit. L'éclair glissa, jusque le canon du pistolet arraché de la main par le heurt, et l'homme de bronze fut loin qu'emporta la croupe du cheval roux criblant l'officier de terre rejaillie. Immédiate, une autre masse équestre s'abîmait vers lui ; elle darda sa lame basse à la poitrine. Ramassé en soi, Bernard haït la bouche ouverte de l'assassin, et pointant, projeta son âme volontaire dans l'effort de tuer. Des dents craquèrent, au baiser de sa lame, et la tête de l'autre se renversa. Vainement l'acier autrichien piquait le cheval français, qui, d'un écart, déroba son maître. Au poing de Bernard, la dragonne ramena le sabre tordu. « Ah! ah! » Sa voix de victoire éclatait. Le lieutenant brandit le fer contre l'espace où couraient, à distance, des ombres éperdues de cuirassiers ; puis il se trouva seul, secoué par son cheval qui voltait sur place, en ruant. Mais vite, la jument jacobine de Pitouët sortit des cuirassiers blancs, enfoncés, rompus ; le libelliste vociférait aussi sa gloire. Pied-de- Jacinthe entraînait un cheval de prise, qu'il défendit d'un large estoc contre un géant acharné à courir sur sa gauche. Le géant s'écrasa sur la crinière de sa monture, l'arrêta, et se tordit de douleur sans glisser de selle. « Rassemblement ! » clama Bernard.

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Sa meute accourait tout entière : Bretons et Tourangeaux, en un même groupe d'hommes déchirés, hagards, hurleurs et les cuisses saigneuses pleines d'entailles ; Alsaciens formidables entourant quatre cuirassiers pris, dont ils frappaient les dos du plat du sabre ; Flamands furieux de n'avoir plus jjersonne à férir avec leurs armes qui dégouttaient d'une huile rouge. De toutes parts, les dragons quittaient la ligne ennemie, galopaient. Des duels se terminaient au loin. Le colonel survint et compta son monde. « Dragons. i. en bataille ! ... »

Les hommes s'assemblèrent en pelotons qui se rejoignirent, s'agrégèrent par escadrons, et la ligne se fixa, brune aux chevaux, rouge aux poitrines, lumineuse aux casques, frémissante, bavarde.

Au trot de la forte jument pie, l'ancien écuyer mesura les escadrons. Des alezans s'ébrouaient. Des hommes se pansaient. Les serre-files faisaient l'appel. Le régiment haleta.

« C'était beau, jugea Pitouët. — Qui manque dans Tescouade ? — Béraud..., Landry! — Morts? — Qui le sait ? — Haffner ! mort ! — Comment ? — Oui ! — Les bougres !.,. Dragons, garde à vous ! » '

Héricourt se haussa, désireux de voir entre les casques. Les :îuirassiers blancs n'étaient plus que multitude lointaine, cinglée par les éclairs des feux d'infanterie. Peu à peu la cavalerie française affluait, en désordre, se reconstituait. Le deuxième régiment s'établit à droite. A gauche, vers les tonnerres des canons, les dolmans rouges des hussards défilaient derrière les bicornes du 13® Cavalerie rangé en bataille. Sur son grand cheval blanc, le petit général trotta. Il ne semblait point triomphant, mais courut en hâte du côté des hussards.

D'un geste sec il écarta le colonel, qui voulut Fabor-

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der au galop de la jument pie, et passa outre parmi Tessaim de l'état-major.

A peine Bernard remarqua-t-il cette inquiétude. Soucieux de sa bête écorchée par le sabré autrichien, il avait mis pied à terre. Les dragons firent de même ; tous croyaient la bataille finie, puisque leur élan avait rompu la charge des Impériaux, dégagé le flanc de Tinfanterie. Ils se montrèrent, sur la droite, les pelotons de chasseurs qui ramassaient, à travers la plaine, les cuirassiers blancs et les poussaient contre les feux de salves. Leur besogne s'achevait de la sorte. Les rangs s'animèrent d'une fièvre loquace. Certains soignaient les entailles ouvertes jusqu'à l'os sur les cuisses que l'on dépouillait à demi des culottes. Piedde- Jacinthe conseilla des bandages mouillés d'eau-devie, et des compresses garnies d'herbes. On déchirait du linge. Une bosse jaunâtre déparait la plastique nasale de Pitouët. De l'épaule au coude, la pointe d'une latte avait rayé sa chair. On plaisanta les blessures, même le lambeau triangulaire décousu à la joue de Tréheuc, pour qui l'on cherchait le chirurgien occupé dans l'autre escadron. Les Flamands raillaient les vantardises des Provençaux et la fatigue des Bretons, qui s'épongeaient le crâne libéré de casque, cependant que ceux de Gascogne commentaient la tactique du haut de la selle. Les Alsaciens estimaient les chevaux de prise et fouillaient les porte-manteaux des morts.

Une clameur salua la course du grisou qui secouait le hussard refermant à deux poings sa tête fendue; du sang noircissait la pelisse écarlate. L'homme crispait les genoux, se maintenait encore. Des dragons d'ordonnance abandonnèrent fourgons et prisonniers pour l'atteindre. Auparavant les mains du hussard s'étendirent, s'agriffèrent au vide. Après deux soubresauts qui le rejetèrent du garrot à la croupe, il tomba

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dans sa chevelure de ean^. Presque aussitôt le cheval blanc du général reparut sur la pente et rapprocha le petit homme doré, qui cria de former les colonnes d'escadrons. Dans le val d'où il sortait, on aperçut les kolbacks des hussards et leurs banderoles écarlates qui s'amassèrent. Des rumeurs se propageaient à Test. Le colonel s'affaissa sur sa jument pie. Il avait retiré son habit vert, qui ne tenait plus que par une manche à ses épaules. Sou bras gauche nu était bandé de toile.

tt M'est avis, garçons, renseigna Pied-de- Jacinthe, que le bouillon chauffe pour nous. Rassemblez vos renés. Et ne nous quittons pas dans la bagarre... L'ennemi rapporte le ruban, »>

En effet la rumeur se perpétua. Plusieurs hussards accoururent du fond jusque sur le plateau où les deux régiments manœuvraient pour offrir des intervalles entre leurs colonnes. Parvenus là, les fuyards se groupèrent. Un tiers dejH bêtes dépourvues de cavaliers accompagnaient révolution de leurs escouade^. Cellesci reprirent le pas, puis délilèrent au petit trot, sousofHciers en tète. Ils annoncèrent à Bernard : « Les cliÊVau-légers enfoncent tout... On nous a laissé prendre en flanc, ça vient par la gauche... » A la suite de ces pelotons, une foule équestre déborda la crête du plateau, précédée d'une longue lamentation qui bientôt se divisa en cris distincts. A coups de poing les hommes excitaient la fuite de leurs bètes. Détournés par le petit général, ils filèrent jusque l'issue ménagée entre les deux régiments de dragons. Là s'engouffrait une cohue de gens qui montaient le troupeau mélangé des alezans, des grisons, des barbes, des pommelés, des lins arabes de robes blanches rebelles à l'éperon. Contre le ciel limpide, les bicornes du 13^ Cavalerie et les kolbacks de hussards se profilaient, pêle-mêle,

parmi des mains hautes, des sabres d'officiers ralliant leurs troupes folles.

Bien que cela parût assez loin, les Marseillais d'abord murmurèrent leurs craintes. On reboutonna précipitamment les uniformes. Les Alsaciens se hissèrent en selle. Tous les yeux regardaient Vorient et le passage de la déroute. Le colonel ordonna de renvoyer, vers Finfanterie, les prisonniers, les chevaux de prise, sous la garde des hommes blessés ou démontés. Des convois se formèrent qui partirent vite emmenant de nouveaux corps ballottés dans les manteaux suspendus aux sabres de cuirassiers. Ceux-ci les portaient quatre par quatre. Héricourt prévit que les dragons chargeraient afin de couvrir la retraite. De la gauche, en effet, le fleuve des fuyards ne cessa de grossir. Lancés par là, disparus dans une déclivité de la plaine, ils revenaient tous après un demi-cercle pour retrouver l'appui de la droite. Inquiets, les Alsaciens examinèrent le lieu où l'ennemi sans doute allait poindre. Le chef d'escadron fit déployer à gauche en fourrageurs. On arma les carabines, et l'on attendit, espacés. L'impression de solitude effraya les hommes davantage. Ils regardaient derrière le deuxième régiment, qui prépara les colonnes de charge derrière son escadron de tir. Maintenant la déroute s'écoulait très loin, sous la protection des deux régiments.

Les fuyards remontaient encore. Hussards cuirassés de brandebourgs, étreignant des genoux leurs petits chevaux poilus, soldats du 13® Cavalerie sur leurs hautes bêtes pommelées. Le sabre en travers des fontes, ils s'injuriaient, commandaient, frappaient à coups de mousquetons les croupes des bêtes précédentes. Un attelage de caisson tenta l'escalade du plateau, n'y réussit point. Les conducteurs coupèrent les traits. La voiture retomba dans le fond sur un tumulte de gens

écrasés, qui hurlèrent Timpuissance de leur rage.

« Ma pauvre vieille, dit Pitouët à sa jument jacobine, on va donc crever pour le Premier Consul ?... » Bernard allait au pas derrière l'étendue de son peloton. Il annonça que la charge ennemie prise en flanc à son tour serait facilement ramenée vers le village, où roulait le tonnerre, où les fusillades se répétaient. Il le croyait, orgueilleux encore de la lutte victorieuse. Les Gascons le crurent aussi, et les Alsaciens. D'ailleurs, comme le deuxième régiment les dépassa, ils recouvrèrent la confiance. Les adjudants majors galopèrent afin de reconnaître le terrain du plateau où aboutissaient des pentes invisibles, car des buissons le bordaient. Au delà, c'étaient les étages de collines, et le pétillement des feux d'infanterie. La gauche s'appuyait idéalement à la route de l'ouest ; plusieurs compagnies de grenadiers, l'arme au bras, y constituaient une réserve. Mais entre ces compagnies et le premier régiment de aragons, il subsistait un vide d'environ quatre cents toises. Le deuxième régiment poussait à droite ses trois colonnes d'escadrons, un peu divergentes, de façon à partir dans trois directions.

Par ce vide entre les dragons et les grenadiers, tout à coup sautèrent les galops d'autres fuyards menés par un trompette imberbe, pâle de terreur, et suivi de vétérans qui fouettaient leurs bêtes. Quelquesuns en corps de chemise sanglante se tenaient aux arçons avec l'aide d'un ami protecteur. Les maréchaux de logis appelaient, menaçaient. Mais un flot nouveau défonça la formation hâtive, et tout s'enfuit criant: « Les voilà!... » En effet, parmi une vingtaine de l^ussards sur leurs chevaux éperonnés, les premiers schapskas et les flammes des lances passèrent précipitamment. Des sabres volèrent, s'abattirent. Quelques pistolets claquèrent. Des six chevau-légers apparus,

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toute une ligne de bataille se déploya, esn essor rapide, L^nveloppa circulairement la gauche des dragons, du nord à Fest, Grenadiers et collines s'effacèrent instantanérnent. Le flot des diables verts occupa l'étendue, sauta les buissons du plateau, poussa devant lui les adjudants-majors et les vedettes françaises qui vinrent hagards, sans voix, donner, dans les intervalles des pelotons. L'un culbuta par-dessus la tête de' son cheval, et resta contre terre, voilé par la crinière du casque. « A droite... Ralliement! » clama Bernard. « Le vieil homme ! avertit Treheuc. Là ! — Là ! — Je vois les boucles blanches. Gare à toi! — Gare au sabre! Nondain. — Tiens : le feu de sa bouche. — Non ! — Hue donc, rosse ! — Demi-tour ! — En retraite! cria un ordre. — Sauve qui peut! — Prends la rêne. — C'est le vieil homme ! — Le voilà ! — Appuie sur ma bête, Pitouët ! »

Les dragons tournèrent bride, et, sans regarder en arrière, frappèrent, du plat des lames, les flancs de leurs montures.

Ce fut la démence. Le lieutenant n'osait voir, pardessus l'épaule, sûr que la faux du vieil homme efflcuraitsa nuque. Il regardait en avantuncarré de bataillon, qui se posta pour recueillir, et les pièces qu'on dételait sur une petite éminence. Il parut certain que le major vert envahissait l'immensité du ciel, que ses manches étaient les bois de la montagne, que son souffle seul pouvait refroidir ainsi les os, mouiller de sueur les tempes, les mains. Héricourt consentit à la mort, désireux seulement de ne permettre point qu'on le dépassât dans la fuite. A ses oreilles ronflait l'ouragan des galops et des voix. A force de bras il fouettait son cheval avec le fer, il dérobait le mors aux dents de l'animal ; il pensa qu'il ne saluerait plus Aurélie ni son père, ni lé petit Augustin, et se revit

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LA FORCE Ït9

nettement dans la gloriette du jardin, construire des forts en sable, des demi-lunes, des contrescarpes, tandis que Caroline plantait, en guise d'arbres, des brins d'herbes sur les glacis minuscules ; Caroline en robe à fleurs, Caroline accroupie, sérieuse, Caroline elle-même, ordonnatrice et sage. L'ombre du vieil officier gagna cependant une part du soleil, car la lumière s'atténua, ne laissa de clarté, au milieu.de la plaine, que sur les culottes blanches, les gilets et les buffle teries croisées aux poitrines du bataillon inclinant ses armes.

Comme la terre, vertigineuse, glissa sous les sabots de la bête évertuée !

La chair de poule hérissait tous les poils sur les membres du lieutenant. Plus de salive en sa bouche, et la peau se racornit contre les os de la face. Il frissonnait de la taille aux omoplates entre lesquelles Tune des lances du fantôme fouillerait sa chair, à l'instant.

Ce dura. Il fermait ses yeux brûlants. Endolori par les heures de cheval, les reins brisés, les cuisses en feu, les mains coupées, il douta s'il serait fâcheux 4'obtenir le repos du moribond étendu contre Therbe molle. Aurélie s'était moquée. Buonaparté prenait sa place à la tête de la Nation. Moreau l'abandonnait. Il prononça : « mourir... », sans autre sentiment qu'une confiance dans l'accueil de la nature. Il souffrait tant. La selle râpait ses cuisses, ébranlait son échine jusque la nuque, coup sur coup. Le casque cerclait sa migraine d'un métal lourd. Et la foulure du poignet lui causait des élancements qui lui firent croire sans cesse au sabre du vieil homnie vert entamant son bras.

îl souffrait trop. Il renonça, tira la bride, relâcha Tûlreinte des genoux. La béte retint son élan, elle réussit à s'arrêter, renâcla, Héricourt comprit alors qu'il

devançait la fuite g-énérale. Détourné, il aperçut des hommes accoii^rir, crinière au vent. D'instinct il cria l'ordre nécessaire. Pied-de-Jacinthe et Pitouët appuyèrent la bride, accomplirent une conversion. Ei les autres, tels les moutons du troupeau, se bousculèrent à leur suite, se soudèrent, s'alignèrent, haletèrent. Ils n'en pouvaient plus. L'ennemi ?... Etait-ce, là-bas, le bruit de cette multitude hésitante, qui s'éparpillait, ondoyait, surprise du canon tonnant à la droite française, du carré bastionnant la gauche, des colonnes de hussards reformés et avançant au pas, des coups de feu issus d'an buisson, des voix d'artillerie s'assourdissant vers le village, comme si la bataille reculait au nord?...

A peine s'était-il rendu compte, déjà le deuxième escadron s'emboîtait au sien ; et le colonel poussait sa jument pie contre les fuyards, qui rétablissaient leurs rangs. Bientôt les deux régiments se trouvèrent en bataille, face à l'ennemi... « Dragons!... en avant! »

On repartit, au pas. Les chevaux bronchaient. Les hommes étanchaient la sueur ; les chefs multipliaient les ordres. « Tu as mon estime, citoyen lieutenant... Soldats de ce peloton, qui venez de faire les premiers face à l'ennemi, vous avez bien mérité de la Nation ! » L'énorme voix du colonel retentissait ainsi ; et,' se penchant jusqu'à Héricourt, il lui frappa l'épaule de son bras valide. Bernard gémit... On marcha encore un peu. Le jour baissait. Des feux s'allumèrent sur les collines. Devant le front des régiments, la plaine se vidait partout. Des gens à terre geignirent. Des chevaux sur le flanc broutaient riierbe... « Le général Lecourbe a vaincu ce matin le prince de Vaudemont à Stockach! — EtTarmée de M. de Kray bat en retraite par peur d'être tournée par notre aile droite. — Vive la Nation ! » Des bouches eurent la force de clamer, à l'ombre crépusculaire, la

nouvelle du triomphe. « Le général Richep*nse rejoint. — Engen est pris... — Le général Moreau est là, au village d'Ehingen... — Nous poussons les Autrichiens au Danube... » Il y eut comme un bruit d'aigles battant des ailes. Les dragons applaudissaient...

Ensuite tout' s'apaisa. Sourdement les chevaux foulèrent rhumus. Des ombres burent à la gourde. Elément obscur, la division de cavalerie, sur deux lignes, avançait avec la fatalité d'une mer calme. Le ciel verdit en haut, dans Tévasure des monts. Bernard regarda briller la seconde étoile.

A la halte, il glissa jusqu'au sol, tomba sur les genoux dans une flaque, et s'y endormit.

De minute en minute, un canon grondait à l'occident.

Tout le lendemain, la chevauchée du peloton s'égaya de cette gloire. Pitouêt chanta, malgré le brin d'aubépine au coin de la bouche. Cahujac énumérait ses prouesses, et Marins décrivait la vigueur des cent cuirassiers occis par son seul glaive. Corbehem. désirait conquérir une brasserie allemande, boire au tonneau la fraîcheur de la bière mousseuse. Les Tourangeaux sommeillèrent au roulis du cheval. Ulbach flattait l'encolure de sa bête. On marchait à la découverte, par monts, par vaux. Le cadet de Bergerac cassa des branches de lilas qui débordaient un mur. Pitouët plaisanta le paysan timide au bonnet de cuir, et son âne, et sa carriole. De casque en casque se propagèrent des rires qui firent envoler les mésanges des buissons. Les chevaux burent Feau vive d'un ruisselet, Pied-de-Jacinthe cueillit le cresson pour en tasser dans ses fontes. A cause de sa blessure, Tréheuc avait une mentonnière de coton. Les brides pendaient aux encolures. Les animaux dociles secouaient doucement leurs crinières. Yvon mâchait un gros pain de seigle. Fiahaut lissait le poil de son rouan. Les Alsaciens

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obtinrent que nul ne foulât le blé vert. Et le Parisien fredonnait :

Clairette au frais minois, Bergère volage, " Pourquoi rester sage Au fond du bois ?

— Au fond du bois! reprit le chœur des dragons.

Les voix s'étalèrent sur le pays pimpant. Bernard écouta d'aboM la grivoiserie de la chansonnette, qui exprimait la joie des mâles en triomphe. Mais il s'intéressa mieux à lui-même. Donc il était l'envahisseur victorieux. Il s'imagina vu par Aurélie. Aimerait-elle son attitude sur le cheval bai ? 11 redressa le torse. Son poing foulé la veille et maintenu dans l'entrebâillement de l'habit i valait le prestige d'une blessure noblement dissimulée. Distinguerait-elle ses cheveux sans poudre, ses favoris blonds sous le casque et la crinière? Il déplora les taches de son uniforme et la couleur de ses bottes mal lavées. De cuisantes douleurs renforçaient le désagrément d'un torticolis. Mais de quelle plaie devait maintenant souffrir le gros garçon germain ? Sa denture avait sauté sous la pointe du lieutenant, lors de la charge? Entraîné par le galop, Bernard n'avait pu voir la tète renversée d'où sa lame était sortie tordue. Il se félicita d'avoir, plus chétif et de taille moindre, vaincu le géant cuirassé de bronze. Comment s'était faite la chose ? Quelle était la physionomie du cuirassier ? Il ne sut guère se souvenir. Ainsi qu'aux campagnes précédentes, il avait agi, enivré par la furie collective du régiment. Les dragons près de lui rappelèrent des prouesses merveilleuse^. Leurs sabres avaient, selon ces fables, décapité au vol, fjventré, fendu les corps de l'épaule à la ceinture. Les

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LA FORCE :|ît^

Provençaux et les Gascons rivalisèrent de vantardises admirées par les Tourangeaux, raillées par PituQet, démenties par les Alsaciens.

Mais tous enseignèrent leurs hauts faits à des fantassins que Ton rencontra sur la limite d'un champ de, trèfle. Ceux-ci répliquèrent de même. A Stockacli, ils avaient accompli des exploits. Ils montrèrent, sur leurs bicornes, les traces des coups de sabre, et, aux basques d'habits, les trous des balles. Ils jippartenaieat au corps de Lecourbe, qui venait prendre la tète du mouvement vers le Danube.

Harassés, crottés, sales et victorieux, mordant le pain de ration à pleines dents, ils s'attribuèrent des héroïsmes. L 'un ^ jeta devant les chevaux un bonnet à poils de grenadier autrichien; il en avait pourfendu le propriétaire. D'autres portaient sur leurs sacs des casques de cuivre enlevés aux Impériaux. Dans lenni mains noires certains firent sonner des florins, des ducats conquis aux poches des morts. Queîfjiies-uns caressaient de riches breloques d'incroyahîe.^, suspi-ndues au long de leurs culottes crevées : ? Dis-moi, dragon, en as-tu vu de pareilles sur la terrasse d(j s Feuillants ? — Guigne mes rubis, brigadier ! — Cet oignon, mon pays, pour ma bergère ! Ileiiï ! i>

Ils riaient. Leurs moustaches dégouttaient d'eau -devie. Le sang et la poudre histo riaient leurs ligures ivres. Il en défila longtemps. Par colonnes à plumets rouges, par nuages de poussière enveloppant les trains d'artillerie et les files d'escadrons, cette multitude descendit des horizons, passa les plaines, escalada les talus, se filtrait à travers les bois, engurgeait los hameaux, refluait autour, s'y rassasiait en chantant. Leur liesse couvrait la campagne. La Nation foMrmilîfi, joyeuse de triompher en des pays inconnus pleins dti soleil.

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iU LA FORCE

Le colonel de Bernard amena jusque la halte du peloton les voitures munitionnaires. On distribua le pain etreau-de-vie, l'avoine. « Ah ! Monsieur, es-tu content..., je demande pour toi la place d^adjudant- major, le nôtre est aux ambulances, à cause d'une fièvre quarte. Parole d'honneur, le 'citoyen général en chef a choisi un bon garçon. Sans toi. Monsieur, la brigade courrait encore! Tu regardes ça. D^s riens. Un coup de taille. » On lui avait coupé la longueur dé sa manche, que nouaient maintenant des ficelles sur le bras emmailloté de toiles. Jovial, il gonflait de sa large respiration le plastron rouge, et lâchait la bride, pour claquer sa culotte de peau. <( Hein, mes garçons. Tu en bois delà gloire, mon fils... Regarde-moi ça qui s'avance... On va leur en donner, au Danube, de Teau dans leur vin !... Toi, Ulbach, je t'ai vu ouvrir la gueule d'un cuirassier très proprement... je te complimente. Tu les boules, Tourangeau, là, l'endormi. Sans avoir l'air, il en a accommodé trois pour sa part... Ne dis pas non... Parisien, toi, tu cries trop, tu manies ton sabre comme si c'était un riflard! Ça ne fait rien tout de même... Et puis, vous allez me bouchonner proprement ces oiseaux pendant la pause. Et vous leur laverez les fesses à grande eau. Tu entends. Monsieur... Tadjudant-major. Allons, ça va. Cette nuit nous marcherons par la gauche, au levant. Vous respecterez les femmes, les filles, les bourses et les barriques... Je suis chargé de vous dire ça... Mais je m'en fous !... Pa.ôle d'honneu. ! » îl imita la bouche en cul de poule des incroyables. Les dragons éclatèrent de rire. Le colonel piqua sa jument pie, et derrière lui, peu après, les escadrons marchèrent.

La nuit fut joyeuse à travers bois. Avec les autres officiers, Bernard chevaucha. Le chef d'escadron était un mélancolique qui pleurait une traîtresse et récitait des vers de Piron, en les augmentant de polissonneries.

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Des deux capUainGs, l'un grand, silencieux,^ avait conservé la mode des oreilles de chiens ; tel un épo|2:neul, il faretait sans cesses, courait le buisson comme si chacun recelait Tennjmi. Sec et noir, Tautre insp*H"'lnit les équipements, le harnais, les effets des homm^^s^ relevait toutes les fautes, sans jamais punir tiiiillenr^, mais enclin à passer utilement les heures, l'.ri leurs pi'opos, Bernard ne trouvait point de méthode pour affermir son caractère. Si les polissonneries du chef d'eseadrnn amusaient, les élégies sur la rri;utresfîc insensible n'intéressaient pas mieux que les pïyfcnneeg littéraires dont il se targuait, les minuties du capitaine maigre, ou l'agitation de l'épagneul. Cependant, cette nuit-îa, ils s'avouèrent leurs bonnes fnrtiiiips, Eivec entrain. Bernard gardait toujours la eonvtndse de très jeuuùs filles, mais il n'avait guère bouleversé les jupes que de gaillardes mercenaires. Aurélie le charmait par son apparence gracile, quasi-en fa ntiuc. L'épagneul déclara rechercher plutôt les amples cornmères. Le chef d'escadron rêvait d'odalisques et de gitanas. L'homme maigre ne limitait pas ses appétiti^. 11 se déclarait le convive de toutes les tables. Quant aux autres lieutenants, ils étaientd'anciens soldats, balourds, exacts et timides. Leurs étonnements applaudissaient a tout. On alla par la fraîcheur nocturne au son des fers battant le sol de la route. Les rires des soldats accompagnaient les chansons. On se savait, en mardi i^, derrière les divisions Lorges et Montrichard, à la poursuite d'adversaires en retraite.

Dès les premières heures du matin, l'ordre ïni do trotter; et l'on dépassa les feux de bivouac ilUiniÎHîiut de mille lueurs l'ombre des vallons. Les siïlionillof^ des sentinelles veillaient contre le scintillement dit ciel. Puis l'allure se modéra, jusqu'à ce que le t'ulniieli ayant rejoint Héricourt, l'eût expédié en reeniiuaiR-

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sance, â travers les bois que coupait la route. Le peloton suivit.

Quand le soleil eut jailli comme un fruit pourpre de labroussaille, on reconnut les uniformes verts des chasseurs, puis les dolmans ccarlates des hussards, à droite. Ces deux régiments s'avançaient aussi et rabattaient dans la largeur des futaies. Plus loin ce furent les grand'gardes, qui se dissimulaient, et indiquèrent à voix basse la proximité des Autrichiens. Ni Bernard, ni ses hommes ne ressentirent d'appréhension, cette fois. 11 leur semblait que la chance de la veille persisterait. Les dragons regrettaient seulement de ne pas avoir pu conquérir les breloqu.es et les florins que les vainqueurs de Stoclcach leur avaient montrés. Ils se promirent d'en gagner aussi. Pitouët le souhaita. Il expliquait à son ami Pied-de- Jacinthe comment une somme légère obtenue soit par la vente des chevaux de prise, soit en retournant les poches des morts permettrait d'ouvrir une imprimerie parisienne, dans les parages du quai. Ses libelles dévoileraient à l'indignation publique les complots du Premier Consul contre la liberté. Populaire, éloquent, il rétablirait le prestige de la Convention et nommerait Pied-de-Jacinthe lieutenant général. Celui-ci hochait son casque, affirmativement, «ébloui par les gestes maigres et rapides de l'orateur, qu'enflammait la certitude du succès politique. Du haut de sa jument jacobiue, il déclamait pour le maréchal des logis et le colonel sourieur, interrompant, de la sorte, les calculs des Flamands, qui s'associaient en vue de faire venir le houblon badois jusqu'aux brasseries de Lille, où ils le vendraient à bénéfice, si leurs parts de prise aidaient à l'achat prochain. Les Gascons rêvaient de bagues à leurs doigts et de breloques sur leurs ventres ; les Provençaux d'expédier à leurs amis des trophées de victoire,

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armes et cuirasses qui attesteraient leurs exploits ; les Bretons, les Tourangeaux et les Alsaciens écoutaient cela en fumant avec respect. Tant augmentèrent les illusions qu'au premier poste autrichien ils se ruèrent tous sans même tirer le sabre, mais les mains tendues. Aux coups de feu, un cheval s'abattît, et le pouce d'un Gascon fut entamé sur la bridp. Pitouët continua de courir aux trousses d'un soldat blanc, qui jeta vite son fusil pour se rendre et ne fut plus, sous les mains du victorieux, qu'un rustre craintif couronné d'une plaque de cuivre, en uniforme taché de cambouis. Ulbach lui fit avouer que le prince de Lorraine occupait Mœsskirch avec ses forces, dont ce garçon menait une patrouille, que Tarmée autrichienne se retranchait là depuis la veille, à midi. Le . colonel expédia son captif, Pitouët et l'un des Alsaciens jusqu'au général Lecourbe, avec mission d'avertir tous les officiers qu'ils rencontreraient en chemin.

Ce mince succès enthousiasma Je peloton. Le blessé refusa le retour en arrière. Il emmaillota sa main arrosée d'eau-de-vie, pansée avec de la terre humide. Piedde-Jacinthe assurait à tous que Lecourbe ou Moreau nommerait le Parisien maréchal des logis. Quant à l'homme dont le cheval crevait au milieu des ronces en ruant, il se chargea de la selle, de la bride, du portemanteau et prétendit suivre la colonne jusqu'à ce qu'on eût enlevé un animal à l'ennemi... Pour ce, d'abord, on décrocha les mousquetons; et on vérifia les pierres à fusil, puis, d'un seul temps de galop à travers les arbres espacés, on gagna le soleil de la plaine, que limitaient encore des hauteurs forestières.

Au nord, vers la droite, un amas de petites maisons garnissait le plateau que bordèrent successivement cinq fumées tonnantes. A gauche, vers l'ouest, les bois monl aient jusqu'à un village tout clair, le dépassaient,

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envahissaient le ciel ; en avapt de ce village, les foules métalliques des Autrichiens partout s^attroupaient, et vingt gueules de canons aboyèrent, car les têtes de colonnes françaises débouchaient du Sud, au fond. Chasseurs et hussards, aussitôt, se répandifent sur le nu du terrain, par larges vols d'escadrons écarlates, d'escadrons verts, de cavaleries trottantes, d'essaims galopants, de fourrageurs égrenant leur fusillade, afin de conquérir une position favorable à l'artillerie Montrichard, dont les attelages comblèrent la grand'route, soutenus par les lignes blanches des bataillons. Ils s'étalaient contre la lisière des futaies franchies.

Après le peloton Héricourt, le régiment de dragons déboucha, par trois colonnes d'escadrons, qui s'étirèrent, obliques; et coururent avec la jument pie du colonel pour balayer la place des tirailleurs autrichiens. « Cahujac... Ta bague est au doigt de l'officier, là. — Et ton convoi de houblon, dans sa poche. — Marius, troun de l'air ! Voilà le moment de collectionner les bonnets à poil pour ta famille. — Pied-de- Jacinthe, regarde le portemanteau en maroquin du ci-devant qui trotte à nous. Le prix de tes presses est au fond ! — Lieutenant, m'est avis qu'il y a des petites filles pour vous dans la ville. C'est la flèche d'un couvent qu'on aperçoit. — Et des commères pour toi, capitaine, au fond des boutiques. — Messieurs, Messieurs, faites garder les rangs... — Dragons!... » La jument pie du ct)lonel entoura les pelotons d'une grande volte. « Bâoum, bâoum! » firent les canons. « Par escadrons, en bataille!... Dragons..., au trot!... — Bâoum !... »

On se tut. La voix du canon solennisait l'instant. On n'entendit plus que les bonds du régiment sur le sol. Au soleil bleuissaient les collines forestières; et les

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façades des maisons se doraient sur le plateau de Mœsskirch. On y trotta.

Les géométries humaines se modifiaient, selon les clameurs. La cavalerie vola comme ujie poussière multicolore et pétillante. Bernard regardait Taudace du colonel éperonnant sa bête ; les taches fauves sur la robe blanche excitaient l'adresse des tireurs. Régulièrement ceux-ci > exécutaient un feu de file, puis le demi-tour, xafm de rétrograder un peu. Ils rechargeaient en marchant, s'arrêtaient ensuite, face aux dragons, pour les insulter d'un nouveau tir inoffensif. Cependant on se rapprochait. En perçant l'air, une balle agaça l'oreille de Bernard. Ûlbach eut son fourreau de cuir cassé par une autre. Soudain, près d'eux, le pelage d'un cheval gris s'écorcha, s'ouvrit et saigna, à la naissance du garrot. La bête rua, puis continua le trot, résignée, croyant peut-être à un coup de longe. Marins porta d'instinct le bras en avant, lorsque son casque eût tinté. Il vieillit alors de trente ans depuis ses cheveux noirs jusque ses favoris noirs. « Ah! Ah ! » Héricourt évoqua l'idée de son caractère et redressa le torse : « Dragons, au guide ! » cria-t-il. Marius dépassait. Le lieutenant se força de constater les horizons verts et bleuis, la petite ville accroupie au soleil sur son plateau, la broussaille découverte du terrain, où jaillirent d'une touffe vingt papillons blancs... Les bestioles chatoyèrent au jour..., se posèrent, repartirent, montèrent dans la lueur que vint découdre brutalement un feu de salve. Elles voltigèrent plus loin et semèrent de taches blanches la stature équestre du colonel. Elles le voilèrent de leur essaim suspendu.

Les criïiiÈres des chevaux en ligne se balançaient au rythme du même trot alerte, qui faisait ensemble tressauter les mèches noires, rousses ou griaçs des encolures, les plastrons rouges des cava-

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liers, les lumières et les chevelures des casques, les carabines hautes.

Les yeux de tous se fixèrent enfin sur les rangs de grenadiers rétrogradant par échelons de compagnies. Bernard se contraignit à compter les gibernes énormes, les sacs de peau, les jambes alternativement visibles et dérobées dans leurs grandes guêtres noires. Il suivit les mouvements de toutes les mains droites élevant la baguette pour bourrer la cartouche dans le fusil tenu du bras gauche, puis les gestes qui ouvraient le chien, qui remettaient Tarme au bras. Le capitaine alors marchait à reculons plusieurs pas, en examinant la ligne française, par-dessus ses hommes. Un vaste chapeau d'incroyable chargeait l'énergie de sa figure roide soutenue par le col de crin. Tout à coup il proclamait le commandement préparatoire. Quelques pas encore; une syllabe rude, et Tensemblë de la compagnie faisait demi-tour mathématiquement, s'arrêtait, présentait cinquante visages blêmes, cinquante bouches bées, cent bras mécaniques, qui, pour mettre en joue, établissaient sous les meijtons la herse de cinquante fusils horizontaux, derrière lesquels paraissaient les cinquante fusils nouveaux du deuxième rang inclinés sur les autres fusils rabattus.

Quels tocsins dans les cœurs ! Comme sous un vent furieux, tous les casques s'inclinaient derrière les oreilles paisibles des bêtes, tous ces visages se voilaient des crinières postiches, toutes les bottes se collaient aux chabraques vertes, tous les genoux se recroquevillaient derrière les fontes. « Dragons... tête haute! » clamait Bernard à qui obéissait seul Pied-de-Jacinthé, opposant son vieux visage fataliste au destin.

Afin de s'estimer noble à cet instant, Bernard n écoutait point les coups dans son cœur,* ni les chocs de ses pieds tremblant sur Tctrier. Il s'obligeait encore'

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àce calcul absurde de compter les giïôtrcs de rennemi, les pointes des baïonnettes, le nombre des sergents, et de mesurer la distance d'après le rapetissemeût tlos ftuitassins tout à coup rayes par le zigzag d'un éclair rùugt et la fumée grise d'une longue explosion.

Ruades de chevaux atteints, caracoles de dragons ramenant leurs bétes en place, arr^t de T homme qui blasphème avant d'ouvrir son habit sur la chemise qu'une très petite tache ensanglante, et Tescadrun continue la marche au péril, sans voix, sans cria, la cara* bine immobile, le râle aux bouches sèches...

Les papillons voltîgenL

Ils sont deux, trois essaims que la fusillade délogea, et qui s'éparpillent au soleil, qui se posent sur les roses flpurettes des bruyères, qui tachent la perspective du pays charmant étendu vers les bois bleuis, à travers de délicieux buissons, où lui.sent, imprévues, les gueules en bronze des pièces autrichiennes, a Oh l Oh ! n pense Bernard- 11 découvre les artilleurs marron s , rangés autour. Le bouté-feu fume au bout d'un bras. L'homme de l^écouvillon esta son poste, face à la roue,,. Les conducteurs des attelages émergent à mi-corps d'un sentier creux et lèvent des ligures craintives, curieuses. « Dragons.,, en fourragenrs I A droite et à gauche.. < déployez..., w hurle le colonel, qui passe devant le fmnt de bandiêrc sur sa jument, parmi Tessor des papillons attroupés ; et le voici à terre contre une bête ouverte comme à la boucherie, alors que du tonnerre ébranle les oreilles et les crânes. « En fourrageurs !.,. aup le centre, dragons, déployez.,., i> clame Bernard, ahuri au spectacle du gros homme qui ae débat, un genou dans la flaque rouge, une main à terre, qui trouve 3e courage de commander encore.

Les papillons redescendent, la fumée partie, et voltigent.

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U2 LA FOBCE

Oh ! le morceau de viande à Tépaule, qui arrose de sang l'habit vert, la culotte du p^tit cadet de Bergerac. Il regarde, crie, se renverse, tombe de cheval et hurle sur la terre qu'il frappe de ses pieds rageurs. « Feu à volonté !... » Héricourt entend à demi dans le fracas des explosions et répète. D'un pli du sol bondissent les diables à schapskas rouges..., et leurs petits chevaux poilus, et leurs lances. Mais le premier jaillit par-dessus les oreilles de sa bête effondrée, culbute ; l'autre lâche son arme pour retenir sa mâchoire rompue : les balles des dragons cognent. Bernard ne sait plus où agir, si vite se succèdent les aventures. Floum ! une hydre hargneuse, la terre, lui saute au visage, avec des branchettes brisées, des cailloux et des herbes. Le boulet laboure. Gomme le soufflet d'un homme, cela l'enivre de colère. « Ah! mais!... Ah! mais!... » Il éperonne et galope, le sabreNen main. « Cahujac, à votre poste. Dragons... Feu !... C'est ça... Encore deux par terre... Dragons, visez au corps... Dragons, chargez vos armes!... Joue!... Feu!... Trompettes, sonnez le rassemblement... Rassemblement!... Cessez le feu !... » Autour de lui, la bousculade du troupeau s'évertue pour trouver son. rang. « Dragons, en ligne !... » Une trombe retentit, défonce le sol en arrière, arrive et passe. Crinières éparses. Lames droites... ; c'est le troisième escadron qui aborde l'hésitation des^ cheyaulégers contournant les corps des bêtes mortes. « Dragons, en avant..., pour charger... » Oh ! oui, se précipiter dans le mouvement de force qui se lance.. Être cela, cette puissance tonitruante, aveugle et folle lancée contre l'insulte du canon et les cailloux de la terre. « A nous, Corbehem! — Flahaut ! — Cahujac... Dragons, sabrez ! — Ici, mon lieutenant... les voilà. — Cardez-vous à gauche... — Dragons, taillez les lances ! » Pareils aux figures d'une tapisserie, les chevau-légers

ondoient, flottent, courent, se plissent, s'étendent, s'éclipsent devant Thorizon lointain et bleu, reparaissent, voilent le soleil. Le galop danse sur la terre, projette les pierrailles, tape le sol. « Sabrez à droite... » Les voix se déchirent et se répètent : « Han ! Han ! » crie Flahaut, dont la crosse de mousqueton se lève et s'abaisse, se relève rougie. « A moi ! » appelle Nondain, qui fait cabrer son cheval et ih dresse contre une pointe. « Dragons, adroite... Dragons, taillez les lances ! » La bouche du capitaine épagneul se double en largeur, après le passage du sabre autrichien qui vient de lui fendre la face. La denture gâtée bâille à travers l'entaille ; et voilà que le tueur ricane. Bernard obéit à la démence. Elle le jette derrière l'homme enfui grâce à l'étalon pommelé. Vraiment, c'est lui-même que le sabre adversaire injuria. Il se sent la riposte du capitaine épagneul, ce que veut la bouche agrandie incapable de crier; et il éperonne. Héricourt gagne. Il gagne; les grains de terre fouettent le chanfrein de sa bête. Plonger cette lame brandie au centre du' dos vert, par-dessus quoi un œil effaré redoute dans la tête tournée ! Plonger la lame comme le couteau dans la miche, comme les dents au gâteau, comme les ongles au sein de la fille pâmée. Plonger, enfouir la lame légère... « Eh hue donc, cheval poussif, on toucherait la giberne... Hue donc! De l'éperon... Voici les coutures de l'habit, l'usure des omoplates, la graisse au col amarante, la queue de cheveux poudrés qui sautille. Hue encore ! Tue, tue! Le schapska découvre le crâne. Trop loin !... Ah 1 le bandit prépare son pistolet, parce qu'il n'ose volter. Hue la rosse ! Un bond, un bond ! Un seul bond... Là ! Tue ! » En la large tache verte, la lame perce, plie, glisse et larde l'homme qui, au hasard, lâche la claque de son pistolet parmi du feu et de la fumée. Le casque choqué pénètre la chair du front.

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144 LA FORClE

Bernard reste aveugle sur la selle. Les sauts ébranlent son échine, et puis cessent. Le cheval souffle, ses flancs lancent contre les bottes...

A travers les larmes, le picotement des paupières, voici le triomphe d'apercevoir le vaincu traîné par les étriers, jusqu'à ce que le schapska, pris au caillou, s'arrache du menton. Ensuite, la queue de cheveux, saisie par la ramille du roncier, y reste accrochée. Et l'étalon pommelé s'évade, libre de cavalier. Comme il semble grand, le chevau-léger...

Mort!... Bien mort... Ses gants noircis par la bride.., La poitrine amarante immobile... La peau déchirée du crâne gris... Bouche rasée, livide... Deux dents y ternissent. Les bottes étaient presque neuves. Un gros. Entre la culotte et la veste, le bourrelet de chair enfle la chemise très propre. Il devait prendre soin de mille riens... Trente-cinq ans. Assez vécu. Tête de cocu. Et le sang ? Pas de sang?... Pas de sang. Ses poches doivent contenir de l'argent, car les aiguillettes et la torsade de son grade paraissent en or fin Bernard le plaint.

Mais on appelle. Héricourt mesure l'escadron qui s'amasse, dans la prairie vide d'adversaires. Corbehem et Flahaut gardent six chevaux de prise. Ils annoncent leur bénéfice. Les Gascons achèvent de ficeler sur sa monture le corps du petit cadet de Bergerac, dont les genoux maigres bossuent la peau de culotte. Et les autres rient, s'essuient, retirent leur casque, les pieds hors des étriers. Marius déclame. Les Tourangeaux murmurent. Arrive le colonel, sur un cheval gris. Ses bottes restent peintes en rouge par le sang de la bête pie. « C'était chaud, mes enfants!... En route... Silence! »

Au gré des petits chemins, la colonne vague, prudente, et parfois s'arrête. Il tonne de toutes parts. Les feux de salve déchirent l'étoffe de l'air. Plus de papillons aux

ronciers. Bernard ne recouvre pas Taise de sa tu te meurtrie par la balle qui frappa le casque. 11 lui semble qu'ayant prisé du poivre il éternua trop fort; et cela pique intérieurement son crâne. D'autres souffrent aussi qui lavent des balafres à leiirsjoues, qui emmaillotent leurs mains. Ou vide les gourdes.

Lui cependant voudrait savoir ce que devient la bataille. N'est-il pas vainqueur del'bommelaissé à terre. Il désirerait agir encore, prouver son excellence par dWtres morts d'adversaires. Où incline la cbance ? Personne ne sait. Le capitaine aux oreilles de chien» qui porte soigneusement sa t(5te liée de toiles, ne peut même pas regagner Farriôre des lignes ^ tant Ton ignore où Tennemi chevauche-

Au sortir d'une combe ^ on retrouva les géomé tries des bataillons. Tout se poussait à Touest du pays, sur les pentes boisées montant au village. Les demi-brigades de la division Lorges escaladaient, éparpillaient des tirailleurs contre un front d'artilleries fulgurantes, doù coulaient eneore des colonnes autrichiennes. Cellesci descendaient des ruelles jusqu'aux vergers. Et c'était là un choc énorme d'infanteries qui fourmillèrent, enveloppées de tumulte et de feux.

Mais, du nord jusque les bois du sud, la cavalerie française se repliait au pas. L'attaque de Taile droite manquait. Seulement les hussards, les chasseurs et les dragons avaient nettoyé le terrain devant Mœsskircb. La place demeurait nette jusqu'au ravin qui borde le plateau supportant la ville. De là les projectiles arrivèrent. Ils rem.uaient le sol et poussaient les pierres dans les jambes des chevaux. I/écorce des arbres éclatait. On se hAta, On repassa la position de l'artillerie française. Plusieurs canonniers étendus, face contre terre, faisaient l'éternel somme à côté des affûts en morceaux, des rouea brisées, des chevaux moris

Les vingt pièces autrichiennes tirant à l'ouest du village avaient détruit immédiatement la batterie. L'effort de la division Lorges tendait à conquérir ces hauteurs, qui commandaient le champ de bataille.^

Les dragons ne firent qu'une brève halte dans les bois. Ils défilèrent entre les bataillons du général Montrichard, qui, émus par la canonnade, attendaient, en silence, derrière les faisceaux, le mouvement de la division Vandamme encore en route à l'extrême droite pour déborder le plateau de Mœsskirch. Les tambours battaient sourdement* la caisse, quelques hommes restaient assis sur les fougères, la tète dans les mains, beaucçup tâchaient de dormir étendus, d'autres brossaient leurs bicornes. Ils ne parlaient pas. Cependant, au passage des dragons, ils questionnèrent, anxieux : « Le canon vous balaye aussi ? — Pas tant. Nous venons de ramener leur cavalerie... — Pourquoi rentrez-vous, alors? — On ne peut pas tenir sous le feu. Le cheval du colonel a été emporté. — Vous êtes balayés, quoi ? — On te dit que non, sacré Gascon. Salue des vainqueurs. — Qui reculent. — Puisque nous allons à l'aile gauche, soutenir la division Lorges, butor ! N'y a que la cavalerie pour remettre l'Autrichien à la raison, et redresser l'épaule aux fanfans. — C'est tout de même pas le bétail qui en a gagné, de ça, sur le cuir des Impériaux. — Ni de ça. — Ni ça ! » Les fantassins montrèrent encore les bijoux conquis à Stockach suf les officiers du prince de Vaudémont et les écus en poignées dans leurs mains sales. Tous ensemble ils tapèrent leurs poches qui rendirent des bruits d'argent. La rivalité des armes s'exaspéra. Les dragons répondirent. Héricourt supporta mal le ricanement des officiers qui encouragèrent à l'ironie leurs soldats. La démence de la lutte troublait encore ses yeux. L'homme tué par son sabre, les deux dents sous sa lèvre rasée,

la graisse débof'dant au-dessus de la culotte, il ne cessait pas d'en garder l'image présente à l'esprit. Il se savait capable de victoire et d'orgueil. Ses sentiments le glorifiaient. Sur cette image de l'ennemi mort, c'était son caractère qui se dressait, noble, fort. Il regarda deux capitaines insolemment et arrêta même tout à fait son cheval, laissa filer le peloton d'avantgarde. Les deux officiers cessèrent de rire, mais leurs lèvres se pincèrent. . Bernard regarda la méchanceté de ces hommes qui tripotaient leurs fourreaux de cuir, de manière provoquante. Ils les trouvait médiocres et injustes. II les prévit à terre. Leur graisse aussi déborderait la culotte dans la boursouflure de la chemise blanche. Leurs dents aussi seraient découvertes par le bâillement suprême de la mort. De ses reins à sa nuque la colère frémit. « Quoi donc, lieutenant ? » C'était le chef d'escadron élégiaque ; il précédait l'état-major régimentaire. Il toucha le cheval de Bernard et le fît avancer. « Rejoignez vos hommes, Monsieur. On va déboucher. Ne vous occupez pas de ces faquins... Allons, j'ai ordre de reconnaître avec vous le terrain. » Bernard garda le silence. Le chef d'escadron continua de dire. A son avis, l'affaire se dessinait mal. Ni Vandamme, ni Moreau n'arriveraient à temps. On ne pouvait mettre de pièces en position. Lecourbe jurait contre Vandamme. Quinze de ses canons avaient été démontés coup sur coup. A gauche la division Lorges reculait. « Il va falloir trotter sous la mitraille. Monsieur. Nous y resterons sans doute. Mais la mort n*est-elle pas la fin des maux ? Si l'on pouvait seulement se croire pleuré par de chères larmes sincères. Heureux jeune homme. Vous ne connaissez pas la honte d'être trahi par une maîtresse adorée. A ce moment toutes mes peines se réveillent. Mon cœur saigne. Je pense à l'étreinte criminelle qui la réjouit.

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Peut-être, à cette heure, favorise-t-elle Tautre de ses transports passionnés ; et elle ne pense point à la détresse d'une âme sensible qui s'en va périr de désespoir. Si vous retournez à Paris, jeune homme, allez lui dire ma dernière pensée. Elle se nomme Charlotte Desvignes. Son hôtel est rue du Regard* Vous trouverez ici sur ma poitrine Tanneau de sa chevelure. Promettez-moi de le lui rapporter. .*. Car tout m'avertit que ce jour verra la fin de mes tortures... » L'homme sensible tira cette mèche de son habit et la baisa. Elle reposait dans une poche de satin vert, brodée de paillettes : « Aurélie ! » se rappela Bernard. Non. Elle l'intéressait moins que la fureur retenue. Comment ces officiers n'avaient-ils pas lu en sa figure la beauté d'un caractère!... Le chef d'escadron continua l'élégie. Bernard ne l'écouta point.

Ils rejoignirent le peloton. Cahujac insultait l'infanterie. Corbehem assura que les officiers de M. de Nauendorf qu'ils allaient combattre n'étaient pas moins riches que ceux du prince de Vaudémont. Ils reviendraient aussi avec des florins et des breloques de prix. Il leur fallait seulement le courage de vaincre. Flahaut encore s'indignait en abattant sur les fontes ses gros poings. Ah! c'était une même fureur. Marins proposait de revenir en arrière, de charger les insulteurs qui n'osaient pas quitter l'abri des bois, tandis qu'eux, pour la deuxième fois, allaient sortir à découvert. Pitouët, qui reparut alors, renvoyé par le général Lecourbe, exaspéra les autres en contant quels quolibets l'avaient assailli sur la route. Tous évoquèrent leurs exploits. Les Alsaciens vociféraient des injures allemandes. Le colonel ne les calma point. Souillé de sang et de terre, le bras en écharpe, parce qu'il s'était luxé une seconde fois dans la chute, il vint se mettre à leur tète pour cette reconnaissance du terrain. Lui

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invectiva rétat-major. On le chargeait d'une besogne propre ! celle dct traverser, dès le premier avantage, les lignes ennemies, d'alteindrp les bureaux du monopole impérial pour la navigation du Danube, situés dans un village entre Tuttlingen et Sigmaringen, d'y lever une contribution du guerre, et de fournir Fescorte fjui accompag-norait les fonds jusque le quartier général de Gouvion Saint-Cyr, où Ton attendait cet argent pour garantir les délégations de certains fournisseurs. Ainsi Ton allait se battre afin de remplir la poche de ces marchanda que ne contentait plus le papier de la République î

n lâcha les rênes pour se claquer librement la cuisse, communiquer sa colère à l'homme sensible, perdu, lui, dans le rêve, et qui t A tait toujours, sous son habit, le sachet vert.

Nulle vocifération ne s'interrompit lorsque, soudain, le couvert manqua et qu'il fallut gravir en li^me de fourrageurs la pente difficile. Le colonel injuria rudement chacun. Corbehem menaçait les hommes^ piquait du sabre leurs chevaux pour les faire courir. Cahujac et les Gascons criaient sans qu'on les entendît, tant hurlait la canonnade dont le bruit uniforme était de temps à autre décousu par les feux de file. Bernard grognait et préparait tout haut les insolences à dire pour le lendemain, où il provoquerait les capitaines. Mais une branche craqua, se déchira, s'abattit le long des pierrailles, parmi sa jupe de foHoles neuves. Un boulet perdu l'arrachait, lléricoùrt revint à la notion du péril. Exaspéré, il galopa, désireux d'apercevoir. Sa bête franchit une montée, et, par delà, ce fut l'aspect de la seconde bataille, entre deux cadavres de soldats; l'un était couché sur le ventre, la tête trouée au-dessus de l'oreille, et la moitié des l>oiitons manquaient à ses hautes guêtres noires;

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Tautre, sur la croix de ses buffleteries blanches, vomissait encore du sang frais avec une grimace d'enfant blond qui tousse, bien que ses mains inertes restassent sans crispations, et ses 'yeux éc;arquillés sans lumière. La fourmilière des infanteries grouillait partout, crachant les éclairs de sa fusillade. Les colonnes françaises, à plumets rouges, reculaient lentement. Des compagnies revenaient en arrière parmi les clameurs des serre-files, aux sons des tambours. Le long du rang, des hommes s'écroulaient soudain d'une pièce dans leurs habits bleus, en perdant leurs bicornes. D'autres quittaient l'escouade et s'asseyaient à terre, pour déboutonner leurs guêtres, découvrir la blessure. En haut d'une charrette rustique, un chirurgien donnait des ordres aux aides hissant sur la paille de la voiture un garçon qui poussait des cris atroces et se débattait, gigotait. Vers ce char à foin se hâtèrent de toutes parts des soldats qui soutenaient leurs bras rompus, qui étanchaient avec la main le sang jailli de leurs faces. C'était une cohue folle de gens à demi nus montrant de loin leurs ventres crevés, les viande^ de leurs jambes entaillées, pleurant et se bousculant. Un caporal brandissait le moignon de son bras d'où sautait le sang par les veines coupées, et riait, frénétique, parce qu'il aspergeait ainsi les figures, les épaules. Héricourt éperonna. Bientôt il joignit une bande de combattants. Les poils des poitrines suaient entre les blancheurs de la chemise ouverte. Tous parlaient ensemble confusément, riaient, jasaient. Aux rainures de leurs baïonnettes l'huile rougie découlait. On lui cria des ordures. Il demanda vainement leur colonel, à défaut du général Lorges, Ils haussèrent les épaules, en sautant comme des gamins joyeux, en dansant. L'un toutefois rechargeait son fusil. Alors ils s'empruntèrent leurs épinglettes et leurs tire-bourres, sans prêter plus

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LA FORCE iSi

d'attention au cavalier. Bernard avança. Plus loin, des prisonniers autricheins se gardaient tout seuls. Assis en rond, ils allumaient leurs pipes, abrités par un talus, et desserraient leurs blancs uniformes. Ailleurs un aide de camp français débarrassait son cheval mort de la selle et de la bride. Il vidait les fontes de menus objets personnels, tabatière, bourse, flacon de liqueur à goulot d'argent, liasse de lettres. Il répondit au lieutenant que Ton ne savait plus où était personne, qu'on pénétrait da^s le village, mais que le canon des hauteurs enfilait les rues et qu'on allait en sortir. Il le pria de lui dire son nom, et même de signer un papier témoignant de la perte du cheval, afin que l'intendance lui remboursât le prix. Cependant il assura que la cavalerie pourrait se déployer à droite du village, au milieu d'une belle prairie que l'ennemi n'occupait point. Il offrit d'y conduire les dragons, si on lui prêtait une monture.

Ainsi fut fait : derrière Bernard toute la colonne de cavalerie progressa, sans que le colonel, Corbehem, ou Flahaut, eussent cessé leurs querelles. On côtoya deux compagnies de la 38° demi-brigade qui formaient réserve. Les soldats montrèrent ceux de leurs bataillons engagés en avant et que huit pièces d'artillerie couvraient de mitraille. Dans les jardins du village la fusillade crépitait à toutes les haies, sur les murs. Les plaques de cuivre aux bonnets autrichiens faisaient là de belles cibles. On apercevait dans la rue des tonneaux en tas. « La 67® ! » criait-on... Bernard se retourna. D'un fond la demi-brigade arrivait, au pas de course. Tous ses plumets rouges dansaient au même rythme des mouvements ; toutes ses guêtres blanches sautaient ensemble les troncs d'arbre, toutes ses basques d'habits volaient pareillement, toutes ses baïonnettes s'abaii^sèrent. Alors, depuis les bois du sud

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jusqu'au village, la masse humaine afflua, enveloppée dans une même clameur, penchée dans la même direction, sillonnée par les mêmes passages de la mort. Elle monta, se rua, hurlante. Elle crépita de ses feux. Elle écrasa ses premiers rangs contre les murailles; elle assaillit les maisons, fut entamée par l'artillerie, raclée par les feux de file, défigurée par les salves de mitraille, creusée par un angle d'infanterie blanche qui s'enfonça. Les majors, sur leurs montures, semblèrent comme des îlots emportés par le torrent d'habits bleus, de bicornes à plumets rouges, par la clameur divine qui voulut atteindre la crête suprême. La-haut, contre la tempête de cette foule, les bois meurtriers soufflaient des nues de fumée blanche et des langues de flamme. Mains crispées aux armes qu'on enfonce, bouches béantes, étincelles des yeux, râles des gorges enferrées, abois des chefs, élan des corps poussés par la force panique de l'élément, figures sexagénaires d*enfants tueurs, narines troussées sur les rictus cruels, cris des baïonnettes tordues contre les os, rosée sanglante échappée de crânes ouverts, pleurs des lâches pourfendus, rires insanes des assassins assouvis, essors des déments, balafres ouvertes comme des bouches neuves à travers les grimaces des figures ahuries : Bernard les voit. Puis, aux appels des ordres, il éperonne, bondit, dégaine, saisi par le galop des dragons, la querelle des hommes, les voix furieuses et la clameur étendue de la Nation. La terre qui tremble fuit vertigineusement sous les sauts de l'escadron. Les casques s'échevèlent. Les chevaux rivalisent. Le ciel se fracasse, l'univers tonne d'une seule colère. Passent les arbres, les prés, les champs, les murs des jardins où pétillent les feux de salve. Le ciel accourt. Les maisons grandissent. Le tonnerre éclaire. Pourquoi le troisième dragon a-t-il une soudaine épaulette de sang sur

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son habit vert. Quel vent ceuche à la fois le jeune garçon piqué de taches de rousseur, le noble iDrun, l'homme à la tête nue, qui vident les arçons et dispa-» laissent. Oh! la rue déserte où toutes les croisées crachent du feu, où caracolent les bêtes sans cavaliers, ou Pitouët de. son maigre bras sabre contre la porte close d'une ferme la bonne figure poupine du petit Autrichien blotti derrière sa baïonnette inutile. Un trait de sang raye le joufflu qui s'écroule. Et quel ouragan de fer, de bêtes, d'hommes, de cris, traîne après lui le courage du lieutenant penché, la pointe tendue vers les gaillards blancs qui lèvent la herse de fusils. Cela fulgure. Des chevaux plongent dans le mouvement qui court et s' enfouissent avec les culbutes des cavaliers aux bras battant Tair. D'un grand coup Bernard renverse un homme gros et la vaisselle bouleversée de ses arines. Un fusil claque encore d'une fenêtre à volets rouges. Et voici la libre route, sous les bois ombreux, les sauts blancs des fuyards, à travers les buissons d'où jaillissent les feux espacés. Hop ! Hop ! Les bois filent. Le tonnerre s'éloigne. Les senteurs des bêtes suffoquent. Les dragons râlent. Les fusillades lointaines pétillent. La route gronde sous le galop. Quelle soif racornit la langue, dessèche les yeux qui voient néanmoins la pièce autrichienne roulant derrière son attelage au milieu des artilleurs bruns. Hop ! Hop ! Le sabre brûle la main, et le gant colle à la peau. La selle rompt Téchine et les os. Lequel? Le vieil qui assure son tricorne et arme son pistolet, ou l'autre qui fait volter son cheval Isabelle. Gare au vieux dont le regard malicieux chatouille l'aisselle. Hop ! Le cheval enlevé se dresse contre la claque du coup, et puis rue. Et le vieil artilleur creuse son ventre pour éviter la pointe qui crève l'habit brun, le jette à terre lui-même, troué comme papier. Hop ! Hop ! Les bois filent et

s'aBaissent. Le sol se déroule. Le pays qui tourne fait une couronne autour du galop, autour du cerveau en triomphe. L'air enivre. Le ciel brille. Les faibles fuient. Comme on est fort sous le fouet de la crinière échevelée, au haut du cheval évertué. Si la soif ïie rendait pas la bouche pareille au cuir brûlé! On descend sur le pays. Et la maison blanche luit dans les verdures. Ah ! le parti qui se sauve ! Tricornes dorés, et ses beaux habits blancs doublés d'écarlate, ses chevaux de prix. Hop ! Hop ! Les pierreries de leurs breloques ! Les montres à sonneries 1 Les florins dans les bourses de soie. Et la valeur des coursiers nerveux ! Comme grandissent leurs dos, les chapeaux. Leurs queues de cheveux sont comiques à ballotter en rubans noirs. Corbehem ton charroi de houblon! Pitouët ton imprimerie! Marins tes panoplies! Cahujac tes tabatières et tes bagues! Hop! Hop ! Il ressemble à Tinsolence de la division Montrichard, celui dont la manche est chargée d'or ! La canaille a donc partout une figure qui nargue sans reconnaître l'excellence d'un caractère. Il se retourne, A la bouche, ce pli, le même, insulta les dragons. Ton épée ! Jamais ! Pas de quartier. Ça t'apprendra à te moquer. Hop ! Hop ! La Nation couvre le pays d'un seul cri. La lame est longue, et le seigneur avisé. Allons-y du pistolet... Bel homme, Monsieur! Bien des dames roulèrent leurs petits seins nus, certes, sur ton profil qu'écrase le feu enfumé de ce pistolet ! Attrape! Encore! De quoi! Pare donc celui-là. Ah! brute... Mais ici... Tu serais content. T'y voici. Ton masque de sang sur ton nez cassé te rend laid, Monseigneur... Tousse, va, tousse. Tords ta bouche qui verdit. Cahujac a fini le sien aussi. La jambe remue avec l'éperon doré.

Quand les dragons eurent mis pied à terre devant un grand mur, Bernard ne les empêcha point de retourner

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les poches des morts. Sa joie de la gloire Texaltait, et tout de suite il rit, il se réjouit des tabatières à miniatures, des bourses pesantes, des montres à doubles cuvettes entre les mains des cavaliers déboutonnant les cadavres. Mais rien ne lui donna tant d'aise'que la ressemblance du tué avec le plus insulteur des capitaines de la division Montrichard. De sa douloureuse colère les soupirs heureux lui déchargèrent la poitrine. Enfin il respirait sans honte, sans étranglement à la gorge. Là gisait bien le lâche, malgré qu'il eût, au lieu de l'uniforme bleu à revers, un bel et vaste habit blanc doublé de pourpre, des culottes cramoisies engainées dans le bas dépassant les bottes. Certes il parut plus grand; mais c'était le même dédain de la bouche tordue sous le voile de sang liquoreux qui s'épanchait de la plaie nasale,- d'une autre ouverte au travers des sourcils. Bernard ne pensait point à la bourse, tant il sentait en lui l'essor du bonheur. Toute haine s'éperdait. Les nerfs se détendirent. Les muscles se débandèrent. Il aspira la fraîcheur. Un Gascon dépouilla, pour lui, le vaincu ; et il reçut sa part de riches bibelots. Des dragons tirèrent les bottes des morts et les enfilèrent à la place des leurs. Us dansaient, les bras en astragales. Ils hurlaient des ordures. L'excitation du combat ne s'atténua point. Marins embrassait son cheval, qui s'effaroucha. Les Marseillais empaquetèrent les tricornes et les habits blancs, trophées à vendre. Ils dansaient avec leurs grosses bottes. Le chef d'escadron seul restait à cheval et contemplait le sachet vert. « Eh bien, la mort ne nous a point délivré ?... » lui demanda Bernard. L'homme sensible fit un geste de désespoir, glissa de selle. Aux brigadiers réclamant de la boisson, il conseilla d'enfoncer la porte du grand mur. Par le travers du chemin, les trois cadavres gonflaient déjà leur linge de batiste, et leurs dentelles^

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leurs culottes cramoisies, leurs bas de soie. Au loin, en arrière, sur les collines, le deuxième escadron restait à cheval, la carabine haute, et d'autres silhouettes équestres pénétraient l'épaisseur de la forêt. Les langues cherchaient une salive absente. Corbehem cassa la serrure. Ce fut un jardin, une courte allée d'ifs. Entre les battants rabattus, les chevaux entrèrent aussi.

Les vedettes installées, les bêtes à Tabri, on gravit un perron, on enfonça un volet... Des cris de terreur s'évadèrent de Tombre. Vingt femmes à genoux se pressaient, « Trinken ! » dirent les Alsaciens.

Rires des soldats qui se gaussent et entrent; « Rosalie, faut pas crier, ma belle... — Hé bagasse, ma chère !...

— Pitchoun, voilà ta Catherine ! — Bonjour, Cydalise.

— Peste, la jolie fille, brigadier! — De- ces dames qui m'embrasse ? — Les pécores sont grasses du corsage, Dieu me damne ! — Cousine, n'eus-je pas l'heur de vous baiser les doigts à Tivoli ? — Aux galeries de Bois ? — Je te reconnais, ma tante ! — Tu me dois un baiser, friponne ! — Et à moi. — Allons, ma tante, n'aie pas peur. — Fais-lui un enfant, troun de Pair, un enfant de Marseille ! — Et un de Cahors ! — Etranglemoi, fille du Danube, mais il faut que je te laisse un petit parisien ! — Bas les pattes, et ris à la France. — Mazette, les tétons de Diane ! — Infortunée, viens dans mes bras, je protégerai tes beaux flancs contre cette soldatesque... » Et le chef d'escadron recueille l'infortunée, par les poignets, prestement la dénude, l'étalé, écrase de sa pesanteur les cris, les râles, les griffes et les coups de pied. Pitouët étreint une grosse servante qui l'insulte et le couvre de crachats. Cahujac renverse et trousse celle dont se voient seules les jambes maigres. Les cris allemands se croisent. Les Français collent leurs visages de sueur et de poussière aux joues

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pâles, aux tremblcries des lèvres. Les mains noircies arrachent les llclius^ cassent les lacets, déchirent les, linons sur les épaules apparues. Vingt couples se pressent à terre dans un bruit de sabres, d*éperons, de quolibets, de râles et de baisers tumultueux. « Sacrifions à Vénus, enfant! ta pudeur charmante! b Ainsi, parla bouche de Bernard, s'exprime il ne sait quel souvenir de roman licencieux. En même temps sa droite noue deux poignets frêles de fillette, sa langue boit le sel des larmes jaillies, ses dents mordent la cerise des lèvres, muettes. Sous son attaque, Tenfant fiécliit, pâlit, s'affaisse. Lui tombe k genoux près de la victime inerte, La tiédeur, Todeur, grisent encore son ivresse de gloire : il veut aimer du même élan qui tua.

Les voix se taisent. Un cri cependant d'adolescente déflorée ; une lutte sourde, des jurons crapuleux; et les vaincues résignées assouvissent, jusqu'à ce qu'un loustic, annonçant son triomphe, lance le « cocorico n gutturaL Des rires répondent, it Vive la nation I il sera de Paris, le chérubin [ — De Cahors, ici, — Vive la nation 1 Usera de Tours. — D'Arles en Provence, mon bon I — Vive la Nation ! De Péronne, en Picardie ! »

Du haut en bas de la bâtisse, des corridors j des chambres, des escaliers, des salles et des cuisines, le cri delà France salue sa vigueur. Les dragons trouvent drôle de jeter ainsi la semence de la race au sem des vaincues ! Ils se l'annoncent, plus victorieux qu'après la mort des hommes.

Entre ses mèches éparses, la pâle face de l'adolescente marqua seulement une douleur à Tinstant où la passion Tentama. Pieusement presque, Bernard recouvre la petite blessée, qui s'éveille, en épouvante, 11 regarde les clairs yeux bleus, il recule et trébuche dans son sabre,.. Que va-t-elle dire? Rien. Mais sur cette figure il semble que viennent de passer toutes les

hontes et toutes les haines.. Il reprend son casque, et il s'en va, incapable de paroles ou de joie, peureux de sa voix qui résonnerait. Il emporte Timage de Fenfant aux cils sombres, mince loque humaine affaissée dans sa robe de percale à raies brunes que dépassent las jambes grêles en bas bleus drapés.

Dehors, les dragons se précipitent vers la clameur du trompette. Tout le régimept se range sur la route. Pitouët annonce : « Il y en a de chaudes qui vous attendent ! des filles ! » Le ciel tremble sur Forage énorme de la bataille que roule Fhorizon d'occident. Les ceinturons se rebouclent sur les culottes ensanglantées. On coiffe les casques, « A cheval ! A cheval ! » L'homme sensible décachette le pli de l'estafette et lit haut. « L'officier commandant V escadron conduira son détachement à toute vitesse^ sur la rive du Danube^ entre Tuttlingen et Sigmaringen, Il sHnforrnera des bureaux de la navigation^ les occupera ^ s'e)nparera de la caisse et des fonds, quHl fera mettre dans une voiture réquisitionnée à cet usage, et expédiera le tout, sous bonne escorte, par Tuttlingen^ au quartier général du corps Gouvion Saint'Cyr, Il mentionnera par écrit que cet envoi est destiné, selon V ordre du général commandant Varmée, au payeur de ce corps qui doit verser, le 20 floréal, un acompte de trente mille livres auoo four-r nisseurs de blé militaire représentés^ à Bâle^ par V agent de la maison Héricourt. »

« Boire ! Boire ! » implorent les hommes, Personne n'a trouvé le^ caves ni la source, a Tant pis ! Par pelotons.,, Au trot... Marche! » Les sabots lèvent la poussière de la route blonde. Les crinières sautillent. Les bidons vides heurtent les crosses des mousquetons. Comme les langues râpeuses grattent le palais seo; Famour altéra les gorges davantage.

« C'est pour mon père ! » pense Bernard qui raisonne

LA FORCE lift

malgré la torture de la soif. Là-bas, passo les bois ot les pentes, il aura For pour les Moulins et Teau pour sa bouche. La soif! Mais Cahujac lève au soleil le rubis de sa bague armoriée ; Marins brandit le tricorne à galons dorés; Corbehem fait de la musique avec la poignée d'or qu'il verse dans ses fontes, alternativement. Les Alsaciens gardent à la main leurs sabres tordus, tant ils tuèrent. Ils ne peuvent les remettre au fourreau ; ils comptent les crânes fendus selon le nombre de brèches sur les lames. Pitouët propose à sa bête de le porter au jour de son sacre. Pied-de-Jacinthe écoute, ébahi, l'éloge de Gracchus Babeuf, scandé par le trot dur de la jument jacobine. Elles se voûtent cependant les vertes épaules harassées ! La poussière saupoudre les uniformes. Les casques penchent. Les chevaux bronchent. Les bras s'étirent hors des manches crevées. Le silence clôt les bouches sèches, et la salive colle les lèvres.

L'escadron trotte. Les bois se déroulent. Les fantômes des châteaux s'éclipsent dans le paysage enfui. Au loin s -atténue l'orage de la bataille. « J'ai conquis l'or de mon père ! la dot de mes sœurs, la fortune de Praxi-Blassans. Mon sabre a conquis la gloire et l'or! » se répète Fâme glorieuse de Bernard, ,qui revoit le chevau-léger mort dans la prairie. Les deux dents ternissaient sous la grosse lèvre béante. La graisse enflait la chemise blanche entre la culotte et le justaucorps. Et comme il ressemblait au capitaine insulteur, ce noble autrichien que le pistolet abattit. Hé sa montre qui sonne ! Quatre heures. Le soleil décline. Les florins de Ja bourse font mal à la cuisse endolorie déjà par la selle. Gloire! Gloire !

Derrière le régiment, qui porte les brassées d'étendards ? Le canon gronde par tout l'occident. Gloire !

Le joyau sur le dpigt de Cahujac : Gloire ! Le tri-

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corne doré sur le portemanteau de Marii^s : Gloire ! Les florins qui sonnent . dans toutes les fontes : Gloire ! ,

Les taches de sang vierge sur les culottes de peau : Gloire !

Elle avait de bien jolis yeux, bleus : Gloire ! Des cils sombres sur les yeux bleus : GÏoire ! Et un petit ventre chaud, comme ventre de colombe : Gloire ! Gloire ! Gloire !

La République projette, au bout de sa force, les dragons, griffe léonine sur la proie des campagnes où rêvent les blancs villages, où frissonnent les champs de mai, où brillent les fleurettes. La griffe s'allonge : Gloire!

Voix de la Nation qui tonnez dans le ciel allemand • Gloire ! > .

Etire plus loin ta griffe. République', plus loin, jusque les eaux du fleuve qui abreuve les villes impériales... Gloire ! Gloire!

« Au galop ! » Gloire !

Abaissez-vous, collines. La Nation passe : 'Gloire ! Et nous aurons l'or d'Autriche, For à l'aigle double que pèsera dans son trébuchet l'ancêtre aveugle ! Gloire ! Gloire !

« Gloire ! » scandent les sabots des chevaux les chocs métalliques des bidons et des éperons. « Gloire! » chante à tue-tête l'âme de Bernard Héricourt, « Gloire!... »

Or, l'ombre s'étant alourdie sur les campagnes, ils entrèrent au soir, dans le bruit du fleuve. Les chevaux trempèrent leurs crinières. On remplit les casques. Gloire!

Lui put boire au fleuve.

Délice de se rafraîchir avec l'eau de la terre conquise... Boire la gloire !

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va

Ce fat à Gros-Boîg, chez le général Moreau, que, Taiif XIÎ^ vers la fin de nivôse, Bernard s'cmut de cils pareils à ceux de la petite fille violentée pendant îa bataille de Mœsskirch^ en cette maison où leur charge avait abouti. Huit ou dix fois, dans rintervalle, il avait subi ce brasque assaut du souvenir renouvelé par un regard, de passante. Ce Tavait très peu surpria. 11 se représentait que les types ne varient pas à l'excès entre les femmes ; et, d'autre part, il ne gardait de la rencontre avec Tenfant vaincue que la mémoire gouailleuse d'un accident.

Peut-être, en frémiî^sant pour un sourire craintif, la fille du colonel Ly risse lixa-t-elle davantage Tattentioa du capitaine Héricourt^ quand ils furent nommés Tu n à l'autre. Elle le séduisit d'abord, grande sous un jupon et un mameluk en drap de nuance briquo garnis de cy^ne. Les manches àmiton recouvraient ses gants roses, qui ne sortirent guère d'un vaste manchon de chinchilla. Plus charnue, la bouche différait de la bouche allemande ; le nez aussi difîérait. Des cheveux très noirs chargeaient un front bas, grec, à la modo. Au reste, les dis et les yeux ne ressemblaient pas autant qu'liravait cru, tout de

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suite. Cils noirs comme tous les beaux cils. Yeux bleus, verts, gris, in(léci§. Il attribua le frémissement d'un sourire à Taspect de la balafre qui, depuis Hohenlinden, lui traversait le visage, bien qu'à l'ordinaire la cicatrice effacée presque n'apitoyât plus. Deux ans elle Favait enlaidi. A diverses reprises, il avait dû quitter son service de capitaine afin de suivre un traitement. Mais, depuis Tautomne, il ne sentait pas le moindre picotis au long de la suture. La cicatrice renforçait le caractère sec et grave de sa physionomie. Enfin la vie s'évadait du souci constant. Il n'aurait plus à craindre une recrudescence, à prévenir les complications, à visiter les chirurgiens, à expérimenter les remèdes. En outre, il se jugeait maître du sort, passé toutes les mauvaises chances. PourqiïOÎ donc sa présence rendait-elle craintive M'^' LyriBse, qui dissimula sa confusion en embrassant la petite Delphine de Praxi-Blassans.

D'Aurélie était issue cette grasse poupée frétillante et rieuse, « Hé bonjour, ma mie ! ma petite mie!... Saluez,.. De grâce !... Encore. » Avec abondance de détails, la sœur avouait que, durant sa grossesse, Delphine, rhéroïne du livre écrit par M""® de Staël, occupait son cooup. Aussi, l'enfant venue, l'avait-on nom-^ mée de la sorte. Hommage à Jean-Jacques, le petit garçon, âgé de dix mois, s'appelait Emile. Pour lune Aurélie espérait le cœur de Delphine ; pour l'autre, une âme large formée selon les préceptes du philosophe. M^^* Lyrisse souriait et devenait aussi rouge que le fond de sa capote coulissé autour de la chevelure et laissant faute nue la nuque d'ambre.

Orgueilleux de cet émoi, Bernard, pour se faire désirer, les abandonna dans le salon où les dames du € ChibMoreau n, comme on disait à cette époque, promenaient leurs courtes traînes. 11 avisa la redingote olive de Praxi-Blassans, qui tournoyait entre les uni-

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formes. Hussards, cuirassiers, dragons, grenadiers, artilleurs, carabiniers, officiers d'infanterie légère, se coudoyaient, déclamant. L'impudence de Buonaparté, qui se faisait offrir le pouvoir héréditaire, excusa leurs discours. Ils affectaient de se rendre en uniforme à la réception de Moreau, comme s'ils tenaient prête, devant les grilles du domaine, Tarmée capable de mettre au pouvoir leur ami. Réellement, certains apportaient du camp de Boulogne maintes nouvelles favorables. Les officiers, là-bas, blâmaient tout haut l'entreprise de passer en Angleterre sur les « coquilles de noix ». L'escadre britannique noierait tout à deux milles des côtes françaises. Plusieurs assuraient déjà qu'ils ne voueraient pas leurs régiments au désastre. Le colonel Lyrisse, hochant sa tête minuscule du haut de sa taille géante, méprisait avec des paroles sèches les folies stratégiques de Buonaparté.

Il donna vite à Bernard des nouvelles d'Augustin, devenu sergent-major, lui apprit que Pichegru, caché à Paris avec Georges Cadoudal, s'était présenté, par surprise, chez Moreau et tentait de l'unir à leur aventure ; ce dont le général ne se souciait point. Héricourt se récria, comme l'y invitaient les intentions devin.ables du colonel. Il ne s'agissait point de ramener aux Tuileries ceux de Coblentz. Le capitaine voulait que Moreau comptât sur les amis pour lui-même, et non pour les gens de Pitt et Cobourg, Praxi-Blassans soutint qu'on pouvait d'abord faire cause commune. Ensuite on débarrasserait Moreau des royalistes. Mais il souleva des critiques ; il inspirait des méfiances, en sa qualité de ci-devant, dont l'agitation perpétuelle, pour utile qu'elle parût, ne plaisait pas à tous. En cet instant, Moreau déboucha d'une galerie. Maigre dans sa redingote bleue, il marchait par grands pas, interrogeant à voix basse un petit homme gras, d'allure anglaise,

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perdu dans son jabot et qui trottinait sur les hauts talons de ses bottes à revers. Les mouvements de son chapeau gris, à la main, soulignaient les raisons transmises d'outre-mer.

— Mais, Monsieur, on vous trompe, s'écria le général. L'abbé David n'a pu dire que j'étais des vôtres, ni cet homme que je connais à peine. Ou bien ils auraient travesti mes paroles dans l'intention de faire rémunérer des services imaginaires. Si les gazettes de Londres impriment de pareilles choses, c'est la police du Premier Consul qui les inspire. On veut me compromettre et 'me perdre auprès des patriotes. Messieurs, cria-t-il, je vous le demande : en est-il ainsi ?

La franchise de sa figure, éclairée par les immenses fenêtreé, se dressa vers l'attention des groupes qui l'approuvèrent. "*

— Le général Decaen, lorsqu'il quitta la France pour Pondichérj^, au printemps dernier, nous a tous avertis que le Premier Consul espionnait vos actes et tramait contre vous, prononça nettement le colonel Lyrisse.

— Vous entendez. Monsieur Cavendish, la police du Premier Consul est l'auteur des propos qu'on me prête. Devant ces messieurs, je vous le déclare, ces propos n'ont rien de commun avec la vérité. Que le général Pichegru agisse à sa manière. Je ne me mêle en rien à ses espérances ou à ses manœuvres... Je ne puis que déplorer de voir le Premier Consul employer de semblables subterfuges à l'égard d'un collègue.

— D'un rival, ricana Praxi-Blassans, d'un rival trop glorieux.

— Le vainqueur de Hohenlinden, déclamait un hussard, n'a point à mettre sa popularité au service des souverains déchus. Il occuperait la première place dans l'Etat, sans autre aide que sa renommée, l'amour de la

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LA FORClt 165

nation et le dévouement de ses amis. Vous pouvez le dire à qui vous eavoie, Monsieur.

Tout pâle, interloqué, le voyageur s inclinait en tournant son chapeau daas ses maina. Moreau le reconduisit vivement. Une berline à caissejaune quitta le perron. Le général rentra plus joyeux. Ses yeux vifs dansaient entre les favoris rejoignant ses lèvres sensuelles. On Tentoura, Bernard Héricourt s'indignait de ce que BuoQâparté, un soldat^ fU mentir ainsi les gazettes étrangères. Et Thonneur? Et la loyauté ? On sourit*

— Décidément^ plaisantait Moreau^ nous ne valons rien pour conspirer. Mais je connais un conspirateur auquel Buonaparté n'ecliappera pas ; c'est lui-même. 11 va se perdre dans ses folies,

— Parbleu 1 ,il outrepasse la naïveté dans la haine. 11 dit partout de notre victoire de Hohenlindcn que nulle combinaisou , nul génie militaire ne Tavaient préparée!

— Decaeu qui j était Ta fait revenir sur cette opinion»

— Decaen a changé peut-être F opinion de la conscience, non pas celle des paroles^ insinua Praxi-Blassans. Néanmoins, général, je regrette que vous n'ayez pas fait le 18 Brumaire avaat qu'il revint d'Egypte.

— Je le laissais ouvrir les voies.

— Il les ferme à présent.

— Général l regretta le colonel Lyrisse^ si vous nous aviez écouté à Wels, quand Tarchiduo Charles demanda la paix, nous l'aurions oconduit, nous serions entres à Vienne en triomphe ^ et Buonaparté ne s'attribuerait pas si aisément le faux prestige que la mort de Desaix lui a permis de prendre après Marengo.

— Peut-être! soupira Moreau, et il fil quelques pas en considérant les lueurs du parquet.

On se tut. Bernard ressentit une crainte religieuse. Que se passait-il dans ces âmes robustes, cuirassées

de hausse-cols, de brandebourgs, ou plastronnées de blanc, d'amarante, dans Ces âmes qui avaient tant de foià raillé les ruses de la mort ? Ils examinaient Moreau en silence, comme s'ils le plaignaient, comme s*ils redoutaient pour lui le destin. Et cependant les futaies du domaine étaient vastes jusque le loin, les rires des femmes clairs parmi les froufrous du velours, parmi les bruits d'une vaisselle dorée. Le soleil ^Dse de l'hiver empourprait les hautes salles, les blanches carnations des statues, les panses bleues des grands vases épanouis sur leurs demi-colonnes doriques, les têtes en or des cygnes d'acajou supportant les accoudoirs des fauteuils. Dehors, autour d'un grand feu, cinquante postillons, cochers, jockeys, heiduques fraternisaient, les mains à la flamme. Bernard n'osa point respirer. Moreau revint à eux, et, lentement, il dit :

— La conquête de la paix ne valait-elle pas mieux que la gloire d'un nouveau triomphe ?

Les têtes s'inclinèrent, et l'on forma des groupes. Il y fut représenté que la foule comprend mal ces belles abnégations. Praxi-Blassans s'approcha de Moreau pour lui exprimer cet avis. Il lui conseilla de ne plus se tenir à l'écart, de se mettre en valeur auprès de Buonaparté, de se montrer avec lui devant le peuple.

— Me lier à lui?... Mais je n'ai rien à lui demander, objecta Moreau.

— Vous devriez cependant le faire, expliqua le diplomate, dans Tintérct de la patrie..., ainsi que pour l'avantage de tant d'officiers qui ont servi sous vos ordres et qui ne peuvent pas, eux, se passer du gouvernement, soit du vôtre, soit du sien. Donnez-leur l'espoir de parvenir.

Un murmure d'approbation passa sur les lèvres rasées de l'assistance.

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— Au camp de Boulogne, ajouta le colonel Ly risse, on se lasse un peu d'une agitation vaine. Certains finiront par s*adresser directement au Premier Consul, quand ils verront cette lassitude augmenter.

— Que la nation vienne à moi, si elle me croit digne d'elle; mais je n'emploierai pas les artifices du succès pour la séduire,

— Vous continuerez donc à bouder ? interrogea Pr^xi- Blassans, un peu rageur...

Moreau feignit de s'intéresser à la joie des visiteuses, et Ton se dispersa.

Entre les dames félicitant la belle-mère et Tépouse du général sur le prochain résultat de toutes les sympathies, Tobjet des conversations ne variait point. Pour la millième fois. M"** Hulot contait la scène de la Malmaison où son futur gendre, cpnvive de Buonaparté, avait découvert, après dîner, sous la pendule du salon, un journal intentionnellement préparé. Le dépliant, il y avait lu : « On dit que le général Moreau Soit épouser M"® Hortense Beauharnais. » Aussitôt il avait remis la feuille à sa place, désireux de ne pas s'expliquer sur ce point... Avec le nonchalant mépris de sa nature créole, la dame en satin blanc dédaignait une telle ruse par la négligence de ses phrases lentes. Autour d'elle les rires luisaient... « Alors, voilà que rentre Buonaparté... oui... 11 rentre... Alors il ouvre, en feignant que ce soit au hasard, la gazette... ; et voilà donc qu'il dit : « On parle de nous, là dedans ! » et puis qu'il lit tout haut la nouvelle... Oui... hél hél... Alors savez -vous comment mon gendre s'en est débarrassé, de l'impudence... hé! hél 11 a répondu : « Je ne veux pas me marier, cela porte malheur. Voyez Joubert. »... Hél hél... A présent, voilà le petit Corse qui crève de dépit I... Ce n'était pas pour son Hortense que le four chauffait, mes bonnes I... Pas du tout... Quelques jours

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après, avant le aèpart pour l'Allemagne^ le général et ma fille se fiançaient, hé ! hé ! »

Les invitées de sourire, de se récrier sur Taudace du Buonaparté, Cette Hortense déjà ^ fâcheusement connue par ses mœurs semblables à celles de sa mère ! Aurélie n'en revenait point, déJ)osant sa tasse à thé sur le marbre du guéridon.

— Oui, oui, riait Moreau, il m'en veut parce que je n'ai pas voulu entrer dans sa f... famille !...

— Général, vous seriez cousin dés Borghèse, par la Pauline Buonaparté.

— Merci, j'esquive les grandeurs. J'ai mieux.

Il admira sa femme aux yeux bruns, doAt les doigts gantés de joyaux traînaient aux plis violâtres de sa robe brillante. Elle agita sa jolie tète alourdie de cheveux en coques. Elle aussi grasseya, timide, contant qu'après Hohenlihden, comme elle s'était rendue à La Malmaison avec sa mère, la Beauharnais s'était permis de les faire attendre. Toutes deux étaient reparties sans la voir. Depuis Joséphine alléguait que, se trouvant au bain dans cette heure-là, elle n'avait pu se vêtir assez vite. Et des suppositions fâcheuses furent insinuées. Les innombrables aventures de Joséphine prêtaient matière à la médisance. Aurélie ouvrait ses yeux curieux de suivre sur les visages la mimique dont s'accompagnaient les paroles et laissait Delphine aux soins de M"® Lyrisse. Gourmande de scandales, toute à la joie de frémir dans la soie mordorée de sa robe, la jeune mère repoussait machinalement les gentillesses de sa fille. Autour d'elle, arbitre du goût, les jeunes femmes se pressaient attentives à prolonger son sourire, à se récrier ensemble. Par l'anse des brides, les capotes profondes restaient suspendues à leurs bras. D'aucunes pinçaient élégamment la batiste de leurs mouchoirs. Elles présentaient une délicieuse cohue de femmes presque

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LA FORCE t^:

mm dans leurs fourreaux de tafîetaa noués soue les sdasensaillie. Des odeurs tïèdes émanaient des épaules, des gorges, Bernard Héricourt les dominait de la tête, le sabre retenu par le pli du coude, contre le plastron, et le chapeau de petite tenue sous le^ bras. Dans la glace d'un trumeau, il admirait ses mèches collées aux tempes, au front droit, ses yeux naïfs, son nez rigide, la carrure volontaire d'un menton posé sur le col de toile. Il s'estimait heureux, invincible, beau, et glissa doucement jusque M^'* Lyrisse que Moreau com]>limentait pour l'adresse à verser du chocolat dans une tasse à Tintérieur doré. Ils demeurt!îrent tous trois contre le trépied d'acajou en marivaudant, La jeune fille ne dissimulait pas le malicieux plaisir de ses cils sombres, qui clignotaient aux paroles du capitaine. Elle s'absorbait dans sa besogne, avec révident espoir de cacher les sympathies de ses regards timides. Moreau s'aperçut du manège. 11 vanta les mérites de Bernard, le loua d'appartenir au régiment qui, devant Moesskirch, avait percé la ligne ennemie pour courir au Danube et rétablir le contact avec le corps de Gouvion Saint-Cyr, L'homme maigre et gracieusement sévère se cambrait dans sa redingote bleue, aux souvenirs de sa gloire. 11 parut s'attrister. Les brges lèvres sensuelles s'écartèrent pour un soupir, 11 regarda plus attentivement le camée pendu au ruban de sa montre, et les quitta,

A la luraiére de la haute salle, ils se virent presque Isolés. Elle se força de paraître à Taise en rappelant les campagnes de son pcre et Thistoire de ses cousines lors de Ténnigration. Lui poussa vite des galanteries. Sur la nudité de la nuque il convoitait de mettre des lèvres qni eussent humé le duvet brun. Elle ne sembla point se déplaire à Taspect du visage mâle, Bernard Ë&tima que las sombres cils cheroliaient sans hâte à

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éteindre l'expression de regards qui avouaient la [Satisfaction de prévoir un rêve dont il ne se trouverait pas exclu. D'autre part, il la devinait fraîche de peau, voluptueuse et caressante à la bouche qui savourerait le frisson de celte chair ambrée. Il mesura la capacité du corsage. Un grain de beauté se soulevait avec l'oppression du ôein. Ils marchèrent. Elle alla souple et grande, parmi le» plis entr'ouverts de l'ample mameluk bordé de cygne. Assise, elle eut le buste élevé, les jambes longues, une grâce particulière de la main qui pût soutenir la fossette du menton. Ses gestes vifs ranimèrent de toute une souplesse. Le prétexte des paroles couvrait mal leur envie de se plaire. Il parla de l'honneur et de la gloire, dos Romains, de Scipion et de Moreau, de son beau-frère, Praxi-Blassans ; il désigna la redingote olive en agitation au milieu des uniformes. La voix de M"** Lyrisse était douce, profonde quand elle plaignait ses cousines, Fidélia, Zélie, Florence, Sur leur compte elle savait des histoires a touchantes » ; mais Aurélie les interrompait, «'exaltant à propos de la politique. Elle prétendit qu'il n'y avait plus à temporiser. Il fallait que le général se présentât aux troupes, se montrât partout aux côtés des consuls, marquât sa place la première. Ensuite il irait au camp de Boulogne. Elle énumérait ses relations à Londres, et adjura le colonel Lyrisse de convaincre Junot, général des grenadiers, pour qu'il marchât sui^ Paris. A cette agitation, M"*' Hulot répondait selon une attitude noble et un langage trivial.

Fidélia, Zélie, Florence! Que ne faisaient-elles point d'admirable ! Bernard continuait à l'apprendre. Elles savaient par cœur les romans. Elles connaissaient les « mystères impénétrables » du sombre château, la méchanceté du vampire et l'histoire du moine renégat, qui, sans le saisir, tue son père à la porte du cou-

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yent où le vieillard mendie. Comme tel de ces héros que Zélie yantait, Bernard refuserait-il de reprendre sa parole de fiangailles, si la variole subitement défigurait la promise ? Le capitaine assura qu'il imiterait cette constance...^ la variole atteignît-elle M"* Lyrisse. De la voir rougir instantanément, il ressentit une forte gai té. Elle referma sur sa gorge d'ambre les bordures en cygne de son mameluk. Vainqueur, il la plaisantait dans sa joie militaire, violente et assidue. Elle se défendit gauchement. Il apprit le petit nom : Virginie. On les sépara pour les adieux. Le colonel emmenait sa lille dans un cabriolet chocolat attelé d'une jument Isabelle. A l'escalade du marchepied, Virginie laissa voir sur son mollet dodu un bas blanc rayé de cerise. An pas de courge, Bernard eût suivi l'attelage jusque le bout du monde. L'air lui sembla vibrant de son bonheur, car toute l'attitude de Virginie consentait. L*orgueil éclairait en lui. Pareille à une proie timide, ne s'était-elle pas blottie au coin du mur et de la fausse colonne ? Ainsi avait-il, au passage du Lech, acculé le quartier -maître autrichien dans un angle de la ferme, pour le prendre à la queue des cheveux, le désarmer et !e conduire jusque le cantonnement où manquaient les informations. Chez l'une et chez l'autre, le même geste de rassembler les épaules, les bras, n'avait point protégé leur destin. Il se le rappelait ; il triompha, car les Lyrisse possédaient en Lorraine des terres et un château acquis lors de l'émigration des propriétaires, avec Tarsien t obtenu par l'audace de l'aïeul, aux grandes Jndes.

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Bernard et Vir^nîe passèrent dans ce domaine leur premier temps d'époux. 11 y dompta la belle* stature et les mains reboUes de la jeune femme. FMle riait fort en se congestionnant, Elle n'était point souvent rassasiée d'amour. Les pluies qui finirent Thiver les emprisonnaient aux grandes salles enguirlandées de moulures blanclies^ où les statues se drapaient dans les hautes niches de marbre. J)ehors, d'autres statues aussi élevaient des grappes devant Tombre des massifs dépouillés ; et les gouttes du ciel piquaient, en tombant, la surface verdie des bassins. Murailles brunes et humides, les charmilles cernaient partout les pelouses, les parterres, les chemins de sable gras. A deux, ils regardaient luire la pluie.

Sentir ce grand corps chaud dans ses bras, prêtait à Bernard une certitude de force. 11 croyait à la puissance de son caractère qui lui avait mis aux lèvres le frémissement d'une si belle chair, et, aux yeux, le décor d'un tel palais. Dans leur chambre ^ dont les rideaux cramoisis portaient des broderies jaunes, des couronnes et des pipeaux, ils s^oternisaient tout le matin- Le feu de Tâtre pétillait devant leurs ébats que reflétait, en outre, le triptyque de la psyché.

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Leur vraie demeure était le lit blanc de la duchesse de Lorraine. Ils aimaient y vivre, dans leur chaleur mutuelle, sous le petit dais rond. De là les rideaux s'étalaient contre la muraille à la façon d'un manteau d'armoiries. Se voir unis par leurs figures amoureuses au milieu des oreillers ne cessa point, ce printemps, de les ravir. Jolis ^ rieurs, ils s'admiraient^ les bras hors les manches. An matin, les reflets bleuâtres des mèches roulées en cornes courbes prêtaient au visage de la jeune femme une apparence faune sque. La malice fraîche de son sourire invitait à toute la joie^ sans réserve ou lassitude. A demi ployées, ses longues jambes enflaient les draps dans la structure blanche du lit, depuis les deux torches d'hymen formant les angles du panneau antérieur jusque les deux plus hauts carquois encadrant, à la t^te, le cannage rectangulaire du panneau postérieur. Elle s'amusait â des agaceries, lui chatouilhut la plante des pieds avec ses orteils, ou l'entourait de ses bras en se frottant aux joues rfipeuses du capitaine, avant la barbe faite. Câline, ellerenlaçait de sa tiède tendresse. Elle offrait à la dévotion du baiser un bras de galbe harmonieux ^ une bouche en cerise, des cils sombres, la souplesse tendue de son corps d*ambre, rempli par la frémissante volupté de la chair.

lis ne faisaient rien autre. Lenrs propos n'augmentaient pas la connaissance d'eux-mêmes. Avide et docile, elle s'initiait aux mouvements de Tamour* D'autres préoccupations ne la sollicitaient point, ni luî^ tout orgueil de se voir le but de cette ardeur. La gratitude de leurs extases augmentait chaque heure Taffection réciproque. Comment se donnaient-Us tant de bonheur? Ils ne se rexpliquaientpoint. Langoureux, ih se parlaient du regard pour se dire simplement, toujours, cette tendresse reconnaissante. Elle rattirail

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vers ses lèvres. Sa convoitise muette réclamait des jeux nouveaux de volupté. Ils étaient à eux seuls. Les caméristes ne devaient gravir Tétage qu'à l'appel de la sonnette. Ils ne la tiraient point, se récofifortaient d'un en-cas dressé sur le marbre d'une console légère entre les fenêtres.

L'ariette se prolongeait en bas. C'était le violon d'une fille que les Lyrisse nourrissaient, parce que, dans les Hollandes, son père avait courageusement suivi le colonel au péril, jusque l'instant de sa mort sur les glacis d'une place assiégée. L'adolescente avait appris l'art de faire pleurer ou rire les cordes de sa viole ; et, tout le matin, on l'entendait ainsi rivaliser avec les modulations du vent, le gazouillis des oiseaux, la voix des pluies battantes.

Devinait-elle que l'amour convulsait deux corps et deux âmes au-dessus d'elle qui perpétuait les sons nerveux de l'instrument ? Cela se plaignait comme un désir douloureux. Cela s'étirait comme une femme paresseuse et nue. Cela tremblait comme le feuillage que pénètre la fougue de l'air. Cela dansait comme leschèvres ivres d'herbe. Cela mourait comme le regret d'une émotion lointaine.

A des moments, le son évoquait celui des fifres, et le capitaine se rappelait soudain ce même cri aigu dominant la canonnade, les ordres clamés, les galops, le retentissement des prolonges; ce même cri aigu des fifres à la tête des infanteries qui s'avancent la baïonnette basse, ou l'arme au bras. Les labeurs de guerre, les peurs, les peines, les élans, la gloire, il les souffrait de nouveau par le souvenir rapide ; il revoyait les champs d'Engen et de Mœsskirch, le cheval pie du colonel, les dents ternes du chevau-léger abattu par son sabre, les périls de la charge à travers les rues du bourg, les longs cadavres des seigneurs tués devant

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le haut mur, la pitoyable surprise de Fenfani violée à terre dans le couloîr vide, et qui restait là avec ses jambes maijjres danjî des bas bleus drapés. Et k course au Danube ensuite i Et la soif du fleuve ! Et les sacs d'argent empilés à la lueur des falots dans le fourgon parti sous escorte jusque les derrières du corps Gouvion Saint- Cyr, où l'attendait le commis de ia maison Héri court, dont les bénéfices venaient de lui valoir une dot équivalente à celle de Virginie Lyrisse, outre ces lèvres savoureuses mordues par les lèvres glorieuses, etle beau corps d'ambre haletant de bonheur à travers le lit blanc de la duchesse de Lorraine.

Héricourt goûtait la grandeur de savoir que sa force avait conquis la richesse et la beauté.

Le violon le lui chantait aux mains de Torpheline. Bernard et Virginie s'aimaient dans les ondes de cette musique. Leurs râles de joie s'étouffaient. Ensuite, aux trois grains de beauté en triangle sur la joue droite de Tépouse, il posait, pieuse marque de son amour, un baiser chaste.

Car il aimait passionnément, de toute sa santé, le fier garçon habitué à voir les autres hommes du haut de son cheval d'armes. Là encore il avait vaincu. Sur la couche amoureuse, il terrassait la grande §lle robuste. Hait ses membres dans son étreinte, la menaçait de sa morsure. La rage de sa volupté, il sf'étonnait qu'elle différât peu de la rage guerrière. Le suprême bonheur était de sentir se débattre sous lui une vie faible et combattants; et, s'il reprochait à Virginie une chofee, c'était de ne feindre pas suffisamment la résistance.

De lui-même il concevait, chaque jour, une opinion meilleure. Nti, dans la baignoire, il contemplait respectueusement son corps fait, la musculature solide de ses membres hispano-fîiimands, de sa poitrine restée blanche, de ses jambes fines. Au miroir, il jugeait mar-

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tiale la balafre coupant sa figure sévère encadrée de cheveux « en coup de vent ». Il se plaisait au demi-sourire de ses lèvres minces, à la carrure du menton volontaire, et il évoquait les visions rapides des hommes tués par sa force.

Alors la générosité de Dieu, envers lui, Tétonnait. Ils étaient presque siens ce château de briques et de pierre blanche, ces allées d'eau où dormaient les feuilles de nénuphar, ces quatre cygnes naviguant avec ennui jusque la petite cascade écoulée sous la nymphe de marbre étendue au faîte de la roche. Maladif et capricieux, le jeune Lyrisse, son beau-frère, ne vivrait peutêtre pas ; et lui régnerait sur les bois, les étangs, les vignes, les chimères des gargouilles ouvrant leurs gueules à la bordure des toits pointus, sur les portes de chêne clair aux ferrures ouvrées, que surmonte le chardon de Lorraine taillé dans la pierre du linteau.

Imbu de reconnaissance, il revenait à sa femme endormie entre les carquois et les torches de Cupidon, parce que le sommeil occupait la plupart de ses heures.

Il la trouvait rose, les lèvres en moue ; de la sueur sourdait sur la peau mate. Ses mèches roulées en corne de faunesse mêlaient leurs lueurs bleuâtres aux sourcils noirs. Il la contemplait. Il devinait les vigueurs de la gorge dans la batiste entr*ouverte, et ce que les bras pouvaient enclore de rêves. Un élan le saisissait comme lorsque les chevaux de Tescadron couraient ensemble et que les hommes criaient à Tunisson autour de son âme. Des puissances invisibles, des poussées d'attendrissement le lançaient, l'entraînaient, l'enlevaient, et il tombait, étourdi, sur le beau corps aussitôt couvert de ses baisers.

— Dis-moi, Virginie, ce qui t'a plu en moi?...

— Sais-je ? Tout.

— Mon allure ?

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LA FORCE m

— Oai, ton allure.

— Mon caractère ?

— Oui, ce qu'on voit de ton Ame sur ton visage, tu respires Thonneur. Tu es un vraî paladin.

— Merci, cœur î

— Et de moi, qu'est-ce qui t'a plu ?

— La crainte qne tu sem biais avoir de me céder.

— Oui^ oui.,. Tu as deviné juste.

— A GroS'Bois ?

— A Gros-Bois... J'ai eu peur de toi, mou grand guerrier, la première fois.

— Et tu te cachais la figure derrière la petite Delphine, droite sur tes genoux.

— Je ne voulais pas que tu devines... Tu as un regard,.. Aurélie pense aussi que tu as un regard qui... Oh!

— Aurélie !

Il crut rougir. Elle ricana. M"" de Praxî-Blassans vantait son frère depuis longtemps. A la seconde entrevue avec les Lyrtsse elle avait décrit le caractère du capitaine, et son physique, Seulement la malencontreuse balafre de Hohenlinden retardait alors les présentations. Il semblait à Virginie que sa belle -«œur avait beaucoup désiré le mariage.

— Elle te redoutait, je t'assure. Tu lui f|iîaaîs peur,

— Je ne la vois point fréquemment. Elle habite Paris, et mon régiment a fait les garnisons de Toul, Reims, Nancy. .

— N'importe, Je suis sûre que tu l'impressionnes encore. Vous n'êtes pas frère et sœur de même mère,

— Virginie*..

— Je deviendrais facilement jalouse d'elle. Elle t'évite comme si elle craignait tes entreprises,

Bernard la dissuuiiaît mal, fier de savoir qu'il inquiétait sa sœur de la sortes mais contrarié d'apprendre

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que la vertu de sa femme ne reculait pas devant un tel soupçon. Il Teût voulue plus ignorante de la passion. 1} douta de la pureté enfantine qu'il s'était plu d'abord à lui attribuer. Entre eux, dans l'intimité de la nuit, la recherche de certains plaisirs n'était pas sans révéler sinon d'anciennes expériences, au moins des espoirs fortement imaginés au cours de l'adolescence.

Cependant elle chérissait des sensations naïves de toute petite fille, celle de rester des heures, sur un roc du parc, contre lequel se dressait le débris de l'antîien donjon ducal détruit lors des guerres bourguignonnes. Elle pleurait là d'émotion, sans commenter rien de ce trouble, lorsque la lune se levait. Elle tressaillit à l'essor subit d'un oiseau, au passage furtif d'une belette sous le lierre. « O mon guerrier! » murmurait-elle, en grelottant contre le bras de l'époux transi par le froid nocturne. Pour rien au monde elle n'eût consenti à quitter la place où elle récitait ses lectures d'histoires fantastiques. Bernard devait aussi lui en conter d'autres. Ensemble ils frissonnaient, se demandant de quel être dépendait l'ombre méditative soudain apparue devant eux, contre un pan de ruines.

Ils se remettaient à peine dans la salle à manger, dont les poutres, peintes de noir à larges filets d'argent et d'armoiries successives, soutenaient au plafond des lustres insuffisants pour éclairer l'espace. Les laquais s'effaçaient dans la nuit de là salle où clignotaient de ci, de là, les flammes des quinquets, où grésillaient les mèches des chandelles coulant sur les candélabres en bronze vert qu'élevaient trois griffes d'aigle aux angles des dressoirs.

Virginie épiait par-dessus son épaule l'approche imaginaire des fantômes. Bien qu'il plaisantât, le capitaine suivait avec inquiétude ce regard. Il évoquait la terreur d'Engen et le vieil officier de chevau-légers,

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dont les Bretons croyaient la bouche pleine d'incendie. Elle l'amusait par sa mine de fillette ouvrant des yeux peureux, coiïime si Tlnvisible Teût grondée.

De la petite fille, au reste, la femme se dégageait peu, en dépit de la taille faite et des formes pleines. A cheval, l'après-midi, elle essayait toujours de prendre le galop et de courir, véritablement désireuse de ne voir point son mari l'attraper. De la cravache elle fustigeait la jument blanche. Ils rivalisaient le long des routes. Le voile vert de Virginie flottait au loin, comme les pans de son écharpe et le bout de son amazone brune. Elle boudait si le capitaine, par crainte d'une chute, la rejoignait trop vite. Alors ils rentraient en silence; ils accusaient leurs caractères jusqu'à la minute où une réflexion polissonne du soldat leur donnait la joie réconciliatrice.

Pour ces brouilleries, ils renoncèrent momentanément à l'équitation. Bernard prétendit la peindre. Il fît venir des pastels, des couleurs, un chevalet. A la deuxième esquisse, comme il finissait les cils sombres sur les yeux clairs, il s'étonna de les juger identiques à ceux de l'adolescente prise dans la chevauchée de guerre; et il termina le dessin selon le souvenir de Mœsskirch.

Ce fut exactement, avec ses maigres jambes drapées de gros bas bleus, la petite bavaroise, qui regardait fixement devant elle le vainqueur épouvantable. ^Sa bouche demi-couverte, pareille à un fruit partagé, les frisures longues de ses cheveux d'ambre et d'or, l'ovale épais de sa face laiteuse, il les exprima tout à fait, non moins liien que la souffrance tracée par deux rides légères unissant les narines et les lèvres.

Il la dessina sans compassion. Cette pauvre figure ûB lui rappelait qu'un plaisir violent aiguisé par la vue des larmes et les gestes de défense. Volupté dans le

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sang et les pleurs qui lui valait de l'orgueil pour avoir senti plus intensément alors la victoire sur une race dont il pénétrait la chair par le fer et l'amour. Oui : un moment de sa vie.

— Ce n'est guère moi, critiqua Virginie qui se penchait.

— Tes cils, tes yeux...

— Peut-être...

— Ton front, tes cheveux...

— A peine. Je semble petite fille.

— N'étais-tu pas ainsi, il y a cinq ou six ans?

— On m'appelait « noiraude ». Là-dessus j'ai le teint blanc.

— Quand tu boudes, ces deux rides se marquent entre tes narines et ta bouche.

— Chez tout le monde aussi.

— Tu ne te trouves point ressemblante à ta figure de quinze ans.

— Un rien, vers les yeux et les sourcils.

— La bouche ?"

— Non.

— Si fait.

Il s'attarda, se garda de convenir qu'il évoquait, de ses crayons, l'image d'une autre.

— r^'importe, consola Virginie, c'est un joli dessin. ^

— Peuhl

Ils le conservèrent. Ensuite Bernard réussit une miniature au goût de sa femme. Elle parut en un fond de ciel bleu et de feuillages, vêtue d'une robe blanche coulissée au-dessous des bras que couvrait à demi une écharpe orange. Ses cheveux aux boucles pendantes paraient de rêverie la tête inclinée, méditative. Un cercle d'or encadra le chef-d'œuvre peint sur lame d'ivoire. Elle aima davantage son mari.

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Quand la température s'adoucit, ils revinrent à la ruine de la tour. D'après leur désir, Torpheline s'y cacha pour y jouer sur le violon des mélodies allemandes. Virginie trouvait cela « poétique ». Assis tous deux devant l'arcade rompue de l'ancienne porte, ils philosophaient parce que des moineaux habitaient les trous de la muraille. Le lierre tombait en rideau devant le jour limpide. Virginie aimait l'univers, les bestioles, Bernard. Parfois elle se déclarait étourdie, à la suite d'une caresse, et se laissait choir doucement, des larmes aux cils, avec la feinte de s'évanouir. Le capitaine ne s'en effraya point. Il s'amusait beaucoup de ce^ petites parades que concluait toujours une vigoureuse volupté sans souci de Therbe humide, ou de la fille restée là, muette, immobile, en robe de bourracan et en marmotte de laine grise.

Que pensait-elle, l'enfant rousse, du bruit des baisers, des soupirs haletants, des étoffes froissées ? Elle semblait inattentive. Des accords se suivaient en sourdine qu'évoquaient machinalement ses doigts et l'archet. Elle ne souriait ni ne rougissait, mais droite, au milieu de la sente, elle n'écoutait, eussent-ils cru, que le vent. S'ils la questionnaient sur son âme, elle répondait peu de chose. Elle se disait heureuse ainsi, puisqu'on écoutait attentivement. Un maître de chapelle lui avait appris l'art avant de mourir, lui-même. « Je l'aimais bien, avouait-elle. Il m'a laissé la musique. » Elle ne savait lire ni écrire et retenait seulement les airs exécutés en sa présence sur le clavecin. Envers cette malheureuse, Virginie affectait une sympathie tragique. Souvent, de sa main, elle lui démêlait la chevelure, lorsqu'il venait des visites, afin d'obtenir des compliments sur sa bonté. Le pauvre qui sonnait à la grille attendait des heures qu'elle arrivât du fond des allées munie de pain, de loques, de rogatons. Elle

distribuait cela, sur le bord de la route, heureuse d'être vue et saluée pendant cette occupation théâtrale.

Ces allures châtelaines flattaient son mari. Il approuva qu'elle fît construire sous le grand saule un tombeau de plâtre. II le séduisait moins, qu'elle lût Werther à haute voix. Les histoires de cœur l'intéressaient mal. Aux jours de lecture, il se rappelait mieux ses devoirs militaires. On lui sellait un cheval. Il courait jusque la ville pour échapper aux dissertations sur la vertu de Charlotte. Il retrouvait avec plaisir le quartier de cavalerie, les hommes en culotte de coutil et en bonnet de police, et qui étrillaient le poil des chevaux.

Les conscrits apprenaient le maniement de la carabine, sous la surveillance de l'adjudant Cahujac, verbeux et colérique. Imberbes, hâlés par le soleil, blonds comme le froment mûr, ils abattaient ensemble l^s canons de leurs armes, une jambe en avant. Pitouët, lieutenant, examinait les bétes soumises au pansage. Il avait belle mine dans son habit vert, sous le bonnet de police à gland d'argent. Son sabre cherchait le pavage à chaque pas.

— Buonaparté a fait arrêter le général Moreau, murmura-t-il un matin ('ôs que Bernard fut auprès de lui. Vous le saviez, mon capitaine ?

— Non.

Héricourt se reprocha son indolence.^ Il avait parcouru les lettres récentes de Praxi-Blassans, du colonel Lyrisse. Leurs prévisions avaient paru indifférentes à son bonheur d'amoureux. A peine avait-il salué de quelques jurons les phrases qui annonçaient les prétentions du Rival, et le désir de restaurer à son profit « l'empire d'Occident».

— Que savez-vous, Pitouët ?

— Motus ! Au Café des Nymphes, nous causerons La police du Premier Consul a l'œil sur le quartier.

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Et le lieutenant morigéna un cavalier pour la façon dont il coupait les crins de sa monture. Alors survint le chef d'escadron, Télégiaque officier, qui, s'il ne portait plus dans, un sachet vert la boucle de sa cruelle, n'avait point quitté ses mines alanguies ni ses soupirs. Les poches bistrées de ses yeux indiquaient quel prix son âge mûr payait à Tamour. « Heureux mortel ! s'écriat-il. Une épouse sensible et charmante te retient dans ses bras jusque cette heure ! Tu vis au sein de la nature, dans le luxe d'un palais... et moi je pleure l'infortune de mes jours. Une maîtresse inconstante ravage ma vie... » Il narra ses malheurs. Lui ne voulait rien savoir de la politique. Il récitait des vers, en précédant jusqu'aux châïnbrées son capitaine, pour visiter les paquetages, le contenu des portemanteaux, et vérifier l'état des brides. Sans parler moins de sa Mathilde, il infligea des jours de prison au trompette qui avait caché des brochures sous sa paillasse et conservé du lard au fond d une botte. « Tu vois, capitaine, ces jeunes guerriers n'ont plus de vestes propres, et leurs culottes sont trouées pour la plupart. La nation délaisse ses défenseurs. Moi, je m'étiole d^ns une paix oisive. Ah ! quand donc retentiront les trompettes de Bellone pour que nous puissions conquérir les lauriers qui pansent les blessures de l'âme, ou la mort qui les ferme à jamais... » Cependant le colonel les appelait au rapport. Ils trouvèrent l'ancien postillon étalé sur une chaise, poussif, et qui fustigeait ses bottes de la cravache. Il annonça l'arrestation de Moreau à ses officiers et cria qu'il mettrait aux arrêts quiconque parle rait politique dans la ville. « La police guette, je ne tiens pas à perdre mes officiers... Et tous les jours manœuvres de régiment ! Le boute-selle à six heures du matin, Messieurs ! »

Il les emmena pourtant au café. Tous espéraient

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encore le triomphe de Moreau et que le peuple Iç porterait aux Tuileries, avant la fin du procès.

Ils en jurèrent trop haut dans la salle blanche que les pipes enfumaient. Les marchands de gazettes apportèrent le Moniteur. On le déplia vivement. 11 y t'f^it soutenu que Moreau et Pichegru, complices de Georges Cadoudal, avaient tramé un complot attentatoire à la vie du Premier Consul, pour rétablir les tyrans avec l'aide de l'Étranger. Des bourgeois vociférèrent contre les traîtres en reposant leurs chopes dt] bière. Le capitaine, pour les convaincre, déclara {juc la feuille mentait. Buonaparté désirait se défaire d'un rival glorieux, le perdait par des accusations mensongères.

— A d'autres !

— Tout le monde connaît les vieilles histoires du 18 Fructidor! Moreau s'est bien gardé jusque là de communiquer au Directoire la correspondance de Pichegru saisie dans les caissons du général autrichien. Ce sont dfïux têtes dans le même bonnet I Le général Buonaparté a raison. Il faut écraser les ennemis de la Nation, qui sont vendus à l'or anglais !

Furieux, ils brandissaient leurs pipes. Ils se coiffaient, se décoiffaient, battaient les pans de leurs redingotes et frappaient les tables avec leurs tabatières pour appuyer ces opinions. Ils feignirent de parler entre eux, à l'écart des militaires, par crainte d'une querelle. Sans risques, ils étaient heureux de haïr ; et ils couvraient d'injures Moreau, ses amis, en s'exaltant.

Héricourt, au contraire, dévoilait toute la machination du Consul. Il abaissait les mérites du « déserteur d'K^ypte », il attribuait à Desaix la victoire de Marengo, batïiille perdue d'abord par Buonaparté. 11 se jugeait courageux de crier jusque sur les gens rassemblés devant la porte. Pitouët lui donna la réplique non sans

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battra de la cuiller le cassis dans le cog^nac. « Tu sais, Monsieur, remarqua le colonel, on t'écoute. Et la police?.., B II flévisag^caitles hommes danjâ la tm:. Des redingotes olive, des redingotes marron s' amassai eut en face, des épaules se haussaient ; des figures ironiques grognaient sous les ailes des hauts cïmpeaux se frôlant : « Les militaires soutiennent la conspiration des brigands. On les fera monter tous à la guillotine. — Ki ce sera bien fait, » conclut un forgeron qui renoua son tablier de cuir, partit, ricaneur.

Ils entrèrent et s'assirent, commandèrent de la limonade. Pitouët s'appuya sur son sabre pour proclamer que des aigrefins soudoyés par les consuls avaient fabriqué de fausses signatures de Moreau, signatures colportées chez les royalistes de Londres afin de soutirer des sommes à ces naïfs en faveur d'un prétendu complot, purement imaginaire. Mais les bourgeois éclatèrent de rire- Ils jugeaient Texplication comique, a Nous n'eu voulons plus des Capets L,. Fini^ mon capitaine ! »

Héncourt s'excita. Fort de la vérité, il voulut la faire entendre. Eux montraient les phrases du Moniteur: « C'est écrite là, peut-être ! Je sais lire, Mossieur, moi I » Et de ne pouvoir en ces cervelles obscures faire luire l'évidence, il enragea. Ni ses coups de voix, ni ses démonstrations ne les affectaient. Rougeauds, les bajoues lourdes, l'œil malin, ils s'amusaient de le voir convaincu ; et, pour en mieux jouir, s'accoudaient sur leurs grosses jambes à l'aise dans de courtes bottes à revers*

Le colonel leva toute sa stature et prit sous le bras les deux ofGciers, les emmena dans un coin. N'étaientil s pas fous d'ameuter la population? 11 leur indiqua deux mitrons en veste blarache, un perruquier le fer à la main, cinq ou six commères drapées dans leurs écharpes et qui écoutaients du ruisseau, Taltercation, ,' Allons, Monsieur, tu sais, il est l'heure de la

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im LA FORCE

manœuvre. Je te commande. Au quartier, je te prie 1 » Il les fit sortir.

Le capitaine obéit, en pâlissant. Pourquoi Buonaparté, son rival, triomphait-il, contre la justice, Tévidence, contrelegéniedeMoreau. Ah !... il tapa du talon le pavé humide. C'était Tobstacle de son destin, cet homme! La ville vacilla devant son regard avec les arcades de la place, la statue du grand homme, les pots à feu des façades. En lui tout se révolta. Pourquoi les gens aimaient-ils à ce point Thomme de Brumaire, jusqu'à ne contrôler aucune de ses affirmations, jusqu'à ne pas reconnaître dans ce procès abominable la vengeance d*un émule et d'un lâche. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il interrogeait le ciel grisâtre où planaient les corneilles. L'homme sensible lui murmura : « Votre sang généreux bout dans vos veines. Une sainte fureur vous transporte, vous égare. Modérez votre ardeur. Souriez tristement à l'adversité qui menace la patrie. Volez dans les bras d'une épouse vertueuse qu'alarme peut-être votre absence, et cherchez l'oubli de vos justes colères dans sa tendre étreinte. Je vous dispense de manœuvrer ce matin. »

Bernard refusa. Il se voulait meilleur, rigide envers soi. Au quartier, il se mit en selle, mena les dragons dans la campagne ; il dériva la force de sa colère dans la vigueur de ses commandements, la promptitude de sesvoltes,la préoccupation d'obtenir que les cinquante chevaux de ses hommes arrivassent en ordre sur la ligne.

Il avait toujours trouvé dans la violence de cet exercice l'apaisement de ses colères. Comme une meute de vénerie, il dressait sa compagnie, bétes et gens, heureux de constater Falignement des troussequins sur la direction de son regard, la propreté des plastron rouges, des culottes blanches, les lueurs de cinquante sabres, et

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celles des crosses de mousquetons pendus aux buffleteries immaculées. Les petits plaisirs et les petites infortunes de ses soldats l'intéressaient beaucoup. Il savait que les vaches du père d'Yvon n'enflaient plus ; que la mère Tréheuc n'avait pu vendre son varech, que la sœur de Marins entretenait un petit commerce d'épicerie, près de La Joliette, que les moutons de Cahujac multipliaient lentement. Il accondait à Nondain un congé de semestre afin de parer sa vigne, car les parents >Heillissaient au village de Touraine. Les conscrits questionnés sans cesse l'informaient de même sur leur sort. Bernard aimait sentir ainsi toutes les provinces de la nation exprimer par des voix leurs peines, leurs espoirs. La Bretagne et la Provence, pays de mer, l'attiraient pour ce que vantaient Marins et Tréheuc. Il s'y promettait des voyages. La compagnie rangée lui valait la sensation de toutes ces races fondues en une même âme, sous l'uniforme d'habits verts, de pompons rouges, de peaux de panthère aux casques formant un seul profil clair. Aussi la moindre piqûre de rouille aux armes, la moindre tache aux culottes, lui semblait une chose néfaste. Cela rompait la splendeur une de la nation, cela souillait le pur idéal de la patrie, et il punissait rigoureusement les hommes coupables d'avoir terni devant son regard la divinité française.

Ce matin-là, il n'épargna point les négligents. Puisque Buonaparté abaissait la morale du caractère latin, à la face de l'histoire, il fallait que chacun exaltât les autres qualités des citoyens, afin de relever par des mérites nouveaux le jugement futur. Vingt fois il fît recommencer une conversion d'escadron sur le pivot de sa monture jusqu'^à ce que, à trois reprises, le flot des centaures arrivât sans brisure dans l'axe de son geste et s'arrêtât net, la ligne fixe. Pour quelques pailles

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oubliées dans les crinières, il envoya l'adjudant Cahujac, qui avait passé l'inspection, réfléchir aux arrêts pendant huit jours. Ensuite, parlant au front de bandière, il prêcha t[ue chaque dragon devait ressentir Torgueil de préparer les destins glorieux de la République, devait paraître lui-même à tout instant « la noble statue du citoyt'n vertueux ».

Salisfait de sa phrase, il rendit le commandement de Tescadron à Thomme sensible qui, jusqu'alors, avait f^ontemplé Teau de la petite rivière bornant le terrain de manœuvres, tandis que son cheval broutuit réi'orce d'un saule. Puis, les troupes revenues au rp laitier, Héricourt fut mettre pied à terre au 6e ni] du libraire, chez qui logeait le lieutenant Pitouët. 11 le trouva le nez dans sa paperasse, et qui ébarbait avec les dents sa plume d'oie. Pied-de- Jacinthe épelait dans un livre relié en veau. Ils économisaient sou k ftiiii pour leur imprimerie. D'Allemagne ils avaient rappiuti* de quoi acheter les presses; mais il leur manquait encore les fonds de roulement. Pied-de-Jacinthe apprenait aussi la composition. Il avait là sa casse sur uRtréteaudebois, et, muni de besicles, il assemblait les raranlèrêâ, difficilement. Le maréchal des logis était devenu le séïde et l'esclave, en même temps que l'auditeur de Pitouët. Le lieutenant lui récitait l'emphase de BOS diatribes, où Buonaparté et Catilina se confondaient sous Ic:!^ épithètes de réprobation. « Nos hommes marcht^i''H^'ï"t-ils pour Moreau? demanda Bernard, — Ils marc] je raient. — Le reste de la garnison? — Les ^aîsette:? font du tort. On croit qu'il travaille pour les tyniri?!.,. » Le capitaine sentit qu'il n'y avait rien à teTUei\ Pitouët insulta les sœurs de Buonaparté, raconta des if:,nH (minies sur Pauline et sur la Beauharnais. Pied- <lc^- Jacinthe doucement se remit à épeler : « Cé-la-doncliiL^-ris-sait-la-ten-dre-Syl-vie. . . » Soti gros doigt suivait

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LA FOKCE 189

la ligne... Il y avait encore dans la chambre deux sabres sur leurs clous, une selle et ses accessoires, une cuvette étroite contre un miroir mobile entre deux colonnettes d'acajou, des pistolets d'arçons sur une chaise de paille, et un pot de basilic flétri dans la fenêtre. Le lit de camp souillé de tabac servait d'étal à quelques pipes. Bernard se dégoûta, sortit.

Au retour avec de Texaltation et des vigueurs, il souhaitait qu'un fils lui naquit, dont l'effort ren* verserait un jour le mensonge du despote. Celui-là serait comme la statue du stoïque romain. Son exemple entraînerait les énergies latines que la fatigue de révolutions récentes n'aurait point alors préparées à l'avilissement. Quant à lui-m$me, Bernard pressentit n'être plus que l'éducateur de cette force nouvelle. A elle de réaliser son vœu de justice ! De là naquit un élan d'amour qui le saisit en pleine route, le long des champs mouillés, dans l'odeur vive de l'air pluvieux. Il désira tout à coup sa femme autrement. Ce qu'elle lui avait donné jusqu'à ce jour de caresses, de beauté, ne compta plus. Il lui sembla qu'il ne l'avait point possédée d'une façon certaine, que les étreintes dans la structure blanche du lit ducal ressemblaient trop à toutes les étreintes des voluptés passagères. Il comprenait autre chose. En elle, il aimait l'avenir de la race, et la meilleure justice réservée aux gloires des générations futures. Il s'attendrit. Il pensa que, sur cette même route, an jour, son fils, homme, dominerait aussi, du haut de la selle, et dans la noblesse de sa méditation, les perspectives vaporeuses du pays connu par sa mère dès le premier éveil des sensations enfantines. Il piqua sa jument, fou de vouloir aimer tout l'avenir de vérité dans la forme de sa jeune femme.

Il se précipita ; il foulait le sol par les quatre pieds

sonnants de sa monture. Les arbres s'égouttaient. Le vent plaquait son manteau contre sa poitrine et tordait les mèches de ses cheveux sous le bicorne de ville. La voir ! Avide de la voir, il serra les genoux contre la selle. Le Qheval s'efforça. Vraiment il ne savait plus si les cimes des seins nourriciers étaient mauves ou brunes sur la poitrine offerte à la joie des baisers. Et les cils sombres éventant des yeux aussi clairs que ceux de la petite Bavaroise prise après Mœsskirch ! A cette heure passée de la victoire, avait -il senti, plus que dans cette course, la nation vivre en lui? Il ne le crut point. L'élan de l'amour était plus fort que l'élan de la gloire.

De quels bras émus il entoura Virginie, l'ayant rejointe dans la chambre aux meubles blancs de la duchesse. Elle l'interrogeait vainement. Elle écarta peu les gestes et les lèvres. Il la terrassa entre les hauts carquois de Cupidon sculptés à la tête du lit ; puis, les yeux clos, il palpita dans une noble étreinte, avec l'idée d'un devoir.

Sa force pénétra la forme et la féconda, tandis que l'amante rougissait en balbutiant des mots puérils. Les couleuvres vermeilles des lèvres s'enlacèrent. Leurs haleines s'épousaient. Elle l'enferma dans l'écrin de ses membres doux et gonfla sa gorge sous les griffes du mâle crispé. Ils furent un corps, une âme puissante, une tiédeur passive et bienheureuse. La pluie et les branches se jetèrent contre les hautes croisées. La nature aussi fécondait la terre de ses eaux fertiles.

La semaine suivante, Virginie ne désespéra plus d'être mère.

Héricourt s'enchanta. Il la chérit davantage, malgré ses paresses dans le peignoir de mousseline verte, noué sous les seins par un ruban rose. Ce qu'elle acquérait de trop viril ne lui déplaisait point. Il supputait les

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chancesï de sa race; ils tracècent la vie du fils, à la lumière des trois bougies qu'unissait un abat-jour circulaire de tôle peinte.

Or^ Tiia matin, une chaise de poste écrasa le gravier, puis s'arrêta devant le perron. Ce fut l'apparition soudaine du père qu'Augustin aidait à descendre. Dès la voix reconnue du capitaine, il cria que Caroline et Cavrois le poursuivaient, qu'on fermât les grilles. 11 monta vite les marches de pierre, les mains ramant à travers le vide, et tomba sur l'épaule de Bernard pour sangloter. Cai^oline le chassait des Moulins. Elle s'emparait de tout. Il appelait la mort. Sa vie sainte de laborieux, on la méconnaissait, on l'insultait, chaque heure. On ne lui donnait plus l'argent . Il n'avait sur le dos <ju'un habit de veîours ridicule pour la saison. « Je ne cherche plus que la mort. Je ne désire que la mort. Je ne suis plus rien, rien, rien... Et la mort ne vient pas!... » Bernard le conduisit devant l'âtre, le fit asseoir. Le père avait vieilli. Les rides blêmes plissaient davantage son front. De petites taches noires ponctuaient la peau flétrie de ses mains, où les veines s'embranchaient, grosses comme des cordes. Tel qu'un sac à demi vide, son ventre roulait dans la veste ; et les mèches blanches tirées en arrière par le ruban de la queue découvraient le parchemin livide des tempes. « Oh! Oh ! » répétait-il, en levant sa main décharnée; un sanglot d'asthme ronflait dans les fanons de sa gorge.

Son fils eut une compassion infinie. Il se le rappelait jeune, poudré, en habit noisette et qui l'attendait sur la route. De loin le père souriait; car il voyait alors. Il s'avançait vers son fils en rendant le salut aux villageois. Un bonheur évident illuminait son large visage affable. C'était bien cela. Hier. Dix ans... Augustin racontait à voix basse la venue du vieillard au camp de Boulogne, par le coche. Lui, simple sergent^major, ne

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pouvait offrir à l'aveugle les commodités' indispensables. Alors, parce que le vieillard ne voulait point entendre parler d'Aurélie ni de Praxi-Blassans, et que les deux marins naviguaient, il avait pris la détermination de le conduire auprès du capitaine. Le vieillard gémit et se leva. Il ne pouvait plus, rester assis, sans douleur. Le voyage et les cahots de la berline avaient accru ses maux. De meuble en meuble, il se traînait. Anxieuse, effarée, Virginie le regarda du bout de la pièce..., elle s'effraya des lamentations...

« Oh, gémissait-il, je souffre comme un enragé... Il ne fallait pas te marier, Bernard. Qu'est-ce que je suis maintenant? Rien... Votre vie remplace ma vie. Je vous. gêne... tous, tous... Il n'y a plus qu'à mourir! C'est ma seule pensée ! »

Personne ne répondit. Augustin se tenait coi, en tournant son bonnet de police dans les mains. « Mon père I...' voyons... vous savez bien... que nous vous aimons ! » redit Bernard qui le conduisit jusqu'au fauteuil. En une grande pitié, il se mit à genoux, baisa les mains osseuses. Il accomplit cela, dans le seul désir que son père s'émût à cause de l'orgueil filial abaissé, soumis. Inexorable, le père le repoussa : « Non... non... Laisse-moi ! laisse-moi mourir en paix comme un pauvre chien qu'on laisse mourir en paix! » Et il développa ses griefs. Caroline le privait de repos depuis six semaines, en remplissant la maison d'ouvriers qui battaient les murs à coups de marteau. On transformait les moulins, les tanneries. Il ne savait plus un coin de silence où calmer sa fièvre. Un jour il s'était enfui jusque Cambrai, chez les Bénédictins. Caroline l'avait accablé de lettres doucereuses. Dépourvu d'argent, il avait fallu revenir. Elle ne lui en avait plus donné, sous prétexte qu'il se sauverait encore ; et les notaires ne pouvaient rien obtenir d'elle non plus. Lui

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De supportait pas cette humiliation, Aurélie approuvait £a sœur. Quand il se promenait au bord du canaî, Cavrois le suivait, peut-être, pour le pousser à Veau...^ oui, pour le pousser à l'eau.

Augustin protesta, mais le vieillard de crier : i< Alors je mens!... Je mens... Dis .que je mens, toi! Dis-le... » Sa couperose s'ensanglanta. Les boules de ses yeux, couverte de taies bleuâtres, saillirent plus fort. De la salive mouilla ses lèvres déformées. Bernard souffrit de le voir souffrir ; il enferma dans les siennes les vieilles niains et les baisa de nouveau.

Il eût pleuré. Le père flairait partout la mort. Inconsciemment il la croyait proche, hostile, dans les paroles et les actes de ceux qui l'aimaient le plus.

Au château, il ne supporta près de lui, aux fins de le servir, que l'orpheline, dont le mutisme et les mouvements doux n'énervaient point sa terreur des hommes. Deux jours Bernard le rassura. Le vieillard demandait le soleil. Ses yeux savaient encore l'admirer ainsi qu'une ombre plus rouge, expliquait-il. Il le percevait surtout par la tiédeur de ses joues échauffées. L'adolescente joua du violon. Il parla de sa fille Aurélie, qui touchait de la harpe avec science. Bernard et Augustin les écoutèrent. Quelque chose s'allégea de leur peine.

Quant à Virginie, un mal de dents la tint couchée avec une joue monstrueuse. Humide de larmes, elle se plaignit sans qu'on la pût calmer. Cela rendit de l'inquiétude à M. Héricourt, qui blâma les mariages. Il exigeait que ses enfants lui restituassent sa fortune, puisque rien n'était plus à lui, puisque des femmes inconnues lui avaient pris ses fils, et que des hommes avides lui avaient pris ses filles. Il obtiendrait sa fortune par la loi. Seul, il attendrait la mort, à l'abri de tous. Il le jura en blêmissant. Son notaire agissait.

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Le capitaine ne différait point de sa timidité d'enfant à la vue de cette fureur. Il s'imputait à crime de s'être marié. Leur père les accusait justement. 11 avait, pour eux, édifié une fortune, apprêté Je bonheur du destin, et on VQxait son orgueil en lui montrant qu'il ne suffisait plus à l'affectipn de sa descendance.

— Père, pourquoi nel'avez-vous pas dit... avant les fiançailles, pourquoi? Je vous aurais épargné cette peine... Pourquoi ne pas l'avoir dit.

— Tu le devinais bien ! Ne voyais-tu pas mon irritation qui cachait mon chagrin... Tu n'as voulu rien comprendre. Ni Aurélie, ni Caroline... Vous m'avez tué, tué... C'est indigne..., moi qui vous aimais tant, moi qui ai trimé toute ma sainte vie pour vous...

Des pleurs durs sautèrent de ses yeux morts. Ses pauvres lèvres blanchâtres tremblèrent sur le vide de la bouche. Il ne blêmissait plus. Ses regards imploraient le ciel en larmoyant. Bernard souffrit. cette souffrance, de tout son cœur. Il se jugea parricide. Sûrement leur père allait mourir de ce qu'ils avaient commis. Augustin le consola difficilement. Le capitaine répondait :

— Non, il s'est réfugié près de toi, parce que tu n*es pas marié. Du moins il n'y a pas entre lui et toi l'ombre qui sépare, l'ombre qui passe, l'ombre qui crie là-haut comme une chatte en folie...

— Scélérats ! Assassins de votre père, Aurélie, Caroline, Bernard..., assassins !

Le vieillard cracha ces mots et toute la salive issue de ses gencives édentées... et puis sanglota, tenant ses lèvres closes, par crainte d'une plus atroce hideur de sa face blette. « Oh ! Oh ! » gémit-il étranglé, en élevant son front douloureux.

Pareil à un enfant que rien n'apaise, il s'éternisa dans sa peine, au fond de la bergère en velours jaune. L'orpheline restait assise sur un carreau, attentive à

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tout. Vers le soir, Virginie moins moïade vint protester de sa tendresse. Elle le chérissait. Ils couleraient tans trois une existence d'heureuse vertu,

— A d'autres !... Vou3 me détestez.*. Moi j'ai détesté mon beau-père. Vous me détesterez. On ne peut que se liaïr.

Ils se regardèrent atterrés, sans force. Le vieillard condamnait ses bourreaux. Ils comprirent bien Qu'ils l'étaient. De leur joie l'aveugle allait périr. Aucune prévenance ne le persuaderait. Aucune affection ne remédierait. Ils le virent se lever, chanceler sur ses grosses jambes en bas blancs, porter, de meuble en meuble, le poids de ses viscères flottant au sac avachi de son ventre. La mort chargeait déjà ses épaules.

« Je le tue, moi, je le tue! » se murmura Bernard. Il eût voulu subir la torture du remords. Même pas. En lui une stupeur triste 9e perpétuait uniquement.

— Je n*ai pas compris, se dit-j^ encore... et je le tue !

— Oh ! ne pense pas cela ; ne pense pas cela, sanglota Virginie, qui l'avait entendu.

Augustin trouva un apaisement. Il avait découvert un trébuchet ; il demanda des louis, des écus, les déposa sur la table de marbre : « Voici. Bernard vous remet de l'argent sur ce qu'il vous doit. Comptez vousmême ! » Las, M. Héricourt s'assit dans la bergère ; ses vieilles mains effleurèrent les pièces. Il les caressa. Il marmonnait. De temps à autre il tirait ses bas jusqu'à la jarretière d'un geste encore vif. A la faveur du silence, TorpHeline fit renaître l'âme du violon.

Les deux infortunés vécurent ensemble.

L'aveugle se put distraire par l'ouïe, par le tact; et, lentement, le désespoir de M. Héricourt s'atténua.

Par malheur, il fallut que débarquât tout à coup Aurélie, effarée, dans sa redingote anglaise au dos large. Le Moniteur annonçant la sentence et la mort

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du duc d'Enghien terrorisait la capitale. Praxi-Blassans avait tout de suite mis sa femme dans une chaise de poste avec la petite Delphine, afin de lui éviter les émotions que la police du Premier Consul pourrait bien valoir à c^uxqui recevaient ostensiblement les amis de Moreau. — Ma c.ère, ma c.ère, pleurait Aurélie... au milieu de ses malles et de ses cartons. Imagine-toi ! Un lourdaud pris avec Georges raconte que les conjurés s'inclinaient devant un bel homme qui venait aux réunions. Il le décrit comme ci et comme ça... Buonaparté se dit : « C'est Enghien-Condé... » On envoie à Ettenheim un aide de camp, lequel apprend, on ne sait d'où, qu'Enghien faisait des absences secrètes. Voilà Buonaparté convaincu I Ni une, ni deux, ma c.ère ! Ordre au général Ordener de passer avec les grenadiers à cheval de la garde sur les Etats de l'électeur de Bade. On arrête le duc dans sa maison. On enferme ses papiers et sa personne dans une voiture, et on le conduit à Strasbourg. Les cavaliers ont fait quatorze lieues en dix heures, aller et venir ! Et puis, au galop de Strasbourg à Vincennes ! Il y arrive le lendemain de son arrestation à onze heures du soir. Aussitôt la Commission militaire qui l'attendait l'interroge. Elle le condamne à deux heures du matin. A quatre heures et demie on le fusille. Eh bien, à neuf heures on confrontait le lourdaud avec Pichegru,. à la Conciergerie, et le lourdaud de s'écrier : « Voilà l'homme devant qui tout le monde s'inclinait à la réunion... » Là-dessus,^ cette pauvre ^me Ordener court chez M. de Greschen, se jette à ses genoux tout en larmes, supplie le diplomate allemand d'intervenir en faveur de son mari, auprès de qui de droit, s'il y a des suites et un procès ; car le général ne prévoyait point, en arrêtant le duc, que c'était pour le tuer. Elle crie que l'honneur de son fils sera perdu à cause de cela... Et puis le chien du duc, un amour de

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pauvre chien chéri !... Il l'avait suivi jusqu'au terrain (l'exécution. Le duc l'a recommandé aux soldats, en disant : « Je ne vois ici d'amis avec moi que mon chien... C'est le seul vrai qui me reste. Qu'on ait soin de lui... » Mais le pauvre chien ne veut plus quitter Vincennes. A Paris... on demeure stupide... Je sais par ouï-dire qu'à la mort de Louis Capet la sensation fut petite auprès de celle-ci. Hier soir, à l'Opéra, il n'y avait pas vingt personnes pour applaudir M"^ Gardel dans La JDansomanie f

— Praxi-Blassans n'en avait rien appris ?

— Pas ça. Talleyrand et le Grand Juge lui-même ignoraient tout. Buonaparté a machiné l'abomination avec Real et son Fouché... Je meurs. Donnez-moi du café au lait..., un massepain... Oh! je vais avoir un petit étourdissement...

Elle l'eut. Elle fléchit sur les genoux, abandonna ses bras étendus à Virginie et à Bernard ; ferma les yeux... Ils la soutinrent. On apporta du vinaigre. Son chapeau polonais de velours marron inclina de côté. Les servantes lui frappèrent les mains. Elle reprit ses sens et fondit en larmes. Son mari allait être arrêté, fusillé. Elle appela « Gaétan » et demanda les sels anglais de son nécessaire qui était resté dans la chaise.

Le Rival ! Héricourt eût voulu contre lui porter la mort, ou la recevoir. Pourquoi le sort favorise- t-il ainsi ceux qui violent les règles élémentaires de l'honnête et du juste ? Alors tout ment, les exemples illustres des grands citoyens, l'enseignement de l'histoire, la tradition romaine, les livres des philosophes ! O l'étoile de ce Buonaparté parvenu grâce aux amants de la Beauharnais et s'affermissant par l'assassinat, la calomnie, toutes les trahisons, aux bravos de trente millions d'esclaves ! Il évoqua les figures des bourgeois à l'aise qui ricanaient de sa ferveur envers Moreau... Augustin

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s'indignait aussi. Au camp de Boulogne, la révolte se lassait. Les officiers accusaient Moreau de n'avoir pas obtenu les avantages décernés par Buonaparté à ses compagnons d'Egypte et d'Italie. Ne voulant rien recevoir du Corse, il compromettait l'avenir de ses amis. Il eût pu exiger des places, des honneurs, des commandements, et, en situation première, déverser les mêmes faveurs sur l'armée du Danube. Trop orgueilleux, il s'était tenu à l'écart. On lui reprochait de satisfaire un amour-propre égoïste au détriment de ceux dont les fatigues, les risques et le sang lui avaient acquis la fortune. Prêt à repartir pour le camp, Augustin promit à peine d'y protester.

— Ah ! Ah ! fît Bernard étonné de son frère, et il lui saisit le poignet. Tu passes à l'autre, toi aussi?... Réponds.

Le grand garçon balbutia. 11 brossait les galons de sergent-major sur sa manche bleue. Moreau avait-il donné des ordres ? Lui . ne savait rien, d'ailleurs. Le général Junot le protégeait, Oudinot aussi. Il suivrait ses chefs. Que pouvait-il, petit sous-officier, contre la discipline ? On disait que le peuple de Paris délivrerait Moreau. Alors il marcherait avec son, régiment... L'heure du départ, au reste, le pressait. Secrétaire provisoire à l'état-major de sa division, il ne pouvait plus prolonger son absence.

L'aîné se contenta de le regarder en pleins yeux : « A ton aise ! » Augustin haussa les épaules : « Allons, adieu, mon frère. Ecris-moi plus souvent. Tu ne m'écris rien. Cavrois me donné des conseils, luil — Il ne faut prendre conseil que de soi-même. » Afin que leur séparation fût plus cordiale, ils reparlaient de leur père et de sa manie qui les attrista. La présence d'Aurélie fit craindre un nouvel effarouchement du vieillard, une autre fuite. Ils se quittèrent anxieux

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devant le cabriolet et le clieval rouge attelés pour conduire le jeune homme au bureau de la diligence. Les lanternes jetaient deux rayons. Us éclairaient au passage les branchettes des haies, la mousse des ari)res.

Cette visite de son frère où il avait paru si loin de leur ancienne amitié laissa de la détresse à Bernard. Ce n'était plus l'enfant studieux qui admirait le houzard et le priait de redire ses aventures, ni l'échappé de la maison arrivant avec les chariots de fournitures sur le Rhin, saisi par la fièvre nationale, mais un homme dissimulant sa conviction et qui pensait à une vie inconnue de sa famille, une vie différente, égoïste, que le flegmatique Cavrois préparait.

Auprès du père tranquille dans le pavillon du sud, Bernard se calma. Le vieillard consentit à rire de ses petites habitudes, de ses boutades en les racontant. Il avait rabroué celui-ci et molesté celle-là. Il se jugeait impudent. L'orpheline souriait aussi. Elle, jusqu'alors muette, se mit à rappeler les menues espiè'gleries de son enfance, en s'animant. Et ils riaient tous deux, très amis, pendant qu'il tirait ses bas au-dessus de la jarretière. Il croquait des pastilles avec elle. Sans qu'il la vît, ils se connaissaient très bien, entre les lumières des quinquets. Il la traita de « drôlette » et pria son fils de commander, pour les repas, certains plats sucrés agréables à sa gourmandise, du vin blanc mousseux. Bernard le crut heureux et guéri.

Dans la bibliothèque, Virginie luttait contre son mal de dents pour faire à Aurélie les honneurs. Celle-ci, mignonne et agitée, ne cessa point de craindre le désastre de Praxi-Blassans. Sur un sofa la petite Delphine dormait en boule dans ses robes blanches et contractait ses poings minuscules contre la lippe de sa lèvre humide. Ils causèrent à trois de Buonaparté et de la mort, jusque' l'heure où ils conduisirent Aurélie,

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pâle de fatigue, dans sa chambre. Au lit, avant que Bernard eût pu lui parler, Virginie, épuisée par Tagaucnient lie la douleur nerveuse, s'endormit de suite, ronfla. Le capitaine veilla seul dans la haine de Buona- . parte.

Vir^Huit! dormait. 11 se retourna sous les couvertures. Son pied frôla les jambes douces, chauffées déjà par le lit. L'upoùst! enlisée dans le sommeil n'était plus qu'une masse tiède, à peine vivante, et pelotonnée de telle sorte qu'elle repreaait la forme de ces coquilles marines flotla nt au bout des algues, parmi les transparences obscwres des ennx. Il évita d'y toucher encore.

Vers le milieu de la nuit, après une courte somnoh.*iice, il crut entendre une marche étouffée dans le corridor. Celn venait depuis l'appartement d'Aurélie, par elle choisi tout voisin, à cause de ses peurs, bien qu'une cliambrière couchât auprès. Son frère pensa qu'elîti s'effrayait du vaste château, de la pluie, des cris du vent dans la cheminée. Deux braises achevaient de fie ternir entre les cendres des bûches. Il écouta les soupirs rares et profonds d'une respiration contenue. On s'anùUi. Des étoffes bruissèrent' contre la porte de la eliaiahre, et puis tout se tut, sauf les soupirs. Que faisait Aurélie ? Peut-être s'inquiétait-elle de Praxi-Bbisi^>ms. Il convenait de la rassurer. Il remua. Elle souffla doucement : « Bernard ! » En robe de chambre et en babouches, il fut jusque la porte, l'ouvrit devant, un^ sœur qui grelottait à l'air froid, mali^ré sa douillette matelassée d'ouate. « Virginie dorl ? — Elle dort. Vous avez eu peur ? — On a marché dans le parc ! — Ne craignez rien. Des maraudeurs, quelquefois, viennent ramasser les branches que casse la bourrasque, mais la maison est bien gardée. Un domestique couche dans le vestibule, et les gens d'écurie dans les communs. — Tu ne dormais pas non

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plus. Mon père m'inquiète. Il refuse toujours de me recevoir ? — Il faut lui éviter les émotiouiï. Demain je lui parlerai. AuréliL», vous allez prendre froid, — J'ai si peur, seule au milieu de cette grande chambre. Delphine dort dans son berceau. Derrière le paravent, la servante rontle comme une brute. Je me sens trop seule, Bernard- Et ce vent qui secoue la maison. Les portes gémissent. Le bois craque. C*est à mourir de peur. J'ai poussé les verrous... Quand le rideau tremble contre la fenêtre, je n'ose pas y voir. — Entrez, ditil. » Ils chuchotèrent. Virginie ne bougeait pas, roulée en boule, et ses hanches gonflaient le drap. « Mon pauvre frère ! » murmura l'autre. Bernard pensa que cette lamentation visait le malheur de la famille frappée par l'infortune de Moreau et la démence de l'ancêtre. Il tenta un geste de tristesse, parla de Praxi- Blassans trop habile et trop indispensable à Talleyrand pour ne se tirer point de cette fâcheuse affaire. Mais Aurélie tenait à son idée : « Elle dort toujours ainsi ?

— Elle dort beaucoup, répondit-il. Les rages de dents la fatiguent. Elle dort comme une enfant, comme Delphine. — Moi je veille avec Gaétan. Nous nous consolons ensennble. Je ne la comprends pas de dormir ainsi quand elle te sait malheureux, à cause de notre père.

— Ce n'est pas son père. Et puis, dans sa position... . — Tu l'aimes ? — Oui, elle est bonne, et quelle belle fille, Aurélie, si vous saviez ! — Ah ! Elle n'a pas la taille fine. — C'est vous qui me l'avez choisie. Je la trouve parfaite. — Elle ne manque pas d'esprit ? — Elle a beaucoup de sens. — Oui... Enfin! Tu es content, Bernard ? — Nos habitudes s'accordent. — Qui ne s accomoderait de toi ? — Oh ! » Elle murmura de grands éloges. Le colonel raffolait de son gendre, au reste, comme le petit beau-frère Edme Lyrisse, qui laissait là ses jeux pour

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FEcole de cavalerie, puis d'en sortir dragon. Praxi-Blassans aimait ce « caractère romain » que le soldat cultivait en lui, F^ile-même l'avait toujours jugé d'une séduction dangereuse. N'eût été le lien de sœur à frère, elle TeùL redouté pour le repos de son cœur. Aurélie baissa les yeux.

Us demeurèrent sans paroles quelque temps. Drapé dans sa robe de chambre, Bernard s'accouda sur ses genoux et regarda le pétillement du feu ranimé. Au fond de soi, îl avait toujours pensé à cette heure qui maintenant soiuiait tout un carillon d'espérances maudites. Virginie j-espirait trop fort en rêvant sous les couver tares, loin d'eux, à cause de la vaste chambre. Sa sryur haletait en silence. Oui, ils s'étaient rencontrés comme des âmes étrangères, un jour, au tournant de Tenfance. 11 Tavait désirée. Elle avait craint la force de ce désir. Centre cela ils luttaient encore. « Je regrette de t'avoi r marie, so upira-t-elle. — Pourquoi ? — Le sais-je ? » Elle se recroquevilla sous la douillette que couvraient ses cheveux répandus. « Gaétan s'occupe de choses trop hautes, reprit-elle, et sa voix tremblait, s'étouffait. 11 ne m'appartient jamais. 11 ne partage pas mes peines. Notre p*>re me renie, à présent. Il restait toi. Et je t'ai marié. Alors je n'ai plus personne que la petite Delphine, et celai qui va naître, qui frémit entre mes entrailles. Mais jusqu'au jour où mes enfants atteindront Tâge de savoir, je vieillirai solitaire. Pourquoi t'ai-je marié ? Tu te rappelles ? Autrefois, ton affection m'effrayait \ puis cola s'est calmé, quatre ans, puis cela est revenu, cet automne, quand ta blessure se cicatrisa. Je ta mariai. Plains la pauvre Aurélie, Plains-là... » Elle secouait la tétc.

Lui ne sat EÏÎre. Il sentit bien qu'elle ne proposait Heu d'infâme, qu'elle ne rappelait rien de criminel, mais seulement Tintimité possible d'une affection entre

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leurs deux âmes sympathiques, attirance dont elle avait, courageuse, à deux reprises, écarté le péril, par la présence suscitée de la grisette Zulma, par celle de Virginie.

Il comprit Feffort moral de cette frêle créature encore à demi zézayante. Contre soi Aurélie avait héroïquement combattu, avant de vaincre sans truit. Elle n'avait pas discuté le devoir. Elle avait grandi moralement. Près d'elle, il estima tout amoindri son « caractère ».

Depuis si longtemps il ne la désirait plus. Apparence dédoublée d' Aurélie, la grisette avait rassasié le jeune homme d'une chair pareille, d'une grâce peut-être analogue . Et ce qui restait aimable en la sœur se distinguait entièrement de la beauté sensible.

Le contraire advenait pour elle. Mûrie, un peu lassée de sa tumultueuse existence, elle s'attendrissait soudain au charme ancien de leurs affinités indécises. Elle s'en troublait davantage que jadis. Le malaise d'une équivoque épouvantait la quiétude de sa vertu; elle souffrait de voir une autre femme se confier à la vie de, son frère.

Ces intuitiohs traversèrent l'esprit de Bernard, qui ne les fixait pas aisément. Il s'effraya du crime entrevu. Quelque orgueil en outre s'insinuait à conquérir ainsi la douleur d'une telle femme admirée de son adolescence. Cependant les résultats de sa perfection l'attristèrent. Il se crut fatal, selon la mode des personnages de romans. « Vous lisez beaucoup, Aurélie. Ces lectures vous tourmentent ; » assura-t-il. Elle secoua la tête. Lui se rappelait avoir vu René, le livre de M. de Chateaubriand, sur le guéridon de sa sœur, lors d'un séjour récent à Paris. Les imaginations des écrivains gâtaient l'esprit des femmes. Dans ce livre-là, un inceste fraternel s'accomplit. D'ailleurs tous les volumes racontaient des histoires aussi a fatales ». En récompense

de son succès littéraire, M. de Chateaubriand venait d'obtenir le secrétariat d'ambassade à Rome. Le capitaine hésitait à mettre la conversation sur ce point. Avec le sens d'effleurer le crime imminent, il cita le nom. ^Vurélie détourna la tête. Elle regardait l'ombre, loin de la cliandfllo, au-dtl^t du lit où la dormeuse ne cessait pas ile gémir doucement. Pour éviter la moindre allusion au roman, elle vanta par une seule épithète le Génie du Christianisme^ s'embrouilla dans la phrase, el wti tuL

Il pouvait donc la convaincre de leur pensée secrète.

Virginie remua, découvrit les bras, en soupirant. Us atlendireut quelle^ les aperçût. Sa grande figure coiffée d'une tignasse noirb se retourna. Elle ouvrit les yeux et, pendant une minute, eut de la peine à se rendre compte des deux formes. Ses regards s'effarèrent. Elle chercha son vi\i\n près d'elle. « Aurélie a peur..., » ditil. Virginie riait. Klle eût voulu se rendormir; mais résista. Sa této rtiiLomba sur les oreillers : « Tu .as eu peur, ma pauvre Aurélie... Et de quoi, de quoi ? » balbutia-t-eîlq. Mais bientôt elle s'arracha du sommeil. Ils causôreut.

De cette hcôïm». le lendemain, le capitaine Héricourt ne retenait rien qu'une joie vaniteuse. A table, entre les dt:ux amies, il goûtait les délices du pain, du vin, de la nappe bhmche, des mets abondants. Tout lui parut spicndide et bon. Son appétit s'enthousiasmait des sauces, de la volaille. La soif vidait de grands verres, A Técurie, il admira ses chevaux, les postiers gris, chîu-nas, aux croupes rondes, le cheval d'armes bien mus<;lé et large d'encolure, la jument de chasse trapue, 1< gèro aux jambes. Ilfit défiler ses bêtes devant les femmes.

A travers son lorgnon d'écaillé Aurélie examinait, lifiussi^nl les soui-âls délicatement peints. En amazone

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de drap vert, Virginie fut maussade, parce que le médecin défendait i'équitation.

Un temps Héricourt ne parla point de .cette arrivée à son père, qui ne voulait voir ni bru ni fille. Enfermé dans son pavillon, le vieillard ne laissait pas ouvrir aux visiteurs autres que son fils. Il avait repris son occupation habituelle de peser les écus au trébuchet. L orpheline jouait du violon ou contait dep histoires puériles, dont le père Héricourt riait en cachant avec ses mains ce qu'il savait hideux sur son visage : la bouche molle tout édentée. Son fils le crut momentanément guéri de Fhumeur noire. Il le promenait au soleil faible du printemps. Il Tentourait de soins. La fragilité de cette raison lui inspira beaucoup d'attendrissement. Il écrivit à des chirurgiens illustres afin de savoir si l'on pouvait rendre la vue, et se promit de le conduire à Paris lorsque la santé du vieillard serait entièrement bonne. Il se voyait ensuite dans le Midi, que vantaient ses frères les marins, sur une terrasse de villa, entre Tépouse, mère d'un enfant vivace, et le père clairvoyant, heureux d'éterniser son repos devant les eaux bleues de Provence.

Espoir qui valait le charme d'une émotion sincère. Il entretint de cela les deux infortunés ; il guettait leurs sourires. La petite serrait la main du vieux comme si elle eût craint d'en être éloignée. L'affection de cette enfant dévenait touchante, à l'égard de M. Héricourt. Elle lui gardait sa part de gâteau et demeurait en travers des portes pour empêcher qu'on n'entrât au pavillon, si l'oreille n'avait point reconnu des voix amies. Les rancunes contre les filles et la bru, elle sembla finir par les admettre", les appréhensions aussi. Bernard n'obtenait plus facilement des avis sur le sommeil, l'appétit ou les paroles de son père. Le silence de la compagne se défiait. « Aurélie me poursuit dans les allées du parc,

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dit une fois M. Héricourt. Je n'irai plus. » Son fils le dissuada de cette imagination. Mais le vieillard affectait un sourire d'ironie douloureuse dans sa face plus blême, et il tirait nerveusement ses bas sur les grosses jambes tendues. « Ta sœur me fait suivre... J'ai reconnu un pas sautillant. Ne me démens pas, hein ! Je ne veux pas qu on me démente ! Alors je suis un menteur, moi ?.., un menteur ? Si Ton me suit encore, je m'en irai ; et, cette fois, vous ne me retrouverez pas ! je le jure î je le jure ! » Il frappa la table du poing et secoua la tête. Ses rides se rassemblèrent entre les mèches blanches et grises.

De ces paroles Bernard avertissait Aurélie rompant le sceau des lettres parisiennes. Les événements se précipitaient. M. de Chateaubriand donna sa démission à l'ambassade de Rome; il refusait de servir les meurtriers du duc d'Enghien. Mais le Sénat, par une &upplir|ue^ voulait obtenir que le pouvoir fût héréditaire dans la famille du Premier Consul, afin de îie pas permettre aux conspirateurs de troubler, après un crime accompli, la vie régulière de l'Etat, Praxi- Blassans louait toutefois Buonaparté de réunir autour de lui les émigrés, les royalistes, les prêtres revenus en foule. On attendait un sacre. Les gazettes impri* maient les expressions Empire d'Occident et Empire des Gaules, Il y avait aux Tuileries. des « dames d'honneur )». Cependant l'entourage hésitait encore à re- • quérir le litre suprême pour le vainqueur de Marengo. On eût aimé que l'initiative vînt do Tribunat, compagnie rép\itée fort indépendante. Qu^nt à lui, Praxi- Bkssans, il perfectionnait, avec Talleyrand, la surveillance secrète de l'Europe. Depuis la mort du doc d'Enghien, les cours étaient dans la stupeur. Lui croyait k une alliance entre la Prusse et la Russie. Augustin passait lieutenant sur la recommandation du

LA FOBCE 207

général Oudinot, qui allait acquérir pour l'usage de son corps divisionnaire les cuirs de Caroline Cavrois. Les farines des Moulins Héricourt remontaient déjà jusque le quartier général d'Ostende par les navires de Dunkerque. L'arrangement financier des échéances avait plu au général ; en retour, il attachait le jeune homme à son état-major.

Ces nouvelles étaient pénibles au capitaine. Aurélie le plaisanta sur la fortune du Rival; mais elle augmentait ainsi les froissements intimes du caractère blessé. Il souhaita la reprise de la guerre, l'invasion en terre anglaise, les. étapes sous la pluie et Tangoisse du combat. Virginie, décidément grosse, vomissait, dormait, se défigurait. Au quartier de cavalerie, le colonel imposait Silence aux tentatives de propos politiques. Pitouët lui-même se taisait, désireux d'un grade meilleur; et Pied-de- Jacinthe s*étant, grâce à lui, perfectionné dans la lecture, l'orthographe, allait devenir adjudant. Ensemble, à l'entresol du libraire, ils étudiaient la g^éographie, couchés sur des cartes du pays britannique. Officiers, leurs prises rémunéreraient mieux l'espoir de compléter l'achat de l'imprimerie. Sous les ondées de germinal, les recrues en manteaux conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, évoluaient par pelotons humides, brossaient les pelages des barbes piteux attachés aux anneaux des murailles. Dans la rue, Bernard rencontrait aux vitres des cabarets, derrière la fumée des pipes, leurs figures paysannes épanouies entre les cols rouges de l'uniforme et les bonnets de police. Aux éclaircies, ils traînaient maladroitement leurs sabres et leurs bottes sur les trottoirs, taquinaient les servantes hâtives, attrapaient dans leurs grosses mains les angles des tabliers.

De ces rustauds, le capitaine s'acharnait à faire des hommes audacieux, agiles. Telle une meute de jeunes

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chiens balourds, il^ s'empêtraient d'abord dans leurs harnais, ils se bousculaient avec les croupes des chevaux, ils prenaient la droite pour la gauche et clignaient des yeux à la menace de la punition. Sévèrement, Héricourt les assouplissait, redressait leurs échines et déliait leurs membres. C'était sa joie de les voir peu à peu s'emboîter dans le peloton entre les anciens soldats, puis relever la tête, en regardant droit devant eux. Si, dans la rue, il apercevait deux dragons en belle allure, roides sous l'habit sanglé, dans la culotte blanche et les bottes à l'écuyère vernies, il se félicitait d'avoir ainsi transformé le^ brutes informes et maladroites des provinces lointaines. Sous la lumière des casques, le balancement des crinières noires, les visages paysans perdaient leur rondeur niaise. Ils s'affinaient, plus mâles, s'ombraient de moustaches. Le guerrier latin ressurgissait du paysan grossi par la glèbe. Il se faisait un être de force, d'élégance, d'honneur. Avec le plaisir du statuaire pétrissant la glaise pour créer des dieux, le capitaine métamorphosait les soldats pour composer de sveltes statues équestres, fières de leur habit à doublure écarlate et du bruit militaire les suivant avec le cliquetis des éperons choqués au sabre. Cette œuvre le rendit heureux. Derrière les trompettes en justaucorps rouge, qui, du haut de^ chevaux blancs, clamaient la gloire joyeuse de l'escadron, il aima paraître à la tête du troupeau claquant le pavage d'un bruit de fer. Héros, droits et solides, tel son caractère, ils se succédaient le long de quatre files cuirassées de buffleteries où pendaient le mousqueton et la giberne. Il les sentait comme les bras de sa force volontaire et les cent faces de son courage actif. Ne les avait-il point façonnés à l'image de l'idéal romain, ces Décius casqués de métal, et sonnant la guerre

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devant les physionomies égayées des marchandes, qui, les mains aux hanches, accouraient au seuil des boutiques.

Le régiment gagnait les routes, s'ennuageait de poussière. Le chef d'escadron parlait aux oiseaux de son cœur sensible, à Bernard de sa nouvelle maîtresse, aux lieutenants de ses aventures passées. Vers un détour de la route, on apercevait Fancien postillon énorme, pesant sur une grande bête pie achetée en Angleterre, pour remplacer celle tuée à Mœsskirch. La graisse enflait partout l'uniforme. Ses bajoues retombaient sur le col rouge. Il criait qu'on fît silence, qu'il punirait les bavards et les idéologues, et, par goût de sa profession première, il examinait une à une les montures de l'escadron, faisait courir à part les animaux nouvellement acquis. Dans une prairie, les autres escadrons se rencontraient. Alors commençaient les jeux du carrousel, le saut des obstacles en ligne, les dédoublements de files, les voltes de pelotons, les courses d'essai, les poursuites par cavaliers, tout un exercice de vie robuste, où le cheval n'était plus qu'un ensemble de membres indistincts du corps soudé à la selle, le servant, et multipliant les forces humaines- Les centaures aux tètes lumineuses folâtraient.

Après ces manœuvres, Bernard rentrait, muni de bonne fièvre. Lassée par la fatigue physique, son exaspération ne s'impatientait plus contre Virginie, maladive, assise sur la chaise longue, et tenant haute sa poitrine forte. Les yeux aux cils sombres souffraient de la lumière intense, du tapage : Delphine frappait le crâne en bois d'une marionnette contre l'angle d'un meuble, avec l'obstination de la punir. Fine et mélancolique, Aurélie parcourait un roman de Ducray-Dumesnil. De vive voix, elle analysait les épisodes où de

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pauvres enfants abandonnés découvrent des protecteurs riches qui les mènent jusque l'aisance, puis les restituent à l'amour de leur mère. Virginie s'apitoyait. Des larmes d'émotion ruisselaient sur ses grandes joues. « Vous êtes une bonne femme ! » disait Bernard attendri de la voir en pleurs ; et il n'était pas sans la préférer au sec égoïsme d'Aurélie, qui jugeait l'œuvre seulement pour vanter l'imagination féconde de l'auteur et mépriser le style. Il écouta de la sorte gémir une collection de volumes contenant des familles vertueuses persécutées par le crime, menacées par des séducteurs sans scrupules, récompensées enfin par les satisfactions des cœurs purs que contente une vie simple et frugale.

Il reprit ses crayons, son chevalet, la sépia et les feuilles de papier jaune, et tenta, dans maintes esquisses, le portrait de Delphine en chérubin. Deux «lies a la craie parèrent la petite figure joufflue, ses cheveux d'or léger. Ils s'extasiaient ensemble sur les ressemblances. Aurélie étouffait sa fille de baisers. En feuilletant les études des cartons, elle découvrit, certain jour, l'image de la petite bavaroise assise à terre contre un mur, les jambes écartées, et la figure saisie par la navrante expression d'un reproche au spectateur « Ça n'est guère moi, remarquait Virginie, qu'en pensea-tu, ^ ma chère? — Ce n'est pas toi, mais ce sont tes yeux. — Bernard prétend que je devais être ain^i, vere quinze ans. Tu trouves, toi? — Tuétai^, plus forte, plus grande. Et tes longs cheveux épais, donc ! tt La sœur songea, puis : « Bernard, donne-moi ce dessin^ veux-tu? Si, si... donne-le moi. — Donnelui donc, appuya Virginie. Pourquoi pas?... » Le capitaine ne résista guère, ayant réfléchi qu'aucune raison valable ne justifiait la crainte d'un regret. Parmi les brève amours de la guerre, parmi les brutalités des

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garnisons qu'importait le souvenir d'une? Cependant cela lui déplut im peu.

Quand Virginie fut en sa chambre, Aurélie, qui touchait de la harpe, continua de la faire vibrer, en sourdine, pour dire : ,

— J'ai le portrait de celle que ton cœur aime.

— De Virginie ?

— Non. Tu as épousé Virginie, parce que ses yeux te rappelaient les yeux de cette petite fille.

— A d'autres, ma sœur ! En voilà des inventions !

— Je le sais ; je le sens. Tu aimas cette figure, cette attitude.

Il haussa les épaules, et se mita rire. Vraiment non, il n'aimait pas cette enfant prise au hasard, dansTônthousiasme de la bataille, afin de ne pas étonner ses camarades, en agissant d'autre sorte qu'ils n'agissaient. Son esprit travailla. Il se rappelait mal Témotion d'alors. Elle criait, elle se débattait. L'instinct de lutte l'avait surtout excité à la vaincre, à l'étendre, à disjoindre la contracture des membres. Il s'était aperçu du visage, des cils sombres sur les yeux clairs, seulement après l'acte, quand il s'était vu debout devant le' reproche douloureusement ahuri de la fille assise contre la muraille. Alors l'ordre appelant les soldats lui avait enjoint de partir sans qu'il eût à consoler d'une caresses ni à prolonger la honte de sa présence. Car il aurait eu pitié et remords pour cette faible que sa force dévastait.

— Pitié, remords, consolation... répéta sa sœur quand il eut avoué.

— Sans doute : un peu de pitié, un peu de remords, le désir de consoler... Oui, j'ai ressenti, un court instant, le désir de la consoler.

— Tu Taurais aimée si tu l'avais consolée. Homme sensible, lu regrettes en vain de ne l'avoir pas conso-

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lée, car tu as senti, cet instant-là, combien tu l'aimerais situ la consolais...

— Peut-être.,., sourit-il.

— Voilà comment tu te souviens de ses moindres traits, comment tu as réussi le dessin de cette figure pleine de reproche et de douleur, Bernard ! Voilà comment tu as épousé Viirginie qui a des yeux pareils aux yeux du reproche.

— Vous brodez, ma sœur.

Elle ne répondit pas ; elle pinça plus fort les cordes de la harpe, elle appuya sur la pédale ; Tinstrument pleurait.

— Aurélie, les romans vous gâtent l'imagination, ma chère...

Elle continua de faire se lamenter les sons. La petite Delphine déchirait le ventre de sa poupée et restait soucieuse, à cause du son répandu, des lambeaux' inertes.

— Delphine, ma petite miel...

— Maman!

— Tu as fais mal à ta fille... C'est vilain. L'enfant rejeta loin la marionnette détruite, tandis

que sa figure joufflue marquait un dédain impérieux.

Bernard médita sur ce qu'Aurçlie prétendait comprendre de cette aventure. S'il était demeuré, consolant la vierge profanée, peut-être une liaison eût suivi, un amour. Cependant aucune passion n'avait eu d'empire sur le caractère. Il attribuait l'amour à une faiblesse d'esprit dont il s'estimait incapable. Avant le goût pour sa femme, il n'avait connu que de vagues sentiments envers Aurélie, les simples joies sensuelles dues aux prévenances des filles mercenaires. Il lui semblait difficile d'admettre qu'il se fût changé en fayeur de l'enfant niaise. Certes il gardait d'elle un souvenir précis ; cela tenait à ce que la scène était unique dans sa

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mémoire : les femmes blotties dans la maison ; l'ardeur des dragons échauffés par la charge, ivres de courage, de peur, d'émotions violentes, de gaietés formidables compensant l'angoisse du combat ; ces cris éperdus de femelles bousculées, troussées, dévêtues ; ces luttes ; ces clameurs de « Vive la Nation », qui annonçaient chaque triomphe de mâle fou ; tout cela lui restait à l'esprit comme un spectacle irréel de théâtre. Aurélie répliqua paisiblement :

— Tu étais l'acteur,

— Acteur ?

— En aimant cette fille étrangère, tu exprimais la fougue de la République victorieuse ; et tu te souviens de l'instant où tu vécus le plus de vies, celles de tous, l'instant le plus passionné de ton âme agrandie par toutes les âmes.

— Ah! ma pauvre sœur, vous rêvez pathos... Il se remit à ses dessins. Virginie rentrait.

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Averti que la porte du pavillon restait close et que, de rintériear, on ne répondait pas au heurtoir, Bernard^ transi par Tappréhension d'une catastrophe, ne trouvait pas^ au saut du lit, ses effets. Son père gisait, mort, suicidé. Kt Torpheline? Que devenait-elle?

Virginie tt^chait dé sortir du sommeil et de comprendre en bâillant. Il la laissa, descendit l'escalier de pierre, cfuatrc à quatre, courut le long des vestibules. Il retïôuta de forcer la porte, de se trouver seul devant les cadavres... Il appela, en passant, son jeune beau-frère, Ednio Lyrisse, arrivé depuis dix jours. Edme, joli par sa figure rosée, ses dents brillantes, ses longs cheveux, ses yeux un peu clignotants, répondit vite à rappel, coupa l'explication et ameuta les domestiques. Ses ordres maîtres criés avec rage réclamèrent la seconde clef du pavillon. Tous deux attendirent contre la porte de chêne que le chardon de Lorraine illustrait en relief. Le jeune homme frappa du pied^ manoeuvra le heurtoir. « Mon père î mon père ! n pensait Bernard en grelottant malgré le s(tloil du matin qui dorait à peine les pointes bourgeonnantes des arbustes. 11 en voulut à cette lumière diffé-

rente de son deuil. Quel désespoir avait poussé le père au suicide ? Lui, Bernard, était donc un mauvais fils, un scélérat? Oui, il était un scélérat, puisque le père mourait par sa faute, là. Son pauvre père, son pauvre père ! De quels soins il avait foriM les caractères de ses enfants, de quels travaux leur iortune, sans jamais jouir, lui î L'emmener en de longs voyages vers Stamboul, après l'avoir guéri de la cécité : c'était donc impossible? Pourquoi avoir attendu? Bernard grelotta plus. Ses dents claquaient. Il imagina le corps de son père avec une blessure de pistolet à la tempe... Le pauvre cher homme, dont le vieux visage s'était tant de fois rajeuni au moment de lui sourire ! Edme parlait, rassurait. Le vieux, selon lui, voulait qu'ils s'inquiétassent, pour récriminer, pour dire tout son grief. « Non, non ! » murmura Bernard. L'angoisse l'étran* gla. Les domestiques arrivèrent avec la clef. Edme passa devant et fut à la chambre où l'aveugle s'enfermait. La porte céda. Le lit était vide, non défait. Les domestiques se répandirent dans les pièces. Personne* M. Héricourt était parti.

Bernard s'assit, en respirant. La sueur mouillait son front. Oui, le vieillard était parti, tout à coup. On retrouva l'eau de la toilette; les pantoufles, la jupe ordinaire de Forpheline, qui avait choisi dans sa garde-robe des vêtements chauds, sans doute en vue du voyage. Le manteau de M. Héricourt manquait aussi, comme les pièces d'or du trébuchet, les écus. « C'est moi qui ai dû le faire partir, avouait Edme. Il ne m'aimait pas. Il criait hier à la fille de verrouiller la porte ; il disait à mes gens que je le suivais au parc pour le jeter dans la pièce d'eau. Il voulait changer de chambre et coucher à l'étage, car les fenêtres du rezde-chaussée, facilement, peuvent, disait-il, livrer pasaux assassins. » Us visitèrent les pièces. La

détermination du départ avait été subite et fébrile. Les habits couvraient les meubles ; la poudre à coiffer restait sur la console; une bouteille, quelques débris de volaille, du café dans deux tasses, la viole de la fillette, occupaient la table de la salle. Virginie qui survint, traînant les pieds, blâma ce désordre. Aurélie pleurait :

— Faut-il qu'il souffre de ses peurs imaginaires pour fuir ainsi! Ah! malheureux vieillard !.. . Tu ne goûteras donc point le repos. Tu erres comme un homme maudit de Dieu..., sans jouir seulement de la lumière du jour...

On fit des recherches dans le bourg, à la ville. Elles furent vaines. Le même chagrin unit davantage le frère et la sœur. Virginie souffrait à la denture. Edme emplissait la maison de fureurs. Ses longues mèches flottaient sur sa redingote de velours. Assis, il jouait avec les glands de ses bottes, ou dépiquait la dentelle de ses manchettes. Il invita soudain au château le colonel, Pitouët, Télégiaque chef d'escadron, l'adjudant Cahujac, qu'il avait rencontrés à l'exercice, où il était venu voir son beau-frère. On déboucha du Champagne. Le jeune homme déclama des vers, faisant tinter les rimes. En compagnie des dragons, il partait pour la ville, et fêtait, deux jours, les filles des bouges. Virginie vomissait fréquemment.

Bernard et Aurélie se rapprochèrent. Quand retentissait la cloche de la grille, ils craignaient une nouvelle, et demeuraient cois l'un devant l'autre, jusqu'à ce que les eût détrompés la servante.

— On le rapportera sur une civière, ce malheureux vieillard !

— Dieu fasse qu'il ne se veuille pas noyer, Aurélie !

— Il ne pouvait aller loin avec le contenu de sa bourse.

*— La petite, elle, doit tenir à la vie.

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LA 'FOHCE 81 1

—^ Mon Dieu ! il meurt eu ce moment peut-être, au bord d'une route.

— 11 aimait PraxL-Blassans autrefois. Vous vous rappelez comme il imposait silence pour qu'on écoutât son gendre lorsqu'il parlait?

— Oui Bernard. Il aimait Virginie de même.

— Moins. Il a toujours détesté Cavrois. J'aurais dû ne pas me marier*

— Ni moi.

— Vous, ma sœur !

— Ce qui accroît Tâme des uns meurtrit celle des autres. *

Ils ne se consolaient pas, Bernard imaj^inait son père gonflé par les gaz de la corruption et ilotUmt, cadavre hideux, entre deux eaux, au barrage de recluse, sous les roseaux arrachés des rives ; ce père qui l'avait conduit, enfant, le long des tleurs fraîches, qui lui avait appris les constellalious du ciel, qui Tavait attendu, bienheureux, au retour de l'école, ee père qui s'adorait jadis, dans un habit neuf, et qui râpait en sifflotant sa carotte de tabac !

L'idée de cette mort épouvantait le fus. 11 évoqua ceux dont il avait mesuré le corps étendu par le sabre sur la terre conquise. Des fils, des filles, des sœurs, des frères avaient donc aussi pleuré ceux-là. One telle réflexion lui parut indigne d'un homme. Il voulut récarter, Aurélie la devina et la dit. Ce lui donna ime commotion :

— Nous sommes donc le même esprit?

— Je crois, mon frère,..

11 la jugea présomptueuse. Mais leur pareille tristesse les rendit indulgents. Ils ne jouirent pas des premières feuilles qui verdirent, de Teau qui s'éveiUa dans les bassins pour mirer le pur bleu du ciel ou Téclat solaire. Caroline écrivit qu'elle n'avait point vu le père,

if

que, s'il se réfugiait quelque part, ce serait à Dunkerq^e dans la petite maison de leurs frères aînés, les marins. Il les aimait mieux à cause de leur célibat, de leur simplicité extérieure. Aurélie se blâma de n'y avoir point pensé. D'ailleurs une deuxième missive de Caroline leur apprit qu'un tabellion de Dunkerque la mettait en demeure die verser à leur père, Bolidairement avec les autres frères ou sœurs, une «omme de cent cinquante mille livres, prix demandé des moulins et des tanneries. Ils en conclurent qu'il habitait le port. C'était une menace de ruine. On s'arrangea pour lui envoyer, à tout hasard, dix mille livres. Virginie s'en indigna plusieurs jours. Praxi-Blassans engagé dans les restaurations de son château, en Comtat-Venaissiû^ ne disposait pas d'argent. Il fallut avancer la part d' Aurélie. Or Ëdme dépensait beaucoup* Il achetait des chevaux^ les revendait, entretenait en ville deux merveilleuses, jouait avec le colonel et Télégiaque» qui gagnèrent toujours. On dut indemniser une servante totalement dévêtue au milieu du jardin, par gageure. Ses lévriers mordirent un enfant qui fit payer la blessure» Alin de ne pas entendre le vacarme, Bernard passait le temps à la caserne, inspectait les bottes, les selles, les brides, les carabines, les doublures de manteaux, le poil des chevaux, les lueurs, des sabres, causait politique avec Pitouët, devenu prudent. Au retour, il aimait dormir près de sa femme tiède au lit, et dont l'accueil amoureux ne se lassait point. Mais il trouva que les pores de la peau se relâchaient laidement au visage ; elle n'avait pas les mains fines comme Aurélie. La peine de savoir le père en souffrance redevint sa préoccupation unique. Il lui importa peu de savoir que le tribun Curée proposait d'offrir au Premier Consul le titre d'empereur. La protestation de Carnot parut inutile contre la chance fatale du Corse*

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Sans pouvoir rien changer aux choses, Bernard déplora cet avilissement. A peine si quelques-uns contredirent quand Pichegru fut assassiné par les gendarmes dans sa prison. Buonaparté évitait ainsi la défense du général et ce qu'il eût révélé aux débats publics de la Cour d'assistés. Héricourt craignit pour Moreau. Comme le Rival triomphait de la justice, de Thonneur, du bon sens ! Bernard confondit toutes ses peines. Il tâcha surtout de revivre la doule\ir que souffrait le vieillard. Il Tapprouvait. Il se condamnait. Il haïssait la lourde Virginie, cause partielle de ce mal. Pour la grandô femme, belle de stature, pour les cils sombres sur la niaiserie des regards clairs, pour le luxe prêté du château, des charmilles verdissantes, des statues immobiles, il vouait au désespoir le père faible^ aveugle, dépouillé.

— Ouï, pourquoi ? reprenait Aurélie ; pour Tintimité d'un mari rageur, affairé, absent et jaloux, pour l'orgueil de réceptions somptueuses, et d'un titre, pour les douleurs de la maternité. . ., ô mon père, je vous réduis au pire chagrin.

Elle pleurait. N'osant le dire, ils admettaient que leurs vies menaient la mort contre Thomme à qui elles étaient dues.

A cheval, courant les routes, par le travers des pluies, il se résigna peu. La fraîcheur de Tair ne délassait pas ses tempes. Une fois il aperçut Edme qui riait sur un poney roux et secouait les mèches de sa tête, parce qu'une fille assise entre les corbeilles chargeant son âne l'insultait. Bernard fit un détour qui l'écarta de l'adolescent, de ses amis. Mais il regretta davantage son union avec les Lyrisse. Toute exubérance de vie navra ses heures.

. Le petit Emile, fils d' Aurélie, arriva sevré, dans les jupes d'une Bourguignonne. Pâle et lourd, il s'étonnait

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peureusement. Il ignorait sa mère, criait lorsqu'un geste le séparait de sa nourrice, stupide créature bovine, d'ailleurs vaniteuse de cette préférence. Et Aurélie se désola, t C'est le châtiment. Mon fils me punit parce que mon père souffre... » Il fallut que Bernard entreprît de la consoler : « Je n'aurais pas cru que des fibres si solides nous attachassent à nos parents. »

Son caractère manquait donc à la perfection promise. Le père condamnait avec justice. L'effort d'une jeunesse était brusquement démenti. En outre un sénatus-consulte' conférait à Buonaparté le titre d'empereur. Cela dépourvut Bernard de son énergie. Recevant, un jour plus tard, la lettre qui brisait sa carrière, il cacha son trouble. Sans communiquer le message, il continua de parler à Virginie sur les mécomptes de la grossesse, conseilla de la marmelade à sa sœur, remplit de cognac le verre tendu par Edme glorieux d'un exploit de braconnage : un chevreuil blessé, rejoint difficilement à la course.

Le capitaine se satisfît presque d'un châtiment qui rachetait, devant le sort, son irrespect filial, Buonaparté triomphait définitivement de lui, parce qu'il était criminel envers le vieil aveugle.

r DIVISION

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