PS
veux-tu que je te fesse, à la manière de chez nous ? Mercœur s'avançait la main haute. L'idée parut étonnante à tous qui crièrent : « Oui, oui, mon capitaine, fessez-le ! — Bas la culotte ! — Mettez-lui le nez dans sa ratatouille! — En v'ià un drôle de marmiton! — Assieds-le dans son fourneau, pour voir ! » Le seigneur s'affermit sur ses béquilles et présenta la pointe de sa lame. Il gémit : ^
— Écoutez-moi... écoutez... Ce qui est là dans ce vase, ce liquide bouillant... écoutez !
— Quoi ! Je m'en fiche de ton vase, et dé ton ragoût, moi!
— Cela peut-être guérira de la mort, quelque jour, vous, vos enfants, le genre humain.
Mais la voix tremblante fut éteinte par Thilarité de cinquante ivrognes. Edme rugit sous la peau du gorille. Mercœur, d'un revers de sabre, envoya tinter contre l'armoire Tépée de cour. L'infirme chancela entre ses béquilles, leva des yeux ironiques vers le colonel Héricourt qu'avaient déjà ressaisi les paroles de Praxi- Blassans, et qui se reprenait à l'ivresse, honteux de soi: le caractère?... Il admira le courage de ces regards tristes qui plaignaient le vainqueur de sa sottise. Mercœur allait étendre les mains jusqu'aux épaules du savant. D'un poing solide, Bernard arrêta brusquement le capitaine et s'interposa :
— ' Mon colonel, balbutia Mercœur, je ne suis pas de service, ici ; je suppose.
— Fixe! commanda la colère d'Héricourt, qui se redressait.
Presque tous les soldats joignirent les talons, s'immobilisèrent.
— On n'est pas de service, ici, tout de même, répéta Tun. En voilà une fête, alors ! .
— Fixe! et silence... Rengainez les sabres!
^'^^T^Pir^'
Ensemble toutes les lames glissèrent dans les fourreaux.
— Demi-tour !
Les soldats obéirent en titubant. Ils grommelaient; mais le vicomte et Gresloup les poussèrent, distribuèrent des punitions.
La grand corps du laquais resta le long des dalles, aux piods de l'infirme, de qui le visage ruisselait.
— Allons, allons, vous n'êtes encore qu'un demisauva^Q, beau-frère, ricana Praxi-Blassans.!... Monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vebs l'infirme, veuillez accepter nos excuses. Ces gens sont ivres et sans politesse.
Bernard roula le fauteuil jusqu'au jeune homme.
Pour la première fois de sa vie, il goûta une satisfaction à s'humilier. Etonné de soi, il rassembla des coussins»
Le général haranguait les hommes * dans l'autre salle.
n Quelle infamie, disait Gresloup au vicomte. Est-ce pour cela qu'on les instruit, dans le courage, dans r honneur. On ne sait plus que faire, en vérité, de bien et de mal. » L'infirme murmurait des explications. (iC liquide bouillant au fond de la cornue, il le soignait depuis deux ans, près de parfaire l'élixir qui rassemblait les principes organiques de la vie animale. Au moyen de la chaleur, il croyait pouvoir réussir une combinaison chimique qui donnerait la force aux chêtifs, la santé aux débiles. De la sorte, nul ne souffrirait plus sur le monde.
Le seigneur haleta dans le fauteuil où le colonel Tavait assis. La sueur ruissela davantage contre sa figure. Bernard s'imaginait être encore à l'instant passé. Stupidement vaniteux d'une force qui détruisait vite, (j^ui anéantissait les choses aux acclamations de brutes
furieuses, il se détesta. Le caractère!... Il eut envie de partir. Il ne voulut pas supporter le reproche triste du savant, de Gresloup, du vicomte.
Ayant avisé une porte, il empoigna son fourreau, sortit, et courut par les couloirs, les pièces vides, comme s'il fuyait le souvenir de ce qu'il était tout à rheure.
Ce fut répouvante de soi ; une panique de sa force poursuivie par sa raison.
Vainqueur vaincu, il dégringola un large escalier, trouva le perron, et le carrosse, où Praxi-Blassans poussait Aurélie. Sous un prétexte, il s'y réfugia.
— Oh ! la force qui tue, soupira la sœur.
— Je.suis honteux pour ces hommes ; et 'cependant ils agissent dans le devoir d'agrandir la patrie ! ^
Pâle de colère, Praxi-Blassans sifflait un air d'opéra.
— Pour agrandir le prestige de notre maison, nous avons aussi, Bernard, abrégé la vieillesse de notre père, dit encore Aurélie.
Criminels, ils se turent. On attendait Virginie et Malvina, que Cavanon s'obstinait à vouloir reconduire. Mais le tumulte s'accrut à l'intérieur, ce qui excita les quolibets de quelques dragons, occupés dans la cour à charger leurs chevaux d'objets précieux. Enfin les dames parurent. Cavanon donnait la main à la belle Malvina ; le général ajustai-t maladroitement un fichu de martre sur la robe écossaise de Virginie. Augustin brossait sa manche d'habit, derrière eux. En ce moment, une fenêtre s'ouvrit : les deux béquilles noires de l'infirme volèrent jusqu'aux chevaux des soldats, dans la cour, puis un corps inerte entre les pans d'une vaste redingote.
— Ciel ! fit Aurélie, en même temps que Ton entendit le bruit mou de la chute, et la grosse voix enrouée de Mercœur :
SSS LA FORCE
— Va-l'en faire de la pliilosopliic, imbécile..,
Alix reaôtr<?Si les trognes de la compagnie d'élite craquèrent d'une hilarité générale...
— Fouette, donc, postillon, conriraanda Praxi-Bkssans l
— Barbares ! jeta la jeune femme qui, fondit en sanglots et sombra dans une attaque do nerfs.
XVIU ,
Trop de gloire Bonnaît avec les cIocheB dans les cathédrales des villes Iraversceis par le régiment. Le canon saluait le retour des drapeaux en pa^'s alliés» Les caissons d'artillerie^ par les roules, empor* taient Vor de T Autriche, vers Paris, vers ce trésor de Tarmée que constitua FEmpereur pour doter les généraux et les veuves des soldats- I^e peuple de France en armes se réjouissait à la façade de toutes les brasseries allcnianries, la chope en main, le bounet de police sur roreille. le sabre entre les guêtres. Les trois couleurs pavoisaient les villes bastionnées de briques et de gazon.
Dans une petite cité de Bruttswicki Augustin et MaL vina mariés traitèrent Tétat-major d'Oudinot à leur table* Les revues se succédaient, magnifiques, sur les esplanades, devant des foules diverses et applaudissantes.
Virginie, en pleine beauté, aimait^ dormait, se baignait, aimait encore son mari avec la vij^ueur de sa chair, de ses os et de son sang, avec la chaude ventouse de sa bouche inlassable, avec les odeurs fauves de ses émois, ' '
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Bernard goûta les grandes voluptés de la passion. 11 oublia le.^ choses douloureuses dans le plaisir de son être enorgueilli.
Devant VAive des auberges, Aurélie câlinait Denise, Edouard, Delphine, Emile, les yeux clairs, les cils sonrtbres ; et, mélancolique, elle regardait la fuite des 11 nages.
De ville en ville, ils voyagèrent quelque temps, avec îa division. Ils la quittèrent à Mayence. Ensuite la chaise de poste roula dans la pluie, entre les champs de neige.
Paris l... Les prêtres chantèrent le Te Deum à Notre- Dame, et leurs psaumes montèrent le long des colonnes tapissées de drapeaux russes, autrichiens, polonais, allemands. Baoum!... baoum! Le canon solennel tonnait de minute en minute sous le ciel chargé de nues lourdes, v. L'Empereur!... Vive l'Empereur! » C'était, vêtu d*un habit vert, le Rival engoncé, et qui entrait précipitamment dans la basilique, suivi de ses ministres brodés d'or, de ses maréchaux aux poitrines étoilées, des princes en uniformes écarlates, des rois timides et gauches devant Tironie de Tassistance. Baoum 1... Baoum !
L'averse crépitait. Le ciel noircissait. Les ors des costumes officiels se ternissaient davantage. Toutes les Lêles enveloppées de cheveux en coup de vent, se chargeaient d'ombre autour des yeux froids, sous les nez sévères» v. Ding, ding, don, criaient les cloches, Ding, ding, doup i>
— Présentez armes!
Un seul cliquetis devant les bandoulières blanches aux poîLrines des grenadiers.
« Baoum î... Baoum! » répétaient les canons. . Dans le silence humain, à Tautel, Tarchevêque en
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ga dalmatique d'or, les diacres en dalmatiques d'argent, perpétraient le sacrifice de Celui qui mourut pour les faibles.
— Genou, terre!
Les grenadiers humiliaient leur taille, et la hauteur des baïonnettes. Dominant l'inclinaison des têtes, rhomme engoncé entre ses larges épaules regardait fixement Dieu s'élever dans son hostie blanche, aux mains vieilles du prélat.
« Baoum ! » disait l'artillerie au Sauveur.
«Dig, ding, don, » .sonnaient les cloches messagères.
Clairons et tambours éclataient alors. On battait à la gloire. La fanfare ébranlait les arceaux, la forêt de pierre grise, ses arbres d'ogive, ses feuillages d'acanthe : élan symbolique de la terre vers l'inconnu du ciel. Héricourt ému attendait que la sonnerie militaire soulevât l'abside et l'enlevât jusqu'au Dieu des armées, qui offrait ses bras de lumière aux colonels, aux généraux, aux ministres, aux princes, aux rois, aux cuirassiers, aux dragons, aux artilleurs, aux hussards, aux grenadiers, aux fantassins, aux adjoints d'étatmajor. Lui, le colonel Héricourt participait à cela, parce qu'il était la Force et le Triomphe, — évidence de Dieu...
Dans l'entresol de la Chaussée d'Antin, il savoura presque tout le bonheur.
Virginie l'aima.
Aurélie l'adorait.
Malvina fut vicieuse, spirituellement.
Praxi-Blassans repartait en voyage. Majestueux, en ses cravates blanches, Cavrois instruisait les visiteurs dans la soupente du ministère, aux Relations Extérieures. Les cheminées y fumèrent tant que les commis pleuraient sur leurs écritures qui réglementèrent l'occu-
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patioii de Venise, la marche des troupes en Dalmatîe, la cession du Hanovre à la Prusse, la distribution des royautés, des vice-royautés, des grands-duchés, des dacliéB, On divisait TEurope en tartines pour tous les appétits, sur le vieux secrétaire à cylindre grinçant, derrière lequel Cavrois taillait des plumes.
Vint le printemps : Caroline, au grenier des Moulins- Héricourt, ne put contenir dans son regard la richesse entière de la fatçiille. Et cependant on apercevait, de là^ bien du paya. La Scarpe charriait les bateaux de charbon, à la file, par le travers (Tes campagnes vertes, des prairies chargées de bétail, des routes longeant les manufactures. Un cartable au bras, le petit Dieudonné allait à Técole, seul, très sage ;.il suçait de la réglisse et la défendait placidement de ses gros poings contre les moutards acharnés : « Bouffi, bouffi, oh ! le bouffi ! » psalmodiaient-ils.
Sur la jetée de Dunkerque, par un grand vent qui ébouriffa les boucles de Virginie, on 'dit adieu à Joseph le marin, en partance pour les rives javanaises, afin d'enrichir les comptoirs de Malvina.
(t Tu ne veux plus faire le marin à cheval, Bernard, à cette heure ? hein ; tu te rappelles quand tu voulais fairo le marin à cheval, sur le brick. Tu es un bon diable tout de même ! A se revoir, mon frère ! » Vers le crépuscule de cinq heures, le trois-mâts ne fut plus qu'incertain, après les. pentes grises de la mer, contre l'horizon du ciel orangé.
La rafale tordait les ifs du petit cimetière. La tombe disparaissait presque sous Iç sable. Pesait-il Tor au trébucbet, dans Tautré monde, le vieux père aveugle, en habit bleu, qu'ils avaient tué de douleur, aussi
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LA FORCB Ïi9\
bien que le seigneur infirme et savant défenestré par les dragons dans le château morave ?
— Je t'adore, moi ! consolait Virginie, chuchotant à roreiile du colonel embrassé,
■— La. force tue !
— La force orée, Bernard. Tâte celui qui remue dans mon ventre.
Ils s'étr^igairent davantage.
Denise riait de ses yeux clairs dans l'appartement de la Chaussée d'Antin. Le colonel Lyrisse Tinstallait à cheval sur le. genou droite Edouard sur le genou gauche. Emile et Delphine regardaient gravement. — Hue... hue au trot... au galop... Les fiancés de la guerre ! . . . Hue au trot ! au galop !
— Allons, Edouard I... encourageait Aurélie, hop! hop! Tu ne ris pas, mon petit Edouard ! Tu seras beau comme Denise, un jour. Je verrai ton bonheur... mon enfant! Hop! hop! Edouard, au galop!... vers la vie, au galop vers la chance, vers la joie, vers Tamour, vers le temps!...
— Au trot! au galop! hop! hop! reprenait le colonel Lyrisse, en inclinant, d'un cou ridiculement mince, sa petite tête ronde et ridée.
— Moi aussi, moi aussi, je veux aller au galop, crièrent ensemble Delphine, Emile..., moi aussi, au galop ; et ils tendaient leurs petits bras en tabliers de mousseline.
— Hop! les yeux clairs, les cils sonabres!... Les autres, tout à l'heure ! tout à l'heure... Ne soyez pas si pressés d'atteindre le bonheur, mes petits... le bonheur, de crainte de vous gâter la vie d'abord. Aimez ce qui est là avant d'aimer ce qui viendra! Si l'on savait aimer ce qui est là, gémissait la mélancolique Aurélie, qui dégageait de boucles légères son front pur.
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— Ecoute tout bas, murmurait Virginie en attirant Bernard : je t'adore!
Il se lassait de cette tendresse, maintenant. Les baisers lui devenaient fades. Son beau-père allait lui olTrir un nouveau cheval turc, amené difficilement de Bucharest. Héricourt demanda une audience à Berthier, le major général.
Baisers fades, baisers lourds, bras qui enserrent trop la tête. Etreintes qui coupent le souffle et ennuient. Honte de sentir passer les heures, le temps, tandis que le jeu des sexes prend l'énergie si belle pour conquérir les terres, la gloire, les h'ommes.
Courir dans le vent frais du matin, à la tête du régiment que le galop emporte au péril ; il l'espérait à chaque minute, sans pouvoir s'intéresser aux toilettes de Malvina, ni aux propos vagues des diplomates. Il eût tant voulu grandir plus, devant l'admiration des peuples ! Chacun lui parut étranger : Caroline et son avarice, Aurélie et sa tristesse, Cavrois et ses mystérieuses paperasses, Praxi-Blassans et ses ironies, Augustin et ses innombrables démarches auprès des grands. Lui avaient-ils été quelque chose ces parentslà? De son père seul il conservait un souvenir attentif qu'il choyait, aux heures de solitude, dans le salon de la Chaussée d'Antin. Regardant, par la fenêtre, il ne voyait guère les cabriolets à caisse jaune cahotés sur le pavage de la rue. Il ne jugeait ni belles ni laides les vastes capotes de velours noir à rubans bleu de ciel qui coiftaient les dames, ou leurs écharpes rose vif, ou leurs mitaines vertes sous les nianches longues des grosses redingotes puce. Que lui importaient les rues qu'on bâtissait partout? Mais la colonne de la place Vendôme pour laquelle on fondait les canons autrichiens, et qui s'érigerait bientôt, n'était-elle pas le monument de ses victoires propres? A l'ancêtre il
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adressait toute la gratitude d'un cœur sensible, au vioillard d'autrefois, à riiomme fort et clairvovcint rnii battait de grands gestes les basques d(? sou halut marron. Celui-là vraiment avait préparé l'énergie de son fils à triompher comme le Rival.
Or, depuis qu'il vivait auprès de Lv risse, simple* colonel à cinquante ans, comme il Té Lui lut-nu^me â trente, Bernard Héricourt ne renonçait plus à Tavenir. Qu'une fois encore, dans Timmense bousculado de la bataille, son cheval traversât la cohue onnenuc, nous les coups, et il devenait général. A la li te d'une brigade, il étonnerait l'état-major, Murât luî-mLVmo. il avait relu les ouvrages de Dupaty du Clam, de Turjùn de Crissé. Il étudia les cartes de la vaste forêt germanique. L'on allait peut-être bientôt y cliAlk'r, au nurd, l'insolence de la reine de Prusse et les ter^^iversfia lions de M. d'Haugwitz. En compagnie d'Augustin, il entreprit des visites, usa du bon accueil que le major gûnéral réservait aux officiers supérieurs. Les Herief^tuL aimèrent sa chovelure bouclée et runirornie en or. Spirituel, il félicitait, promettait la guene p rue liai ne ^ 11 éconduisit avec des poignées de main Irvî^ a liai i les, « L'empereur, assura-t-il, décorerait llètironrt a la première revue des cavaleries cantonnées an \>uvd du Rhin, si le colonel montait, à cet uuiasiun, nu cheval turc aussi beau que celui tué devant le PrntJîon. Napoléon répétait cela, lorsque le nom d'Ut^rîconrt était prononcé. » Augustin ne mf^p ri sa pins surfrère; il l'associait à ses visites pour ùljleiiir la nomination de Cavrois au Conseil d'Etat, compagnie qyi, désormais, ratifierait les comptes des luurnisseurs lin l'Empire.
En vue de la réussite, Malvina promenait dans !?es calèches, avec Virginie, les femmes des génèranx» k\ niiui^
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5fl4 LA FORCE
chale Lefebvre, dont chacun riait tant, à cause de son jargon popnîaeier. En retour, celle-ci <t offrait le fricot », On rencontrait autour de sa table maints personnages utiles qui la venaient voir par curiosité railleuse. Ce fut là que Ton apprit, avant le monde, comment Bernadette devenait prince de Ponte- Cor vô. Murât grand-duc de Berg, Berthier prince de Neufchâtel, Pauline Borghèse duchesse de Guastalla^ Joseph roi de Naples et de Sicile, Talleyrand prince de Bénévent. Ce fut là que Ton obtint pour Praxi-Bîassans la mission à Berlin au il se distingua en secondant M, deLaforest, Tambassadeur de France, contre les menées de la cour prussienne et de M, d'ilaugwîtz. Là Bernard reçut Tordre désiré de conduire son régiment depuis Mayence jusqu'à Bamherg, oii l'accompagna, en chaise de poste, sa lourde épouse, qui lui répétait mille paroles d'amour, avec la voix imitée d' Au relie.
Alors, dans les boues d'Allemagne^ eu octobre 180fi^ commença, pour le colonel Hcricourt, la grande chevauchée de ses dragons, qui foulèrent toutes les contrées d'Europe.
Chevalier dû la Légion d'honneur, à la revue passée par Napoléon, sur la route de Cobourg, il se crut le héros chargé de faire prévaloir la destinée latine.
Au trot du cheval turc, il entraîna son beau régiment, par les fanges, sous la pluie, dans les chemins creux, aux hanches des collines boisées, par les ruelles étroites des petites villes à clochetons. Puisque Cavrois allait devenir conseiller d'Etat, et Praxi-Blassans ministre à Londres, il fallait que Bernard fût tr^s vite général. Plus tard, les deux autres le nommeraient consul, après un iS Brumaire. Quiconque s'opposerait à la promptitude de sa victoire devait donc périr. Tout l'obstacle
de la nature devait être franchi. Les huit cents statues de ses escadrons furent un seul corps rivé a sa volonté maîtresse ; il ne discernait plus d'Alsaciens, ni de Tourangeaux, ni de Gascons. Les soldats de la Grande Armée s'affermirent en une chev-alerie formidable, pleine d'honneur, dure à la peine, négligeant la mort, pour amplifier la gloire des aigles.
Le régiment trotta*.. Il alla contre les collines rousses et tonnantes. Il chargea les fantassins blottis dans la forêt d'automne. A léna, il poursuivit l'éparpillement vert et bleu des Prussiens éperdus, et sabra leurs tricornes. Après, Gresloup étant capitaine, il remonta les rivières. Ses casques furent les dernières lueurs dans la nuit des plaines sablonneuses. Il y poussait les troupeaux de captifs allemands. Entre des lacs d'étain, il enleva deux bataillons au duc de Brunswick qui enrichirent ses fourgons. A Lûbeck, il pénétra derrière les grenadiers, parmi les flammes des rues. Les chevaux piétinaient les cadavres grossis par la bière. Edme devint lieutenant. Le régiment trotta. Les fers sonnaient sur les places, autour des statues historiques. La fanfare éclatait au niveau des premiers étages. On alla. Les cités furent atteintes, traver,sées, dépassées. Des nues de corbeaux se levaient sur les champs à l'approche de l'avant-garde. Lès chevaux saignèrent. Les hommes maigrirent. Les barbes poussaient. On se disputa des croûtes moisies et de l'esprit-de-vin, quand les estomacs souffrirent. Les paysans cachaient leur lard. Il oscillait des pendus décharnés à bien des branches. La pluie chargea les manteaux. Les dents claquèrent. La fièvre colora les joues. Après des aventures, on découvrit une ville, que dominait la mer froide. Et l'on séjourna dans la pluie.
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Bernard jouait au rubicon en une taverne aux solives noires.
Ensuite le régiment trotta.
Un jour, il fallut assaillir, près d'Eylau, Tennemi, la neige. Les grenadiers russes brillaient de leurs mitres dorées à travers les flocons. Les armées noircirent la blanclieur du sol par leurs lignes denses, leurs bataillons carrés, les cortèges infinis de leurs caissons. Les dragons d'Héricourt prirent position à la gauche d'un régiment qu'illuminaient les éclairs de ses décharges. A un moment, il tonna fort, et soudain, vers la droite, la neige rougit sous deux cents cadavres qui achevèrent de s'abattre dans un pêle-mêle de grandes jambes en guêtres noires, de capotes bleues, de buffleteries blanches. « Sergents, ramassez les bonnets à poil..., cria la voix paisible d'Augustin, leur chef de bataillon... Deuxième compagnie, face à droite ! Clairons, sonnez la charge!... En avant! » Et tous, hommes ou chefs, se lancèrent dans le rideau mobile de laneige. Bernard admira son frère. La tourmente étouffa les râles des agonies, les plaintes des blessés en tas. Bientôt les chirurgiens les approchèrent en liant, avec leurs mouchoirs, le bistouri à leur main gelée qui ne pouvait plus saisir. Immobiles, les dragons se cachèrent les oreilles dans leurs manteaux pour ne pas entendre les hurlements de ceux qu'on amputa ; car les lames tournaient dans les doigts insensibles des opérateurs et sciaient la chair. Mais il fallut, en outre, percer la neige accrue où foudroyaient les feux d'une invisible infanterie. Cavanon, de son cimeterre, indiquait le chemin. Contre les tourbillons blancs, à la suite des cuirassiers du général Lyrisse, le régiment d'Héricourt se lança, aborda parmi le feu et la neige les baïonnettes d'une multitude grise qui se
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couvrait aussi d'éclairs subits, de tonnerre et de ruinée dense.
Le colonel vainquit la plaine blanche.
D'autres figures renouvelèrent les apparenotss du régiment.
On alla. Les fermes n'étaient plus que des poutres brûlées joignant des murs en ruines. En des bruuetLt'S, les paysans poussaient leurs femmes mortes, qui roidissaient les plis des draps. Les dragons trottèrent plus loin jusque les sables de la Pologne.
D'une maison de bois, Pitouët, promu colonel, partit un jour vers l'Espagne, à la tête du 25* régiment, Bernard Héricourt trotta du nord au sud-ouesl, Jîer d'être la plus belle statue de la division, celle que les femmes saluaient d'œillades déjà complices, aux fenêtres dés villes. Les cathédrales sonnaient de toutt^s leurs cloches. La chair des filles était bonne à morilrc sur la couche de volupté, la chair blonde, blanche, brune, laiteuse ou saine.
Le printemps reverdit les forêts. Les eaux chantèrent. Bernard Héricourt prenait possession des paya que foulèrent les troupeaux de ses chevaux, que rail lurent les plaisanteries des hommes. Le régiment alLut toujours, derrière sa fanfare alerte, et sous Taigle lumineuse. Mercœur commandait un escadron, depuis qu'il avait lui-même décapité un comte prussien. Que de villages furent envahis au galop de charge, malgré les tonnerres du canon, le vol sourd des boulets, l'éclat des grenades, tandis que la langue racornie espère seulement l'écuelle de lait. Dans les plaines, les dragons essaimèrent, qui coururent aux haies pleines d'infanterie crépitante. En une petite cité de briques rouges, Virginie put rejoindre le colonel, un soir
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d'automne roussi. Leurs pas craquèrent sur les feuilles mortes. Le lendemain, elle lui parut une étrangère importune.
A Erfurt, les rois dansaient. Augustin reçut la croix d'honneur ; Bernard fut magnifique et fort. Les herbes des provinces inconnues plièrent sous les sabots de ses chevaux. Il heurta au visage les villes qui toussaient du feu par toutes les embrasures des remparts. Quelles cohues d'hommes en guenilles il poussa, noble berger, dans les ornières des routes ! Les fleuves éclairaient les vallons. La forêt humide secoua des gouttelettes sur les croupe^ des alezans. Les morts enflaient drôlement entre les vignes ;
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Aux. moissons mures de Wagram, la chevauchée aboutit un jour. Napoléon, trapu, modérait sa bête blanche. La prunelle impériale était rageuse. Ses mains grasses tiraient les rênes. « Voilà le beau colonel du 23® et son cheval turc... Allons, il faut se souvenir d'Austerlitz, aujourd'hui!... — Vive l'Empereur ! » cria Bernard, d'instinct. Il pensait devenir général le soir même. La bataille fulgura. Des ouragans de cavalerie se précipitèrent, s'enfouirent dans les blés mûrs et les fantassins d'Autriche. « Dragons!., en avant! » Héricourt se dressa sur les étriers. Les statues casquées de cuivre s'ébranlèrent. Le petit empereur engoncé regarda du haut dû tertre, devant son état-major aux panaches fleuris. Le régiment se pencha, galopa, fondit sur les avoines hautes, refoula. L'air se déchirait. Les fumées obscurcirent. Le sang mouilla d'une même couleur les coquelicots. Ohj les alezans qui roulèrent dans les gerbes, les braves qui moururent en rendant leur dernier juron entre les jugulaires de cuivre, à la caresse blonde des épis. Il en resta, lès bottes en l'air.
Allumé par les débris de cartouches, l'incendie bondissait en outre sur les flots de seigle. La tenture de
feu séparait les adversaires. Elle flambait les corps tordus des agonisants et mettait en fuite l'infanterie autrichienne harcelée par les vagues brûlantes, les tourbillons et le vol d'innombrables étincelles. Les dragons suivirent Tincendie, qui laissa de vastes champs de cendres pour trace. La corne des sabots y roussissait. De l'autre côté de la tenture aux frissons d'or et pourpres, Bernard, Edme voyaient courir une escouade de fantassins que chassa le fléau rapide. Au bout des bandoulières blanches, leurs grosses gibernes dansaient sur les reins avec les fourreaux de baïonnettes et ceux des briquets. La flamme roula, en haletant. Elle darda une langue d'or barbelée ; elle atteignit l'une de ces cartouchières qui aussitôt pétilla. Cela fit explosion et couvrit de fumée le râble du soldat abattu. Les fuyards se bousculèrent : une autre giberne s'enflammait aussi, une troisième crépitait à i'échine d'un gaillard massif. L'escouade entière sautait. On aperçut un dos ouvçrt par une brèche noire et sanglante. L'homme brama de douleur. Il gesticula et puis tomba sur les genoux, se débattit. Il arrachait ses buffle teries, mais ne put achever, et il s'effondra complètement. Une haute flamme accourue ronfla sur lui. Le cuir et la chair humaine grésillèrent.
L'adjudant-major Edme Lyrisse, les chefs d'escadron Gresloup et Mercœur, chevauchaient avec le colonel derrière la charge de l'incendie ; elle précéda la leur jusqu'au soir. L'odeur de chair frite les suffoqua. Ils ne dirent rien, heureux d'être, avec la force mystérieuse du feu, une force égale en puissance. Tout mourait, que ce fût leur fer ou les flammes qui frappât les foules en fuite.
Au loin, devant eux et devant l'or fluide jailli des brasiers mobiles, les essaims de hussards noirs s'envolèrent. Les patrouilles de grenadiers ennemis cou-
rurent. Les rangs des fusiliers croates fléchissaient. Les uhlans s'éparpillèrent, galopèrent au ciel vert et rose d'un crépuscule d'été. Des groupes éperdus frarîchirent les haies. Tous les bras ennemis, bras blancs, bras verts, bras rouges s'ouvraient, imploraient l'accueil du ciel majestueux. L'incendie chargeait toujours. Le galop des dragons grondait comme le feu ronflait.
Alors Edme cria : « Ils n'auront de refuge que dans le ciel. » Bernard Héricourt le crut aussi. Edme écarquillait ses grands yeux clairs, les yeux mêmes de sa sœur Virginie, les yeux clairs aux cils sombres, ébahis de voir les armées germaniques se dissoudre au loin de l'est au nord, contre le firmament vert et rose.
— Voilà, dit Gresloup, le destin des races en décide : les ennemis des Latins n'auront de refuge que dans leur Walhalla ! Le feu combat pour les aigles de Rome et pour César.
Ils cherchèrent à l'horizon l'Empereur, le reconnurent debout sur la banquette d'une calèche, très loin, minuscule, trapu dans son habit vert, derrière quoi il tripotait ses mains rejointes.
« Rival, pensa le colonel, moi aussi je serai, un jour, ie César. »
Ils allaient encore. Mais l'incendie les devança.
La nuit, ils regardèrent les pieds nus, roidis et violets qui dépassaient les bâches et la paille rougie des chariots en file. Des gouttes de sang marquaient la piste au clair de lune. Le colonel Héricourt s'endormit dans un sillon.
Au lendemain, le régiment marchait encore. Les grenadiers étendirent à sa droite leurs lignes bleues et blanches. Les attelages d'artillerie occupèrent la route... Comme midi venait, Héricourt et ses éclaireurs découvrirent des glacis gazonnés, des angles de . briques sombres. L'eau reflétait le soleil dans les
courbes des larges fossés. En son ossature de pierre, une petite ville sonnait le tocsin de sa tour fauve, vers laquelle se tassaient les faîtes aigus des toits.
Presque seul, Bernard contemplait la lumière réfléchie par les tuiles, par le feuillage trissonnant des arbres plantés sur Les remparts. Edme galopait vivement, à la tête d'un peloton, vers le faubourg de chaumières et de masures closes. Etait-ce le bronze d'un canon qui luisait à Tombre de ce pauvre jardin clos par une misérable palissade? Etaient-ils militaires ou civils, les gens qui fermaient, de Tintérieur, la fenêtre sur le pot de géraniums ?
En arrière, les lignes de trois escadrons bavardaient. Plusieurs dragons descendus de cheval couraient pour remplir leurs bidons à un puits voisin. Gi*esJoup repérait sur la carte les défenses de la place. Bernard eut faim. Il pensa que dans la ville on trouverait des tavernes bien pourvues. Il désira de la bière fraîche, une copieuse choucroute, du bœuf à Thuile, du bon pain récemment sorti du four. Cela, les grenadiers le lui feraient avoir. Ils défilaient à vingt pas, dans une éteule, roides sous leurs bonnets d'ourson. La sueur brune ruisselait aux joues creuses. D'un même jarret alerte, en guêtre noire, ils poussaient cependant le sol. « De fameuses troupes, tout de même, ces grenadiers d'Oudinot, » jugea le colonel. Il les admirait. Il lut le numéro du régiment sur les collets. Le bataillon d'Augustin passerait bientôt. Il inviterait son frère au repas. Ce serait bon de vivre ensemble, les coudes. sur la table, d'échanger les lettres de la famille. Caroline devenait trop audacieuse dans ses entreprises de charbonnages, et Denise avait communiqué la rougeole à Edouard. Pauvres petits, ils devaient être à la diète ! Us ne mangeraient pas de la copieuse choucroute arrosée de bière fraîche, sentant la douve. En quelle
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rue de cette ville pouvait bien s'offrir la meilleure taverne? Près de l'église? ou dans ce faubourg, à la petite maison dont les auvents restaient fermés contre le géranium, au-dessus du pauvre jardin... Ah! la belle couleur rouge du géranium^ la belle couleur vraiment du géran...
Une main de Titan arrachait-elle Héricourt à son cheval turc ?...
C'était donc le boulet du canon qui tonna dans l'ombre du pauvre jardin...
A terre, Bernard espéra que seul l'animal crevait. . — Vos jambes !... mon colonel !
Les jambes?... Il n'osa regarder d'abord. La petite ville était là, pareille dans ses glacis gazonnés. Il y avait bien un coup de tonnerre qui roulait encore au loin4 Mais le soleil se reflétait dans l'eau du fossé.
Que voulait le trompette qui, précipitamment, glissa de selle, le visage vieilli par l'épouvante, les mains agitées? Il regardait les jambes..
Héricourt se décida, brusquement, à les voir aussi. Viande lacérée dans une mare rouge, et un os cassé au milieu; c'était l'une. L'autre restait invisible sous la masse inerte du turc. « Tire-moi de là, corbleu ! » commanda-t-il. La colère l'exaspérait contre la stupide malice du sort. Il sentait peu de douleurs, mais, à la sueur qui glaça ses tempes, en coulant, il sut qu'il allait défaillir. Par gros bouillons le sang fuyait des entailles. Les figures consternées des dragons l'assurèrent dans la crainte de la mort. « Ah! pensa-t-il, vais-je finir de vivre...? Déjà?... Le Rival triomphe pour toujours maintenant. Cet homme engoncé !... Mon caractère!... Ai-je vécu?» Il chercha les visages de celles qu'il avait le mieux aimées. Il ne goûterait plus de baisers sur les lèvres des femmes. Etait-ce possible ? Il n'y aurait plus de lumière pour lui, tout à l'heure ! Que sur-
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vivrait-il de sa force, de sa noblesse, de son héroïsme? Un souvenir pour Denise et pour l'autre, Tenfant jovial, si gras, celui conçu après Austerlitz. Aurélie! Edouard!... Sa sœur, un jour, Timaginerait-elle mourant là. Certes... La France aussi se rappellerait les soldats. Des écoliers futurs concevraient-ils spécialement lui, Bernard Héricourt, lui, « le caractère, » lui tué de la sorte, en pleine vigueur de l'âge pour leur fortune, leur puissance..., quand ils épelleraient, d'une voix chantante, l'histoire des grandes guerres ?... Non ils ne l'évoqueraient pas. Le colonel Héricourt allait donc s'anéantir entièrement, tout de suite. Il revit le chevau-léger tué par son sabre à la bataille de Mœsskirch, et qui était resté à terre, la chemise en bourrelet hors de la . culotte, celui dont les dents s'étaient ternies si vite. Ses dents aussi allaient se ternir.
Il se hâta d'évoquer les beaux moments de sa vie, les moments d'amour. Une l'avait embrassé sur la joue pendant qu'il lisait un soir. Quelle lèvre fraîche ! . . . D'une autre il avait serré le sein sous le fichu de laine ; et elle avait frémi. Une autre, toute nue dans une chambre d'Allemagne, avait pris le soleil dans sa chevelure jaune. Une autre très brune... Et la petite Bavaroise ahurie du viol, qui était restée assise contre la muraille. Les yeux clairs, les cils sombres... Virginie sa femme, Denise sa fille, Edouard le fils de deux âmes fraternelles. Les cils sombres, les yeux clairs... Il recherchait péniblement les détails de leur expression... S'il ne mourait pas, il baignerait son regard dans les yeux clairs de Virginie, de Denise, d'Edouard!... Mais il souffrit. On lui pansait les jambes. Le chirurgien, en parlant bas, développait un bandage. On l'appuya contre une selle. Cependant les grenadiers défilèrent au pas de course sans regarder le colonel. Il ne comptait plus. Leurs yeux hagards visaient ep
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avant un spectacle terrible. « Augustin, pensa Bernard, si je pouvais revoir Augustin ! » Il lui parut que ce serait là un grand bonheur: sentir une compassion vraie. Il se résignerait ensuite. Sûrement, d'ailleurs, son frère passerait.
11 relut le numéro du régiment sur les bonnets d'ourson. Presqu'aussitôt, derrière le troisième bataillon, ce lut le jeune homme au trot de sa jolie jument. On l'arrêta.
— Bernard, mon pauvre frère !
C*était bien la mort qu'Augustin lui annonçait par ce cri, par ces gestes fous, en descendant de cheval, Alors le colonel ragea.
Il eût voulu frapper. Qui ? Comment ? Il haussa les épaules....
— Mon petit, je suis f...
Et le jeune homme ne savait que dire ; il pâlissait. Une détonation ébranla l'air. Le colonel songea que les grenadiers marchaient au feu, que son frère devait les conduire. Le caractère !... Il fallait mourir héroïquement. 11 trembla tout de même pour ordonner :
— Adieu, mon petit... adieu... Suis ton bataillon... N'abandonne jamais Virginie, ni Denise, ni mes sœurs... Ta parole que tu les aideras toujours?
— Mon pauvre frère, oh! mon pauvre îrère!
— Il faut dire à Aurélie...
— Mon pauvre ifrère, mon pauvre frère !
— Allons, adieu, adieu... Quoi... Adieu!... Va... Il faut dire à Aurélie que j'ai toujours pensé... comme... son coeur... Retiens cela... hein?... Adieu, adieu... jo saurai bien mourir tout seul, va, mon petit... Je vous aimais bien tous, oui tous... adieu, va... j'ai vécu... jo ne regrette que... vous... Voilà mon heure... Adieu, adieu... Notre père est mort, lui aussi... n'est-ce pas? Adieu... Adieu...
Il tenta de sourire... Des camarades emmenaient Augustin, qui le hissèrent sur la belle jument blanche de Malvina. Il y eut encore un geste de désespoir, une main agitée en l'air. L'essaim d'officiers s'éloigna vite derrière la colonne des grenadiers au pas de course.
Un instant Héricourt garda l'image de cette angoisse sincère : figure de l'homme jeune, toute pâle sur la lumière du hausse-col. II mourrait aussi celui-là, quelque jour, tout à l'heure, ou plus tard, lui et tous les soldats qui se précipitaient, en masse, courbés sous les havresàcs et les bonnets à poil.
Immédiatement il se fatigua de voir tant de grenadiers bleus et blancs devant ses. sourcils froncés. Le bruit des souliers frappant le sol retentit dans son estomac, le fit vibrer, et ce lui donna des nausées fades. Les épaulettes rouges succédaient aux épaulettes rouges, etréblouissaient, comme s'il n'y eût eu qu'une seule ganse rouge le long des hommes en marche... Il ferma les yeux.
Ce fut un répit... Il ne mourait pas. S'il n'allait pas mourir! Il marcherait facilement avec deux jambes de bois. Il verrait encore le soleil. Il voyagerait en voiture. Un domestique fidèle suffirait. Il s'entrevit heureux dans l'avenir, au fond d'une calèche, dans un clair pays, celui où, selon le vœu d'Aurélie, s'aimeraient Edouard et Denise... Cela fut si doux à penser qu'il craignit de s'évanouir. Tout s'amollissait en lui. Brusquement il crut que c'était la mort et ouvrit les yeux. De graves figures s'inclinaient vers lui. Un manteau de cavalerie recouvrait ses jambes. A la bonne heure : les blessures ne le dégoûtaient plus ainsi. Il tâta de ses mains l'étoffe épaisse et se dit qu'on s'y accrocherait facilement, au cas d'une chute, sans le déchirer. Au cas d'une chute... 11 redouta que la terre, sous lui, vînt à fléchir. La ville vacillait un peu, là-bas, derrière
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ses glacis et ses arbres. La tour fauve penchait, se redressait, penchait Elle le saluait, la tour.
Une nouvelle nausée monta jusqu'à sa bouche, qu'elle combla ; elle sortit en un hoquet.
Il se trouva mieux alors. Pourquoi les grenadiers couraient-iïs toujours ? Pourquoi ces mille pas retentissaient-ils dans son ventre ? Pourquoi les épaulettes grandissaient-elles jusqu'à rougir les uniformes entiers ?
11 referma les yeux. II souffrait peu, comme d'un coup de bâton qui lui eût meurtri les cuisses. Seulement elles plongeaieut dans l'eau chaude. Sans doute on les immergeait dans' un bain brûlant pour arrêter l'hémorragie... Il écarta l'idée que son sang le mouillait ainsi. A quoi bon demander? Une parole eût trop fatigué son visage, au repos, maintenant.
Au reste, il avait même envie de dormir. Les pas des grenadiers bourdonnaient dans sa tête, tels qu'un vol de frelons tumultueux. Le grondement du canon l'inquiétait moins que ce passage écœurant des hommes m]aets, que le bruit des mille pieds qui battaient la route.
II voulut voir si la colonne était à sa fin. Les bonnets d'ourson se confondirent en une seule bête velue, immense, mouvante, à pattes noires, à ventre blanc et bleu. Où courait-elle ainsi? Contre les glacis de la ville, ses bastions de briques, son faubourg de masures enfumées ? (Oh ! la fusillade pétillait dans les jardins !) Contre la ville à la tour fauve, et sa colline de maisons, ou plus loin, contre les forêts tonnantes, les montagnes meurtrières, les moissons en flamme, contre les pays et leurs plantations de soldats qui se couvraient de foudre, dénuées grises, lentes à s'élever?... Oui, la force latine se ruait encore, se ruait toujours, bien qu'il fût, lui," par terre, et près de dormir. Où iraitelle cette force ? Aux confins du monde ? Escaladeraitelle les pentes lumineuses du ciel aussi? On étaitparti
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delà mer occidentale. Depuis des ans, des ans, on avait tant marché qu'il était las, tant lutté qu'il était las, las. Il avait été le vent de mort qui couche à terre les rangées d'hommes. Chevau-légers de Mœsskirch, blancs Autrichiens d'Elchingen, Russes aux mitres dorées d'Austerlitz, Prussiens verts et bleus d'Iéna, et les neiges d'Eylau que défendait une multitude en capotes grises, et les moissons incendiées d'Aspern, où sautaient les cartouchières au dos des escouades ennemies. Il avait été l'exterminateur. Sa force encore courait là, sur la route, avec les colonnes de grenadiers unies en une seule bête velue de noir, aux rfiille jambes poudreuses, aux baïonnettes hérissées.
Etait-ce la victoire qu'acclamèrent alors les cris espacés du canon, voix solennelles, autant que celles des matinées de Te Deum en Notre-Dame-de-Paris.
Héricourt sourit. La Force triomphait, la Force qui tue, la Force que le frère menait à son tour, par delà!
Tel l'Augustin de jadis, avec l'odeur de la France dans la chevelure, et l'orgueil dans le cœur, le Descendant viendrait, quelque jour futur, au rendez-vous des armées, pour conquérir, à son tour, le pain, la gloire et l'or.
Le Descendant ! Figure déjà mélancolique de l'enfant aux cils sombres, aux regards clairs, fils mystérieux d'Aurélie, fils qui n'était pas dû à l'œuvre de leur chair, mais à celle d'une passion ennoblie par la souffrance de n'y satisfaire point ; ce fut lui, lui, si pareil à la tendre adolescente de Mœsskirch, que le souvenir de Bernard Héricourt admira comme son propre portrait dans l'avenir. La force crée aussi !
Sûrement il ne mourait pas. En vain l'armée entière piétinait sa tête pour couvrir le monde, après la ville à la tour fauve et ses faubourgs vacillants. En vain l'ombre envahissait le ciel, Héricourt ne mourait pas. La face couperosée de son père ne lui sourit pas moins
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distinctement qu'à Tépoque où ils composaient ensemble le Caractère. Même Bernard s'étonna de la netteté de l'image. Le robuste meunier Héricourt battait de ses grands gestes habituels son habit marron, puis tirait ses bas gris jusqu'aux cuisses, en plaisantant l'aventure. Il ne parlait pas à son fils, mais au petit Edouard, qui écoutait avec le visage mélancolique d'Aurélie, qui regardait la bouche large de l'ancêtre.
Celui-ci nommait son fils comme un mort dont il convient de suivre l'exemple.
Le colonel était-il mort vraiment ? Cela se passait-il dans un autre monde ? U secoua sa torpeur, ouvrit les yeux encore.
La force latine défilait, s'amassait, engloutissait maintenant le faubourg, et la ville germanique de sa cohue bleue aux bonnets d'ourson, de ses fusillades éclatantes, de ses batteries de tambours.
Héricourt songea qu'il fallait se tenir en héros devant les soldats. Il redressa le poids de sa tête. Ses mains s'accrochèrent au manteau. Vivrait-il? A quelques pas, Gresloup le considérait tristement. Il fallait vivre, bien que le terrain se mût sous lui comme la mer, bien que sa tête se vidât, bien qu'il sentît ses joues froidir et durcir, ses mains froidir et durcir ; bien que ses jambes ne fussent plus à lui, ni son ventre, bien que son corps déjà eût cessé d'être une partie de lui-même. Il concevait seulement l'esprit lucide. Le 'drap du manteau devenait lui-même moins rugueux sous les phalanges ; il se polissait, il coulait comme une eau douce et molle. Les doigts cherchèrent à le mieux prendre. Il se dérobait davantage.
Bernard s'épouvanta. La mort, la mort arrivait. « Pourquoi ? » gémit-il, quand Gresloup se pencha sur lui. « Pourquoi? » Il n'entendit pas la réponse. Afin de s'affirmer la vie, il voulut compter les grenadiers
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en marche... « Un, deux, trois, quatre... » 11 les compta jusqu'à vingt-neuf; mais la mémoire du chiffre suivant défaillit. Tous ces hommes hagards, maigres, piétinaient son estomac. Les nausées revinrent successives et rapides. Elles comblèrent sa bouche. Elles secouèrent son corps pétrifié, ses joues durcies. A la racine du nez, surtout, les pores se bouchaient, les cartilages se soudaient. Il conçut qu'il devenait une sorte de lourde pierre, une statue insensible, une statue de dragon à demi enfouie dans la terre, et qui terrifiait les soldats de ses hoquets.
Devant lui, cependant, il distingua une section de tambours régimentaires. Ils s'arrêtaient. Les caisses étincelèrent de leurs cuivres contre les tabliers de cuir blanc. Le major géant alluma sa canne dans le ciel; tous les boulets de la bataille tombèrent sans doute sur les peaux d'àne, car de formidables roulements de gloire s'entrechoquèrent. Des adolescents pâles, en bonnets d'ourson, le regardaient, lui, le cplonel, cette statue de pierre, en activant les chutes de baguettes sur la peau sonore. On battait aux champs. Le tambour-major grandissait dans sa culotte blanche. Le soleil se doubla, sauta sur les cuivres des caisses, sur les galons du géant. La canne cognait le ciel, qui se fracassa, qui tomba sur les tambours en mille éclats...
Bernard Héricourt voulut se soustraire au péril ; mais rien n'obéit de ses membres étrangers à lui-même^ Les tambours continuèrent de rouler, la canne de fracasser le ciel, les pores de se resserrer à la racine du nez, à la base du front. Dans les bras, les os gonflaient vite, lui sembla-t-il. Tout s'alourdit : le sang, les muscles, la chair. Dans la poitrine, un granit intérieur tendait la peau... ou celle des tambours aux belles caisses de soleil, sur quoi la canne du géant brisait le ciel par de grands coups de lumière.
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Ebloui, Bernard Héricourt baissa les cils. 11 se reposa dans rombre; elle s'épaissit, devint apaque, à mesure que décroissait le bruit des tambours exaltant la gloire de la race et sa force.
Paris. — Imprimerie Hemmerlé «t €'•
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