‹ La forceChapitre 5 sur 7 · JUNOT · texte numérisé non relu

JUNOT

Caroline le pressa de joindre Augustin et de se faire présenter à Oudinot pour en obtenir une pièce analogue, Bernard décida de partir le lendemain avant que le bruit de la rencontre se fût propagé. Les duels, frtiqueuts parmi les militaires, n*émotionnaient point outre mesure» D'ailleurs Lanthérol, au dire du chirurgien, pouvait guérir; le cerveau n'était pas entamé. Mais, eu apprenant les motifs de la querelle , Junot sa fdt repenti d'avoir attesté la sagesse politique du capitaine Héricourt.

Le soir, il ije quitta point la sœur qui le morigénait à cause de ses dépenses. Il n'économisait rien. Elle le devinait. Le colonel Lyrisse ne versait pas la dot. Il importait de faire valoir les terres dépendant du château en f^orraine, puis de refréner le luxe de Virginie. Vivait-elle dans le luxe, elle qui montrait sa robe de cotonnade 1 sa grosse écharpe tricotée? Ils devaient BOnger que sur le bénéfice des moulins,. des tanneries, de l'entrepôt à Dunkerque, des bateaux à charbon, la part de chacun était juste un septième. Si le père pour-

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suivait la procédure, et s'il fallait lui remettre la gestion du bien, ce bénéfice se réduirait au tiers en peu de mois. Praxi-Blassans arrêterait nécessairement la reconstitution de son domaine héréditaire en Vauoluse. Mécontenter Tirritable diplomate, c'était peut-être rendre son influence moins active en faveur des Moulins et Tanneries Héricourt. Talleyrand . avait promis de descendre en Yaucluse, à l'automne. De cette visite à Blassans, un bien considérable résulterait sans doute pour la famille. Il importait que chacun aidât le beau< frère, et, pour ce, laissât une part de son revenu à l'entreprise.

Du casier, elle tira ses livres. Elle lut les chiffres, en se lamentant : elle soupçonnait les comptables, les agents, l'homme de confiance à Ostende, les rouliers et les haleur» de chalands. En outre les frères de Dunkerque voulaient armer en course la goélette pour courir sus aux navires de commerce anglais. Ils espéraient de bonnes prises. Cela ne lui inspirait aucune confiance.

Jusqu'à cette dernière plainte, Bernard n'avait écouté que de l'attitude. L'orgueil nourrissait la fièvre de son esprit. Il admirait sa prestesse à férir, la sûreté de sa parade, l'exactitude du geste dégageant le sabre et l'élevant d'un coup pour lui donner la force d'une pesanteur. Quel lucide courage ! Et l'autre écroulé sans vie ! Comme sa volonté tuait vite. Comme elle avait tué à Engen, à Mœsskiroh, à Hochstedt, à Hohenlinden ! . . . Comme elle lui avait valu de triompher en guerre, en amour: Virginie! Un être nouveau allait surgir de cette belle chair ; un être qui perpétuerait cette puissance de vouloir. Lui-même allait reconquérir son grade; mais si la chose semblait difficile, pourquoi ne point s'unir à la croisière de ses aînés ? L'aventure deviendrait favorable, lui sur le pont. Caroline avait toujours

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récriminé ainsi. Bonne, elle veillait pour les autres, soignait le bien, pourvoyait aux dépenses, tranquillisait les créanciers. Autour de Cavrois elle édifiait une fortune énorme, sans rien prendre pour elle qu'une graisse précoce dont jouissait déjà Dieudonné bavant son laitage,, assis sur une fourrure, au milieu des lettres d'un abécédaire en bois peint.

Le mari ne souffrait pas de cette négligence^ ni des savates éculées aux bas des servantes, ni des tabliers sales sur leurs robes à fleurs, ni de Fair chargé de parfums de vaisselle venus par le corridor > Les chats griffaient l'étoffe des meubles délabrés. La jolie pendule en lyre que le soleil de cuivre animait de son balancement derrière les cordes dorées, on Pavait recouverte d'un globe en verre. Pendule où l'heure avait sonné des départs pour la guerre, pour les noces, pour la vieillesse, pour la mort, pour la vie, depuis vingt-cinq ans, elle répétait son calme tic tac qui mesurait la doléance de Caroline.

— Si vous allez jusqu'au camp d'Ostende, dit Cavrois, vous devriez, Bernard, vous arrêter à Dunkerque. M. Héricourt vous souffre mieux que ses filles ou ses gendres. Peut-être se laisserait-il convaincre d'arrêter la procédure.

— En même temps, tu parlerais à Joseph et à Robert pour cet armement de la goélette. Nous ne sommes pas dans une situation à risquer tout. Je sais bien que ça les fait endêver de ne pouvoir plus entreprendre de voyages, parce que les Anglais bloquent les ports... Tout de même, mieux vaut patience que violence... Ils perdraient la goélette et les deux bricks ; et ils iraient sur les pontons de Plymouth... Voilà ce que je leur prédis... Tu entends, Bernard?

Elle cita quelques vers d'Horace qui blâmaient l'imprudence des marins. On servit le souper. « Allons,

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Cadifie, ma fille, trotte, va chercher le vieux bordeaux pour mon frère, il doit partîrde bonne heure... Tusais, les bouteilles du troisième rang, dans le caveau... » Dieudonné se barbouilla de graisse. Il rongeait lentement; If^ regard de ses gros yeux ne quittait pas la physionomie encore nouvelle de son oncle f|u'il dégoûta. Bernnrd eut envie de partir immédiatement. Il comprenait (pie rien^ dans cette maison, ne changeait plu8. Le tic tac de la lyre noire à cordes d'or rythmait le calcul. Tordre, réconomie, les froides espérances du commis aux Relations Extérieures , qui ne désirait même point Favancementj heureux de regarder du « fond de son trou », disait-il, se fatiguer les ambitieux.

H Repassez à Paris, au retour. Il sera bon de nous voir, au cas où vous n'obtiendriez pas la réintégration. Praxî-Blassans vous trouverait peut-être quelque chose, une mission. Moi^ de mon côté, je cherche, »

Il ne s'expliqua point davantage. Sa bouche sans lèvres se referma et ne se rouvrit plus que pour boire, manger, en gloussant de satisfaction. Caroline parlait des mines d'Anzin et d'Aniche où elle engagerait des fonds. On creusait de nouveaux puits aux environs de Bé thune. Dieu donné renversa son assiette et s"" inonda de panade. On dut fuir au salon. Les meubles disparaissaient sons des enveloppes de serge. Le lustre restait voilé. Des fruits mûrissaient à terre, le long des plinthes. On servit de Teau de pomme à Caroline et du vespetro. Cavrois bâillait, « Bonsoir, dit le capitaine. Il faut que je me mette de bonne heure en selle, — Bonsoir, mon frère ! Fais un boa voyage ! Mon Dieu ! dire que tn as perdu ton emploi et que les généraux auraient pu nous retirer les fournitures!... Qne ça t'apprenne, îein ? Qu*est-ce que ça te fait. Tempereur, le roi, ou un autre?.-. Va, va, tout ça... ^> Elle n'acheva point sa phrase, mais courut à uii meuble dont la housse lui

parut fraîchement déchirée, puis appela les servantes. Bernard monta jusque sa chambre pendant qu'elle les grondait.

A Dunkerque, il s'installa dans l'auberge. Ses frères aînés lui étaient des âmes étrangères. Plus âgés de cinq et six ans, ils avaient, de bonne heure, couru les mers, pendant qu'il étudiait la mathématique. Rarement ils venaient aux Moulins, y demeuraient une semaine, un peu balourds, et fumaient, taciturnes, ou bien contaient des iiistoires fabuleuses d'Eldorados, Ce qu'ils pratiquaient dans les voyages, leur cadet ne le savait point. Tantôt ils ramenaient des cargaisons de céréales, aux temps de mauvaises récoltes ; tantôt ils rapportaient des charges d'iyoire, d'huile, de bois précieux, d'épices ; tantôt ils . débarquaient du sucre, du rhum, du café, des peaux de bêtes fauves. Bernard méprisait leur ignorance et leur gêne devant les visiteurs. Le goudron avait noirci leurs ongles, les cordages raclé leurs mains, les liqueurs fortes enroué leurs gorges. Ils gardaient le roulis dans les jambes. Souvent ils s'étajent aperçus de l'antipathie que marquaient envers eux les sœurs, Bernard et Augustin. Fils du premier lit, ils n'aimaient guère les filles du second. Ils devaient avoir accueilli le père avec satisfaction dans leur demeure située le long des remparts maritimes, Ils se prévalaient sans doute de le soutenir contre l'ingratitude des autres enfants.

Pour ces motifs, Bernard jugea prudent de ne point se rendre droit chez eux. D'abord sa présence eût pu effaroucher le vieillard. Ensuite les marins' auraient tenu à lui faire toutes sortes de reproches, à lui interdire, peut-être, le seuil; car ils n'avaient point prévenu la famille à l'arrivée du fugitif. Préférant les rencontrer sur le port, il se mit à la recherche de la goélette, des deux bricks le long de l'estacade où s'ali-

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gnaient les bâtiments, allégés de toute cargaison depuis que la mer redevenait un lieu de bataille. Entre les monceaux de barils vides, les collines de cornes arrachées aux buffles de la pampa, les caisses attendant l'heure favorable d'un arrimage, plusieurs matelots en groupe causaient de leur sort fâqheux. Ils le renseignèrent. On armait la goélette, décidément. Il dut avancer vers la fraîcheur plus grande de la mer encore invisible, mais qui déferlait derrière le rempart et la perspective des mâtures, des gréements, des toits, des magasins. Ses narines aspiraient Fodeur salée de Tair ot des eaux. Attelés à l'affût d'une caronade, des matelots eu culotte de grosse' toile qui tiraient l'énorme pièce vinrent le distraire de sa pensée, redoutant l'entrevue prQchaine avec son père. Les hommes criaient : « ho ! hiss ! » les reins tendus, les jambes arç-boutées ; les roues basses de la machine sautaient les bosses du pavage, écrasaient l'herbe et les pissenlits de la chaussée. Derrière, munis d'un levier, d'autres gens aidaient la besogne. Quand ils se relevèrent en sueur, Bernard reconnut Joseph sous la vareuse bleue et le bonnet fc drap, a Bonjour, mon frère. — Tiens, c'est toi!... Attention, les garçons... tire à bâbord... à bâbord... hôô... hiss... Une... hooo, hiss... deux... Tu vois, on est au travail... » Il s'arrêta comme à regret... « Alors?... Tu viens manger un morceau par ici?... C'est vrai... On rassemble des cent mille hommes sur la côte. Le petit gris croit qu'il va passer la mer à cheval... Toi aussi, tu passes la mer à cheval?... hein, mon fleu? — Et le père? — Il ne va pas bien. Tout ça le secoue, tu comprends. Je crois pas qu'il aimerait te voir... Il est chez nous avec une petite fille. 11 ne manque de rien, ni la petite. Il y a encore du biscuit dans la soute et du tafia dans les fioles... La petite le garde. II se fait moins de bile... Tu ferais bien de lui

f... la paix, mon garçon... Voilà mon avis... hein? » Il se frappait les mains pour en secouer la rouille et la poussière. « Allons voir La Belle- Ariadne, » Bernard protesta contre Tidée de son frère. Ces façons Taccu- , saient d'ingratitude. Il donna des explications comminatoires sur les folies séniles de M. Héricourt, tandis qu'ils parcouraient le pont de la goélette gratté, lavé ainsi que celui d'un navire de guerre* Les calfats goudronnaient l'extérieur, suspendus à des cordages. Autour des deux mâts, les pistolets d'abordage, les mousquets, les sabres et les haches garnissaient des cercles en fer. On enchaînait le canon à l'avant; le bronze fourbi reluisait. Aux premières ouvertures que fit Bernard afin de partir avec ses frères, Joseph le dissuada. « Tu sais, pour la^ course, il faut de vrais matelots. Je vais armer les deux bricks aussi, mais je n'emmène que de vrais matelots, des durs; ça les connaît, la toile et la barre... Tu serais un marin à cheval, toi, mon fieu; un marin à cheval, ah! ah!... » Il éclata de rire, trouvant l'image comique. Toutefois il consentit à persuader le père de souffrir une rencontre avec le voyageur sur le môle, après dîner.

Les yeux brouillés par l'émotion, Bernard aperçut à l'heure dite Joseph elle vieillard qui venaient à lui. Le père marchait mal ; il portait une redingote bleue que gonflait son ventre flottant. Les dentelles des manchettes cachaient ses mains ; plus près, une mine assez bonne colorait le visage. Bernard avança vite : « Père, comment vous va? — Aussi bien que... possible.., » répondit M. Héricourt, mais il ne put se retenir de pleurer. Des larmes noyèrent le voile des pupilles bleuâtres, et la bouche s'ouvrit de coin contre la gencive édentée. « Pourquoi, mon père, pourquoi, vous méprendre ainsi sur nous? — Oh ! oh ! » gémit péniblement le vieillard,.

et le sanglot s'étrangla dans la gorge. Il le comprima, s'arrêta pour trouver un mouchoir dans sa poche et s'essuya les lèvres. De toute cette douleur, malaisément contenue, le fils ressentit les affres. Sans que M. Héricourt prononçât un mot, Bernard prévit ce qu'il dirait de lamentable. « Ne parlons point de ces choses. Ne parlons point de ces choses..., mon père. Laissez-moi seulement vous répéter que mes lettres étaient véridiques. Je vous aime, Virginie vous aime, et tous nous vous aimons. Rien ne peut contre cela! » Ils se prirent les mains. Joseph plaisantait : « Allons! il ne vous mange pas, vous voyez bien ! C'est un bon garçon. — Oui ! reprit Bernard, mes pauvres sœurs sont tristes de ce que vous croyez. J'ai vu couler les larmes d'Aurélie. — Moi aussi, moi aussi, j'ai pleuré, moi !... » cria M. Héricourt, et il levait au ciel ses pauvres yeux morts. « Oui, oui, je pense que vous souffrez, mon père, et pourtaht où est le crime ? — Le crime I mais c'est le luxe d'Aurélie, ses fêtes qui échappent à mes yeux aveugles, c'est la gaieté de Virginie, c'est ton amour à son égard qui me délaisse. Le crime, ce sont les nouveautés des Cavrois qui changent mon œuvre, qui démentent mes pensées. Va, va, retourne à tes chevaux, à ton cher afgent, à tes folies. Laisse-moi dans ma nuit comme tu m'y laissais hier. On se marie parce que ma vieillesse répugne à votre joie. Vous cherchez des figures agréables qui rient et qui voient. Caroline amasse par peur de ma vieillesse, qu'on croit inhabile à gérer le bien. Vous me criez tous que la mort accourt, en vous séparant, en vivant d'autre sorte que moi. Notre sainte existence, notre noble existence de travail commun est finie, et je n'ai plus qu'à finir à mon tour... Entre vous et moi, vous mettez des sentiments et des habitudes qui nous rendent plus étrangers que les coutumes différentes des peuples. Va, mon

fils, va. Toi qui coupais les robes ée les sœurs pour fabriquer le premier drapeau tricolore de la Ville, tu sollicites la clémence de cet empereur, aujourd'hui ; je le sais. Je ne comprends plus, je ne vous comprends plus personne, ni Praxi-Blassans qui sert un tel maître, ni Cavrois qui renie la République, ni toi qui n'as pas su sauver Ion général, ni Caroline qui soudoie les intendances pour leur vendre nos marchandises. Et ma nuit ne vous comprend pas. »

Cependant ilsTapaisèrent. Il dit sa demeure, èon existence nouvelle fortifiée par le vent de mer, la délicatesse etlafraîcheur du poisson, l'affabilité des marins, ses fils. « Invitons le frère à dîner, pria Joseph. — Non, non, pas aujourd'hui. Ne me fais pas mentir si vite à mes idées. Sa présence me rappelle trop encore qu'il appartient à une autre famille, à d'autres gens, à d'autres habitudes, et qu'il se détourne de moi... Puisqu'il doit repasser ici, je le reverrai à son retour. Lorsque Caroline aura rendu mon bien, je jugerai si je puis vous comprendre. » Il ne se laissa pas fléchir sur ce point. Son fils craignit de ne le revoir plus ; maïs Joseph consola. Le père semblait heureux dans leur maison. Il reprenait des couleurs. Il pouvait suivre l'étendue des jetées sans fatigue ; et chaque jour il allongeait la promenade. Pourquoi contrarier sa manie. Avec eux, il se rétablirait ; la santé morale et la santé* physique lui reviendraient à la fois. Alors on se réconcilierait tous. On pourrait le conduire à Paris chez un médecin célèbre, qui peut-être guérirait ses yeux. Il fallait seulement attendre l'automne. « Au revoir, mon fils, va trouver Augustin et le général Oudinot, je t'attends au retour . . . Au revoir, embrasse-moi . . . , mon fils... » Bernard mit les lèvres sur la vieille joue toute fraîche de l'air marin. Par une petite rue latérale, M. Héricourt et Joseph disparurent, les adieux

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faits. Ils lui laissèrent une immense tristesse, le remords d'un crime. La décrépitude et Tangoissedu père étaient dues à leur vie nouvelle, la vie d'amour, la pauvre vie d'amour, où ronflait Virginie entre un mal de cœur et un mal de deats.

A Ostende, il apprenait ceci d'Augustin. Toutes les semaines, Oudinot recevait de leur père des lettres dénonçant ses fils qui le dépouillaient, et suppliant le général d'intervenir auprès d'eux. Oudinot avait flétri le jeune homme d'une forte semonce, puis l'avait renvoyé au peloton pour instruire les recrues de la dernière levée. Dès lors il sembla difficile d'obtenir une apostille au certificat des officiers. Augustin ragea, lis s'exaspérèrent ensemble. Leur avenir militaire dépendait d'une lubie sénile. Ils incriminèrent les marins qui auraient pu raisonner le vieillard. Augustin emmena son frère chez des amis flamands aux environs de la ville. Parmi les chaudrons de cuivre luisants, lès faïences bleues, les meubles de chêne poli, s'évertuaient deux cousines fort accortes ; la cadette y joignait d'être j<$Ue, ce qu'apercevaient mal les maris, associés-brasseurs. Dans son frais habit bleu à revers blancs, Augustin se fit valoir. Il avait de beaux yeux gris, une taille de fiUe, des jambes droites. Le bicorne convenait à son profil étonné de jeune garçon fiévreux* il habitait là, dans une chambre dominant le potager et ses cloches à melon, ses plants de poireaux. Fièrement, il expliqua combien peu lui coûtaient nourriture et logis : la plus jeune des cousines lui voulait du bien. Pour en témoigner, elle n'acceptait pas d'argent. 11 payait l'hôtesse de prévenances amoureuses, lorsque les maris charriaient au loin les tonneaux de bière ou les sacs d'escourgeon. Il montra sa bourse pleine, des fleurs fanées, un ruban de jarretière en satin rose, et, dans son portemanteau, tout un trousseau de linge fin, don de l'hôtesseé

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. Hérîcourt, suffoqué, lui représenta la bassesse de cette conduite. Mais Augustin n'admit pas le blâme. Ses camarades agissaient de même. Lorsqu'on possédait une figure avenante et la vigueur du mâle, bien sot qui n'en profitait point. Les dragons en usaient comme les fantassins, apparemment. Le capitaine se récria. Augustin riposta qu'on était mal venu à lui chercher noise, au moment où lui-même se compromettait auprès d'Oudinot pour la cause d'un ami de Georges et des brigands... Dans les garnisons de la côte, tout le monde reconnaissait le crime de Moreau... Pâle de colère, l'enfant crachait des injures. La folie du père, la conspiration de Bernard embarrassaient son destin. Il ne le voulait pas. Quant à sa conduite, elle n'intéressait que lui seul.

Le bruit des voix fit monter les femmes qui entrèrent sous prétexte d'apporter quelques boissons. Petite, grasse et brune, la plus jeune s'effara : « Mignon, qu'est-ce qu'il te fait... qu'est-ce qu'il te dit ? Mignon?... «L'aînée non moins grasse jusqu'aux plis du cou : « Vous savez, Monsieur^ il ne faut pas le gronder, parce que nous l'aimons bien, venez souper d'abord.... » Afin d'éviter une querelle, Bernard descendit à table. Augustin et sa maîtresse parlèrent de leurs amis, hussards du corps Oudinot, qui ne tarderaient pas. L'aînée tenta de conquérir Bernard, dont elle comblait l'assiette de viande et de pruneaux. La poitrine épaisse débordait le décolletage d'une robe de moire qui ne couvrait point les bras. Cette gorge vivait comme deux visages frais et joviaux. 11 eut la convoitise d'y mettre les lèvres, ainsi que l'y incitaient les plaisantes œillades roulées entre les brides des paupières blondes. Sans doute eûtil obéi aux instincts si la servante n'eût apporté des lettres. L'une, de Joseph, invitait Bernard, au nom de leur père, à ne point manquer de le revoir. La seconde

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était la réponse d'Oadinot à la demande d'audienee. Froidement un secrétaire écrivait que le général, acquis à d'autres soins, regrettait de ne pouvoir accueillir les visiteurs, m^is qu'il tiendrait compte d'un mémoire lui expliquant le but de la démarche. Sans parcourir davantage la missive de Virginie où il n'était point question d'affaires, Bernard quitta la table en fureur. Augustin l'excitait. Ce refus d'audience marquait le résultat des épîtres adressées au général par M. Héricourt. « Ah non!... C'est trop. C'est trop, criait le jeune homme. Ecris-lui, Ecris -lui que tu n'iras pas à Dunkerque, qu'il brise notre carrière. Nous avons usé de douceur. Usons de sévérité, maintenant. Ce vieux fou nous perdrait tous deux, » Ils discutèrent les termes. Ils fixèrent ceux-ci. « Mon père. Vous me pardonnerez si je ne me rends point aussitôt vers vous, comme vous me le faites mander par Joseph. Mais l'état de colère où m'ont mis vos lettres au général Oudinot qui détruisent tout espoir, pour moi, de rentrer dans l'armée me laisse craindre de ne vous parler point avec le calme et le respect que je vous dois. Souffrez que ma visite soit retardée. Votre fils respectueux, Bernard Dessling-Héricourt. » Ils hésitèrent un peu «avant de cacheter. Le capitaine cédait à la crainte de paraîti^ faible devant le courroux de son frère, qui énumérait avec raison les malechances dont ils allaient pâtir. L'un et l'autre attendirent de leurs boucheg le conseil de ne pas expédier. Bernard le comprit ; mais il n'osa le prétendre. Augustin refusa de se départir de sa première attitude, par amour-propre. « Ce lui donnera sujet à réflexions. Il ne recommencera plus, et quand tu passeras par Dunkerque il sera bien aise de composer. Envoyons la lettre ». Caroline ne voulait-elle pas de même résister à la démence du vieillard aigri? Bernard laissa son frère cacheter. Le jeune homme sortit pour

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ordonner que l'on portât ce message chez le maître de poste. Durant sa courte absence, le capitaine, retiré dans s'd çliambre^ y lut les deux autres lettres. Virginie annonçait que les misères de la grossesse diminuaient pour elle, tandis qu'Aurélie en souffrait à son tour. A deux elles parlaient du voyageur, elles l'accompagnaient dans san pénible exode : « Il nous semble que voire fier le doit subir des épreuves pénibles, mon cher nuiVi- Dll moinH, si je pouvais vous rejoindre.' Nous ne souimes pas riches. Mon père ne reçoit pas le remboursement des avances faites pour la remonte de ivols escrnlroiis. Votre régiment va, dit-on, rejoindre le drjîoÈ à Fjapaume, en Flandre. On annonce par ici que tûiile Tarmée sera rassemblée dans les camps de Buulogne avant l'automne. Praiî^i-BIassans écrit à votre ^œur qu il convient que vous demeuriez sur la côte. De f;rrmds événements se préparent, et votre réintégration slnqiosera si TEmpereur héréditaire passe outre le dùtrotL Pardonnez-moi, je vous en prie, mes paroletï de cdlère, au moment de votre départ. W y a en moi voire vie, comme dit votre sœur ; et pardonnez à cette vie-là. Je vous embrasse, Bernard, en épouse tendre et fidèle. »

Caroline eonsieillait aussi, sur Tavis de Cavrois, de nv pr^s qnittr^r les camps, de se rendre à Boulogne. Un t^nli\" preneur y construisait, pour le compte [IrrJrTMirt, d<^«s canonnières, des péniches et des chaloupes à Tespugnole, des prames à trois mâts destinées au passage des troupes. Le capitaine vérifierait les travaux de charpente, les devis; il activerait la be^^ogne a lin que leur maison encaissât le plus des ving't.sept mil liijns concédés par l'Etat aux construct(nirs do a^s iïïiliments. Caroline lui envoyait un peu d'argent chez le banquier de Boulogne. Aussitôt Hmcourt pensa rédiger son mémoire à Oudinot. Des

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éclats de rire, des cris de femmes chatouillées l'attirèrent en bas. Deux hussards bleus racontaient que les maris des cousines dormaient ivres, sur leur baquet au milieu de la route. Les militaires avaient dételé et emmené les chevaux, en sorte que les brasseurs resteraient là-bas jusqu'au matin dans la paille chaude. Les femmes riaient aux larmes. Augustin rentra. « Puisque ces messieurs honorent Bacchus, nous autres, livronsnous aux plaisirs de Vénus!... » déclama-t-il, saisissant aux seins la femme brune qui se renversa sous le baiser. Un hussard éteignit les chandelles. Bernard profita du tapage pour s'esquiver à la faveur de l'ombre. Il fut écrire dans une auberge son mémoire à Oudinot, y coucha, et repartit le lendemain, après avoir serré la main de son frère, sur le champ de manœuvres couvert de grenadiers en évolutions. Augustin, auparavant, lui avait répondu:

a Achève ton sermon, va. Le père blâme nos manières, dis-tu. Sa vertu ne l'empêchait pas de verser, aussi bien que notre sœur, des pots-de-vin aux mestres de camp, sous Capet. J'ai vu les reçus. Et Joseph, Robert? Sais-tu comment ils profitent lorsque la croisière dure ? Ils échangent les pacotilles sur la côte de Guinée contre les nègres qu'ils vont revendre aux planteurs des Antilles. Voilà pourquoi ils ramènent à Dunkerque des cargaisons de sucre et de rhum, de café qui valent dix fois le prix de la pacotille. Ne te fais pas de bile, mon pauvre grand ! Adieu. Je remettrai moi-même le mémoire au général... Nous ne serons pas trop de deux dans les états-majors, si nous voulons aider Caroline... Ne te fais pas de bile. Soyons de joyeux garçons, sapristi!... Et vive l'Empereur! » Pirouettant sur les talons, l'enfant était revenu vers les soldats, le rire aux lèvres.

Les premiers jours, à Boulogne, ne furent pas heu-

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reux, malgré Tapproche ensoleillée de messidor sur les argents de la mer, quand, le travail de vérification fini, Bernard se retrouva en pleine activité guerrière. Or il ne prenait plus part à cette œuvre, qu'il aimait, d'anoblir les rustauds, de créer des âmes chevaleresques et des corps athlétiques. Avec cette chair de Provence, de Bretagne et de Picardie, il ne composerait plus la vigueur française de la nation. Il ne réunirait plus, sous le seul fronton dés casques en ligne, les énergies disciplinées des jeunes hommes. Lorsque passait un escadron revenant de manœuvre, il s'arrêtait, et ses yeux se mouillaient. Par crainte de compromettre les camarades, il ne voulut pas se lier avec les capitaines droits en leurs uniformes, et arrogants. Oudinot gardait un silence sévère. Nulle réponse n'arriva, d'abord. Mais Hérieourt ne reprochait plus rien à son père. 11 se haïssait plutôt à cause de la lettre cachetée par Augustin. Une autre écrite de Boulogne à Joseph n'obtint pas de nouvelles. Et cela fit plus accablante une tristesse qui attendait. Il espéra son régiment. Il ne le pouvait voir avant des semaines. Ce furent de longues promenades sur la plage. « Que pense-t-il, le pauvre vieux? A cause de moi, il se tourmente ; il étouffe un sanglot ; il se voit infirme, abandonné, seul. Peut-être les marins sont-ils partis. Pourquoi? Pourquoi? S'il avait voulu nous permettre de le chérir, nous lui aurions préparé des jours gais. Notre affection eût choyé sa •vieillesse. Comme il doit craindre tout, dans cette maison de Dunkerque. Quelles angoisses ! quelles transes î Et j'ai écrit cela, moi ! » Entre les préoccupations multiples delà vie extérieure, ce remords ne cessait pas. Une seconde personne s'installait en lui qui l'accusait toujours. Il écrivit encore, implora une entrevue. « Je ne veux plus de rapports avec vous que par mon notaire, » fut la seule

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phrase inscrite par une écriture tâtonnante à Tintérieur du pli que le fils reçut.

Un vrai désespoir le navra. Il ne supporta plus la présence des hommes, se retira dans sa modes le chambre de la cité haute. A sa fenêtre il apercevait îa descente de la ville jusqu'à la mer et le fourmillement des soldats autour du camp. Le canon tonnait à midi. La retraite sonnait le soir. La diane, au matin, ébranlait les minuscules carreaux quadrillant sa fenêtre. Jusqu'au loin sur les dunes, il grouillait un peuple on armes. Les ivresses des artilleurs insultaient les rues proches du rempart. De sveltes hussards à pelirisos blanches, des chasseurs aux brandebourgs d'arg*>nt, d'autres coiffés de grands talpacks évasés par le liant et portant des plumets immenses, so réunissaient sur les bastions afin d'apercevoir le mouvement national *iu peuple armé, ce peuple qu'il avait espéré conduire aux triomphes historiques. Etait-ce pour cet espoir qu'il lisait encore les ouvrages du mousquetaire Dupaty de Clam : La Science et VArt de Véquitation démon fn'e d'après nature^ le Traité de la Cavalerie? Manie i]uo tout cela. Le Rival, l'Empereur, ce Rival, comparé prtr les évêques à Cyrus, Moïse, César, Auguste et Cli^irlemagne dans les mandements affichés à la porte drn églises, Napoléoné Buonaparté se substituait à Ho ricourt dans son propre rêve, le réalisait à sa face. \in l'honneur de Napoléon l'artillerie tonnait, les cloches chantaient, les prêtres psalmodiaient, les soldats se multipliaient, cohues grandies par les bonnets à pull, blanchies par Téclat des buffleteries, la propreté îles culottes, ou parées de brandebourgs nouveaux, de bottes luisantes, de jugulaires métalliques, ou bieii agitant le tumulte des sabretaches, des sabres courbr.s, des éperons stridents. Les bataillons débouchaient iW^s rues derrière des géants qui menaient le rythme Un-

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?r>8 ^ LA FORCE

rible des tambours, derrière -les sapeurs barbus, en tabliers de cuir blanc, la hache sur l'épaule. Les plumets des colonels les rendaient hauts comme les Titans. L'infanterie légère se pliait, se resserrait, s'étendait, se projetait, se déployait, courait et s'amassait en lignes au, long des dunes noircies de tout ce monde. Les tentes se succédaient devant la mer entre les jardins provisoires dus à la patience de soldats horticulteurs. Les baraques des officiers étaient peintes de couleurs fraîches. Au milieu des batteries s'élevaient de petits monuments en terre dédiés à la Gloire, témoignages de Tenthousiasme militaire. La joie goguenarde des figures magnifiait encore le bruit des hommes. Et, parmi ce peuple ivre du désir d'être grand, Bernard n'était rien qu'un homme flétri, relégué au fond d'une chambre avec du remords et de la détresse, souvent de la honte. Il examina ses pistolets.

Parfois il relisait les anciens numéros des gazettes qui contaient l'assassinat de Pichegru, étranglé dans le cachot par les Mameluks du Consul désireux de silence, puis la condamnation de Moreau à deux ans de prison, enfin la mort de Cadoudal. Bernard, au cours du procès, avait conquis l'espérance de l'acquittement, puis d'une indignation populaire. Les Pari-. siens s'étaient agités. Il avait fallu menacer le jury. Tous avaient cédé devant le Rival. Ce fut unç autre ruine de l'esprit d'Héricourt. Il pensa que le canon du pistolet s'applique vite au fond de la bouche, que l'on tombe étourdi, d'un coup, dans le tonnerre de la détonation, jusqu'au repos définitif, loin des gloires criminelles.

C'était cela que le père appelait « une vie de fête », c'était cela qu'il reprochait, c'était de cet insolent bonheur qu'il s'écartait afin de mourir solitaire, afin de mourir d'angoisse, afin de mourir d'aifection trahie.

Le fils enfouit sa tête dans les mains et sanglota comme un enfant. « Mon père ! Mon père !... Pourquoi, mon père ? »

Faible, seul, malheureux, il avait besoin du sourire que le vieillard lui décernait autrefois en consolation. Et rien, rien ne venait plus.

Il y eut un crépuscule atroce, certain jour. La mer de mercure s'alourdissait, autour de la cité pleine de voix triomphales. Le soleil de sang rougissait de sa lumière les dunes et le grouillement infini des hommes. Un bandeau de nuages bâillonnait le ciel. Les tavernes flambaient dans la ville basse engorgée de soldats, de chansons, de cris de fauves. Le roulement de mille tambours retentissait à tous les points de Thorizon, descendait vers le port, à travers Técho des rues, s'amplifiait à l'approche des bassins. Vers la" forêt des mâtures, cela retentissait lugubrement. Cela retentissait aux entrailles de Bernard étendu sur son lit dans l'obscur, et qui songeait au vieillard, là-bas, plus au nord, au vieillard jugeant son fils.

La retraite se rapprocha. Les gamins chantaient la -Marseillaise. Les trompettes éclatèrent. Les vitres tremblaient. Le tumulte secoua la maison. Le capitaine laissa courir un sanglot dans le bruit formidable. Soudain il parut qu'on heurtait la porte de la chambre. Oui. Sans doute la servante apportait une lettre. Comptant sur la nuit pour cacher son désordre,, il se leva, fut ouvrir.

— Bernard !

Deux bras à son cou, une lèvre à ses yeux :

— Bernard ! Tu pleures ! Ah ! j'ai bien senti que lu souffrais. J'ai bien senti que je t'aimais...

— Virginie I

— Oui. Tout me disait, là-bas, ta peine. Aurélie me le disait aussi. Alors je suis venue... Bernard. Pour-

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, quoi pleurer ? Bernard ! Bernard ! Je t'aime, moi, moi ! moi ! . . . Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime et que je pleure auâsi...

Elle l'entourait de sa chaleur. Elle sanglotait... Ils restèrent ainsi, dans le tumulte abominable de la Vie et de la Mort qui passaient avec la voix guerrière des tambours...

Elle l'aimait, Virginie ! Ils s'aimaient certainement Cela datait de cette heure crépusculaire qui engloutit peu à peu la féroce lueur du jour.

Ils ne s'aimaient donc point avant ? Ce n'était rien, leurs étreintes, leurs caresses, leurs voluptés malicieuses, leurs promenades dans le parc, leurs mains unies au soir, derrièi'e la ruine du donjon. Rien?... Non rien auprès de ce dont vibrait maintenant l'époux, auprès de ce qu'il savait frémir en elle de tendre, de douloureux, de craintif et de dévoué. « Toi? — Moi ! — Nous... » Les lèvres sur les lèvres, ils demeurèrent, l'un contre l'autre, à tressaillir.

Il cherchait la comparaison de sentiments anciens. Rien n'égalait cela, ni l'instant de leur rencontre à Gros-Bois, ni les madrigaux des fiançailles, ni la nuit nuptiale. Cet amour-ci naissait de pitié envers lui, de reconnaissance envers elle. Leurs chairs, moulées l'une à l'autre, devenaient la chair d'un seul être qui s'apitoyait à la fois sur lui malheureux, sur elle confiante, qui se remerciait de se confondre pour s'abriter en soi. Ils savouraient le charme d'une seule pitié mutuelle pour cette douleur pareillement subie en l'identité neuve de deux émotions.

— Comme tu es bonne, tendre épouse, qui souffres de mon chagrin, toi qui accours de si loin pour consoler.

— Ne souffres-tu pas de la peine que ton père endure à cause de nous ? Nos trois cœurs crient vers Dieu et implorent la même miséricorde.

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— A travers ma douleur tu souffres de sa peine... Comme il est doux de savoir que ton cœur sensible m'appartient à cette heure.

— Il est bon de s'attendrir, n'est-ce pas?

— Oui... Oh! nous nous aimons...

— Nous nous aimons...

Elle cachait sa tête entre Tépaule mâle et la joue penchée. Ses cheveux se dénouèrent et les enveloppèrent de leur tissu doux. Non, rien n'égalait, parmi les amours, cette heure de passion. Cependant, s'il avait pu, après la bataille de Mœsskirch et le viol de la fille allemande, accueillir la pitié alors venue à ses yeux, à ses lèvres, lorsque l'ordre militaire l'avait séparé d'elle, il pensa tout à coup que d*un pareil amour il aurait chéri l'autre, sans doute. Oui, les symptômes de là même émotion l'avaient envahi. Il en reconnaissait le souvenir lié à celui des cils sombres sur les yeux clairs de l'enfant profanée. Il lui parut qu'entre le temps de guerre et cette présence nouvelle de l'amour sa vie n'était que lacune.

Il lui parut aussi qu'il restituait à ce souvenir sa dette de pitié, de .douleur et de passion.

— Oh î que nous nous aimons !

— Laisse-moi voir tes cils sombres et tes yeux clairs, Virginie ? ^

— Tu veux ?

Reflet de la lune, la mer éclairait la ville. La nuit allait finir. La jeune femme n'avait pas encore retiré son manteau à triple collet, ouvert seulement sur taa robe de voyage. EUe se rappela sa malle, le postillon et sa chaise restés à la rue.

— Tu es venue en poste?

— Oui, je désirais te voir vite.

— Qui t'a donné l'argent du voyage ?

— Aurélie. C'est elle qui m'engageait à partir. Ta

sœur nous aime bien, tu sais. Quand on a connu la condamnation de Moreau, elle ne m'a plus laissé de répit. Elle a emprunté sur ses bijoux et les miens.

— Aurélie?

— Oui. Elle disait : « Je t'assure qu'il est malheureux, mon frère!... Il souffre de la peine que le. père endure à cause de nous tous. »

Bernard retrouvait la phrase que la naïve Virginie avait récitée d'abord. C'était l'âme d' Aurélie qui le rejoignait dans le corps de l'épouse, qui le consolait, par cette bouche charnue énervée de passion.

— Va, va, tu es aimé, mon Bernard!.., Vraiment elle prononçait le nom en grasseyant,

comme si, cinq ans plus tôt, elle eût parlé à la mode des Incroyables, elle aussi. Il remarqua :

— Tu as presque la voix d' Aurélie, maintenant.

— Tu trouves ?

Légèrement vexée, elle feignit de rire.

Mais, au lendemain, ils goûtèrent tout le bonheur de l'amour, toute la fraîcheur de la mer, toute la splendeur de messidor.

Héricourt, qui se défiait des croyances chimériques, écarta l'image d'Aurélie. Sa femme l'enthousiasmait avec sa belle joie franche, qu'amusaient les danses du flot et la parade des soldats. Ils regardaient l'appareillage des bâtiments. Tantôt ils musardaient parmi la bonne odeur de bois neuf, dans les chantiers de construction; tantôt, blottis au creux de la dune,, ils écoutaient rugir les eaux en se chérissant. Elle lui rappela des phîlosophies faciles, et que ni Tor ni la grandeur ne rendent heureux. Toute joie réside dans l'amour. Elle le prouvait. Ils mâchaient la même fleurette et suivaient du même regard le vol des oiseaux. Pour leurs bonnes heures, ils regrettaient le grand lit ducal, au château de Lorraine. Ils aimèrent Jean-Jacques, la nature, leur petite

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maison à conti!events bruns. Hors la ville, ils eu louèrent une pour quelque temps. La bourrasque jetait le sable, parfois, jusque les vitres encadrant les moirures immenses de la mer, où les voiles oscillaient, de jilus en plus petites, vçrs Thorizon, A l'intérieur, il y avait un sofa cramoisi, des crédences grises, le pastel d'un jeune homme poudré, la main dans son habit bleu, des chaises à médaillon, une épinette avariée, puis un grand lit de fer clos de rideaux blancs, dans la seconde pièce, après le vestibule rempli kle mouettes et de cormorans empaillés. Le propriétaire naviguait. La vieille servante tricotait en silence, Toeil attentif derrière ses besicles rondes. Elle ne montrait qu'avec religion leô. lances de sauvages, leurs boucliers de paille et de cuir, leurs liasses d'amulettes,' et les livres de sciences naturelles qui décoraient les tablettes d'une troisième salle.

De tout le bruit militaire, on n'entendait là que les coups de canon saluant le lever et le coucher du soleil, midi.

Là Bernard et Virginie parlèrent de leur fils. Leur amour resplendirait sur la beauté de sa face. Il accomplirait ce que son père ne rêvait plus d'accomplir. Afin de participer à cette gloire certaine, ils souhaitèrent une vie longue; car lui commanderait. Ni l'un ni l'autre n'en douta. Nulle opinion ne les divisait. Aux fruits de leurs corps vigoureux et doux, ils se rassasiaient de force, de joie, d'espoirs.

En imitant ses mines anciennes de fillette grondée, Virginie était sûre de l'attendrir. Le charme d'une faiblesse féline et puérile l'attjirait de suite aux bras de l'épouse. Il embrassait les sombres cils et les yeux clairs, au souvenir d'une autre faiblesse violentée. Riant, il avait envie de tristesse ; et ce niélange d'émotions était un délice d'amour.

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Cjie lettre arriva : « Mon frère, le médecin sort de la maison. Le \wrv ost très malade; mais il ne lui convient pas encore de te voir. Je te préviendrai quand le moment sera venu. Joseph. »

La gTosse ccriture écrasée sur la pâte verdâtre du papier .^Lg-ni fi Elit évidemment l'imminence du malheur...

— C'est nîoî qui le tue, moi..., mon pauvre père !

— Ne rcpète piiw cela, Bernard...

Vir^^iuie se ruait à cette bouche, comme si la peur d'une parole nT'Iufr^tc épouvantait son destin. Lui ne voulut que s'anéiinlîr dans la douleur. Tout le château des iibres nerveuses s'ébranlait en son crâne, autour de ses OS- Son père De le demandait pas ! Il pensa courir ù Dufilvnrqut. Mais leur subite présence ne pouvait-elle pas anrioncrr trop clairement la mort au vieillard et le faire succomber aussitôt, lui qui aimait tant vivre, qui riail .si forti avec la petite orpheline, de ses manies, de ses Iroutades. Surtout Bernard redoutait de comparaître devant le moribond qui lui pourrait dire : f^ Vois ce que tu as fait de moi qui t'ai donné, en même teiupts quf' la vie, la possibilité de la gloire et de raiiiùur. Yoirîi que tu m'as tué en trahissant mon affeelion pour uoe femme, et du luxe ambitieux, comme Aurélie m'a tué hIIii de s'unir à un noble, et Caroline afiû de s'enrichir par Tinfluence de son mari. Pourtant, ni-je été mauvais envers vous ? J'ai passé les heures de la vie à créer la fortune dont vous seuls deviez jouir, et non moi. .rai i-euié mes convoitises, j'ai maté mes inslincls, j'ai ignoré mes passions dans le but que rien ne fût d< juln^ {pu prit servir votre jeune force, un jour. Et voici ; .le nioiir^i ilc désespoir, parce que vous m'avez délaissé avîinl Tlieure, moi, mes idées, pour d'autres gfinii eL des modos ntïuvelles. Vois mes rides, Bernard, les trtîos de m^^!^ ,>oux, les taches noirâtres de mes mains^ écoule gémir l'oppression de mon souffle,

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LA FOÎIOE 265

regarde la détresse de ma face. C'est toi, toi, ce sont tes sœurs qui OTit tué^ en faisant comprendre pourquoi je ne suffisais plus à vos cœurs. Vous m'avez renié, écarté. Des ombres étrangères ont surgi entre Vous et moi... Pourtant j'aurais pu vivre encore. Mes membres étaient robustes ; aucune maladie » n'affectait mes organes. J'aurais pu vieillir longtemps entouré de vous que j^aime... Oh ! vous me repoussez de Texistence que j'encombre, impotent, aveugle, radoteur... Eh bien ! c'est fini. Je succombe. Triomphez, assassins qui étouffez mon chagrin avec le poids de Tingratitude... Ah ! je vous aimais,., je vous aimais, moi !... moi ! »

Le fils rimaginak sur la couche d'agonie, avec les pauvres mains osseuses tendnes pour accuser, et sa bouche molle, édentée, crachant la malédiction, et son regard cherchant, à travers les taies blanchâtres, le secours d'un autre soleil riche en clémences, en pitiés, en gratitudes filiales. Il entendait le sanglot gloussant sous les fanons de la gorge tlasquc. Il se complut dans rhoiTeur de cette hallucination, jusqu'à ce que la fatigue physique retendit aux ûùiés de sa femme endormie déjà comme une enfant paisible, au bruit de la bourrasque jetant le sable de la dune contre les volets clos.

Ce ne fut pas le choc du sable, mais un heurt et une voix qui réveillèrent le frisson peureux de Bernard assoupi. Un poing d'homme ébranlait la fenêtre du dehors... ti Mon capitaine !.„ Votre père n'est pas bien... Il faut venir ! ^^ Oui, oui, » balbutia le fils en se précipitant vers la croisée, qu'il ouvrit de ses nîains tremblantes. Enveloppé d'un manteau, le voyageur attendait. « Je suis le second de M. Joseph. Ça ne va pas chez lui à cause de votre père. Voilà sa berline... je vous attends. . . » Le iils glacé chercha les mots d'une question, 11 sentit que son père était mort et que le marin ne le disait pas. Virginie ne comprenait rien,

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croyait à des voleurs... « Mon père, moi^ pauvre père. Oh ! mon pauvre père ! » répondit-il. Le vent fit reclaquer le volet. La mer était mugissante. Bernard introduisit rannoncialeur. « C'est fini ? Oui... non, non ! » Lhunmie ne vouiatt rien dire... On le laissa. « Je l'ai tué. C'est fait. Je l'ai tué, » murmura Bernard chei^chant ses habits qu'il ne trouvait plus. Mais il remerciait le sort de ne pas comparaître devant la sévérité du vieillard vivant. « Je l'ai tué comme j'en ai tué d uuirea ! a .

Quelles heures de nuit, d'aube, de jour passèrent aux vitres salies de la lourde voiture ! Virginie le letiaît entre ses bras. Il sanglotait, par saccades ; elle plGîirait doucement sur cette détresse. Il s'étonna luimûme de tant de chagrin. Son père était vieux et dément, après tout. Qu'avaient-ils fait qui ne fût selon la loi des choses ? Les jeunes vont à la jeune vie, les vieux à la décj èpitude, au délire, à la mort. Et cependant une peine physique, le chagrin du corps, de sa ciirvir, l'emportait sur la raison, comme si la chair, fdle de k chair en agonie, avait, pour ne pas se consoler, des motifs meillours que ceux de l'intelligence, fille de leçons éirangï.^res. Les saccades de sanglots lui laissèrent peu de répit avant d'atteindre, le soir, Dunkerque et la maison d'angle auprès du rempart. La lumière se liltrail par les fentes des contrevents,.entre le passage des orahres. Il sut là que M. Héricourt vivait encore. Ses frères descendus lui dirent que le malade ptii'sistait à ne le pas recevoir et se déclarait trop faihle pour supp< ►rter le trouble d'une telle entrevue.

Puisque son père discutait ainsi la visite, la mort ne Taltaquait pas. On avait voulu effrayer. Ses frères peut-être servaient le caprice du vieillard, qui imposait une épreuve. Bernard soupçonna Joseph, qui ne se résigTiait point à les introduire dans la singulière

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petite maison. Blond, ventru, bonhomme, Robert parlait de Tétat du ciel, des coussins de la berline et de la vitesse dû cheval, comme si tout cela existait à Theure de la mort. Les mains derrière le dos, Joseph hochait la tête. « Il est si faible ! si faible !... Il ne peut plus se lever. Pourtant hier je lui ai encore lu la gazette. Il a ri. Le médecin ne sait pas; il dit que ça peut aller quelques joiirs... Il n'ose rien promettre. La petite veille, avec Calebasse, notre négresse, que nous avons ramenée des Guinées... Il veut toujours . manger des oranges, le pauvre homme, mais ça ne lui vaut rien... Allons entrez, Madame notre belle-sœur, vous verrez une cabane de matelots... »

Ils entrèrent tous dans une grande pièce nue. Virginie ne savait quelles paroles fournir. Robert avoua que Torpheline excitait le père contre ses filles et ses brus. En un coin de la pièce, l'escalier tournait vers les solives du plafond. On entendit marcher, en haut, et des plaintes de voix inconnues. Les marins se balançaient sur leurs jambes en regardant le carrelage du sol. Une négresse dégringola les marches. « C'est la Gri-Gri, ce n'est pas Calebasse, » expliqua Robert, et il rit de toute sa face rasée. Inquiète, l'Africaine rôda, dans les coins, à la recherche de vaisselle. Elle admirait le manteau, les trois pèlerines de Virginie ; elle rassembla contre ses grosses mamelles un madras jaune et sang. « Allons Gri-Gri, commanda Robert, salue Madame... Ah ! elle est rusée ! Et ta sœur Banane ? Elle est làhaut. Allons 1... ah! ah! Dents blanches! Vilaine tignasse : là-bas, elles y mettent du suif... Drôle de mode ! n'est-ce pas ? Bernard! Te rappelles-tu, mon frère, quand tu venais voir vêler la vache, derrière les Moulins... ? » Une autre négresse glissa pieds nus le long de la rampe. «Ah ! c'est Clotilde, celle-là... » Clotilde ouvrit ses grosses lèvres noires pour sourire, et

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puis chuchota des mots bizarres vers Gri-Gri penchée sur iinc raisyc^ qui servait d'armoire. Les marins ne parhiienl [dus du moribond, mais ils renseignaient Virginie sur les défauts et les vertus des quatre négresses prtisentes. glissant, pieds nus, silencieuses, telles que de souples diablesses vêtues d'indiennes qui collaient aux membres agiles. Bernard eût voulu qu'on se tût ou qu'on parliU du malheur, uniquement. Les marins ne pensaiejit pas de même. Ils s'empressaient autour de Virginie, lui montraient un œuf d'autruche, des morceaux d'ivoii-e, la prièrent de soupeser. Cela fit que Bernard ciiit moins à la proximité de la mort. Ses h Bres nuralejil-ils ainsi joué ?

Soudain les négresses regrimpèrent à la vis de l'esca]iér, dispuiiirent. Le gros Robert monta lui-même pour pi'endir des nouvelles. Afin d'éviter le bruit, il naviHt poiftt de souliers; ses pieds énormes en bas gris tritoli. s firent geindre les planches des marches. Bernard uruii^nit que son père ne le demandât. Il se jetlerait an p3e< l du lit et lui baiserait la main. On se réconcilicraiL (jn guérirait l'aveugle. Quels bons jours d'affection ensuite., . Mais Robert revint, l'air hébété : « 11 a passé!... dîï-il... Le père est mort! — Oh! » hurlait la diair de Bernard, encore que la stupeur de son esprit vuLilût inteJ! oger. La chair se tordit, fut secouée de âan^lols. s'é<;ioula sur les genoux. Virginie le souteiiait* Joseph 1 ^'^éta : « Voyons, garçon, voyons, Bernard, du L'Ouragx\ (Vère, allons.. » Ils le portèrent, le hissèrent par res€îUiiM\ 11 était une chose endolorie, secouée de spat^mes, 11 se trouva brusquement face à face avec 5on père fîfjide, étendu les yeux plys creux, les narines pincé^s^ la bouche sévère, les mains pareilles à la cire du gios cierge qu'allumait la négresse avertie d'avance.

De nouvuau sa chair s'écroula sur les genoux. Ses

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mains cachèrent le trouble de la figure déformée par l'expulsion pénible des larmes. L'intelligence se résignait, sereine. Mais le corps ne se résignait pas. Il était une autre personne que la raison. Personne instinctive, sensible, passionnée, mieux capable de comprendre que la chair du mort était la source de sa chair, qu'elle-même, un jour, se pétrifierait aussi, vide d'âme volontaire, après avoir été l'organe d'amour et de douleur.

— Allons, frère, bois un bol de grog. Ça remet un homme... Non ? Tu as torti.

— Frère, tu devrais boire du grog. Ça te donnerait courage. Mange un morceau toujours.

Le corps souffrait trop. Au contraire l'esprit avait épuisé sa peine. Il s'attristait davantage, avec philosophie, sur la brièveté de l'existence. Ces dernières semaines, tout le chagrin s'était exténué en prévisions Une navrance acceptée persista seule. Le corps continua de gémir, de se tordre, et de sangloter, à chaque souvenir d'autrefois, à chaque évocation du père aimable ou heureux. L'esprit plaignait le. corps et s'étonnait presque de la torture.

Alors le fils comprit à quel degré il était la chair de la chair, et de quel lien, supérieur à ceux inventés par la poésie, la race retient la race.

La mort venue, l'être qui tremblait, mystérieux encore, aux flancs de l'épouse, serait-il secoué de mêmes sanglots ? Bernard se réfugiait dans les bras de Virginie, il cachait sa tête dans les jupes. Elle pleura sur lui, doucement, parmi des paroles consolatrices d'amoureuse. Lui songeait à sa vie intérimaire entre celle, finie, de l'ancêtre, et celle, prochaine, de l'enfant. Il allait transmettre au descendant le courage et le rêve de l'aïeul, courage et rêve transformés un peu par ses propres courages et par ses propres rêves, par la culture

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minutieuse de son caractère Inéconnu. La descendance le justifierait.

— Frère, il ne faut pas rester ainsi, l'estomac vide , Pourquoi ?

... Jusqu'aux funérailles Bernard tâcha de consoler sa chair fiévreuse et son cœur sanglotant. Il clama le Miserere du fond de son âme au Christ de cuivre levé sur la draperie noire dans le chœur de l'église. Il crut qu'il enterrait sa jeunesse, quand la bière descendit au fond du trou creusé entre les marguerites du gazon. Ah ! son enfance qui titubait, son adolescence qui chantait, sa jeunesse qui espérait ! Tout cela tombait dans la pelletée de terre choquant le^bois sonore, tout cela que son père avait averti, dirigé, égayé, comblé de biens. Les marins eux-mêmes eurent les yeux humides ; le lieutenant Augustin pâlit, malgré ses parfums ; Caroline soupira sous les tuyautages de sa coiffe de deuil. Ensuite l'on partit silencieusement vers une autre vie, que l'image du vieillard n'occuperait point.

Quelques matins encore, les réveils furent sinistres. L'épouse consolait le pauvre corps recueilli dans sa douce chaleur. Peu à peu, elle cachait la mort avec la fraîcheur de son sourire.

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Au château de Lorraine, ils préparèrent Fexistenco pour la venue de Tenfant. Thermidor, puis Fructidor brûlèrent les feuilles. Praxi-Blassans avait rejoint Aurélie malade de sa maternité attendue. Tendrement il la soignait, lorsque sa correspondance énorme lui laissait du loisir. Il recevait le soir des espions qui surveillaient l'esprit des petites cours allemandes.

Parti trois jours après Bernard, en Prairial, Edme Lyrisse, depuis, voyageait au loin, séducteur d'une demoiselle, dont la mère, désespérée, trépassa.

Au milieu de Vendémiaire seulement, Bernard voulut entretenir, seul à seule, Aurélie du voyage qui avait amené sa femme à Boulogne, en Messidor. Ils allaient sous la charmille. Le soleil, trouant la verdure roussie delà voûte, faisait des taches pâles sur le sable. Praxi- Blassans gagnait alors la Suède, muni d'instructions pour empêcher l'alliance entre ce pays et l'Angleterre. Mélancolique, la jeune femme se plaignit de rester seule, quelques mois encore.

— Et nous?

— Oui, sourit-elle.

— Et moi?

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Elle ne répondit que par le même sourire; elle s'avoua lasse. L'écharpe orange qui cachait sa taille n'empêchait point les frissons. Son petit visage, tiré des narines aux lèvres, portait une teinte laiteuse. Des taches rousses cernaient les yeux. Les longues mitaines de soie tricotée ne s'appliquaient plus jusqu'au coude contre la maigreur des bras, mais se plissaient partout. Une dentelle cachait sa chevelure ternie.

— Asseyons-nous, dit-elle.

Elle posa son réticule sur la pierre du banc et se mordit les lèvres, à cause d'une souffrance plus vive.

— Chère Aurélie ! plaignit le frère, qui la soutint. . . Ils restèrent un peu sans parler. Les oiseaux se

chamaillaient à travers les ramilles. De gros dahlias pourpres achevaient de se flétrir. Les pommes d'or brillaient aux branches alourdies.

— On accueillerait mieux la mort en automne, ce me semble, dit-elle.

— Ce me semble aussi. Mais pourquoi parler de la mort ?

— Oui : pourquoi?... Nous avons tué notre père... Que reste-il de remords à nos amours ?

— Peu de chose. La nature poursi^it son œuvre en nous donnant l'oubli. D'autres vont naître.

— Nous n'avons pas la pitié longue.

— Vous en avez eu beaucoup pour moi, Aurélie, cet été...

11 s'arrêta. Elle attendit. Jusqu'alors il n'avait pas osé dire sa croyance à un sentiment d'affection très vive qu'elle aurait inspiré à Virginie, pour lui. Le frère avait craint l'équivoque de ce propos, et qu'elle ne fût embarrassée par cela que leurs paroles n'eussent jamais exprimé. Il retira sa main qui soutenait la jeune femme entre les épaules. 11 reprit alors, plus sûr de sa voix :

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— Vous m'avez envoyé Tamour, quand vous m'avez sentî pK'S delà mort. Jo vous en remercie, ma sœur.

^ Je Tai envoyé rameur?... Oui, je pressentais d'ici ta douleur. Tout manquait sous tes pas, homme infortuné !

— ' Par une autre bouche, par une autre âme, vous m'avez envoyé votre aiïoction, là-bas, près de la mer.

— Oui, je te l'ai envoyée, Bernard ; et tout mon cœur aussi.

— Virginie m'apporta votre voix, et votre cœur battait dans son cœur uaïf. Je l'ai bien compris.

— Merci, mon frère, merci de m'assurer que tu l'as bien compris.. , Merci.

Il redouta de montrer son émotion, comme elle montrait la sienne ; il se pencha et, sans la toucher de ses mains, posa les lèvres sur la soie tricotée de la mitaine; il ne releva point la télé avant que l'oppression d'Aurélie se fût apaisée. Et alors il regarda directement le soleil.

Silencieux, ils demeurèrent ainsi. Nul de leur geste n'effleurait raulre, JIs contemplaient l'astre déclinant au bout des arcades que faisaient les troncs et les branches taiïlées des charmes. Braucoup plus tard, elle dit :

— Le même sang; qui charge mes veines m'a fait pressentir le chagrin dont s'enfiévrait ton sang. Notre père m'avertissait par la vertu mystérieuse du sang que lui doit notre race.

— Sans doutej nous sommes le même sang.

U ne comprit guère ce qu'elle voulait entendre par là, sinon qu'elle rappelait, peut-être, leur lien fraternel, pour écarter une idée autre de leur affection ; et ils revinrent au silence. Les deux âmes évadées de leur corps se mêlaient dans la forme belle du paysage, devant leurs yeux saisis. 11 sembla que les parties les plus subtiles de leurs êtres comblaient l'espace, depuis

les pelouses et les eaux endormies jusque la courba élancée du ciel.

Deux heures ils furent, consciemment, Tunivers en joie de son automne doré. Leur silence ne se rompit pas. Leurs regards ne se cherchèrent point. Ils admirèrent.

Au 19 brumaire de Tan XIII, Virginie mit au monde une fille. Comme sa mère, elle eut de sombres cils et des yeux clairs pareils aux sombres cils et aux yeux clairs du fils enfanté par Aurélie le mois suivant, dans l'alcôve où restait pendu le dessin de Bernard, qui représentait la douleur de la petite Allemande, après Mœsskirch.

— Ma bonne, tu pensais trop à moi, durant ta grossesse, s'écria Virginie ! Ton fils a mes yeux. Je veux mourir si je ne t'aime pas toujours comme tu m'aimes ; toujours, tu sais...

Elles s'embrassèrent, le cœur gros d'un bonheur obscur.

Remises de couches, l'une et l'autre rentrèrent à Paris. Bernard n'aima guère la petite Denise, dont les cris emplissaient l'hôtel de la Cité d'Antin. Le colonel Lyrisse y recevait beaucoup dans le salon aux tentures de drap rouge bordées de noir. Des cariatides soutenaient les angles du plafond, sur des bras musculeux, joints derrière leurs têtes crépues, d'Atlas, d'Hercule, de Chiron. En haut de leur piédestal, les muses de plâtre bronzé soulevaient noblement les draperies de leurs tuniques.' Par malechance, la nuit de la rue morose obligeait, dès cinq heures, à la lumière des lampes ; or l'odeur d'huile chaude donnait à Virginie maint prétexte de migraine.

Serait-ce Denise, petite chair noire et criante, qui vengerait Héricourt du Rival, devenu l'Empereur Très Chrétien, après la cérémonie du sacre ? Virginie, obsti*

nément attachée à des traditions, nourrissait elle-môme. Autour de l'enfant pendue au sein grossi, les amies bavardes se penchaient avec mille cris joyeux, surprises de voir à la fillette des mains, des yeux, une bouche.

Héricourt préféra les heures passées dans le cabriolet du colonel. L'élan du cheval perçait le rideau de neige fondue. On s'arrêtait aux boutiques, devant les maisons des généraux, des inspecteurs aux revues, des commissaires des guerres. On était reçu par des hommes raides en uniformes chamarrés, et qui portaient la nouvelle croix de la Légion d'honneur. Ainsi connut-il le baron de Cavanon moulé dans son costume vert de chasseur à cheval. Sur les cuisses, un sextuple trèfle tracé par des galons d'argent, la pointe en bas. La tête massive s'appuyait aux broderies métalliques du haut col éraflant les bajoues. Le plancher criait sous les bottes à glands et à éperons dorés ; I9 fourreau en cuivre du sabre courbe enchâssait des camées d'agate. Malgré cette magnificence, il sourit affablement de la mésaventure politique qui navrait le capitaine et promit de le faire réinscrire sur les contrôles de l'armée. Lui avait conquis ses grades, avec Joubert, Masséna, Desaix, en Italie, d'Arcole à Marengo. Il se haussait pour convaincre le grand colonel Lyrisse, racontait de drôles d'histoires sur Augereau,qui réquisitionnait, dès l'entrée de ses troupes dans les villes étrangères, toutes les voitures de luxe et les vendait à son profit, en France. Plus tarcl les officiers supérieurs avaient imité leur chef, en sorte qu'on ne trouvait plus à prix d'or aucune berline en Lombardie, tandis qu'à Grenoble et à Lyon on ^ps achetait au quart de la valeur. Grâce à ce commerce, le baroa avait acquis une superbe collection de peaux de tigres agrafées à ses murailles. C'était son orgueil. Cela devenait aussi des chabraques pour ses chevaux,

des chancelières sous les tables ; il se promenait au milieu de cela, lui trapu, robuste, galonné d'argent, ligotté de sardines, de cordons et d'aiguillettes.

Cité d'Antin, il parut à plusieurs reprises accompagné de la baronne de Cavanon, tout imbue du vieux. régime et qui venait en chaise jusque le salon, comme le Mascarille de Molière, vêtue d'une robe et d'un casaquin de soie carmélite, les cheveux poudrés et enguirlandés de petites roses ; un ruban de velours rouge au coj. Envers Praxi-Blassans qui promettait de lui faire rendre ses domaines, la dame quadragénaire gardait une reconnaissance ; elle appelait tendrement Aurélie « bichette » !

Plus gracieuse qu'en aucun temps, depuis ses relevailles, celle-ci, à cause d'une certaine pâleur, s'embellit encore de la mode qui permit aux cheveux châtains de friser par boucles changeantes autour des tempes et du front, vers les nuances de ses yeux diserts. Aux plis violets d'une simple robe en velours, son corps flexible et menu révélait des lignes heureuses. Elle supportait mal les assiduités du colonel Chabert et du commissaire ordonnateur Hulot d'Ervy. Praxi-Blassans l'aimait mieux. Attentif à la séduire, il devenait considérable. Rue Saint-Honoré, à la Cité d'Antin, se pressait un monde de ci-devant qui sollicitaient les grâces du nouveau régime, d'émissaires étrangers qui préféraient ses élocutions nettes aux embûches spirituelles de Talleyrand.

Certain d'un avenir de restauration, il se proposait de rendre au roi une France reconstituée par l'administration et la victoire unissant Provençaux, Gascons, Celtes, Picards, Lorrains et Flamands en une race idéale qui venait d'acquérir sa faculté de cohésion par le* besoin général de liberté. Talleyrand s'appropriait cette théorie. On disait facilement que Buonaparté faisait

Tintérim entre la Convention et la monarchie, qu'il facilitait la transition, que ce titre d'Empereur reviendrait à la couronne. Le cardinal Fleury n'avait-il pas failli Vobtenir pour Louis XV. Sans l'opposition de la Prusse, c'eiU été chose conquise. On poursuivait la négociation.

Cela satisfaisait les gens raisonnables. Rien en somme ne disparaissait des traditions girondines, rien ne s'op- posait à ce que TEmpereur-Roi, succédant au général corse, n'acceptât son héritage. Ce titre d'Empereur- Roi, les diplomates désiraient beaucoup l'établir. Il s'agissait de faire couronner Napoléon à Milan, comme roi d'Italie. Ils y travaillaient. Au xv® siècle, les Praxi-Blassans, enfuis de Constantinople lors de l'invasion turque, s'étaient réfugiés dans le comtat-Venaissin, en terre papale. Ils tenaient des Pontifes leur titre et le domaine de Vaucluse. Leurs relations de famille liaient Paris à Rome, où quelques-uns servaient encore.

L'époux d'Aurélie avait, d'après leur correspondance, rédigé les rapports qui inspirèrent la conduite du cardinal Fesch, lorsqu'il obtint de Pie VII le voyage en France pour imposer la couronne impériale à Buonaparte, et cela malgré la pression des cabinets d'Europe, malgré l'argent de l'Angleterre.

Depuis lors, Praxi-Blassans menait bien des choses, et, en particulier, l'afTaire de l'Empereur-Roi. On le voyait en butte aux obsessions de monsignori verbeux, sourieurs, de petits nobles florentins vieillis par les angoisses de l'intrigue. Il était rare que Talleyrand ne vînt pas traîner son pied bot aux réceptions d'Aurélie, ou du colonel Lyrisse. Avec le tabac, il puisait dans sa tabatière les mots d'esprit, se dérobait par des plaisanteries souvent grivoises aux indiscrétions dos émissaires étrangers, et revenait près d'Aurélie, de M™*'II<h4court pour énoncer quelque madrigal à la Boufflers,

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puis disparaître subitement. On n'entendait plus le rythme irrégulier et lourd de son pas. Alors l'inquiétude des Italiens amusait les. jeunes femmes. Après ces réceptions, les deux ménages et le colonel Lyrisse soupaient ensemble gaiement, si Cavrois ne se présentait point, dans sa vieille redingote brune, et portait un dossiv sous le bras. Aux Relations Extérieures, il cen- *tralisait les messages d'agents spéciaux attachés aux ambassades sous un titre officiel, mais dont la mission était la surveillance du personnel et le recueil des impressions! Souvent il avait reçu dans la journée des nouvelles mystérieuses ; il développait sa paperasse entre les assiettes, sans parler trop, sauf pour dire ses motifs de croire à la véracité d'indications obtenues de gens qu'une défaillance avait mis en son pouvoir. Son triomphe était de placer, à l'ambassade de Portugal, Junot, qui devait de la reconnaissance aux fournisseurs de troupes, tandis qu'à Lisbonne le représentant du pape, ruiné par les princes italiens, se vengeait d'eux en les trahissant. Par le Portugal, on saurait tout de Florence, de Milan, de Rome, de Venise, des menées de l'Autriche.

A manier ainsi les âmes soudoyées par les fonds de la police, Cavrois méprisait les hommes. Rien n'amusa Bernard comme d'aller, au milieu du jour, le visiter dans son antre du Ministère, de la part de Praxi-Blassans. Au milieu d'un bureau où Ton accédait par des labyrinthes de corridors lépreux, après cinq escaliers en colimaçon, le fonctionnaire, vêtu d'un vieil habit déteint, recevait à l'abri d'un secrétaire énorme, dont il abaissait vivement le cylindre afin de cacher les liasses. Froid et muet, le menton posé en ses cravates de mousseline, il lissait d'un geste patient les barbes de sa plume d'oie. Derrière lui s'ouvrait parfois une porte busse ; l'on apercevait alors une longue soupente où

vingt commis lamentables expédiaient des minutes, à la lueur d'un brasier, dans l'acre fumée du bois humide. Volontiers Cavrois enseignait alors à son beau-frère les exigences secrètes de la diplomatie, qui tentait de maintenir la Prusse en neutralité dans la coalition réunie par l'Angleterre. Il souriait aux indignations contre Buonaparté ; il affirmait que le principe de l'Etat seul intéresse, et que les instruments humains de l'Etat, politiciens, généraux, n'ont qu'une valeur transitoire, dont la moralité ou l'immoralité importent peu au destin des peuples. « L'honnête homme est maladroit, souvent malheureux, parce qu'il n'utilise pas, dans la lutte, les ruses des méchants qui forment la multitude. Celle-ci l'accableT II serait désastreux pour les peuples que l'honnête homme les entraînât dans sa maladresse et son infortune. La chï^nce d'un coquin peut au contraire leur assurer une gloire prospère, aux applaudissements des nations séduites par la force, alors même qu'elles se mentent en invoquant la justice et la liberté. Pour nous, Bernard, que la nature n'a point doués de malice suffisante, le mieux est d'accepter les crimes naturels aux énergiques, aux hommes de proie, et de les servir, dans l'intérêt de la patrie qu'ils augmentent. Contentons-nous de» rester assis au spectacle, sans prendre naïvement parti contre le traître en faveur de l'innocente héroïne. Admirons les agencements et les surprises du drame. Manions même quelques ficelles. Mouchons les chandelles, s'il nous plaît de voir les coulisses et les dessous. Mais ne sifflons point comme le butor du parterre. Rions entre nous dans l'arrière-salon de la loge. Notre cher Praxi-Blassans ne prend-il pas un plaisir délicat, s'il prépare, pour M. le Comte de Lille, ce que Napoléon croit acquérir au bénéfice héréditaire de son bon frère Joseph ou des enfants à venir? M. de Talleyrand ne se peut-il joliment égayer en

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voyant l'Empereur entiché de ces institutions féodales que, jacobin, il blâma d'abord, rétablir, sur notre conseil, les hautes charges de la couronne, s'entourer d'un grand écuyer, d'un archi-chancelier, de maréchaux, nommer son frère Louis prince et connétable, quereller sa sœur Elisa, ses frères Jérôme et Lucien pour leurs mariages indignes d'une situation nouvelle et sublime. Arrangeons-nous afin d'entrevoir et de sourire... C'est le meilleur de la vie. »

De fait, le pauvre homme ignorait les autres plaisirs. Caroline refusait de joindre des subsides aux maigres appointements. 11 ne changeait guère d'habit ; et, comme il aimait les bons plats, il s'invitait, timide, chez Aurélie ou chez le colonel Ly risse, admirateur de cette formidable fourchette. Rue du Bac, Cavrois emmenait Héricourt, le soir, dans son logis, trois vastes pièces meublées de sièges anciens et tapissées de livres. Une vieille femme borgne y époussetait au hasard le merveilleux secrétaire de Boule, et des tableaux de Van Dyck, de Velasquez, que ses parents avaient rassemblés, ainsi qu'une collection d'ivoires. La fortune, aux mains de Caroline, nourrissait maintes souscriptions dans les affaires de charbonnages, qu'elle assurait devoir rendre mille pour un. Il la laissait agir avec sa curiosité malicieuse de spectateur suivant le jeu d'une marionnette. Il l'appelait « La Fourmi ». Elle le dédaignait manifestement comme les autres membres de la famille, excepté Praxi-Blassçins, l'homme aux influences utiles. Celui-ci non plus ne vivait d'autre chose que de labeurs. Dès six heures du matin, il travaillait à des rapports, dans sa bibliothèque. A dix heures il était au Ministère, ou aux Tuileries derrière Talleyrand, ne reparaissait qu'au dîner de» quatre heures, las et content def sa réussite quotidienne. Il portait bien ses quarante ans d'homme nerveux, vif et ricaneur, agité par l'imminence du triomphe. Los

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plaques d'ordres nombreux illustraient déjà son frac, les jours de gala. L'Europe, ses mille personnages de marque, la géographie des minimes duchés, les politiques des cours, les intérêts des villes et des banques, les tempéraments des souverains, le passé des hommes considérables, occupaient sa mémoire, son esprit et ses paroles au détriment de toute joie simple. Il ne s'intéressait pas aux maladies des enfants, ni aux pertes pécuniaires. Les combinaisons du cabinet de Vienne le détournaient de craindre la coqueluche de Delphine. Il apercevait moins les beautés d'une toilette neuve ornant la forme fine d'Aurélie que les résultats de la nouvelle alliance conclue entre l'Angleterre et les Russes. Il ignorait le temps, la pluie, la neige, connaissait seulement le verglas à cause de ses chevaux, qui marchaient .moins vite et laissaient sa voiture en route.

Vers quatre heures, il commençait le repas en silence, tant l'absorbaient encore ses préoccupations. Insignifiant, aimable, le colonel Lyrisse offrait une opinion sur l'élève des chevaux en Devonshire. Les choses de son régiment lui donnaient beaucoup de tracas. Il consultait le capitaine, qui se passionnait aussi pour la forme des selles et les vertus équestres des Gascons opposées à celles des Tourangeaux. Virginie médisait de telle ou telle visiteuse, de M"® Grand, l'épouse civile de Talleyrand, que tout le monde interrogeait sur son lieu de naissance, parce que, très sotte, elle avait coutume de répondre : « Je suis d'Inde », étant née d'ailleurs vers les bords du Gange, puis venue jusqu'à Paris, après bien des aventures dignes d'être contées par Restif ou Crébillon. Il avait fallu la manie matrimoniale de Buonaparté pour unir cette innocente à l'extraordinaire intelligence de Talleyrand. Lui soutenait l'avoir choisie de la sorte, parce que, si une femme d'esprit compromet parfois son mari, une bête ne coni ' 16*

promet qu'elle-même. C'étaient aussi maintes histoires sur le compte de générales issues des basses classes sociales et qui tout à coup, servies par les victoires de leurs maris, coudoyaient l'ancien régime réconcilié avec l'Empire, mêlaient, en souvenir du temps où elles portaient le bavolet derrière leur étal, le jargon de la rue au langage fleuri des petites-filles de Célimène. En outre, Aurélie discutait joliment sur la mode.

— Mon c.er, vois-tu, disait-elle à son frère, le mérite d'une femme est au juste de savoir composer un tableau par le moyen tle sa personne attifée de la belle manière, et l'arrangement de sa demeure^ Je voudrais que Gaétan trouvât toujours chez lui un petit 'chef-d'œuvre de cabinet d'estampes.

— Je le trouve, Aurélie ! Je le trouve, répondait le diplomate en lui baisant les doigts.

— Vous me flagornez, mon c.er. Vous n'aimiez ni ma coiffure à la grecque, ni mes repentirs; et maintenant vous n'exécrez pas moins les patères du salon que les camées de la tenture en péplum.

Ils riaient ensemble. Aurélie n'était point triste, à l'exemple des femmes fatales que les romans décrivent. Cependant elle ne se dispensait guère d'une mélancolie qui seyait à son charme frêle. Les grandes conceptions de son mari l'isolaient un peu. Virginie s'occupait de sa petite Denise, l'enfant grasse et brune qu'on lui apportait toutes les heures à nourrir ; et parfois elle suspendait à l'autre sein le fils de sabelle-sœur,Edouard. Les yeux pareils des deux petits s'étonnaient de la lumière, des sourires et des gestes, avec la même expression grave qui mettait en joie le colonel, Bernard. Praxi-Blassans dînait à la Cité d'Antin pour fuir les solliciteurs encombrant son hôtel du faubourg Saint- Honoré. Les deux familles s'arrangèrent de cette vie commune à l'abri des fâcheux. Et ce furent de très

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bons soirs jusqu'au printemps. Emile et Delphine crevaient des tambours, cassaient leurs trompettes, renversaient leurs timbales, pleuraient et chantaient tour à tour dans une pièce voisine, sous la garde de la vieille Margapet Tréheuc, la mère du dragon, ruinée par rincendie de sa ferme en Morbihan. Les Héricourt la gageaient.

Au spectacle paisible de ces deux femmes, douces et gaies, de leurs jolis enfants, Bernard se demandait ce que son père avait pu haïr en cela, disant : « Il y a des formes étrangères entre nous. »

Il examinait son chagrin, sans découvrir ce qui avait détruit le bonheur du vieillard. Comment ne pas aimer ce laborieux Praxi-Blassans, dont chaque gloire nouvelle faisait pâlir d'orgueil Aurélie ? Comment ne pas accepter sa philosophie perspicace? Le capitaine évoqua la dure énergie du père, celle qiti pliait tout à son désir de fortune : femmes, enfants, ouvriers, domestiques. Les deux mères, la sienne, l'Autrichienne, celle des marins, et l'autre, celle d'Aurélie, de^ Caroline, d'Augustin, étaient mortes à la tâche prescrite par la sévérité du fondateur. Le contraste, pressenti entre cette autorité de droit divin et l'indulgence du nouveau temps, avait-il heurté les convictions du père dur aux autres et à soi-même, du père qui avait conquis les premières richesses à la course de son brick pourchassant les navire» anglais et barbaresques, les secondes au temps des biens nationaux, et les dernières au fort des campagnes entreprises par la République dans le pays batave ? Pressentait-il aux âmes de ses filles, de ses gendres, un autre besoin que celui de gagner honnêtement, avec l'aide des lois successives, un besoin nouveau de jouir par l'apparat des actions, besoin qu'il n'avait pas ressenti et qui humiliait son âme simple ? Le père s'étonnait tant de voir Aurélie indépendante.

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un mari docile à son ég^rd, et Caroline accaparant la fortune de Cavrois afin de réaliser mille desseins de spéculation !

— Oui, approuvait Aurélie. C'est cela. Nous avons, nous autres, un besoin plus grand d'aimer et de savoir.

— Nos enfants s'aimeront davantage et se pardonneront plus.

— Oh ! oh ! ricana Praxi-^Blassans, ne croyez point cela. Des siècles passeront avant.

— Des siècles et des guerres, ajouta le colonel Lyrisse.

— Oui, mais la guerre mêle les peuples, dit Cavrois qui entrait, avec son ami Bridau de l'Intérieur. En se tuant, les hommes apprennent à se connaîtrer, eux, leurs idées. Que l'Empereur conquière l'Europe, et un jour l'Europe cherchera l'égalité révolutionnaire, dont nos soldats savent au juste le nom.

— Nous ne demandons que la gloire, protesta le colonel Lyrisse, en dressant sa haute taille et sa tête minuscule. Il faut des latiriers... il faut des lauriers à la nation pour qu'elle se respecte et progresse dans la vertu, en admirant l'exemple de ses héros.

— Voilà mon avis, soutînt le sévère Bridau. Il faut de la gloire aux peuples pour qu'ils prennent d'euxmêmes une idée grande, pour que cette idée donne à chacun la conscience de son devoir envers la nation.

— Vous obtiendrez mieux que vous n'espérez, Messieurs les héros ! répétait Cavrois qui déplia son portefeuille de maroquin.

— Travaillons à empêcher la guerre, conclut Praxi- Blassans, et il se rapprocha des papiers.

Travailler ! Les deux hommes voyaient là le but unique de vivre. Ni les plaisirs, ni les amitiés, ni l'amour ne gagnaient sur leur travail. Entre eux, Héricourt éprouvait quelque honte de son inutilité. Il

LA FORCE 2a5

leur servit spontanément de secrétaire. Il allégeait les besognes de Praxi-Blassans, dans Tespoir de conti'ibuer à la réussite.

— Mon c.er, lui demandait Aurélie, pourqujti te démènes-tu et cours-tu partout ? Repose-toi. Tout à rheure tu devras partir pour les camps. Jouis de Uni loisir.

— Tu ne sais pas, ma bonne, la raison de toute cette ardeur, ripostait Virginie ; il croit que tu os ambitieuse, et il veut que ton mari devienne ministre. C'est gentil, hein ?

La sœur se mit à rougir, a pâlir, et, bien que, depuis le jour de Texplication au château de Lorraine, rien ne se fût renouvelé de leur émoi, Bernard fut liés content. Elle comprenait le mobile de son effort. Mlli!^ il sortit tout de suite. Dehors, son caractère pensa : « Défends-toi contre la tentation du crime. Sois seulement glorieux d'un si bel amour. »

A quelque temps de là, un officier sarde, le major Brandini, nuisit à Praxi-Blassans, qui déjouait ses manœuvres dans les ministères et venait de faire avorter son essai diplomatique. Cet homme allait partout, disant qu'au surplus c'était un ami de Morh'uu et de Pichegru, que son beau-frère, le capitaine llévicourt, avait conspiré jusqu'à se faire casser, que tous deux avaient des attaches équivoques. Ces bruitrs vinrent aux oreilles de l'Empereur, qui gronda 1 alleyrand.

La situation de Praxi-Blassans parut fâcheuse. Lt^s mémoires de ses plans étçiient tous aux mains du ministre et en voie d'exécution. On pouvait, sans pi'i îl^ le casser aux gages ou l'expédier en quelque misi^^iuîi désagréable. Or l'affaire de l'Empereur-Roi était cc'llu qui devait lui assurer l'avenir. Très contrit, Héricuurt fut trouver le baron de Cavanon. Cet ami le détourna de

provoquer Brandini : un duel eût seulement transformé la chose en scandale. Mais il conseilla de voir FEmpereur, de solliciter la réinscription sur les contrôles de l'Inspecteur aux Revues, de lui expliquer le cas et de réclamer justice. Cavanoiv promettait d'obtenir une audience à Timproviste, en le présentant d'abord comme son secrétaire et ami. Bernard demanda quelques heures pour réfléchir.

Avant ce jour-là, il s'était refusé à toute démarche personnelle. L'idée de prendre une attitude humble devant Buonaparté le révoltait trop. Il sauta dans un cabriolet, rentra chez lui. Virginie achevait de mettre son manteau de deuil pour conduire la petite Denise che/sa belle-sœur.

— Que faire ?

— Mon pauvre, mon pauvre Bernard !... Et Aurélie ! Elle aime tant son mari. S'il perdait sa position !... Ah ! Elle en ferait une maladie... Mais toi, toi... Moi je t'aime, tu sais. Pense à nous d'abord. Je ne désirer pas te voir partir pour la guerre, moi ! tu sais, vraiment!

Cette parole le décida. Son caractère n'admit point le prétexte de la vanité personnelle, pour se dérober au devoir du soldat. Brutus eût sacrifié sa rancune à la grandeur de Rome et à l'honneur de marcher sous les enseignes des légions. L'amitié, le patriotisme et la gloire, la reconnaissance envers les sentiments d' Aurélie : tout plaidait. Il ne s'endormirait pas dans la mollesse de l'existence. 11 ne resterait pas le seul inactif de la famille.

Le Rival !... Comme il recouvrait l'horizon de son ombre ! Comme il ôtait pour toujours à Bernard la chance de mener les armes de la République au triomphe ! Le rêve de jeunesse sombrait. Le soldat se roidit. 11 ne pouvait compromettre 'l'avenir de Praxi- Blassans, ni détruire les espérances formées par Auré-

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lie en faveur de cet Edouard, le fils spirituel de leur sensibilité, le fils qui avait 'les mêmes yeux que la petite Denise, que la fillette bavaroise, que Virginie. Donc il se soumettrait. Ne devait-il pas à cette sœur admirable la vie même, la vie de Famour suggéré à sa femme ? Il se soumettrait devant le Rival, ce coquin dont la chance apprenait à TEurope, avec la gloire de la Nation, Texcellence de la liberté.

Margaret Treheuc portait Denise quand ils sortirent. Virginie donnait le bras à Bernard. Ils parcoururent d'abord la Chaussée d'Antin. On les bousculait un peu à cause de Tétroitesse des trottoirs et de l'afflaence des voitures. Les élégants appréhendaient de mettre au ruisseau les bas de soie que leurs escarpins découvraient jusque la cheville où se liait le pantalon collant. Du fond de vastes capotes en velours, les femmes distinguaient mal. Entre leurs repentirs^ les visages y restaient enfouis; tels les beaux fruits au fond^des corbeilles. Certaines portaient des casquettes roses à visière de taffetas, et le capitaine dut craindre de piétiner leurs traînes. Cela lui valut de l'impatience. Seul il marchait plus vite, plus à Taise. 11 chercha une raison de laisser Virginie. La lenteur de la promenade exaspérait sa colère intérieure de vaincu. Car il était vaincu par le Rival. Il solliciterait. Il obéirait. Il mourrait sans doute pour Napoléoné Buonaparté, Empereur et Roi. Afin que le Rival acquît définitivement ce titre en gardant à son usage l'habileté de Praxi-Blassans, Bernard Dessling-Iléricourt lui sacrifiait son amour-propre et la conscience d'une supériorité morale. Ainsi le Corse conduirait la Nation à la remorque de son étoile, tandis que l'honnête homme malheureux et inhabile servirait la cli^ince du coquin, par amour d'une liberté qu'il voulait avant tout glorieuse aux yeux du monde. Et il en serait ainsi.

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Le voyant énervé, Virginie préféra le retour à Thôtel. Elle s'affalait, J'embrassait, tout aimante. Le colonel Lyrisse encourageait à la démarche. C'était, selon lui, le devoir militaire de faire abnégation de son amourpropre et de sa liberté mentale au bénéfice de la patrie. Vainqueur d'Arcole et des Pyramides, l'Empereur était, après tout, un général, un supérieur hiérarchique. La discipline, seule force des armées, ordonnait au soldat la soumission. Cette sefvitude consentie était une grandeur. Après dîner, le colonel sortit pour prendre rendez-vous avec le baron de Cavanon ; ils mèneraient ensemble le capitaine à la revue matinale de la garde sur la terrasse des Feuillants,

Virginie emmena Bernard dans leur chambre. Elle chercha par des caresses à l'apaiser, à le faire sien, à détourner sa tristesse d'être vaincu vers les joies d'être amant. « Tu ne m'aimes plus. Je ne suis rien pour toi. A quoi penses-tu lorsque tu m'embrasses. Où es-tu ? Loin de moi ?... Bernard? — Virginie? — Dis à quoi tu penses. Tu réponds à mes caresses, sans y songer. Par-dessus mon épaule, que regardes-tu ? — Rien. — Tout ce qui n'est pas moi. — Toi aussi. — Par hasard. Je ne suis qu'une intendante de ta maison, la mère d'un enfant criard ; et tu te flattes de rejoindre Tarmée, parce que cela peut t'éloigner de moi. Je le sens bien : je te fatigue de mon affection. Elle ne te fait pas plaisir. Tu serais content de la guerre qui te dispenserait de feindre un peu d'amour. Je t'en prie, Bernard, dis, dis-moi ce qu'il y a entre nous ? — Il y a la mort, entre nous. — Oh! non! non ! C'est trop horrible. Ne dis pas ça. — Qu'y faire ? que veux-tu faire »? Il y a la mort entre nous, désormais, toujours. Il n'y a plus un baiser que je ne me reproche comme si je recommençais le parricide, chaque fois. — Est-ce ma faute à moi ? — Ce n'est pas ta faute, ma pauvre fille.

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ce n'est pas ta faute. Mats je ne peux plus t'aimer, ni m'aimer. — C'est injuste, Bernard; c'est injuste ! — Sans doute. Innocente ^ tu expies le crime de la destint'e. Mais, à cause de toi, j'ai accompli une action* mauvaise, dont la certitude, me tue. — Comment aurionsnous deviné cela? — J'aurais dû le prévoir. Il y a le visage de la mort entre nos visages. Et vois : tout va mal. Moreau exile! Le Corse triomphant! Mon beaufrére et sa famille compromis par mon attitude. Moi, moi, obligé de me ÊOumettre devant cet homme parvenu grâce à toutes les infamies, moi qui serai tué pour sa gloire, demain, dans dix jours, dans dix ans, pour sa gloire qui est celle de la Nation. » 11 rit terriblement et se cacha la tête dans les oreillers. « Bernard, Bernard, je t'aimerai, moi, quand même, moi, moi! » Elle pleurait ; elle finit par dormir ; ses sanglots ronflèrent.

Conragetix, revêtu de son uniforme, le casque en tête, Héricourt se trouva, le lendemain, aux Tuileries, dans le jardin où se sueeédaient les lignes de grenadiers, l'arme au bras. L'escadron multicolore des Mameluks oeeupait la longueur /d'une allée encore bnniide de la pluie matiuale. Guêtres noires, la capote bleue close sous la croix des buffleteries blanches, les fantassins battaient le sol de la semelle. Un groupe de généraux et de colonels inconnus conversait au milieii du quadrilatère de bonnets à poil. Quelques-uns se promenaient en Faisant sonner aussi leurs bottes à récuyère ou leurs demi-bottes à cœur ; et leurs oreilles piquées par la bise de Ventôse, ils les cachaient dans les broderies dorant les hauts cols de leurs habits sombres, de leurs dolmans écarlates où bleus. 11 y avait de somptueux hussards à pelisses blanches fourrées d'astrakan, des cuirassiers en manteaux gris, dos chasseura verts à brandebourgs d'argent, lasabretachc

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aux mollets, des géants surmontés de bonnets à poil que terminaient d'immenses panaches rouges, des fantassins coiffés de schakos évasés, mais étriqués dans •des habits justes, et munis d'épées fines en gaines de cuir. Les hausse-cols brillaient sous les mentons ras. Des bicornes vastes chargeaient des têtes maigres et pensives. Un homme au large dos, serré dans un spencer écarlate que traversaient des coutures d'or, que bordait de la zibeline, gesticulait, étendait les mains gantées à crispin blanc. D'autres, plus simples dans des habits noirs serrés sur leurs poitrines osseuses, une plaque de brillants au cœur, des aiguillettes d'or passées à la boutonnière, marchaient silencieux et contemplaient les miroirs de leurs bottes. Gavanon en désigna plusieurs. A la fin de leurs noms, c'était la sonorité célèbre d'une victoire, l'évocation d'un héroïsme. Ils acceptaient eux, par abnégation envers le destin national, de servir le coquin dont la chance glorifierait les drapeaux. Bernard ne pouvait-il pas les imiter, avec une âme pareillement saine. Le colonel Lyrisse le lui répétait. Le capitaine se résigna.

A la gauche des compagnies, les petits tambours de quinze ans avaiejit des frimousses rougies par le froid. Tout à coup ils rejoignirent les talons avant l'ordre que grognait une voix rude. Les baïonnettes se redressèrent d'un bout à l'autre, sur la terrasse des Feuillants. Les sabres des Mameluks sortirent des fourreaux avec un long crissement ; les gourmettes s'agitèrent ; un tambour-major leva sa canne enguirlandé.e : les cuivres crièrent ; les caisses retentirent. Une explosion de joie triompliale sortit des bouches d'airain. On battait aux champs. Derrière les grilles, mille figures parisiennes se hissèrent entre les poings agriffés, dans la rue où les voitures s'arrêtèrent. L'Empereur parut.

Bernard l'examina parmi les officiers d'état-major

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et quelques fonctionnaires en habits brodés. Trapu, Fair inquiet, il s'avança vite vçrs le groupe des généraux. Ses bajoues s'enfonçaient dans le col qui serrait la courte nuque. Il avait un menton bleui par le rasoir, creusé d'une fossette remuante, des lèvres minces et dédaigneuses, un nez pâle. Le vent retroussait sur sa culotte blanche la doublure en soie grise de sa redingote. Plus près, il fut un simple bonhomme engoncé. L'œil scrutait à droite, à gauche. Il éleva les doigts à la hauteur de son bicorne sans galons. Les généraux et les colonels formèrent le cercle. 11 murmura quelque chose. Un colosse casqué d'argent leva la main. Les tambours se turent. Les claironnades expirèrent.

Il pénétra dans le cercle ; et, par habitude militaire, il sembla vérifier si toutes les mains tombaient dans le rang, si tous les talons étaient joints. Les poings derrière le dos, il commença : « Je vous recommande les premiers conscrits de l'Empire... On a levé soixante mille hommes. Il faut les instçuire promptement... Vous allez rejoindre vos corps,..{Il s' arrêta^ dévisagea.) Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre... 11 faut être en mesure, cependant. Que tous les hommes aient leurs épinglettes, et chaque caporal son tire-bourre. On oublie trop les petites choses... (Il chercha^ se rappela,) Chaque homme doit avoir deux paires de souliers neufs au magasin. En cas de départ, il en aura une aux pieds et une dans le sac... Les cavaliers manquent de gants. Je n'aime pas cela... Il faut des gants. On trafique sur les chevaux. J'ai donné des ordres pour que cela n'arrive plus... Cela n'arrivera plus, hein?... »

Il tournait à l'intérieur du cercle, en tapant du talon; il disait les choses dans Tordre où les présentait sa mémoire, par phrases brèves de camarade bourru. Malgré son torticolis naturel, il levait les yeux vers les

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colosses de la cavalerie, sans craindre la médiocrité de sa taille. Bernard le vit arriver sur lui, la tête en avant, comme une pierre lancée. L'Empereur le dévisagea, passa. Derrière son dos, ses mains nues et potelées se tripotèrent. Il continua, la voix basse :

« Tout le monde trafique. Je n'aime pas ça. On trafique sur les fourrages, sur les selles et sur les brides. On trajSque des réquisitions. Il n'y a plus une voiture dans le Milanais. Lannes aime l'argent. Augereau aime l'argent et s'en procure par des moyens que la probité ne peut approuver. Vous aimez tous l'argent. On rançonne les municipalités. On indispose les populations. Prenez garde. J'y mettrai bon ordre... Au camp de Boulogne, les soldats pillent les navires naufragés... Je ferai restituer, tout, tout... On accepte que les fournisseurs corrompent les commissaires... Tout le monde vole. Désormais chaque bataillon aura son caisson de pain, et je rendrai les chefs de brigade responsables... »

Les yeux à terre, il tourna quelque temps encore dans le cercle. Ces hommes chamarrés, glorieux, qu'il traitait de voleurs, ne bronchèrent point, ne s'étonnèrent pas. Fixes, ils regardaient droit devant eux, immobiles comme de simples grenadiers. Héricourt pensait à l'énorme fortune rapportée d'Italie par ce Buonaparté, enfui là-bas dans un équipage impayé, à tout l'argent qui avait récompensé le coup de force de Vendémiaire, et enrichi les frères, les sœurs du cadet corse. Sans doute, Napoléon réfléchit à ses propres faiblesses, car il se laissa sourire et pinça l'oreille d'un vieil homme un peu ridicule sous le kolback enguirlandé de galons d'argent. L'Empereur songeait à une autre chose très lointaine. Il oubliait ses « voleurs », qui, les talons joints, restaient là, sous leurs brandebourgs, leurs placjues de brillants, leurs chamarrures, leurs

plumets, tout leur appareil de gloire. Il regardait le ciel où coururent des nuages grisâtres et que traversèrent des pigeons.

Soudain il parut se rappeler le lieu, les gens, s'arrêta dans le milieu du cercle, et prononça d'une manière emphatique la phrase préparée d'avance : « Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre... »

Son regard perça les consciences. Une de ses jambes tremblotait. Il ne sembla point mécontent des attitudes 11 récita son mémorandum : « Le major général reçoit les rapports des commandants de division... Les inspecteurs aux revues sont responsables des mutations et de l'avancement.. . On n'a point assez d'aides de camp dans les états-majors. Choisissez des jeunes gens instruits pour cette fonction. Il faut des capitaines instruits dans la cavalerie pour le service des reconnaissances. Achetez des chevaux à l'Etranger plutôt que chez nous. N'épuisons pas les l'éserves de chevaux en France... Il faut être en mesure... Retournez dans vos garnisons. Soignez mes conscrits... Il faut toujours être en mesure, comme si nous devions entrer demain en campagne. Bientôt j'irai en Italie passer des revues, et ensuite sur les côtes de l'Océan... Je veux de la probité... Il ne faut pas que les cours étrangères puissent mettre dans les gazettes que nous sommes des bandits. . . Allons... je vous dis au revoir. Partez tous le plus tôt possible. Faites diligence. On a réformé beaucoup de vieux officiers. Rejoignez de suite... »

Brusque, il tourna le dos, un dos carré tendant la redingote grise qui tombait jusqu'aux bottes; et il se dirigea vers les compagnies. Elles présentèrent les armes. La horde des généraux et des colonels suivait, sans un murmure, impassible. Elle longea les haies d'hommes, leurs poitrines bleues, les bandoulières

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blanches des fusils. Les tambours battaient aux champs. Statues immuables, les soldats regardaient devant eux un point de mystère. Bernard craignit que la mauvaise humeur du Buohaparté ne desservît sa cause. Ni Cavanon ni Lyrisse n'osèrent Je rassurer. Humbles, silencieux, ils suivaient le petit homme engoncé dans la redingote et dont les mains potelées essayaient, derrière éon dos, la souplesse de leurs ongles.

La revue passée sans anicroche, l'Empereur ^rit à un chambellan une liste qu'il parcourut des yeux. A pas lents, il revint alors vers le groupe des généraux, et tout à coup marcha sur Cavanon, la tète en avant .comme une pierre Jancée.

— Aimez-vous toujours les peaux de tigres ?

— Oui, Sire...

— Et c'est ce jeune homme. Colonel, votre gendre ?

— Oui, Sire.

— C'est bon. Où êtes-vous né, capitaine.

— A Arras.

— Vous êtes marié?

— Oui, Sire.

— Combien d'enfants ?

— Une fille, Sire...

— Quelle dot eut votre femme ?

— 60.000 livres.

— Vous avez de la fortune ?

— Oui, Sire : les moulins Héricourt.

— C'est bon. [L'Empereur sourcilla,) Le général Oudinot garde votre frère dans son état-major. Vous avez fait campagne ?

— Stockach, la campagne du Danube. Une blessure à Hohenlinden. [L'Empereur grogna.)

— On dit que vous êtes une mauvaise tête. Je n'aime pas les mauvaises têtes. Le général Moreau était coupable. J'aurais voulu le sauver. Vous êtes jeune,

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VOUS Croyez les hommes meilleurs qu*ilâ ne sont; j'ai la preuve écrite de sa trahison.», La preuve écrite.,, Jn l'avais lorsque Decaen est parti pour Tlnde. J'ai ymuIli attendre. Moreau fut averti... Enfin! Mon aide de Ciniqi, qui l'a reconduit à la frontière d'Espagne, avait iu'ihe de le ramener à Paris s'il voulait me promettre fîilélité...

Bernard s'étonna que l'Empereur sentît le besoin do se justifier devant le pauvre capitaine en disgrâce. Napoléon parlait sourdement. La fossette de son mf^nton remuait. Certes il regrettait toute cette aiïiure fâcheuse. Il contempla ses bottes, haussa les éprmlos, comme s'il accusait le seul hasard. Et cependant on savait avec quel despotisme le Consul avait requii? des juges une condamnation, les obligeant à revenir sur le premier verdict qui acquittait, les gardant prisonnin s au tribunal jusqu'à la soumission devant les ordn;s du général Savary. Il sourcillait toujours, l'esprit ailleurs. Brutalement il dit :

— Vous promettez d*avoir une bonne conduite politique ?

— Oui, Sire. . . {L'Empereur n'entendit pas la répome » Il admirait Vitni forme extraordinaire de Cavanon.)

— C'est bon... Eh bien! colonel Lyrisse, le Tn'^^or vous rembourse-t-il vos avances sur la remonte.., ?

— J'attends toujours. Sire...

— Notez cela pour Caulaincourt, dit l'Empereur a un secrétaire.*.

— Allons... Et vos peaux de tigres, général... Y h veux que vous m'en donniez une... ah ! ah!... Xwu^ me devez ça... »

La fossette s'effaça du menton volontaire, etH^rnpereur montra le rire de ses belles dents, comme ri" il voulait faire allusion aux voitures réquisitionnées on Lombardie...

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296 LA FORCB

— Je suis confus de cet honneur, répliquait Cavanon. Votre Majesté aura sa peau de tigre.

Napoléon continua de rire en s'éloignant. Bernard respirait à l'aise. Il sut presque gré au coquin de ne point jouer à la noblesse, mais de rester dans son rôle un peu trivial de chef de bande. L'Empereur continuait de satisfaire. aux suppliques de ses « voleur^ » et de rire à leurs réponses. Entouré d'eux, il traversa tout le jardin jusqu'au perron des Tuileries. La horde bruyait à ses basques. Surpris de n'avoir pas souffert davantage en le nommant « Sire », en écoutant la remontrance, Héricourt ne le quitta plus des yeux. Napoléon recevait les courbettes, les révérences et le titre de Majesté comme un qui sait ce que vaut la mascarade, qui se croit proche d'en sourire. Cela mettait cette confiance entre les autres et lui. Ses compagnons d'armes le sentaient camarade et favorable; et, s'ils restaient à distance, ce semblait être par une convention de jeu.

A mieux réfléchir, Bernard pensait avoir lu dans ce visage, au sujet de Moreau, toute une digression muette : « En somme, vous n'êtes pas dupe, et vous savez bien ce qui se passa. Que voulez-vous? on agit comme on peut. Ce n'est pas si commode. Je ne suis pas un dieu. J'emploie des moyens de pauvre homme. Je ne suis pas la vertu. Je suis moi, un soldat triomphant qui poursuit l'ambition simple de refaire l'empire de Charlemagne, puisque les choses tournent assez bien. Voilà tout. . . A ma place, qui sait ce que vous feriez? Il faut que je suive mon étoile. Jelsuis le résultat des forces^ l'instrument du hasard... Acceptez-moi si vous ne pouvez faire autrement. » Certes l'Empereur avait dissimulé cela sous les phrases de son bref réquisitoire contre Moreau. Et Bernard inclina vers l'indulgence, cette indulgence à laquelle Cavrois l'avait

convié, à laquelle conviaient le baron de Cavanon cl lu colonel Lyrisse, qui vantèrent la reconstitution adiiùnistrative de F Etat, la gloire donnée aux forces iv[>nblicaines victorieuses des monarques, par le [letit homme engoncé dans sa redingote grise. .

Les grenadiers évoluèrent, accomplirent des rfiangements de direction, et des mises en ligne.

Au camp de Boulogne, Héricourt emporta celte indulgence.

Nouveau, le régiment achevait sa formation.

D'anciens officiers rappelés, plusieurs nobles revenus d'émigration le commandaient. On s'y tenait sévèrement, avec un sens de la discipline que les demibrigades de Tan VII ne comportaient pas. Bernard s'en arrangea fort. Cérémonieux, étrangers encore les uns aux aulnes, les capitaines se faisaient mille politesses ; tous jouissaient de quelque fortune. Il sembla que l'Empereur eût voulu rendre à sa cavalerie le prestige d'élégance et de belles manières qu'elle gardait sous le roi. On soigna l'uniforme, les gants. La pean des culottes et du gilet devint l'objet de discussions minutieuses. Que les dragons l'emportassent sur les hussards et sur les carabiniers, par l'aisance des manœuvres, rimpeccabilité de l'appareil, cela marquait le but des ambitions.

On ne parlait point politique, mais on poussait à l'extrême les théories relatives à la beauté du cheval. Chacun posséda des bétes de race. Le colonel Lyrisse envoya un hongre turc à son gendre, ce qui le mit au

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meilleur rang des officiers notables, On cantonnait dans une petite ville de la Sommé, groupée vers l'abbaye de Saint-Leu. Les marchands firent venir de Paris des vernis spéciaux pour les bottes, du tripoli d'Espagne, des gourmettes d'argent. Leurs quelques boutiques exposaient à profusion des harnais dô parade, des peaux de panthère véritable pour les casques, des éperons dorés, des boutons de vermeil. Le colonel Corvin de Brumières avait en or les armatures de son fourreau de cuir. On parfumait à la bergamote la crinière des casques. Les trompettes reçurent Tordre de chevronner les manches de leurs tuniques avec des rubans de soie. On dînait dans la salle de la meilleure hostellerie, et de façon succulente. Les officiers de grades différents ne frayaient pas. Les capitaines assumaient la besogne dlnstruire les trois escadrons, dont les chefs se préoccupaient mal, fort empêtrés par les réceptions dans les domaines voisins.

Frais émoulus des écoles, après un séjour de huit mois, les lieutenants ne savaient rien, tâchaient de se maintenir «n selle. On les envoyait à la promenade. Bernard menait sa compagnie en bonnet de police et en veste, à travers la campagne. Du matin au soir il redressait les tailles, haussait les cous, dégageait les 'mentons de leurs cravates, rectifiait la position des jambes le long des étrivières, faisait saillir les poitrines, rentrer les dos. Il exposait les hommes au soleil, à la soif, à la pluie, à la faim, à la boue et à la poussière, partageant lui-même ces incommodités. Il voulut que sa meute d'hommes fût la plus prompte à bondir, à se diviser, à s'éparpiller en fourrageurs, à s'assembler en pelotons, à pivoter en ligne, à s'allonger en colonne, à faire face sur la droite, puis sur la gauche, en avant et en arrière.

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Au bout d'une décade, la fièvre de son art l'avait ressaisi. Il parachevait les cinquante statues équestres de sa compagnie, cinquante gaillards dociles et impérialistes, ahuris d'être conviés à la gloire française et désireux d'y contribue^. La tâche était facile. En un mois, ces jeunes gens bottés, culottés, parés d'habits verts, de buffleteries blanches, casqués de cuivre étincelant, méprisèrent le fantassin poussiéreux, le hussard fanfaron, le cuirassier bête, et se prévalurent des victoires prochaines dans cette Angleterre où l'on aborderait au moyen de péniches.

Quatre Parisiens étonnaient les autres, parce qu'ils avaient vu passer Buonaparté au carrouseî. Deux maréchaux de logis avaient suivi le héros en Egypte, salué le Sphinx et les Pyramides, conquis les chevaux des Mapfieluks. Une dizaine de Lillois écoutaient, non sans vénération, ces vantards. Ils regrettaient de n'appartenir point à un régiment déjà célèbre par ses exploits. Tels hussards qui avaient mangé les raisins de Marengo, tels hommes d'infanterie légère qui s'étaient bruni le visage dans les plaines d'Arcole, tels cuirassiers d'Hautpoul qui avaient abreuvé leurs chevaux dans le Danube surprenaient l'admiration des recrues attablées sous les guinguettes, et dont les rires s'éteignaient subitement à l'entrée des victorieux. A cause de sa balafre, Héricourt les eut confiants et assidus, ils s'efforçaient de le comprendre. Bientôt ils manièrent labaïonnette comme de vieux grenadiers, surent marclier en ordre d'infanterie, déchirer vivement la cartouche avec les dents incisives, bourrer. Leurs chevaux furent les mieux tenus. Ils eurent le pelage limpide. Bernard commanda de bons centaures rapides et adroits. Avant Pâques, il fut mis à la tête de la compagnie d'élite que distinguaient des épaulettes rouges et la garde de l'étendard ; il se posta derrière l'état-major régimen-

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taire. Quand T inspecteur aux revues fit sa tournée, la chance voulut que le baron de Cavanon, adjudant général ^ secondât. Cavanon parut, montant un cheval noir, muni d*uue étoile blanche au front. Sa selle était sanglée sur une peau de tigre aux griffes dorées. Il portait Son costume de chasseur vert, une pelisse rouge, un bonnet à poil surmonté d'une gerbe de plumes blanches. Le colonel et lui se plurent beaucoup. D'après leurs instances, le capitaine d'armes rédigea d'excellentes notes concernant Héricourt. Un quadragénaire grognon, coiffé jusqu'à la racine des oreilles par l'énorme chapeau à deux cornes dont le gland se balançait devant ses narines, l'inspecteur aux revues, douta de tels mérites. Il flaira la faveur, et, le premier iour de son examen, déclara que les capitaines commanderaient à tour de rôle le régiment. On commença par le chef de la compagnie d'élite, qui dut se placer à la gauche, puis étonna par ses manœuvres. L'inspecteur apostilla les notes. Dix jours après, Bernard reçut un brevet de chef d'escadron. L'influence de ses beauxfrères lui fit reprendre place dans son ancien régiment. Sans doute l'Empereur voulait-il témoigner qu'il ne gardait pas rancune à ses adversaires amendés. Avec une extrême satisfaction, Bernard salua, dans Saint- Omer, le capitaine Pitouët, les lieutenants Cahujac et Corbehem, son élégiaque collègue, plus vieilli, un sien cousin, le jeune Gresloup sous-lieutenant, les maréchaux des logis Tréheuc et Nondain, l'adjudant-major Marins. Des figures inconnues s'encadraient parmi les anciennes. Le colonel l'embrassa. 11 soufflait fort en parlant, la lippe dehors, u Ah ! Monsieur, en voilà du nouveau, tu sais ! Le chef d'escadron et le lieutenantcolonel, ce sont des retours de Coblenz ! 11 n'y a pas de mouchoir assez brodé pour moucher leur nez. Demande au capitaine Pitouët. Et ce pauvre Pied-de-

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JacinthiB ! On lui fend Toreille. Il s'établit imprimeur a Tours. Nous formons brigade ici. On a le général sur le dos, et les adjoints ! et l'aide de canip colonel ! Tu verras ça. Et l'inspecteur aux revues, donc ! Il paraît que je ne sais pas écrire mes rapports. Il me flanque un poil, à moi... Acceptez un verre de Champagne, Monsieur... Et ça met le nez partout, dans les fourrages, dans les cuirs. On rectifie mes comptes... Pitouët est un bon homme, heureusement. Il m'arrange ça. Je le ferai passer à la compagnie d'élite... Allons, je suis plus content... On taillera l'Anglais, tout à l'heure ?... Suffit, pas un mot. Si on dit ci, si on dit ça,... bing ! un poil de l'état-major ! »

Il secoua sa grosse tête qui s'argentait. Dans la culotte de peau son ventre ballonnait. « Je suis bien content, Monsieur. Situ veux, tu m'aideras... Moi je ne comprends rien à leurs comptes, à leurs manières... Enfin j'aurai moins de tracas, si vous voulez, major., , Si vous voulez ? »

Craintif, il regarda de coin, comme s'il redoutait le refus de Bernard, et pâlit de joie à la réponse. Immédiatement ils se divisèrent la besogne. Le colonel s'occuperait de la remonte, Pitouët des fournitures, Héricourt du soldat. L'élégiaque se far.dait les joues un peu blêmies par l'abus de Tamour et passait le temps à mourir de la cruauté d'une dame.

Alors Bernard développa l'activité de son être multiplié en six cents hommes, dont il magnifia la prèstance, dont il endurcit le courage. Six centaines de statues antiques casquées de bronze chevauchèrent à son geste, progressèrent et s'arrêtèrent, formèrent des lignes, couvrirent la campagne et se resserrèrent en colonnes que cachait sa main tendue devant le regard. Le sang des provinces s'exalta. Il sentit la Nation frémir d'impatience et d'audace. Les voix d'airain clai-

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ronnèrent leur désir de triomphe. Il oublia la tristesse de l'amour et de la mort, la mélancolique Aurélie et les yeux clairs des enfants nés au souvenir de la même figure bavaroise.

Or Napoléon fut couronné, à Milan, empereur-roi ; Eugène de Beauhai'nais promu vice-roi d'Itali« ; Praxi- Blassans décoré, doté d'un nouveau domaine en Vaucluse, d'une pension impériale ; Cavrois élevé au rang de chef de division dans son Ministère. La famille vint prendre du loisir aux Moulins Héricourt.

Bernard s'y rendit, grisé par la splendeur de son œuvre et ce miroitement des armes sous lequel s'unifiait la force de la France. Il laissait l'ambition déclamatoire de ses camarades, un tumulte de fête aux camps ; il trouva le charbon de Caroline qui débordait les nouveaux hangars. Les arbres du jardin avaient disparu comme l'herbe des prairies, comme le lit de la Scarpe recouverte par les files de chalands halés au moyen de lourds quatlriges. Les chemins et les sentes restaient noirs de houille. L'odeur acide des tanneries attaquait l'air. Abrutis par la fatigue, des meuniers dormaient au fond du saut-de-loup. Il entra dans la-cour. Le jeune Dieudonné Cavrois rongeait un pilon de volaille, et Delphine de Praii-Blassans battait avec une pelle son petit frète Emile, qui cria. Aucun d'eux ne reconnut l'oncle ; effrayés, ils s'enfuirent en pleurant; Ce fut, au seuil, là laideur de Caroline, Télan de Vii*ginie pâle, éplorée, qui l'entraîna jusque leur chambre, ferma la porte et l'étouffa de baisers humides. Et de geindre alors sur son amour méconnu, sur des infidélités probables, sur la peur de la guerre. Il la jugeait grossie, encore. Elle dégageait un parfum de beurre et de caramel. Plusieurs effusions conjugales les réconcilièrent dans la modeste chambre aux boiseries lézardées. Deux lambrequins de vieille soie

s'élimaieilt aussi devant les impostes des fenêtres quadrillées. Les dossiers en médaillons des fauteuils retenaient un cannage déteint. Le temple minuscule de Vesta sur ses quatre colonnettes d'albâtre enfermait un cadran de cuivre dont les aiguilles ne tournaient plus. Enfin Virginie, rassasiée de plaifeir, ronfla, les paupières battues, la hanche en Tair.

Son mari eut, avec dégoût, de la pitié. Avivé par les habitudes reprises au camp, son désir d'action s'irrita. Il se rappelait le matin de l'avant-veille, le galop à la tête de ses dragons, dans la fraîcheur de l'air ; quelle différence avec l'obligation de galanterie qui le tenait immobile, mal à l'aise, auprès de cette bête chaude endormie, stupide. A pas de loup, il redescendit.

Dans la salle basse, Caroline assurait les besicles de son père autour de ses grosses joues blêmes. Elle attira Bernard contre le secrétaire taché d'encre et lui montra les livres. Il fallut qu'il vérifiât. Pour fournir les armées de pain, de cuir, pour multiplier les chalands à charbon et les péniches de l'Empereur, pour aider au forage de nouveaux puits de houille, on engageait l'avenir. Elle compulsa des actes, additionna. Dans deux ans, si nulle catastrophe n'advenait, elle aurait rendu décuple l'héritage du père. Mais il fallait de l'argent, tout l'argent. Que chacun économisât, que chacun demandât le moins possible à la caisse commune. Comment Bernard pouvait-il acheter encore un cheval, puisque le colonel Lyrisse lui avait envoyé le turc. Virginie dépensait trop, en allées et venues, Aurélie en toilettes. Ne pouvaient-elles pas voyager par le coche et non dans leurs chaises de poste ? Elle comptait sur Bernard pour faire entendre raison à ces folles. Et quand le colonel paierait-il enfin les arrérages de la dot?

De ses mains qui gardaient defe traces d'engelures, elle

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caressait aux genoux sa robe de laine graisseuse. Une cornette de deuil enchâssait sa figure blême, au p;u li^r prudent, plein de citations latines. Dans son rétitulii pendu au coin de la bergère, les clefs sonnaient d^Ls 1^ moindre frôlement. Les écus gonflaient, autour d'ell<\ lus petits sacs de toile à voile noués d'une corde. Elle se lamenta, car on n'avait point de nouvelles de Ifi gofleLttï ni des frères partis le lendemain des funérailles. Le brick la Méfiance appareillait pour leur recherche. Rt si les bateaux se perdaient tous deux! Qu'aurait dit le père encore vivant? A l'idée du père, Héricourt l'imagina tapant de sa canne le pavé de Dunkerque H disant : « Vous m'aurez tué de chagrin, tous, pour rit n, pour rien. » Il l'avait tué pour rien, en effet, pour Virginie ! Comme il détesta la lourde femme dont la soli vo, en haut, mouillait l'oreiller. Au souvenir du défunt, Carnline mordait sa lèvre inférieure, enflait ses yeux }i«frs des paupières, implorait, les mains jointes. Bernanî la revoyait telle que les deux mères, la sienne, cello d'Aurélie, mortes à la peine sous l'autorité du fondateiir- Vraiment elle prolongeait leurs vies par sa vie inquitlG et rapace. Tout à coup il craignit que Denise iii^ lui ressemblât plus tard. « J'ai vu ma fille à peinr m arrivant, dit-il. — Elle est au verger avec AurcliL- v\ les enfants. »

A l'ombre du pommier en fleurs, Aurélie assise l<n^nit un doigt sévère, à l'intention de Dieudonné, qui saliny^iît le livre d'images ouvert sur les genoux de la jeiiTm femme. Bouche bée, Delphine admirait l'Hercule vainqueur du lion ; Emile attirait le volume de ses pt^ïj(<*^ mains griffantes. Aux bras de la nourrice amust^"' \\\\ double poids, Edouard et Denise apprenaient à rïr+3, du rire que la paysanne répétait en les secouant,, vvi approchant les yeux clairs des cils sombres.

De les reconnaître aipsi, chauves, frais, les \itiis

pareils aux yeux d'autrefois, le père s*émut. Les embrassant, il se demanda quel mystère providentiel Tavait jadis poussé vers la petite bavaroise, comme si, de toute époque, il eût été prévu qu'il engendrerait une fille aux yeux clairs, aux cils sombres, lui de regard grisâtre et changeant.

— Ils sont beaux, nos enfants ! dit Aurélie.

« Nos enfants... » 11 pensa qu'elle eût ainsi parlé d*enfants issus d'une union entre eux, puis se ravisa : la phrase ne signifiait précisément rien de criminel. Or le teint de la jeune femme se colora ; elle feignit d'arranger les collerettes pour dérober sa figure.

— On dirait frère et sœur, hannon? opina la paysanne.

Aurélie ne répliqua rien. Du silence les gênait ; sous le fichu de deuil, dans la robe noire, le sein tressautait. Elle blêmit soudain, se mordit les lèvres. Seules ses oreilles demeuraient rouges. Bernard entendit le tocsin de son propre cœur aussi. Des corbeaux croassaient dans les profondeurs du ciel. Une cloche d'église sonna l'Angélus. Aurélie se signa. Ne sachant qu'exprimer de leur trouble, il feignit de respecter le silence de l'oraison, et s'écarta.

Virginie survint; il la prit contre sa poitrine, les yeux clos où l'image d' Aurélie remplaça la réalité de sa femme heureuse qui se pelotonnait.

Ensuite il fallut saluer Praxi-Blassans, Augustin, alors en garnison dans Arras avec Oudinot : « Ah ! conspirateur, tu rengaines tes lubies, mon frère ! » Praxi-Blassans, vieilli, arrivait de Rome. « Vous voilà content. Monsieur le chef d'escadron ?... Ah ! nous avons eu quelque peine à vbus remettre le pied dans l'étrier!... Vous y voilà, néanmoins. Trêve de remerciements. Je vous dois aussi quelque chose. Je sais ce que vous a coûté la démarche aux Tuileries. Je ne

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Toublierai point, parole d'honneur... Ah! ahl Eh vous croyesî descendre bien trU en Angleterre?... Monsieur? Nenai ! Allez voir si j'y sais. Les Anglais nous combattront sur le continent dans la peau des Autrichiens et des Russes, voilà mon avis, Monsieur!... A table! Caroline va gronder^ saperlipopette..., et, quand Caroline me gronde, Monsieur, je p.erds la tête, parole d'honneur. Je n'ai l'habitude de contredire que l'Empereur, les cardinaux et les diplomates ; il est plus facile (Vavoir raison d'eux! Mon bras, M"® Héricourt? Vous accaparez votre mari, ce me semble?... C'est un bien joli dragon ! Peste ! . . . »

Aurélie se trouva devant Bernard ; elle posa la main sur la manche du capitaine. Il balbutia :

— Les fleurs des pommiers tombent déjà.

— Oui, déjà...

— L'été, maintenant...

— Bientôt Messidor. Et ce sera une année près de finir...

— Vous êtes glorieuse de votre mari ?

— Oh! oui! les enfants profitent delà situation du père, n'est-ce pas. Jl faut vivre pour les enfants et le siècle à venir.

— Pour soi, aussi.

— Oh ! pour soi!.... pour soi!... Peut-on jamais vivre pour soi?.,, jamais... jamais vivre pour soi...

Elle ravalait un sanglot. Il serra doucement la main menue dans le pli de son coude.

— Aurélie!

Ils se regardèrent, des larmes noyaient leurs yeux. Ils se détournèrent ensemble.

— Aurélie!

— Bernard!

— Nos enfants...

Savoix chevrotait. Elle lui serra le bras et redit.

— Oui, oui, nos enfants... nous marierons nos enfants. Promettons-le !

— Nous verrons s'aimer Edouard et Denise... un jour.

— Nous les verrons..., un jour, le jour de notre bonheur.

— Dieu pourrait-il nepas donner cette consolation?...

— Non, il ne le pourrait pas, Aurélie..., ou il ne serait pas la justice.

— Ah ! je n'ai plus confiance..., moi...

— Et pourtant la Providence n'est pas sans faveurs pour nous.

— Certainement, mais...

— Ne parlons pas davantage..., supplia-t-il fiévreux. Encore une fois, son caractère redouta leur aveu de

cette affection que n'entachait point le désir de chair, qu'animait seul un sentiment obscur et profond. Ils se turent. L'âme d^un violon pleurait derrière le bocage, C'était un nocturne que le père aimait. Ils entrevirent l'orpheline là qui jouait, solitaire, assise en un banc de bois; qui jouait, se rappelant une tendresse morte. Depuis le départ des marins, Caroline avait recueilli la jeune fille.

llsFécoutèrent jusqu'à ce qu'on les appelât du perron. Autour de la table les enfants gazouillaient. Sûr de son beau visage, Augustin contait déjà ses fredaines et sa force, usait fréquemment d'un petit peigne d'or pour ses courts favoris blonds. Il vantait l'Empereur à l'excès, montrait l'Europe aux pieds de la France, expliquait le moyen de parvenir, grâce aux amitiés, aux prévenances dont il comblait les gens de haute situation, grâce à sa déférence envers les chefs qui le choyaient.

— Tout le monde "m'aime, déclara-t-il, les dents découvertes.

^ — Comme une jolie femme, dit le moqueur Praxi- Blassans.

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A.ugustin rougit et s'indigna. Il se conduisait mieux qu'Edme Lyrisse, arrêté par la police dans le (département de Jemmapes, pour avoir assommé Pâmant d'une fille de joie. Le colonel venait de le faire engager et l'expédierait à Bernard, afin qu'il le menât sans faiblesse. Augustin, lui, allait être titularisé comme lieutenant adjoint à Tétat-major. Oudinot lui confiait tout. Il exagéra cette familiarité du général envers lui.

Caroline l'interrompit. Elle lui refuserait tout argent et mettrait dans la gazette un avis aux usuriers. Cela lui parut plaisant. Il rit au point de dégrafer le col écarlate et les revers blancs de son habit... « Va, ma vieille Line, je te ferai prendre encore mille sacs de blé par l'intendance, et tu me devras des épingles. »

Elle dut convenir qu'il opérait habilement sur ce point-là. La conversation tournait aux affaires. Les marchandises anglaises ne pénétraient plus en France. Il importait de ravir aux maisons de Lçndres la clientèle des objets en cuir. L'abondance nouvelle du charbon justifiait aussi l'entreprise d'une fonderie. Praxi-Blassans y poussait Caroline. Il croyait à la guerre. L'Rtat aurait besoin de fer, surtout de fers de chevaux pour l'artillerie qu'on augmentait. On chargea le major de s'enquérir, et il ne put réserver à la méditation sur Aurélie les pensées de son silence interrompu.

Virginie se l'attacha pendant tout le reste du séjour. L'occasion d'une rencontre avec la sœur, seul à seule, ne se présenta plus. L'effarouchement de leur vertu les empêcha de se prévenir. Ils ne savourèrent 'que la douceur de rire ensemble aux yeux clairs et aux cils sombres des deux enfants portés sur les bras de la paysanne joyeuse. L'épouse s'insinuait entre eux ; Bernard l'eût haïe si, certain soir, après quelques brutalités de paroles qui dénoncèrent cette irritation, il n'eut respiré, dans leur chambre, le parfum ordinaire d'Au-

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relie, qui, elle-même, en avait oint sw'a belle-sœur. Il com prit l'avertissement. Aurélie exigeait vi; que l'épouse fûJ aimée; elle rappi^lait l'heure de désespoiV-^ù elle avait pnvoYi^ au frore son amour consolateur, eït?<\lté dans rallie do Virginie, Il se r*emit à chérir sa femmes .pour rauioiii' de Tautre. Ainsi n'auraient-ils point à se reprocher le soupçon même d'une chose vilaine.

Il n'emporta de ce temps que la fraîcheur d'âmes exquises- Aux camps, il se crut entouré de leur influer L-e bioni'ai=îanle. Aurélie, Virginie, n'était-ce point iv îiK^'me être, ume et corps, esprit et sens en deux aspects également aimables ?

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> Leurs images lui embellirent les heures quand Tété brûla les visages, couvrit les chevaux d'écume et roussit les feuilles des chênes. Des ordres arrivèrent. On se mit en route à travers les moissons blondes. Les escadrons s'enveloppèrent de la poudre des chemins. Messidor fit éclater les teintes des coquelicots et des bleuets. Les pavés des routes sonnèrent sous les fers du régiment. Les trompettes crièrent de la gloire aux villages réveillés.

Et puis ce fut sur les dunes le fourmillement rythmique des foules militaires. La force de la France s'assemblait sur les collines de sable. Les plumets de cent mille schakos fleurirent l'air. Il papillonnait des hussards à pelisses roses, à pelisses blanches, à pelisses rouges. Il trottait des escadrons de chasseurs verts aux omoplates brodées. Il galopait des régiments de dragons aux casques de bronze, aux buffleteries blanches. 11 s'alignait des brigades de cuirassiers lumineux. L'infanterie légère toute bleue, l'infanterie de ligne, blanche au poitrail, noire de guêtres, convergèrent en lignes étincelantes, sous les feux changeants de cent mille baïonnettes remuées ensemble.

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Le soir, il restait une ivresse de lumières, de cris, d'admiration pour la beauté nationale, un triomphe d'en être et d'y avoir paru sous les couleurs du régiment. On vidait maintes bouteilles de bière en louant sa vigueur, en attestant son nouveau courage; Les tambours annonçaient au monde la puissance des hommes levés pour une moisson de lauriers. Le lieutenant Gresloup, le petit Edme, colérique et charmant sous l'habit vert du dragon, venaient prendre Bernard dans sa baraque, et ils allaient par les rues de Boulogne, afin qu'il leur montrât les héros des victpires acquises.

Ceux-ci passaient, magnifiques et loquaces, ou sévères et taciturnes, quelquefois menus et simples, sans faste, l'air de commis dociles sous leurs grands bicornes traversés d'un galon, piqués d'une cocarde. Chez le baron de Cavanon, qui tenait table ouverte, Héricourt racontait ses batailles. Les jeunes yeux semblaient dire : « Moi, je t'égalerai ! »

Edme eut son premier duel avec un carabinier qui se moqua des nouveaux escadrons encore indemnes du feu. On tirait au sort les champions des régiments rivaux. Bernard assista. Au premier choc, l'enfant eut l'épaule entaillée par la lame du géant, une petite épaule blanche de fille, qui s'était d'instinct haussée pour protéger la figure ; mais l'autre reçut la pointe d'Edme en plein flanc et fut transporté à l'hôpital. Edme s'enorgueillit. L'honneur de l'escadron dépendait de lui. Il traîna le long des rues un sabre tumultueux. Bernard s'enchantait de cette vie bruyante sans se lasser de parfaire les statues équestres de ses dragons, statues droites et nobles, au caractère romain. Et l'Empereur arriva parmi les saints des canons, les batteries graves des tambours, l'alléluia des cloches, les clameurs des ordres répétés devant deux cent mille

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hommes attentifs à Tapparition de F Annonciateur des triomphes.

Devant la mer illuminée par le soleil de Thermidor, cent trente mille fils de la Révolution présentèrent les armes au César, qui rassemblait leur puissance contre les descendants des Vikings. Les étages de voilures inclinaient les corvettes anglaises sur l'horizon. A la gauche de quinze mille dragons, hussards, chasseurs, carabiniers et cuirassiers, Bernard haussa le sabre, presque sans rancune contre le Rival. Ne réussissait-il pas merveilleusement, ce Corse, à épouvanter le monde de la féodalité franque, germanique et Scandinave, en levant contre lui, pour la défense de la tradition latine, les forces provençales, basques, gasconnes, angevines, tourangelles, lorraines, picardes, hispano-flamandes, bretonnes, unies dans l'espoir de créer avec leurs cœurs divers une nation libre à l'image de la patrie romaine asservie quinze siècles par ces barbares, affranchie d'hier, à Valmy, Jemmapes, Arcole, Hohenlinden et Marengo ?

Il se résigna. Il accueillit le présage. Elles pouvaient retentir, les fanfares de cavalerie et les musiques régimentaires ! Ils pouvaient tonner les tambours et sonner les clairons. Elles pouvaient se hérisser les baïonnettes vers cet homme court, chevauchant contre la pente de la mer entre les nombreux essaims de généraux empanachés, d'aides de camp écarlates et dorés, de soldats d'élite grandis par les bonnets à poil, par les plumets géants.

L'orage des tambours couvrait le bruit du flot retiré ; il secoua le cœur de Bernard comme pour le mettre en éveil, lui faire comprendre ce que l'intelligence obscure des peuples jadis alliés à Rome acclamait dans ce bandit heureux.

Sincère, F enthousiasme éclatait aux mille clameurs

des trompettes. La joie des soldats pavoisait mieux le front des régiments que les plis des drapeaux abaissés.

Napoléon trotta vers une éminence, s'y arrêta, profil équestre inscrit sur le versant des eaux. A la suite, l'escadron d'état-major se massa, soutenu par les jambes fines des montures.

Alors les divisions s'ébranlèrent, généraux en tête, toutes musiques chantant leurs gloires. Les figures des conscrits étaient plus radieuses encore que les faces des sergents hâlées autrefois par les vents d'Allemagne et les soleils d'Italie. On défila. Les aigles neuves luisaient au bout des hampes. Les schakos évasés des voltigeurs s'enguirlandaient de tresses blanches, comme les coiffures bestiales des grenadiers. Les compagnies faisaient un seul pas de deux cents guêtres noires, un seul mouvement de deux cents mains gantées. Après les gibernes du dernier rang, venaient les sapeurs de l'autre brigade, barbus, et la hache à l'épaule, formidables derrière leur haut tablier de cuir blanc, puis le groupe des tambours aux bras chevronnés, aux poitrines galonnées, suivant le colosse qui maniait la longue canne.

Mais le bruit des roulements effrayait le cheval d'Oudinot, qui se dressa, retomba, se défendit, tandis que ses hommes marquaient le pas. Entre eux et la musique l'intervalle s'élargissait. Soucieux de ne point faire attendre l'Empereur, ni retarder la marche, le'général, boursoufïlé par la rage, dégaina et traversa de son épée l'encolure de la bête récalcitrante, qu'on tira du rang, tandis qu'il s'élançait sur une autre. L'animal blessé tomba sur les genoux, jeta ses hoquets suprêmes au passage du corps des « grenadiers et voltigeurs réunis » que menait Oudinot, roide sous le grand bicorne à plumes blanches.

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Cet acte émut les officiers. Ils le jugèrent magnifique. Il dénonçait Ténergie nécessaire à qui prétend commander. Nul caprice ne doit troubler Tordre parmi les rangs des consciences vouées à la seule divinité de la nation qu'incarne la personne impériale. Oudinot donnait ainsi l'exemple, sacrifiant une bête de mille écus à la promptitude d'une marche de parade.

Derrière la fanfare, des dragons, et le piétinement de cinq mille chevaux qui levaient la poussière du sable marin ; Bernard, à son tour, défila, fier de six cents statues à casques de cuivre, menées par son geste. On prit le galop vers l'éminence où il aperçut Napoléon, tassé sur soi-même, les jambes écartant les étriers, et la main sur^la cuisse, très en avant de son état-major. 11 portait bonne mine à la surface de ses joues remplies. Bien que las d'une si longue posture à cheval, il semblait jouir de cette apothéose que lui faisaient l'or du soleil, les clameurs du peuple en armes et les applaudissements de la mer.

Superbe, elle-même invitait au passage en Angleterre, ce jour-là. Récemment les chaloupes canonnières, soutenues par l'artillerie de la plage et la flottille de Boulogne, avaient mis en fuite les navires de M. Pitt. On attendait seulement que la démonstration de la flotte à l'entrée de la Manche eût attiré l'escadre ennemie loin de la côte pour franchir le détroit. Déjà les troupes avaient fini leurs essais d'embarquement. Certaines couchaient à bord des péniches. On avait mis à pied le quatrième escadron des régiments de dragons qui devait conquérir sa remonte sur la terre britannique à l'exemple des camarades en Egypte ; sac au dos, c'était un corps de sept mille hommes, capables de combattre, selon les circonstances, à pied où à cheval. Môme Bernard eut de la peine à empêcher Rdme

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Lyrisse d'être inscrit à ce corps qui reçut les cavaliers médiocres. Il fallut qu*il usât de son influence auprès du colonel. Edme, ivrogne et insolent, déplaisait.

D'autre part, Caroline Cavrois n'obtenait pas le remboursement de ses avances en fournitures de blé, de cuîr et de chaloupes neuves. M. Vanlerberghe, chargé de ce paiement par la Compagnie des Négociants Réunis j se trouvait pris dans leur déconfiture : les croiseurs an^^lais arrêtaient les galions espagnols venus du Mexique e t qui devaient fournir à la Banque le numéraire. Il fallut que Bernard et Augustin fissent parler à FEmpereur par Oudinot, par le baron de Cavanon. Mais Tintendance n'admit point que Thabile sœur refusât en paiement provisoire les traites signées par les receveurs généraux. Caroline n'ignorait plus que les commis du Trésor passaient, avant l'échéance, ch^z ces fonctionnaires, leur prenaient Targent du contribuable contre acquit et le versaient à leur réserve ; en sorte que ces traites ne représentaient plus une valeur monnayée correspondant à leur chiffre. On craignit la ruine. Caroline arriva, folle, k Boulogne, les joues enflées, et grelottant de fièvre dans son écharpe. Par chance, les bras qui gesticulaient sur la tour du télégraphe apprirent que les frères marins ramenaient à Dunkerque le hriek et la goélette chargés d'une bonne prise. La vente de la cargaison serait fructueuse, car le sucre et les épiccs manquaient partout depuis la fermeture des ports aux navires anglais. Caroline tremblait toujours dans la petite maison des dunes, tant elle avait crainte de manquer à ses engagements commerciaux. Augustin la veilla, tandis que Bernard partait à franc étrier pour Dunkerque. Il y trouva le gros Robert couché, la tête dans les linges. Un coutelas ennemi lui avait crevé la joue, lors de l'abordage du vaisseau de Plymouth. Joseph, avec une houssine, excitait l'empressement

médical des négresses, et bramait, hurlait, barrissait contre Tinfâme Albion qui lui avait brisé un beaupré, troué ses toiles de coups de bisca^ïens, tué quatre matelots. Il bourra cependant le voyageur de nourriture, puis gonfla vingt sacs de toile avec les guinées, les couronnes, les shellings et piastres, que continuaient d'attendre les armateurs de Plymouth.

En grosse chemise jaunie, Joseph allait et venait par la maison du port, se hissait dans la vis de l'escalier, sur deux grosses jambes culottées lâche à la manière des matelots. Au fond de sébiles, de calebasses africaines, de tambours nègres, de chapeaux de paille marocains, il retrouvait toujours des paquets d'écus. Après, il visita des manteaux et des vestes qui recelaient aussi quelque chose. Du tout il remplit un portemanteau de cuir. Jamais Bernard n'aurait cru ses frères si riches, dans ce taudis puant la cannelle. « Prends ça, et puis ça... On le gâcherait ici. Tu sais, quand on est à terre, on tire sa bordée. Si mon pauvre vieux Robert n'avait pas reçu son compte de ces scélérats, de ces assassins d'Englisches 1 Ah ,les canailles, les bandits, les misérables fils de truie!... Ils le paierpnt, les brigands... Je vais installer une pièce de quatre à tribord, sur la goélette..., et ils verront si je crache des noisettes!... les mylords !... Canailles!... Bandits! Assassins ! ...» Il tapait du pied ; il montra le poing à une image représentant un homme jovial assis sur un baril et qui fumait sa pipe à Tombre d'un palmier ; son image. Pareilles à des chattes terrifiées par la colère du maître, les négresses se glissaient le long des bahuts.

Cet argent, compté devant Caroline, lui rendit de la force, malgré l'abus des poudres purgatives. Elle se dépêtra des châles où elle suait par ordonnance et, redevenue vivante, put reprendre ses lamentations. Elle exhorta ses frères à gagner vite les hauts grades

d'état-major, qui les mettraient en relation plus intime avec les gros personnages de l'intendance, ce baron Hulot d'Ervy, par exemple, qui faisait la fortune des Fischer, les soumissionnaires aux fourrages pour la Lorraine. Il fallait tenir les charbonnages de l'Artois ; c'était la fortune de la paix, la fortune perpétuelle ; l'argent venu par les fournitures de guerre ne serait qu'un moyen passager d'acquérir celle-là. Assise sur le lit, les cheveux collés par la transpiration, elle expliquait sans fin, se frottait les genoux à travers les couvertures, u Ne riez pas de moi. Vous verrez. Praxi-Blassans croit à la guerre ; Cavrois y pense aussi; et ce ne sera pas en Angleterre. On a commandé aux Fischer des quantités considérables de fourrages. J'organise un convoi pour Strasbourg, car le colonel vient d'écrire à Virginie qu'on rassemble là, comme à Mayence, l'artillerie de campagne. Il faut des victoires à la France pour en finir avec les Anglais et récupérer les métaux mexicains, qu'ils confisquent ; sans quoi les traites des receveurs généraux et les billets de banque vaudront bientôt le même prix que les assignats. Qu'est-ce que je ferais, moi, de toute cette paperasse, si les caisses de garantie |)ublique restent sans or. J'ai livré les marchandises. Nous serions ruinés, tous, toul. Tu aurais beau chanter, alors, mon petit Augustin, pour qu'Aurélie te fasse venir Veau césarienne de la parfumerie parisienne A la Reine des Roses^ et toi, mon grand Bernard, pour que la niaison du Chat-qui-Pelote t'expédie la batiste où tu fais tailler des chemises fines... Allons mes frères, tuez, triomphez, démenez-vous, devenez colonels, adjudants, généraux... Prenez de l'influence. Il est temps..., grand temps..., je vous assure. Fervet opusf... »

Maintes citations latines terminaient ses discours qu'ils fuyaient pour les fêtes du camp.

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Augustin y courait, joli, les bottes luisantes, le mouchoir plein d'odeurs, la taille sanglée dans l'habit bleu aux revers blancs boutonnés d'or depuis les épaulettes jusque la taille. On dînait à la table ouverte du baron de Cavanon, lui, sanguin, magnifique dans son dolman vert, et capable de boire vingt-quatre flûtes (Je. Champagne aux douze coups de minuit. Les convives écoutaient facilement le major, fourni par ses beaux-frères de nouvelles fraîches. Lorsqu'il rapporta les avis de Caroline sur la déconfiture du trésor, et Félévation du taux de l'escompte due aux croisières des Anglais, tous souhaitèrent la bataille et la victoire : « Mort à l'Angleterre qui ruine la Nation ! » s'écria le colonel de Bernard en vidant sa flûte. Cent bras dorés par les galons tendirent leurs calices de cristal, que débordait la mousse rose.

Héricourt s'enchantait du bruit, de la fête, des corps de filles belles offerts à ses baisers dans les bouges de la vieille ville où affluaient les militaires, passé minuit. Sa femme lui devenait une étrangère lointaine, une aventure parmi les aventures. La fièvre de l'armée gravissait en titubant et en chantant les trottoirs de marbre qui montent aux anciens remparts. Les sabres sonnaient contre les auvents des boutiques closes. Des rires barbares faisaient fuir les rats d'égouts. Artilleurs, hussards, dragons, grenadiers et voltigeurs portaient leur envie de vaincre, leur désir de victoire jusque l'étal de l'amour, où s'assouvissait momentanément le délire contagieux de tant de vigueurs réunies en un seul espace. Au milieu de cette cohue dorée, tumultueuse, rieuse, Bernard vivait. Ce n'étaient plus les pleurs de sa femme, les subtilités fatigantes d'Aurélie, les calculs de la triste Caroline, l'érudition du diplomate, ni les froids conseils du chef de division. Au moins tout cela se fondait en une raison de ba-

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taille et de triomphe, une raison mystérieuse qui mettait du rire aux lèvres, du désir au ventre, du bruit à la voix. La France, persuadée de sa cause, se ruait instinctivement vers Tespoir de conquête que représentaient, chaque nuit, les sociétés de filles parquées dans les petites maisons des remparts. Et la voix de la mer berçait le rêve de triomphe. Sur des corps bruns de Provençales, sur de blanches Flamandes, sur des Bretonnes à la peau de âoie, sur d'alertes Gasconnes, Bernard, Edme et son cousin Gresloup, Pitouët, Nondain, Tréheuc, Cahujac et Marins, apaisaient leur soif obscure de renverser, de terrasser et d'étreindre, que ce fût pour la mort, que ce fût pour Tamour.

Et tout à coup Tordre vint. Les trompettes sonnèrent le boute-selle. Les roues d'artillerie retentirent sur les pavages. Des statues équestres s'alignèrent devant leurs officiers ravis de les reconnaître hautes, nobles sous les casques de cuivre, sur les chevaux peignés. « On part. — Adieu, toi ! On se retrouve à Strasbourg.

— Nous boirons un vei ;,o de bière. — Edme, à ton rang !

— Chacun doit avoir deux pierres à fusil dans la giberne. — Cahujac, visitez les gibernes!... — Les brigadiers ont tous leur tire-bourre? — Capitaine Pitouët,. faites rouler l'étendard. — Trompettes, sonnez aux champs! Escadron!... »

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On marcha vers les AUemagnes à travers la Picardie plantureuse, la verte Argonne, les montées de Lorraine . Les escadrons s'enveloppaient de poussière. On huvaît les ruisseaux. Aux portes des auberges, les nnii^iers fraternisèrent : « En route pour la gloire. — i^rlîonn nous appelle. — Où couche Tétat-major de la dî\*jsi(jji ? A Verdun. - Tu marches sous Baraguey-d'Hilî ion^ ? — Et toi? — Sous Bourcier. — Moi, sous BeaumonL — Lr?s généraux Klein et Walther nous suivent. — Qu'n liezvous chercher au Danube ? — Un grade. — De In 1,^1 oi ve i — De rinconnu. — La fortune. — On dit que Vf:mpereur dotera les chevaliers de la Légion d'honn^MK'. — De cohibien ? — Cela dépendra des contribuiions de guerre. — La fortune ou la mort ! — Bien dil, mnn cousin. » Bernard s'intéressait au lieutenant Gresloup, pâle comme M. de Constant de Rebecque, i4 i|iii portait aux doigts des pierres précieuses, aux J^ii^* loques des camées admirables. Encore que drjniiH plusieurs mois ils vécussent ensemble pour li^- ina nœuvres, les repas et la débauche, rien ne se (l.ri'lnU de cette âme qu'on voulut croire tragique, en d [►i( du vivaces attitudes. L'élégiaque chef d'escadron rattirait

à soi. Ils chevauchaient botte à botte, de longues heures, sans rien faire, l'un que soupirer, Tautre que re^urdiir haiiiuHisement la nature. Grésloup regrettait qu*oïi se détournât de TAngleterre. 11 demanda les moyens de permuter afin de franchir le détroit en compagnie du cor pa expéditionnaire. Héricourt et le colonel ravrrtirent que tout marchait vers l'Autriche. Payés soixante millions par Pitt, les Russes et les Impériaux se coii lisaient pour la troisième fois. Leurs troupes menaçaient les territoires de TElecteur de Bavière, notre alliée semblaient vouloir franchir Tlnn pour pénétrer ses Etats. On se battrait encore sur les rives du Danube et dans les forets bavaroises. « Tu verras, mon cousin, les jolies tilles. Des cils sombres sur des yeux clairs... — Comme les filles du pays de Galles, laissa-t-il échapper. — A!i ! ah î vous fûtes galant avec les Galloises, Monsieur, insinua rélég'iaque?» Grésloup ne répondit point, mais il montra une tabatière de vermeil qui enchâssait la miniature uvale d'une jeune femme au teint rosé ; de grands yeux gris souriaient mieux que sa bouche minuscule, n Moi^ dit Bernard, j'ai une petite fille dont les yeux ressemblent à ceux-ci, mais un peu plus bleus. — M""" Héricourt a les yeux de sa fille, rappela le colonel, — Et ceux de son petit-neveu, Edouard de Praxi'Blassans... Dis-moi, cousin, qu'as-tu fait de ta (ialloiâe? — Un mari jaloux la tient enfermée dans une maison de leur pays; il la tue lentement de se^ reproches. — Avouez qu'il vous a surpris. — Oui,.. J'espérais la revoir outre-mer avec l'aide de r Empereur. — Hélas !... Hélas!... » Le jeune homme pâtit tant fjue l'élégiaque tendit le bras pour le soutenir, et cett^i défaillance étonna les officiers. « Comme û Toi me ! — Ah! les yeux clairs, les yeux clairs !... » soupira Berniird, qui pensait à Aurélie, dont le fils gardait le regard de la fillette bavaroise prise à-

Moesskirch. E chercha des raisons singulières qui le satisfissent. Un jour, Edouard aimerait Denjse. Les yeux clairs se promettraient aux yeux clairs. Verraitil ce jour-là? Verrait-il la joie d'Aurélie? Vivraientils, par ces enfants, ce qu'ils n'avaient pu vivre, eux, de leur tendresse ? Eprouveraient-ils cet amour attendu par leurs deux coeurs, comme il goûtait aux lèvres de Virginie Tâme secrète de la sœur ? Pour ces enfants, réunir les délices de la terre, créer la fortune féerique qui dispense d'inquiétude, de mesquineries, de laideur; il accomplirait cette œuvre. Il créera de sa force le paradis dont les palmes s'inclineront sur le couple passionné. Sa force tentera les héroïsmes qui soulèvent l'enthousiasme des soldats, q/ai les enivrent et leur donnent la démence de vaincre.

Il se concevait robuste, maître sur les hommes dont la chanson peuplait l'air. Il se raffermit en selle, planta la main sur la hanche, sourit à son rêve. Les trompettes saluaient de leur fanfare les maisons d'un village ; les enfants s'étonnèrent des plumets" rouges, des bonnets à poil grandissant la compagnie d'élite, des casques de cuivre aux longues chevelures, des habits verts, des plastrons rouges, des culottes grises, des carabines pendues aux larges baudriers blancs, des chevaux dociles, hochant leurs lourdes têtes et s'émouchant de la queue.

Passé le village, on rejoignit une colonne de fantassins qui se hâtaient dans la fraîcheur matinale. Quatre hommes portaient le cinquième sur un brancard composé de fusils et de capotes. A tour de rôle ils se soulageaient ainsi. Beaucoup boitaient, s'aidant de bâtons : « Paraît que l'Empereur fait la guerre avec nos jambes ! — Hé, plaisantaient-ils, conscrit ! préte-moi ton biquot ; je te laissa mon havresac. Jl a du poil aussi, c'est son frère. — Où que tu vas, fiston? — Chez M'^"^ La

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Gloire, chercher un bâton de maréchal pour rapporter à la payse. — Bonne chance, Masséna ! — Au jour de ton sacre, Buonaparté! — L'Empereur a promis du bien. . . A ceux qui se conduiront bien. . . Dans l'infanterie française, ai, se! — Range-toi, pousse-caillou. — Quand je voudrai, ramasseur de crottin. — Hé, Marins, t'as pas pris ton congé, mon bon? — Et toi? — Moi, je gagne des galons, et je vois du pays. C'est plus drôle que de vendre au poivre en cornet derrière ma vitrine. — Nondain, ma fine, salut sous-officier. — Ah bien! t'es joliment grossi. Je le dirai à ta tante. — Ça me profite .le bon air. On crève de la toux, dans le village. — Cape dédiou, adjudant Cahujac, on va se promener, donc, dans les Allemagnes ! — Et un fameux voyage, té ! — T'as laissé tes vignes, cousin ! — Elles feront du vin sans moi. Nous voilà tous conscrits,* Najac. — Comment va le métier ? — Pas trop mal à mon nez. Je me dégourdis les jambes. — Et Flore ? — Elle refuse un promis qui n'a pas été soldat, comme toutes les filles de Gascogne, té. — En Picardie, c'est tout de même, mon p'tiot, ch-ti'-là qui se marie sans avoir porté le plumet, il est bien sûr de l'être ! — Vive l'infanterie légère ! Qui s'en va-t-à la guerre, Pour arriver tout de-go, A Marengo ! — A Marengo ! — Tiens, mon herboriste qu'est devenu dragon! — J'ai vendu mon fonds, cloutier. — Et moi, ma roue. En v'à un commerce ! — Ça donne envie de cogner quand on voit partir les autres. — Parbleu. On pourra dire qu'on en était.

— Et le petit Corse sait bien où il nous mène. — Avec lui on dansera au bal des Triomphes ! — Vive l'Empereur, mon ancien ! — Vive l'Empereur, conscrit !

— Tâche voir de ne pas marcher sur mes guêtres, blanc-bec. — 11 fallait te passer de la chandelle sur la plante des pieds. — On en mettra dans les caissons du régiment, si on continue l'allure... »

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Partout les fantassins comblaient les routes. Leurs habits couverts de poudre, leurs pieds saigneux, la sueur ruisselant sous les jugulaires de cuivre ne découragaient pas les figures enfantines des conscrits. Derrière une ligne de faisceaux, tout un bataillon, tombé sur rétendue, ronflait les pieds nus, les ampoules à Fair. Des charrettes de paysans louées par la bienveillance de quelques-uns portaient les charges de havresacs. Tour à tour défilaient les uniformes bleus de rinfanterie légère, les uniformes blancs et bleus de rinfanterie de ligne, les uniformes rouges et noirs des canonniers suivant leurs pièces de bronze, basses sur roues et tirées par les attelages du train.

Les sergents à chevrons avaient des figures sévères devant la turbulence du troupeau. Mais les jeunes soldats affectaient la crânerie. Aux carrefours des bois, on rencontra des hussards marrons à pelisses bleues, puis des hussards gris à pelisses grises, des hussards azurés à pelisses écarlates, des hussards écarlates à pelisses blanches. Les poussières des escadrons se mêlaient, noyèrent l'infanterie perdue pour ses états-majors qui tâchaient d'y voir, en poussant leurs montures dans le nuage. Et tous ces corps évoquaient leurs titres de gloire, avec le nom d'un général illustre : dragons de Bourcier, hussards de Lassalle, cuirassiers d'Hautpoul.

A mesure que se multipliaient les rencontres, la joie des hommes sonnait plus fort. Les plaines et les coteaux de la Champague se couvrirent de bataillons apparus au détour des chemins ou descendus des vignes, derrière les caisses à l'épaule des tambours. Le soleil séchait b terre battue par cent nlille pas. Les drapeaux roulés dans leur gaine dépassaient les compagnies d'élite. Des chiens tiraient la langue au liane des colonnes en bonnets de police. Les mules entraînaient

les cahots lents des charrettes. Un brouillard de poussière s'élevait au ciel. Les hommes y passaient, tels que d'imprécises cohues d'ombres, seulement révélées par le tumulte des voix ivres. Car la soif devenait grande. Les paysans penchaient leurs tonneaux à la porte des métairies ; et les bonnes femmes remplissaient les chopes que se disputaient cent mains sales offrant des sous et des livres, la plupart du temps refusés, aux soldats de l'Empereur, que les Champenois abreuvèrent gratis. « Par ici les enfants, — Tiens, yoilà du bon cidre ; à la fraîche ! — Comme tu as chaud, mon pauvre petit... Il est si jeune ! On dirait mon Narcisse! — Ah bien, mon garçon, tu vas devenir général, pour lors! — Ou vice-roi, grand'mère! — Doux Jésus ! doux Jésus ! que je suis si vieille et que je vois ça, tout de même. — Toi, tu vas à la grande guerre ? — Et ta maman ? — Elle a encore mes deux frères. — D'où tu viens, comme ça? — De la mer.

— Où tu vas. — Sait-on où il s'arrêtera, lui ! — Ah ! c'est un homme ! — Encore un verre ! — A la santé de l'Empereur-Roi ! — Ouste, les traînards... Veux-tu ramasser ta giberne, roussot ; tête de Breton ! — Mon commandant! — Que voulez-vous? — Nous sommes, dans le régiment, trente-quatre du pays. On voudrait faire une visite aux parents, puisqu'on passe aussi près. — Avez-vous un sous-officier? — Le maréchal des logis Landry. — Landry? vous répondez de vos hommes?

— Oui, mon commandant. — S'il en manque un à Strasbourg, c'est vous que je fais fusilier. Accepté? — J'accepte, mon commandant. — Allez embrasser vos parents, mais laissez vos chevaux à l'escadron. — Merci, mon commandant. En route, vous autres. Faites attention à ma peau. »

On laissa les plaines sèches, les coteaux ornés de pampres. On aspira les fraîcheurs dans la forêt des

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Vosges. L'infanterie fut dépassée. Aux abords des villages nichés dans les courbes, les lignes de chevaux nus bordaient les murs en pisé des fermes. Les étatsmajors trottaient autour des berlines emmenant les généraux. Au pas, les chevaux montèrent, descendirent les sentes qui contournaient les roches grises hérissées de sapins. Il passa des troupeaux de bœufs conduits par des gars en culottes et en gilets carrés. Corbehem mangea des fromages succulents, et Flahaut but de la bière forte. Les soldats dormirent dans les granges. Bernard retrouva ses sommeils d'eiifant sur les paillasses villageoises, les réveils au chant du coq, dans la chambre basse blanchie de chaux, parmi les armes pendues aux clous des solives goudronnées. Il s'amusa des vieilles gravures que traverse un Juif-Errant en manteau vermillon, ou qu'habite la servante accusée pour les larcins de la pie voleuse. Il fît rire Taïeul paralysé dans son fauteuil de paille et prêta son sabre au gamin ébaubi de tant de bonheur.

Les conscrits saluaient l'aube de leurs cris gamins. Tous se remuaient, qui blanchissant le buffle avec la pierre, qui grattant ses bottes, qui menant à l'abreuvoir les files d'animaux paisibles. On étrillait les croupes. On brossait les queues. On sanglait les selles. On coiffait les chevaux de leurs têtières. Les Bretons achevaient- leur pain. Tréheuc bousculait les retardataires. L'adjudant Cahujac criait ses reproches et forçait les Provençaux à fourbir leurs casques ternis. Marins frappait son sabre contre terre pour attirer l'attention des flâneurs qui plaisantaient la cabaretière, heureux de leur aise en gilet de peau, le gland du bonnet frôlant l'épaule... Les Tourangeaux, méthodiques, coupaient leurs croûtons dans la vapeur de la marmite. Méticuleux, le capitaine j^itouët inspectait les harnais et les boulets des chevaux qu'on

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amenait par deux^ sur un rang. De toutes les porto» sortaient des hommes enfilant l'habit vert et bouclant leur ceinturon. Les paysans remplissaient, pour le coup de rétrier, les verres des Lorrains : « Ah ! ah ! disait Télégiaque. Voici les sapins noirs et les roches grises, les grands hêtres, les chênes trapus, les défilés tortueux, les ruisseaux rapides qui sautent au fleuve. Héricourt, nous foulons encore les terres germaniques qui boivent, depuis tant de siècles, le sang des races. Sapins mélancoliques, vieux burg juché sur le roc inattendu, toits moussus de la petite ville tassée dans la bague de tes sombres remparts, croix de fer surgie au faîte de Téglise blanche, cigognes criardes perchées aux trous des cheminées, tombereaux boueux chargés de foin que traînent les bœufs blonds, et que mène un blond lourdaud ; ciels changeants, graviers des routes claires, . vous entourerez encore ma tristesse ! Votre écho répétera la plainte d'un cœur infortuné. Obérman et toi, tendre Werther, fûtes-vous dans ce pays où s'entretuent les peuples depuis les origines. Quels souvenirs funèbres s'accorderaient mieux avec l'état de mon âme. O René, qui aimas Lucile, n'est-ce pas ton crime qui se pleure dans le sanglot perpétuel du ruisseau ? Gresloup, Gresloup, mon jeune ami, regarde si ces bois diffèrent de ceux où le cavalier de la ballade entraîne, au coup de minuit, sur la croupe de son coursier noir, la pâle fiancée. Les morts vont vite! On entendra, cette nuit, la chasse diabolique du seigneur poursuivant son frère sauvage. Héricourt, qui laisses une épouse chère, et toi, lieutenant, dont le cœur regrette l'adorée qu'un jaloux torture, dites si d'autres sites conviendraient mieux à notre âme éprise des hasards guerriers où l'on embrasse enfin la chance delà mort? »

11 étreignait son cœur entre les agrafes de son habit. Gresloup baissait la tête. Ëdme Lyrisse se

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désespérait avec eux âe ses orgueils méconnn.s. Cepen^lant il apprit à se servir de la trompette. Cela permit de lui faire coudre les chevrons blancs et rouges sur les manches, de mettre une crinière écarlate à son casque. Il remplaça près de Bernard un collègue. Avec le colonel bonasse et taciturne, ils cons situaient le groupe précédant la colonne.

En peîi de temps ils connurent leurs espoirs. Gresloup prétendait, à l'exemple d'autres lieutenants, devenir maréchal^ ou prince afin que son autorité brisât les résistances du mari jaloux. Le colonel demandait à ne pas perdre son régiment qu'on offrirait, craignit-il, à un émi«rré de beau nom. I/élégiaque cherc liait la distraction du péril pour calmer ses chagrins, Edme pensait aux femmes des villes conquises, à la fortune gagnée par le jeu et dépensée en orgies magniOques. Bernard Héri court souhaitait une position d'inspecteur aux revues^ puis d'intendant général; aidant dès lors aux commerces de Caroline, il centuplerait la richesse de la race, pour le bonheur féerique de sa fille aux yeux clairs, du neveu aux cils sombres, unis dans un amour qui pa.ssioonerait Aurélie.

îl voyait cela sur et proche. Les temps couleraient vite. Les canons tonneraient, de fleuve en fleuve. Les villes ouvriraient leurs portes. Les généraux caracoleraient. Les peuples vaincus défileraient. La Révolution soumettrait le monde. Emporté par une décharge dartillerie, Napoléon laisserait la place au plus glorieux, à luîj Bernard^ dont le caractère romain étonnerait riïistoïre. Il ressusciterait Brutus et Scipion, la grandeur de La Ville enfin triomphante sur tous les barbares.

De ce rêve il sMiallucina,dojà maître, entre les pentes des fortlts, parmi le iumuffe des escadrons dociles à son geste. Les cités qui se déployèrent dans les

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plaines, à la .-sortie des bois, il les prévît siennes, pavoisées à ses couleurs, l'applaudissant de leurs cloches. Il chevaucha dans une atmosphère dorée, riche en parfums pris aux gazons et aux arbres. Il se glorifia d'entraîner à ses éperons le bruit du régiment.

A l'entrée dans Strasbourg, comme il marchait devant la division, il eut presque la croyance, en certaines minutes, de triompher pour lui-même. Un concours immense de peuple venu des campagnes comblait les rues. Les voix de la cathédrale annonçaient la liesse des citadins. Les drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres pleines de figures jolies ou amicales. Gracieux, pimpant, Edme, la trompette sur la cuisse, riait aux sourires des filles accoudées le long des balcons, tandis que les camarades soufflaient dans Tairain le salut du régiment aux antiques maisons coiffées de longs toits moussus ; leurs rebords abritaient Ae crépi des murailles que contenaient les croix de poutres visibles.

Héricourt logea dans une demeure vénérable. Minuscules et verts, les carreaux s'enchjssaient entre des chimères sculptées dans le bois des fenêtres. Il mangea de copieuses choucroutes au jambon rose offertes par un vieillard en tricorne, en guêtres de toile, et qui cachait sous les vastes pans de sa redingote des mains frileuses. Coiffées de nœuds de soie noire, ses grasses filles s'empressaient, timides, rouges, et pâles lorsque Télégiaque caressait du regard leurs rudes poitrines écartant le corset de velours aux broderies de jais. Elles attendaient la venue de l'Empereur. En vue de cette visite, les servantes grattaient le plancher avec un tesson de verre et ciraient les bahuts emplis par l'odeur du pain. Dehors aussi, partout, on nettoyait les façades. Au faîte des échelles, maints artistes redoraient les bêtes héraldiques des enseignes.

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Les bab "ts bleus des cuirassiers, les habits verts des dragons, les pelisses écarlates des hussards paraient les corps alertes assaillant les poêles où se vend la bière dans des pintes de faïence à couvercle d'étain. Pour les saints militaires, les mains s'élevaient à la hauteur des bonnets de police. Des bandes de gamins mal culottés admiraient la magnificence des soldats, heureux et trinquants. Aucune appréhension ne chargeait les mines des conscrits imberbes qu'amusaient le bruit de la guerre et le nouveau pays. Les vétérans menaient les autres aux bons endroits connus de leur mémoire. Tant de fois ils avaient, sous la République Indivisible, passé le Rhin par les ponts des villes, afin de défendre contre les Impériaux leur foi libertaire. Ils montraient la grande horloge aux jeunes Champenois ébahis, qui retenaient leurs sabres, soucieux de ne pas heurter les dalles de la cathédrale. Tous riaient de Tenfant qui frappe la cloche avec son thyrse et sonne le premier quart de l'heure, de l'adolescent qui marque les demies avec sa flèche, du guerrier mâle dont le glaive heurte le bronze pour le troisième quart, du vieux qui le cogne de sa béquille, pour le quatrième. Ils riaient de la mort elle-même et de son os tapant la cloche selon le nombre des heures. Au dehors, les vieilles statues des saintes et des reines les étonnaient par leurs jambes hautes, leurs tailles graciles et leurs visages durs. Ils préféraient le souvenir des compagnes laissées aux boutiques de France.

Le major rendit visite à son beau-père, qui lui fit apprécier rexcellence du pâté de foie gras, des nouilles aux œufs, et du vin blanc versé dans des hanaps de cristal vert, aux armoiries de couleurs. Cuirassé, le hausse-col d'or cerclant son cou maigre étranglé dans les tours d'une eravate noire, le colonel Lyrisse raidissait sa petite tête capable néanmoins d'absorber d'énormes nourri-

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tures. Vers la bouche tout se ridait, tandis qu'au bout de la fourchette, volailles et légumes s'enfouissaient, à l'admiration des capitaines et des majors. Il semblait que la joie de ce monde revînt déjà victorieuse des champs de bataille. Personne, ne doutait.

On faisait bombance aux frais du Strasbourgeois ravi. Des mains anonymes déposaient aux logis des officiers telles dindes obèses et tels barils de cognac. Devant ces victuailles, on supputait, le verbe haut, les chances de la carrière. Les appétits, excités par les manœuvres matinales, absorbaient les viandes, dépouillaient les carcasses de volailles. Le sang et la sauce mouillaient les bouches. Ils ne délaçaient point leurs cuirasses par fanfaronnade de vigueur. Le colonel invita les officiers de dragons à sa table pour obtenir qu'on usât d'indulgence envers son fils, qui se plaignait. Cavanon reparut. Il buvait un mélange de cognac et de bière qui cassait la tête des autres ; et, profitant de cette supériorité, il donnait des conseils tactiques, que le petit Edme réfutait, imperturbable, malgré la fatigue de sa voix ! « Le métier de général ! la belle affaire ! Il suffit de savoir quatre préceptes : déployer la cavalerie devant la plaine, Tinfanterie dans les bois et le terrain accidenté, l'artillerie le long des pentes. Défendre que Ton stationne sur les routes. Elles ne doivent être occupées que pendant la marche. S'assurer que les hommes emportent avec eux deux jours de rations, et puis laisser faire le hasard et la bravoure du militaire français ! Voilà tout ! » Tous de rire au jeune trompette, sûr de son fait et que cette gaieté vexa souvent. Pour consolation, on lui versait à boire. On lui souhaitait du bonheur, -rasade par rasade. Chacun parlait en même temps que les autres, discutant les mérites et les défauts des absents, distribuant les grades et les croix. En cette époque, les généraux por-

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tèrent à la connaissance des états-majors une circulaire qui conseillait de s'abstenir d'allures familières à l'égard des hommes. Vu le nombre des soldats assemblés sur la rive du Rhin, il importait de maintenir l'ordre par une discipline exacte. Les officiers ne pouvaient y réussir qu'en gardant leur prestige absolu et en évitant qu'un inférieur pût contredire les ordres discutés par les propos tenus entre lui et ses chefs en dehors du service.

Les nouveaux promus louèrent fort l'esprit de cette mesure. Telle lieutenant Gresloup, qui ne desserrait point les lèvres, tel son ami l'élégiaque, dont l'âme littéraire s'accommodait mal des promiscuités. Héricourt et son colonel regrettèrent l'ancien système de fraternité bourrue. Le capitaine Pitouët adopta tout de suite l'arrogance prescrite envers les soldats. La maladresse obligatoire des conscrits avait déjà indisposé contre eux les anciens sous-officiers de 1800, qui tenaient ces inférieurs à distance. Murât prit alors le commandement de la réserve de cavalerie. Il imposa cette attitude, complètement. En polonaise de velours vert garnie de torsades d'or, il parada. Ses jambes vigoureuses s'enfonçaient dans des bottes à cœur. Il portait un chapeau surchargé de galons et de plumes, une écharpe de soie tricolore enroulée depuis les pectoraux jusqu'aux cuisses, et un petit coutelas à poignée d'ivoire dans un fourreau de vermeil enchâssant des miniatures de femmes et des portraits de déesseè, le sein nu. Cavanon l'accompagnait partout, muni lui-même d'un énorme cimeterre en gainé de cuivre doré. Un schako de cavalerie évasé par le haut chargeait sa tête grasse et gaie, violente aussi. Ils excitaient la dévotion d'un peuple au tricorne flasque et en bonnets de fourrure, en guêtres de toile, l'amour obscur de grosses filles coiffées du nœud de ruban noir. On n'eut guère le loisir de se mieux

connaître. Les convois de chevaux achetés en Suisse et en Souabe parvenaient à chaque heure du jour. Il fallait recevoir les animaux, les estimer et en lotir certains dragons à pied. Enfin l'Empereur arriva, fut acclamé, et, derrière lui, Augustin, précédant les grenadiers d'Oudinot pour lesquels il retint le logis.

Revêtu de Tuniforme propre aux lieutenants adjoints à Tétat-major, il avait une tenue sévère en son habit boutonné depuis le menton, et sous le haut bicorne. Les aiguillettes et les tresses d'or neuf s'enroulaient à son épaulette. Il affectait mille soins envers son cheval, pour lequel il colportait toute une pharmacie anglaise dans un nécessaire de maroquin.

— Eh bien, mon frère, c'est moi qui te transmettrai des ordres, bientôt.

— Je les attends, mon garçon.-

— Pourquoi n'essaies-tu pas d'entrer à Tétat-major. Oudinot pourrait te proposer à Murât.

— Tu me protèges, donc?

— Caroline m'y engage. Nous avons besoin de surveiller, à son intention, l'intendance des corps. Elle m'a dit de te rappeler combien il est nécessaire de ne plus perdre ton grade. Praxi-Blassans espère que tu vas en gagner rapidement quelques-uns. Songe que tu as vingt-huit ans, Bernard. A ton âge, Buonaparté était général.

Les jambes noblement croisées, Augustin continua ,1a mercuriale. Il ne voulait pas remarquer l'irritation (^e son frère. Dédaigneux par sa lèvre rose, il murmurait lentement, jouait avec son épée dont il lissa le fourreau de cuir.

— Tu sais, Buonaparté, ton Rival, comme dit finement Aurélie...

Il prolongea le sourire, afin de marquer mieux la distance qui séparait Bernard de Napoléon.

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— Enitn c'étaient là de petites drôleries ; tu es père de famille, mon cher, parbleu! Et jusqu'à présent, en guise de dot à sa fille, le colonel Lyrisse t'a remis un cheval turc. C'est prestigieux. Mais cela marque a^spz combien tu peux faire fond de ce côté-là.

^- Et puis ?

— Et puis ? Voici. Sur ma prière, Oudinot parlera de toi à Murât. Comme les deux corps d'armée doivent opLTer ensemble, les généraux vont, pendant une décade, s'accorder tout ce qu'ils se demanderont afin de rester en bons termes. Sur le champ de bataille, bernique ! Ils se laisseront écraser par rennemi plutôt que de se porter secours, à moins que l'Empereur n'y veille. Car Oudinot ne se soucie pas d'augmenter la fortune de Murât en l'aidant à la victoire. La gloire de Tun éclipse celle de l'autre. Mais, à cette heure, ils affectent les embrassades et le dévouement. Plus tard, TEmperèur ^interviendra. Il les terrifie, tous ; et il est partout... Or je désirerais..., la famille df'sîre qne tu obtiennes une situation dans Tétat-major de Murât. l,e baron de Cavanon conseillera. Le colonel Lyrisse est dans les bonnes grâces du général de Nansouty. Ne fais pas de fautes, mon frère. Laisse-toi guider. On ne le demande que cela. Ce n'est point difficile. Laisse-toi guider.

— Par toi?

* — 'Par les autres. Tu es un très brave homme ; mais tu manques de discernement.

— Augustin!...

— Pourquoi te froisser? Chacun a ses qualités. Toi, tu es honnête, précis, l'homme du devoir. Ce sont les plus belles. Moi je n'ai qu'un grain d'inïellîgencf.% et quelque pratique des hommes. Ce sont les pires* Je ne suis pas Jaloux de toi, cependant :

— Trêve d'insolences, je te prie !

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— Fi donc ! Tu te fâches avec un enfant, mon gros Bernard. Paix... Paix... là... On m'a chargé de f avertir. Je t'avertis. Voilà... Abordons un autre entretien, maintenant : les femmes. As-tu pratiqué ces grosses Alsaciennes? Quelle mollesse de chair, hein?...

Bernard marchait à grands pas. 11 sortit de la salle en claquant la porte. On Testimait imbécile. Caroline et Praxi-Blassans le lui faisaient apprendre. Ah! le pauvre père avait eu raison? Le fils monta dans sa chambre, il s'enferma pour tirer de son habit une boîte plate et ronde : le fond contenait l'image d'un tombeau ombragé d'un saule. Certain artiste spécial avait, selon la mode, réalisé cet emblème, en arrangeant les cheveux du défunt en forme d'arbre et de mausolée. Bernard se pencha sur la relique argentée et^l'effleura de ses lèvres. Ce lui communiqua du courage. Que lui importaient les injustices ou la moquerie de ce blancbec ? Il accomplissait le devoir. Il parait son caractère d'une résignation plus haute. Il laissait au sort le soin de lui offrir l'occasion d'un triomphe qui entourerait de bonheur les deux enfants aux yeux clairs, un jour, le jour de joie. Il finit par rire d'Augustin. *■' L'après-midi, l'Empereur et Murât passèrent la revue de la réserve de cavalerie. Dix mille dragons, six mille cuirassiers et carabiniers défilèrent au galop devant le Corse engoncé dans son habit bleu. Une foule illimitée assista. Les bateaux du Rhin avaient conduit des gens de Coblentz et de Bâle. L'Alsace entière acclamait. Des vieillards tremblants agitaient leurs tricornes ; et les larmes scintillaient sur leurs figures. « Je ne serai pas mort sans l'avoir vu, » se disaientils, contents, rajeunis. Les femmes ressentaient une stupeur. Elles l'auraient cru plus grand. Les enfants demandaient à leurs mères s'ils deviendraient empereurs aussi. Des jeunes gens discutaient sur sa res-

Fomblance avec César et sur la résurrection latine. Souffrant de toute sou âme, immobile, à la tête de son e^caidron, !e sabre contre la hancbe, le major entendait cela. Le soleil brûlait ses épaules. La crinière du casque cbauffait sa nuque. La température du cheval déga gréait ûe rutlos parfums. Soudain il aperçut son frère caracolant près d'une calèche, attelée de deux chevaux blancs, dont Tun portait un jockey vert et rose. Une très jolie femme y souriait, vêtue de mousseline jaune, avec une ceinture mauve, et, sur ses boucles châtaines, un réseau rose à fleurs violettes. On sut que cette dame, divorcée d'un riche armateur de Hollande, suivait Au j^usLiu depuis le camp de Boulogne, pour voir la guerre, dans ses équipages.

Mais, avant la nuit, Bei-nard reçutTordre de franchir le Rhin avec son rc^jiment.

A la suite de Talleyrand arrivé derrière Napoléon, il pnt toutefois entrevoir Praxi-Blassans, Aurélie, entre leurs valises, dans la cour d'une vieille maison soutenue de piliers noirs. Autvlie, en houppelande anglaise, lui donna ses deux mains à serrer, puis lui montra les yeux clairs d'Edouard, qui trépignai^, criait de joie sur les bras de la nourrice,.. « Voici un brigand qui servira les Bourbons, Monsieur, assura le diplomate, je vous le promets. Je ne pense pas que vous reveniez, cette fois, vainqueur. Le général Mack vous attend sous Uim avec les Autrichiens . De la Pologne, les masses russes descendent en Moravie ; leurs avant-gardes dépassent Vienne, S. M. Tcmpereur de Russie décide le roi de Prusse à Talliance. La reine Caroline, à Naples, vient d'obtenir, malgré mes avis, le retrait de nos troupes hors de ses Etats*.. Les Anglais débarqueront avant peu pour vous prendre à revers en Lombardie, où Gouvion-Saint-Cyr et Masséna, abordés sur TAdige parTarchiduc Charles, feront mauvaise figure.

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338 LA FOKCE

lîa fortune de votre Rival s^écroulera dans le Danube ; parole d'honneur! On Fy poussera du nord, de Test et du sud. Il a les points cardinaux contre lui... Vous assisterez à de belles batailles... Voici des lettres que j'écrivis à votre intention.» Prenez-les, je vous prie. Au cas où Ton vous ferait prisonnier, vous les expédieriez aux amis que j'ai dans toutes les cours d'Europe, selon le lieu où Ton vous internerait... Vous voilà remis en selle, par bonheur. J'espère, Monsieur, que vous apporterez moins de chaleur dans vois discussions publiques, à l'avenir.. . Il faut de la prudence, et il convient d'être réservé dans un siècle aussi changeant Demain dément hier. Voyez Napoléon. Il obtint d'être sacré par le pape et va rétablir le calendrier grégorien. Aux jours du malheur, il trouvera des appuis dans l'Eglise et conservera, pour le moins, urse lieutenance générale au service du roi... Arrangez-vous de manière à ce qu'on se souvienne, dans six mois, ou plus tard, que Napoléon vous a cassé et que vous êtes un chef d'escadron heureux à la guerre. Le roi maintiendra les grades des bons officiers qui servent la France. Il l'a solennellement promis. Monsieur, je vous en donne* ma parole... Virginie vous embrasse. Votre Denise est adorable... Le baron de Cavanon vous fera nommer colonel... Mais je crois que votre lieutenant vous appelle... — Adieu, Bernard, mon frère ; embrassons-nous !... — Aurélie, du courage ! mon enfant. Saperlipopette. Regardez sî votre frère a la mine d'un garçon qui se laissera tuer... Allons !... Adieu !... Adieu!,.. Aurélie! ma chère! »

Bernard s'émut un peu delà voir pleurer ; il sortit vite de la maison. Son orgueil pensa: « Elle m'aime. Si je ne simulais pas l'indifférence, elle serait incestueuse. Elle souffre. C'est une pauvre femme. Je devrais la haïr ; et cependant je souhaite aussi ce qu'elle attend de moi...

Mais mon caractère saura rester vertueux. » Le cheval attendait à la porte. Gresloup le pressa de partir; car il manquait du biscuit dans les caissons, malgré les ordres précis de Murât ; et beaucoup d'hommes n'avaient reçu du pain que pour deux jours ^ au lieu de quatre. Or Ton parlait de marches forcées à travers les routes de la Forêt-Noire. Toute la réser\^e de dragons répandue en divers points couvrirait le passage du parc d'artillerie, déroberait à Tennemi k^s mouvements des corps Soult et Dayout, qui passaient le Rhin à Spire et Manheim, afin de tourner secrètement, au nord, les Alpes de Souabe, et joindre, dans les plaines de Nordlingen, Bernadette avec Marmont descendus de Hanovre et de Hollande. On toucher^ait ensuite le Danube au-desspus d'Ulm, sur les derrières de Mack dès lors séparé des Russes qui s'attardaient en Styrie.

Fiévreux, Gresloup expliquait le plan général qu il venait d'apprendre. Le soijci du devoir mifitairc elfciça la tristesse du major. Il galopa vers le colonel des dragons descendus au fleuve. Là ce fut une querelle, avec les autres chefs d'escadron, à cause du biscuit. Le capitaine Pitouët, ayant communiqué lés ordres, s'en lavait les mains. Impatientés par les cris, les chevaux des officiers ne voulurent point tenir en place ; ils piaffaient, dispersaient le groupe qui mêla les jurons à ses colères. Enfin on détacha un piquet et deux caissons pour aller jusqu'aux magasins d'intendance ccuupléier le chargement. Il fut décidé que l'escadron, mal muni de pain, resterait en arrière. Mais le général qui surviul, sans rien résoudre du problème, déclara que tous les escadrons marcheraient à leur rang. Ceux qui n'aurai en 1. point leurs rations entières serreraient Je ceinturou. Il imposa silence, et la colonne s'ébranla pour passer le ileuve à son tour.

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Sans que Tidée de la sœur amoureuse le hantât plus, une joie infinie enchanta Bernard, qui s'imaginait l'âme des deux cent cinquante mille hommes, échelonnés depuis la mer ionienne, sud italien, jusque les bouches de TElbe, nord germanique. Tel qu'une vague de ce grand flot humain,* gonflé d'idées libres et de désirs glorieux, il avançait au trot de son cheval turc, parmi les dix mille dragons de Murât, occupés à paraître devant tous les débouchés de la Forêt Noire et renforçant ainsi l'erreur de l'ennemi, qui, d'Ulm, étirait ses tentacules de cavalerie à travers les gorges hérissées de sapins.

Derrière eux, la garde impériale et le V* corps de Launes (divisions Suchet, Gazan, grenadiers d'Oudinot) tenaient la route de Strasbourg à Stuttgard, comme si l'armée tout entière allait descendre au Danube par le midi de la Souabe, alors que les marches dérobées des IV*, VI*, IIP corps tournaient, au nord, cette région, le Rhin ayant été franchi entre Lauterbourg et Manheim sous les ordres de Ney, Soult, Davout.

Bernard Héricourt s'amusait de savoir cela, de ne le laisser point deviner aux uhlans, dont les lances dépassaient partout les plis de terrain.

Il reconnut les houzards hongrois dans le val qu'une maison forestière désignait aux investigations des éciaireurs. C'étaient de maigres hommes aux joues creuses, avec des pelisses en peaux de loup, et des kolbacks verts garnis de plaques argentées. Les deux partis s'arrêtèrent. On arma les carabines. Le souslieutenant Nondain fut envoyé à la tête de huit dragons jusque la maisonnette de bois qu'élevait un soubassement de pierres blanches. Vingt houzards se détachèrent aussi de leur escadron. Comme ils se trouvaient plus loin, ils n'arrivèrent pas les premiers. Nondain et ses

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hommes s'abritèrent au balcon de bois du chalet, tandis qu'un bras nu de femme attrapait, de l'intérieur, l'auvent pour l'abattre contre la lucarne... Un petit enfant cria sur le même ton qu'Edouard de Praxi-Blassans. Quatre détonations successives interrompirent la voix frêle. Les dragons tiraient. Les houzards s'arrêtèrent. Un d'eux, les mains sur la figure, toussait en se tordant. « Oh ! dit Edme, comme il crache du sang, celui-là !» Les yeux du trompette grossirent, ahuris, ses lèvres blanchirent et tremblèrent! En vain, il voulut, à l'ordre de Bernard, sonner le ralliement. 11 bêla dans le cuivre. Presque aussitôt le capitaine Ulbach et ses Alsaciens parurent, puis le lieutenant Cahujac déboula d'une pente glaiseuse avec ses Gascons bavards. Gr esloup arriva seul, portant la mine d'un homme à peine éveillé, curieux de tout, étonné du jour, de la clairière, des houzards répandus par groupes alertes, qui cernèrent au large la maison.

Et le troupeau entier de dragons dévala du couvert, arrêta ses chevaux aux injonctions des maréchaux de logis, Tréheuc et Flahaut,qui les ahgnèrent. Les conscrits effarés tendirent le cou. Ils commencèrent à emmêler leurs brides, en dépit des semonces du lieutenant Corbehem. Lui leur indiquait les têtières trop lâches, les boucles détachées,lesbuffleteries mal tendues, comme à la parade dans la cour du quartier. C'était une habitude copiée sur celles du major Héricourt, son exemple. Bernard compta ses deux cents hommes • « Dragons!... » Il dégaina. De tout jeunes se roidirent. Il attendit que les cimiers des casques fissent une seule ligne de cuivre. Autour de la maisonnette, les coups de feu crépitèrent. Les houzards en approchaient, tiraient. Dans le val, de toutes parts, les Hongrois descendirent, au trot de leurs petites bêtes pommelées. Ils se rassemblèrent au bas de la côte et partirent au pas,

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en ligne, la carabine haute. Les huit hommes de Non^. dain lâchaient coup sur coup. Il convenait de les secourir. On en vit quatre mettre pied à terre et pénétrer dans la maison. Les cris de Tentant retentirent quand ils eurent commencé le feu par les volets entr'ouverts. Deux autres les rejoignirent, puis un. Le lieutenant restait avec un seul homme devant les chevaux que visaient les houzards des premiers groupes. Une bête échappa, blessée, dans les bois. Les autres furent abritées derrière le mur.

Héricourt cherchait le moyen de rompre la ligne ennemie. Verts et rouges, les houzards gardaient une allure orgueilleuse et s'approchaient vite, argentés sur les coutures, flanqués de trompettes à tricornes qui montaient des chevaux blancs. Le major feuilletait en imagination les traités de cavalerie, revoyait les gravures et les plans; cela ne lui apprit rien... Il regarda ses hommes coa^^rulés en une seule force muette, roide, plaslronnée de rouge, palpitante. Le vent d'autonine épîirpillait les crinières des chevaux et les crinières des casques.,. Il eut peur de son hésitation, et, soudain, se décida, pour ne point rester immobile,, alors que les coups de feu, plus rares, dans la maison, indiquaient la Im des cartouches. Edme épiait ses gestes avec angoisse. Le major se dressa, trotta devant le front, cria : « Près de la maison, je commanderai hnlle- Vous prendrez votre temps. Vous viserez bien.., et ils s'en iront... Dragons : en avant!... » Le bruit de sa voix impérieuse lui rendit Taudace.

Les hommes serrèrent les genoux, avalèrent, leur galive. ft Marche ! » La ligne se précipita, échevelée ; et les houzards d'avant- garde se replièrent sur les flancs de 3a masse hongroise, qui trottait derrière Igs lronif>ettea. On distingua les tresses blanches retenant les pelisses en peaux de loup, les trèfles d'argent

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sur les culottes rouges, les dolmans verts et les ceintures rayées. Tout à coup un peloton s'arrêta ; puis un autre, vingt toises plus loin ; et, successivement, les fractions s'immobilisèrent, en apprêtant leur tir.

Parvenu contre la maison, Héricourt, aussi, commanda la halte. Il recueillît Nondain et ses hommes. I/un avait le coude disloqué par une balle. On banda ]a blessure. Le dragon jurait que cela se remettrait tout seul, par crainte évidente de l'amputation. Il refusait le chirurgien. Alors Corbehem montra les deux autres escadrons de leur r<?|^iment qui s'avançaient aussi dans le val pour soutenir. Les houzards ne bougèrent plus.

Les cavaleries s'observèrent, sans un coup de feu. L'une et Taulro avaient Tordre de ne point s'engager iiuitilement. D'ailleurs le terrain valait peu pour la charge.

Edme respira. Le sang recolora ses lèvres. En étanchant la sueur de leurs faces, les conscrits plaisantaient, parce que leurs chevaux tâchèrent de brouter.

Au loin, des dragons trottaient, s'assemblaient. L'adjudant-major, ]\larius, vint dire qu'on mettait deux pièces en batterie dans le bois, et que cela suffi nûL Au premier boulet qui vint^ dans le tonnerre, labourer les herbes devant les chevaux blancs des trompettes hongrois, leurs troupes commencèrent abattre en retraite. Peloton par peloton, elles remontèrent les peutcs du val et s'efîiicèreut dans les bois.

Edme trouva dans le chalet une pauvre femme pâle, qui étouffait les cris du nourrisson serré contre sa poitrine. Derrière un bahut, elle se dissimulait peureusement. El Bernard, cria-t-il, si vous pouviez voir 1 Ce petit ïculon a les yeux clairs d'Edouard et de Don i se. Et les mâmes yeux clairs... » Il voulut prendre lenlant aux bras de la bûcheronne ; mais elle parut si épouvantée qu'il les amena l'un et l'autre sur le balcon de

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bois. Bernard reconnut les yeux que son souvenir avait imaginés tant de fois, qu'Aurélie avait conçus. Il s'enorgueillit, la plaignant. On donna quelque peu de monnaie d'argent à la pauvre femme, qui' apporta des jambons, de la bière. Marins mangea. Corbehem but. Les soldats vidèrent leurs bidons, et la gaieté se communiqua le long du rang.

On re[ :.rlit. Le major expédiait des patrouilles dans les ravins, aux cimes des talus, par les sentes tortueuses. Il se comparait au cœur qui, par les artères, rejette le sang vers les extrémités 'du corps. Centre des escadrons, il lançait ainsi la vie française à travers la forêt germanique.

Près de lui, le colonel sommeillait en selle, suivi d'un cheval de bât portant les cartes. Pitouët, imbu de son importance, nommait les carrefours et les fontaines, désignait les villages dans les directions que prenaient les groupes de dragons au trot, sous les voûtes de verdure roussie.

Pommelés, alezans, noirs, gfis, jaunes, les chevaux s'en allaient par quatre, huit ou dix, portant leurs cavaliers blancs et verts, attentifs. Les bois s'animaient de toute une chasse prudente. Entre les rideaux de hêtre, les sapinaies, les bouquets de chênes, des meutes se glissaient, s'évanouissaient, transparaissaient derrière un buisson, brillaient par leurs casques au milieu des bouleaux.

Le soir on bivouaquait autour des chevaux, devant d'énormes feux qui trompaient les reconnaissances ennemies. Toute une semaine, la réserve de cavalerie manœuvra de la sorte. Ses marches habiles persuadèrent l'état-major du général Mack que la grande armée traverserait de haut en bas la Forêt Noire pour l'atteindre à l'ouest d'Ulm. A la faveur de ces démonstrations, Héricourt affermissait le courage des conscrits.

Ils s*étonnaient, heureux que la guerre consistât en ces seules chevauchées agréables dans Tor de la forêt d'automne. Edme se réconciliait avec l'art tactique. Pitouët lui apprit à lire sur les cartes, en lui expliquant de quelle manière Napoléon imposerait aux tyrans d'Europe l'idée vertueuse et libre des Jacobins. Frêle comme une femme, et les idées changeantes, Edme s'amusa de l'appétit de Marins, de la faconde de Cahujac qui s'échauffait au récit d'exploits magnifiques, de la soif de Corbehem avisé, malicieux, capable de découvrir les fourrageurs autrichiens là où chacun n'apercevait qu'un troupeau de bétail. L'élégiaque lui contait ses amours difficiles. Gresloup le prévenait de ne pas croire au bonheur. Il était si joli, le trompette, dans son habit chevronné de blanc et. bleu, sous la crinière rouge qui s'éparpillait aux brusques mouvements de sa tête rieuse.

Bernard devint fier de l'avoir près de lui. Murât étant survenu, un midi, s'arrêta pour complimenter. Les longs cheveux châtains du maréchal flottaient sur la polonaise écarlate couturée^ d'or... « x\h ! dit-il, voilà donc le turc, major, dont le colonel Lyrisse vous fit présent. Parbleu, c'est une belle bête. Quelle encolure et quelle finesse d'attaches!... On va fendre l'air avec un animal pareil. . . Et c'est là le fils du colo nel?... Très bien, jeune homme. Redressez-vous encore. Là, n'ayez pas la mine d'un bossu, je vous prie. Allons, demain ou après-demain, nous ferons boire vos chevaux dans le Danube. J'espère que les conscrits égaleront la gloire de leurs anciens. Souvenez-vous que votre étendard a été à Hohenlinden. Il nous faut une autre victoire pour son aigle, mes amis. » Il piqua des deux ; et son cheval d'armes, tout noir, caracola sous la peau de lion qui servait de chabraque. Edme, blême d'enthousiasme, cria de toutes ses forces, avec les cama-

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rades : « Vive l'Empereur ! » Murât disparut, entraînant son état-major de hussards, de chasseurs et de dragons, grandis par réclat neuf de hauts plumets.

Or, immédiatement, Tordre vint de gagner à toute vitesse le nord et la route de Stuttgart. Les trompettes sonnèrent le ralliement. Les sentiers rendirent les patrouilles accourues, réunies, alignées. Les colonies se composèrent en un bruit d'airain.. Plusieurs milliers de cheyaux s'ébranlèrent au grand trot, emportant les dragons et les crinières secouées de leurs casques. La Forêt Noire retentit de cette chevauchée plus formidable que celles des légendes. « Ah ! Ah ! disait l'élégiaque. Comme les morts de la ballade, nous allons vite. Le vent gronde entre les ifs, les feuilles mortes fouettent nos visages essoufflés. Oh ! Oh! ces cadavres de feuilles sèches, lieutenant, toutela vie... jga... N'est-ce point les enveloppes de notre cœur séchées. par la mélancolie des amours déçues ? » Il n'y avait pas moyen de le renvoyer à son escadron, depuis qu'il connaissait Gresloup. A ses capitaines, il laissait le soin de conduire les soldats. Il trottait en tête du peloton que dirigeait son ami. Ensemble, ''ils analysaient leurs cœurs selon le hasard des sutîocations' produites par les rapidités de la course.

Jusqu'au loin, on voyait des régiments accourir des vallées, descendre des crêtes, issir des clairières. Un mouvement tumultueux passait, informe, dans les colonnades de sapins. Les pieds des bêtes martelaient la route, dont les cailloux rejetaient les étincelles. Parfois, sur la droite, l'écho du canon roulait, s'abîmait dans les profondeurs, ou bien une courte fusillade déchirait l'air. On se heurtait aux files de voitures régimentaires, surmontées de leurs toits aigus, aux caissons de biscuits, aux capotes en cuir des cantines que tiraient de maigres biques fouettées par des commères en dol-

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mans de hussard, et coiffées de madras. Cela s'arrêtait devant les convois de l'artillerie à cheval cherchant leurs divisions. Il y avait déjà des blessés accroupis sur les avant-trains, avec un membre emmailloté. Des cortèges interminables de chevaux pris aux uhlans, piaffaient, piétinaient, s'affolaient parmi les injures et les coups des dragons à pied les menant par la longe. A la lisière des bois, les gardes du duc de Wurtemberg protégeaient contre la maraudé le gibier de leur maître, tandis que des gens du pays installaient au bord du buisson des buvettes en plein vent et sollicitaient, au passage, les voltigeurs d'Oudinot, dont les capotes étaient grises de poussière.

On coucha dans des villages bruyants; le soir, les protestantes chantaient le choral de Luther pour détourner de leur pays les fléaux. On salua de loin des cités garnies de remparts, on parcourut des plaines couvertes de meules en dômes, on franchit d'autres montagnes forestières.

Un frais matin d'octobre éclaira subitement des plaines peuplées de bétail et traversées de ruisseaux ; le capitaine Ulbach désigna, dans le fond des perspectives, la tour qui dominait une ville bleuâtre flanquée de donjons : « Nordlingen. » On était en Bavière, au lieu même désigné pour la jonction des six corps d'armée. De toutes parta, les dragons débordaient le bois et dévalaient par les pentes. Dans l'essaim de l'état-major, apparurent la polonaise écarlate de Murât, la peau de lion étalée sur le cheval noir. Alors les trompettes des régiments sonnèrent ensemble une même fanfare annonçant la force des Latins aux vertes prairies, aux éteules blondes qui se succédaient sans fin jusque les vapeurs deThorizon. En cette terre fructueuse, Turenne et Coudé, jadis, avaient vaincu. Héricourt renouvelerait leur gloire. Il crut entendre le cri joyeux des légions

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gallo-romaines, lorsque des milliers de voix proclamèrent: « ViveTEmperciur ! »

Car déjà la victoire se décernait. On répéta que Mack et les Autrichiens étaient tournés dans leur position d'Ulm, que Ton se précipitait sur leur arrière- garde, que le fourmillement noir aperçu contre l'horizon, c'était le corps de Soult, en marche aussi vers le Danube. Dans sa lunette, le colonel reconnut les pelisses des hussards attachés à ce corps. /

L'armée posséda la plaine. Les sabots des chevaux foulèrent le sol spongieux des prés. Il y avait des lignes de peupliers grêles, des saules étronçonnés au bord des ruisseaux. Et les pies s'envolèrent. Il semblait à chacun que son effort triomphait. Bientôt, à droite, le corps du maréchal Ney se' profila entre des ondulations du sol, et Ton appuya de ce côté, le dos à Nordlingen. Tout le jour on se hâta. Les chevaux balançaient leurs crinières. Murât courait le long des colonnes; le plaisir de l'action illuminait sa longue figure brune. Il expliquait aux majors ceci : Mack se laissait surprendre. Sinon l'Autrichien fût venu chercher la bataille dans cette plaine de Nordlingen, en s'appuyant au Danube ; cela ne l'eût guère écarté de ses magasins, indispensables aux armées peu mobiles des impériaux. En forçant la marche, on le cernerait, puis on courrait aux Russes de Kutusow, et on les culbuterait avant qu'ils fussent rejoints par l'armée de l'empereur Alexandre encore attardée en Pologne. Ainsi les Austro-Russes seraient battus en trois fois, séparément, par des forces doubles ou triples, si le cavalier se donnait la peine de pousser sa. monture et si le fantas. in ne ménageait pas ses jambes.

On fit à peine rafraîchir les chevaux, quelques instants, sur les rives des ruisseaux qui inclinent au Danube. Edme et Télégiaque enchantaient les capi-

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taînes par le récit de leurs frasques. Et le rire aigu, le rire féminin d'Kdme chassait les oiseaux des arbres. Au soir, oneiit.eridit la fusillade dans l'est, les colonnes du maréchal Soult, au moins la division d'avant-garde, devaient atteindre le fleuve et tenter de le franxîhir ; tandts que Ney et Lannes descendaient à l'ouest sur Ulm, derrière la réserve de cavalerie. « Bon ! pensa Bernard, les obligations des receveurs généraux vont gagner de la valeur. I/argent d'Autriche alimentera bïent6t les caisses du Trésor. Caroline pourra mieux accroître le crédit des Moulins Héricourt. Edouard, DcnUe s'aimeront dans la richesse. Aurélie et moi nous assisterons à ce Ijonhcur. » Il s'attendrit.

La nuit, le régiment s'arrêta dans un grand bourg. Mille Bavarois y acclamèrent les dragons qui délivreraientleur pays de la brutale invasion autrichienne, car leur prince avait dû s'enfuir à Wurtzbourg devant les cavaliers d'Autriche. On savait déjà que Bernadette et Marmonl le ramenaient vers sa bonne ville de Munich. Le bourgmestre avait fait préparer une table énorme sur des tréteaux dans sa grange. Les officiers y prirent place avec leur trompette. Ce fut bombance. Les sauces coulèrent jusqu'au ^ilet blanc du colonel. Edme chaTitait à tue-t*^te, et les paysans ébahis regardaient, par les fenêtres, le joli garçon à l'habit juste, et qui lançait des vocalises. Seul, Pitouët quitta la table de bonne heure, pour étaler ses cartes sur le parquet d'une chambre, à la lueur des chandelles, et bientôt il fit appeler le major. A deux ils étudièrent l'accès des ponts qui passent le fleuve à Donauwerth et à Munster; ils établirent la marche rapide des escadrons par les prairies et les chemins de traverse. Gresloup, Caliujnn, à la suite d'une reconnaissance, déclarèrent que la division Vandamme occupait le pont de Munster et que, le lendemain matin, le maréchal Soult attaque-

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rait le pont de Donauwertii, que défendait un bataillon à peioe.

Après une nuit fiévreuse et une matinée de courses sous le ciel gris, on commença de descendre au fleuve par des pentes rocheuses et des ravins. Bientôt on aperçut le large cours de ses eaux glauques embarrassées de roseaux. Murât, qui trottait en avant, fît demander le major du régiment le plus proche avec deux escadrons. Bernard Héricourt emmena celui de l'élégiaque, et Ton atteignit le pont de Mtinster, à deux lieues de Donauworth. L'infanterie de la division Vandamme campait là. En habits blancs, les prisonniers de la veille grelottaient autour de grands feux. Non loin, un petit soldat frisé introduisait le couteau dans la gorge des moutons liés aux quatre pattes, échancrait le cou des brutes insensibles, dont le sang, jailli par grosses gerbes, tombait dans la poêle à frire d'un artilleur à genoux. C'était le troupeau de l'ennemi, qu'on accommodait pour la ratatouille française. Une douzaine de carabiniers autrichiens pelaient les pommes de terre, sous l'œil malin d'un sergent qui se promenait les mains dans les basques de l'habit. Qu^nd il reconnut le piquet précédant l'escadron, il cria qu' ils arrivaient trop tard au fricot. Le major lui demanda le chemin du pont ; toute la berge était couverte de soldats occupés à décrotter leurs guêtres, de corvées portant des marmites pleines d'eau puisée au Danube, et de conscrits pansant les ampoules de leurs pieds saigneux. « On ne passe pas, mon commandant, » dit 1^ sous-officier, et il appela la garde qui prit les armes, accourut se ranger.

— Comment, on ne passe pas ?

— Ordre du maréchal Soult et du général Vandamme. Le pont est réservé au défilé du IV® corps.

— J'ai ordre du prince Murât de faire franchir le Danube à mes deux escadrons.

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— On ne passe pas, mon commandant. J'observe la consigne.

Le sergent empoigna son fusil, et, délibérément, il se posta dans le travers du chemin. Les soldats de la boucherie, ceux qui soignaient leurs ampoules ricanèrent : « Fallait pas arriver en retard ! . . Quand on a quatre jambes et le fourniment sur le bidet, on marche plus vite. — De quoi, de quoi ?... On leur donnerait notre pont. — Attends un peu, on va leur zy faire voir, aux ramasse-crottins. — Hardi, sergent, tiens bon ! — Qu'ils passent à la nage. — Les chevaux, ça sait nager.

— Ouste! à Teau, les poulets d'Inde !... — Fais ton plongeon ; picotin! -*• Tu n'auras pas de ratatouille non plus, mon fiston. — A Teau les dragons! — A l'eau!

— A l'eau ! » Ils montraient la nappe liquide et ses rqmous autour des herbes. Un convoi encombrait le pont. Héricourt cria « silence ! » aux cavaliers qui ripostaient et demanda qu'on transmît sa requête à un officier supérieur. Quelques minutes plus tard, un chef de bataillon confirma l'ordre. Sûrement le maréchal Soult s'opposerait, au passage du III* corps par Munster, tant qu'il n'aurait pas lui-môme assuré le défilé de ses propres troupes à Donauwerth, dont l'ennemi voulait détruire le pont. Or un général de brigade, attiré par les cris des fantassins, arrêta son cheval. S'étant informé, le vieillard rasé, aux lèvres minces, se détourna vers Bernard :' « Major! faites-moi la grâce de retourner auprès de votre régiment... Allez, je vous prie. »

Il piqua même son grand cheval bai pour venir sur Héricourt, qui savait l'étàt-major de Murât derrière ses dragons. Il en avertit le général.

— Je vous dis de partir, major...

— J'ai l'ordre d'attendre ici le prince Murât, mon chef direct.

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— Que m'importe ! Partez , ou je fais piquer vos chevaux par les baïonnettes.

— Au^ faisceaux ! crièrent les lieutenants.

Les fantassins se levèrent et boutonnèrent les capotes en courant à leurs armes, qu'ils saisirent. Une compagnie s'aligna.

— Mon génét*al ! protestait Bernard.

— Arrière ! major, arrière ! Faites faire demi-tour à vos dragons.

— Permettez-moi, mon général, d'envoyer une estafette au prince Murât. En attendant la réponse, mes escadrons doivent rester ici.

— A votre aise ; mais reculez, reculez... Je ne veux pas de communication entre les deux troupes... Reculez.

— Oh ! fit Edme dont la colère rougissait la figure.

— Qu'est-ce ? demanda le général, et il passa contre le front de quatre cavaliers, ssl housse frôlant les genoux des chevaux.

— Apprenez que le IV® corps du maréchal Soult a droit au respect ! Je ferai respecter mes fantassins...

— Mais, objecta Héricourt, l'urgence de notre mouvement est évidente, mon général. Il s'agit d'occuper le pont de Rain sur le Lech et de couper ainsi les Autrichiens de leur communication avec Augsbourg.

— Et après. Monsieur?

— Le moindre retard peut faire échouer la manœuvre.

— Gela vous regarde... En tous cas, ce ne sont pas vos deux escadrons qui s'empareraient d'une ville.

— Mais ils en reconnaîtraient les approches. Nous avons de l'artillerie à cheval derrière le régiment.

— Murât ! Voilà le maréchal Murât ! annoncèrent les dragons.

Furieux, il brandissait une houssine.

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Cavanon galopait auprès de lui, botte à botte...

— Qui donc refuse le passage? questionnèrent-ils, en arrêtant leurs bétes.

— C'est vous, général? glapit Murât.

— Les ordres du maréchal Soult...

— Je m'en f... Vous êtes un sot. L'empereur veut que la cavalerie occupe de suite les routes de la rive droite. Retirez vos hommes et faites débarrasser le pont.

— Je ne puis le faire sans ordre.

— Je vous le donne, moi, Tordre...

— Au surplus, voici le pli du major général, dit Cavanon.

— Le général Vandamme...

Cavanon poussa son cheval sur les bouchers, qui se bousculèrent dans les viandes, qui renversèrent le sang de la poêle.

Murât soufflait de colère, il agita ses longues boucles sur son manteau de velours ; puis, tendant le doigt vers les rangs de fantassins :

— Compagnie!... par le flanc gauche... marche!... Dragons, en avant, marche !...

Les lieutenants hésitaient ; mais ils répétèrent Tordre, en voyant les soldats Texécuter d'eux-mêmes. Silencieux, le général porta la main à son bicorne. Les dragons passèrent. Devant eux, Cavanon balayait la route en trottant contre les fantassins. Ils n'admiraient pas moins sa chabraque en peau de tigre que les plumes d'autruche au chapeau de Murât. Un quart d'heure plus tard, le chemin appartenait aux seuls escadrons, qui franchirent vite la largeur du Danube et s'élancèrent dans le pays d'Ulm. A la voix du major enorgueilli, Edme sonnait le signal des mouvements. On trottait dans un pays plat, semé de métairies à toits de chaume.

De Tune, comme Tréheuc s'en approchait à la tête de quinze hommes, les premiers coups de feu furent tirés ; le vent dispersa les flocons de fumée blanche. Edme s'énerva, Tœil mobile et la parole prompte. 11 troublait son beau-frère attentif, qui, devinant Murât à la tête du pont, appliquait de savantes manœuvres. Bientôt il s'échangea des coups de feu autour des fermes. Les dragons ripostaient. Il commença de pleuvoir. L'escadron de Télégiaque s'étalait en éventail sur la droite et fusillait les groupes apparus d'habits blancs. Excité Cahujac emmenait sa compagnie à la découverte. Le capitaine Corbehem contenait la réserve. Quand on aperçut le reste du régiment sur la rive gauche, on marcha plus vite. Des chevaux s'abattirent dans le peloton de Tréheuc. On voyait les mains des fusiliers impériaux poussant la baguette au canon de leur arme, derrière les haies. On descendit le cours du fleuve.

Edme se trémoussait sur la selle : deux balles avaient sifflé. A la troisième, le jeune homme enfouit sa tête entre les épaules. Son beau-frère le réprimanda, s'offrit en exemple, Téchine droite. On tirait de trop loin. Il fit remarquer comme les projectiles passaient à dislance. « Je sais bien, je sais bien, répéta l'adolescent... Je suis stupide ! » Son dos frissonna.

Pourtant le spectacle n'avait rien de sinistre dans cette campagne grasse, gazonnée, où les dragons semblaient des veneurs heureux de trotter à la pluie fraîche, prfr les sentes, sur les côtés des talus, de caracoler autour des fermes nichées au cœur de bois roussis. Maintes bandes d'hommes en habits blancs jouaient, semblait-il, aux barres dans une vaste éteule. Ils couraient, Tarme à la main, mettaient un genou en terre, lâchaient un flocon blanc du bout de leur fusil, et puis revenaient en arrière tout en coupant la cartouche, en versant la poudre, en bourrant.

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Cinglés parla pluie, ils clignaient des yeux. La terre salissait leurs guêtres noires, leurs habits courts et leurs culottes collantes. A droite, Tescadron de l'élégiaque dépassa vite les pelotons du centre, qui descendaient la pente d'un vignoble. De la gauche, le souslieutenant Flahaut amenait du renfort. Un cheval sans cavalier trotta, ralentit, s'arrêta et se mit à brouter rherbe. Ala cime d'un talus déjà lointain, Cahujac et ses hommes s'élancèrent, la crinière volante, les chevaux galopants. Ils sursautaient en selle. L'un culbuta pardessus sa bête écroulée, et aussitôt se releva sur les mains. Ces cavaliers s'enfouirent d^ns un pli du terrain, d'où s'échappèrent, à l'autre extrémité, une vingtaine d'Impériaux'. Ceux-ci débouclaient leurs havresacs et les jetaient ; ceux-là lançaient leurs fusils dans le buisson. Certains, essoufflés, s'assirent à terre. Il y en eut huit ou dix, pour s'arrêter autour d'un junker, charger leurs armes,, et attendre, la baïonnette tendue, un péril qui ne se présenta point. Cependant des groupes plus nombreux d'infanterie autrichienne se dirigèrent vers la ferme que cernait Tréheuc. Deux patrouilles s'assemblèrent, qui en recueillirent une troisième grossie bientôt de soldats isolés. Un officier à cheval gesticula. Et l'air tout à coup se déchira sous un feu de salve qu'une section tirait contre les premiers chevaux de Télégiaque rabattant cette foule éparse sur la ferme et le Danube.

L'escadron qu'il commandait, ayant débordé la position de l'ennemi, attaquait maintenant à revers.

— Edme, Tavant-poste est à nous ! dit la joie de Bernard.

— Voyez, voyez...

— Notre ligne de cavalerie se referme sur eux. Comprenez-vous pourquoi j'ai fait dépasser la ferme au loin sur notre droite sans tirer un coup de feu, et

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pourquoi j'ai fait bousculer par le capitaine Cahujac les patrouilles, de ce côté-là ?

— Oui, oui, les voilà pris entre nos hommes et le fleuve, d^une part. Le deuxième escadron qui rabat sur nous va les enfermer dans un triangle.

— La compagnie Cahujac, remarquez-le, est le sommet de Tangle formé par nos deux escadrons.

— Oui. Et Tréheuc bloque le lieu de ralliement, la ferme, où tiraille leur gros.

— Voyez comme ces gaillards-là courent. On dirait de petits oiseaux effrayés qui se heurtent aux grillages de in volière !

— Un qui tombe, là.

— Et Tofficier à cheval, comme il se démène! Voilà ce que coûte d'abandonner un poste en Tair. Leur colonel ne mérite pas les galons de caporal.

— Comment auraient-ils pu faire ?

— Ils ne pouvaient rien faire. Nous sommes trop nombreux.

— 11 me semble que les escadrons sont deux mains géantes avec lesquelles nous ramassons un essaim de guêpes. Heu! heu! Les fuyards viennent sur nous... Faut-il dégainer, Bernard?...

^ Restez tranquille...

— Celui-là, le premier, il court. Tiens, le voilà qui cliancelle, qui tombe à genoux;- il s'étend, il se tord à terre.

— Un blessé...

Ain:?i qu'en un carrousel bien mené, les quadrilles de dragons évoluèrent au grand trot, les carabines haïiLes. Les fuyards aperçurent la réserve du capitaine Corbehem, changèrent de direction; et le major s'amusait d'Edme, alternativement blême et rouge. « Trom-' peLte, ne saluez pas les balles... Tête haute, je vous piîc! Tête haute, s'il vous plaît! » Le jeu de voir

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les meutes de cavaliers poursuivre les Autrichiens aux abois les excitait tous deux. Evidemment les hommes de chasse s'affolaient. Blancs, boueux, cherchant à gagner la ferme, ils crachaient de leurs cent fusils une colère diffuse et vaine.

Les cavaliers de Télégiaque tiraient derrière un nuage de fumée dense que la brise déchira malaisément, qu'elle emportait au Danube, par delà, verl& la division de dragons réunie, entière, sur la rive gauche dans Tattente du passage, et qui cachait à cette heure Tinfanlerie de Vandamme. Le major et son trompette approchaient de la ferme, large bâtisse trapue, enclose par un verger où grouillèrent l'ennemi, son agitation, ses manœuvres. L'officier à cheval tâchait de rallier les fugitifs, qui commencèrent à jeter leurs &rmes et à lever les bras vers les Français.

-^ Il fautMeur dire de se rendre, Edme. Trompette, sonnez au parlementaire, pour le lieutenant Ulbach.

Quand Edme eut fini de sonner, un clairon autrichien répondit de la ferme, et le feu partout s'apaisa. Quelques coups partirent encore isolément. Les trompettes de dragons se parlèrent. On arrêta les chevaux. L*officier autrichien parut considérer l'angle de cavalerie qui l'acculait au fleuve. Il tourna son cheval : on vit un gros petit homme sur une forte hôte de couleur rousse. Un clairon s'attachait à. la chabraque pour suivre en boitant le pas*de Tanimal. Héricourt prit une noble attitude et défendit à Edme les moqueries. La pluie noircissait les habits blancs des deux vaincus, crottés en outre jusqu'aux épaules. « M. le chef d'escadron, dit en très bon français le gros homme, je m'en remets à votre générosité. Voici mon épée. » Il eut quelque peine à la tirer du fourreau.

— Veuillez me donner votre brevet. Monsieur, ou un papier confirmant votre grade, demanda Bernard .

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I/homme chercha dans ses fontes, en tira un portefeuille, et tendit une liasse de messages militaires.

— Vous appartenez bien au corps du général Kienmayer ?

— Oui, Excellence.

— En ce cas, veuillez vous rendre au pont de Miinster.

— Capitaine Corbehem, faites escorter Monsieur ; je pense que le prince Murât l'entendrait avec plaisir.

— Mais les termes de la capitulation ? demanda r Autrichien.

— Vous êtes prisonniers, armes et bagages, je pense... Voyez, Monsieur. La résistance ne vous servirait pas.

— Ah ! M. le major, c'est une bagatelle, une bagatelle, je vous assure, d'être commandés comme nous le sommes!

Il soupira, remit son portefeuille de maroquin dans sa fonte. Il haussait les épaules et soufflait.

— Dites à votre clairon de sonner au rassemblement, pria Bernard.

Le garçon déboucha son cuivre, qui était engorgé de boue, et y souffla une douzaine de sons rauques. On gagna la ferme devant laquelle un junker alignait ses fantassins. A l'ordre du gros homme soupirant, ils joignirent les faisceaux, firent par le flanc droit et marchèrent, sans armes, à la berge du Danube. Là ils restèrent debout, silencieux, embarrassés de grosses mains sales. Quelques-uns allumèrent leurs pipes, enhardis par la figure bénigne du sous-lieutenant Nondain.

Comme on attendait l'escadron de l'élégiaque pour lui remettre en garde les prisonniers, Edme s'étonna de ces ennemis dont il avait craint les balles. C'étaient donc ces quatre-vingts rustres pacifiques encroûtés de

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boue et sentant la vase des marécages. Aucune honte de leur défaite ne les troublait. Entre eux ils rirent et s'étirèrent, délassés. « Nous allons en France, à Paris? demandaient-ils en allemand à un dragon alsacien. Dites, nous allons voir Paris et votre empereur Buonaparté, et lacatliédrale de Strasbourg? On nous donnera du Champagne, mon gros renard. En France, il y a des fontaines de Champagne au coin des rues. Pas vrai^ Monsieur le dragoa ? » Celte espérance de voir Paris, Tempereur, et de boire du Champagne, leur valait de bonnes figures heureuses. L'un annonçait qu'il allait écrire à sa tante la « chance » de sa capture. Ils escomptaient les joies promises du voyage en France, avec animation. Ils interrogèrent sur les jours de marche et les points d'étapes. Plusieurs coupèrent en tranches un pain noir et les couvrirent de saindoux qu'ils salèrent. Ils se mirent à manger debout, plaisantant, insoucieux des six ou huit blessés que leurs camarades ramenèrent sur les brouettes de la ferme, et qui tâchaient de s'endormir, les yeux fermés.

Il advint que le sous-lieutenant Gresloup envoyé par Cahujac avertit que d'autres Impériaux occupaient les champs plus loin. Un appui devenait indispensable. Aussitôt la compagnie Corbehem reforma sa colonne et trotta, confiant les prisonniers aux soldais du deuxième escadron, qui rejoignirent.

— Ils sont contents, les scélérats, de se trouver pris, dit Edme à l'élégiaque.

— Infortunés ! Ils n'ont donc pas laissé dans leur chaumière une amie tendre et chérie ?

Le trompette éclata de rire, s'éloigna. Sur le cheval pie, leur gros colonel arrivait à la hauteur du major, sa droite flanquée par les bonnets à poil de la compagnie d'élite, que dirigeait un Pitouët sévère, anxieux.

— Ah ! Monsieur ! Tu as fait déjà des prisonniers,

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major!... Murât nous ordonne de courir... Ecoute... La

fusillade... C'est la compagnie Cahujac...

. — Je ne crains rien pour elle. Un lieutenant y est

avec une partie de nos Alsaciens, et les Gascons...

Ces gaillards-là enfonceraient à cinquante un régiment

d'Impériaux!...

— Et la compagnie Corbehem, qui la commande, à cette heure?

— Notre adjudant-major Marius. Ses Marseillais animent le flegme des Tourangeaux et des Flamands... Ce sont des rangs solides. Cahujac chasse et traque. La compagnie Corbehem enfonce ou résiste.

— Très bien, Monsieur le bon major. Vous connaissez les hommes. Et le deuxième escadron?

— Un peu froid ; mais notre ami, l'homme sensible, exerce admirablement au tir.

— Voilà ce que Ton gagne à fréquenter Cupidon, archer de l'Olympe..., assurait Edme, fort à l'aise malgré le crépitement des feux, cachés par un petit bois.

— La compagnie d'élite ?

— Des lapins, tous! major, Pitouët sait lire la carte. Il a de l'intelligence pour eux. Quant à l'autre compagnie dont vous ^avez fait des sapeurs et des pontonniers, je ne sais pas ce qu'elle peut valoir au feu.

— Nous le verrons à l'instant, mon colonel... Trompette, sonnez au deuxième escadron.

— Tu as raison, major. 11 y en a, cette fois...

Ils dépassaient un petit bois de chênes roux, après la cime atteinte d'une ondulation de terrain. Un autre aspect de la plaine apparut où six énormes meules de froment protégeaient des tireurs nombreux. Les fumées des fusils flottaient partout, enflaient, se délayaient. De meule en meule des hommes courbés coururent. Un peu de soleil illumina les plaques de

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cuivre à leurs bonnets courts ; puis ils se dérobèrent. Des officiers agitèrent leurs chapeaux en proclamant -des ordres... Plus loin qu'eux, l'eau du Lech miroitait, baignait Tamas de maisonnettes blafardes, pour lesquelles le pont "de Rain enjambait la rivière. Avant qu'ils pussent s'y retrancher et endommager l'ouvrage d'art, le major pensa qu'il fallait y parvenir. Les pelotons de Cahujac piaffaient inutilement à distance des meules... L'audace de cette compagnie comptait pour rien devant un feu soutenu. Il fallut déployer au galop l'escadron de l'élégiaque vers les meules et précipiter la compagnie d'élite par l'extrême droite. Le colonel expédia ses ordres.

Le cheval pie marqua le centre d'une manœuvre qui lança vers la gauche les tireurs au galop de l'élégiaque et, à droite, la compagnie d'élite suivie des sapeurs. Ces deux forces lièrent les tentatives hésitantes dues aux pelotons de Cahujac, que le colonel, le major et le lieutenant Marins, avec cinquante chevaux, rejoignirent, doublèrent. Le flot à crête de cuivre envahit l'apparence de la plaine, fonça vers les meules entourées d'éclairs et de fumées tonnantes. Edme éperonnait, heureux de se croire plus fort que la peur, en dépit de quoi l'emportait le bond du cheval rivalisant avec la course des bêtes lâchées.

La meute s'éploya sur l'espace des terres brunes, au geste d'Héricourt anxieux de prévoir si le feu de l'élégiaque porterait, si les soldats d'élite se rueraient avant la nouvelle décharge, si la compagnie Cahujac envelopperait la meule centrale, derrière laquelle les Autrichiens rechargeaient. Pour que le galop se hâtât, il invoquait à la fois du geste l'audace gasconne, la fermeté flamande, l'orgueil alsacien, la fanfaronnade provençale, l'obstiiîation bretonne exaltés dans les soldats verts et blancs qu'agitaient les sursauts des mon-»

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tures. A droite, Fescadron de Télégiaque dépassa le flot, comme on l'avait prévu selon la pente favorable du sol. Il ralentit sa course, se fixa. La salve creva l'air au-dessus des chevaux effarés et piétinants. Devant les meules, des Autrichiens culbutèrent, un peu avant que la compagnie Cahujac les couvrît de son essor qui franchit leur ligne, sabra les baïonnettes tendues, tandis que les bonnets à poil des dragons d'élite épouvantaient à gauche une cohue de fuyards se terrassant pour lui échapper. Tout rouge, droit sur les étriers et sa trompette brandie, Edme hurla : « Vive l'Empereur ! » au milieu des rustres en habits blancs, qui levèrent leurs mains vides. Pêle-mêle, avec une débandade de gaillards blêmes, d'officiers livides, sans chapeau, arrachant, de rage, leurs épaulettes, on passa les défilés des meules, on engloutit les jardins que défoncèrent les sabots des pelotons, on s'engouffra par le pont de vieilles pierres noircies, on inonda la petit© ville où les bourgeois fermèrent bruyamment leurs portes sous les enseignes gothiques et les balcons de fer rouillé. Seuls, des chiens aboyèrent aux vainqueurs claquant de leurs fers les cailloux de la place désertée. On souffla, bienheureux. Quel fluide de courage avait émané des dragons ensemble pour affoler leurs âmes ? Ils se reconnaissaient au coin des ruelles^ joyeux, co-mmiC si des ans avaient séparé leur camaraderie. « Colardeau ! — Mon frérot! — Tu y es ! — Martin \ — Victoire et mort à l'Angleterre ! — Où boire ? — Mon bidon est à toi. — Vive l'Empereur. — Eh bien ! conscrit, tu n'es pas mort ? — Ni toi, l'ancien ? — Ton cheval saigne. — Où ça ? Rengainez vos sabres. — A boire, ville du diable ! — Cogne à l'auvent ! — Allons, tête de Juif ! — On ne te mangera pas, marchand de saucisses! Une comprend pas. — Montre-lui un écu, il comprendra.. Un éeu de

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militaire français, ça vaut vingt frédériks d'or, honnête grippe-soTi! — Ta bière ! — Ton schnaps ! — Ouvre ta masure, sacré nom ! »

Leur tumulte noyait l'étroite ville. Les sabres heurtaient les fenêtres, les éperons griffaient les murailles, et les chevaux broutaient les feuilles des branches qui retombaient à l'extérieur des jardins. De la main, pourvu qu'ils se tinssent droits sur les étriers, les grands garçons touchaient les pots de fleurs perchés aux balcons. Par de tortueuses ruelles, des joyeux firent grimper leurs bêtes, en choquant les heurtoirs qui retentissaient à Fintérieur de maisons muettes. Et la pluie chantait partout, et les files de prisonniers aux habits blancs noircis par l'averse montaient toujours, sous les quolibets des dragons.

Relevé par Tinfanterie du maréchal Soult, le régiment retourna vers Ulm, le lendemain, sans rien perdre de sa fiévreuse gaieté. Il sembla que ce serait ainsi toujours, que toujours les foules autrichiennes formeraient des troupeaux de captifs pour la gloire de la cavalerie française. Loyal, Bernard remerciait Napoléon de cet art militaire qui les faisait vainqueurs d'abord, avant toute action. Pas de prisonnier qui ne confirmât la certitude : ou trottait sur les derrières du général Mack ; et le corps d'Augereau venant de Brest allait le prendre en tête, par Bâle et Huningue. Les estafettes annonçaient que l'empereur était à Donawerth ; Ney marchait sur Ulm ; Lannes passait le Danube avec les grenadiers d'Oudinot pour soutenir la réserve de cavalerie destinée à se répandre sur le pays entre Ulm et Augsbourg. Le général autri:chien Kienmayer fuyait sur Munich, emmenant le corps d'arrière-garde. Le maréchal Soult remontait le cours du Lech jusqu'à la ville d'iVugsbourg, coupait toute communication entre Munich et Ulm. Les six corps de

la grande armée séparaient définitivement les Autrichiens, en Bavière, des Russes en Styrie. Une masse de cent cinquante mille Français s'était brusquement établie dans la vallée du Danube, le long de son cours et derrière les affluents de la rive droite.

D'heure en heure le major apprenait Tune de ces chances et la faisait connaître aux spidats. Edme plaisanta. Sous leurs manteaux, les dragons allaient à l'aise dans la campagne pluvieuse, avec le sens de leur beauté maîtresse. Ils ne s'inquiétaient pas de la boue sautant jusque l'arçon, ni de la vapeur émanée des chevaux humides qu'ils caressaient avec des tapes sur l'encolure, qu'ils encourageaient de mots affectueux. Reconnaissantes, les bêtes s'ébrouaient. Puis, dociles au mors, elles pointaient les oreilles lorsque des détonations isolées au loin accueillaient la division dont leur régiment formait alors la queue, soutenue par les grenadiers d'Oudinot et le corps de Lannes.

Augustin profita de la concentration à Test d'Ulm pour venir voir son frère. Il montait un cheval de robe blanche pareil à ceux qui traînaient la calèche de son amie. Il parla d'un mariage probable. La dame possédait d'importants domaines aux colonies hollandaises. Il énuméra ces biens, et les vaisseaux marchands qu'il rêvait de mettre au service de Caroline. La veuve s'entendait mal, croyait-il, aux grandes affaires. 11 venait d'apprendre que Murât préférait le major Héricourt au colonel, d'esprit trop inférieur. Il citait aussi des lettres de Caroline, satisfaite des commandes quç le corps de Lannes lui faisait. Pour la réserve de cavalerie, elle fournissait le cuir de dix mille bottes qui descendait par charrois et par bateaux jusque le Rhin, A Strasbourg, les Praxi-Blassans s'en occuperaient.

Il savait tout, connaissait tout : les desseins de Napoléon, les manigances diplomatiques de l'empereur

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Alexandre auprès du roi de Prusse, et comment les chirurgiens venaient de tailler, en tirant un plein verre de pus fétide, le goitre de la reine. L'ambassadeur français, M. de Laforest, ayant révélé à droite et à gauche cette fâcheuse opération, la jeune femme, furibonde, poussait son époux à l'alliance avec les Austro-Russes, en sorte que, si la bataille devant Ulm et sur les bords de rinn ne déterminait pas promptemeût la victoire, on risquait de voir les armées prussiennes tomber sur le flanc, sur les derrières des premier, deuxième, troisième corps, qui passaient le Danube entre Neubourg et Ingolstadt. Fin politique, il redoutait l'aventure, hochait sa jolie tête et passait le peigne d'or dans ses courts favoris, puis admirait la vitesse de Napoléon, blâmait son frère de l'avoir méconnu, lorsque la fusillade se propagea plus vive dans les nuages gris, à l'horizop de casques et de crinières, de buffleteries croisées. Les adjudants-majors galopèrent. On vit passer Murât. La boue frangeait son manteau vert et la chabraque de peau de lion. Tout le mouvement de cavalerie s'arrêta' Tandis que les grenadiers, derrière, restaient en place, la batterie de l'arme protégée de la pluie sous un pan de capote bleue.

On piétinait un large chemin, empli de flaques d'eau. Le vent apporta des nuages de fumée grise ; et l'odeur de poudre parfuma les narines qui flairèrent. Edme resta patient, sa figure se tendit, le souffle faillit lui manquer quand il sonna l'ordre du colonel faisant préparer lés armes. Augustin murmura : « Voilà Mack qui s'aperçoit de nos intentions. » Et il serra la main de l'aîné silencieux pour rejoindre au grand trot Tétat-major, en maintenant son bicorne contre l'effort du vent.

La fusillade crépitait, gaguciit sur le front de la cavalerie, telle une pièce d'artifice qui s'allume par un bout

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et bientôt flambe jusqu'à l'autre extrême. Anxieuxt le major dressa la tête pour deviner le sens de rengagement. A droite, vers le Danube, c'étaient de vastes étendues de terres labourées vides de tout homme. Une herse abandonnée, loin, servait de perchoir aux corneilles. Des bois noirâtres s'érigeaient au fond, et la bataille pétfllait à gauche, beaucoup plus loin que les trois divisions de cavalerie, alignant leurs murailles humaines parmi la pluie grise.

Les capitaines vinrent aux renseignements. Le sec Cahujac et son cheval blond, Corbehem aux larges épaules, et sa jument pommelée, Pitouët sévère, phraseur, cavalier médiocre, qui récita l'enseignement de la carte, le nom du village attaqué : Hohenreichen. Derrière, il indiquait Weçtingen, bourg qui couvrait un vaste plateau capable de contenir une force imposante d'infanterie.

— Eh bien, dit Héricourt, s'il en est ainsi, Oudinot devrait conduire ses grenadiers sur les boia, à droite, là-bas. Il tournerait sans doute la position.

— Tu crois, Monsieur ?... fit le colonel, effrayé de leur audace et de leur fièvre.

L'étal-major le houspillait tant qu'il finissait par se croire dépourvu de bon sens. Il n'osait plus la moindre initiative. Le vrai colonel était Bernard, que cette fonction flattait. Oublieux du mariage qu'annonçait Augustin, de ce qui n'était point le devoir militaire, il inspecta de l'œil la première compagnie aux éclaireurs hardis, la seconde pleine de soldats résistants et solides, l'escadron de l'élégiaque aux tireurs savants, la compagnie Pitouët faite d'hommes cruels, balafrés de durs rictus, et qui redressaient leurs bonnets à poil d'où l'eau gouttait sur les manteaux blancs. Les outils de sapeurs pendaient aux selles de la dernière compagnie, où s'effaraient des figures

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hagardes de paysans limousins. Hcricourt prépara les combinaisons de déploiemenl qui mettraient, à la place utile, les tireurs, les éclaireurs, les sapeurs. Cahujac et ses hommes ne valaient pas grand'chose contre un carré de fantassins résolus qu'aborderaient au contraire sans hésitation les vétérans hargneux de la compagnie d'élite. Corbehem était capable de recueillir avec un sang-froid imperturbable la déroute des escadrons ramenés par des forces supérieures ; de protéger leur réunion. Il marcherait en arrière et sur le flanc. Cahujac pousserait les sapeurs entraînés par la compagnie d'élite et fournirait le deuxième élan, que suivraient les tireurs de Télégiaque, troupe moyenne, au moral influençable. Le chef du premier escadron était un ci-devant, muet, froid, dédaigneux et neutre, soumis à son capitaine Pitouêt, domestique, semblait-il, dont la besogne consistait à prévoir et commander à la place du chef hiérarchique, vicomte de Lancresy, trop né pour se commettre jusqu'à s'occuper de manants à cheval. Le vicomte chargeait à part, tout iseul, en chevalier errant, à distance des dragons. Gardant son cheval anglais le plus loin possible du colonel, du major, des capitaines, il tâchait de ne pas entendre les prescriptions : « Capitaine Pitouët, vous avez bien retenu les avis de M. le major? Eh bien ! faites exécuter les ordres. »

A ce moment, les grenadiers d'Oudinot s'ébranlèrent, envahirent les champs de droite et se dirigèrent du côté des bois, par où Bernard avait prévu qu'on tournerait la position de l'ennemi. Ce fut un muet pas* sage de milliers d'hommes humides, inclinant leurs tètes sous le poids des bonnets à poil, voûtant le dos sous le sac gonflé, foulant la terre meuble de leurs pieds boueux. Les chefs de bataillon dominaient de la selle cette marée lente et progressive, qui bientôt recouvrit

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le sol de ses masses régimentaires agglutinées autour des aigles brillantes. A l'ombre du ciel, il n'y eut plus qu'un élément formidable, muet, immense, dragons à gauche, grenadiers à droite, étendus jusqu'au cercle de l'horizon gris. La fusillade crépitait toujours au loin près de la pointe d'un clocher aperçu entre les peaux de panthères de deux casques. À la suite d'Oudinot, dont les joues fraîches étaient rouges, Augustin trottait en manteau, fit signe à spn frère qui le vit à peine. Pour le major, rien ne l'intéressait plus,, sinon la crainte de ne pas savoir et de ne pas vaincre.

Enfin le général de la brigade donna ses ordres très vite, la tête levée sous le grand chapeau bordé d'or. A gauche, les régiments inclinèrent. Comme la pluie cinglait, on galopa les yeux clos ; des jets de boue frappèrent les chevaux et les casques. Les fers claquaient les flaques. Un premier feu de salve craqua ; un autre. Héricourt repassait dans sa mémoire les instructions transmises. L'escadron du vicomte prendrait les devants. Le sien pousserait avec la compagnie Corbehem sur la gauche. L'élégiaque terminerait l'avalanche,

A côté du cheval pie écrasé par le poids du colonel, Bernard éperonnait fiévreusement et tâchait aussi de contenir l'exaltation de son inquiétude. Surtout il voulait voir. Rien. Il n'apercevait rien que les manteaux blancs souillés, que les croupes boueuses, que cent crinières noires secouées à la nuque des casques. Parfois, entre le corps écarlate d'Edme et l'encolure de son cheval blanc, il reconnaissait le flot des bonnets à poil sur les colonnes de grenadiers déjà lointaines. Puis un cahot rejetait Edme contre l'encolure, Edme et ses yeux avides dans sa figure blêmie. Soudain, parmi les casques en avant, bien des casques se mirent en profil. Les premiers escadrons se déployaient.. Vers la gauche et vers la droite, des masses s'éclaircirent,

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se tendirent, s'élancèrent. Des voix répétaient les cris des ordres. Les trompettes signalèrent les mouvements. Un coup de canon tonna. Les manteaux dégrafés tombèrent des épaules, y revinrent roulés en baudoulière, pour cuirasser la poitrine et le dos d*un boudin de drap. Un bourg et un double clocher surgirent, au loin, entre les dragons divisés. On côtoya une haie d'épines, des potagers défoncés, les dos de maisons basses aux poutres brunes. Un dernier rideau de cavalerie s'envola vers la droite. Alors la fumée blanche des feux d'infanterie devint visible, avec les éclairs de la fusillade, les herses de baïonnettes tendues au long desquelles couraient des essaims de dragons gesticulant, culbutant, se repliant et s'appelant.

Héricourt mesura les deux faces visibles d'un carré profond édifié sur les guêtres noires de neuf bataillons ennemis. Le bronze des canons bayait aux angles. Ces escadrons prolongeaient en dehors les faces d'infanterie. Poitrails lumineux des cuirassiers, lances des chevau-légers.

Entre eux et sa cavalerie sautait le grand cheval noir de Murât, qui proférait des choses indistinctes au milieu des officiers réunis vers la chabraque en peau de lion, la polonaise de velours et le chapeau doré. Près de là s'agitèrent le grand schako de Cavanon, son plumet rouge. « Dragons ! » hurla le major. Les sabres glissèrent hors des fourreaux. Murât se précipitait. Les gueules des canons vomirent de la lumière et s'embrouillèrent de fumée ; un rouan s'écrasa contre terre, tel un fruit mûr, et le cavalier fit panache, resta étendu, évanoui. La compagnie d'élite bondissait, inclinant ses bonnets à poil, derrière ses lames. Les adjudants-majors jalonnèrent le terrain, en avant des premiers escadrons ; ils élevaient la main. Tumulte, cris, haleines oppressées, visages tout à coup vieillis

par la peur, furieux galop des chevaux, bruit 4u fer, tonnerre crépitant : la démenée jaillissait de la foule. Mille rages saisirent Bernard voulant pointer son sabre dans l'une des poitrines où naissait le désir de sa mort. La terre sautait aux arçons, enlevée par les grenades, qui éclatèrent, amputèrent du sabot plusieurs bêtes trébuchantes. Autour d'Edme livide, et les yeux clos, les mains appuyées aux fontes, les conscrits s'abandonnaient au torrent. Des secousses convulsives déformèrent la pâleiir des visages inscrits dans les jugulaires de cuivre. Bien qu'aphone, Cahujac insultait les soldats assourdis, qui éperonnèrent au hasard. Vertigineusement le sol coula sous Télan des pelotons. Avec un tintamarre de ferrailles heurtées, un homme s'effondrait tout à coup, les mains au visage sanglant. Les boîtes à mitraille lancèrent une grêle lourde qui fustigea de plomb les bêtes écorchées. Cependant les Français pénétrèrent la nue fumeuse. Cent baïonnettes se dardèrent contre les chevaux dressés dans les brides, crevèrent leurs poitrails, plièrent, repoussèrent les fusils des fantassins qui culbutaient sur le dos, les semelles en l'air battu par leurs jambes noires. Les bêtes ruèrent. Des fonta^ines de sang jaillirent de leurs ventres. Elles rejetèrent leurs cavaliers, s'enfuirent, furent assommées à coups de sabre par les rangs successifs de dragons qui les abordaient, les franchirent, s'éparpillèrent au milieu du vaste carré autrichien, où subitement un autre se trouva formé, baïonnettes tendues. Son deuxième rang mit en joue et se couvrit d'un éclair rouge. Edme perdit les étriers, oscilla, eut juste le temps de sauter du cheval qui se roula en hennissant, sous les baïonnettes ennemies, bouscula, disloqua leur herse, embrasure par où s'enfoncèrent les géants de la compagnie d'élite. Leurs sabres abattus ensemble hachaient les plaques de cuivre, les épaules

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blanches, les mains crispées aux fusils, les faces effarées, les bouches béantes, les nez bleuis, immédiatement barrés d'une fente saigneuse.

Le major avait va Edme disparaître dans la horde répandue des dragons, et la pensée rapide de sa femme, du colonel, le navra. Mais il ne put secourir l'enfant. Fous de peur, de courage et de bruit, les cavaliers continuèrent de s'entasser. Les capitaines retenaient difficilement leur» hommes pour qu'ils ne se précipitassent point contre ceux qu'arrêtait Tennemi. C'était une confusion titanique. Mille duels se jouaient partout. Les Français perdirent la force de l'élan. Ils tournaient, le sabre haut, autour des fantassins, défendus par la longueur de leur arme, et qui, rapides, multipliaient les volte-faces, lançaient aussi dans les naseaux des bêtes maint et maint coup de baïonnette qui les faisaient ruer et désarçonner le dragon. On ne cria plus. On lutta, silencieux. Des centaines de fantassins en habit blanc, en hautes guêtres noires, piétinaient le sol, couraient, pointaient leurs armes, paraient avec le bois des fusils les coups de taille, se retranchaient par groupes de cinq à six derrière les corps des chevaux, rechargaient fébrilement leurs armes. Tel dragon, en rampant, dégageait sa jambe du poids de sa monture en agonie. D'autres, debout, cherchaient des yeux un secours ; d'autres, assis à terre, coupaient la tige de la botte pour mettre à nu la blessure du jarret.

Le souci de rétablir la communication du régiment avec la brigade inquiéta surtout le major. Il n'apercevait que les gens de ses escadrons. Les bonnets à poil de la compagnie d'élite lui semblèrent enfoncés presque dans la deuxième ligne autrichienne. Cahujac insultait les siens qui, trottant autour, tapaient les fusils à coups de sabre, sans grand dommage pour l'ennemi, tandis que les chevaux recevaient des coups de baïonnette

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adroits au poitrail et aux jambes. Corbehem accueillait au milieu de la réserve les éclopés, les démontés. Tout Tescadron de l'élégiaque, réuni sur la gauche et chargeant les carabines dont il préférait l'usage à celui du sabre, avançait au pas contre la face intérieure du carré autrichien, au-delà de laquelle on apercevait un bataillon d'Impériaux en marche, hérissé de fusils. S'en allaient-ils ? Manœuvraient-ils pour tourner le régiment pris ? Bernard piqua des deux, fut à Corbehem chargé de la communication. Le capitaine montra ses pelotons qui évoluaient en arrière pour la maintenir. Une cohue d'Autrichiens cherchait le passage entre eux. Mais, en désordre, elle affluait, refluait, audacieuse quand les pelotons restaient immobiles, éperdue si Nondain entraînait au trot vingt cavaliers contre les tirailleurs.

Plus loin, le major entrevit les arrière- gardes des autres régiments : pelotons détachés, patrouilles à la poursuite des fuyards. La plus grande masse d'hommes était certainement l'autrichienne. Sans doute, les trois escadrons avaient entamé les lignes, et les brigades de dragons continuaient leur charge sur les faces de l'immense carré, l'enveloppaient, sans le franchir, cherchaient la brèche. Lui se heurtait à des . réserves intérieures très puissantes, qui le mettraient en péril s'il ne parvenait pas à les rompre.

«Mon cousin! Major!... » Le sous-lieutenant Gresloup trotta. Il avait la botte déchirée par une balle. Une basque de son habit vert manquait. Cahujac l'envoyait pour savoir que faire. Partout les compagnies d'Impériaux se reformaient, bloquant la compagnie d'élite et l'étendard. Les chevaux n'en pouvaient plus. Les hommes s'énervaient. Fallait-il sonner au ralliement? Edme n'était plus là. Bernard piqua des deux. Essoufflé, las, Gresloup ne put en dire davantage. Il

leur parut que le carré s'agrandissait énormément. L'élégiaque et son escadron devenaient tout petits dans la fumée de leur tir. Ceux-là ne tremblaient point. Le péril était à la seconde ligne autrichienne, contre laquelle Cahujac rassemblait encore une fois sa compagnie et celle des sapeurs. L'adjudant-majôr Maïius brutalisait les peureux et tapait à coups de plat de sabre les croupes de leurs chevaux. « Dragons de Mœsskirch et de Hohenlinden ! Dragons de Neubourg! » clamait le gros colonel, sous qui ployait le cheval pie, savonneux d'écume ! « Dragons de Mœsskirch et de Hohenlinden!... Laisserez-vous l'étendard aux mains de ces crapauds-là?... » Les hommes ne l'écoutaient point, l'air maussade et furibond- Tous les chevaux renâclèrent. Le sang tombait goutte à goutte des naseaux. A cinquante pas, les Autrichiens coupèrent la cartouche; ils rechargeaient, rapides... Par delà, les bonnets à poil et la compagnie d'élite n'étaient plus que des fantômes, au sein d'un nuage strié d'éclairs, où les sabres hachaient une résistance invisible...

Bernard Héricourt se porta devant deux compagnies. Le suivraient-elles?... Il vit les Autrichiens verser la pouTlre. A moins d'entraîner l'escadron avant la décharge, c'était la retraite, ou même la panique. Des conscrits hagards regardaient si, derrière eux, l'espace demeurait libre. Or, derrière eux, c'était encore l'approche de l'ennemi, mal contenu par les pelotons de Corbehem... Bernard se crut le plus fort, bien qu'il ne raisonnât point : « Notre premier escadron refoule les ennemis. Regardez à droite. Rejoignons-le en passant sur le ventre de ces gens-là... Ils n'ont plus de gargousses pour leurs canons ! » Lui ne comprenait pas c(u'ils hésitassent. Une rage énorme excitait ses nerfs. La fortune lui serait arrachée s'il n'enfonçait pas la deuxième ligne. Il eût aussi bien chargé ses

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hommes qui rassemblaient, en tremblant, les rênes. « Maréchaux des logis, surveillez les rangs... » On entendit les sous-officiers armant leurs pistolets pour faire justice du premier fuyard. Le major enleva son turc, devant le front : « Dragons, au galop !... » Cahujac rentra dans le rang ; le colonel aussi, qui dégaina. Les souffles enflaient les poitrines. « Marche ! » Bernard pesait sa lame légère au poing. Il se dressa, se retourna. L'escadron suivait. Les Autrichiens enlisèrent la baïonnette, hâtivement. Il en avisa deux; le plus petit s'appuyait au plus grand ; ensemble ils formaient une seule bête craintive tendant les pointes, une bête boueuse et soufflante avec deux têtes exsangues aux yeux vitreux, Bernard rendit la bride et enfonça d'un coup double les éperons. Son cheval fit un saut qui les emmena loin de terre et lui coupa l'haleine. Ils retombèrent sur des cris, des corps croulants, aux trousses d'un gaillard en fuite, jetant son fusil pour serrer les coudes et précipiter sa course dans le pré envahi d'une foule démente que refoulait l'élan de Cahujac et de son cheval blond, de vingt Gascons hurleurs. Les sabres se relevèrent rouges, tordus. « Dragons !... Mœsskirch !... Hohenlinden » ! hurlait toujours la voix rauque du colonel. D'un geste, il décapitale frêle gamin rattrapé, dont l'uniforme s'empourpra d'effilés de sang, dont la tête pendit à un morceau de viande rabattu sur la poitrine. « Ne tape point, idiot, criait en allemand un brigadier alsacien, et je ne taperai pas... Ne tapez plus... Jetez vos fusils... A quoi bon se faire du mal... C'est fini, c'est fini. Jetez vos fusils... Ne tapez plus... » Le mufle grinçant sous le casque, il n'en assommait pas moins ceux que le conseil persuadait trop vite. « Hardi, dragons I... Sabrez adroite...,» commandait Héricourt, en joie, allégé de toute crainte par la victoire, et jetant au hasard le coup de sa lame sur les

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bonnets noirs, sur les épaules blanches, sur la fuite affolée des Impériaux. Contre eux parut en* outre le retour de la compagnie d'élite. Elle rapportait son aigle intacte au milieu des bonnets d'ourson à plumets rouges.. Pitouët fouetta du sabre les fuyards. Il y eut un remous, un moment terrible.

Etouffés dans la cohue que serraient les deux forces à cheval, des Autrichiens expirèrent sans combattre, la langue noire. Ils levaient au ciel leurs grimaces de mort et leurs mains crispées. Réunis, les dragons s'arrêtèrent.

Les Autrichiens survivants tombaient assis dans la boue, devant les chevaux écorchés des vainqueurs.

Alors Bernard contempla toute la réserve de cavalerie stationnant à droite et à gauche, sur une ligne régulière. Elle prolongeait la force de sa brigade, à droite, jusque les bois de Thorizon, où les grenadiers d'Oudinot formaient un peuple immobile. A gauche, derrière la gronderie intermittente des canons, les colonnes autrichiennes battaient en retraite sur Ulm, averties désormais de leur sort.

« Mon trompette ?... » demanda Bernard. Personne ne l'avait vu, ni de ceux qui respiraient à pleins poumons, ni de ceux qui imbibaient d'eau les plaies du pauvre cheval gris, ni de ceux qui regardaient au jour le trou du manteau, ni de ceux qui recomptaient les menues choses mises en leurs poches et dont ils avaient craint la perte dans la bagarre. Le major le crut pris ou mort, ce garçon si joli, si farceur. Comment l'aller redire à la division Nansouty, où le père bivouaquait? D'ailleurs, le colonel appela. Un coup de baïonnette avait crevé sa bandoulière et froissé l'une des côtes. Tombé de cheval en voulant éviter le horion, il s'était, de plus, luxé le bras. Le torse nu, pendant que le chirurgien le bandait, il injuriait, assis sur son mantsau,

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de la chabraque verte. Tout auprès, en sa crinière écarlate, T enfant restait étendu. Son beau-frère se blâma de ne rien ressentir qu'une compassion verbale à l'égard de Virginie et du colonel Lyrisse. Ne fallait-il pas qu'il pérît des hommes pour cette immense besogne de glorifier la Nation libre ?

11 arrêta sa monture. Les mouvements respiratoires animaient le corps, certainement : « Edme ! » appela-t-il. L'adolescent sortit de ses bras une figure en pleurs... « Eh bien! Edme?... Vous êtes blessé, mon petit ?.. — Je ne sais pas. — Où souffrez-vous? — Partout, je suis tombé. Ils m'ont frappé à coups de crosse dans le dos. — Pourquoi n'appeliez-vous pas ? La compagnie Corbehem, du moins l'une de ses patrouilles a dû passer ici. — Je n'ai vu'personne. Je croyais qu'on me laisserait là... » Il se mit debout. Ses reins et ses jambes lui faisaient mal. Il boita, et, tout à coup, se reprit à pleurer, sanglotant. « Edme ! Voyons ! Vous êtes un homme, mon garçon, de l'énergie ! saperlotte... ie vais descendre de cheval, vous le monterez... C'est votre selle et votre fourniment? — Oui, j'ai désharnaché ma jument pour qu'elle souffrît moins avant de mourir. — Edme! A cheval, mon enfant !... Où avezvous mal ? — Partout. — Alors ça va bien. Buvez un peu de cognac... »

Bernard le soupçonna d'avoir fait le mort, peut-être afin de déserter. Ill'affermiten selle, et ils regagnèrent les lignes du régiment. Le major ne demanda jamais d'explication sur cette criée de faiblesse. D'ailleurs le chirurgien dut panser les épaules du trompette bleuies par les coups de crosse. L'enfant s'était évanoui après la chute de cheval. Avait-il craint qu'on ne l'oubliât? Avait-il redouté de mourir, par peur de blessures imaginaires ? Ce fut ce qu'il avoua plus tard.

On se remit en marche le long des prisonniers que

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les escortes emmenèrent sur la rive gauche du Danube. Edme reçut le cheval d'un homme tué.

Huit jours, le régiment s'embourba, par les chemins unissant de petits villages pauvres. Une seule grange y abritait cent hommes. Les uniformes s'abîmèrent ; les manteaux s'effrangeaient et pourrissaient à cause de la pluie. Lannes et Ney acceptèrent mal de passer aux ordres de Murât. Les divisions bataves de Marmont laissèrent leurs chaussures dans la glaise. Napoléon vint et vii^ita les bivouacs, les positions. Il paraissait triomphant. Il arrêtait les soldats en route pour leur démonlror sa victoire acquise dès le premier coup de canon. Aux pauvres gens fourbus et cuirassés de fange, il déclarait, maintenant son cheval au milieu de leur cercle attentif: « Soldats, je suis content devons. Le général Mack et ses quatre-vingt mille hommes nous appartiennent. Le maréchal Soult est sur Tlller devant rennemi. Le maréchal Davout est à Dachau, prêt à ribus porter aide ou à soutenir le maréchal Bernadotte, qui vient de rétablir notre ami l'Electeur dans sa capitale^ Munich, et qui marche au-devant des Russes, et qui pousse devant lui l' arrière-garde du général Kienmayer, rejetée par vous loin du Danube. Ici la division Mahler a enlevé les trois ponts de Gunzbourg. Ma garde est à Weissenhorn. Nous réunirons cent mille hommes entre Ulm et Memmingen, sur un espace de dix lieues... Vous êtes des soldats victorieux. Montrez k l'Europe que les Français savent venger prompte*ment les injures faites à leurs drapeaux. Des insensés vous provoquent pour une guerre injuste. Faites-leur sentir le poids de vos armes invincibles... »

Il pérorait en désignant des points vagues, à l'horizon qu'on n'apercevait pas derrière la tombée de neige fondue. Mais, en son regard fort, les soldats lisaient la ■ certitude de vaincre. Ils redressaient l'échiné, malgré

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le quadruple poids de vivres chargeant leur dos, celui des armes, des munitions, des fagots assemblés pour les feux de bivouac, malgré la boue où ils enfonçaient jusqu'aux jarretières, malgré Teau dégouttant par les visières des schakos, les poils des grands bonnets, les cornes des chapeaux verdis. Le troupeau bossu reprenait sa marche en excitant la commisération des mères bavaroises, qui regardaient cela de leurs balcons couverts par les toits avancés. D'autres bataillons arrivaient contre l'empereur. Lui, répétait les mêmes phrases brèves, déclamées vite avec un geste trouant la pluie vers les directions mystérieuses. Et il semblait à tous ces hommes exténués que l'air s'emplissait, sous sa main, de légions triomphales, accourues pour leur gloire, leur fortune et leur joie. D'un coup d'épaule, ils rehaussaient la bretelle du havresac sur leur dos en voûte. Ensemble ils criaient : « Vive l'Empereur ! » et puis, à la voix du sergent, repartaient, avides de péril, curieux de leur courage ^ l'épreuve, déjà fiers d'une prochaine apothéose. Lui galopait plus loin. La silhouette engoncée diminuait vite parmi l'essaim d'état-major aux manteaux ruisselants que les chevaux secouaient.

— Ah! lançait Cahujac, quel homme, tout de même, celui-là. Il n'a pas peur.

— On perd son « quant-à-soi », dès qu'il parle, ajoutait le colonel.

— Il vaut bien tous les rois, jugeait Corbehem. 11 les joue. C'est un plaisir.

— Moi, avouait Tréheuc, sa parole m'entre par le gosier et me descend jusque l'estomac.

— Et puis il nous aime. On voit ça sur sa figuro, remarquait le lieutenant Ulbacli, en caressant son grand crâne d'ivoire carré, tout chauve.

— Et que de gloire il donne à la République, mon

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bon ! riait Marius. La Nation grandit tant depuis qu'il la mène.

— C'est un homme dur, condamnait Télégiaque. C'est la mort qui fauche...

Le sous-lieutenant Gresloup restait immobile dans la contemplation de la silhouette presque disparue.

— Je regarde, murmura-t-il. Je crois toujours que sur cette grosse redingote grise une face de dieu ou de diable vu se retourner et se transfigurer comme au mont Thabor pour nous éblouir de lumière, ou nous cracher da feu.

— Pourtant il a trahi ses croyances, les nôtres, en vue de son ambition. C'est un pauvre esprit, contesta Bernard-

— Il continue Foeuvre de Robespierre. Il abaisse les monarques et les tyrans, protesta Pitouët.

— C'est un fier soldat, dit Cahujac, en tous cas.

— Et qui sait commander aux peuples, dit le colonel.

— Il est la force de la Nation, assura Corbehem ; le bras de la Liberté.

— Je ne sais pas ce qu'il est, ni ce qu'il fait, mais il vous retourne le cœur, dit le maréchal des logis.

— Avec lui on se sent courageux, fort, et puis tout; et sanB lui, on n'est rien, marmonna le brigadier Yvon.,

— Il est la mort ; et nous l'aimons parce qu'il finira peut-être nos douleurs, soupira l'élégiaque.

— Il est la gloire, dit Edme..., et il fait de nous des f^cns que leurs actions enchantent. 11 vous grandit à vos yeux.

— Il est la chance, dit Bernard ; et nos intérêts le suivent.

— Il est l'exemple, dit Ulbach. On veut l'imiter.

— Bah ! fît Gresloup, cherchez tous ! Vous ne trouverez pasu II est le Destin, et nous roulons dans le torrent qui le mène aussi.

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— Fataliste.

— Le fatalisme, c'est la philosophie du soldat... Qui prend la main ?

Ils recommencèrent à jouer dans la grange qu'éclairait le triste joiir entré par le porche ouvert. Au dehors les bataillons défilaient toujours, la nuque basse, le dos chargé. Beaucoup de soldats s'appuyaient sur des bâtons afin de glisser moins souvent dans la boue ; et ils regardaient avec envie les officiers de dragons jetant des cartes sur les écus, ou se versant la bière d'un pot de grès bleu.

Avec les chefs d'escadrons, le colonel faisait une partie de bouillotte. Il aimait peu parler, en méfiance de son esprit rustique. Le maniement des cartes donnait des prétextes convenables au silence qu'il imposait volontiers, car la peur de la politique lui avait aussi fait découvrir cet ingénieux moyen de clore les bouches folles. Le vicomte perdait souvent. L'élégiaque avait de la veine. Le colonel jouait très bien. Bernard compensait les pertes en forçant les mises. Ce fut leur grosse occupation en dehors du service. Pendant-ces heures-là, les bottes suspendues à des ficelles séchaient devant les feux de paille.

Mais le soin des chevaux accaparait presque toute la vie. On manquait de fers. Les caissons qui en contenaient n'arrivèrent pas, à cause des mauvais chemins. Il fallut en acheter dans les fermes et les rétrécir. Sous les hangars, la forge de campagne s'installait au premier moment de la halte. Monté sur quatre roues, le grand soufflet activait le feu, et bientôt les marteaux, maniés par de robustes Limousins, retentissaient sur l'enclume. Or rhumidité des étables abîma la corne des sabots. Ce fut une nouvelle maladie qui incommoda les animaux, dont la plupart étaient affligés d'écorchures à l'endroit de la selle. Autour des bêtes, chacun s'employait,

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instruit par la faconde du vétérinaire, un ancien herboriste. Pitouët s'adonnait à Fétude des cartes et y contraignit Marius, Tadjudant-major. Mais ceux-ci exceptés, tout le monde soignait les «jambes du régiment», comme disait le colonel. Au milieu de cette dure besogne, on apprit lest héroïsmes de la division Dupont, postée sur la rive gauche du Danube. Ses deux régiments de cavalerie, trois d'infanterie et quelques pièces de canon avaient repoussé d'Harlach soixante mille Autrichiens, qui tâtaient la ligne d'investissement en l'espoir d'une retraite*par la Bohême. L'extraordinaire attitude de ces régiments avait induit l'ennemi dans l'erreur de croire que la grande armée occupait en force le pays au nord d'Ulm. Au contraire, Ney, pour obéir à Murât, y avait installé sans appui, malgré son sentiment et celui de Lannes, la seule division Dupont. On sut vite tous les détails de l'altercation entre les deux maréchaux et comment des amis les avaient à grand'peine empêchés de se battre. Napoléon, revenu d'Àugsbourg, donnait tort à Murât, prescrivait de rétablir le pont détruit d'Elchingen pour enlever les hauteurs de la rive gauche, qui commandent les approches de la citadelle. L'ordre de marche arriva le soir, au beau moment de la partie de bouillotte. Le colonel jura, formidable. Il venait d'envoyer les animaux malades à la remonte du corps, afin qu'on les échangeât contre quelques-uns de ceux pris aux chevau-légers de Latour. Ainsi la moitié d'un escadron au moins se trouvait sans montures.

— On laissera les sapeurs..., dit l'élégiaque.

— C'est ça. Il y a un fleuve à passer, Monsieur.., Tu as du bons sens... Mon cœur ! va... Sapristi... Si je me doutais qu'on passerait ce fichu fleuve... On devait se battre ici, sur l'IUer.

— Napoléon a changé d'avis.

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— Dites que les Autrichiens changent d'avis, -

— C'est par leur gauche qu*ils manœuvrent, et non plus par leur droite.

— Alors on ne se bat plus à Memmîngen dans deux jours ?

— Non, à Elchingen, demain...

— Capitaine Pitouët, vous étudierez la carte du terrain depuis le couvent d'Elchingen jusque la ville, rive gauche du Danube.

— Il faut arriver avec les sapeurs et la compagme" de pont.

— Notre brigade passe la troisième.

— Le pont sera construit à ce moment-là.

— On peut en commander un autre. Et alors?

— Les hommes malades ?

— On les évacuera sur Augsbourg.

— Les chevaux des voitures n'ont plus de fers.

— Faites marcher la forge toute la nuit, s'il le faut.

— Qui a Tétat des escadrons, capitaine Corbehem ?

— J'ai celui de mon escadron, pas les autres.

— Les états sont-ils tenus en règle ? Combieix d'hommes indisponibles ? Pourquoi êtes-vous en retard pour ces états ?

— Je comptais les faire écrire demain... Ce n'est pas ma faute ; l'empereur s'est trompé sur le mouvement des Autrichiens.

— Lieutenant Gresloup, montez à cheval et courez jusque la remonte; vous tâcherez de reprendre nos chevaux ou ceux de l'échange.

— Il me faut un ordre écrit, mon colonel.

— Ah ! que le diable les étouffe ! Il leur faut des ordres écrits pour ramasser un rond de crottin !

— L'état-major l'exige.

— Je ne suis plus colonel, alors, mais gratte-papier. Majoar, écrive» l'ordre, je le signerai.

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— Tous les hommes ont leur épinglelte ? Punissez les maréchaux de logis, s'il en manque une seule... ; vous entendez. L'empereur et le prince Murât...

— J'ai huit hommes sans bottes dans ma compagnie...

— Qu'est-ce qu'ils en ont fait, ces bougres-là. Ils les ont mangées ?

— Non, ils les ont brûlées en les oubliant près du feu.

— Bon, alors je deviens savetier, moi ? Trouvez-les, vos bottes, où vous voudrez. S'ils n'ont pas de bottes, je vous flanque quinze jours d'arrêts. Monsieur ; ça t'apprendra.

Et dans via minutie de ces détails innombrables qui consumait la vie de chaque heure, les officiers s'embarrassèrent jusque le milieu de la nuit. Les maréchaux des logis écrivaient à la hâte les ordres qu'on expédiait^ aux détachements cantonnés dans les hameaux voisins. ^

Autour de la grande ferme, logis du colonel, la compagnie d'élite Rationnait dans deux métairies moindres.. Pitouët, son capitaine, la surveillait peu ; le service des cartes et des plans l'occupait davantage. Le sous-lieutenant porte-étendard était un vieux soldat grisonnant, qui ne se souciait de rien, sûr d'obtenir, en faveur d'héroïsmes passés, l'indulgeniee entière. Le lieutenant Mercœur y commandait surtout. C'était l'ancien hussard qui avait combattu jadis aux côtés de Bernard Héricourt. Echappé des forteresses de Bohême, il avait, au retour, obtenu des grades, de l'avancement, l'autorisation de servir dans la troupe du major, avant le départ de Boulogne. Duelliste formidable, il décimait les compagnies des régiments rivaux. Au sien même, nul n'osait lui tenir tête. Lorsque le lieutenant Gresloup eut ramené du quartier général les chevaux de la remonte échangés contre ceux malades, il quitta

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le convoi et les deux brigadiers commis à sa garde afin d'aller rendre compte de sa mission. Quelques soldats d'élite, admirant ces animaux, les réclamèrent pour leur compagnie et les prirent au bridon. Narguant les brigadiers, ils en appelèrent à la justice de Mercœur, qui déclara raisonnable de restituer les bêtes les plus malades de son escadron contre celles ainsi confisquées et aussitôt alignées dans les étables des deux métairies. Même il ajouta que, si le sous-lieutenant Gresloup • ne se croyait pas satisfait, lui, Mercœur, se chargeait de lui apprendre les principes de la complaisance en deux temps, quatre mouvements. Coiffé d'un bonnet de police vert à gland d'or, les bras croisés sur la poitrine, le sabre battant les bottes, il enjoignit de déguerpir aux conducteurs.

Cela rendit le colonel furieux contre la compagnie d'élite et contre Héricourt, chef de Tescadron. Mais Bernard aimait le courage de Mercœur. Il remit à plus tard sa sentence, ayant, dit-il, d'autres chiens à fouetter, pour l'heure... Les brigands de l'élite ricanèrent de voir les figures maussades, lorsqu'au petit jour le régiment se rassembla devant leurs métairies. Grandis par les bonnets d'ourson enguirlandés de tresses rouges, empanachés d'écarlate, ils profitaient de leurs bons chevaux, surtout précieux un jour de bataille. Les autres soldats murmuraient, disant : a Que faire sur cette bique ; elle bronche tous les quatre pas. — La mienne a des boulets écorchés. Son échine n'est qu'une plaie. — Comment .pourra- t-on charger? — Vraiment, on se fiche du militaire. — Avec ça que les chefs font tout si bien. — L'empereur s'est trompé, puisque l'on change de direction, à cette heure. — Si la division Dupont a repoussé les Autrichiens toute seule, c'est aux soldats qu'on le doit. Nous ne sommes pas des tourne-talons autrichiens. — Nos généraux peuvent

bien respecter le militaire. *— Les colonels aussi penvenf respecter leurs dragons. — Je n'aime pas Tinjustice... » Mais le major ne fit aucune attention à leurs plaintes. Il plaça la compagnie de pont en tète, suivie de la compagnie d*élite, puis les deux escadroiîi» ; et le» six cents chevaux s'ébranlèrent, devant les Bavarois du village, qui tendaient â Taverse du matin leurs parapluies écartâtes.

Comme on arrivait au Danube, le généra! fit arrêter le régiment au pont d'Elchingen ; il n'en restait plu* que les chevalets. DerrièTe, toute la division se rangea. Le jour se levait mal. On était au milieu de Vendémiaire. Cependant la plme cessa. Les soldats de Ney, Lannes et Murât, en colonnes denses, se massèrent, avec peu de bruit, dans le brouillard. On entendait Teau clapoter. Les hommes appuyaient le menton sur leurs fusils en songeant.

Peu à peu le jour éclaira l'autre rive.

Après une verte prairie, la colline d'Elchingen s*y dressa, couronnée par le mur blafard d'un couvent. Le village y échelonnait des rues en gradins. A mesure que la lumière croissait, on distingua les fenêtres des maisons. Des lignes humaines se déplacèrent. A l'abri d'ouvrages de campagne, marqués par la couleur de la terre fraîche, grouillait une nombreuse infanterie qui entrait, sortait, se cachait derrière les jardins, descelïdait au fleuve. On vit les artilleurs ennemis traverser la prairie, détacher les pièces de leurs avant-trains, manier Técouvillon et le refouloir. Ils allumèrent les lances à feu et restèrent à leur poste, immobiles. JJn vent léger retroussa les plumes de leurs tricornes. Seule, l'eau limoneuse et lourde les séparait du tertre où les dragons attendaient. Les officiers se groupèrent autour du colonel, qui croyait devoir faire entrer darrs l'eata les sapeurs à cheval pour établir les travées in pont.

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— Tu sais, Monsieur; on en laissera des braves gens

Tous hochèrent la tête, en souriant par ironie à leur possibilité de vivre. Gresloup s'enfermait dans son manteau. Il était vert. Bernard le lui dit.

— Oui, répondit le jeune homme, je ressens, pour la première fois, la peur. Le silence de ce peuple de grenadiers et de dragons me terrifie. Tous ces gens pensent à la mort, comme moi. Ils se donnent des raisons pour se résigner. Ils affectent une mine de deuil grave. Voyez ces petits paysans de l'infanterie légère, qui se roidissent, les talons joints, bien qu'on soit au repos. Ils veulent paraître résolus à tout, et cependant ils pensent à des pai'ties joyeuses, le dimanche, dans leur village, à une tendresse de la mère ou de la maîtresse. Le vent froid les glace. Nous, au moins, nous espérons de la gloire, des honneurs. Aussi bien, la mort terminerait nos maux imaginaires. Mais aiXTi qui vivent pour boire, manger, dormir, aimer grossièrement et s'enivrer ! Quelle pensée les encourage ? Craignent-ils seulement les gendarmes et la fusillade, s'ils fuyaient ? Ou bien le désir d'être grands devant ewt-mêmes par la victoire suffit-il à les convaincre?

— Je crois qu'ils ont le môme sens de l'honneur qui nous fait aussi résister aux tentations de la crainte. L'honneur conseille de rester ici, devant ces bouches de canon, malgré les frissons nerveux du corps.

-— Oui, je suis curieux de me voir agissant contre tous les instincts delà conservation. 11 me semble divin de relever la tête, tandis que mon pied tremble sur l'étrier, en attendant la première décharge. Peut-être va-t-elle disperser mes membres, me jeter sanglant et douloureux dans cette fange de la rive ; mais l'effort d'affronter cela m*exalte l'âme sans que je puisse exprimer comment.

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— Moi, qui ai déjà combattu, j'ai sur vous un avantage. Je sais que peu seront frappés, malgré le fracas et les désordres de la bataille ; et je demeure presque certain que je ne tomberai pas. Pourquoi cette certitude est-elle en moi? Je l'ignore. Je demeure presque sûr de ne pas mourir ici,. quel que soit le destin. Me voici tout à fait calme, soucieux seulement de bien conduire les escadrons. Je pense cependant à ma chère femme, à mes sœurs que j'aime, à de petits enfants dont je souhaite voir la gracieuse jeunesse. C'est pour eux, pour leur fortune et l'honneur du nom, qu'ici je me tiens au milieu de mes soldats en regardant grésiller la flamme du boute-feu dans la main de l'artilleur autrichien. Ils penseront à mon exemple, si je meurs ; et je ne puis croire que de l'autre monde je n^ les verrai pas admirer mon souvenir. Cela me satisfait;

— Et puis vous allez voir, lieutenant, cria Cahujac, comme c'est beau l'ivresse de la gloire. Vous galoperez avec nous, sans autre raison que le plaisir de vaincre. '

— Sans doute, on revit la joie des vieux ancêtres qui se précipitaient sur la proie.

— Mon Dieu, dit Edme, je ne rêve jamais de ma mère. Elle est morte il y a si longtemps ! Cette nuit elle est entrée. Je couchais au château de Lorraine. Elle m'a dit de lui ouvrir sa chambre, parce qu'elle voulait revêtir une robe neuve. Moi, je la savais sortie du tombeau pour une heure à peine, je savais que dans une heure la mort la reprendrait, et que ce serait, pour elle, un effroyable désespoir de mourir encore. Je l'entendis dans sa chambre aller, veni^ Elle dépliait la robe, elle la mettait, elle approchait du miroir qui garnit le trumeau. Je me dis : « Si elle reste trop longtemps contre la glace, l'heure passera ; elle verra ses joues se décomposer, ses yeux se ternir, ses narines se

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pincer, ses mains pâlir. Comme elle s'épouvantera!... » Je m'épouvantais à l'avance de cette épouvante. Enfin elle sortit, pimpante dans sa belle robe, traversa ma chambre et s'en fut, toute gaie, comme pour se ren-Ire à une fôte... Cela veut dire que je ne mourrai pas aujourd'hui non plus. Elle est venue m'en avertir, n*est-ce pas?

Le trompette avait les larmes aux yeux et du sourire attendri sur les lèvtes. « Mon père n'occupe jamais mes songes..., » pensa Bernard; et il fut très triste.

— Cela est sûr, dit Mercœur, les rêves ne mentent pas, la veille d'un coup de chien. Trompette, tu resteras dans ta peau !

Il éclata de rire. Mais une rumeur s'éleva des champs d'hommes alignés. Les guides de l'empereur parurent, sous les vols.de leurs pelisses écarlates. Ils trottaient large, le pistolet au poing. Ils grandirent. Leurs bOtcs frôlèrent les dragons. L'empereur s'avançait très vilç. Ney chevauchait à sa droite. Un rictus convulsif secouait la figure du maréchal suivi par la horde des généraux, des colonels, hussards, cuirassiers, dragons, artilLiirs, aides de camp adjoints à l'état-major. Murât fut audevant de Napoléon, qui, arrêté, regarda dan.s sa lunette les hauteurs fourmillantes d'Elchingen. On se trouvait sur une légère élévation du terrain, dcPE-ièrc laquelle s'amassaient encore des régiments de ca^*al(>rie. L'empereur calcula le nombre des adversaires. De sa main grasse et belle il comptait en frappant !es doigts contre sa cuisse, l'un après l'.autre: « Il y a \h vingt mille hommes ! » assura-t-il ; et il nomma la s) i vision Dupont, dont le sort l'inquiétait. Bernard n'entcndiL guère ses paroles. Murât secouait la tête et agilnit la main droite en retenant de la gauche son chova*. impattenté.

La culotte blanche serrée sur ses cuisses nerveuses, la poitrine cuirassée de plaques et de décorations, le maréchal Ney ne cessa de dévisager son émule. Conciliant, Lannes souriait à Tun et à l'autre. Miirat défendit sa thèse, en indiquant les eaux troubles du Danube et les points de l'horizon. Ney se rapprocha de lui, botte à botte, et lui saisit le bras. Spectateur ironique, Napoléon les examinait. Ils se parlèrent dans la figure. Les plumes blanches de leurs chapeaux s'emmêlaient. Le cheval de Murât tâcha de finir la dispute en polkant. Son maître lui infligea un violent coup de bride qui le fit fléchir sur les jarrets. Le rictus convulsif tordait la bouche méchante de Ney. Murât voulut déclamer qu'il avait obéi aux ordres de l'empereur, qu'il n'entendait rien à tous ces plans de commis, que, pour lui, il faisait ses plans en face de l'ennemi, sous les balles ; et par cette affirmation, il semblait prétendre que son courage surpassait celui des autres. Napoléon mit pied à terre et le» traita de a grands enfants », puis se fâcha, leur enjoignit de faire silence. Ney tenait toujours Murât par la manche. Il lui serra fort le bras : « Alors, venez donc, prince, venez faire vos plans, avec moi, en face de l'ennemi ! » D'une secousse l'autre se dégageait. Ney piqua des deux et descendit au galop jusque la rive, avec quelques aides de camp. A peine y fut-il que les pièces autrichiennes flambèrent, tonnèrent. 11 poussa son cheval dans le fleuve ; la mitraille fit voler des éclats de bois en touchant le premier chevalet du pont. Cent fantassins couchés le visèrent de l'autre rive. Les balles traçaient des sillons dans Feau entre les jambes de son cheval. Un adjoint d'état-major et un sapeur tâchaient de mettre la première planche sur le chevalet. L'officier grimpa le long de la poutre à la manière des singes. Il appuyait sur les clous ses bottes à Téouyère.

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LA FOKCB 891

Blafard dans sa barbe blonde, le sapeur aidait maladroitement, gêné par le poids du bonnet d'ourson qui menaçait de lui couvrir les yeux quand il se baissait. Il le releva d'une main, poussa de Tautre la planche que tirait de son mieux l'adjoint, juché en haut du chevalet. D'autres gens entrèrent aussi dans le remous qui rejaillissait sous l'éraflure des balles. Un paquet de mitraille cribla les madriers ; un autre : et, comme plusieurs soldats entraînaient de nouvelles planches, le sapeur à la barbe blonde se trouva subitement sur une seule jambe; le sang pleuvait de l'autre cuisse, moignon déchiqueté d*où pendirent la viande et des lambeaux de drap. Il lâcha son bonnet à poil pour s'affaisser dans la vase. Sans plus s'occuper de lui qui hurlait effroyablement, lés autres dressèrent les poutrelles que l'officier d'état-major attirait à lui, qu'il plaçait méthodiquement, en dépit des balles arrachant le nez de l'un, renversant l'autre d'une formidable pichenette, trouant des mains, crevant des schakos. Le maréchal appelait toujours des hommes ; les sergents poussaient les escouades à coups de crosse dans le sac. Il y eut une bousculade. Des soldats hésitèrent et se débattirent, se refusèrent au péril. Furieux, Ney leur cria qu'ils étaient des lâches, indignes de leur uniforme; et luimôme s'exposa davantage. L'eau submergea ses bottes. Mais deux caporaux encore s'affaissèrentl'un sur l'autre, en râlant. Leurs schakos seuls dépassaient la surface liquide. Alors ciqq officiers quittèrent la compagnie au bord du fleuve, et, abandonnant la rébellion des soldats, coururent jusqu'au chevalet, l'escaladèrent, s'équilibrèrent sur les premières planches du tablier qu'ils achetèrent de joindre. A ce moment, une batterie française commença le feu contre les artilleurs autrichiens, leur culbuta quelques servants. L'exemple des officiers entraîna des voltigeurs, qui atteignirent aussi

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le tablier en y portant des matériaux ; car le maréchal Ney demanda les noms de ceux parvenus en haut et les nota sur son carnet, promesse ostensible d'hpnneurs, d'avancement.

Ce geste du maréchal sauva tout. La compagnie entière se rua dans le fleuve, bouscula les peureux. Quelques-uns les frappèrent. Des poings patriotes mirent en sang les figures timides. En une minute, les bois réunissant les deux chevalets furent couverts d'une cohue active, qui s'empressa de hisser d'autres planches, et dont une partie tirait des salves contre les Autrichiens. Ce fut une agitation héroïque. Les travailleurs s'insultaient, besognaient, repoussaient les cadavres de ceux atteints ; les tireurs chargeaient en hâte. Des corps tombaient à l'eau sans intéresser personne, chacun ne songeant qu'à finir vite le labeur pour se venger de l'ennemi. La rage exaspéra ceux qui recevaient des blessures légères, mais douloureuses, qui enveloppaient dans le mouchoir leurs doigts amputés d'une phalange, ou qui saignaient d'une écorchure au sourcil. Presque tous furent frappés. Ils montraient le poing aux ennemis, dont le tir ne se ralentit pas. Ney continua de proclamer à haute voix les noms de ces héros fébriles aux capotes bleues, qui, le fusil en bandoulière, poussaient les poutres de travée en travée, parmi les culbutes suprêmes des camarades atteints et les jurons de ceux portant la main à leurs oreilles ébréchées,à leurs joues ouvertes, à leurs jambes traversées.

— Hein, l'honneur? disait Gresloup à Bernard. Pour un pauvre grade ou une décoration, les voilà deux cents qui affrontent la mort.

— Et dire que nous restons ici sans bouger,' nous autres, gronda Mercœur.

— J'enrage de voir les nôtres massacrés, et de ne pouvoir sabrer ces artilleurs, leur courir dessus au

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galop, jura Edme, tout pâle de colère, les yeux agrandis.

Bernard aussi frissonnait die contenir sa fureur. 11 s'empêchait à peine de crier des encouragements aux voltigeurs du 6* léger. 11 eût voulu leur offrir milje conseils sur la manière d'arranger les poutres et de riposter à l'ennemi. Il eût voulu bondir au milieu d'eux afin que la rapidité de la besogne triplât. « Ah ! si on nous avait laissé faire avec nos sapeurs, le pont serait fini! On défilerait déjà, » grommelait le colonel, dont les bajoues tremblaient de colère sur son haut col rouge ; à chaque homme tombé, il ne retenait plus un geste de fureur.

En bas, les grenadiers du 39% une compagnie de carabiniers, poussaient doucement leurs officiers vers \e fleuve en vociférant, les cous tendus. Tout le monde parlait, au mépris de la discipline. Les soldats discutaient entre eux. La plupart prétendaient franchir le fleuve à la nage. Même les carabiniers menèrent leurs alezans dans Teau jusqu'au poitrail, cela d'autant mieux que les tirs ennemis convergeaient tous maintenant sur les travailleurs du pont. L'armée entière admirait les gestes d'un jeune lieutenant qui assurait, au moyen de cordes, la jonction des poutrelles. Bel homme, vif, élégant, il sautait avec adresse les intervalles béants, enjambait les morts et ficelait les planches. Son audace enchanta.

« — Est-il superbe, l'animal, disaient les soldats. — Rien ne l'arrête. — Regarde, il a l'air d'être au jeu de paume. — Il n'a pas froid aux yeux. — Vois donc, il protège les hommes en les cachant avec ses épaules. — C'est crâne. — Moi je l'aime, cet homme-là. — Et moi donc. — Ça vous donne envie d'être jolie fille pour l'embrasser. — Il ne doit pas manquer de femmes, sûr ! — Je ne voudrais pas aihener la mienne ici. Je serais plus vite cornard. — Aïe donc ; il a baissé la tête à temps. Voici l'autre qui tombe. — Les canailles ! Ils tirent sur

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son hauBsç'Kîol. Le cuivre fait point de mire. — Gare la bombe ! — Sacré nom, il l'a échappé belle ! — On se mange le sang à rester là comme des harengs dans le tonneau. — Au moins, lui, il se remue. — N'empêche, ils ne sont pas beaucoup ceux qui restent auprès, — C'est leur sacré canon qui les démolit tous. — Vlaa, encore un qui plonge ! C'est du manger pour les pois* sons. — Il ne bronche toujours pas, le lieutenant ! »

Presque seul, et couvrant de son corps bleu les soldats qui lui passaient les matériaux, il réussit, après plusieurs essais qui tinrent anxieuse l'attention des régiments, à fixer une poutre sur l'avant-dernier chevalet. Comme il riait aux acclamations répétées par cinq mille voix viriles, il parut brusquement sans tête, et s'effondra en rougissant les eaux où il vint choir. Aus^ sitôt un seul cri de fureur jaillit des poitrines. Tous les fusils tonnèrent aux mains françaises. Le pont se noya de fumée. Une clameur panique s'étendit sur les dix mille tètes militaires en attente et secoua l'âme de Bernard, qui, d'un grand coup de poing, frappa ses fontes : « Nom d'un nom ! » La colère de l'armée centupla. Elle s'élançait du pont où l'activité devint démence dans le nuage opaque. Elle émut les innombrable» figures des bataillons. Tous les plumets s'agitèrent. Toutes les voix hurlèrent. Le grand corps se sentait atteint au cœur, dont toutes les forces venaient de chérir le beau lieutenant courageux. On ne sut quel olairon sonna la charge. A la suite des voltigeurs du 6® rués par deux planches vacillantes sur l'autre rive, les grenadiers du 39® coururent comme une seule bête velue de ses bonnets à poil, hérissée de ses baïonnettes, entraînant ses officiers trop faibles et les carabiniers qui avaient mis pied à terre. Cette vivante avalanche ébranla les poutres, qui craquèrent sous son poids roulant. Affolée d'une rage unique, elle passa le fleuve,

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qui rejaillit sur les cadavres précipités, elle sauta dans les eaux de l'autre berge, atterrit, pour culbuter enfin le tonnerre et les éclairs.

Certain du succès, Napoléon répondit insolemment à Lannes que la fureur des hommes gagnait aussi. Le maréchal reprochait à Temperettr ses complaisances pour Murât, qui avait disparu, et doïit Fimpéritie nécessitait ce passage du fleuve sous le feu meurtrier.

On entendit qu'il traitait de « pantin » et de « sautêttr en liberté » le beau-frère de TEmperetir. Mais le cours impétueusî des bataillons ne s'arrêta plus. lî cacha le groupe d'état-major, où l'on se menaçait en s'insultant. Toutefois Héricotirt put encore entrevoir Napoléon qui se décroisait les bras et jetait de rage son chapeau. Un généra! courut le ramasser, tandis que Lannes marchait à grands pas en levant les bras au ciel. Dans la fureur de tous, l'altercation demeura secrète. La cavalerie de Ney martelait les bois du pont, aux mugissements de ses mille colères. Elle passa. Elle prit terre, elle s'engouffra dans les carrés autrichiens de gauche, et balaya la prairie.

Bientôt les hauteurs d'Elchingen pétillèrent d'une fusillade illimitée. Le 6« léger, les 39% 62* et 76* régi* meiits enlevatent l'amphithéâtre du village, maison par maison. La montagne soufflait les tonnerres de sa nombreuse artillerie. *Des petits nuages ronds enflaient, s'élévaieBt, se déchiraient pendant que l'écho des explosions roulatt dans leô régions basses du ciel.

Impatient, Héricourt assista de loin. Sa division ne passa point le fleuve ce matin-là, mgis il vit, tout le jour, les forces françaises défiler sous son régiment, avec la même fureur énervante. Murât demeurait introuvable. Le soir seulement, après bien des convois d'artillerie et les voitures de la compagnie Breidt, alors que l'orage de la bataille commençait à s'éteindre, on arriva sur

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l'autre rive, dans la petite prairie : elle n'était plus qu'un marécage de fange. Maniant pioches et pelles, les prisonniers autrichiens creusaient des fosses pour les morts qu'on enterrait tout nus, dépouillés déjà par Içurs camarades et les rôdeurs de l'armée. Une vieille femme traînant un âne attelé à une brouette recueillait les bottes de dragons et les chaussures d'infanterie. Pour un liard ou deux, les Autrichiens le^ arrachaient aux jambes raidies des cadavre^.

La division garda trois mille prisonniers, foule blanche de paysans styriens et moraves qui se réjouissaient bruyamment d'avoir trompé les chances de mort. Assis autour de grands feux, ils mangeaient du lard cru et fumaient leurs courtes pipes de soldats ; en demandant aux dragons alsaciens s'il était vrai qu'en France ils remplaceraient, au travail de la terre, nos conscrits. Vaguement ils redoutaient un servage qui se prolongerait, toute la vie, sous une autorité féodale. On ne les détrompa guère ; ils s'en alarmaient.

Déjà le fleuve rejetait au rivage les soldats du 6® léger tués à l'affaire du pont. Avec des râteaux de faneuses, les prisonniers tirèrent les corps de l'eau ; la vieille ramena de ce côté son âne traînant la charrette pleine de souliers et de bottes. Toute la rfuit, elle rôda dans les environs des bivouacs. Edme voulut lui adresser un coup de carabine. On la voyait boiter dans l'ombre. Couvertes de leurs grands manteaux, les sen-, tinelles veillaient sur le repos fiévreux des hommes. Le bruit vint à travers Elchingen, par l'intermédiaire des artilleurs, que la bataille recommencerait au matin; et ce fut alors une nouvelle fureur contre là ténacité de ces Impériaux toujours vaincus, et qui faisaient payer de tant de morts leur défaite inéluctable. On dormit peu dans les manteaux. Les voix du canon se répondaient sur les hauteurs. Rendus inquiets par les murmures

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du fleuve, les chevaux se battaient le long des cordes ; quelques-uns rompirent leurs attaches, en sorte que, toute la nuit, les alertes se succédèrent. Sur le pont cahotaient à la file des caissons régimentaires, des voitures de cantiniers, des attelages d'artillerie et des forges mobiles, qui allaient rejoindre le corps de Ney, qui précédait ceux de Lannes et de Murât.

Au petit jour, Bernard gelé se mit en selle pour apprendre que Tarchiduc F.erdinand, sorti d'Ulm avec sept mille chevaux et un corps d'infanterie, avait forcé les lignes de la division Dupont, puis rejoint les Autrichiens de Werneck, empêchés par la bataille de rentrer dans la place. La faute de Murât et de Napoléon compromettait Texcellence du premier avantage. On prétendit que Tarchiduc, tombé sur les dépôts et les bagages de l'armée, avait enlevé les postes de communication, une partie du trésor impérial, la moitié des équipages de camp, une foule d'isolés, de malades et de traînards. Le colonel s'indigna.

— Hein, Pitouët, le voilà ton empereur, mon garçon... Il ne couvre même pas ses bagages, et il laisse couper sa communication... Heureusement que Soult a enlevé Memmingen et ses cinq mille hommes de garnison : nous aurons peut-être comme ça une deuxième place d'appui avec Augsbourg... Nous voilà bloqués au milieu de la Bavière à cette heure... Les Austro-Russes nous menacent à l'est, l'archiduc Ferdinand au nord, Mack k l'ouest, et si le prince Charles revient d'Italie par le Tyrol, nous l'aurons au sud... Eh bien! moi, j'ai toujours dit que ça lui arriverait un jour ou l'autre, à ton empereur, cette affairelà ! Ça ne réussit pas éternellement de se fourrer entre le loup et le renard.

— C'est la théorie de la manœuvre d'armée en lignes extérieures, expliqua le major.

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— Hé ! Je m'en f. . . bien de sa théorie, et de ses lignes extérieures, Monsieur!... Voilà où nous ensommes... à présent... Des rats pris dans une ratière. C'est monavis.

— Praxi-Blassans me disait à Strasbourg que nous trouverions ici la fin de nos triomphes.

— Il m'a Tair d'un malin, tu sais, Monsieur, ton beau-frère. C'est mon avis, à moi, hein ?

Le long des rangs, la nouvelle se propagea, s'exagéra : a L'empereur ? — Sait-on ? — Le trésor de l'armée est pris. — La communication est coupée. — A Munich, les Russes assiègent Bernadette. — Ecoute-le. — Il dit que les coureurs de l'archiduc Charles ont été vus à la descente du Tyrol par l'arrière-garde du maréchal Soult. — Les troupes de Mack reprennent l'offensive contre le plateau. Nous allons y marcher. — Tenez, voilà le corps de Lannes qui défile par colonnes sur la gauche. — Ça y est. Nous sommes f... — Chacun son tour. — On va pourrir dans les prisons de Moravie. — Ou sur les pontons anglais. — Tu peux écrire à ta famille, Jean. — Moi qui voulais devenir vice-roi. — Et moi connétable! — Oh! les Corses, c'est traître, — On l'a bien dit, en Brumaire. — Vous n'avez pas voulu croire. — Les tyrans ramènent Capet et sa clique. — Les patriotes paieront les violons ! — Ça va être notre tour d'aller crever de fièvre à Saint-Domingue, comme ceux de l'armée du Rhin. — Ce bandit de Buonaparté en a-t-il fait périr, là-bas, des braves qui aimaient trop la République ! — Des cent mille hommes, que je te dis. — Voilà ce que c'est. — Fallait pas le laisser faire.

— Bon, le canon qui recommence à gueuler. — Où çà ?

— - Sur le plateau, après le couvent d'Elchingen ! — Les Autrichiens qui attaquent ! — Parbleu ils nous savent bloqués ! — Regarde-moi cet -aristo dans la calèche ! Il ferait mieux d'étudier ses cartes et d'assurer le service des reconnaissances ! »

LA FOKCE 399

Dans une large voiture de campagne, les généraux de la division prirent les devants au trot, d'un attelage qu'un postillon conduisait. Ils feignirent de ne rien entendre, de paraître attentifs à ce que l'un regardait dans sa lunette, dont il allongea les cylindres. Leurs chevaux d'armes, derrière la voiture, trottaient aux mains de chasseurs d'élite haut panachés d'écarlate. Il y eut des ricanements de colère, aux bouches des bas officier^, un long murmure des soldats ensevelis dans leurs grands manteaux. C'était un singulier véhicule contenant deux banquettes de vis-à-vis, reliées au milieu par une autre tout étroite, sur laquelle s'étalaient cartes et plans. Un adjoint d'état-major occupait la quatrième place avec de gros portefeuilles en piles sur les genoux. Deux fourgons clos suivirent. On entendit à l'intérieur un bruit de vaisselle dansante. Aussi les quolibets partirent de tous les rangs.

— Ne cassez pas les bouteilles, les marmitons, ça gâterait la volaille.

— Bois un coup à la victoire des Autrichiens !

— Silence dans les rangs ! cria Bernard indigné...

— Colonne, en avant !

Les chevaux mâchèrent le mors, et la division s'ébranla... On gravissait la pente d'Elchingen. Les premières maisons parurent trouées par les bombes, et ne tenant plus qu'à l'aide de leurs croix de poutres. Les prisonniers avaient seulement rejeté les morts sur les côtés des rues tortueuses. L'eau des ruisseaux refluait contre leurs faces vertes, noyant leurs chemises jaunes et leurs poings serrés par la douleur des agonies. Bien peu avaient encore leurs uniformes ; plus un n'avait de chaussures. Les détrousseurs de cadavres étaient passés. Des culottes et des bas(jues d'habit, toutes les poches sortaient à l'envers. Nulle âme vivante ne se montra. Des chattes miaulaient sur

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les toits, lamentablement; quelques chiens flairaient le sang syr les corps nus de petits rustres gras, de citadins aux visages fatigués, de colosses formidables tombés d'une masse, d'enfants chétifs que la mort avait readuB sévères, et dont elle avait mouillé les- mèches sur les tempes creuses.

« Tiens, mon vieux, voilà comme sera ta viande tantôt ! >ï se disaient les dragons. Ou bien ils plaisantaient les choses mol)ilières en évidelice dans les maisons démantelées : la robe de femme jetée sur une chaise, le plat oublié, la bouteille vide au coin d'une table, rhorloge de bois continuant son tic tac à Tangle du mur lézardé, les dépouilles des moutons abattus dans une cour et qui emplissaient une charrette avec les os et les intestins laissés par l'appétit repu des maraudeurs. Plus liaut, les (iuides de l'empereur se tenaient à la tête de leurs chevaux bridés. Ils prétendirent que Murât et luûavaient une entrevue dans le couvent d'Elchingen ; et Ton sortit du village pour occuper un plateau boise. Sur les ojiduhuions de gauche, les masses d'infanterie altondaient derrière les faisceaux, autour des voitures de cantines, tandis que, par les chemins, se succédaient des caissons r'egimentaires et des attelages d'artillerie allant au bruit du canon. Lugubre, il tonnait par coups distincts.

(3n retsta ià beaucoup de temps. On trottait d'heure en heure pendant une demi-lieue. La réserve de cavalerie s'assemblait. Lé soleil finit par percer les nuages. Il éclaira les casques d'un peuple de dragons en ligne. A un moment, on aperçut, entre des bois, les trois tours de la calliétlraîe d'Ulm dans un fond où crépita tout le jour de la fusillade, où se précipitèrent, à midi, les délouations des pièces. « Voilà, voilà! Napoléon jette Liinrics et Ney sur les pentes qui approchent la citadelle, déclama Pitouët, ravi. C'est un fameux homme

tout de même ! Si Tenneminous entoure d'une bague de fer, comme vous dites, il va d'abord briser le chaton. »

En effet, les infanteries peu à peu s'écoulèrent par les ondulations de gauche vers les fonds et la ville. Des convois les remplacèrent : les voitures grises de la compagnie Breidt, les équipages d'état-major, les charrettes des petits trafiquants qui portaient chacune un baril d'eau-de-vie, et des femmes en haillons enve loppées de châles, accroupies sur le siège, derrière les croupes des mules.

« L'idéal d'un peuple ! L'eau-de-vie et les filles, le rêve et l'amour, » dit l'élégiaque.

On avança davantage l'après-midi quand le canon se fut mis à gronder par devant. Et le bruit courut qu'on marchait au secours delà division Dupont engagée avec les troupes de l'archiduc Ferdinand ou du général Werneck. Cela rendit toutes les inquiétudes. Le colonel reçut l'ordre de prendre une allure rapide, et Ton dépassa les unités de cavalerie, qui attendaient les ordres à la tête des chevaux. Les officiers, assis sur leurs manteaux, interrompaient leurs causeries pour avoir des nouvelles qu'on ne put leur donner. Le major prit la tête avec son escadron. Le colonel trottait ensuite devant la compagnie d'élite et les sapeurs. La troupe de l'élégiaque fermait la marche. Mais lui demeura près du major pour démontrer à Edme comment les impénétrables forêts de Germanie s'étaient, depuis les allégations de Tacite, éclaircies. Edme gardait le silence, soucieux de la bataille qui les entourait sans qu'ils vissent rien. Aux monts dominant Ulm, l'artillerie aboyait, furieuse, derrière la gauche. En face, plus loin que les bois où l'on trottait, des détonations se rapprochèrent, et ils finirent par tomber sur un poste de voltigeurs loqueteux, encroûtés de boue, qui appartenaient aux régiments légers de la divi-

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sion Dupont. Ces hommes annoncèrent qu'on tiraillait depuis la veille contre le corps isolé du général Werneck. L'ennemi semblait alors vouloir se retirer par Nordlingen. Ils étaient là pour observer la route. Les pauvres gens se battaient depuis six jours contre des forces cinq fois supérieures. Ils n'en pouvaient plus. Quatre dormaient dans l'herbe et ne se réveillèrent pas. Les dragons offrirent de .l'eau-de-vie pour tremper le biscuit qui cassait les dents des autres. Il y en avait quelques-uns de blessés. Des mouchoirs à carreaux bandaient leurs mâchoires sanglantes et des mains crevées.

Ils profitaient cependant de la halte pour nettoyer leurs fusils et redresser leurs baïonnettes.

Plus loin, on reconnut les pelisses blanches au dos des vedettes du i" hussards. Ils allaient doucement, selon le pas de leurs petits chevaux poilus, le long des arbres. Leur capitaine, jeune homme qui buvait dans une timbale de vermeil prise à l'opulente cantine de son porte-manteau, expliqua tout de suite la bataille, au moyen d'une éloquence inépuisable. De son ongle admirable, et sur la carte de Pitouët, il marqua les positions de l'ennemi, le trajet accompli depuis cinq jours aux environs d'Ulm pour empêcher vingt-cinq mille Autrichiens de forcer l'investissement. Il indiqua la route, et la direction. Ses chefs tâchaient de déborder légèrement la droite ennemie.

L'approche du péril rendit à Bernard cette fièvre guerrière dont il aimait souffrir. Rien ne lui sembla plus mériter son attention. Courir à la tête de ses hommes et parvenir juste au point cherché par les hussards ; dominer alors la marche dç l'archiduc Ferdinand, cela devint la seule chose qui méritât de vivre. Il craignit que le soir ne s'assombrît avant qu'il le pût et lança la compagnie Cahujac à travers bois.

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Gresloup resta près de lui avec vingt cheva ix. Ulbach et ses Alsaciens filèrent droit sur un villag^e afin d'interroger les habitants. Les habits verts eurent vite diminué dans l'encaissement du chemin creux.

« Oh ! disait-il à Edme, comme c'est attachant de confier ainsi son désir à l'obéissance de vingt soldats qui le réalisent. Songez à ce qui se passe aujourd'hui, à la grandeur de ce jeu. Enfermés, ce matin, dans un cercle de mort, nous le brisons ce soir par une manœuvre étendue sur dix lieues. Comment ne pas se croire un seul corps, dont le bras gauche, Ney, Lannes, abat, tandis que la poitrine, la division Dupont, refoule, et que nous, Télan le plus lointain de l'armée, nous courbons la main droite pour fendre le cercle en deux parties : l'Autrichienne de Werneck et de l'archiduc, la Russe encore maintenue par Bernadette à Munich. Comprenez-vous, Edme, la grandeur de cet effort, et comme il est magnifique de le réussir. — Oui, major, » répondit Edme; mais il mordait ses lèvres afin de ne pas gémir, tant étaient endoloris ses reins que secouait l'arçon depuis douze heures.

Au village, Ulbach avait pris seize blessés autrichiens dans une charrette ; de loin, les dragons avaient tué les chevaux. Ces pauvres diables avouèrent que l'archiduc les précédait à peine de trois heures. Ils s'étaient attardés peu de temps pour recommander aux paysans leurs moribonds. Autour d'eux et des Français, les rustres du village voulaient vendre de la bière et des saucisses, du pain. Ils tendaient la main, désireux qu'on y plaçât l'argent d'abord. Un vieux dételait les chevaux morts afin d'obtenir le bénéfice de l'équarrissage.

Les Autrichiens l'injurièrent ; n">ais les paysans prirent parti pour le vieux et dirent que l'empereur Napoléon lui donnerait droit, qu'-au surplus les Impé-

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riaux avaient dérobé animaux et charrettes à des gens de Bavière, qu'ils étaient des voleurs, que les Français les pendraient tous. Un enfant jeta du crottin à la figure d'un prisonnier. Ses camarades éclatèrent de rire et Fimitèrent. En une seconde, les blessés furent couverts d'épluchures, contusionnés par les tessons. Les moribonds hurlèrent. Rasée de tous ses doigts, une main rouge protestait. Un gamin grimpa dans la voiture, puis frappa du bâton ceux qui ne pouvaient se mouvoir. Ce fut Edme qui mena son cheval dans la cohue; il distribua des coups de trompette sur les têtes des brutes qui criaient à tue-tête : Hurrah fur kaiser Napoléon ! Le lieutenant Ulbach dut faire protéger l'a charrette ; il ne livra les chevaux tués qu'à la condition de nourrir et d'abreuver les Autrichiens . On dut aussi employer la force pour obtenir des logis. Très tard Cahujac revint avec des indications excellentes, que Pitouët nota le long de ses cartes étendues sur une vaste table, éclairées par d'atroces chandelles puantes. Leurs flammes, à trembler sans cesse, fouettaient d'ombres tragiques la figure du colonel chevauchant une chaise de bois, et qui ronflait bruyamment, endormi par les discussions de Bernard, de Gresloup et de Pitouët, relatives au chemin des escadrons. L'élégiaque écrivait des lettres. Dehors c'était un immense piétinement de chevaux, les appels des patrouilles, les rires des soldats, croyant à leur victoire, après l'appréhension de la défaite.

La journée du lendemain fut une promenade joyeuse.

Autour des noirs sapins, le soleil d'octobre illumina les bois d'or et de cuivre. Les chevaux foulaient, alertes, une terre battue par les pluies récentes, ensuite séchée, une terre bonne au sabot. Sous le chaume des villages, les balcons de bois contenaient des femmes. Les méfaits des Impériaux indignaient de vieilles

paysannes se désolant sur la place de leurs meules brûlées. Elles souhaitèrent le triomphe de La France, qui châtierait les incendiaires. Sous les pieds des bêtes, les lièvres sautèrent du sillon, fuirent entre les colonnes, qui les saluèrent de cris et de jurons. Des compagnies de perdreaux jaillirent aussi de la terre, s'éployèrent à tire-d'aile, se posèrent loin pour repartir à la nouvelle approche des pelotons. On s'animait à cette chasse vaine. Edme réserva des pierres dans ses fontes ; il les lançait contre les lièvres éperdus, puis courait sus aux chevreuils détalant à travers le buisson. Se§ joues s'empourprèrent. Mais les bêtes disparurent vite. L'immense chevauchée française retentissait partout, en bruits de forces trottantes, en tumulte de conversations farceuses, en chansons. Les soldats reprenaient l'hymne national qui avait conduit au combat les armées du Directoire. Maintenant cela devenait la voix de leur énergie triomphante :

Veillons au salut de VEmpire,

Veillons au maintien de nos droits.

Si le despotisme conspire,

Conspirons la perte des rois !

Liberté, que tout mortel te rende hommage ! Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!

Plutôt la mort que l'esclavage.

C'est la devise des Français!

Ceux de la compagnie d'élite eurent bientôt pendu à leur selle des choux magnifiques cueillis dans un champ. Les Gascons de Cahujac enlevaient des grappes aux ceps. La grande joie, ce fut un troupeau de porcs abandonnés dans un chemin creux par les fuyards et qu'on poussait à coups de pointe devant les rangs de la compagnie Corbehem.

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Roses et fangeuses, sanglantes, les brutes désespérées grognaient avec des voix d'enfants ronfleurs. Elles titubaient aux ornières, se bousculaient entre les talus du chemin, formaient une seule masse culbutante, que les pelotons laissaient en arrière, bien à regret. Car les maréchaux des logis pressaient la hâte. Mais tout à coup un commandement d'arrêt fît que la compagnie d'élite se trouva proche du troupeau.

Plusieurs soldats glissèrent de selle. Ils saisirent aux oreilles les animaux hurleurs, les retournèrent sur le dos et leur enfoncèrent le sabre dans la gorge, pendant qu'un camarade agitait de bas en h^ut la patte de l'épaule, afin que tout le sang se répandît. Deux ou trois, à genoux sur la palpitation de chaque victime, les égorgèrent proprement, sans pitié pour des agonies sifflantes. Ils les saignèrent, les fendirent, les dépecèrent et garnirent leur arçon d'une nouvelle conquête, tandis que, devant eux, défilait un escadron d'artillerie à cheval qui emmenait ses batteries vers la droite.

Plus tard on trouva des chariots abandonnés par l'ennemi et contenant des cuves de vin gris. Tous les bidons se remplirent.

On allait toujours. Pleins de rustres épeurés, les hameaux furent comme des pierres que l'inondation atteint, couvre et dépasse. Les paysans comptaient les têtes de cochon pendues aux selles, les choux etporreaux liés dans les courroies du portemanteau, les chèvres que la corde attachait au troussequin et qjai suivaient en bêlant le trot de cavalerie, les volailles gloussant au fond des bissacs. Enfumés parleurs longues pipes à fourneau de porcelaine, ils regardaient cette prise de leur sol, les mains au pont des culottes, sans rien dire.

Les dragons refoulèrent devant eux toutes les bêtes de la terre. Les essaims d'abeilles rousses fuvaient aux

ruches, .les colombes aux pigeonniers, les perdrix aux emblavures lointaines, les lapins aux bruyères des bois. Des milans, au ciel, faisaient de grands cercles avant de se précipiter sur les lièvres momentanément blottis.

— Voyez, major ! dit Edme, nous rabattons le gibier pour Tépervier qui plane. Tenez le voilà qui s'élève avec sa proie morte !

Tous les yeux humains regardèrent.

L'on alla. La soif râpait la langue,' Les crinières dansaient sur les encolures des chevaux, au bout des casques. Le soleil redescendait à Toccident, lorsque Augustin et son joli cheval rejoignirent les dragons. Il reliait à leur division la brigade de cavalerie Treillard du corps Oudinot. Les grenadiers allaient paraître.

— Ah ça ! mon frère, vos hommes tiennent étal de fruiterie et de charcuterie sur leurs selles. Nous ne ramassons que des blessés et des prolonges vides, nous autres.

Bernard s'informa des opérations. Ney, Lannes tenaient les hauteurs qui dominent la citadelle d'Ulm. Jaloux de leur victoire, Murât jetait les colonnes aux trousses de Tarchiduc. L'amie d'Augustin ne pouvait pas suivre le mouvement. Navré, il craignit qu'elle n'eût été surprise au moment où les Impériaux avaient coupé la ligne de communication. L'espoir de son mariage ne le quittait point. On avait échangé les bagues. 11 montra le brillant énorme qui chargeait le nxince^ anneau d'or. Ayant admiré, l'élégiaque cita des phrases de Gœthe sur l'amour.

Plusieurs dragons réussirent à cerner un lièvre qu'Edme poursuivait. L'animal fut se tapir entre les sabots de son cheval. Il le cueillit. Tenue par les pattes de derrière, la bestiole se débattait. Il l'assomma contre sa botte en lui heurtant le crâne.

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On passa les odeurs fraîches d'une forêt. Les chevaux trébuchèrent dans les sentes montueuses. Comme on en sortait, on vit le sol nu du plateau couvert de Ijèvres et de lapins qui fuyaient de toutes parts. Une harde de chevreuils bondit, aux premiers dragons aperçus. Bie^itôt ce fut un grand cerf qui galopa les oreilles en arrière, et la tête lourde de ses bois. Edme piqua des deux, avec les Gascons de Gahujac. Les chevreuils sautèrent une^souche ; le cerf rejeta sa ramure sur le dos et fila. Les éclaireurs poursuivirent, franchirent Farbfe, culminèrent à une crête, dévalèrent un talus, tombèrent dans un chemin creux où mugissait un bœuf résistant à la corde que tiraient plusieurs Tyroliens, le fusil en bandoulière. Des chevreuils et du cerf, les croupes s'éclipsèrent entre les sapins. Or les dragons entouraient les tyroliens surpris, qui mirent les mains devant les naseaux des chevaux afin de ne pas être renversés. Ahuris les uns et les autres, ils s'empres-. sèrent de dégainer, de saisir les fusils. Stupide, le bœuf bavait au milieu du chemin. Edme finit par tirer son sabre. Cependant il n'osa, crainte de représailles, frapper Tennemi qui restait là, sans user de sa baïonnette, les yeux inquiets, et le nez blanc. Brusque, le cheval du trompette fit un écart, en même temps que Fun des Gascons lâchait les brides, bousculé en selle, et que vingt coups de feu tonnaient, sur l'autre crête du chemin, successifs. Edme s'affola. Il serrait la bride... Il cria : « Bernard ! . . . Bernard ! » Son cheval dansait, encensait, ruait... Une autre salve éclata ; et le Tyrolien au nez blanc lança la baïonnette vers Edme, qui eut seulement de la promptitude pour creuser la hanche, aussitôt percée d'une froide déchirure. Le Tyrolien visait l'un des Gascons. Ses camarades s'adossèrent à la crête pour tirer aussi. Au bout du chemin, toute une bande d'hommes verts surgit, cria, descendit,

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l'arme au poing. Le jeune homme ferma les yeux.

Les coups de feu éclataient dans sa tête, et il avait très froid à la hanche que déchira cruellement chaque soubresaut du cheval. Pourquoi le laisso.it-on sans secours ? « Bernard ! » 11 rouvrit les yeux à demi, se reconnut au milieu des Gascons, dont l'un disait: « Hé ! descends doncque, mon bon ; descends ! Ton cheval en a, té ! » Edme enjamba la selle et sauta. Du louge gouttait précipitamment du ventre de la bête. Rageuse, elle se dressa sur les jambes de derrière. Edme lâcha la bride, car son gilet aussi s'ensanglantait. « Mon Dieu !... Mon Dieu ! » Il craignit de voir sa blessure. Si elle lui paraissait mortelle ? . . La peur lui gela la face L'air alors se troubla. Les dragons vibraient à ses yeux comme la lame du diapason qu'on éprouve. Subitement le paysage, le chemin, la forêt, s'enfuirent vers l'angle étroit du tableau qui rougit, s'assombrit, noircit... Malgré la neige d'or répandue partout, le blessé sentit encore le choc de la terre, quand il tomba.

Cahujac, le trouvant ainsi, le crut mort. Il le fît porter sur le revers du talus, parce qu'on attendait une batterie à cheval qui monta la côte au galop dans le claquement des fouets et le tintamarre des ferrailles. Les roues jetèrent la fange sur la figure du trompette, qui ne remua point. Les Tyroliens rentraient sous bois. Il eût fallu dé l'infanterie pour les y forcer. Cependant l'escadron de l'élégiaque mit pied à terre, descendit dans le chemin creux, remonta l'autre crête pour soutenir la batterie de deux pièces que disposaient les artilleurs actifs, embarrassés un peu par leurs sabretaches, leurs pelisses et leurs bonnets de poil.

L'élégiaque, ayant distribué les pelotons de sa 1'® compagnie sous le couvert, revint au trompette et le contempla du haut de son cheval. « Pauvre enfant, murmura-t-il, un père infortunés' va pleurer ta jeunesse sitôt

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fauchée par un implacable destin... Mais, que vois-je? Ton sein palpite. Tu respires ! Tes yeux s'ouvrent, étonnés de renaître à la lumière. Ah ! cher ami, que de joie pour mon cœur ! » Il glissa vite de selle^ bien que le premier coup de canon éclatât, semant la mitraille dans les branches qui de toutes parts tombèrent. Edme reprit ses sens. « Pose ta tête, enfant, sur le sein d'un ami ; tti souffres? C'est là ta blessure. Le fer a seulement transpercé la chair extérieure... Tu vivras, cher Edme, pocr consoler un père ! » Il le releva, prit dans sa iuiite un mouchoir qu'il imbiba, et en frotta la plaie. Le jeune homme regardait avec inquiétude, tout étourdi, ayant de la peine à se tenir sur les bottes. Il ôta son casque et sourit. « C'est peu de chose... » Appuyé sur un sabre, il marcha jusque le cheval, qui se calmait aux mains d'un Gascon. On le hissa vite en selle, car un second coup de mitraille secoua l'air ; la pièce recula contre le pointeur ; une décharge générale de l'escadron à pied tonna presque aussitôt. L'on vint dire que les Tyroliens disparaissaient sous le couvert. Cahujac rallia ses hommes et gravit le chemin creux déserté, en ml^me temps que la V^ compagnie de l'élégiaque fouillait le bois. En selle, Edme se déclara brave. La blessure cuisait à peine. Il prétendit rejoindre le major Tîén court au sommet du terrain. Remonté dans la bruyùre, anxieux de rencontrer un chirurgien, il n'y trouva que le vétérinaire, espèce d'herboriste minutieux que la réquisition avait enrôlé un beau jour, et qui, depuis les guerres de la République, accompagnait la cavalerie, enchanté de cette existence mobile. Celui-ci eul vite pansé le cheval et rassuré le trompette sur la blessiire, séton anodin qu'il oblitéra. Grâce à lui, Edme put regagner la tête du régiment à la lisière des fulaics. On ne tira plus. Les escadrons dépassèrent les bois, partout. Les batteries à cheval cahotaient sur les

ornières des chemins. Les hommes étaient silencieux, l'arme prête, et les officiers tâchaient de voir au loin, dans la vallée, Tennemi vers qui continuaient de fuir les lièvres à queue blanche, les compagnies de perdreaux.

Le trompette rejoignit son beau-frère à la cime de la pente que couvraient les régiments accourus. Bernard soupçonna le jeune homme de quelque supercherie; l'autre dut faire voir sa blessure, celle de la bête. Mais rinfanterie d'Oudinot, qu'on attendait, laissa paraître alors ses grenadiers d'avant-garde, et le major, ressaisi par les devoirs de sa charge, ne s'occupa plus que de l'action.

Il dominait une petite plaine d'éteules. Les bois roux recommençaient plus loin, après une ondulation que l'arrière-garde ennemie occupait. On discerna les hussards courant derrière les colonnes de l'infanterie, qui s'arrêtait autour d'un village sis à la partie médiane de la position, et qui, rapide, crénelait à coups de pioche les murailles des vergers. Près la ruine d'un antique château, s'installait une batterie de huit pièces. La cavalerie ne pouvait guère l'aborder. Peu à peu, devant le front des dragons, les grenadiers se répandirent en tirailleurs, annoncés par la fuite d'une famille de daims qui traversa la moitié de l'éteule et s'arrêta lorsque le mâle eut découvert les Autrichiens. Alors il rejeta ses bois sur les épaules et bondit légèrement vers la droite, par où les batteries à cheval cherchaient à descendre, chassant le cerf et les chevreuils qui s'étaient réfugiés aux derniers buissons du chemin creux. Le cerf et le daim arrêtés se regardèrent, les oreilles tendues, puis, ensemble, avec tous les faons, tachetés de neige, ils filèrent, éperdûment, du côté opposé. Sous leurs sabots, plusieurs vols de perdrix prirent un essor lumineux. Des lièvres sautèrent du gîte et coururent le

long des ornières. Les échines fauves des renards s'aplatissaient. En face, une famille de sangliers déboucha, poursuivie par des artilleurs impériaux, et fît lever d'autres lièvres, voler des perdrix en lignes, des râles isolés, lourds, qui versèrent dans des touffes d'orties.

Traquées depuis la veille dans leurs bois, chassées par les fusillades de leurs retraites et de leurs bauges, les bêtes se trouvaient prises au milieu d'hommes menaçants. De partout elles s'attroupèrent. Cent chouettes effarées par le jour battaient des ailes contre les sapins. Une armée de perdrix alertes piétait devant les premières sections de grenadiers survenus, l'arme au bras, et les guêtres boueuses. Les éteules se couvrirent d'animaux divers glissant entre les fétus, les herbes folles. Des lièvres se blottirent à l'abri des mottes. Des sangliers galopèrent en grognant, à l'inverse des daims, des chevreuils et du cerf qui tournaient devant les lignes opposées des soldats. Cependant les grenadiers se multiplièrent à l'issue des routes, des sentes, des chemins, à la cime des crêtes, à la lisière des futaies. Grandis par leurs bonnets à poils, ils se dressèrent, se réunirent, relevèrent leurs sacs alourdis de vivres, formèrent une ligne d'hommes bleus à buffleteries blanches, à guêtres encroûtées de terre. Une deuxième ligne se développa devant les chevaux arrêtés des dragons. Des officiers inspectèrent les fusils que les baïonnettes complétèrent. Il y eut un silence des hommes. Seuls, les chevaux mâchèrent leurs mors. Oudinot parut, et son ventre en boule, cahoté dans la culotte blanche par l'allure de son coursier. Des tambours battirent. Des clairons sonnèrent. Adroite, les batteries à cheval dégringolèrent avec le troupeau d'alezans, qui secouaient leuia artilleurs. Un ordre se répéta, les officiers dégai-

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LA FORCE 4i3

nèrcnt ; la quadruple ligne bleue s'ébranla d'une masse qui inclina ses bonnets à poil et ses tresses blanches vers les fumées tonnantes des canons autrichiens. « Yive r Empereur ! » se répondirent les lignes. D'un essor formidable, les perdrix épouvantées se levèrent et tournoyèrent^ les cerfs bondirent, les chevreuils, les daims, les renards s'échappaient, les lièvres déboulèrent. . . L:à panique des bêtes se rua dans la fumée que les bataillons autrichiens soufflaient avec des éclairs rouges. Cent grenadiers ployèrent un genou, tirèrent. Des perdrix furent précipitées, ailes décloses. D'autres chavirèrent, reprirent l'équilibre, et filèrent droit contre les vibrations de l'air que brisait la canonnade. Un nuage blanc couvrit les bataillons qui pétillèrent d'o ne fusillade rapide, et dans cette nue, plus dense à chaque minute, parurent maintes fois les andouillers des cerfs.

Clairons et tambours activaient la charge. Les lignes bleues se ruèrent, hérissées de fer. D'un bout de la plaine à Tautre s'éploya la même acclamation, et les baïonnettes furent brandies. Cependant, sous une décharge des canons autrichiens, les quatre lignes se disloquaient. A Tordre de Cavanon accouru, le colonel commanda le galop du régiment pour combler la brèche humaine. Edme emboucha la trompette, sonna, furieux de sa blessure, excité par le désir de chasse.

De prestes fanfares répondirent. Les ordres criés se répétèrent, et le régiment s'élança derrière le cheval aoir de Cavanon, qui agitait un cimeterre bleu.

Bernard, les genoux serrés aux flancs de son turc hennissant, conduisit. Cahujac et Corbehem réitéraient les ordres* Le trompette dégaina ; toutes les lames sautèrent au bout des poings. Six cents chevaux galopaient en trois lignes doubles contre la fumée

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tumultueuse où bondissaient les oinbres des chevreuils. Le major vit, un instant, Caroline et Virginie devant la table de Sainte-Catherine, le petit Dieudonné se barbouillant de panade, les yeux de sa Denise, les cils d'Edouard, la mélancolique beauté d'Aurélie qui le regarda dans une chambre de Strasbourg, où elle s'arrêtait de lire pour voir au mur un spectacle imaginaire dont elle s'attristait évidemment. Toutes trois Fapercevaient-elles, héroïque, les épaulettes battantes et la crinière au vent, qui fonçait contre la mort, aux côtés du colonel apoplectique, d'Edme criant à tue-tête une chose que personne n'entendit? Devant, gisaient des cadavres bleus à buffleteries blanches, un blessé levant les bras comme pour repousser la charge de ses pauvres mains terreuses, que franchit le cheval pie du colonel aux joues écarlates. La silhouette de Cavanon et sa pelisse rouge, et son plumet géant, et son cimeterre bleu apparus, disparus tour à tour dans les fumées tonnantes ! Et le turc sauta de coin. Hures féroces, hirsutes, ving^t sangliers, hérissant leur crin, se mêlèrent aux chevaux. Devant eux fuyait le cerf, et son col recourbé sur Téchine, sa croupe abrupte... Des plumes claquèrent les yeux de Bernard. Un oiseau tombait. Les dragons traversèrent toute une compagnie lasse, et cognant les casques de leurs ailes. Pêle-mêle avec les sangliers, derrière le cerf; des perdrix aux joues, aux épaules, ils entrèrent dans une rue de village et ne purent atteindre les blonds garçons dodus qui lâchaient au hasard leurs coups de feu, à l'abri des charrettes, du haut des balcons, à l'encoignure des porches. Le passage des balles cingla. Les 'casques tintèrent au choc. Inconscient, Héricourt aspirait l'air, ouvrait les yeux. Son turc tapait la terre d un galop ferré. A ses trousses, l'escadron s'engouffra. Cahujac râlait de rage. Corbehem commandait. Les maisons coururent

aux côtés des yeux. Elles crachaient du feu, des balles, des cris, derrière les matelas mis aux fenêtres. Tout à coup, après un angle de mur, on retrouva la libre campagne pleine de chariots qui se hâtaient, de berlines attelées à des mules, de fourgons embarrassés entra eux. A travers des luzernes, le colonel guida le régiment. Les trois escadrons accomplirent une grande courbe aux cris des lieutenants, le sabre en Tair. Le galop fut retenu. Les mors scièrent les bouches, et Ton se mit au trot vers le convoi encombré d'un troupeau de bœufs. Ils meuglèrent au cerf pourchassé qu'abattit le Tyrolien vert assis au cul de la charrette. Bien qu'on tirât entre les roues des caissons et à travers les capotes des berlines, les dragons sabraient les perdrix tourbillonnantes. Or les sangliers enfoncèrent le troupeau de bœufs, le chargèrent, le fendirent, l'éventrèrent, tandis que, de sa lance, un chevau-léger, vert et amarante, écartait les vingt monstres noirs boutant la défense aux jambes des vaches et des veaux. Mais l'élégiaque, ayant fait mettre en joue par son escadron en ligne, les conducteurs jetèrent leurs carabines. Vaches, veaux, bœufs, cochons fangeux, gros soldats crevant de leurs formes pleines les collants blancs de l'empereur d'Autriche, chevau-légers aux grands schapskas, artilleurs bruns, tribus de moutons gris à museaux noirs, dames épeurées au fond des berlines et qui serrent leurs cassettes contre leurs seins, officiers orateurs se démenant sous leurs vastes bicornes ornés de glands à graines d'épinards, tout cela fut cerné, pris, à la joie bruyante des Gascons, des Marseillais, qui bousculaient le bétail, les rustres blonds, comme les jours de foire à Toulouse, à Beaucaire. Les mines enluminées des allemands leur donnaient matière à facéties : c C'est frais comme un poupon. — Des yeux de lait. — Par ici, mon gros. Jette ton

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coupe-chou! C'est ça. — Est-il gras, le blondin! — Ça doit être bon à mangeir, ce lard-là ! — Si on en faisait rôtir une cuisse, avec des perdrix autour!

— Et des choux pommés ! — Quel fricot ! — Je vois déjà la graisse qui rissolerait dans le poêlon.

— Dis, Mein Herr, tu n'es pas tenté de te manger à Tail ? — Piqué de lardons ? — Servi à Toseille ? — Quel veau pour le dimanche de la .fête à ma sœur, pitchoun? — Avec des pommes de terre à l'huile. — Des endives. — Nous avons bu tout ce que donne ce pays; le vin gris, et la bière, et le café au lait. Nous avons mangé ses bœufs, ses porcs, ses volailles, ses gibiers, ses légumes et son blé. Il n'y a que ses hommes que nous avons lardés, sans que notre estomac achève de manger la richesse de cette terre ! — On s'en léchera les babines, mon bon! C'est dit! — Par quatre, grands veaux ! rangez-vous par quçitre. Quatre! Vier ! Compte mes doigts, imbécile ! Un, deux, trois, quatre... ! »

Paisibles et résignés, les Autrichiens obéirent, bourrèrent leurs pipes et marchèrent sans armes, au centre du bivouac formé par les trois escadrons. On donnait l'aVoine aux chevaux décoiffés de leurs têtières. Des cuisiniers alertes embrochaient les perdrix et les lièvres sur les baguettes de carabine. D'autres plumaient, dépouillaient de leurs fourrures les lapins sanglants. Au haut de lances prises aux chevau-légers, on piqua les hures de sangliers et les andouillers des cerfs. Une odeur de rôtisserie plana sur les groupes de dragons en veste de coutil^ qui sortaient de leurs bottes sanglantes, qui bandaient de linges leurs écorchures, qui vantaient leur gloire devant la flamme d'or échappée aux fagots et aux bois des chariots détruits.

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Dès lors ce fut le même galop de chasse à travors les plaines de Nordlingen et le Haut Palatinat, Charrettes pleines de matelas, de coffres, de valises, troupeaux à la suite de l'armée, porcs et bœufs, hauts carabiniers de Tarchiduc empêtrés dans leurs armures do bronze, Tyroliens en guêtres jaunes, en vestes vertes * infanterie autrichienne coiffée de mitres, pas&èrent aux mains des dragons de Murât, de la division Dtjpont c^t des grenadiers d'Oudinot. A Neresheim, le colonel con- ' fisqua une berline bleue attelée de gros mecklembourgeois: il s*y étendit avec Pitouët, et les cartes. A Nordlingen, lorsque le régiment de Stuart se fut rendu^ les calèches de son colonel échurent à Bernard. 11. j fit asseoir Edme, dont la blessure s'enflammait un peu; et s'y reposa. La compagnie d'élite montait des bétcs couvertes de volailles pendues par les pattes. Y von, brigadier, s'appropria quatre montres munies de leurs attaches en or et de breloques en pierreries. Le maréchal des logis Flahaut vendit à un juif six die vaux d'officier .général capturés avec leur escorte, moyennant sept mille livres ; il envoya l'argent au notaire de son village pour l'acquisition d'une ferme. Le butin du

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lieutenant Mercœur, dissimulé sous quelques bottes de paille, occupait trois tombereaux. Pitouët fit suivre le régiment d'un cabriolet jaune où il entassait dans un coffre les écus réquisitionnés auprès de chaque bourgmestre, à condition que la compagnie d'élite ne séjournât point dans le village. Ivres de vin, de bière, de cognac, les dragons chantaient à tue-tête, lorsque les bêles marchaient au pas. Ils dévoraient à belles dents des poulardes froides ; ils jetaient les os à la tête des paysans accourus sur le bord de la route, agitant leurs vastes tricornes, demandant lequel était : « Kaïser Napoléon! »

Une nuit, les dragpns trottaient à gauche du chemin ; les voitures des officiers et la batterie à cheval accompagnaient la brigade. A droite, en ligne de compagnie, afin de parfaire l'enveloppement du corps fugitif, marchèrent les grenadiers d'Oudinot, débarrassés de leurs sacs pour cet effort de vitesse. Les premiers, ils aperçurent à la lueur lunaire un parc de voitures embourbées en plein champ et abandonnées par la cavalerie de l'archiduc. La première compagnie prit aussitôt le pas de course, défonça une haie, escalada les roues des véhicules.

Les bonnets à poil s'agitaient au bout des statures gesticulantes, et toute la marée d'hommes envahit les chariots, les recouvrit de sa masse qui grouilla. On entendit les crosses défoncer les caisses. Une torche s'alluma, permit de voir les casques des dragons accourus, qui abordaient l'autre flanc du parc. Les officiers montèrent à cheval ; ils approchèrent du tumulte. Les soldats pillaient des chaussures. Quelques-uns déboutonnaient leurs guêtres, jetaient au loin leurs souliers boueux et, sur les linges sanglants de leurs pieds, ils enfilaient le cuir neuf. Dans un caisson ils trouvèrent des registres qu'ils enflammèrent. Ces flambeaux à la main,

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ils fouillaient les bagages des commis et des officiers autrichiens, dépliaient les chemises, déroulaient des bas, s'adjugeaient brosses et miroirs. Au sommet des chargements, beaucoup, joyeux, se dépouillèrent de leur capote et changèrent de chemise. On voyait des bras en Tair, des tètes immergées dans du linge à jabots de dentelle. D'autres découvrirent des barils et se couchèrent, la bouche ouverte au jet de vin.

A cause de leurs chevaux, les dragons pouvaient garnir des paquets. Ils collectionnèrent les culottes de peau et les paires de bottes, les nécessaires d'argent, les vestes de soie. Cela s'accomplit en une cupidité rapide.

— Vite... vite, commandèrent les officiers.

— Laisse-les, Monsieur, va, les pauvres diables ! opina le colonel. L'état-major n'est pas sur notre dos.

— Mais, colonel, nous retardons la marche.

— Regardez, major, ils ont trouvé des jambons.

Les grenadiers y mordirent à même. Quelques dragons en voulurent ; mais les fantassins sautèrent sur leurs baïonnettes, protestant contre les bombances de la cavalerie passée la première en tous lieux, et qui ne laissait rien aux gens de pied. Les sergents défendirent leurs hommes. On se menaçait de part et d'autre.

A l'ordre du major, Edme emboucha le cuivre. Les querelleurs se séparèrent, et l'activité du pillage redoubla, dans l'obscurité revenue, car les registres, un à un, s'éteignirent. Mais jusqu'au loin, de nouveaux bataillons recouvraient les files de chariots, se satisfaisaient de chemises, de souliers, de guêtres, s'abreuvaient aux tonneaux, bourraient de salaisons les poches de leurs capotes.

Quand le matin arriva, les compagnies marchaient sous un poids de vivres. La gaieté du vin illuminait les yeux et les visages bruns. Le rire courait

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le long des lignes. Heureux des encouragements, des claques amicales sur Tépaule, les chevaux rythmaient, avec les flottements de leur crinière, le pas des escadrons. Les cavaliers de Cahujac capturèrent un commis d'intendance oublié en arrière et qui se reposait chez un paysan. Stupéfié de les voir, il assura que l'archiduc vainqueur emmenait, outre le trésor de Napoléon, plusieurs centaines de prisonniers conquis dans les dépôts de route. Selon lui, les Impériaux mançeuvraient sur les derrières de l'armée française afin de l'étreindre dans un cercle d'armes. L'archiduc Charles remontait par le Tyrol. Les Russes étaient à Munich ; Mack contenait Lannes, Ney, Murât, Soult sous les murs d'Ulm. Eux-mêmes allaient se joindre aux troupes prussiennes qui redescendraient sur le Danube.

Habit bleu et culottes jaunes, coiffé de son grand tricorne, plastronné d'un petit gilet sale, chaussé de bottes pointues, il parlait ainsi à Bernard Héricourt, qui n'imagina plus la victoire. Le colonel admit ces appréhensions. Gresloup conduisit le captif dans une voiture jusque celle des généraux; et les officiers quittèrent leurs véhicules, les firent ranger au bord du chemin, se remirent en selle.

Autour d'un hameau, l'infanterie blanchâtre fut aperçue qui gardait des bagages encore, des caissons d'artillerie, des fourgons de régiment. Comme on se disposait à la charge, elle mit en joue hors de portée et se couvrit de feux. Les grenadiers se déployèrent, le dos bas sous les jambons ficelés à leurs sacs. Héricourt arrêta ses dragons. Mais les Autrichiens formèrent les faisceaux, puis s'approchèrent, les mains levées, sans armes. Ils se rendaient. Ils s'assirent, tranquilles, dans le fossé de la route, et débouclèrent les havresacs pour manger leur pain. On

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délivra dans une ferme trois cents voltigeurs de Soult, enlevés sur la ligne de communication et qui pensaient rennenii victorieux. On les arma de fusils autrichiens ; ils menèrent, au Danube, leurs gardiens de la veille. On trotta plus avant. On ramassa des traînards endormis au milieu des luzernes, sur leurs sacs, étendus entre les roues des avant-trains abandonnés. Toute une bande de cuirassiers jouait aux cartes devant leurs animaux fourbus. Beaucoup harassés, le visage gris de poussière et les pieds nus, demeuraient insensibles, adossés aux murailles. Des chevaux mousseux d'écume tremblaient. Leurs flancs lançaient. Des cavaliers sans bottes cuisi- Baient de maigres soupes dans des marmites suspendues àTâtre de pauvres chaumières. A mesure que l'on avança, cette foule se multipliait. De ci, de là un sergent cherchait encore à réunir ses soldats, un maréchal des logis forçait les siens à maintenir les chevaux que soignait le vétérinaire. Mais la plupart attendaient les dragons autour des cantines et criaient en allemand qu'il ne fallait plus les faire marcher. Démaillotant les pieds saigneux, ils les arrosaient d'eau. Quelques-uns se traînèrent jusque le chemin pour contempler les soldats de Napoléon, sans pouvoir dire s'ils les croyaient vainqueurs ou vaincus. Selon eux, l'archiduc Ferdinand manœuvrait pour rejoindre les Russes en Bohême : il gardait toujours six mille chevaux avec lui ; les Français battaient en retraite par leur ancienne ligne de communication. Alors les grenadiers de rire, malgré la fatigue qui vieillissait leurs figures poudreuses.

Bernard Héricourt né devinait plus le sort. Evidemment cette cohue de gens lâches, fiévreux et mal ado s, n'indiquait pas une force triomphante; mais chaque armée laisse ainsi des traînards en grand nombre. Désireux d'opérer une jonction imminente, Tarchiduc pouvait fort bien consentir le sacrifice des impedimenta,

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des éclopés, de ses mauvaises troupes. Toutefois le général Warnek avait, disait-on, capitulé la veille, avec huit mille hommes d'infanterie. C'était un bruit. Le colonel prétendit que Murât essayait de rompre le cercle d'enveloppement sur son point faible, que Tarchiduc allait réussir une jonction sur le territoire prussien d'Ahspach, et qu'alors, reprenant l'offensive, avec des troupes fraîches, il rejetterait, au Danube, la réserve de cavalerie, Oudinot, Dupont, Lannes et leurs divisions, réduites à rien par cette course de quatre jours et de quarante lieues.-

— Tu verras, Monsieur, ce que je te dis. Regardez, major, si ce n'est pas un malheur ! Nos bêtes sont sur leurs boulets, parole d'honneur !

On allait toujours. Certains paysans, conducteurs de carriole, achetaient aux traînards leurs cuirasses, leurs bottes, les chevaux fourbus, les uniformes. Ils attiraient du fond de là campagne des misérables grelottant de fièvre, qui se dépouillaient dejleurs habits en échange de peu de monnaie. Malins, les rustres marchandaient, puis regagnaient leur argent pour l'eaude-vie d'un tonnelet mis au cul de la carriole. Ils se redressaient, dans leur habit de toile doublé en drap vert et garni de gros boutons de métal. Au trot de poneys grisons, il en arrivait encore qui se saluaient, soulevant leurs chapeaux triangulaires. De moins cossus trafiquèrent à pied.

Plus tard, des cris attirèrent les éclaireurs, qui décou* vrirent au milieu d'un jardin une nuée de ces rustres. Ils assommaient à coups de gaule des Impériaux, mal défendus par leurs sabres courts. Pendant l'algarade, leurs garçons coupèrentles traits des attelages militaires dont ils dérobèrent les bêtes en les fouettant à tour de bras. Les dragons mirent la paix entre les pillards et les soldats. Ceux-ci se plaignirent : on ne payait

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point leurs chevaux, sinon de quelques kreulzers, somme dérisoire. A cela les paysans répondirent en ricanant que c'était trop pour les ennemis du « grand empereur Napoléon ». Bernard Héricourt fit protéger les Autrichiens contre ces sauvages, qui coururent ailleurs, et vociféraient leur colère. Furieux, il fit blâmer les soldats de vendre les animaux confiés à leurs soins et déclara que, s'il ne tenait qu'à lui, on les fusillerait sur-le-champ. D'ailleurs il les obligea de s'atteler aux avant-trains et de les tirer à la suite des colonnes.

— Ces brigands n*ont pas le moindre sens de l'honneur militaire, déclamait-il indigné. Ils cherchent à profiter du malheur général. Lesquels de ces paysans ou de ces soldats du train méritent le moins d'être passés par les armes? Encore les Bavarois se vengent-ils de leurs envahisseurs ! ... Et voyez, ceux-là me regardent, stupidement, comme si je leur parlais de choses extraordinaires. L'honneur ! oui, l'honneur ! Tant qu'il n'y aura pas d'honneur parmi vous, vous continuerez à être vaincus ! Vous entendez...

— Bien. Major, dites-leur ça. Ils en ont besoin... Une voix de capitaine autrichien approuvait au milieu

des captifs. Elle leur traduisit la semonce; la plupart se turent comme des enfants grondés et regardèrent ailleurs. En allemand, l'un grogna : « C'est bon pour les officiers tout ça ; on leur donne des grades et (les pensions, mais, pour les pauvres soldats, l'honneur est de boire et manger d'abord. »

A ces mots les dragons alsaciens l'insultèrent de mille injures germaniques, puis le frappèrent du plat du sabre, parce que d'autres répondaient avec aigreur. Cela rétablit le silence. Vingt gros garçons blonds se résignèrent à traîner les affûts par la corde.

L'honneur ! Bernard Héricourt s'enorgueillissait de

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le sentir plein lui. Il méprisa ces pleutres, qui déchargeaient leurs fusils hors de portée, simulaient un combat, alors, qu'ils se livraient à quelques dragons épars. Droit à cheval, il dominait la colonne d'ennemis désarmés. Devant ses dragons, il discourut. Ces hommes ne se battaient point pour le drapeau de la Nation, qui représente l'esprit d'une liberté, mais pour les armoiries de leurs monarques et la fortune de quelques princes. C'étaient des valets en armes, non des citoyens que passionne l'affranchissement des peuples. Il se félicita de commander à des hommes libres. Pour l'honneur, il les savait tous décidés à subir la gloire de la mort.

On alla. Il s'admirait maître'de son courage, de celui qui animait ces dragons collés à la selle depuis quatre jours, ces grenadiecs maigris piétinant à travers tant de labours, le dos voûté, les mains ballantes, la fièvre aux tempes, soutenus par l'énervement de la fatigue et de l'ivresse. Ils souhaitaient la rencontre qui finirait la marche. Ils haïrent l'ennemi, cause de tant de souffrances. De méchantes flammes éclairèrent les yeux. Beaucoup se disputèrent sans raison, comme s'il eût été urgent de donner à leur irritation un motif immédiat de bataille.

Ils commencèrent à maltraiter les Autrichiens, qu'on rencontrait toujours, pieds nus, sans habits, sans havresacs, dépouillés par les bandes de paysans bavarois. Des horions bleuissaient leurs visages. Ils grelottaient dans la campagne rase qu'écorchait la bise d'octobre. Mais elle soufflait aussi sur les crinières des cavaliers répandus jusque les confins du ciel, sur les bonnets à poil des grenadiers étendus jusqu'aux lisières des bois.

Soudain les dragons chantèrent la première phrase d'un couplet; elle se propageadela gauche à la droite,

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dans l'infanterie. Comme s'ils répondaient au discours de Bernard, leurs trois mille voix acclamèrent l'idée libre de la Nation :

Du salut de notre patrie

Dépend celui de Vunivers ;

Si jamais elle est asservie.

Tous les peuples sont dans les fers I Liberté que tout mortel te rende hommage. Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!

Plutôt la mort que Vesclavage :

Cest la devise des Français !

Et il parut à l'orgueil du major que sa force uniquev éveillait ces trois mille héroïsmes. Il fut Iç dieu qui se voit créant.

— • Bernard, dit Augustin, et il mit sa jolie bête blanche au pas du cheval turc; nous voilà sur le territoire d'Anspach. Les Prussiens nous ont refusé le passage accordé à l'archiduc. Murât les fait rompre par les hussards de Dupont. Nous ne sommes plus en pays allié, mais en territoire ennemi. Ecoute?... Tu peux lever- une contribution sur la ville où cantonnera ton régiment ce soir.

— Pourquoi lever une contribution ?

— Pour Caroline. Elle est dans tous ses états. M. Récamier va faire faillite ; et elle est engagée de plus dans les spéculations d'Ouvrard. Lis cette lettre.

C'était une lamentation. Des chiffres exacts, précis, indiquaient trop l'échéance de la catastrophe. Bernard se navra. Virginie vivait auprès de Caroline, ainsi que la petite Denise; elles subiraient le contre-coup des ennuis. Il se décida mal à bénéficier de la guerre.

— Il faudra que je donne un reçu ?

— Tu te couvriras en faisant distribuer aux maré-

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chaux des logis quelques aunes de coutil destinées aux culottes de petite tenue. Il existe une fabrique de cette fourniture dans la ville.

— Je n'ai pas caractère pour ça.

— Veux-tu un ordre ? Cavanon le fera signer par Murât.

— Et si j'ai des ennuis avec Tétat-major.

— Nous rembourserons. Je me marie, c'est décidé. Ma femme rembourserait. Je t'en donne ma parole d'honneur. Ah! si je commandais un escadron, moi, je serais vite riche. Mais, mon cher, tout le monde agit de la sorte ! Tu ne sais pas le cortège de voitures que le corps traîne sur les routes! Allons en parler au colonel.

Ils Tabordèrent qui sommeillait dans sa calèche, à demi recouvert par les cartes de Pitouët. D'abord Augustin lui remit l'ordre de cantonnement. On s'expliqua. Le colonel jugea la chose très simple. Il fut entendu que la réquisition monterait à cinquante mille livres, que le colonel en toucherait dix mille, Pitouët dix mille, et le major trente mille ; mais que celui-ci prélèverait dix florins en faveur de chaque maréchal des logis qui signerait le reçu majoré pour fourniture de coutil de troupe.

— 11 ne faut pas, Monsieur, que Madame ta sœur reste dans l'embarras, tu sais... Ah non! Ils nous font assez courir pour que nous prélevions nos nécessités. Murât s'en fiche. Il signera tout... Major! Entre gens d'honneur... 11 y a bien dans ce trou-là cinquante boutiquiers capables de verser chacun mille livres?... Éh bien ! alors, pourquoi pas, je vous le demande, major ? Est-ce que l'archiduc n'a pas enlevé le trésor de l'empereur. . . ?

— Les hussards de Dupont l'ont repris ce^matin.

— Ah! c'est bon signe. S'il a laissé reprendre le trésor, c'est qu'il est f..., l'archiduc 1 -

— Nous le tenons !

— Eh bien ! Monsieur, dis ce que tu voudras. Mon empereur, c'est un lapin !

— Les soldats aussi.

— D'accord...

Le colonel se leva sur les coussins, et geignit. La graisse de son estomac débordait son habit déboutonné. Avec satisfaction il regarda les colonnes du régiment. La fatigue ou la maladie n'en avaient pas moins distrait plus de cent hommes, et le. tiers au moins suivait dans des voitures, des carrioles, des demi-fortunes et des cabriolets. La file de ces véhicules s'allongeait en arrière, jusqu'au bas de la côte que les éclaireurs achevaient de gravir, à gauche, que les grenadiers, à droite, couvraient à demi de leurs doubles lignes bleues.

Les officiers de dragons formaient une cavalcade un peu lasse ; on fumait la pipe silencieusement. Augustin et le major leur annoncèrent la reprise du trésor impérial et la défaite certaine de l'ennemi. Cahujac fut joyeux, Corbehem digne, Gresloup indifférent, Nondain satisfait, Ulbach glorieux, Mercœur plaisant.

Enfin, comme l'après-midi s'avançait, on se montra les pinacles, d'une église gothique, un amas de petites maisons aux visages de plâtre traversés par des poutres grises. C'était le lieu du cantonnement. Avec son allure paisible, la petite cité ne semblait pas préparer la résistance. Le son clair d'une cloche d'argent tinta précipitamment. Des chariots rentraient au pas des bœufs. Pitouët assuma le commandement de la compagnie d'élite et projeta son premier peloton vers les arbres dénudés d'une promenade. Une bande de gamins accourut voir les Français. Le colonel avait prescrit de tirer à la moindre apparition d'uniforme pour justifier la demande d'indemnité par un simulacre

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de combat. Augustin s'impatienta. Embarrassés de cinquante enfants sages qui regardaient les carabines, les soldats du peloton s'arrêtèrent. La cloche d'argent sonnait le tocsin. Assemblait-on la milice? Le reste dé la compagnie s'approcha, ensuite la seconde. Le vicomte tout à gauche, isolé selon sa coutume, ne comprenail pas bien les ordres de son capitaine Pitouêt, mais il ne s'en souciait guère. Autour de la ville régnait une fosse étroite remplie d'eau vaseuse, que des ponts enjambaient. Ils n'étaient même pas détruits. Le peloton envoya un cavalier sur l'un. Il le franchit, entra dans la ville entre deux bornes de grès unies par une chaîne que son cheval sauta. Alors il enjoignit à un gamin de décrocher la chaîne ; et la compagnie d'élite fit sonner les trompettes en pénétrant au trot. Le vicomte s'isolait entre les deux compagnies. Le colonel sur son cheval pie, la cavalcade d'officiers et le piquet du drapeau suivirent, tandis que les grenadiers enfilaient laplîice par des voies latérales.

Bernard regarda les petites boutiques où se réfugiaient des femmes en bonnets de velours brodés de paillettes d'or, et garnis d'ailes de linon, surchargés de ruban. Elles mesuraient avec effroi les bottes plus hautes que j'étal des légumes et des grands fromages. Dans les innombrables plis de leurs grosses jupes, elles recueillaient la terreur des petits enfants.

Au porche ogival de la vieille basilique, les dragons parvinrent en même temps que les compagnies de grenadiers débouchant par les ruelles. Augustin avisa lo mendiant qui se tenait au parvis et le pria d'aller quérir le bourgmestre. Quelques instants plus tard, un grand homme maigre se présenta, vêtu d'un habit noir à longs pans, de culottes et de bas noirs, muni d une épée et d'uii vaste tricorne qu'il tenait à la umin. 11 salua :

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— S. M. Tempereur, commença le colonel lisant un papier écrit par Augustin, mécontente que le territoire d'Anspach, dont fait partie cette ville, ait livré passage aux ennemis de la France et violé sa neutralité, frappe les habitants d'une contribution de vingtcinq mille thalers, que vous aurez Tobligeance de verser d,ans une heure au major du régiment. Voici Tordre.

— Votre Excellence, bredouilla l'homme qui parlait très mal le français, cela ne se peut pas.

— M. le bourgmestre, retirez-vous avec les conseillers dans la salle de vos délibérations. Si, avant une heure, la somme n'est pas versée, la réquisition sera opérée par les dragons... Et préparez-moi des billets de logement pour deux mille cent soixante-dix hommes, dont les fourriers vous donneront le détail. Capitaine Ulbach, choisissez deux dragons parlant la langue du pays et accompagnez monsieur. Vous me rendrez compte des mesures prises...

Le bourgmestre s'inclina, partit sous la surveillance du capitaine alsacien.

— C'est fait, Monsieur, ton affaire, dit le colonel joyeux, en élevant sa grosse jambe par-dessus le troussequin, afin de descendre.

Le major s'indigna contre Caroline. Elle eût pu directement lui adresser la demande. A peine, dans sa dernière lettre, Virginie avouait-elle les malheurs que les Négociants-réunis subissaient en Espagne. Cela compromettait le crédit de Vanlerberghe, le fournisseur général, par suite les avances énormes consenties aux intendances des corps. Bernard passait donc pour un imbécile aux yeux de tous. Virginie ne l'aimait pas. Sa lettre n'apportait de consolant que les dires d'Aurélie envers le « caractère ». Comme il allait pouvoir les humilier par le cadeau de la somme due

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à l'amitié de son colonel, de ses camarades, au courage de ses dragons. Augustin ne pouvait la fournir, le joli cœur, satisfait de sa figure aplatie en profil, de favoris frisés, de cheveux collés au front par longues mèches ondulées. Au milieu de la place, le jeune adjoint d'état-major se cambrait dans son uniforme sombre, légèrement rehaussé d'or par les boutons, les aiguillettes, et tranchant sur la robe blanche de l'arabe aux naseaux roses. Le chef du bataillon de grenadiers lui parlait humblement, malgré ses cheveux gris et sa croix neuve, son vaste bicorne galonné. On mesurait la différence entre le bel animal et le gros alezan du pauvre officier supérieur. '

Bernard quitta sa monture, s'assit en un banc de pierre, sous les tilleuls, près la fontaine de gracieux fer forgé. Toute sa joie de vivre soldat, qu'il goûtait passionnément, exclusivement au reste, cette préférence de Caroline la gâtait. Il se jugea moins heureux que les jours passés à chérir la belle allure des hommes, la vigueur des chevaux, le respect que lui marquaient les inférieurs et le colonel, à s'étourdir de cris, de fatigue, de bataille et de vin. Et si, de plus, Fétatmajor reprochait la levée d'argent?

Une seconde, la pensée l'effleura que cette réquisition pouvait devenir blâmable, malgré le droit de la guerre. Murât cependant agissait de même pour le compte de son état-major, à l'exemple des autres maréchaux. C'était la récompense des chefs, comme les chevaux et les dépouilles des morts étaient celle des soldats. Quand on risque sa vie, chaque jour, il semble juste que des avantages compensent le péril. Cavanon, au dire d'Augustin, achetait, avec l'or des réquisitions d'Anspach, tous les chevaux de prise que la réserve de cavalerie traînait après soi. Il les revendrait le double ou le triple à la remonte, quand la

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campagne serait plus avancée, quand il faudrait pourvoir aux pertes d'animaux survenues dans les escadrons. L'empereur avait pris 100 000 francs sur le trésor d'Ulm, en faveur de Ney, qu'on allait faire duc d'Elchingen. Lui-même approuverait une combinaison, pern^ettant à l'un de ses fournisseurs militaires de continuer son office. Augustin avait raison. Cela, d'abord, était la faute de l'Angleterre qui ruinait l'Espagne, en arrêtant les galions du Mexique, et tarissait ainsi la réserve d'or dans les caisses de la France. Payés par « la perfide Albion » pour s'allier aux Austro-Russes, les Prussiens pouvaient bien restituer 50.000 livres.

A l'autre extrémité du banc où il réfléchissait, le vicomte, assis, lisait en grec VIliade. Incidemment, Héricourt le pria de lui dire si l'usage des réquisitions pécuniaires était, à son avis, légitime.

— Mais je crois, M. le major, qu'on n'en a jamais usé autrement, répondit-il. Ne convient-il pas qu'une armée subsiste en pays conquis? Le divin Homère, que voici, marque suffisamment combien cet usage était habituel aux Grecs, qui s'allouaient aussi les femmes des vaincus. Nous sommes moins barbares de mœurs, encore que moins admirables dans notre langage poétique.

Cela dit, le vicomte s'inclina, et, croisant les jambes, se reprit à lire fort attentivement.

Bernard chassa les idées sottes. Afin de se distraire, ilfut inspecter l'escadron. On donnait l'avoine. L'herboriste-vétérinaire renouvelait le pansement des chevaux abîmés. Il s'informa de la blessure d'Edme. D'une boîte en fer-blanc, qui ne quittait pas la bandoulière pendue à son dos, le guérisseur tira des simples merveilleux pour calmer l'irritation des plaies et pria qu'on les fît infuser à l'intention du jeune trompette. Aimable, frétillant, il soiguait les doigts écorchés des»

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hommes, les maux de dents, les entorses, ou réchauffement produit aux cuisses par le contact prolongé de la selle,

A pied, les dragons traînaient leurs bottes, en écartaot les jambes comme si le cheval se dçmdinait encore sous eux. Ils se frictionnaient les reins à travers les basques vertes de leur habit. Au contraire, les grenadiers, en nombre sur les bancs de bois qui précédaient le seuil des petites maisons, se délassaient les pieds, étendaient le jarret, grattaient leurs guêtres encroûtées de terreau. La plupart trempaient un dur biscuit dans du cognac et mangeaient cela, ravis de ce qu'ils avaient pu prendre à l'ennemi : lui-même l'avait d'abord enlevé aux Bavat*ois. Us se montrèrent leurs chemises neuves et des pièces d'argent, réclamèrent des femmes.

Héricourt n'attribuait plus les scrupules qu'à une manie de sévorité, lorsque le funèbre bourgmestre lui compta lu somme par-devant le colonel, Augustin qui s'intitula délégué de l'état-'major, les capitaines Ulbach et PitouëL Us signèrent le reçu que prit le magistrat timide et muet, résigné à ne protester point dans une ville dont les rues ne suffisaient plus à contenir les files dt.^ chevaux et les rangs de gaillards en armes. Le soir même, 25.000 livres partirent par courrier à J'adresse diplomatique de Praxi-Blassans, qui, de Strasbourg, subventionnerait l'échéance de Caroline.

Ce fut le lendemain, après avoir dépassé les tours de Nuremberg, que l'on rencontra l'archiduc Ferdinand dans les plaines qu'arrose la Regnitz. Dès le matin, Cahujac avait recueilli de plus nombreux traînards et des fourgons entourés d'animaux fourbus, puis essuyé, sans dommage, le feu des dragons autrichiens qui reculaient toise à toise, et au pas de leurs hèiv.s trébuchantes.

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L'escadron de l'élégiaque, à distance, les refoula de son tir exact.

Bientôt il fallut s'arrêter, car, derrière le rideau des tirailleurs ennemis, une innombrable cavalerie s'agitait, sans prendre le trot ; et le régiment d'avant-garde ne 'pouvait suffire à la lutte. De Nuremberg, les brigades françaises sortirent, se déployèrent au-devant des Autrichiens, qui disposaient leuri lignes. Ce dura quelque temps, les chevaux français ne valant guère mieux que ceux des adversaires.

Envoyé par Murât pour guider les trois escadrons dans un chemin qui mènerait sur le flanc de l'ennemi, Cavanon tourna le dos au champ de bataille, et l'on s'engagea par les ruelles d'un village. Edme en fut heureux, apaisé. Les murs des jardins enfermaient des maisons de plaisance. Aux lucarnes, maintes et maintes paysannes agitaient les ailes de linon ornant leurs coiffures pour branler la tête au spectacle de la bataille lointaine.

Casques clairs et panaches au vent, deux multitudes de centaures trottaient l'une à l'autre derrière les chevaux blancs des trompettes. Des groupes métalliques se détachaient, galopaient, se choquaient avec une grande clameur, restaient un instant mêlés, se dénouaient, abandonnant un semis de bêtes mortes et d'hommes éperdus. On voyait aussi courir entre les colonnes plusieurs batteries à cheval, leurs artilleurs sauter brusquement à terre, décrocher les avant-trains, s'emparer de l'écouvillon, du refouloir, du seau. Le pointeur empoignait les leviers de l'affût, roulait un peu la lourde pièce, se reculait en tenant son sabre. L'homme de droite posait la lance à feu sur la lumière du canon, qui dardait sa langue de flamme dans une fumée grossissante. Ensuite le tonnerre ébranlait les petites vitres enchâssées de plomb

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aux étages avancés surTappui de colonnes en bois. Au fond des porches, se réfugiaient les femmes en bas rouges et qui joignaient leurs vieilles mains noueuses ; elles ne provoquaient plus le rire d'Edme, ni de Mercœur.

On eût dit d'une rencontre irréelle là-bas entre des pygmées fabuleux vêtus de couleurs vives et de métaux.

Puis les arbres d'un grand parc cachèrent la fantasmagorie. Le régiment marcha silencieux; les trois colonnes serpentèrent entre les maisons obliques et ventrues, les vergers aux pommes de corail, où de grands garçons en bas rouges écoutaient la canonnade, les mains passées dans leurs larges bretelles vertes.

Cavanon expliquait au major son espérance de le conduire vers les bagages précieux de l'archiduc, qui évacuaient par la route de Bohême. Là, tout au moins, on couperait la retraite; plus tard les grenadiers d'Oudinot devaient rejoindre et appuyer.

A mesure qu0 l'on s'éloignait, le bruit de la bataille décrut. Quelques détonations éclatèrent encore, successives ; mais la clameur des hommes, le tumulte des charges ne parvinrent plus aux oreilles qu'avec la voix confuse du vent. Les pipes de la compagnie d'élite s'allumèrent.

Longtemps on chevaucha derrière le plumet du baron. On faisait un détour. Aucun ennemi ne fut rencontré. Les paysans, au seuil des maisons, s'étonnèrent de la chabraque en peau de tigre, sur le cheval noir de Cavanon, des crinières écarlates aux épaules des trompettes, du gros colonel et de son étalon pie. Ils redoutaient les figures narquoises de la compagnie d'élite et ses bonnets panachés de rouge. Ils adorèrent la force visible de ces vainqueurs en apparat qui foulaient la terre d'Allemagne.

En vain les dragons trouèrent. L'ennemi ne fut pas troublé de ce côté-là ; ils durent revenir à Nuremberg au milieu (i'urie victoire qu'ils n'avaient pas remportée. L*archiduc échappa cependant avec deux mille chevaux.

Au retour, on parcourut les routes encombrées par les convois de douze mille prisonniers, de cent vingt canons, et de cinq cents voitures, butin officiel. On poussait cela sur Wurzbourg et le Rhin. Deiix jours plus tard, on apprit la reddition d'Ulm et la captivité de sa garnison. Le général Mack avait remis son épée à l'empereur.

Dès lors la chevauchée fut plaisante à travers la riche Bavière. Le régiment marchait parmi les populations acclamantes. De toutes leurs cloches les cathédrales chantaient sa gloire. Il connut les accueils des vieux donjons pavoises de drapeaux tricolores. Agités par toute une foule de bonnes gens à longues pipi»s, mille tricornes saluèrent sa prestance. La fan l'aide enthousiasmait les grasses filles aux seins arrondis dans des corsets noirs lacés sur des jupes à mille plis, et qui ont les tresses de leurs cheveux blonds roulées autour d'épingles en argent. Les villes, anciennes et belles, encloses dans le vert anneau de leurs remparts, l'aimèrent. Les vieilles rues penchaient les visages de leurs maisons grises pour mieux chérir, par des yeux allemands, le joli brigadier-trompelte qu'était Edme, fier de la blessure reçue, de son grade et de son habit. ^

On alla. Bernard couosia dans bien des lits étroits amollis de plutnes et dépourvus de draps ; il s'y reposait quand même, sans perdre, durant le sommeil, la sensation du cheval qui balançait son corps. Il vida les bols de café au lait, qu'il n'aimait guère, mais oii son appétit plongeait des tranches de pain bis fort

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beurrées. Il mangea du bouilli et de la choucroute rance dans de p<itites salles propres que décoraient les gravures représentant la Niobé, TApôllon, qu'éclairaient de petites fenêtres voilées de toile grise. Quelquefois il regretta de tout son cœur Virginie et le lit de la duchesse de Lorraine, l'affection d'Aurélie et les yeux de sa petite Denise, lorsqu'il apercevait leur nuance sous les paupières d'une belle Allemande au type grec tricotant devant le seuil de sa maison, une longue aiguille dans les cheveux.

D'une lettre, Caroline le remercia. Elle échappait enfin aux catastrophes. Virginie souffrait trop de sa denture pour écrire à chaque courrier.

Il la jugea négligente, se consola, le soir, dans les bras mercenaires de filles au teint frais, à la peau douce et frileuse, qu'il faisait rire à cause de son mauvais allemand.

Mais l'image de son père obsédait encore sa" mémoire. Il s'avouait complice de cette mort, criminel. Cela lui mettait l'angoisse à la gorge. Il s'irritait contre sa ridicule inclination pour Virginie. Sans elle, il eût été le consolateur du vieillard, mieux que les frères marins avec leur esprit grossier. Pour la niaiserie de ces yeux clairs aux cils sombres, le » caractère » avait failli. Bernard ne se pardonnait point. Il arpentait sa chambre à grands pas. Il songeait au cher cadavre qui pourrissait entre six planches dans le sable du cimetière, à Dunkerque, et que pleurait l'éternelle lamentation de la mer.

Donc, Virginie, pour tout regret, se contentait de dormir, Caroline de gagner, Aurélie de gémir, mélancolique, en lisant; lui seul se souvenait. Il pensa qu'avec tout l'argent acquis dans le commerce des fournitures militaires on aurait pu consulter un chirurgien capable de rendre la vue au père, s'il eût

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LA PORCK 437

vécu... Quelle joie pour le vieillard de retrouver la lumière ! Il eût accompli des voyages. Il eût visité le turc, comme il l'avait souvent désiré. Bernard s'attendrissait à l'illusion de ce bonheur. Tout pleurait en lui, de remords, d'irritation contre l'injustice du destin. Quel autre plaisir c'eût été que d'entendre Virginie ronfler un an à ses côtés, après la besogne d'amour!... Oh! ces yeux bleus et bêtes, ces cils sombres ! Etait-ce par eux que se vengeait la petite Bavaroise de Mœsskirch?

Ce doute lui fut une obsession . Les romans d'Anne Radcliiî, les histoires fantastiques allemandes expliquaient alors, avec minutie, les envoûtements et la double vue. Ces choses singulières pouvaient bien advenir... Cependant il se révolta contre cette idée, il écarta cette folie de croire à quelque puissance occulte. Seule, la force du caractère commande. Si la petite servante de Mœsskirch avait laissé au cœur de Bernard . un goût singulier pour les yeux clairs et les cils . sombres, ce n'était pas elle pourtant qui avait tué le vieil Héricourt.

Caroline, dans une autre lettre, manda qu'elle n'appréhendait plus rien : la crainte de nouvelles victoires empêchait les spéculateurs de jouer à la baisse; les obligations du trésor regagnaient toute leur valeur; la famille possédait en partie des biens considérables que l'on achèverait certainement de payer, si la chance des troupes françaises continuait de garantir le crédit de l'Etat.. La gloire était fructueuse.

Héricourt remercia son « caractère ». A l'exemple des Romains, tel que les Scipion et les César, il allait conquérir le monde. Oh ! c'était une grande chose qui exaltait son émotion. A Munich il lut, les larmes aux yeux, le bulletin de Napoléon. « Soldats de la Grande A.rmée... En quinze jours, nous avons fait une cam-

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438 LA FORCR

pagne ; ce que nous nous proposions est rempli... Cette armée, qui avec autant d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie... Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes en votre Empereur !... Mais nous ne nous arrêterons pas là : vous êtes impatients de commencer une seconde campagne. Cette armée fusse, que Tor de TAngleterrc a transportée des extrémités de Tunivers, nous allons lui faire éprouver le même sort... »

Oui, il était impatient de recommencer une campagne. Les troupeaux d'Autrichiens bousculés par son cheval depuis vingt jours ne lui fournissaient plus une émotion grandiose. Il fallait plus de péril pour ressentir plus d'orgueil.

Sur un pont de Tlsar, il rencontra le colonel Lyrisse, dont l'effusion paternelle fut considérable. Ensemble ils mangèrent excellemment dans les tavernes. Edme se réjouissait de vivre, ayant combattu.

Les sujets d'équitation exceptés, le colonel ne parut guère loquace. Aux vertus des chevaux il attribuait la victoip d'Ulm acquise sans bataille importante, par la seule rapidité des marches. Sa distraction était de revenir à la berge de Tlsar pour inspecter les animaux que menaient boire les corvées de cavalerie. Il vanta l'équipage de Malvina van Brooken, l'amie d'Augustin Iléricourt, car elle attendait, dans Munich, un jour propice aux fiançailles. Le soir, elle reçut dans sa maison louée à un marchand. Lumineuse et blanche, toute flexible en un fourreau de mousseline turque brodé d'une guirlande de roses au bas, elle accueillit les officiers. C'était une salle de couleur chocolat, un atrium romain peint à la détrempe de centaures et de nymphes sur les panneaux encastrés de fausses Colonnes ioniques. Les théières bouillonnaient au faite de trépieds en bronze vert. Trois domestiquas en livrée

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marron et en culottes de peluche jaune passèrent les rafraîchissements. En dépit des empressements du colonel-général Cavanon, elle réserva ses grâces pour Bernard, membre présent de la famille, et lui mit sous les narines la fraîche odeur de son corps. Elle avoua de la passion envers Augustin et son esprit malicieux. Lui, fat, souriait du haut de Thabit sombre, les mains derrière le dos, tour à tour sévère ou sardonique, à rexemple de Praxi-Blassans.

— Votre frère est un idéal, un idéal! répétait-elle... A cheval, il est aussi un idéal, avec ses grandes bottes, et sa culotte blanche... C'est polisson de dire ça, en français ?

— Mais non. Madame, pas le moins du monde...

— Vous aussi, vous avez un bel uniforme, et le baron, il semble un colosse vert; et le grand colonel Lyrisse, donc... et le joli trompette, votre beau-frère, je crois. Tous les Français ont de belles cuisses. C*est polisson de dire ça?... Aimez-vous Ossian, major. J'en raffole. Cela nous pénètre de beaux sentiments ; doutez-vous ? '

Elle voulut réciter un passage. O9 fit silence. Elle fermait à demi ses paupières violettes de femme à trente ans ; et déclama en anglais, les dents sur ses lèvres minces qui sifflaient, en étendant ses beaux bras nus, en renversant sa gorge, et puis tomba, comme exténuée, dans un fauteuil à la Voltaire, bas sur pieds, haut de dossier, y étala la robe froissée contre ses belles hanches.

Bernard l'eût mieux aimée maîtresse qu'épouse. Il prévit, les malheurs conjugaux d'Augustin, séduit malgré tout par la fortune de la dame. Elle-même fît apporter les tables de bouillotte. L'on commença de remuer les cartes et l'or. La partie fut importante. Elle vidait de petites bourses de soie rouge pleines de louis,

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de frédérics et de guldens, en éclatant de rire, si elle gagnait. Les officiers jetèrent leur or aussi. Ils en avaient dans toutes les poches, à cause de cette poursuite de Tarchiduc. Le colonel Lyrisse perdit beaucoup; cela fît que Bernard n'osa point lui réclamer encore les arrérages, toujours impayés, de la dot.

On apporta le souper. Malvina multipliait ses déclarations. Qui n'était pas militaire n'était pas un homftie. Jamais elle n'avait pu chérir son mari, faute d'un uniforme qui avait toujours manqué au pauvre navigateur. « Un soldat glorieux ne peut être laid. » Elle but à la victoire française et aux héros de l'empereur. Ils levèrent ensemble leurs flûtes de Champagne, ravis que « la beauté applaudît au courage » ! comme l'exprimèrent les remerciements que Télégiaque développa.

Et tous enviaient Augustin déjà maître de ce luxe, car il appela les laquais par leur nom, fit les honneurs. Afin de s'allier Tesprit morose du frère, il vanta les navires de la veuve et les spéculations de Caroline, laissa deviner une association probable^. Il en avait écrit. Malvina ne discutait point cet avantage. Son sourire pirouettait lorsqu'elle déclarait ne rien comprendre aux affaires d'argent : « Je suis une originale, moi I en ce que je suis ! L'idéal et le sentiment !... Les chevaux et les héros. Voilà mes amours ! Buvons à mes amours, Messieurs ! » Son œil la promettait à chacun. Elle paria suivre l'avant-garde, qui, sous les ordres de Murât, allait prendre la route de Vienne. Elle prétendit assister à des batailles. Ses connaissances sur les races de chevaux étonnèrent le colonel Lyrisse, dont la minuscule tête, prétentieuse et digne, se coupait d'un sourire macabre divisant sa face jusqu'aux oreilles.

— Vive l'Empereur, Messieurs, cria Cavanon 1

il Jii iVPMiUU

LÀ. FORCE 44i

vive l'Empereur, qui nous vaut les grâces d'une si belle amie !

— Oh ! que je voudrais voir le grand Napoléon ! s'écria-t-elle.

— Vous Tavez vu.

— Je voudrais qu'il me parlât!

— Nous arrangerons cela, dit Cavanon, si vous le permettez.

— Quand je rencontrai Augustin Héricourt pour la première fois, confessa-t-elle, j'eus cet espoir qu'il me ferait un jour parler à l'Empereur. Cher Augustin, chassez la vilaine pensée de croire que ce fût là mon unique intention en vous favorisant de mon amitié. Cependant il faut bien dire que, dans Tuniforme qui vous rendait si gracieux, je voyais un peu le conquérant des Pyramides !

— Vous êtes digne d'être Française, Madame ! dit Cavanon ; et je bois douze coups de Champagne en l'honneur de vos douze beautés.

— Douze !

— Pour les deux astres des yeux... Hop ! et hop!... Pour les deux colombes qui palpitent dans le corsage, hop! et hop !... Pour les deux mains d'albâtre...

Debout devant la nappe, il continua. Elle admirait évidemment l'ampleur de ses épaules sous les torsades d'op, et le visage sanguin recouvert d'une toison frisée, et les lueurs orageuses des regards. Héricourt attendit qu'Augustin se fâchât. Au contraire, l'adjoint d'étatmajor semblait fort content de ce que sa maîtresse prît plaisir au spectacle de beaux hommes victorieux.

Sa main cachait peut-être un sourire, peut-être un bfiillement. Elle écouta les littératures de l'élégiaque, les maximes de Gresloup, qui tâchait de détruire l'enthousiasme de la jeune femme envers l'empereur : « Si l'armée de Mack n'est pas sortie d'Ulm, Buonaparté le

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doit à la magnifique audace de la division Dupont ; sîx mille hommes en ont contenu puis rejeté vingt-cinq mille contré la citadelle, Sans un pareil exploit; l'armée autrichienne tout entière quittait la place, coupait nos communications et tombait sur notre flanc. C'était le désastre, uniquement dû à la faute grossière de notre empereur. Dupont répare cette faute, accomplit des merveilles d'héroïsme "^t de génie. Napoléon ne le nomme même pas dans le Bulletin de la Grande Armée..., parce que son prestige impérial diminuerait auprès de tous. — La faute est celle de Murât, — Murât ne faisait qu'obéir à ses ordres ! — Allons, Monsieur, ne t'échauffe pas, conclut le prudent colonel. Il a l'étoile. Jl a Tétoile ! »

Malvina revint à Bernard, dont la dignité un peu froide la gênait certainement. Elle loua son uniforme vert et blanc. Au^stin entraînait dans une autre pièce les invités.

— Il vous déplairait fort qi^e votre frère se mariât, demanda-t-elle ?

— Mais non. ^

— Quelle sorte de femme souhaiteriez-vous qu'il choisît.

— Celle de son goût qui l'acceptera.

— Quelle femme ne voudrait de lui ? Son avenir est splendide ; sa raison est celle d'un homme mûr ; sa famille est du meilleur ton, si j'en juge par le colonel, son fils et Vous.

— Madame.

— Oui, oui, vous avez une allure généreuse, noble... On vous obéirait sans réfléchir. Vous ne pouvez commander que des choses grandes.'

Elle continua de le flatter, lui parla de Virginie, qu'elle savait un peu niaise, toujours malade ; d'Aurélie comme par ouï-dire. N'était-elle pas sœur du major, et

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d'âme toute pareille au point que, par une manière de miracle, leurs enfants avaient les mêmes yeux. Là-dessus elle s'attendrit avec des réticences, puis murmura, rêveuse, un nouveau passage anglais d'Ossian. L'impertinente allusion à des sentiments qu'il oubliait lui-^ même, par vertu, choqua Bernard Héricourt. Aurélie avait-elle confié davantage à leur frère? Et lui, déloyal, avait-il insinué des calomnies? Il sentit le rouge lui gagner le front. Sa main se crispa. Son cœur battit sourdement* Il attendit que la veuve Taccusât en pleine franchise. Mais elle atténuait seulement l'éloge d'Augustin. Elle le croyait fat (péché d'adolescence), fort ambitieux (elle y veillerait si leur sympathie se prolongeait). Brusquement, elle se fit astucieuse, regretta vaguement que le major fût déjà marié. Augustin n'était qu'un enfant. Comme elle eût souhaité un amour d'âmes solides, sûres... Elle s'alanguit en sa chaise, ferma les yeux, feignit de pleurer. Autrefois incomprise de son mari, elle cherchait un soutien dans l'existence. Ah ! si quelqu'un voulait la défendre, elle et sa fortune, contre les embûches, quelqu'un... Elle laissa comprendre que le major deviendrait cet homme-là :

— On devine en vous un caractère... Il me semble que c'est un bonheur pour moi que votre frère nous ait fait connaître l'un à l'autre.

Bernard cédait à la suggestion de la voix légèrement virile et rauque. Malvina fleurait telle que l'orange •fraîche. Il se plut à cette odeur. Il espéra que la jeune femme ne s'en tiendrait pas aux promesses de ses yeux spirituels ; qu'un jour .viendrait, pour elle, de s'offrir. Bien qu'il repoussât l'idée de trahir Augustin, cela lui valut une vengeance bonne à savoyrer contre les insolences du gaillard.

Malvina savait que les frères marins conduisaient

leurs navires en tous les points du monde. Elle désira qu'ils prissent connaissance de ses intérêts dans Sumatra. Caroline, si elles devenaient amies, ne pourraitelle l'aider à l'administration de sa fortune? Et puis elle raconta de drôles d!histoires sur les amours javanaises et la passion des Malais. A s'entendre conter leurs plaisirs, elle frémissait de toute l'échiné ; et les yeux spirituels caracolaient ; et les narines souples se convulsaient un peu. Devant elle, comme à la bataille, comme sur la route de guerre, Héricourt se donnait, sans réflexion intérieure, aux spectacles qu'elle lui présenta de multiples personnages mimés par ses yeux actifs, son échine frissonnante, ses mains adroites, ses dents qui mordaient les lèvres minces.

— Cette femme comprend que je l'aime, ehantait-il en rentrant à son logis, le soir.

Il s'endormit, le cœur en fête.

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Aux termes du pari, elle rattrapa dans sa calèche le régiment parti à travers les forêts illustres de Hohenlinden, vers les rives de l'Inn, et la rencontre de Kutusov, des Russes. Murât commandait Tavantg-arde : dragons et cuirassiers d'Hautpoul, grenadiers d'Oudinot. Le corps de Lannes appuyait leur force. La calèche olive roulait sur ses hautes roues, derrière les deux chevaux mecklembourgeois agitant les grelots de leurs colliers.

Qu'à la première étape Malvina pût suivre Augustin se rendant au corps de Lannes jusque Braunau, qu'elle le fît aisément sans autre signe affectueux qiiune pression chaude de la main, cela rendit Bernard stupide. Il l'avait crue éprise de lui au point de reculer ce mariage, et de ne vouloir plus se séparer. Du moins, à l'instant matinal du départ, il constata qu'en son esprit cette foi s'était implantée obscurément et que sa déception restait immense. La coquette riait au fond de sa vaste capote en velours bleu, ramassait sur ses jambes, contre le froid, le Casimir brun de sa redingote de voyage, et rabaissait les mitons des manches sur ses gants verts. Elle rit plus. Le postillon arrangea

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les pèlerines de son carrick ; il attendait que la portière de la chaise se refermât. Bernard espérait encore une parole qui compléterait la signification malicieuse du rire. « Fouette postillon ! » dit Augustin ; et Bernard dut sejeter en arrière pour éviter la roue. « Au revoir, mon frère. Bonne chance pour ton étandard ! » criait le jeune homme ironique. Il n'y eut même pas une nfain agitée à la portière, ni un œil à la petite vitre carrée trouant le panneau postérieur de la voiture audessus de la grosse malle bridée sur les ressorts. Très vite, tout disparut derrière la maison la plus lointaine du hameau.

« Comment, se, dfeait Bernard, je souffse, et ma respiration est oppressée ? Au diable, la coquine ! Il ne me manquait plus que d'être amoureux comme un moutard. » Il revint au camp, parmi le tumulte du réveil. Les capitaines se rencontraient au seuil des maisonnettes et se plaignirent des rats qui avaient ému leur repos. On bouclait les ceinturons. Dans la clairière, les dragons achevaient leur toilette, debouts contre les feux ranimés du bivouac. Les uns ciraient leurs fourreaux de sabre ; les autres se peignaient les cheveux ; certains surveillaient la soupe mijotant à la surface des marmites ; un groupe en bas de toile et en savates, drapé de manteaux, la tête nue, trempait du pain dans l'eaude-vie de la distribution, tandis que la plupart,blottis en pleine paille, ne se décidaient pas à sortir de cette couche et regardaient tristement leurs bottes boueuses et leurs armes humides qu'ils devraient fourbir.

La rage du major s'exaspéra de cette fainéantise. Ne suffisait-il point que son frère le bernât, qu'il eût écrit, la veille, à Virginie, à Caroline d'absurdes louanges sur la fiancée et conseillé vivement de se réjouir pour ce mariage avec l'aventurière de Hollande? Faudrait-il en outre que ces garçons rendissent le régiment ridi-

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LA yORCE 447

cule, par leur crasse et leur abrutissement. Héri court se précipita, distribua les injures et les punitions. « Ils ne méritaient pas de servir dans une armée glorieuse. Rien ne les touchait donc, ni la grandeur du devoir, ni le souvenir de Hohenlinden?» 11 dispersa les feux à coups de botte. Il se soulageait comme s'il dispersait ainsi le pire destin. L'ironie de son frère et la malice de la dame continuaient leur moquerie devant son imagination, bien qu'il pressât les hommes, assis en manteaux sur la paille, d'enfiler leurs culottes. Les bras en Fair, beaucoup, dociles et rapides, endossaient leurs habits verts, ou sanglaient leurs cols de crin. Il s'attendrit alors : il aima subitement Virginie, la bonne épouse amoureuse... qui peut-être le trompait aussi...

Ce n'eût été que justice. Il la crut incapable cependant de trahison, alors qu'il risquait de périra la guerre, pour créer un nom héroïque. La loyauté interdisait de telles déchéances à la fille du colonel Lyrisse. Et alors il la plaignit de cette candeur ; il se déclara chenapan ; il se dit qu'il mentait à la vertu, à son « caractère )),»à tout ce que son père avait espéré de lui. Le souvenir du défunt le reprit intensément. Oui, le vieillard avait eu les justes motifs d'un déses'poir mortel. Il avait prévu.

Bernard continuait de parcourir les bivouacs, en sa forte colère; il redressait les statues humaines. Elles se levaient toutes à sa voix, se roidissaient, se caparaçonnaient de gilets de peau, de drap vert et rouge. Partout on pliait les paquetages. Des gens coururent, portant sur la tête la selle, la chabraque et le portemanteau. Il les suivit. Autour des chevaux la hâte était grande. Les mains pressaient les éponges sur le poil lissé. L'entière affection des hommes s'adressait à leurs bêtes. Au défaut de familles et de joies sûres, ils soi-

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gnaient les animaux, dont la vitesse, dont la vigueur les sauveraient de la mort. « Oui, bicquot, mon vieux... là... oh. . . là! . . . n'aie pas peur, mon gros, on va partir. — Viens mettre ta cravate, Cyrus. — Tourne, tourne donc, pommelé. — Oui, ma chatte, ma fille, donne ton petit nez de velours que je te passe la bride. — Va, va, tu auras l'avoine, à la halte... — Et ton pied, comment se porte ton pied, Cydalisé, ma ^rise? — Bobo, ma bonne? » Leurs voix se faisaient paternelles. Ils embrassaient les naseaux velouteux. Ils offraient de la cassonade, dans le creux de leurs mains, aux grosses langues avides des juments. Appelé par les uns et les autres, rherboriste vétérinaire s'empressa le long des cordes où s'alignaient leurs alezans. Il examina les sabots et les écorchures des échines, rassura les hommes. Héricourt accusait, furieux de voir tant de chevaux malades. Il se prit de commisération* pour ces bêtes dont les plaies vives supporteraient le poids de la selle et du dragon. Mais la compagnie d'élite possédait des montures valides, dont chacun brossait les queues et les crinières.

Néanmoins, le régiment massé par escadrons, à la lisière des bois, consola par sa belle allure l'humiliation du déçu. Brossés, cirés, raccommodés avec art, les dragons présentèrent trois lignes doubles de poitrines rouges, de faces hâlées, de casques lumineux.. Plus loin, les litières de paille marquaient, autour des feux éteints, le logis de cinq cents hommes actuellement garnis de buflleteries blanches et juchés sur leurs chevaux alezans, gris, bais, noirs, aux chabraques vertes.

A la clameur des fanfares, les trois colonnes s'ébranlèrent par la forêt germanique. Le tapis roux des herbes amortissait le pas. De partout arrivait le bruit des feuilles craquant sous la marche de cavalerie.

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Isolé, avec son trompette, dans une broussaille, Héricourt sentît l'armée entière autour de lui. Ne pouvait-il accomplir d'héroïques choses, revenir auprès de Malvina, qui le dédaignait prématurément, ainsi que le subtil Augustin.

L'imagination de leurs propos se gaussant de lui l'énerva. Il les voyait dire et se chérir. 11 enviait son frère qui, peu à peu, dans sa haine contre les intrigants, prenait la place de Napoléon, devenu, lui, une force de la nature à laquelle il convient de se résigner sous peine de puérilité ridicule. Augustin suivait les mAmes voies sans porter l'empreinte géante d'un fatalisme. Qu'il épousât l'aventurière riche et plus âgée, aRn d'accroître la fortune de la famille, sa part, qu'il vendît, sa jeunesse, sa prestance martiale au désir de cette femme, qu'il obtînt de vivre, aide de camp, au milkn des états-majors où l'intrigue aide et mène jusqu*aux grandeurs, tout cela semblait à Bernard l'imita lion de manœuvres utilisées déjà par Buonaparté. Alurg pourquoi se croire inférieur à ce frère ? Pourquoi ne pas se contenter de l'honneur? Il souffrit de ne pouvoir franchement répondre. Quelques heures, il se promettait d'acquérir aussi les méthodes de l'intrigue* Mais il se heurtait à son ignorance évidente des moyens. En d'autres moments, il se raidissait contre la tentation de méfaire, et il pressentait une vie médiocre nantie d'un orgueil moral insuffisant pour ses appétits de gloire, de fortune. L'impuissance de se résoudre causait une rage. 11 ne pouvait atterri r au triomphe que par l'héroïsme du devoir. D'ailleurs le plus fort régiment de l'arme était au service de sea intentions. Près de lui il ne trouvait que la suffisance de Pitouët, imbu de savoir géographique, la tristesse de l'élégiaque, le banditisme de Mercœur, le mépris du vicomte, les grossières timidités du colonel et la go'ih-

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frerie bruyante de Cavanon. Parmi les inférieurs, Marins était un étourneau,^Cahujac, hâbleur, avait besoin de conseils, Nondain manquait trop d'initiative. Le cousin Gresloup n'aimait point de cœur le métier des armes. Il assistait aux spectacles de la guerre comme à une représentation d'opéra. Unique, le capitaine Corbehem, froid, sévère, coui*ageux dans le péril, lui donnait de la confiance. Or, si rapide était la marche, et si nombreuses les minuties de l'art, que le major n'eut guère le loisir de montrer sa bienveillance à Corbehem, tandis qu'il molesta les autres officiers avec rudesse.

' Dans la Haute Autriche ils allèrent, curieux des Alpes bleues aperçues par les heures lucides, quand les bois s'échancraient sur les horizons de la droite. On traversa des plaines heureuses. Maintes bandes d'oiseaux se levèrent des sillons. Les petites villes baignaient dans l«s boucles des rivières. Au son des chutes d'eau actionnant les roues des moulins, le régiment traversait de petites venelles propres, qui fleuraient comme le sucre, les épices et la farine fraîche. On ne rencontra point les Russes. De position en position, ils iSe retiraient. Au lieu de risquer le sort avec soixante mille hommes contre cent cinquante mille Français en victoire, mieux valait, pour Kutusov, rejoindre derrière Vienne soit l'armée de Pologne, soit l'archiduc Charles, si, laissant Masséna en Italie, ce prince heurtait le flanc de Napoléon par le Tyrol, la Carinthie, la Styrie, après avoir culbuté Marmont à la cime des Alpes, Bernadotte à mi-côte, Ney sur les contreforts. Ceux-ci couvraient, de trois corps, l'aile droite de Napoléon, soutenus en outre par l'armée d'Augereau, vainqueur à Bregenz, du général Jellachich vainement échappé d'Ulm*

Or il parut à Bernard que les ennemis, en rétrogradant toujours, emportaient avec eux, dans le mystère dd

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leur marche, la gloire de son destin. Les atteindre eûin été aussi toucher Theure de triomphe qui Teût exalté splendidement. Alors il eût pu dédaigner la fourberie de Malvina, les lamentations de Caroline, écraser la forfanterie d'Augustin, répondre aux accusations de sottise, de prodigalité, réjouir la charmante Aurélie par le bonheur certain d'Edouard et de Denise, récompenser la vertu soumise de sa femme par la magnificence de leur état.

Il chercha les Russes, avec toutes les forces de ses six cents chevaux, avec toute l'attention, la fougue et la ténacité de ses six cents hommes.

L'ennemi fuyait toujours.

On marcha. On contourna les monts. On passa les ruisseaux sur des ponts de bois. On poursuivit le Temps à travers les bois d'or et de cuivre, entre les sapins noirs de la forêt germanique.

A Ried, le soin de charger une arrière-garde échut au 1" régiment de chasseurs ; à Lembach, le seul corps de Davout combattit. Le major s'excitait contre la nonchalance des éclaireurs. Cahujac exténuait en vain ses Gascons et ses chevaux. On ne capturait que des chariots vides ou des mules fourbues. Ils entrèrent dans Lintz sans avoir vu la capote grise d'un grenadier russe. Les enfants, à la porte de l'école, admirèrent les dragons réunis sous la colonne de la Trinité, vieu x monument de victoire autrichienne contre les Turcs. Au bout des rues, l'escadron retrouva les eaux rapides du Danube. Le vicomte mit les sapeurs au travail de reconstruire les ponts détruits. Au loin, les rochers abrupts, chevelus de forets, élevaient au ciel les ruines des châteaux. La cavalerie resta dans l'eau tout le jour. Puis on quitta la ville. La meute de Cahujac fut lancée. On ne rencontra point l'ennemi aux bords de la Traun. Bernard crut reconnaître,

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avec sa lunette, la chaise de Malvina, parcourant la rive gauche du Danube. Les colonnes profondes des grenadiers y attendaient le rétablissement des ponts. Le cours divisé du fleuve était plein d'îles plates et forestières. A demi-nus, les soldats du génie élevaient les madriers au-dessus du courant et tiraient, par grappes, les cordes des poulies.

Sur les rives de l'Ems, l'ennemi avait brûlé le pont. On en trouva seulement les restes, un soir, ^près avoir franchi les rues de la ville aux toits rouges groupés vers la cathédrale grise. Le major poussa les dragons dans l'eau afin de mesurer la profondeur ; et ils commencèrent à se passer des planches, des poutrelles.

Héricourt revint en arrière pour hâter Télégiaque s' attardant à dévorer des galettes chaudes dans une boulangerie minuscule, peinte en vert pomme. Au débouché de la rue, sur la berge, la corpulence du colonel et de son cheval pie cachait la perspective. Edme entraîna sa bête par la bride jusque dans un corridor où se bousculaient des laveuses en jupe rouge, et les bras nus.

Devant l'église, les Gascons et Cahujac, harassés dé la course, bougonnaient ensemble. Quant à la compagnie d'élite, elle avait disparu sous prétexte d'aller reconnaître le château sis au milieu d'un parc splendide que baignait le confluent du Danube et de TEms. Plus loin que la rive gauche toute claire, rocheuse et couverte de sapins, Héricourt visa dans sa lunette les colonnes d'Oudinot qui serpentaient. Une fumée blanche s'arrondit. Il tonna. L'artillerie tirait pardessus le fleuve contre les Russes, que les dragons n'apercevaient pas encore, étant séparés d'eux par une colline.

Cela mit l'impatience au cœur de Bernard. Il retourna jusque la rivière. Tous les chevaux du régi-

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ment s'y abreuvaient au milieu des cris humains. Le major blâma le vicomte : le travail n'avançait pas. « Monsieur le major, je ne puis faire mieux, répondit poliment Tautre. Il nous faudrait des soldats du génie et des machines. Nous manquons de tout. » A ce moment, on dressa deux poutres, liées en angle et portant une poulie. Héricourt surveilla les manœuvres. A grands coups de maillet, vingt hommes en corps de chemise et en savates calèrent les madriers. Une grappe de soldats se pendit au câble de la poulie. La planche monta dans l'air. Le major désespéra d'une manœuvre plus rapide et mena son cheval hors la ville. Bientôt il joignit un bataillon de grenadiers et une batterie venus par chalands, de la rive gauche, la nuit, afin de remonter l'Ems à la recherche d'un passage. Cette force, quelques heures auparavant, n'avait pu empêcher les hussards russes de brûler le pont. Héricourt s'étonna.

Le chef de bataillon imputait la faute aux artilleurs, qui n'avaient point fait diligence. Pâle, les yeux caves, il se désolait : « La première fois que le général Oudinot me confie une mission. Major!... Et voilà... Quel guignon ! On voyait les hussards russes courir avec la paille enflammée. Ils n'étaient pas dix... C'était facile de les couvrir. Eh bien, non î Les quatre pièces ont pu tirer seulement deux fois. Le rideau de fumée a enveloppé le pont... Tenez, voilà encore les feux de leur bivouac. » Maigre jeune homme, il arrangeait machinalement la crinière de sa monture. Le désespoir mouilla ses yeux. Comme Bernard, il pensa que l'ennemi emportait dans sa fuite leur chance de vivre glorieusement. A quelle chère figure songeait-il, cet incoiinu dont les lèvres amères s'étiraient. Héricourt l'encouragea mal, le conduisit avec sa troupe jusqu'à la petite viUe où pénétraient les colonnes d'Oudinot.

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— Malvina est partie directement pour Vienne, dit Augustin à son frère une heure plus tard. Nous Ty reverrons.

— A quand le mariage, richard ? grogna le major,

— Quand les Russes voudront bien s'arrêter. Ils fuient comme le vent.

Murât et Lannes poussèrent plus d'hommes dans le fleuve, ^ans la rivière. On travaillait, la nuit, à la lueur des falots. Revenue d'exploration, la compagnie d'élite contait que les Russes avaient entièrement pillé le château du seigneur autrichien, ne laissant que les murs. Elle en était pour sa promenade. Le lendemain, dès l'aube, la rivière fut passée ; la poursuite recommença. Au milieu des éclaireurs, et Tâme tendue vers le désir de la proie, Héricourt menait le régiment. Cavanon parfois le rattrapait, au galop de son cheval noir. Mais le soin consciencieux du major ne permettait pas le loisir des propos. Le baron transmettait les ordres de Tétat-major à Tavant-garde et repartait, disant : « Héricourt, mon cher, vous vous donnez un mal de tous les diables! A quoi bon ?... Personne ne le voit... Pour les remerciements qu'on vous donnera !... Un de ces matins, vous recevrez une balle d'un traînard qui aura envie de vendra le cheval turc... Au revoir, mon cher... A tout à Theure... Croyez-moi. Ménagezvous ! »

Bernard courait à droite et à gauche, dissimulait Corbehem dans le creux des chemins, jetait Tessaim de Cahujac sur les hauteurs, constituait avec les Alsaciens d'Ulbach un centre actif, présent partout. Tréheuc et les Bretons formaient en fourrageurs une ligne étendue de regards marins, habiles à découvrir l'espace.

L'ennemi continuait de fuir. On l'apercevait au faite des monts, tel qu'un mouvement noir Qt ténu qui

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S efTa-j'ait, Pour dépasser les ectalreurs de Cahujac et les exciter ainsi à plus d'audace, le major gravit au ^alop la pente' d'uue colline, trouva brusquement, à la cime, plusieurs cavaliers barbus, qu'il ne reconnut pas : schakos jaunes^ dolmans verts, larges pantalons bleus. Ensemble ils chantaient, ne Payant pas aperçu, un air barbare et joyeux, sons veiller sur leurs petits chevaux roux qui paissaient Therbe, la bride au col ; et plus loin, d'auires groupes de gens pareils stationnaient, cpars. Les fumées de leurs pipes montèrent audessus d'eux. Quelques-uns rei^serraient les sangles. Deux, étendus dans riiorbe^ examinaient au loin la marche de Cahujac, Le cœur de Bernard tressauta. C'étaient les Russes. Il pensa vite; il pouvait fondre sur ceux qui ressanglaient leurs bêtes; il les capturerait. Edme, d'ailleui'B, le rejoignait ainsi que le souslieutenant Gresloup et Tadjudant-major Marins. Ivre d'orgueil et de vengeance, il les appela d'un vaste geste. Quatre ils étaient contre un groupe de huit garçons occupés a se réjotiir. DT^gainant, il piqua des deux, et le turc bondiL Au biuit du galop, les schakos jaunes se retournèrent, montrèrent des mufles naïfs, elîrayés. Déjà le major les al teignait, brutal, désireux de triomphe et de mort. Leur sous-officier tira le pistolet de sa fonte. Deux s'échappèrent. Bernard bouscula les autres, malgré le bruit d'une lame abattue contre son casque, précipita le grand blond qui tâchait d*avoir son sabre, assomma celui à longs cheveux qui mettait la botte dans l'étrier, qui retomba en crianL « Barinel... Banne,.. Batouchka... » Celui-là se roulait à terre, les poings aux tempes, tandis qu'Edme, au hasard, balafrait de son arme une épaule verte, fendait le drap et la peau, tandis que Marins faisait, d'un coup de banderole^ sauter, comme une fleur de sa tige, le poing maniant une lamô ; « Té donc ! » Le Russe

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considéra son moignon éclaboussé de rouge, et, arrêtant son cheval, il se prit à hurler, très ridicule, sous le grand schako jaune.

Eux se regardèrent, surpris de la vivacité des actes. Ils sévirent maîtres d'un homme gémissant à terre, d'un autre à cheval, qui arrêtait de la main gauche le sang épanché de son moignon. Gresloup leur manqua. Etait-ce lui, le dragon à genoux, dégrafant à la hâte son habit, son gilet... Ils approchèrent. Gresloup secoua la tête : « J*ai reçu, balbutia-t-il, un fameux... un fameux coup. . » Il dénuda son épaule et pâlit, à la vue de Téchancrure qui ouvrait la viande de sa mamelle depuis Taisselle jusqu'au sternum. Une grappe de sang déborda, coula... t( C'est peu de chose, » assura Bernard. L'attitude de l'ennemi l'inquiétait plus, car, dans un ravin au bas de la hauteur, une courte fusillade crépita, en arrière. Oudinot en sortit, l'épée au poing, suivi d'Augustin, ralliant à son chapeau levé en l'air le pas de course des grenadiers épars. Ils étaient minuscules, au loin, dans l'air doux et humide. Sa transparence laissa voir, devant, et adossées contre les sapins de noires futaies, plusieurs lignes d'infanterie grise en marche. Entre elles, sur une vaste clairière franchie par la route de Vienne, des canons bayaient, parmi le fourmillement des artilleurs, des cavaliers, des attelages amenant les caissons. Héricourt appuya sur la bride, fit volter son cheval. Derrière Cavanon, apparut Murât, avec les Alsaciens d'Ulbach, que suivit aussitôt le régiment entier, colonel en flanc. Vêtu de fourrures, Murât réclamait à grands cris des indications précises relatives à la route et ses abords. A quoi servait la cavalerie, si elle ne renseignait pas les généraux. « Voyons, major, interrogez donc les prisonniers. Pourquoi faire des prisonniers, si vous n'en tirez pas des avis. Regardez-moi...! Vous

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tombez tout à coup dans Fennemi, sans savoir qu'il est là, que ses forces garnissent toute la forêt. Quel est ce village où il, appuie sa gauche ? Personne ne le sait... On ne m'avertit de rien ! Ce village... ?

— Œde, dit Pitouët, et l'autre où s'appuie la droite se nomme Amstetten.

— Vous êtes sûr, capitaine ?

— Mon général, voici la carte.

Il déploya celle qu'il tenait sur ses fontes et que criblaient des indications à l'encre.

— A la bonne heure, fit Murât. Quelle est l'épaisseur du bois? C'est marqué; bon... Il fallait me prévenir, major, m'envoyer cette carte.»

Le cheval du prince piétinait autour du lieutenant Gresloup qui étancha le sang de sa blessure et tâcha de se reculer, puisqu'on ne le remarquait pas. Bernard permit à la rage de frémir en lui. Quoi donc! son habile développement par pelotons, qui couvrait le front de l'avant-garde, qui avait embrassé et surpris les vedettes russes, cela ne signifiait rien, devant un nom géographique émis à propos par le capitaine Pitouët. Furieux, il regarda son sabre faussé et les corps à terre des ennemis. #

— Vous entendez, major : Œde et Amstetten... Eh bien! vous allez avec l'escadron couper la route qu'on voit d'ici... Quant à vous, capitaine, restez auprès de moi, puisque vous connaissez le pays... Et les prisonniers ?

— L'un est évanoui, mon général... L'autre est mort, répondit Marins. • ^

— C'est bon... Faites descendre les escadrons... Chassez-moi les schakos jaunes jusque la route...

A l'abri du régiment, toute la division se forma sur la crête. Les doubles lignes des escadrons s'échelonnèrent. Murât les parcourut.

— Dragons... ! cria le gros colonel, en promenant son cheval pie au long de la compagnie d'élite...

L'ordre se prolongea, se répéta ; les chevaux s'élancèrent, abandonnant Gresloup agenouillé sur l'herbe, demi-nu, le casque à côté de lui.

On s'éboula de la hauteur jusque la route basse. Les essaims de hussards moscovites s'envolèrent. Héricourt pensa qu'il allait atteindre enfin les larrons de sa gloire. Ses dents furieuses se serraient. Quel mépris Temportement de Murât avait marqué pour lui ! Et Cavanon qui n'avait point protesté, ni le colonel, alors que, de toute évidence, les dispositions du major, enlevant de revers le petit poste russe, avaient permis aux deux brigades de • parvenir sans être aperçues sur le champ propre à la charge. Ironique Augustin, tu avais donc raison, comme la malicieuse Malvina, comme le colérique Praxi-Blassans, comme la récriminante Caroline, comme la piteuse Virginie! Bernard Héricourt n'était qu'un brave homme, incapable de grandes choses. 11 pensait ainsi, le sabre à la main, malgré les sursauts du cheval turc, et le tonnerre du galop roulant à sa suite vers les infanteries qui grandissaient le long des bois noirs, vers les bronzes luisants des batteries, autour desquelles s'empressèrent des nains agiles.

On envahit la route qui sonna. L'ipfanterie russe occupait les étages de collines, autour de la clairière vaste, emplie, derrière les canons, par des masses humaines. Héricourt prévit que la décharge de mitraille tuerait beaucoup de ses chevaux. Il regarda ses hommes qui déjà se blottissaient à l'abri du sac à fourrage, levaient des yeux timides sous la visière du casque et serraient leurs jambes derrière les fontes. A la gauche, les pelisses bleu ciel des 9* et 10* hussards montèrent d'un talus avec la souplesse des chevaux gi'is; puis ce furent les dolmans verts, les

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brandebourgs blancs des chasseurs aux schakos enguirlandés de tresses, aux chabraques volantes, sur les flancs des bais Éruns. Partout la cavalerie française accourue des vallées aborda la large route, vers l'amphithéâtre de la forêt. Entre leurs canons, les derniers hussards ennemis s'écoulaient rapidement.

Edme souffla : « Nous sommes innombrables, » et Ton courut mieux. L'élan éperonné des bêtes saisissait aussi les âmes. Il sembla que tout le pays, les champs, les crêtes, les petits bois, s'animaient, se transformaient en une cavalerie multicolore poussant les mufles de quatre mille chevaux vers la forêt de fantassins aux capotes grises, vers les gueules ouvertes des canons. Bernard Héricourt se grisa du bruit, de l'air, du péril. Il s'essoufflait, mais il admira son attente de la mort qui ne tremblait pas. A quoi bon la vie d'un caractère méconnu par tous, par toutes? Que la mort le fauchât, ou que, triomphant d'elle, il resplendît, tel qu'il se voulait, par-dessus l'injustice des rivaux. Il cherchait aux visages des soldats les signes du courage. Ils n'en donnaient aucun. Muets, rigides, confiés au galop des bêtes folles, ils allaient droit devant ; force inconsciente pour leurs consciences qu'elle dirigeait.

Héricourt imagina les yeux de sa fille et d'Edouard, le sourire d'Aurélie, les rangs de l'armée au camp de Boulogne, sa marche à travers les provinces de la forêt germanique par laquelle ils avaient poussé les troupeaux d'hommes, de bêtes, les cohues prisonnières; il sentit que c'était le même élan qui Kînlevait encore contre les lignes moscovites. Alors la compagnie d'élite le dépassa, lui cacha tout de ses bonnets à poil, l'éblouit de son aigle dorée.

Il vit encore les yeux sanglants d'Edme, la bouche hurlante de Cahujac, le cronpe énorme du cheval pie,

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emmenant le dos du colonel, et tout se déchira de Fair; derrière lui, des chevaux s'effondrèrent avec les cris des hommes renversés. Le tonnerre secoua le sol. Il parut que les forêts craquaient de tous leurs arbres. Comme d'immenses coups de fouet cinglèrent les casques et les poitrines. Des balles cognèrent les os. IlFentendit, voulut aller outre. Edme criait en brandissant la trompette. Les jambes d'un cheval ifurent fauchées, et le dragon jaillit en avant presque sur l'espace où ruaient les pelotons de la compagnie d'élite entre les pièces crachant de longs feux roug'es. Héricourt aborda un tourbillon d'hommes et de betes, sans joindre de l'ennemi autre chose qu'un visage tranché qui oscilla et finit par :îhoir avec le corps sous les chevaux. A gauche, les pelisses bleues des hussards français volaient au dos des coureurs. Verts et blancs, les chasseurs se précipitèrent ; et le choc vint aux dragons par la droite que domina soudain une vague de casques bleuis, à chenilles noires, de cuirasses sombres, de grands alezans aux naseaux crispés, de lattes énormes qui s'abattirent et sonnèrent contre les casques des Alsaciens. La haute stature de Corbehem entraîna une horde de centaures agiles qui sabrèrent, les yeux clos et les dents jointes, la tête détournée. L'élégiaque, à son tour, droit sur les étriers, à la tête de son escadron, escalada les cuirassiers russes qui s'emmêlaient, se cognaieot et croulaient. Il les recouvrit de sa troupe alerte. La clairière reparut dans le cirque de sapins étages. On se regarda, rouges et haletants, déchirés, troués sur des chevaux saigneux. La meute du major avait coiffé l'artillerie russe.

Triomphant, il s'arrêta. Le devinait-elle, si noble, la triste Aurélie qui, dans Strasbourg, épiait l'avenir, sans doute, aux yeux clairs du petit Edouard? Le devinaitelle si fort, l'ironique Malvina, qui se moquait loin de

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LA FORrE ièi

lai sur la route tle Vienne? Le devînait-elle si puissant, la craintive Caroline, occupée entre les livres et les secs d'écus? Le devinait-elle si mag^nifique, la piteuse Virginie^ berçant le aommeiï de leur fdle, qni avait clos, à cette heure, ses cils sornbres ?

11 lui sembla que ceB quatre ima«>inations de femmes révoquaient. Il lui parut impossible que leur pensée, à eet instant, ne fiU pas pleine de lui. Son caractère l'emportait sur les obstacles de la nature, sur la haine lies hommes. Il se souHL

Edme sonna joyeusement. De toutes parts les dragons revinrent aux sabres levés des lieutenants qu'admiraient les artilleurs russes assis contre les afîâts de leurs pièces conquises. Au delà, sur la route, leurs hussardSj en pelotons échelonnes, arrêtaient, de leurs feux, la poursuite. Les éclairs se tordaient devant les groupes de tireurs fantômes dans la nue fumeuse. Par les bas-côtés delà grand'route, la fuite galopa des cuirassiers russes aux cimiers bas garnis de chenilles noires. Quelques-uns, â terre, quittaient leurs chevauxmoribonds.

Masqué de pâleur, Télégiaque ramena Tescadron* De sa g(.irge le ^ang moussait à travers la toile d'un bandage, gouttait, descendait plus noir sur les revers de son habit. Les hommes parlaient précipitamment entre eux, se montraient les hussards russes et le tir eTinemi, emmêlaient leurs brides, tlattaient leurs chevaux atteints d'estaliladcs, étanchaient, sur le pelage, les résilles de sang. « As-tu vu, disalent-ils, comme ils tiennent, pitchoun ! — C'est d'autres gars que les Autrichiens. — Et une belle poif^ne! — Ce pauvre Sord! — Le grand Russe Uii a fendu la tête jusqu'aux oreilles. — Encore un qui ne boira plus de vin gris. — Bah ! faut bien mourir, un jour. — On leur a montré tout de même ce que c'est, que des dragons i'rançiUS-

46à LA FORCÉ

— Regarde Taigle. Elle brille. — J'aurais bien voulu que la payse me vit aplatir le mangeur de chandelles.

— Pauvre Coco, mon bicot, il t'a écorché l'épaule, le pendard. — Patience ! mon gris. L'artiste va te panser, mon chéri. » Arrêtés, ilâ s'empressèrent autour de leurs bêtes, les épongèrent. L'élégiaque fit signé qu'il ne pouvait plus parler. On gipporta, pour lui, une civière, et on l'emmena du côté des voitures, Il partit, balancé par les quatre hommes conunô un cadavre déjà, le poète d'amour.

Les moscovites n'interrompaient pas leur tir.

Et les étages de la forêt entière ae couvrirent aussi de détonations, quand les chasseurs tentèrent dé Taa^ saillir. Chaque sapin lâcha sa flamme. D'Une seule voix roulante les arbres se défendirent et crachèrent la mort.

En vain les chasseurs, par pelotons, voltigeaient, La colère de la forêt les enfurtia, les repoussa, en culbuta qui tombaient de leurs chevaux à genoux. On les vit trotter, hésitants, par les sentes, au flanc des talus. Une bise de fer les cingla, fit sauter les monture.'s et chanceler les hommes, sans que l'ennemi parût hors la bordure des sapinaies.

Murât rejoignit. Il parcourut la ligne des dragons, vint au régiment de tête, s'arrêta... « Dragons dé Hohenlinden!... Vous avez été dignes de votre histoire, » déclama-t-il. Mais, à cause de la fusillade, seuls quelques-uns l'entendirent, et parce que beaucoup aussi^ lavaient avec l'eau du bidon leurs égratignures ou celles des animaux. Arrivé devant le major et le colo'* nel, Murât dit encore : « .Te vous félicite... Vous commandez le meilleur régiment... C'est là le cheval turc du colonel Lyrisse?... Il n'a rien? Tant mieux... Car c'est une belle bête..., une belle bête. Vous savéas, major 1 Mes compliments... » Il s'éloigna en détour*»

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nnnt la tête, comme au regret de ne pouvoir mieux apprécier les formes de Tanimal. '

Bernard réprima Tamertume de son sourire. Moins que le turc, il intéressait Murât, dont il aasurû.it au moment même la victoire et le prestige.

Il ne répondit rien au colonel, qui frottait ses grosses mains gantées de peau, espérant : « Voilà un{? parole du prince, au moins, une parole aimable... Pout-tHre qu'on ne va plus avoir tout le temps Tétat-major sur le àos, tu sais, Monsieur, hein?... Il a dit que le réf^nnicnt était le meilleur ! »

Mais alors les grenadiers d'Oudinot étendirent leurs avant- gardes sur la route. Augustin cria du haut rJiB sa jument fine et blanche : « Bernard !... C'est nou.s qui enlevons la forêt. A ton tour de te reposer, mon frère... » Il remua sa jolie main et suivit la direclinn prise par les chasseurs, en appelant les baluillous de son bicorne agité. Vraiment il sembla conmiander lo général de brigade qui obéit à ses gestes et n.'péta sa voix, tant que débouchèrent les colonnes. L'aruie au bras, les soldats rigides redressaient leure buuneLs à tresses blanches. Ils cherchaient à voir, l.eiîrs visages vieillirent en approchant des bois fui'isMtx (|iu tonnèrent plus. Juste devant les escadrons ^ la tvlairière élargie découvrait le cirque de collines forestiàres d'où bondissaient les feux.

Peu à peu les masses d'infanterie s'épaissirent, s'amplifièrent, se déployèrent entre les draf^miis et la cavalerie russe qui reculait. Murailles successives, elles cachèrent les shakos jaurles et les dolmiins verts, les petits chevaux. Contre la futaie tonnante, les iïoti^^ de grenadiers montèrent, par colonnes bleuet luVÎKsées de baïonnettes et velues de hautes coiffures.

Ce fut un combat entre les hommes et la !Vn <'t, Di^ux fois les hommes se ruèrent à la verte face <]et^ sapins

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dardant la mort. Deux fois leurs lignes se rompirent, s'émiettèrent, reculèrent et retombèrent dans la route. Là des chariots enlevèrent les blessés criant sur la paille rougie que piétinaient les chirurgiens, qui retroussaient leurs manches pour forer les chairs souffrantes.

La cohue bleue des grenadiers se rassembla, se coucha, souffla ; puis les officiers, à un coup de clairon, se levèrent, et, Tépée haute, poussèrent de grands cris. Une troisième fois le flot de grenadiers déferla contre la foudre éclatant par mille coups à la face des sapinières. Disloquées, ébréchées, • sillonnées, leurs vagues se ruèrent, pénétrèrent la ténèbre verte et fumeuse, la percèrent de leurs bataillons inclinés, la traversèrent de leurs forces mobiles, Tenvahirent d'une formidable rumeur qui se prolongea jusque le soir parmi les crépitements des fusillades et les abois sourds du canon. Au crépuscule, la forêt germanique était violée.

Et Tennemi continua de fuir, le lendemain.

Les dragons chantèrent :

Ennemis de la tyrannie,

Paraissez tous, 'armez vos bras;

Du fond de l'Europe avilie

Marchez avec nous aux combats I • . '

Liberté, que ce nom sacré nous rallie.

Poursuivons les tyrans, punissons leurs forfaits I

Nous servons la même patrie :

Les hommes libres sont Français.

Le majot découpla sa meute de Gascons, lança les Alsaciens. Elle parcourut les sentes, elle visita les .chaumières, elle admira le nombre des cadavres russes mitres d'or, étendus dans leurs capotes grises ; elle

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recueillit les hauts cuirassiers aux armures de bronze, les fantassins à bérets verts que partit In hlsncliour d'un plumet raide et qui jetaient lems tïnaes av+i! le dépit de se rendre. Ils s'exprimaii^nt vlvi/ment ^lu moyen d'une langue incompréhensibli': ils paraiîisaient tout de suite joviaux et doux.

Ce n'était pas encore ceux-là qui lui dérnbiiîent In possession de la gloire, mais d'autres, plus loin, u Tabri d'autres forêts, derrière de nouveaux mrsTiLs. Ln rage de Bernard le harcela menant la fati|ifiic d*^rs hommes et des chevaux. La fièvre cerna les vl-ux. Les malades quittèrent la selle et s'assirent au Isord di's chemins dans l'attente des fourgons. Lus l^lossun's se rouvrirent sous les linges boueux et sa lis... I>ds animaux maigrirent davantage, et leur poil se ternit tmit àfait. On alla. L'ennemi fuyait toujours, ins;tîsis;sahli?. Où Bernard trouverait-il enfin la résislfinrt^ ([uiî vain* crait, pour devenir l'homme des triomphes historiipes, celui que lesfoules acclament, à l'ordre de qui les woMats meurent et que la jeunesse imite. Il ne lik renrontra m dans les châteaux en ruines dominani la plaine, au faîte des grands rocs, ni le long du fleuve rapidt^ que bordent les échines boisées des monts, ni di'nrii'iv ic^ cités blanches endormies au bord des larges eaux sous la tutelle de la cathédrale, ni dans Ihs rUanqrs bruns qui s'approfondissaient au revers des nioutagnes, ni dans ceux qui se bossuaient au ilus do?^ anilines. On alla. Le froid gerçait les lèvns. l.hins hurs vastes manteaux blancs qui recouvrircnl les croupes de leurs montures, les dragons furent un pi-uple (k^ silencieux assassins, ruminant la haine f<nitii' i-eux qui faisaient endolorir leurs reins, saigner L iji>î liIesF^nres, accroître leur soif. Un jour, à Saint-Pœlnni, un ci ut ïm atteindre, les invisibles. L'armée entièn:» do Kuhistiv brilla tout un midi, par lignes métalliques sin- \\i f*liiteuu

lépreux, derrière ses attelages d'artillerie rangés. Comme les corps de Lannes et Murât n'étaient pas en force, Tordre fut de ne pas tenter Tattaque. Héricourt crut cependant que Tarmée accourrait se joindre dans la nuit. Le lendemain, on sut que les Austro-Russes franchissaient le Danube à Krems, et Ton se remit on route à travers les monts et la forêt. Les chevaux marchèrent.

Mensonge de Malvina, compassion d*Aurélie, sévérité de Caroline, plaintes de Virginie, méchanceté d'Augustin, vous ne pouviez donc être jointes et terrassées sous la figure et dans la personne de l'ennemi qui, de sa défaite, de sa mort paierait la victoire et la noble vengeance du caractère? Bernard eût pleuré. Augustin, lui, s'enchantait du paysage, du large fleuve coulant au fond de rochers en abîmes, parmi des rives abruptes, noires de hauts sapins érigés d'étage en étage sur le gris froid du ciel. Il nommait les burgs et les faits de l'histoire, les riches abbayes au milieu de leurs parcs, entourés de métairies. Il espérait, à Vienne, Malvina, leur union. Il ne la vantait point. Ambitieuse, légère, frivole, il la croyait ainsi. Mais la fortune atténue bien des imperfections. Mieux vaut être trompé par une belle femme que par une laide. Du moins il supputait des compensations intimes, non méprisables, qu'il énumérait au tire d'Edme, joyeux encore d'une course à la victoire, où le péril s'évitait sans cesse. On rencontra des villages à demi brûlés. Les paysannes en pleurs fouillaient les décombres. Leurs bonnets de fourrures à la main, les laboureurs suivaient des bières balancées par des brancards. Des fillettes, à lu suite de viols, agonisaient sur les paillasses. Le fou avait noirci partout les murs. Car les Russes avaient passé chez leurs alliés. Ce peuple acclama les dragons libérateurs. Les chirurgiens français pansèrent les

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plaies, soignèrent les maux, au nom de l'empereur. L'on alla. Les fantômes des châteaux surgissaient devant les hauteurs. Les filles en robes rouges poussaient dçs brouettes de fdîn. Les christs étendaient leurs bras de bronze contre la grande croix des carrefours. Que de paysages se déroulèrent, tragiques, dans les vaux de la sombre forêt, jolis autour des blancs villages environnés de houblonnières, paisibles vers les prairies où ruminaient les troupeaux de bœufs blonds, grandioses, lorsqu'au bas des côtes apparaissait la lumière du fleuve embrassant les îles aux vastes pâturages, baignant les caps de rocs hérissés par la multitude des bois en or.

Comme les pieds des chevaux possédaient le sol ' d'Autriche! Comme les yeux des hommes se repaissaient du pays de conquête, malgré la fièvre et la cuisson des plaies ! On alla. Le casque du major lui pesa tel qu'une visière de plomb. Râpées par la selle, ses jambes étaient deux douleurs jusqu'aux semelles froides. Le vent chassa la poussière dans les paupières piquantes. La taille lasse se coupait cqntre le ceinturon. On descendit, et les cailloHx roulèrent sous les pas des bêtes dans le ravin. On mont^, et la glaise glissa sous les fers, tout le long de la pente. A chaque hésitation du cheval, le ceinturon coupait, les cuisses brûlaient, le casque cognait le front, la migraine secouait une cervelle de plomb dans le crâne chaud ; Téchine se brisait ; et l'odeur moite de la bête en sueur navrait l'odorat.

Héricourt souffrit tant qu^il ne s'inquiéta point lorsqu'on lui apprit la mort prochaine de l'élégiaque, le mal du cousin Gresloup. La guerre n'épargne point les faibles. D'heure. en heure on voyait verdir les joues creuses de Cahujac. Corbehem vomissait. Le colonel devenait tour à tour écailate et violet, comme si l'apo-

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plexie le voulait étrangler à cheval. Solitaire, le vicomte s'évanouit sur Tarçon.

On alla plus loin.

Après le rideau éclairci d*un bois, ce fut, d'une hauteur, la vue blanche et grise d'une immense ville étendue le long du fleuve, pleine des touffes rousses de ses jardins, couverte de ses dômes, de ses clochers, enflée de ses basiliques et de ses églises. Géante nouvelle, sa rumeur troublait le brouillard d'argent. Ses fumées s'effilaient dans l'air terne... « Vienne! » Les dragons s'arrêtèrent. Les chevaux soufflaient. Les hommes haletèrent.

Bernard contempla. C'était là ce qu'ils étaient venus chercher depuis les sables de Boulogne, à travers les campagnes françaises et la grande forêt germanique ; c'était cette ville, sa clameur confuse dans les vapeurs de l'automne, auprès du fleuve blanchâtre enserrant des îles plates. Les uns et les autres, ils se regardaient afin de pressentir leur émotion, en face du joyau de pierre brillant au pied de la montagne où culminait l'écume tumultueuse de leur cavalerie. Par dix mille yeux, la France mesurait sa. conquête. Frontons des palais, tours jumelles des églises, ravines des rues bleuâtres. Devant ces remparts, les Turcs s'étaient arrêtés sans pouvoir franchir l'enceinte. Et Ton se dit que les soldats de France, pour la première fois, feraient connaître à ses filles le drapeau d'une victoire étrangère.

« Tonnerre ! répétait le colonel..., ça vous retourne le sang de se voir ici. — Est-ce aussi grand que Paris? — C'est plus que Bordeaux. — On va coucher dans des lits, mon fils. — S'il y avait le port, ce serait Marseille. Seulement, à Marseille, il y a le port. — As-tu trotté, mon pauvre Coco de bicquot? — Ça ne fait rien ; c'est bon à penser qu'un jour nous raconte-

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rons ça chez nous. — Ma mère, que grande ville! — Les Français sont des héros 1 » Ils ne firent rien autre que 30 rire do toutes les bouches heureuses. On trempa du hiscuît dans Te^iu-de-vie du bidon. Us ne s'apercevaient plus, sales, boueux, rapiécés, enveloppés de linges sanglants. Bernard retrouvait en eux ses statues héroïques ; et il frémit de croire que les quatre tètes de femmes rédéchiraitînt, quelque jour, au moment alors vécu devatit les rumeurs de la ville, V Elle est plus belle que le visage de Malvina, cette capit-ale, murmura-t-il ; et voici que je la posséderai bientôt avec la force de mon peuple ! »

Vraiment c'était son peuple, ces deux divisifuis de dragons qui le suivaient depuis le Khin, qui s'étendaient à sa droite et à sa gauche^ (pii soutenaient Télande ses meutes gasconnes, alsaciennes, bretonnes, tourangelles, provençales, GhampÊiioises, picardes et heauceroinius, ses meutesde races différentes devenues une seule meute française, une seule force latine vouée au désastre des Germains et des Huns, de toutes les races barbares, « Déeius, Scîpion» César, Constantin ! » U nviirmnra leurs noms, se connut leur àme devant les splendeurs do la cité de Pannonie. L'impérator marchait derrière les aigles. Lui était le maître de cavalerie. « 0 grandeur romaine, ressuscitée après quinze siècles d'esclavage sous la féodalité fraJique et germanique ! i> Il renseignait à Edme, ravi de s'apprendre fils des Galle -Humains.

Et Tordre vint. On n'entrerait pas dans la ville. On courrait aux ponts du Danube, Abandonuant Vienne, Tennemi fuyait en Moravie. Il venait de battre sur la rive gauche le maréchtd Mortier acculé dauy Dirnstein avec les divisions Josan, Dupont. Espérant que les quararite mille Husst^s, dt-sireux de fairn mettre bas les armes à un mai-échal d'empire, s'attarderaient,

l'Empereur envoyait à la hâte son avant-garde pour les prendre à revers.

On alla. Par subterfuge, le grand pont du Danube fut livré, Murât, Lannes et Oudinot ayant persuadé aux commandants autrichiens la conclusion mensongère d'une armistice. « Bah ! ruse de guerre ! » répondit le colonel aux blâmes de Bernard, qui n'admettait pas r utile tromperie. On alla plus avant. Comme ils avaient eu Vienne à leurs pieds, les soldats ne doutaient plus de la victoire certaine et définitive. Ils supportèrent la fièvre, la fatigue. Les' fers des chevaux martelèrent les planches des ponts, par-dessus la majesté limoneuse du Danube. Les colonnes de prisonniers défilèrent à rebours. Les champs fléchirent sous les pas des bêtes. Dix mille grenadiers d' Oudinot couvrirent l'espace, à droite, jusqu'aux forêts de l'horizon. Des compagnies entières, qui revinrent de piller Stockerau, où étaient les magasins de la cavalerie autrichienne, s'affublèrent de pelisses écarlates, contre le froid qui devint vif. Beaucoup se firent traîner dans les caissons des chevau-légers à la suite des colonnes; tour à tour, les détachements s'y reposèrent. Le colonel, le major, Edme, profitèrent d'une vaste calèche à caisse jaune prise dans une villa des environs de Vienne. Le gros homme dormait tout le temps. On occupa des villages moraves enfouis aux plis des montagnes ; on coucha sur des lits peinte d'ornements bleus et dorés. De bons vins blancs réconfortèrent les courages et mirent de la joie aux yeux, bien que la pluie ne cessât d'alourdir les manteaux, les crinières des casques.

Edme et Bernard parlaient quelquefois de la famille. Ils s'inquiétèrent un jour de leur délaissement. Edme lui dit :

— Je pense comment je me suis vu enrôlé à la suite de peccadilles ; cela me paraissait une punition t.errible.

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Abandonner les jolies filles, les bons repas, la liberté, pour se soumettre, pour, à chaquç instant, risquer la mort de faim, de froid, de maladie, ou celle des blessures... Abandonner Virginie qui me donnait tant de bonnes choses, quitter le cluUeau de Lorraine, et dormir dans la pailla que les souris traversent ! Maintenant il me semble que je ne mènerai plus d'autre vie, jamais, par goût. Cependant je suis fatigué ; la cicatrice de ma blessure pince. Je ne puis jouer qu'avec de grosses paysannes sales. Je me lave. rarement. Je pue le cuir et le poil mouillé. Quand me nommera-t-on maréchal des logis ? Augustin, lui, est dans les honneurs, mais moi ? Je me plais cependant au milieu de ces grands gaillards, bons enfants et farceurs, qui ne songent à rien qu'à leur tabac, n'aiment que leur cheval et se grisent de gros rires. Regardez-les. Ils sommeillent, la pipe à la bouche ; ils se tapissent sous leurs manteaux, comme des colimaçons dans la coquille. Ils ne redoutent pas de malheur. Les autres plaisantent là-bas parce que Lorilleux a encore perdu sa blagne. Cela les rend gais. Il est si comique, Lorilleux, quand il cherche sa blague. Tous savent que Ternisien la lui a dérobée. Ils s'amusent de savoir ce que Lorilleux ne sait pas. Cette môme farce recommence tous les jours, et tous les jours ils y prennent le même plaisir. Les lubies de la jument que monte de Camors leur donnent une autre satisfaction, à moins que ce ne soit l'ivresse grave de Coupeau, qui ne veut pas être regardé s'il se croit saoul. Rien de cela ne me répugne, tant je me sens à l'aise au grand air, tant je me réjouis de dominer mes petites peines, de ne plus craindre la pluie, le froid, ni la boue, ni le danger. Je me crois hors de la nature humaine et plus fort que mes instincts. Je me juge noble, audacieux, je m'approuve, j'admire ma forte animalité. La certitude d'appartenir à la furce

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qui vaincra m'enchante à un tel degré que j'oublie tout le reste. t ,

— Vraiment, reprit Bernard, mon plaisir consiste à être la vie de ces cinq cents vies qui trottent. Les dragons prolongent mes gestes ; les éclaireurs de Cahujac étendent mes regards. La compagnie Corbehem appuie ma résistance ; l'escadron des tireurs centuple deux fois mon adresse. C'est d'être accrue de tous ceux-là que se réjouit ma personne. Je suis comme le plongeur qui vient de rester longtemps sous l'eau, le souffle comprimé, et qui, remonté à la surface, respire à pleins poumons. Ma vie s'élargit de leurs vies. Quelle occupation compense cela dans les habitudes de la paix?

Ils allèrent encore. Ils regardaient l'air, les monts boisés, lea dix milles grenadiers fourmillant à travers les Sentes, descendant les pentes, escaladant les hauteurs, assemblant leurs lignes bleues, ou les disjoignant derrière les batteries sourdes des tambours. Augustin vint avertir des prévisions. On allait atteindre la ville de Znaïm, avant Kutusov; on le couperait ainsi de l'armée descendue par la Pologne. Comme les Autrichiens d'Ulm, quarante mille Russes seraient pris entre le Danube, Vienne, les monts de Moravie impraticables à une armée, et le corps de Lannes. Il croyait que tout allait finir là. On rentrerait triomphants à Vienne ; il épouserait Malvina Van Brooken. Il promit à Edme des chasses superbes, en France, et des fêtes, toute une existence de luxe généreux. Bernard souriait, indifférent peu à peu. Si cette Hollandaise préférait le serin d'état-major à lui-même, il n'irait point la chercher. Méprisant, il la défendit des critiques d'Augustin, qui ne s'illusionnait pas.

A Hol^abrun, le bruit d'un armistice courut. Kutusov s'avouait pris. Il capitulerait. On s'arrêta trente-six heures derrière la petite ville, à gauche du faubourg

de Schôngraben, dans l'un des châteaux autrichiens qui s'érigeaient en tous les lieux propices. C'était une bâtisse basse et vaste, au milieu d'un parc que des métairies bornaient. Une vieille dame y reçut gracieusement, regretta de n'avoir point de Champagne, qu'elle croyait être le vin ordinaire des Français. Il y avait des salles si hautes de plafond que de petits oiseaux nichaient entre les poutres, pépiaient et voletaient. Les chambres contenaient des horloges énormes incrustées d'ivoire, des panoplies d'armures rouillées, des épinettes vermoulues. On servit un sanglier entier avec ses défenses, sur une planche de chêne cru, creusée de rigoles pour la sauce. Poudrés à frimas, les domestiques portaient des souquenilles cramoisies et des culottes de toile jaune. On vécut là, débottés, contents. Les dragons dormirent étendus sur la paille des granges. Les courbatures se guérirent. Le régiment ronfla vingt heures de suite, les têtes entre les poings, les pieds nus. Là ils apprirent la mort de l'élégiaque et la nomination de Pitouët à sa place. Celui-ci endossa vite l'uniforme neuf. Il parlait avec vénération de Murât. Son teint hâlé, ses traits tirés et devenus sévères lui donnaient plus d'importance. Il critiqua la manière de parquer les chevaux, puis développa tout le plan de la campagne qu'il fallait entreprendre contre la Prusse, dont l'émissaire parvenait à Vienne pour demander raison du passage des Français sur le territoire d'Anspach. A son avis, la reine de Prusse était folle et le roi ridicule. Il croyait savoir que Talleyrand, avec ses collègues, se rendaient à Vienne aussi. Il forma des vœux pour le voyage desPraxi-Blassans sur un ton de courtoisie récemment apprise. « Ah bien! commandant, répétait le colonel ébahi!... Vous en dégoisez des phrases. Peste ! mon bon. Tu profites auprès des princes... » Pitouët daigna sourire, et il

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affecta de se mettre à l'étude, étala ses cartes, des livres, des mémoires. Quant à Télégiaque, on se contenta de le pleurer avec des : « Le pauvre garçon! — C'est bête, la mort ! — Et nous aussi, va ! — Enfin ! — On n'est pas plus mal, sans doute, de l'autre côté. On se repose. — Les femmes lui f... la paix, du moins! — Ton, ton, ton, taine, ton, ton. — Il y en aurâ-t-il une seulement qui le regrettera? — Peuh ! »

Le surlendemain, à trois heures de l'après-midi, tout à coup, on entendit battre la générale. Les aides de camp galopèrent le long des haies. Un coup de canon ébranla les vitres des grandes portes-fenêtres. Bernard se précipita sur le perron. Edme emboucha son cuivre, et le boute-selle fut sonné par les autres trompettes à tous les coins du parc. On vit les hommes surgir de la paille, à la porte des granges, et- enfiler leurs bottes précipitamment. D'autres passèrent, la selle sur la tête, la bride au coude. Les maréchaux de logis injuriaient en bouclant leurs ceinturons. « Mein Gott?... » gémit la vieille dame, qui boucha ses oreilles et descendit au sous-sol. Des fenêtres on apercevait les positions des Russes, appuyés sur leur droite à un ravin et sur leur gauche à la forêt. Au centre, une batterie et des ouvrages en terre rouge défendaient leurs forces. De cette batterie, un petit nuage enfla, s'éleva, grossit, se dilua... L'armistice était rompu. L'orage de la jDataille se propagea vite derrière la ville, tandis que des briques s'écroulaient déjà dan$ le faubourg de Schôngraben. Les grenadiers prirent le pas de charge afin de gagner le découvert.

Tout le jour, les dragons restèrent à l'entrée du faubourg, en réserve. L'infanterie donnait. Vers cinq heures arrivèrent les premiers convois de blessés, en des brouettes que traînaient des paysans coiffés de fourrures, sous la surveillance des canoraux. Un lieu-

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tenant n'avait plus de mâchoire inférieure, ni de langue, tenait la tête en arrière pour ne point frotter les lambeaux de ses joues contre le drap irritant du col. Les revers blancs de son habit portaient des plaques de sang. On eût pu compter les dents supérieures gâtées, toutes noires, dans la viande de la bouche qu'un coup de sabre avait partagée sans doute au moment d'un cri. L'homme vivait encore, et il se ramassait sur lui-même, contractant les jambes, tandis que ses mains rouges recueillaient les vingt morceaux de chair pendus à ses pommettes.

Le défilé ne discontinua plus. Dans les charrettes, les soldats pleuraient, tels des enfants, pour un ventre ouvert, une main brisée, un nez enfoncé, une jambe trouée par les balles austro-russes. Les ^noribonds s'agriffaient aux manches des autres. Leurs blessures rendaient certains attentifs et réfléchis. Soudain l'un poussait un cri de bête battue, fermant les yeux. Ceux en agonie regardaient blanchir, mourir leurs mains étalées au long des capotes bleues. Ils avaient perdu tout courage. Ils invectivaient l'empereur, l'appelant: « Bourreau, canaille corse, étrangleur de la République ! — Faut-il que je sois bête. — C'est bien fait pour moi, au lieu de déserter ? — C'était facile pourtant, idiot !... » Ils regrettaient leur pays, leurs parents, le repos des chaumières... Au long d'un baquet, recouvert de paille, un chef de bataillon n'avait plus que son habit ouvert sur sa chemise, car ses deux jambes velues, emportées aux genoux par une bombe, saignaient à travers les linges du pansement. Celui-là regardait fixement la croupe du cheval et serrait les dents, les poings, comme pris de rage contre l'atrocité du sort. Un à un, baquets, camions, brouettes et chariots s'engagèrent dans la rue de Schôngraben. Les projectiles ennemis commencèrent à effondrer les toits

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de chaume, parce que les colonnes de grenadiers et le train d'artillerie ne cessaient de la parcourir.

Le major vit Edme pâlir, qui considérait Thomnie aux jambes enlevées.. Il pensa nécessaire de porter les escadrons loin du spectacle démoralisateur; et Ton se retira plus loin, dans une petite prairie fangeuse. Silencieux, ils s'immobilisèrent dans les guérites chaudes des manteaux, à la tête des montures.

L'orage de la bataille gronda, se développa, ébranla les nues du ciel et fit vibrer les oreilles. On ne se parla point. Les chevaux s'émouchaient de la queue. Bernard faisait les cent pas devant les lignes en pensant à la petite Denise, qu'il imagina sur les genoux de sa mère, à l'activité de Caroline, qui avait abîmé de sou charbon les jardins des Moulins-Héricourt, car la prairie morave ressemblait, parmi son entourage de peupliers nus, à celle de l'Artois. Comme il comparait les arbres, il vit une fumée légère grandir au-dessus de Schôngraben, entraînant de rouges étincelles, et bien Lot un grand nuage de fumées tourbiUonantes s'évada. Une flamme d'or et de sang se dressait, se dardait. Le chaume des toits s'incendiait.

Dès lors le feu s'échevela davantage et tendit contre le ciel un immense rideau lumineux, qui ronflait en s'étalant. Les fumées furent rabattues vers la prairie* Les dragons "toussèrent. Il volait des tlammèches. Les chevaux s'épouvantaient. Mais on ne put d'abord chao-' ger de place; les colonnes de grenadiers se rendant au feu comblaient les routes et les petits champs, entre les caissons verts de l'artillerie.

Le jour baissa vite en ce crépuscule de novembre. Seul l'incendie éclairait les fîgares furieuses des fantassins muets et qui attendaient ^ Tarme au bras, le signal de la marche. La nuit ne vint pas intorrompre la canonnade ; mais on dut reculer en arrière de

Schôngraben et d'HolIabrûn, autour de quoi Ton se battait toujours, dans les rues pleines d'incendie, de poutres roulantes, de cris effroyables, que poussèrent des blessés lapés par la flamme. Plus tard les chasseurs à cheval, qui allaient, à gauche, toui^ner Tennemi, annoncèrent que Tarmée de Kutusov défilait derrière le corps Bagration, qu'elle échappait à nos armes, que les hauteurs de Schôngraben appartenaient presque à l'infanterie russe. Il fallut allumer des feux de branches pour le bivouac.

A ce moment, une odeur de grillade envahit l'air, le satura. Edme eut mal au cœur. Les blessés rôtissaient dans les maisons en flammes. On le comprit. Il répugna d'avouer que l'on respirait une atmosphère chargée de graisse humaine. Le lendemain, quand on traversa les décombres fumeux de la ville, Edme et Bernard reconnurent le malheureux chef de bataillon : sur les mains, il avait rampé hors d'une petite épicerie, jusqu'à ce que les flammes issues de la boutique eussent atteint les moignons de ses cuisses. Les deux fémurs, sortis des chairs charbonneuses, restaient pris dans une mare de graisse jaunâtre figée autour du cadavre tordu. Les mains avaient creusé la terre.

On croisa des files de prisonniers russes, aux visages roses, aux yeux d'enfants naïfs, aux narines ouvertes. Enfui derrière les troupes de Bagration, Kutusov joindrait ses divisions à l'armée de Pologne et aux Autrichiens de Kienmayer. Des officiers apprirent cela.

Et partout, sur les seuils, au-dessous des poutres rongées par le feu, gisaient des corps recroquevillés et noirs, rétrécis à la taille d'enfants, sauf les grosses têtes, qui semblèrent des boules de charbon friable.

L'horreur fut telle que les dragons ne se parlèrent plus. Ils se pinçaient les narines à cause des émanations. Des soupiraux et des fenêtres, des murs effon-

drés entre les meubles disjoints et boursouflés par les cloques du vernis, la même senteur d'ignoble grillade humaine montait. Le régiment prit le trot à travers les étables et. les tas de paille qui flambaient encore. Les chevaux évitèrent les corps presque nus des grenadiers de Kiew. Déjà leurs visages se violaçaient entre les jugulaires maintenant leurs hautes mitres dorées sur leurs cheveux à la poudre.

L'on alla par les campagnes, de village en village, à la suite des Russes qui brûlaient tout. En longs cafetans blancs, des paysans pendaient aux branches basses des arbres, la langue hors du visage violâtre, déjà becquetés par les corbeaux. Au sommet de leurs collines, les châteaux fumaient de Fincendie. Les filles se sauvaient ; leurs lourdes tresses battaient suj le do3 des corsages galonnés. Ensuite, les Français reconnus, elles versaient le vin blond des cruches dans des tasses multicolores, qu'elles apportaient, contant les misères subies, les meurtres des parents, les viols des femmes et des adolescentes. Certaines finissaient par offrir leurs bouches au baiser d'Edme s'inclinant. Beaucoup d'entre elles appartenaient à des familles protestantes exilées par les édits de Louis XIV jusqu'en Moravie.

Les escadrons trottèrent. Héricourt lançait les meutes d'Ulbach et de Cahujac par les villages entrevus dans les creux de ravins, à travers les sapinaies sombres. On prévit l'approche d'une grande bataille. Tous les champs s'encombraient de compagnies en marche. Si le major se retournait en selle, il apercevait une écume d'iiommes entre les nuées grises et les échines des coteaux. Des régiments descendaient les pentes derrière le groupe de leurs tambours. Les attelages d'artillerie sonnaient le long des chemins. Les cuirassiers aux armures ternes foulaient, par troupeaux, les emblavures. Des gorges, les colonnes débouchaient avec

pelotons d'état-major. Les aides de camp jalonnaient les carrefours, se renseignaient, la main à la corne du chapeau verdi, et devenus graves, hâlés, maigres. Les doigts de pied moulaient le cuir des bottes.

On alla. Rien n'intéressait, sauf la guerre. Les soldats eux-mêmes discutaient le plan de Bagration, la patience de Kutusov et les qualités de Murât, de Lannes, d'Oudinot. Augustin parvenait presque tous les jours jusque son frère. Il lui dit une fois : « Bernard, je crois que tu me gardes rancune, et pourtant je t'aime bien. Oui, oui. J'admire sincèrement ton caractère. Je t'assure, quand mon service m'appelle auprès des éclaireurs du corps, j'éprouve de la satisfaction. J'accours à franc étrier. J'ai hâte de te revoir. Cependant tu ne me conseilles pas, tu t'enfermes dans ton orgueil. Cela te nuit auprès des chef^. Mais je te comprends, moi. Seulement je n'ai pas la force d'être pareil à ton courage moral. J'ai besoin de briller, de triompher vite. Les victoires de l'esprit sur l'instinct et i'ambition ne me suffisent pas. Si tu voulais, situ voulais, Bernard, tu pourrais me transformer. Mais tu ne veux pas. Je te semble un enfant barbare... Cela m'attriste. J'ai reçu une lettre de Caroline. Est-il vrai que Virginie va rejoindre Aurélie à Vienne, avec la petite Denise ? Les deux paires d'yeux vont donc se réunir sur les genoux de leurs mamans .. As-tu remarqué, mon frère, comme les Bavaroises et les Moraves ont les yeux de Denise, d'Edouard... Tu as dû rapporter cette impression de Hohenlinden, hein... L'àme des vaincus a passé dans l'âme de la race victorieuse, peut-être aussi... »

L'aîné sourit, car il percevait le manège du courtisan qui le flattait en parlant des petits : «• Va, va, mon garçon, je ne m'opposerai point à ton mariage, ni à la richesse que tu attends. Tant pis pour toi s'il

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t'arrive du malheur ensuite... Tiens, regarde : Ulbach et ses Alsaciens ont couru d'instinct à ce village qu'entourent les houblonnières, et les gascons de Cahujac à ce hameau vers lequel grimpe le vignoble. Vois donc les Bretons qui pèchent avec une branche et une ficelle dans la rivière. Yvon rejette une tanche qui frétille sur rherbe près du moulin dont leur patrouille explore les devants. Comme chaque race obéit à son goût particulier. Corbehem et ses Flamands marchent en silence, peines par la disette.

« Sais-tu quand on aura du pain? Tous ces pauvres diables se démènent. Ils ont faim vois-les donc, Edme. Ce régiment est comme une araignée qui a tendu sa toile. Les patrouilles rayonnent du centre jusque les bois de sapins. Les dragons fouillent les plis de terrain. Pas un coup de feu. Oh! cet ennemi qui recule toujours, qu'on ne peut atteindre nulle .part! — Moi aussi, répondait Edme, j'ai envie de l'atteindre. Il me semble qu'alors nous n'aurons plus froid, ni faim, et que nos bottes seront rapiécées. Ils emportent dans leur fuite toutes nos chances de bonheur, les Austro-Russes. — L'empereur le sent comme nous, ajoutait Augustin, en caressant l'or terni de ses aiguillettes. Voyez comme de partout l'on se rassemble. Tenez, là-bas, les hauteurs se garnissent de chariots, de forges mobiles, de voitures, de fourgons. Les chefs hâtent la marche du bagage. * — La vie s'augmente de toute la vie qui se concentre dans les corps exaltés de cent mille hommes. — On est sûr de soi. On éprouve les coudes contre les coudes. On est un seul soldat confiant, un seul soldat qui se couche sur le pays morave, qui l'absorbe, qui mange ses poissons, qui boit son vin et sa bière, qui aime ses grosses filles mamelues déjà violées par les uns et les autres. Les petits garçons d'ici apprendront facilement le russe, l'allemand et le français, dans les écoles. Chaque peuple

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laisse de san sang aux proirénitui'cs qui germent dans le ventre des femmes. — Et chacun laissera beaucoup de son sang- aussi au pied des vig^nes qui porteront les grappes de son vin blanc. — Qui a du pain ici? — Personne de nous, — On fait halte? — Oui. — J'ai îtûm. — Fa moi î 11 me semble que je mâche du cuir, — On a droit à un demi-biscuit trempé dans Teau, — C'est l'ordinaire depuis trots jours. — A la guerre comme à la guerre T mes enfants! j>

L'armée se put repaitre à Brûnn, ville pleine d'approvisionnements., que les Russes ne jugèrent pas utile de défendre. L'Kmpereur y tint son quartier général. Kn dépit du froid et du mauvais temps, les rues se remplissaient à chaque heure dofficiers cherchant les nouvelles et désireux de se montrer avant la bataille pour y obtenir un poste d'importance^ ou fixer leur souvenir dans la mémoire dey maréchaux qui vivïuent là somptueusement. Ce n'étaient que chevaux de sang aux mains des ordonnances, calèches suspendues^ voitures de campagne attelées à quatre. Les grenadiers et les cavaliers des compagnief? d'élite montaient la garde devant toutes les portes cochères. Au çiilieu d'une cour de hussards et de dragons, d adjoints à rétat-major, Murât paradait. Augustin s'exaltait à ce spectacle. Il s'avoua fier de traverser les rues populeuses devant l'admiration des bourgeoises coiffées de toiles d'or et vêtues de pelisses blanches, cliaussées do bottes en cuir ronge, a C'est beau d'être les triomphateurs, i> disait-il au major plus indifférent.

Lui, ponctuel, se rendait jusque le bourg où campaient les escadrons au repos. On y atlendait les traînards, les recrues envoyées du dépôt de Bethune, ïl inspectait méticuleusement les bandoulières de carabines, les faisait blanchir. Il veillait k ce que les hommes réparassent leurs vêtements, et se con-

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tentait seulement s'il trouvait les pelotons assis en tailleurs à Tabri des hangars, leurs habits sur les genoux et l'aiguille à la main. Le maréchal des logis llougûn présidait à ces travaux. Dans une grange, on radoubait les bottes. Ailleurs on rapiéçait les culottes de peau et les gants à crispin. Partout on étrillait les chevaux, on pansait leurs échines, on ferrait la corne. Les marteaux de la maréchalerie tapait l'enclume. On égalisait les crins des queues à coups de tondeuse. Pour les soins des bêtes, le colonel demeurait luimême dans ce village ,aux maisons de planches goudron hl^os ; leur rez-de-chaussée soutenait à l'extérieur d<jî^ Ijangars couverts, et des toits à porcs. Le gros homme se promenait là, en bas bleus, en manteau de cheval, le bonnet de police enfoncé jusqu'aux bajoues. Il s'appuyait sur une canne. 11 gourmandait les soldais. Devant le village coulait un petit ruisseau dont les recrues cassaient la glace, au matin, afin de recueillir l'eau de la lessive. Trois cents chemises de troiipe pendaient à des ficelles, sous les hangars bas.

Le soin d^ réparer les statues et de compléter leurs raugs n absorbait plus toute l'attention d'Héricourt. Il souiTrait beaucoup de l'estomac, des reins. Cela le rendit morose, non qu'il sacrifiât à la douleur sa sérénité habituelle, mais parce qu'il redouta de ne pouvoir achever la campagne et, par là, de manquer les occa- ÈÏons de gloire. Il approchait de la trentaine. Il n'était pas encore colonel. Cela le remplissait d'amertume. A cet tige^ le Rival commandait l'expédition des Pyramides.

Le major songeait à l'avenir d'une vie au coin du feu, s'il lui fallait quitter le service devenu trop ingrat, passé une certaine époque, pour qui n'obtient pas les hauts grades. Vraiment il n'aimait pas Virginie.

Certes il la trompc^rait ; elle lui rendrait la pareille. Ils divorceraient. Il prévit les misérables phases de ce conflit. Comment s'arranger de Virginie, molle et trop soumise à des malaises, de Caroline désagréable à voir, et toujours grognante. La seule évocation du petit Dieudonné Cavrois valait un dégoût nouveau. Les Praxi- Blassans l'auraient mieux séduit ; mais la mélancolie do la sœur ne lui était pas moins pénible que la crainte de pécher criminellement avec elle. Sans savoir les raisons, il s'imputait la cause de cette tristesse. Il ne s'était pas montré bon envers elle. Il aurait dû lui offrir ce que ne prodiguait pas l'irascible et l'actif diplomate : une affection constante, définitive et sûre. L'étrange miracle des yeux d'Edouard, identiques à ceux de la petite bavaroise de Mœsskirch, n'annonçait-il pas l'influence qu'un frère eût pu avoir sur l'existence d'Aurélie? ElleTavàit sauvé du suicide, elle, par l'entremise de sa belle-sœur.

Et cependant il ne se crut pas le courage d'accomplir ce devoir. L'énergie des sentiments lui manquait. La mort de son père Tisolait complètement, le respect envers le vieillard ayant été sa plus forte inclination. Depuis lors il n'avait voulu que la gloire. Elle se dérobait. Il prévit bien qu'elle ne viendrait pas à lui en ce même paysage où finirait sans doute la grande bataille des nations latines contre la slave et la germanique.

Roidea, les pentes du plateau lépreux descendaient, JQsques les étangs, à droite, étangs ternes, larges, embarrassés de roseaux et qui reflétaient un ciel gris, traversé par des vols d'oiseaux migrateurs. Ce mont de Pratzen représentait de profonds ravins semblables à des plaies mauvaises où vivaient, blottis, d'affreux villages en bois. En s'échappant de maisons engluées de glaise contre le froid, la fumée noire des feux de tourbe souillait Tair. A mi-côte, la roue d'un moulin tournait

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SOUS le barrage du ruisseau huileux. Un vieil homme en bonnet de coton péchait à la ligne. Ensuite la hauteur pierreuse s'adossait à Thorizon gris. Des chemins y serpentaient entre les terres maigres et les silos du vignoble. Plus loin, vers la gauche, le plateau s'abaissait jusque la route d'Olmûtz coupant une plaine onduleuse et triste, très vaste. En-deçà de la route, à un coteau, cinq mille Français en veste fouillaient de leurs bêches, de leurs pioches, entamaient des tranchées profondes, rejetant une terre plus rouge, fraîche, plantant des palissades, abaissant des chevaux de frise, élevant des rectangles de terre. Plus loin, en arrière, les grands bois de pins adossés aux collines de Bohème fourmillaient de tout un corps d'infanterie, qui se retranchait également. Vers le coteau on traînait les pièces d'artillerie lourde. C'était une activité folle et joyeuse, que rythmait sans cesse le roulement des tambours.

En face, plusieurs essaims de uhlans et de cosaques couraient, le long du plateau, de village en village, sortaient, galopaient jusqu'au ruisseau couvrant les bivouacs de cavalerie, échangeaient parfois des coups de feu inutiles avec les soldats du 11® chasseurs, qui faisaient le service d'avant-postes. A certains moments, tout rentrait dans le calme de l'attente.

Bernard Héricourt s'attachait au paysage. Son âme déçue des sentiments et de la gloire jouissait d'être morne ainsi que lui. Le caractère savourait là un repos, une douceur amère, en laquelle il se complut.

Revenu de Vienne, tout guéri, Gresloup l'approuva d'aimer ce lieu. Ensemble ils demeurèrent des heures, pensant à la misère des ambitions illusoires, des vaines passions.

— Tout fuit toujours, mon cousin, affirmait le lieutenant après ses récils d'amour.

— Tout fuit, oui, répondit Héricourt.

— Et la vie pourchasse.

— Nous poursuivons Tennemi qu'on n'atteint jamais.

— On n'atteint pas»..

Bernard décrivit Denise, Edouard ; il confia son espoir d'admirer leur chance que ses armes préparaient, outre l'activité de Caroline et l'intelligence de Praxi- Blassans.

— Oui, tout sera beau, si vous réalisez... Evidemment, il faut songer aux heures de joie que la descendance pourra connaître, si nous les avons amenées. Il faut se marier; il faut engendrer.

— Je crois, dit Bernard.

Il évoquait la robuste famille romaine, l'effort latin qui avait fondé la gloire de la Ville, l'âme de la Ville, et le triomphe des Quirites.

— César prévit-il que Buonaparté, un jour, réaliserait son rêve de latiniser la Germanie? Et voilà ce rêve accompli, sans doute. Nous marchons sous les aigles mêmes qui conduisirent les légions et les centuries. Lorsque Varus poursuivait comme nous Tinsaisissable ennemi, pensait-il que nous achèverions, sa poursuite?

— Et peut-être ne l'achèverons-nous pas ; mais nos arrière-petits-fils l'achèveront. Le monde acceptera d'obéir à l'idéal gréco-romain, que le christianisme vulgarise. M. de Chateaubriand le démontrait naguère.

— Oui, mon cousin. Il ne faut pas limiter à notre pauvre vie l'effort des races et du temps.

— Le temps épuise la vie des hommes et la vie des races.

Ils aimèrent, plusieurs matins, philosopher ainsi au pas de leurs chevaux, sans trop se soucier des pluies battantes, ni du sifflement d'une balle que la patrouille russe adressait. Augustin les rejoignit, un jour, sur sa jolie bête blanche maniérée.

— Malvina est à Brtinn. Elle apporte des nouvelles

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de Virginie, d'Aurélie, de Denise, d'Edouard, de Praxi-Blassans. Elle fait déjà bon ménage avec eux. Nous nous marions dans un mois,, si les boulets moscovites n'interviennent point d'abord, annonça-t-il, en souriant avec une certaine appréhension.

— Saluons l'homme heureux, mon cousin.

— Oh! oui. Une fiancée belle, amusante et très riche. Voilà ma vie faite. Ma vie est faite, répéta-t-il.

— Ma vie est faite, soupira Gresloup ; mais pas de la même sorte.

— Et moi aussi, dit Bernard, ma vie est faite .

— Allons, allons, hommes chagrins, tas de Werthers et de Renés!.. Ce n'est pas tout. Il faut poursuivre !

— Poursuivre le cavalier qu'on n'atteint jamais et qui emporte avec lui, votre espoir...

— Bah ! bah ! nous avons toujours atteint les Austro- Russeg. Us vont danser, et voici la salle de bal... L'Empereur, cet après-midi, inspecte les dragons. Je venais t'en avertir. Major. Oudinot est arrivé guéri de la blessure reçue à Hollabrûnn. 11 paraît qu'on me nomme capitaine, Bernard !

— Parbleu!

En effet. Napoléon passa la revue dans le village, au bord du r,uisseau. Murât l'accompagnait. Ensuite ils firent former le cercle aux officiers. L'Empereur avait grossi. Un sourire camarade découvrait ses belles dents. D'abord il prédit que le colonel serait promu bientôt général de brigade. Le gros homme ne put remercier. A demi mort d'émotion, il leva la main vers son casque. L'Empereur remarquait : « Ah! ah! Major, c'est là le cheval turc du colonel Lyrisse? Tout le monde en parle. Quelle superbe bête. Major!... Le chef d'escadron Pitouët?... » Celui-ci releva la tête. Napoléon le félicita pour sa connaissance de la carte et ses travaux dont

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le prince Murât Tentrelenait souvent. A cela, le régiment devait de belles manœuvres, notamment près d'Amstetten, où l'on avait pu envelopper les vedettes * de l'ennemi avant de Tassaillir.

« Pardon, voulut protester Héricourt, c'est moi qui fis envelopper les vedettes. » 11 se contint. L'Empereur ne le voyait plus, mais recommanda l'étude aux officiers supérieurs. Il laissait entendre que les grades ne seraient décernés qu'aux plus instruits. Ensuite il complimenta le capitaine Cahujac et lui promit la Légion d'honneur pour sa conduite à TafTâire d'Amstetten... Lalieutenant Gresloup fut également loué. L'Empereur continua. Sa redingote était couverte de boue, et ses bottes de craie prise aux pierres remuées dans les terrassements.

Héricourt refoula un sanglot. Donc le cheval turc méritait seul des éloges ; lui n'était rien, lui qui avait façonné les huit cents statues du régiment.

-^ Major, dit l'empereur, il vous manque beaucoup d'hommes.

— Quelques-uns ; mais ils rejoignent, Sire.

— Vous devriez avoir six cent trente dragons, reprit-il après avoir consulte son carnet.

— Sire, plusieurs sont restés malades à Hollabrûnn. Je sais qu'ils sont en route pour rejoindre.

— Mais ils devraient avoir rejoint. Je ne veux pas tolérer ces absences. Le tiers du régiment fait défaut. Les détachements du dépôt ont dû boucher les vides à Municket à Vienne... Alors?... C'est vous que je rends responsable...

Le major ne bougea point. 11 se roidit. Le Rival fronçait les sourcils et le regardait fixement aux yeux.

— C'est cela!... On s'occupe de ses chevaux do prix, et on ne s'intéresse pas à l'effectif du régiment... Vous rendrez compte de cela, Major ; je vous l'assure....

Colonel, vous veillerez sur cet officier et vous m'adresserez un rapport.

— Sire!... à HoUabriinn..., insinua le colonel.

— QuVst-ce que ça signifié...? Désormais je renverrai dans les dépôts les officierç qui me présenteront de pareils effectifs... Si nous n'étions pas à la veille d'un engagement, le major retournerait au dépôt de Béthune.

Le Rival s'excitait, furieux, en agitant une main grasse et blanche. Murât,. consterné, se tint coi. Napoléon finit par s'éloigner au trot de son arabe en haussant les épaules sous la redingote grise toute crottée.

— Monsieur, tu n'as pas de chance, tout de même, gémit le colonel.

Toutefois le rêve de devenir général l'empêcha de plaindre plus longtemps Héricourt. Il lui promit la succession de son grade.

Le major souffrit de rage. Rentré à Brûnn, dans son logement, il se jeta sur le lit pour crier à l'aise, ébranler le bois à coups de poing. Un billet de Cavanon réussit à l'apaiser un peu : Murât avait représenté plus tard à l'empereur l'injustice de tels reproches. Il n'y serait pas donné suite.

Cependant Bernard ne se consola point. Le Rival l'avait humilié. Il s'emporta contre le destin, conta sa peine au colonel Lyrisse, qui le retint à dîner avec Cavanon, Edme, Augustin, Malvina tout en velours jonquille. Bavarde et satisfaite de soi, elle n'intéressa guère. Héricourt lui dit brutalement qu'il laissait aux enfants la société des femmes, puis se retira de bonne heure. Cavanon l'excusa et fut galant.

Dans la nuit du surlendemain, on lut devant les escadrons, à la lueur d'une chandelle cachée aux patrouilles de l'ennemi par un manteau étendu, la proclamation de l'empereur, affirmant une prochaine victoire. Les dra-

gons étaient passés du centre à la gauche» au flanc de la route d'Ohniitz, nou loin du coteau^ garni de dixhuit canon Si ((uele 17*" légev avait promis surThonneup dç défendre ju8qu*à la mort,

Lb corps de Lannes séparaiLles dragons de ce coteau. En arrière, les cuirassiers dllautpoul et de Narisouly constituaient une réserve. En avant^ les chasseurs de Kellermana couvraient ta droite de Lannes, car ou savait que, dans la plaine onduleuse, <|uatre- vin hideux escadrons russes et autrichiens allaient prendre place.

Impatient de se rueri de contredire Napoléon par Tévidenee de sa bravoure et de ses manœuvres tactiques, Hé ri court rageait encore. Au souvenir de sa vie manquée, de sa gloire perdue, il serrait les dents, il frappait Tair d'un bras fou. Toute la nuit, il parcourut les bivouacs, coinpla et recompta les houimes. 11 en était arrivé le soir même. Il n'en manquait plus dix. Assister à une grande bataille était un mirage pour ces âmes qui, depuis quatre mois, trottaient à travers les AUemagneSj pillant, tuant et s'cnivrant.

« TevoUà, MacquarL ^ Oui, mon commandant, — Je le portais déserteur, mon gargon. — Sauf votre respect» mon derrière n'avait plus de peau ; mais^ quand j'ai su qu'on allait se frotter sérieusement, j'ai mis du suif sur ma personne et me voilà présent à Tordre, --Je te croyais retourné dans ta famille, — Ah, là, là! ma famille,... Un père qui gifle, une m^re qui ramasse les sous que je gajT^-tie et ijiii les fonrre dans son bas de laine. Et puis, les contrentiaitres, à l'atelier, (jui vous comptent quinze sous pour quatorze heures de travail. J'en ai asses'.. Jamais de grand air! Jamais de plaisir ! Ici, au moins, on vit, on se sent, on s'amuse, ou se cogne. Demain, quand je taperai sur le Russe» ce sera comme si je tapais sur le cootremaitre qal a tiéduii

ma maîtresse. J*irai de bon cœur; et ça me soulagera L'armée, c'est là seulement que je respire, moi ! — C'est vous, d'Auberive. — Mon commandant, je suis resté malade chez des paysans aux environs de ZnaïM. J'avais une migraine effrayante et la fièvre. Le chirurgien du corps l'a constaté. Quand j'ai appris que Kutusov avait rejoint l'empereur Alexandre, j 'ai deviné la bataille ; j'ai loué une carriole et deux chevaux : j'ai emmené Saccard avec moi, et nous sommes arrivés à temps. Je me suis engagé pour voir une grande bataille. Je ne voulais pas manquer le spectacle. Ce sera beau? — Les trois empereurs s'empoignent. — J'aurai vécu, du moins, si je vois ça. A Paris, on ne vit pas. On boit avec des créatures, on joue bêtement toute la nuit. On s'abîme l'estomac. Toutes les femmes trompent de la même manière. — Et en province, à Plassans, dit Rougon, ce n'est pas drôle non plus de fumer sa pipe toujours dans le même cabaret, du matin au soir. Au moins, à l'armée, on voyage, on voit du neuf. — Et demain, mon commandant, les dragons français démontreront aux Moscovites ce que vaut un homme de Gascogne sur un cheval barbe. » Ils se vantaient en riant. Ils rappelaient leurs exploits anciens. Ils affûtaient leurs sabres ! Ils se promettaient leur aide mutuelle au moment du combat. Sur les feux, ils ôuisiifaient dans leurs marmites des mélanges d'eau-de-vie et de cassonade, dans quoi ils trempaient le dur biscuit. Le bonnet de police rabattu contre les oreilles, à cause du froid, ils restaient accroupis en leurs grands manteaux blancs, au milieu des litières de paille. Quelques-uns dormaient déjà, les pieds au feu et la tête dans leur col, appuyée sur la selle, le long des faisceaux de carabines, assemblant aussi les sabres et les gibernes, les casques et les paires de boites.

Au toit d'une ferme, Corbehem et Cahujao exami'^

nèrcnt les posi lions de Tennerai que marquait la multitude des feux sur le plateau, dans lea ravins , aux inclinaisons des pentes. Pilouët les spécifia exactement. On distinguait, dans les niasses d'ombres, un mouvement certain de la gauche vers la droite qui contlrmait les prévisions de TKmpereur. L'armée russe descendait aux étangs pour couper la retraite sur Victme et rejeter Tarmée française contre les monts de k Bohême.

— Napoléon a deviné leur pion, dit le nouveau chef d'escadron ; quel homme de guerre ?

— Et, s'ils coupent la retraite sur Vienne, que feronsnous ?

— Murât tournera leur droite ; alors ils nous auront dans le dos.

-^ Mais Bai^ratîon, qui est devant nous, empêchera de les tourner.

— Lannes enfoncera Bapratîon. . ,

^ Et Murât la cavalerie nnirichieniie.,,

— Les vainqueurs pria a revers serojit coupes de la Pologne.

— A moins que nous ne soyons pris entre les troupes de Pologne et celles-ci,

~ Cela dépend du hasard de la guerre, chantonna Gresloup,.. Voyez donc, Major^ ces multitudes de ft.^ux qu'on sent doutas de conscience, personnels.*. Ne dirniton pas un peuple d'êtres féeriques qui s'agitent dnit?^ notre k morne paysage a^ comme les idées en nous, et sans plus de sagesse-..

Mais lléricourt n'était pas dlmmetir à philosopher* n a*affirma qu'en cette plaine à dt>mi disparue parmi le brouillard naissant il accomplirait le lendemain une grande chose. Elle rélèverait au-dessus du Hival coQtraint à Padmirat^on- Elle imposerait au cœur des hommes Pémotibn d*un enthousiasme. Que serait cette

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chose ? Il rignorait encore. Il entrevoyait une manœuvre du régiment qui le porterait jusqu'à la cime du plateau, cette masse d'ombre illuminée de cent mille points, animée d'une rumeur. Il entendit hennir au delà de la route d'Olmiitz les chevaux des hussards de Pawlograd. Il se rappela la bande de junkers qu'il avait vus dans la journée rire et boire, puis casser leurs verres après avoir porté à la santé de quelque personnage. 11 frapperait du sabre, bientôt, ces jeunes gens imberbes aux joues roses; il éteindrait Téclat de leurs regards naïfs et bleus, au nom de la force latine et de la liberté républii/aine.

A cet instant, un tumulte de voix françaises troubla le son^e. Les cris de « Vive l'Empereur ! » se dé gageaient du fracas. \\ vit des torches de paille et de sapin courir au poing des cavaliers galopants ; tous les rangs des divisions Suchet, Caffarelli, quittaient leurs litières, dont ils arrachaient le foin pour le tordre en fonae de brandons, lembraser. Ce geste se propagea le long des ligneâ. Deux murailles infinies d'hommes illuminants se dressèrent afin d'éclairer le Rival, qui, au milieu, parut. Après lui, les torches de paille s eleiguaîeiit, comme si la présence impériale uniquement eût enllauîmé les troupes.

A leur tour, les dragons se levèrent, se dirent le jeu; ik amassèrent la paille et l'allumèrent, en répétant leurs vivats pour la proclamation qui annonçait la victoire- Lui vint, la main en l'air, et galopa devant les visages tendus qui vociféraient, unanimes en leur confia ni-e ualionale,

— Esclaves, murmura Gresloup !

— r Non pas, coutretlrt Pitouët, ils s'acclament euxmêmes ; ils salueiit la fortune de la Nation dans celle du camarade qui la rend glorieuse avec lui.

— Ave CsËsar^ yrcûrHuri,,.

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— Vive TEmpereur 1 huria Corbehem, qui haussait sa large poitrine en manteau blanc barré d'or.

Tout court sur un grand cheval, TEmpereur passai exalto par les cris énervant au loin le peuple da sol^ dais réunis autour des feux. La fumée des torciies masqua son visage. On ne reconnut que su main : elle se levait ; elle s'abaissait en remercîment,

— Oh ! gémit Edme, avee une convoitise douloureuse, que je voudrais ressentir ce que cet homme ressent à cette heure î

— Epouïîe la maîtresse d*un Barras, assassine ses adversaires, répondit Gresloup, et il te donnera peutêtre le commandement do Tarmée d'Italie, jeune homme, si tu es, comme celui-ci, un mari complaisant et un sicaire docile.

— Taisez-vous, mon lieutenant, je vous en prie. Cest trop beau.*.

Jusqu'au loin Vacclniuation se perpétua, et les figures de soixante mille hommes s*éclairèrent au passage de Tescorte, pour Tétonnement de la nuit.

Imi suite l'urmée se recoucha devant les feux, rieuse, comme aprèb la victoire.

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Parmi les officiers, quelques-uns dormirent seuls plus d'une heure. La joie fébrile des hommes combatlait aussi leur repos. Toute la nuit on entendit des rires, des appels. On faisait bombance autour des feux ; on plaisantait la mort avec un cœur résigné à s'émouvoir devant le spectacle de la ruée gigantesque, pour salaire du péril ; c'était la rumeur d'une foule en liesse.

A plusieurs reprises, une musique régimentaire joua des airs graves de Grétry. Alors les voix du peuple se turent, écoutèrent l'âme de la nation, qui, lointainement, derrière ses lignes, ses masses, rappelait aux hommes le génie de leur race et son obscure mission de gloire.

— A l'ordinaire, murmura Gresloup, tous ces gens n'aimeraient qu'une fanfare brutale et vive ; ils n'écouteraient cette harmonie que par discipline, sous la solennité du drapeau. Vous n'entendez plus, Edme, un rire, une insulte, un cri, à cet instant. L'esprit de tous est devenu subitement un seul esprit attentif et mieux doué pour croire avec gravité. Voilà tous ces petits commis de t)Outique, ces laboureurs et ces pâtres de France en soudaine possession de l'intelligence que

seule connaît, d'habitude, Télite des citadins. Je ne sais pas ce qui me touche le plus, de la beauté de cet art ou de la magnificence de ces milliers d'esprits qui s'unissent, qui renforcent par cette communion leur génie afin d'admirer l'âme profonde de leur race, de la chérir, d'accepter, pour sa suprématie, la mort de tout à l'heure.

— Vous parlez toujours de mourir, répliqua Bernard. Bien peu s'en occupent, allez. La plupart espèrent ce qu'ils boiront demain soir, le repos de la caserne et l'invincibilité certaine de leurs bras...

— Voyons, lieutenant, quoi : nous sommes des Français de la Grande Armée, hein ? Est-ce que tu ne sens pas qu'on va les bousculer un brin, les Austro-Russes.. . Je te demande un peu, il n'y a que les pleurards qui mangent le pruneau de plomb... ; et le colonel fit retentir sa grosse joie.

Héricourt ne pensait pas mourir. Il excitait au fond de lui une rage secrète. Derrière ce mont du Pratzen illuminé de feux, et qui sembla se mouvoir lui-même par des milliers d'ombres en marche vers la droite, vers les étangs de Menitz, il découvrirait enfin un pays libre d*humiliations et de peines, où il pousserait, triomphateur, son chevaLturc, devant l'enthousiasme des soldats et les drapeaux inclinés. Car il suffisait de jiourfendre les visages russes, de bousculer les grands chevaux gris surmontés de colosses aux armures de bronze, il suffisait d'abolir l'ironie d'Augustin en chaque figure ennemie, la malice de Malvina, la mollesse de Virprinie, la rancune de Caroline, la tristesse d'Aurélie et rinju.stice du grand Rival. A force d'héroïsme, il écraserait ces forces mauvaises qui contrariaient son énergie, qui utilisaient pour cela les corps russes, les armes autrichiennes, les canons impériaux. Mais les six c«nt6 dragons, formes de sa volonté, balayeraient

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cette fois la résistance du destin dressé contre son bonlieur. 11 eut envie de confier à un ami ces pensées. Il se rapprocha du silencieux Corbehem. Celui-ci fumait à demi sommeillant, près d'Ulbach endormi dans son manteau, à Tabri d'une toiture de paille soutenue de piquets. Héricourt dit : « Capitaine Corbehem^ je vous aime mieux que tous les autres officiers du régiment, et j'aime vous le dire, cette nuit, vous toucher la main... Les autres se battent pour d6s raisons particulières ; vous, pour l'honneur de Tarraée et de votre escadron. Vous êtes un homme d'honneur véritable. Il en reste peu. Je me sens heureux de vous assurer que, si demain le sort nous favorise, je m'efforcerai de vous être utile par la suite. » Lfl capi faine ne répondit rien ; mais, dans ses yeux biens, au bord des paupières rougies, une larme troubla son regard sévère. Ces deux hommes qui n'avaient point échangé, au long de six ans, la moindre phrase étrangère à leur service, se comprirent aussi liés par leur estime réciproque que deux époux par Tin amour ancien, sincère et passionné.

Bernard lui révéla toute son existence. Corbehem était né dans une grande ferme de Flandre, domaine de sa famille depuis le xiii® siècle. Il subsistait du manoir un donjon qui servait, à cette heure, de pigeonnier en liHUt, de fournil en bas. Laboureurs, brasseurs et chasseurs, soldats aussi, les ancêtres s'étaient humblement succédé. Il ne put rien conter d'illustre sur leur Vie. Il aimait le grand air et les exercices du corps. La guerre lui valait cela. C'était toute son âme de fort mangeur^ aux pommettes sanguines. 11 ne souhaitait rien qu'agir avec ses larges épaules, boire à la mesure de sa vaste bouche, de sa panse arrondie ; puis ne pas dévier d'une ligne hors la route d'honneur que, rillusîon de son adolescence avait tracée. «A mon avis.

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mon commandant, la seule chose que les infortunes ne peuvent atteindre, ni Finimitié des hommes, c'est l'orgueil intérieur, celui qui souffre et blâme lorsque nos actes veulent démentir Tidée du bien, celui qui s'enthousiasme lorsque cette idée et nos actions s'accordent parfaitement. Tout le reste est sujet à Terreur, à la faiblesse. Et voilà ! — Oui, oui, reprit Héricourt ; c'est la seule vérité. Mais j'ai besoin que cet orgueil intérieur, comme vous dites, devienne évident et public. — Moi non, répondit simplement Corbehem ; et cela fait quer je vis plus heureux. »

Délégué par Murât, Cavanon assembla le régiment, aux dernières heures de la nuit. Près de lui, le chef d'escadron Pitouët, muni de ses paperasses, renseigna sur le terrain qu'on ne distinguait pas. Seulement une immense rumeur persistait, une rumeur aux mille yeux de feu, et dont les ombres se mouvaient d'un point à l'autre de l'horizon noir. On entendit les cortèges d'artillerie descendre du Pratzen vers les étangs dans un même roulement sourd, qui, parfois, s'arrêtait, et que couvraient parfois des clameurs brèveâ.

On se mit en selle. Cavanon prévint les officiers de leur devoir, leur rappela qu'ils couvraient la droite du corps Lannes, les divisions Suchet, Caffarelli, qu'ils suivaient les chasseurs de Kellermann, que les quatre mille cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty les appuyaient en arrière, que Soult, à leur droite, pousserait les bataillons contre le centre russe, qu'ils avaient à combattre l'aile droite ennemie, infanterie de Bagration, cavalerie du prince de Lichtenstein, que les soixantequinze pièces établies sur la colline renforceraient le mouvement.

Droit à cheval, le gant sur la cuisse à trèfle d'argent, il déclama ses instructions. L'on s'engageait dans la plaine. Les hommes firent silence. Les cuirs

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craquaient. Le régiment défila par des éminences de terrain, où le profil maigre de Pitouët apparut toujours, éclairé du falot tendu par un dragon devant les notes et les croquis. 11 en expliquait au baron Timportance. On marcha une heure, puis les lignes s'arrêtèrent, se fixèrent dans la nuit ; des falots avec des ombres équestres coururent. Le froid du matin donna l'onglée, et les hommes mirent pied à terre pour battre le sol de leurs semelles. Brusquement le canon tonna sur la droite ; une seconde' fois ; et^dans un fond, la fusillade crépita, telle une friture que secoue la ménagère. Héricourt flaira Tair, tendit Toreille. Il crut sa rage invincible. Il se trouvait alors entre son escadron et celui du viôomte disparu dans le collet du manteau. Mercœur dit aux hommes de Télite : « Voilà le bal qui commence et la musique. On va s'étriller proprement, mes fistons. Coupeau, tu peux achever ton fromage. Il est permis de lâcher une agrafe... et de desserrer la boucle... » Les bonnets à poil se penchèrent. « Paraît que les chevaliers-gardes ont promis dé balayer la cavalerie française. Ce sont des jolis cœurs pour les demoiselles des seigneurs russes. — Faudra voir à faire pleurer les dames de Saint-Pétersbourg! — On leur cassera le nez à ces muguets. — On leur étalera les tripes. — On leur retournera les poches. — Et leurs dames viendront après recoller les morceaux. — Bon, voilà l'orchestre qui grogne ! — Silence dans les rangs ! » L'orage de la bataille s'éployait vite à travers le matin. Edme tâchait de voir aux interstices de la futaie humaine. L'état-major de la division parcourait la route d'Olmûtz, pap^illonnait autour de la voiture de campagne, où trois généraux, debout sur les banquettes, examinèrent, à travers les tubes articulés des lunettes, l'échiquier de la cavalerie répandue sur la plaine dans un soleil d'hiver, qui troua les brumes.

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Ils agitaient leurs mains gantées de daim; les estafettes partirent au galop vers les couleurs des fanions.

A gauche de la route, les schakos de la division Suchet formaient un long champ de plumets rouges, depuis les verts sapins des collines moraves jusque Téminence aux batteries. Là, des retranchements étaient garnis par l'uniforme bleu de Tinfanterie légère. Sur les talus, dans les ravins, le long des pentes, fourmillait une foule tumultueuse, active, bandée par les lumières des baïonnettes en ligne, et qui marchait derrière le trot des officiers montés, levant parfois Tépée pour les changements de direction qu'annoncèrent les clameurs répétées des ordres.

En arrière de la route, fort loin, un mur d'acier brillant était la masse des cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty, tandis qu'en avant, et à gauche, les sacs fauves, les buffleteries blanches, les hautes guêtres noires de la division Caffarelli s'éloignaient aU rythme de huit mille pas foulant la terre meuble des emblavures. « On se croirait à une revue, dit Edme. »

Rien d'abord ne se révéla de l'ennemi que la propagation de la canonnade le long du Pratzen vert et gris, écorché de ravins où siégeaient de petits villages ternes à toits de chaume autour de leurs églises, dont les bulbes couverts d'ardoises étincelaient au soleil rose.

Et ce dura, de la sorte, longtemps. On avançait au pas des bêtes en ligne de bataille. Un large espace séparait Héricourt, Cavanon, le colonel, Pitouët, des chasseurs à cheval qui précédaient. Une de leurs colonnes en uniformes à galons blancs gardait aussi la droite.

— Par delà cette colonne, avertit Cavanon, attendent quatre-vingts escadrons russes et autrichiens sur deux lignes. Et, cette colonne dispersée, ils nous chargent I

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— Oui, grogna Pitouët, on va produire du gâchis. Les chasseurs seront refoulés sur Tinfanterie et la bousculeront.

— Pourquoi n'attaquons-nous pas, demandait le colonel. Quels lambins! Regarde-les donc: Messieursles généraux qui font les grands bras sur leur calèche...

— Sans doute Lannes veut d'abord gagner le plus possible de distance sur la route d'Olmûtz, expliqua le major ; il ne veut pas s'attarder ici.

11 arrêta son cheval turc pour se retrouver au niveau de Corbehem, qui dirigeait Tescadron de tête, à sa place ; et ils avancèrent en silence quelque temps. Ils se regardaient, le sourire aux yeux.

On alla. Bernard courut d'un escadron à Tautre, amoureux de ses belles statues, vertes et rouges. A peine un rictus crispait-il les faces amaigries, hâlées. Cependant le vicomte parut légèrement pâle devant la compagnie d'élite, à distance de Mercœur, dont la face méchante reniflait l'air et dont scintillaient les yeux cruels. Cahujac plaisantait les soldats, tiraillait sa bride, criait de brusques injonctions, disant au major : « Moi, ça m'amuse. Je suis très content, moi, nous allons secouer ces imbéciles de Russes..., hein, mon bon, tonnerre !... » Le nez de Marias blêmit, encore que lui-même, tout affairé, les regards mobiles, s'essoufflât au grand trot du cheval qu'il menait, adjudant-major, de la tête à la queue de la colonne, car les trois escadrons gardaient inexactement leurs distances. Il craignit qu'un changement de front sur la droite ne pût s'exécuter à l'aise, en cas d'attaque ps^r le flanc. La canonnade empêcha le major de le rassurer par des raisons suffisantes. « On dirait qu'on décharge du bois dans une cour de la rue du Bac, pour les feux de Brumaire, » observait Edme àla minute où, soudain, les chasseurs verts et blancs de l'avant-garde défilèrent

LA FORCE ÎHH

au galop, s'éclipseront à gauche, démasqiaaîit la division Calïarelli, qui parut avec les tresses blanches et les panaches rouges de ses schakos évasés, Tarnie en joue vers les lances innomhrables de uhians noirs. Cent de leurs chevaux culbutèrent, ruèrent, tombèrent sous la foudre des feux de salve ; tandis que l'air se troublait do cris, que la terre se couvrait d'uhlans ressurgis de leur chute,

Presqu'aussitAt le flot des chasseurs revint A la charge, par les intervalles des bataillons, et submergea le désordre des Autrichiens, qui se ralliaient en hâte autour de leurs chefs. L'infanterie rechargeait.

Alors il parut à Bernard que toutes les pentes du Pratzen glissaient dans la plaine, La hauteur s* écroulait au fracas d'escadrons galopants, d'artilleries trottantes, en avalanches de cuirassiers de bronze, en nappes de régimenls hérissés du bois des lances. Le JVatzen dévala contre larmée française, comme si les ïeux*qui enfumaient les villages eussent rompu sa cohésion matérielle. A droite, où pétillaient les fusillades enveloppant les colonnes amies, ennemies, elles s'abordaient et se pénétraient à travers les rues incendiées, les conrtils ravagés, les champs recouverts par les nueshlancliàtres des canonnades, Rt, comme si le cataclysme eiU rejailli jusqu'à Bernard, les uhlans échappés aux salves de la ligue Cafta relli et fuyant les chasseurs se rejetèrent aux dragons, qui les rej^ardaient accourir, sombres d'uniformes, la lance basse, les ligures inquiètes et vociférantes derrière les cous lendus de leurs petits chevaux gras. Quand on put distinguer les cuivres de leurs schapskas et leurs parements jaunes, les ublans se ralentirent, s'arr<!^tèrent, éperdus d'être au milieu des troupes françaises, puis se groupèrent en un troupeau sage, qui gaj^na timidement la route d'Olmûtz pour se rendre. On le laissa*

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b<)2 LA FORCE

Un peu plus tard, le régiment côtoya l'infanterie, qui serrait Parme au bras contre les revers blancs des habits sales. D 'j<à les figures étaient grises de poudre tirée. Roides, les yeux avides et les paupières sanglantes, les soldats marchaient, balançaient leurs mains gauches, avançaient la même guêtre noire sur deux mille jambes nerveuses. Les chefs regardaient au loin, sévères et la bouche crispée, derrière les petits tambours battant la caisse d'un rythme égal. Héricourt aima ceux qui s'efforçaient de paraître héroïques, le visage illuminé par les illusions de quinze ans. Il les dépassa. Presqu'aussitôt parurent les schakos jaunes, les dolmans verts, les amples pantalons bleus des hussards russes aux flancs de bêtes poilues. Leurs essaims a jiles se ruaient, grandissaient. « Dragons au trot..., » cria le colonel... Cavanon dégaina le cimeterre sans quitter Tennemi des yeux. A la suite de Cahujac, qui parcourut le front de bandière en hurlant, à la suite de Corbehem élevant ses épaules et sa face grave, le premier escadron» prit une allure rapide. Les lèvres blanchirent, les joues se ridèrent et s'affaissèrent ; les bouches s'ouvrirent ; le régiment haleta de six cents figures soudain protégées par les lames livides des sabres.

Cavanon galopait d'abord et levait, comme une enseigne, le cimeterre bleu, qui sautait au faîte du corps écarlate et vert à chaque secousse de la croupe animale.

Avec le vicomte solitaire et bravant l'espace de son visage pâle, le colonel retint Héricourt, car les essaims des hussards moscovites s'évanouissaient, tout à coup, à droite, à gauche pour découvrir un flot immense de cavaliers blancs qui les absorba. Monté sur un alezan magnifique, l'un bondissait d'abord, la tête inclinée dans le bicorne à panache ; son bras étendu avec Tép^e maintenait de loin un mouvement de conversion qui se

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répandit sur la gauche française et menaça d^envelopper.

Au cri du colonel, à son geste, l'escadron de Pitouët ralentit le trot pour faire face à gauche et prendre une nouvelle ligne de bataille, oblique à celle du front. Mercœur formait en colonne la compagnie des bonnets à poil, qui, entre les deux escadrons, trotta sous Taigle radieuse. Les deux forces coururent s'emboîter Tune à l'autre, parmi Torage effroyable de l'artillerie, vers Técroulement continu du Pratzen. Nouvelles avalanches de cavaleries lumineuses, de clameurs, de galops tonnants : Bernard s'enivrait de courir à cela.

L'homme au panache devait être un général autrichien. Des glands d'or battaient sa poitrine couverte de décorations. On distingua sa bouche large, qui criait sans qu'il tournât la tète. Ses aides de camp galopèrent aux extrémités de la ligne casquée de bronze. Ce fut lui que Mercœur désigna de suite. « A qui la bourse de ce particulier, mes fistons? m'est avis (jue son canard vaut bon!... Allons-y donc... Au trot accéléré... Marche! » Les bonnets à poil s'inclinèrent sur les encolures des alezans. L'aigle se blottit entre eux comm,e pour mieux s'élancer.

Seul des chefs d'escadrons, le vicomte, isolé, courait à droite de l'élite, en écartant ses longues jambes blanches.

On se rapprochait, les hommes pressèrent les chevaux. En dépit de l'ordre leur refusant le galop, les bêtes rivalisaient de vitesse, tiraient sur le mors. On discerna les figures autrichiennes, les hausse-cols des officiers, les efforts des animaux écumants, ceux d'un rouan grêle piqueté de gris qui amenait un homme mince à l'habit rouge, galonné aux manches. Bernard voyait tout, écoutait tout, anxieux du choc, joyeux de l'élan, fier de ce que, malgré ses intestins peureux, il allait

accomplir. Rien ne Tempêcherait, ni la crainte d'Edme retenant son cheval, et perdant les rênes, ni Tépouvantable chute de la montagne toujours glissante avec ses multitudes militaires qui semblaient entraîner dans leurs cours les incendies des villages, et les bouquets de bois nus, ou de verts sapins. Il lutterait contre la terre, il taillerait la colline, il escaladerait la hauteur, il enlèverait ses statues jusque l'horizon pâle, à travers les fumées opaques et les foudres partout crachées.

A cent pas devant, posé sur les obstacles, Marins, de la main, indiquait la direction aux guides, cependant que Pitouët, en selle comme sur un fauteuil de bureau, vérifiait encore la similitude du terrain et de la carte épinglée à ses fontes.

l] y avait sur Tarène du labour plusieurs mottes herbues. Héricourt avisa Tune. Là se heurteraient les deux forces. Là commencerait l'action de gloire qui le rendrait admirable pour Malvina, Augustin, Virginie et ses sœurs, pour le Rival lui-même. 11 se prévit généreux et pardonnant leurs sarcasmes. Là commencerait le carnage du destin adversaire, du destin tout à coup personnifié dans ces géants aux montures rousses et blanches.

Il galopait, entre la compagnie d*élite et la compagnie Corbehem, à vingt bonds du général au panache, et de son fort alezan. « L'atteindre ! pensa Bernard, le saisir, le ramener captif. » Il éperonna son turc. Dix officiers entouraient le chef qui gesticula, pour des signes à son aile gauche en retard. Bernard compta près de lui Edme et Corbehem, le maréchal des logis Tréheuc, deux soldats gascons... Il leur montra le groupe. Ils rendirent la bride, galopèrent en un tourbillon, les lames hautes. Edme ferma les yeux, lâcha son cheval... Avide, Bernard ne distingua plus le péril qu'entre leurs casques, leurs épaulettes, les crinières

flottantes des bêtes, jusqu'à ce que, clameurs et fracas sabordant, on fut contraint d^éviter les mufles de chevaux qui se précipitaient avec les hauts corps blancs des cavaliers autrichiens. Vers les bioornes de Tétatmajor ennemi, Bernard, habile, poussa le turc de telle sorte que ses hommes, Edme et Corbehem, séparèrent de sa ligne le chef. En même temps, le major ahuri reçut à gauche la claque d'un pistolet qui lui asséna un coup dans la buffleterie de la giberne, mais, à droite, ironique, il donna du fer dans le bras d'un vieillard peureux qui le menaçait. Puis l'avalanche autrichienne déborda. Chevaux fous, hommes dressés et sabrant, feux de pistolets; Bernard n'en bouscula pas moins, avec Corbehem, le général qui chancelait, et pointa sa lame contre le panache. L'adversaire se détourna, enfouit la fine épée au poitrail du turc, avant de* s'écrouler sur le vigoureux alezan abattu par le pistolet de Tréheuc. Le turc rua, sauta, hissa Bernard, stupide, dans les airs par-dessus la plaine de casques, d'épaulettes, d'échlnes métalliques, de crinières secouées ; l'immergea, désespéré, dans la multitude éparse des chevaux autrichiens, où il dut, rageur, parer de la garde les coups qui grêlèrent sur son casque, qui bâtonnèrent ses épaules, qui tranchèrent sa peau douloureuse. Les bouches vociféraient, les mains abattaient les armes, retenaient les brides, les bottes froissaient sa botte. En ruant, le turc élargit le cercle des agresseurs; il s'envola de nouveau avec Bernard étouffé, par-dessus la plaine des casques et des épaules, ensuite retomba, fendit le dernier rang, renversa un cheval sur l'épouvante de l'autrichien écrasé ; gagna le large d'un espace. Des hussards isolés tournèrent bride à la vue du major.

Il s'en étonna. Sa terreur ne savait plus rien. Etait- U vaincu, victorieux, blessé à mort, ou simplement

contusionné ?... Sûr de périr, il regarda difficilement en arrière. A sa piste,^ un groupe de crinières françaises, de plastrons cramoisis, de manches vcrlos et de. sabres relevés, abattus, traversait les habits i blancs, refoulait leur effort, leurs cris, bousculait leurs gros chevaux. Le turc s'arrêta, trembla sur les jambes ; ses flancs lançaient. Une mare Touge s'étalait qu'un jet de sang augmenta. Certain que la bête se résignerait à la chute, Héricourt voulut descendre ; une douleur atroce dans l'épaule l'empêcha d'appuyer sa main an pommeau de selle. L'animal chancela plus ; le major vida les étriers et suivit l'inclinaison lente de la bête, qui se coucha contre terre sur la flaque, soufiîa de ses naseaux crispés. Debout, Bernard ne put bouger; tout son corps lui fit mal. Le chaud liquide, du sang coulait dans ses manches, au long des coudes ; et il se vit en loques. Son casque enfoncé par mille coups écrasait les sourcils, cerclait la tête d'une souffrance aiguë. Une épaulette pendait sur la poitrine. La dragonne du sabre enlaçait le poing engourdi, insensible, inerte. Rapidement il connut le piteux état de sa personne. Delà main gauche il parvint d'abord à desserrer vite la dragonne et récupéra l'usage de son bras. Alors la peur s'évanouit ; il se retourna complètement. Seul, à cinq cents pas de la bataille! De toutes parts, la cavalerie trottait parmi les nuages de poudre que le vent apporta du plateau. « Que faire ? » Si terrible était la canonnade qu'il s'entendit mal penser. Sans monture, il ne pouvait revenir au combat. Il allait être prisonnier. Dix uhlans venaient à lui, de loin, au grand trot. Il se pencha. Ses reins furent coupés par la douleur; cependant il arracha les pistolets des fontes... puis jugea bon de feindre la mort pour ne pas être pris, et s'assit en hurlant, s'étendit contre la terre qui sentait ¥eau, la fraîcheur ; attendit, contracté. Les

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tthlans passèrent bavards, inattentifs à la ruse du major... Ce ne les surprit point, ce corps français, dans leurs lignes. Les traînards regardaient ailleurs, sans doute, où tourbillonnait la bataille. Héricourt se rassura. S'il pouvait ne pas être captif, ne pas rester le personnage que moquaient les sœurs, sa femme, Augustin, que punissait le Rival I Le turc remua les jambes, dressa la tête, implora son maître: « Selim! » L'animal parut comprendre et tenta un mouvement. Le major saisit la bride, tira. Le cheval râola la terre de ses sabots, se mit enfin sur les genoux, et retomba. Il saignait moins au poitrail crevé par Tarme du général autrichien. Son maître façonna machinalement une boule de terre qui boucha le trou. Le blessé hennit humainement.

« J'ai perdu mon cheval, se dit Bernard, et toutes les chances de triompher... » Bien que peu de minutes se fussent succédé, il lui parut qu'il gisait là depuis des heures. D'autres cavaleries s'écroulaient de la montagne. Toutes dérivaient sur la droite française contenue par les bords d'un petit ravin qui l'isolait de leur action. « Comment ne suis-je pas encore prisonnier? Les Autrichiens m'ont vu tomber. Ils me croient tué et me laissent pour combattre. » Les croupes des chevaux se bousculaient toujours, plus loin de lui encore, à sept ou huit cents pas. Plusieurs hommes ' sortirent de la mêlée en boitant, en tenant leurs têtes nues. Quelques-uns tombaient assis... D'autres le regardèrent sans approcher. Chacun songeait à soi ; et l'aspect de son uniforme en loques, de son cheval en agonie, ne tentait pas les convoitises. On le ramasserait plus tard avec les autres, l'engagement fini.

Aussi bien il estima que les Autrichiens ne l'emportaient point facilement. Le nombre des éclopés quittant

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la bagarre augmenta. Des remous se produisirent dans la foule d'habits blancs et de chevaux gris. Sur un point elle se boursoufla. Un homme s'en fut au galop de sa bête ruisselante de sang depuis le garrot jusqu'au paturon. Un second le suivit, qui détachait son casque d'une main en trottant et le jeta, potfl' essuyer la blessure de sa face coupée. Ensuite deux, trois, dix s'échappèrent, qui s'accrochaient à l'arçon. Puis d'autres tournèrent bride plus près, arrivèrent. Bernard les haït. Haletant, il se retrancha derrière le cheval et reprit les pistolets. Ils ne le remarquèrent point. Le troupeau s'affolait. Maintes faces blêmes, grimaçantes, se criaient de fuir. Un gros capitaine levait les bras en l'air pour les convaincre ; il galopa, les rattrapa, les frappa de son fouet à tort et à travers... Deux accoururent vers le major, qui les redouta. Leurs sabres pendaient aux dragonnes. Il importait qu'il ne manquât point les chevaux. Haineux et cruel, il visa. Mais, quand ceux-ci l'eurent aperçu, ils l'évitèrent, en brochant à coups d'éperons leurs bêtes. Presqu'aussitôt, pêle-mêle dans une nouvelle cohue d'habits blancs, les bonnets à poil de la compagnie d'élite apparurent, avec des sabres rouges et des faces bestiales, à la poursuite du même général panaché, de ses officiers en bicornes. Ce groupe prit à droite pour joindre ceux de ses escadrons qui tenaient toujours. Sans voir le major, le noble autrichien piqua des deux un cheval enfourché au hasard, une bête blanche de trompette. Bernard s'agenouilla derrière le turc qui mourait. L'âme pleine de joie craintive, déjà glorieuse, il lâcha ses deux coups de pistolet au flanc du coursier ennemi : « Toi, je t'aurai! » De fait, homme et bête culbutèrent. Entraîné par l'élan, l'essaim d'officiers les dépassa, suivi par Mercœur et ses hommes aux bouches crispées de convoitises

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féroces. Ivre de triomphe, Héricourt marcha vers le général, empêtré dans les étrivières, une jambe prise sous la masse écumeuse de sa monture. « Votre épée, Monsieur... je suis le major de ce régiment. — la, ia..., Herr Major... ma jambe casse; je vous prie... Ich bitte, Herr Major... » Mieux que cette parole allemande et française, le geste indiqua son désir d'être tiré* de la mauvaise position, et Taise presque souriante aussi de n'être pas tué ; car le sabre de Mercœur hachait les épaules et la tète d'un officier effrangées de sang ; les doigts de la main levée pour garantir sautèrent amputés, tombèrent encore gantés de blanc noirci aux phalanges supérieures. Il y eut à terre quatre petits boudins de peau sanguinolente, etenTairune paume où jaillissaient de minces gerbes rouges. La canonnade ne laissa point entendre ce que hurla cette figure furieuse. De toutes parts, les dragons franchissaient la ligne Austro-Russe. Plusieurs cosaques mêlés à la charge, des hussards à schakos jaunes galopaient éperdument, harcelés par Cahujac et ses Gascons, par les Alsaciens, qui entraînaient des chevaux de prise, à leur troussequin. Le cimeterre bleu de Cavanon, son haut schako écarlate luisirent. Du général ennemi, qui avait défait son bicorne, et dégageait sa jambe, en. rampant, Héricourt ne s'occupa guère. Il s'enthousiasmait, radieux, en admirant le vicomte, seul, et le menton haut, férir les épaules blanches, s'entourer sans cesse de l'éclair de son arme envolée. En allemand, Ulbach criait aux Autrichiens de ne plus frapper, qu'on les épargnerait aussitôt. Mais la colère enivrait les hommes. En vain la voix du colonel commanda le ralliement des pelotons. La rage exaspéra le rictus des faces, la violence des bras, la crispation des jambes aux flancs éperonnés des chevaux. L'habit déchiré depuis la nuque jusque le

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ceinturon, Edme bondit, sur un cheval peint de sang. Le major appela et se fit reconnaître. Le jeune homme accourut, arrêta sa bête, qui tremblait: « Ahl Bernard! Bernard!... Sont-ils f..., hein?... J'en aijetéde«x à bas de cheval... — Tu n'es pas blessé ?... $onne au ralliement^^ sapristi! Que le régiment marche à droite, et leur aile sera prise entre les deux brigades. . . Sofine donc ! ... » Edme emboucha le cuivre, ayant fait volte-face, et beugla de toutes ses forces. Alors, dans la cohue des centaures, les visages se retournèrent. Mille figures terreuses les regardèrent de leurs yeux vitteux ou enfiammés. Bernard comprit qu'on s'étonnait admirativement de le reconnaître. Il se contempla, lui, ses loques d'uniforme, son épaulette pendante, sa culotte tachée de rouge, ses mains toutes poisseuses du sang des bras, lui, entre les deux masses des chevaux morts, lui, ayant à ses pieds le général autrichien qui gémissait, rampait, traînait ses croix, ses aiguillettes et ses plaques contre la terre gelée, qui se- lamentait de toute sa tête grise, tandis qu'à la droite les cavaleries blanches en déroute regagnaient l'abri du ravin, par un immense galop circulaire retentissant avec la ferraille de six mille sabres.

En effet à gauche, derrière les pelotons de sapeurs, l'escadron Pitouët trottait en ligne, pour réponse à l'appel du trompette, et dessina le mouvement qui eût coupé la retraite aux cuirassiers.

Comme il avait vu les hauteurs du Pratxen descendre contre la force française, avec le trot pullulant des peuples slaves, germains, tchèques, hongrois, Bernard Héricourt vit alors se retirer sur l'horizon le plateau remportant l'incendie de ses villages et le fourmillement de ses races. Le major crut qu'il venait de vaincre la montagne, ainsi qu'il avait, près d*Amstciten, vaincu la forêt tonnante.

LA FOIUÎE Ml

Et ce fut un immense orgueil qui éWonit ses yeux, rafraîchit sa bouche, éteignit ses douleurs.

Pacifique, le régiment s'alignait dans la plaine vide de cavaliers blancs, de cosaques chevelus et de hussards aux schakos jaunes. Par monceaux, à terre, des bêtes achevaient de mourir. Des blessés assis caressaient leur mal. Des chevaux boitaient en hennissant. Malvinà, Virginie, Aurélie, Caroline, que pensaient-elles de Bernard, si elles le devinaient ainsi embrassé par l'enthousiasme du gros colonel, et les mains serrées parCavanon à bas de son cheval noir? Les quatre visages se penchèrent en la mé^ioire du major : boucles châtains d' Aurélie et ses beaux yeux pensifs ; malicieux regards de la perverse Malvina ; bouche de Virginie que torture l'angoisse de la volupté; bandeaux plats de Caroline aux joues grasses. Le croyaient-elles ainsi félicité, admiré, glorifié par les propos fiévreux des dragons, qui se le montraient sanglant de sa gloire ?

Et les brigades qui n'avaient point donné dépassèrent la halte du régiment. Les officiers de ces frais escadrons examinaient à terre les victimes, leurs poings crispés, leurs yeux ternes au ciel, les habits ouverts sur les lèvres humides des plaies, les moustaches fendues avec les narines et le menton, les semelles glaiseuses des bottes aux pieds des morts, et ceux des cadavres qui semblaient dormir simplement, dépourvus de blessures apparentes, et ceux tordus par les spasmes de l'agonie, et ceux dont les mains eussent arraché le col, si elles avaient survécu, pour aider le passage du souffle étranglé, et le dragon dont la langue veineuse pendait entraînant jusque le ventre la mâchoire inférieure tranchée depuis les oreilles.

Décela, Bernard, presque dévêtu, se souciaità peine. Il tendit ses bras aux chirurgiens, qui lavèrent les

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entailles, les bandèrent. « Ah ! Monsieur, répétait le gros colonel, tu as tout percé. Nous suivions ton casque. Tu es un soldat. — Ami, renchérissait Cavanon, Murât n'apprendra rien que de ma bouche. Je veux qu'il le sache par moi; ce sera ma gloire... » Il se remit en selle, disparut au galop parmi les escadrons qui envahissaient de leurs lignes métalliques et tumultueuses le quart de la plaine acquise, cependant que les bataillons de Caffarelli et de Suchet, à gauche, débordaient à leur tour, avec les tresses blanches de leurs schakos évasés, leurs plumets rouges, les rythmes de dix mille jambes en guêtres noires, les remparts mobiles de leurs poitrines aux buffleteries croisées. Contre eux quarante voix de canons russes aboyèrent aussitôt, Bernard renfila les loques de son habit par-dessus les bandages des bras ; mais il ne put coiffer du casque les compresses de son front. Sur un nouveau cheval équipé vivement avec le harnais pris au corps du liongre tiirc, deux dragons le hissèrent, suspeAdirent à rarçon le cimier bosselé, troué, fendu, la crinière hachée de coups de sabre. Malgré le plomb brûlant de sa cervelle, les cuisantes déchirures de ses bras et toute la fêlure de ses os, le major put se tenir roi de, à la tête du régiment reformé.

Penser à quelque chose, il le pouvait mal. Du cœur lui montèrent des bouffées de triomphe que l'angoisse d'un tourment physique interrompait aussitôt. La bataille bourdonnait, criait et tonnait sans rien apprendre à ses oreilles lourdes de sang. Il eût voulu répondre à Gresloup Tavertissant de la mort de Corbehem, au général autrichien enfin tiré de la masse du cheval et qu'on soutenait par les bras, à Edme éloquent, qui gesticulait, la fîèvre sur les pommettes, au colonel qui étanchait du mouchoir la sueur de sa tempe, au vicomte qui salua d'une phrase laudative, en éventant sa grande

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figure empourprée sous le casque dont pendillait la jugulaire rompue, à Murat enfin accouru dans le désordre de ses boucles noires, et qui déplorait à haute voix la perte du cheval turc, qui modérait le sien tout mousseux d'écume. « Dragons du 23" régiment, déclama-t-il soudain, je salue en vous les plus braves gens de la cavalerie française. J'aime vous saluer de ce titre sous le feu de l'ennemi que vous venez d'enfoncer. Je vous embrasse dans la personne du major Héricourt. Le premier, il vous donna le noble exemple. Vous l'avez imité. Dragons du 23«, l'histoire se souviendra de vous. Vive l'empereur! »

« Vive l'empereur ! » braillèrent en une longue ova- . tion les soldats loqueteux, qui brandissaient leurs mains sanglantes et boueuses en une liesse énorme de se voir saufs et de croire finie la bataille.

Alors Murat conduisit son cheval près celui du major. D'un bras doré par vingt galons, le beau-frère de l'empereur entoura le cou de Bernard, qyi trembla d'orgueil, qui sentit l'émotion brouiller seô yeux, s'essouffler dans sa poitrine, qui reçut l'accolade de joues râpeuses alternativement frottées contre ses propres joues. Murat songeait évidemment à autre chose, tandis qu'il balbutiait : « L'empereur, Monsieur, vous remerciera mieux que moi... et comme il convient... » D'un chatouillement de l'éperon il porta plus loin sa monture devant les lignes ; l'état-major suivit... Quelques figures encore se retournèrent, admirèrent Héricourt immobile, à côté du gros colonel, des chefs. L'adjudantmajor Marins expliquait de quelle façon il avait participé à l'héroïsme, en menant son cheval derrière le hongre turc, par le travers des ennemis.

« Je ne me rappelle point cela, se dit Héricourt ; et je suis demeuré seul un bon moment, quand Sélim est tombé... Ce bougre doit mentir. Allons ! Je ne

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suis même pas blessé grièvement. Murât m'embrasse ; et le Rival devra me rendre justice. Humiliez-vous, Malvina et vous, sœurs, épouse... Me voici devenu celui de mes espoirs. Je serai général, je commanderai, je triompherai pour moi-même à mon tour... Oui, oui!... Corbehem est mort. Qu'y faire? Il faut se résigner. C'est la plus belle fin... Le voici dans son manteau, le sabre déposé sur la poitrine... Allons : on tourne à droite... Comme ces petits tambours d'infanterie marchent vite derrière la canne du maître. Us n'ont pas peur du canon. Ça sent la poudre. Tout Pair en est -parfumé. L'artillerie rage... Bon ! Voilà les l-nmbours culbutés. Ce pauvre-là n'a plus qu'un bras, et il regarde les jets de sang au moignon... Nous marchons aussi contre ces feux de batterie! 11 serait bête de mourir à l'heure où je vais enfin recevoir le fruit de mes peines. Si je me réfugiais aux ambulances. Non : je me présenterai devant le Rival, Thahit en loques, les manches ensanglantées, la tête bandée. Il faudra bien qu'il se repente alors... Bigre! j'ai mal aux cuisses, aux épaules, à la tète. Chaque cnup de canon ébranle mes tempes... Et cependant je n'ai vu aucun de ceux qui me frappèrent. Je fermais les yeux tandis que les sabres m'assommaient. Mon cheval a tout fait. Il m'a enlevé du milieu des Autrichiens. Il a bousculé leurs bêtes. Il a enfoncé de son élan leurs pelotons. Blessé à mort, furieux de souffrir, lia t^"^ut jeté par terre; et moi j'étais inutile sur son dos. Ai-je frappé de mon sabre quelqu'un. Je ne me souviens pas... Aussi bien, j'ai tué à coups de pistolet la monture de ce général qu'on emporte, qui a la jambe rompue... »

La douleur dispersa les réflexions. Le régiment eûtoyait la queue des colonnes qui refoulaient les forces de la montagne. C'était une confusion de gens

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effarés, courant de -ci de -là, vers les tombereaux garnis de paille où les chirurgiens besognaient sur des corps hurlant, gigotant, saignant. Une odeur de poudre et de suie, emplissait l'air enfumé. I>es bataillons, l'arme au pied, attendaient leur tour en chauffant la peur au pâle soleil. Dans les villages, les généraux renseignaient les estafettes. Des compagnies entières avaieM la bouche pleine de pain. On disait l'ennemi battu au centre, mais victorieux sur la droite, aux étangs de Telnitz. Les dragons s'y rendaient pour soutenir. Déjà il« atteignaient le ruisseau qui avait servi, les jours précédents, à laver leur linge. Les bords n'en étaient plus que fange, tant les troupes y piétinaient depuis le matin. Sur la pente du Pratzen, parmi les vignobles et les haies, dans un nuage continu de fumée grise, on devina les mouvements des corps à la lueur des baïonnettes, et les positions de l'artillerie aux langues de feu dardées par les pièces. Vingt incendies assiégeaient le ciel de leurs vastes flammes. Les cohues humaines, entassées dans les ravines, escaladaient les pentes avec de puissantes clameurs, ou crachaient des feux de file, qui allaient découdre au loin la «oie de l'air.

De là descendaient d'interminables colonnes de prisonniers en capote grise, qui montraient leurs mufles gras dans du poil, des sourcils épais, de gros nez retroussés, phy«ionomies naïves d'enfants barbus et loquaces. Mais on voyait l'agitation de leurs lèvres sans rien entendre, tant grondait la canonnade.

Chaque secousse du cheval eût arraché un cri à Bernard, il ne craignit plus rien que les ornières de la route où les bêtes bronchaient. Le peuple de soldats cachait tout de ses uniformes, noyait les villages et les bois, grouillait dans les creux, s'étageait sur les côtes. Des mAPéea d'habits bleus et de schakos à tresses

blanches affluaient, enflaient au-dessus des callincs, s'aplatissaient dans les combes, couraient, s'arrêlaicnf, se fixaient en lignes bientôt reparties^ en colonnes qui pénétraient les nuages et le crépitement, qui déferlaient contre les hameaux, qui refoulaient le pullulement des Russes et la montagne vers rhorizou bleuté.

Les attelages d'artillerie passèrent au trot enlevés ' par les chevaux du train, suivis par les canonniers au pas gymnastique dans les stridences de ferrailles, de pierres écrasées, aux cris des chefs.

— Eh quoi ! mon commandant, demanda Gresloup, nous ne verrons pas la bataille ? Cet énorme choc qui broie les Germains et les Huns, contre les Gallo- Romains, Attila contre César, ne sera-t-il pour nous qu'une bousculade de cavalerie. Nous courons toujours en arrière. La fumée cache le spectacle. Les hommes recouvrent le pays. Il n'y a de visible que des soldats pâles, qui défilent comme dans une manœuvre, qui sortent des haies et des villages, descendent des coteaux et montent des vallées pour entrer dans le chaos des nues blanchâtres, dans ce tumulte incompréhensible...

Ils allèrent... Les aides de oamp galopaient. Les colonnes piétinaient, en ordre. Le tonnerre continu assourdissait. Dans les champs, il y avait, à l'abri de charrettes culbutées, des groupes de soldats se soignant les uns les autres, accroupis entre leurs havre sacs ouverts. Plus on avança, plus il parut que le Pratzcn, enserré par deux lignes crépitantes de feux, se revêtait partout de troupes françaises. Entre les déchirures des nuées blanchâtres, des brigades entières se découvrirent, minuscules, qui se répandaient devant les essaima d'état-major. On nomma cetïx du maréchal Soult, des généraux Saint-Hilaire, Thibault, Yandamme, a chaque tourbillon d'étincelles et de fumée, à chaque draperie

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de flammes coiffant les villages gris enfoncés dans les ravins.

On ail ait toujours. On contourna des hameaux pleins de troupes joyeuses qrîi proclamèrent la vicloin^, qni offrirent des morceaux de pain aux dragons aiï;iméSi On. longea le ruisseau do Goldbach, Les chevaux s*abreuvèrent dans une anse bourbeuse; on retira, quelques instants^ les casques. On repartit. Le vicomte récitait tout seul des vers iambiques qu'il scandait le doigt en Tair. Les yeux d'Edme fouillaient le paysage, dont Pitouët désigna savamment les lieux, points d'attaque pour nos divisions, points de résistance pour les corps russes. H nommait les généraux ennemis^ indiquait la retraite de KoUowrath et celle de Kutusov, derrière le Pratzen. Il assura que Ton allait preodre à revers Buxhœwden, Langeron et Doctorow. Ceux-ci débordaient le corps de Davout appuyé par sa droite aux étangs de Telnitz, de Menitz et de Satschan, par sa gauche et son centre au château de Sokolnitz, où la division Priant luttait depuis le matin. Pitouët savait tout. II questionna chaque traînard assis, les pieds nus, au bord du chemin, chaque blessé rapportant son bras dans un mouchoir sanglant, chaque canlinière attendant la permission de gravir vers la bataille avec sa carriole, chaque aide do camp affairé, en quille des élats-majors, et qui brutalisait un cheval humide, fumeux, et qui exa|;érait les nouvelles en gesticulant.

On allait encore. Les blessés se rencontrèrent plus nombreux dans la rue d'un villag?^. Ce fut un cuirassier d^abord, la tête emmaillotée d*une chemise rongie ; il déclara que Priant se retirait : à Sokolnitï tons les Russes et les Autrichiens de Kienmayor lui tombaient sur les bras. Quant à Thomme, un biscaïen Tavait â demi scalpé. Il réclamait un chirurgien. Après ce furent deux soldats d'infanterie légère, Tun boitant,

bl8 LA FORCE

appuyé sur son fusil, conduisait Tautre aveuglé par un bandeau. Ils croyaient aussi que les Austro-Russes coupaient la route de Vienne, au-delà de Telnitz et de Menitz, qu'ils entouraient le corps de Davout. « Si le Petit Gris ne leur joue pas un tour de son sac, nous irons pourrir chez les Russes... »

Plus loin, dans le cimetière, entre les décombres du mur, une seule pièce de huit tirait servie par cinq canonniers noirs de poudre, fébriles, qui enfoncèrent les gargousses avec un manche rompu de refouloir. Un^ être sans culotte, sans guêtres, et traînant des souliers au bout de ses grosses jambes velues, apportait dans un soau de bois une boue liquide qu'il lança contre le canon fumant. « Il sera encore trop chaud pour y toucher..., » dit-il, et il retira son habit d'artilleur, dont il enveloppa la culasse. En chemise sale, il enfourcha l'affût, pointa. Bernard reconnut alors au schako que l'homme était sous-lieutenant ; Pitouët lui demanda des nouvelles : «Ah! je ne sais rien, moi...; op m'a nîis ici avec une pièce... je fais mon service... D'abord je ne vois rien, rapport à la fumée... ; hein î quelle fumée, tout de même !... j'ordonne démettre le feu à la chapelle pour faire croire que nous sommes en nombre ici. . . Mais ça ne veut pas flamber, c'est du bois humide... Les soldats du train y sont encore à allumer les fougères... Ah! tenez, en v'ià tout de même un peu de flamme qui sort... Allons, le boute-feu... avance à l'ordre... » II se ireleva de l'affût. On ne put rien obtenir de lui. Il semblait stupide et sourd, au milieu de soldats noirs, qui regardaient de' loin, en se hâtant, les cadavres de leurs camarades couchés sur les pierres de tombes... « Mon commandant, si yous suivez la ligne, vous seriez gentil de dire au chef de la batterie de m'envoyer des grenades et des boîtes à mitraille; on n'en a plus... on

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n'en a plus, des grenades et des boîtes à milrnillp... hein? des grenades, et des boîtes à mitrailles.,. >^ Crmum^ un idiot, il répéta, voulant prévoir Tusago de. ros munitions. La foudre de la pièce le. fit taire. Il so tTlnnrna. Les hommes déjà poussaient les roues. Alors h ronlKment de l'incendie se développa, attira les regards nu faîte de la chapelle soudain agrandi de fumée noiTe, de jets d'étincelles, d'une flamme spacieuse tiroe par lo vent. Du porche, les conducteurs sortirent, jetant leurs tisons ; ils coururent aux dragons pour leur drmsiider du pain ou quelque autre nourriture. L'honmio on tlicmise s'était remis à califourchon sur l'affût.

L'idée du pain que refusèrent les dragon.s dûpuurvus arracha Bernard à la torpeur. La salîvo inmissa contre ses dents. Il sentit surir sa langue ; puis Inuto la bouche. Il eut faim ; il accusa l'air vif, Id Ttjïirche qui le tenait en selle depuis trois heures du iiiaMn- Sa montre marquait deux heures du soir, Lliiuim avait consommé sa ration avant et après le clioc des cavaleries. Autour de lui, la même question avait ivnque le même appétit; et les dragons se plaigiiîruiU du manque de vivres... Bientôt ils redevinrent nm/i^is, car on s'entendait mal dans le fracassement de Vtnr qui portait aux narines, aux lèvres, un goût su lé dn cendres et de poudre. Le major se rappela les duynB angoisses de la faim que, dix ans plus tôt, il avait subies, houzard, lors de la retraite sur leKljiii,it la suite de Jourdan. Oh ! ce pain volé par le panilonr aux bûcherons alsaciens, ce pain pour lequel y'ékdunt battus les hommes, ce pain sur lequel il était tt unité, qu'il avait dévoré en silence, feignant de rester i vîiTioui après la chute de la monture^ Il souhait^ revivrf^ celto minute ancienne d'assouvissement.

Comme ilTimaginait, il souffrit moins aux Uva^, a Jh tête bandée de linges. 11 rattacha son épaulitle. Il so

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représenta le fournil des Moulins-Héricourt, et la pâte chaude du ceugné, un gâteau de Noël, qu'on cuisait en cérémonie. Ah ! si Ton tenait la victoire, comme la prospérité des Moulins s'accroîtrait, comme la fortune de la famille préparerait un beau destin à la descendance aux cils sombres, aux yeux clairs, dont la chère Aurélie voulait Tunion bienheureuse.

Serait-on victorieux, ce soir? Héricourt se délivra de Tengourdissement. Il tourna la tête sur le col de crin. Il examina les statues équestres. Rigides, mais inquiets, les hommes dégrafaient leurs habits, comme si le combat devait être immédiat. Ils flattaient leurs chevauX', dont les oreilles se dressèrent à une décharge plus formidable. On se rapprochait de la mort embrassant la droite de l'armée. Huns et Latins se pressaient vers les étangs de Menitz, que Pitouët montra parmi les fumées. Pour lui, les Russes de Buxhœwden passaient le ruisseau de Goldbach; ils emplissaient le val entre le château de Sokolnitz et Telnitz. « Bon, dirent les soldats : nous mangerons la cartouche avant la ratatouille. — Va falloir encore taper les schakos jaunes et les habits blancs. — Si j'avais le ventre plein. — Les Russes vont t'envoyer un plat de prunes. — Eh ! gare à tes dents. — Dieu ! que j'ai faim. — L'émotion creuse l'estomac. — Tiens demande à Tartilleur son gâteau. » Ils rirent. On abordait une batterie qui tâchait de s'établir à mi-côte. Actifs, les hommes tiraient les gargousses du caisson brusquement culbuté sur sa roue rompue, tandis qu'un conducteur, projeté en avant du cheval aplati contre terre, allait répandre le sang de son ventre sur les pierrailles où il hurla, sans perdre le fouet.

« Dédoublez les files, » commanda Mercœur ! Les chevaux obéirent aux mors en faisant craquer les cailloux. Les sabres heurtèrent les éperons. Un éclatement

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de fer tonrnaya, faucha des ronces^ prajnîa des paillea jusqu'au chef de la batterie, que secoua son clioval atteint^ dressé, battant l'air des jambes antérieures,

En colonne^ le régiment gravit la hauteur que I^artille rie occupait de bas en haut. Genoux à terre^ un bataillon d'infanterie, prêt â soutenir, se blottissait. Ses hommes arrachaient machinalement Iûb orties, sans fjercevoir qu'elles égratignaient les mains, Silen* cieusemenl ils s'acharnaient à cette besogne mécanique, peureux de voir ceux^ qui tombaient la face en avant, puis se trémoussaient^ en insultant, deleurrâJe, la mort, ceux qui se couchaient tout à coup, serraient les poings et grimaçaient, en vomissant du rouge sur les revers jaunis de leurs uniformes, ceux qut eufon^ çaient précipitamment la main sous leur, gilet, et regardaient, de leurs yeux ternis, le vide, ceux qui juraient pour un doigt enlevé à leur paume sanglante, pour un trou crevant leur joue, pour la fêlure de leurs os qu'on entendit craquer au choc d'éclats de mitraille. Car, du plomb, du fer criblaient les ronces autour d'eux, fustigeaient les orties, écornaient les pierres. En face de la colline, les canons russes installés crachèrent la mort Le colonel conduisit à droite ses dragons, qui envahirent une jachère couVerte de fumure ; les pas des chevaux s'assourdirent.

On alla. On ne parlait plus. Il n y avait de bruit que le tintement des armes, le cri des cuirs neufs, perçus à peine dans la trombe de la bataille. On aspirait la poudre et la cendre. On longea des compagnies qui revenaient du feu, débraillées, les visages gris de poudre, les mains écorcbées, les baïonnettes tordues, les guêtres terreuses, les culottes brunies par la diarrhée de la peur. Et tous ces gens parlaient, se reprochaient trop de tiâte, peu d'clan, tutoyaient leurs capitaines.,, « A votre tour, crièrent-ils aux

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dragons... Allez-y voir. — Les cosaques enfoncent tout. — Les chasseurs corses ont tiré sur nous. — Nous sommes coupés de Vienne. — Le colonel a la tête emportée. — Nous nous battions cinq contre f ingt. — As-tu vu Tempereur ? — Il doit rouler sur la route de Brûnn. — Les gros se tirent toujours d'affaire. — Tout brûle par là. — Le pavé roussira la corne des chevaux. — Inclinez à droite, mon commandant. Jamais votre escadron ne passerait. — On n'écrase à Sokolnitz. — Nous redescendons la pente plus vite que nous ne Tavons montée. — On n'en peut plus. — Qui me donne à boire? — Voilà un Napoléon tout neuf. — De l'eau! — Du pain! — A boire!... — Je m'assieds. J'en ai trop tué, aussi ! » Ils se couchèrent ^n masse à l'abri d'un mur de verger; ils essuyaient leurs fronts de la manche, haletaient. En vain Edme annonça la victoire de la gauche, et Pitouët celle probable du centre. Ils n'y crurent pas ; ils ricanèrent. Ils déboutonnaient encore leurs uniformes, leurs guêtres, visitaient leurs blessures, qu'ils lavaient avec de la salive étendue sur des mouchoirs à carreaux bleus.

Ce monde en démence refluait jusqu'au hameau désert. Les maisons à moitié démolies alimentaient de leurs poutres et de leurs auvents, de leurs meubles, les grands feux assaillis par ceux qui grelottaient de fièvre. Les tresses blanches des schakos pendaient sur les épaules. Les plumets rouges penchaient, lamentables, brisés, amputés. Un capitaine ne portait plus sur la tête que la visière et le tour de sa coiffure. Un projectile avait enlevé la forme. Lui ne s'en doutait pas, non plus que ses hommes. Il se démena pour en \ aligner quelques-uns, réconfortait celui-ci, frappait à coups de plat de sabre celui-là, poussait l'autre dans un rang fictif qui se décomposait à mesure. Et nul ne

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LA FORCE 5â3

lui représenta qu'au milieu de son crâne une écorchure saigneuse marquait reffleurement du biscaïen, parce que, seuls, les dragons la pouvaient apercevoir du haut de la selle.

Les chevaux allaient toujours à ira vers champs, et parcouraient des sentes, aux bords desquelles les soldats éreintés de la division Legrand s'étaient étendus pour dormir, insoucieux de leurs blessures. Les pieds nus et rhabit ouvert, telle section ronflait derrière une meule, en bavant sur les cols rouges, malgré la proximité d'un bataillon en ligne qui exécutait des feux de salves, régulièrement, comme à l'école de tir. Par delà, Héricôurt vit, à travers la fumée, des pelotons de uhlans brandir leurs lances.

Peu à peu il s'excita de l'effervescence agitant ses dragons qui criaient afin de s'entendre, qui déterminaient les moyens de vaincre. Tous montraient le corps de Davout en retraite allant garnir les hauteurs au sud de Sokolnitz et Telnitz qui fumaient. Jusqu'au plus loin, on mesura les lignes d'infanterie française. Elles se réunissaient en arrière et, à droite, sur les gradins des collines ; tandis que les convois d'artillerie revenaient au grand trot par les routes, avec le bruit des caissons vides.

— Pourquoi sommes-nous ici, demanda le major au colonel ?

— Parce que Taide de camp du maréchal Soult ost venu demander du renfort à Murât.

— Par conséquent, nous devrions marcher à la gauche du corps Soult. Comment sommes-nous au milieu du corps Davout ?

— Mais, dit Pitouët, nous ne pouvioiîS pas traverser le Pratzen. L'ennemi l'occupe encore partout. Nous avons fait un détour pour rejoindre ce corps en passant le Goldbach près de Sokolnitz.

— Voilà Buxhœvden entre nous et Soûl t maintenant... Pitouët hocha la tête et avoua : « Je crains de

m'étre trompé... » Le colonel arrêta son cheval net. Il leva les bras au ciel en sacrant.

— Tes papiers, tes cartes, à quoi ça te sert alors, Mofisienr? Je l'avais bien dit qu'on faisait fausse route: . .

— Je ne supposais pas qu'on battait en retraite ici... Je pensais que la route aurait été balayée par Davout, Priant et les dragons de Boursier.

— Monmeur pensait! Monsieur supposait! Eh bien, les voilà tes suppositions...

— Pour rejoindre le corps, il va falloir traverser rennemi, à présent.

— Ce sera dur, opina Gresloup.

— C'est qu'encore il assure au général qu'il connaît le chemin, qu'il a cantonné là toute la semaine. Et regardez-moi ces chevaux : ils ne tiennent plus debout!

l.e colonel se congestionna. Il crachait, la bouche sèche. Il bredouillait. Héricourt proposa de marcher au ruisseau, de le franchir, de tenter le parti héroïque, puis de se rallier au corps Davout, si l'entreprise paraissait impossible.

— Alors, objecta Pitouët, nous tombons dans les vingt bataillons de Buxhœwden.

— Peut'ôtre ; mais si Lannes, Murât, Soult et Oudinol sont maîtres du Pratzen, comme il semble, ils doivent se rabattre actuellement vers la droite, aux étangs (le Menitz, d'après les indications du plan général. Nous pouvons donc rencontrer leur aile, en retournant un peu sur nos pas et en passant le Goldbach en amont de Sokolnitz.

— Obéissez tous au major... Voilà ce que nous Itij^uns. Adjudaiit-major Marins, retournez en arrière avec un peloton... Et au trot !

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Les escadrons .manœuvrèrent. Bernard ressaisit toute sa force. Plus de migraine ni d'engourdissement, ni de douleur. Il mena son cheval dans le peloton de Mariuset partit. Il s'imaginait sublime, à la tête du régiment, le front bandé. N'égalait-il pas Paul-Emile? Tout réussit. On n'eut qu'à longer un régiment léger contre qui les uhlans accouraient de loin, en braillant, en brandissant leurs lances pour tourner bride à vingt pas des baïonnettes, sous les huées françaises : « T'as peur à ta peau, choucroute ! — ^ Tu ne veux pas de ma lardoire, mon lapin. — Ah ! ah ! Quelles gueules ! — Va chercher maman qu'elle te mouche ! — C'est-y des hommes? — T'as donc rien au ventre? — Approche voir, au moins, cadet! » Mais les uhlans caracolaient à distance, cependant que les soldats indignés leur montraient le poing, lançaient leurs baïonnettes dans le vide, ou, par mille gestes obscènes, leur témoignaient le mépris, à la façon des chiens qui lèvent la patte sur l'immondice. Il y en eut qui, barbares magnifiques, les jambes écartées et l'arme sous le bras, abondamment, à la face des cavaliers timides, urinèrent.

Et les dragons mêlèrent leurs rires aux rages des fantassins qui criaient : « Avoir fait 400 lieues en deux mois pour n'avoir même pas l'avantage de se casser proprement la figure 1 — Trouver devant soi des canards de cette espèce, — Ce n'était pas la peine de se déranger de la rue des Petits-Mathurins. — Hé! dragon, offre-moi du pain. — A boire! »

Les dragons tapèrent leurs bidons vides. Bernard sentit mieux le goût sur à la bouche. Les intestins s'étiraient et grouillaient. Il se» rappela de nouveau le pain du bûcheron, le pain mangé sous les pieds des chevaux, pendant la retraite de l'an IX. Au ruisseau de Goldbach, tout le monde mit pied à terre et s'abreuva, en dépit des uhlans qui voltigeaient, insultaient à coups de pis*

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lolet, au loin, sans approcher davantage. L'infanterie ne tira plus sur ces groupes. L'arme au repos, le premier rang veillait à peine, tandis que le second assis se délassait, se déboutonnait, buvait Feau que le cheval du major traversa. Le froid de Tonde glaça les jambes dans les bottes.

Au débouché d'un pauvre village plein de cadavres en capotes grises, de blessés agonisant, bouches bées, autour de Fabreuvoir dont le liquide était devenu rougeâtre. Marins pensa découvrir les colonnes françaises descendues de Pratzen. Le colonel fit déployer, et les uhlans refluèrent devant les démonstrations de la compagnie Cahujac.

Du plus loin, toutes les sentes se hérissèrent de baïonnettes, se garnirent de bonnets à poil. On reconnut d'abord les grenadiers d'Oudinot, et leur pas accéléré, troupe fraîche, presque sans blessés, à peine boueuse. Les grenadiers à cheval de Bessières apparurent ensuite ; ils braillaient, ivres certainement d'une victoire ; et ce furent les colonnes aux schakos évasés du corps Soult qui défilèrent dans un champ de trèfle avec leurs plumets hachés par les coups de sabre, leurs havresacs déchiquetés, leurs capotes loqueteuses.

Héricourt et le colonel se trouvaient au rendez-vous, avant le reste de la division. Après des phrases amères relatives à sa prudence méconnue, Pitouët haussa les épaules. Ignorait-il la route, les mouvements tactiques, les plans d'état-major ? Au reste, ils s'estimèrent bienheureux d'être repris dans la cohésion de l'armée. Devenue masse française, la montagne glissait à présent, formidable, contre les vainqueurs russes et autrichiens de Telnitz. La force du mont était conquise, depuis le ciel clair jusqu'au bruit du ruisseau tout crépitant des fusillades répétées, tout rouge de reflets d'incendies, tout enfumé. Les dragons saluèrent d'une acclamation les

grenadiers dès qxi'on aperçut, aux visages cruels, leurs regards fiévreux. Cent lignes rigides aux croix de buffleteries blanches succédaient.

D'une seule force, les divisions marchèrent à la fumée tonnante des marécages, parmi quoi s'agitait une cohue métallique d'infanterie russe, et des troupeaux de cavalerie, parmi quoi s'embarrassaient vingt convois d'artil-. lerie cherchant la route de retraite. Sans un coup de fusil, sans abattre un sabre, par la seule magnificence de leur marche, les Français imposèrent la terreur aux démences des escadrons blancs, aux pas de course de bataillons gris, aux voltes des houzards en schakos jaunes, aux galops affolés des uhlans noirs.

Le major n'éprouvait plus rien que l'orgueil de sa puissance. Les quatre cents statues par front d'escadron trottaient eu ligne à sa droite, derrièi;e le cheval pie du colonel, superbe en sa corpulence verte et rouge, la main toujours levée.

Les pelotons s'envolaient devant eux, toute résistance s'éclipsant. Les sillons cessaient de fleurir en flocons de fumée pâle, les mamelons de souffler leurs nues blanchâtres qui se délayèrent partout et découvrirent, avec la hâte des compagnies fugitives, les gestes des aides de camp ennemis aux bicornes couverts de plumes. Du ciel au ruisseau, la vigueur française, haie mouvante de fer et d'hommes, s'étendait, progressait. Elle immergea les incendies des villages, les amas de chevaux morts, les débris --des caissons, les pièces enclouées, les chariots à bâches grises, les cris des amputés étendus dans la paille rougie. Elle allait. Elle foula les grands cadavres des grenadiers russes mitres d'or, doublés d'écarlate. Elle ramassait les traînards boiteux, les officiers sans chapeaux, les petits tambours en pleurs, les poussifs qui jetaient leurs fusils, puis se signaient à l'orthodoxe, avant de s'offrir aux grenadiers .

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joyeux de leur retourner, en riant, les poches. Elle alla ; la glace des étangs miroitait au soleil, par-delà Telnitz et Ménitz, entourés encore du bruit des armes et du scintillement de la lumière contre les armures en bronze des carabiniers moscovites. On descendit un val plein de fange. On gravit une pente de pierrailles... « Dragon, as-tu du pain ? demandèrent les fantassins parvenus à la hauteur des escadrons. — Grenadier as-tu du pain? demandaient les dragons. — Du pain? Voilà deux heures que j'offre une montre en or. Une montre de chevalier- garde à sonnerie et à répétition pour une croûte sèche. Bernique ! — Qui veut une tabatière de vermeil avec une belle dame peinte au-dessus, le tout pour une cuiller d'aïoli. — Une épinglette d'or pour une queue d'andouille ! — Cette canne à pomme d'émeraude, pour un coin de fromage» de MaroUes. — Le portefeuille et ce qu'il y a dedans pour une gamelle de bouillabaisse. — Cette bourse de soie et ces beaux frédéricks neufs en échange d'un nougat de Montélimar. — L'épée et sa poignée de jade vert pour une galette de sarrazin. — Cette boucle de ceinturon, or et topazes, pour mes rillettes de Tours ! — Ce jeu de breloques, poissons d'or aux yeux de brillants, pour une andouillette d'Arras ! — Cette écharpe d'argent tissé, pour un demisaucisson de Lyon. — Du pain! — Du pain! — Mes dents mangent le vent! » A rappeler ainsi les succulences de la patrie, leurs esprits s'affolèrent. Les soldats criaient ensemble. Ils gourmandaient leurs entrailles rebelles. « On dirait que je mâche du suif. — Les prisonniers n'ont même pas de choucroute dans la giberne ! » De telles plaintes se répétaient de ligne en ligne. Les dents brillaient aux visages féroces surmontés par les bonnets à poil, les casques de cuivre, les schakos à tresses blanches, les bicornes à plumes. Un seul mot : « faim » ouvrait les bouches glorieuses, encore salées

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LA FORCE ^rt

par le goût de la cartouche. « C'est vrai qu'on a faim, » grogna le colonel aussi. Et les noms de la patrie^ des villes natales, revenaient à leurs mémoires dans le souvenir des bonnes choses qu'elles produisent et qu'ils imaginèrent savourer.

On marcha derrière les essaims de hussards aux dolmans rouges et de chasseurs unx culottes boutonnées sur la bande. On enjamba des cadavres en capotes grises. Les narines de leurs petits nez gras ne s'étaient pas pincées dans la mort. Un général de division parut. Dramatiquement, il salua, de son haut bicorne à panache, le régiment de dragons aux casques faussés, aux chevaux saigneux, et son major en culottes lâchées de rouge, la tête enveloppée de bandes.

Bernard se crut héros^... Mais un seul cri s'évada des statues équestres : « Du pain ! Du pain ! *> cri repris à l'instant par le peuple de grenadiers, l'arme^ au bras, qui braillèrent, clameur qui passa le Ion j^' des lignes, arriva jusqu'aux brigades de Soult, cciles des hommes en schakos évasés. « Soldats, hurla le général, derrière ces étangs qui brillent au soleil, il y a du pain et de la gloire... Si vous avez faim de pain et ile gloire, vous n'avez qu'à les ravir à ceux qui vous fuient !... Par colonnes de bataillons... — Par colonnes d'escadrons, reprit le gros colonel... » car le terrain se resserrait... « Vive l'empereur \ » hurla rarniée s'élançant... Alors elle gravit la pente, découvrit, adossés aux vastes miroirs des étangs, une ligne de cavalerie autrichienne, un fourmillement d'artilleurs qui disposait les ^^ièces, une cohue d'infanterie grise massée en colonnes profondes. Cela s'étageait sur un relèvement du terrain, en bel ordre. Cependant qu'au bas les folies de la déroute précipitaient les Austro- Russes vers les vastes miroirs glacés jusqu'où roulèrent les nuages des canons mis en balterib à la

gauche française ; cependant qu'à di*oUe la division Priant pétillait de tous ses fusils dans une suprême attaque contre Sokolnitz et rejetait vers les immenses lumières pâles des étangs uûe foule 4e fantassins mêlée aux troupeaux de cavalerie blanche qui pullulèr^mt.

L'aime totale de B^nard s'illumina du soleil répandu sur la gtace des lacs, sur les armes des multitudes. 11 arracha les bandes qui Tempêchai^it de voir à Taise, se rendit compte aussi qu'il devait apparaître plus terrible avec sa face bossuée, balafrée, noire de coups. Ce jour enfin, il s'imposait en exemple pour la vénération des hommes. Et cela lui fut une ivresse qui étourdit ses douleurs, sa faim. Géant vainqueur, il menaçait une proie de dix mille têtes peurewses, qui, en haut de ^andes bètes brunes, se ridèrent et blêmirent, à mcîsure que le trot français rapprocha les ligaes. Quand Tescadron du vicomte, compagnie d'élite -en tête, prit la fureur du galop, il n'aborda que des vieillards roux noblement accourus à son choc.

Mais les dragons passèrent. La manche galonnée d'Edme brandissant le sabre le releva tordu, faussé. Le vicomte dédaignait de férir et bousculait de son mai<^re cheval les adversaires en habits blancs, « Au pain ! au pain ! » se criaient les soldats, montrant des fourgons derrière le faible rideau de cavalerie. « Au pain ! au pain ! » Les yeux s'hallucinèrent. Certains de vaincre, les bras frappaient au hasard. En.se crispant, les bouches haïssaient les figures autrichiennes soudain rayées de sang. Oh ! les mains amputées au fil du sabre, les poitrines blanches trouées à coups de pointe ! Une oreille se décolla, tomba. Les dragon* s'enivraient de leur faim hargneuse. La chance de vaincre doublait la fureur de voir retardé le repas par les lourdauds allemand B. Jusqu'au major un alezan poussa son chanfrein étoile de blanc, ses naseaux révulsés, aon cftva-

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lier nn-têle^ dont les joues massives tremblaient aux secousses, et qni lâcha l'éclaîr tonnant d'un pistolet tendu. Le faire mourir, lui, Bernard lléricourt, au mometît où il triomphait ! La colère banda les ressorts de ses muscles ; et, du sabre, il assomma la large tête culbutée avec le corps sur la croupe fléchie de Talezan. Alors il s'enchanta de manier la lame qui tournait, légère, à son poing, qui l'entourait de lumière vive, qui heurtait d'autres lames, écartait des forces, ensanglantait des faces d'épouvante,*' bàtonnait de blanches épaules, cognait des casques tintants, saignait les encolures des chevaux. Tout se noya dans les fumées du tonnerre vomi par les canons russes. Dans le chaos. Marins sombrait, avec une seule moitié de figure débordant de cervelle grise et versant une pluie chaude au visage, aux mains de Bernard. Et Treheuc, qui se ren* versait la main sur le cceur, comme au théâtre, sacrant. Coupeau se trouva presqu'en môme temps à terre, sans jambes, tel qu'un nain pâle assis sur un gluant tapis rouge, parmi les viscères du cheval évenlré. Plus outre, Bernard mordit Tair, crispa les jambes à la chabraque. Les tricornes des artilleurs ennemis se baissèrent et se relevèrent sur leurs silhouettes empressées, maniant le refouloir ou enfonçant les gargousses. Claque par claque, la mitraille enlevait les dragons. Elle précipita de selle un Flahaut ouvert depuis le hausse-col jusqu'au ceinturon et dévidant par sa chute un ébouHs d'entrailles verdâtres. Ceux-ci voilaient de la main le sang de leurs visages enfonces. Ceux-là s'effondrèrent avec des cris effroyables sous leurs chevaux roulant, les paturons en l'air. Beaucoup retenaient des franges liquides et rouges enfuies de leurs membres. Et ce fut Taction, jusqu'à ce qu'une vague d'hommes terreux graadis de bonnets à poil et dardant mille baïonnettes daires recouvrît d'un ressac,

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d'une clameur, les pièces enfumées, les 6touiTât sous une avalanche d'épaulettes rouges, d*habils bleus, de buffleteries blanches, de dos courbés, de ^culos croassantés, de jambes en guêtres noires, qui Qscaladaient les roues et les affûts, de bras bleus qui clouèrent à leurs pièces les artilleurs égorgés..

Plus outre, Bernard, féroce, avançait encore. Il fendit à coups de sabre les épaulettes, il tailla les manteaux roulés en bandoulière, les bérets à pompons blancs : « Aïe donc I Gresloup !... » Tous foulaient une cohue de capotes grises^ de gros visages aux petits nez ouverts, aux sourcils saillants. La foule courait, se bouscu^ lait, se tassait dans la fange, entre les roseaux unis par la vase des étangs qu'on venait d'atteindre. Plusieurs se débattirent pour se glisser entre les roues des canons enlisées jusqu'aux moyeux. Ils roulaient dans la boue par grappes de gaillards agriiïés les uns aux autres, et qui se fouillaient les paupières avec les ongles. Les dragons d'élite sabraient dans la masse, ouvraient des boutonnières dans le drap gris et dos entailles dans la chair vive. Edme, brigadier^ rassembla un peloton de trompettes autour d'un attelage d'artillerie; il clamait vers le colonel : « J'ai pris la pièce avec ses chevaux, mon colonel ; cette pièce est à moi, mon colonel!... Bernard, dites-lui que c'est moi qui ai pris la pièce avec mon peloton! — Entendu, mon garçon, » répondit le gros homme, qui ordonna de refouler au lac une bandie de fanatiques gesticulant, les yeux hors la tête. Le major se retourna, vit s'enfoncer à travers la glace rompue les armures des carabiniers russes et leurs grands chevaux roux. Puis les dragons s'étant retournés avec lui, un mugissement de triomphe salua le spectacle apparu.

Jusqu'au loin, la multitude refoulée par le canon de la garde impériale bordait les étangs de Telnitz, de

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Menttz et de Staschan. Elle titubait, glissait, elle battait de ses vagues humaines quelques attelages d'artillerie et les cbevau:c des officiers supérieurs. Eux prêchaient du haut de la selle cette multitude labourée ici et là par le boulet moissonneur de tètes, et qui éclaboussait de rouge la frénésie des individus. Leur fuite tentait surtout le passage des étangs. Ceux pressés sur la fange de la digue par les dragons crurent la glace forte, et ils poussèrent avec désespoir les hésitants. Alors les pieds crevèrent la surface, les corps entrèrent jusqu'à la ceinture dans les trous froids. Les gestes persistaient un seul instant entre tes glaçons fendus^ séparés, où s'engloutirent les cris des âmes. « Hardi donc, commandait Mercœur- Sabre/, i c'est la fin, — Au pain ! au pain! — De l'éperon ! — Au pain! — Finissons ! — Au pain ! w Les bonnets à poil enlevèrent encore leurs chevaux, qui renversèrent du poitrail les implorants, ceux qui jetaient leurs fusils, ceux qui se précipitaient à genoux, ceux qui escaladaient les épaules précédentes pour fuir sur un plancher de têtes à bérets verts à pompons blancs, ceux qui se défendaient encore à coups de crosse, ceux qui barraient la di^e avec un caisson renversé, ceux qui, hagards de rage, composaient un groupe de damnés aux faces ridées sur les dents jointes, et qui tiraient à brûle-poil dans le clianfrein des chevaux subitement écroulés avec les blasphèmes des dragons.

Tout oscillait devant les yeux d'Héricourt, joyeux de voir sous le sabre s'ouvrir les corps, hurler les bouches, choir les ^ens pourfendus, s'achever les agonies rageuses. Il posséda voluptueusement la palpitation de cette chair, nou moins résistante que celle de la robuste Virginie terrassée sous sa vigueur, aux minutes de leur amour. De son cheval il

pénétrait cette vaillance, Taccablait. Telle, sa virilité avait envahi Tépouse. Il lui parut q^u'une seconde foisli concevait Denise : à cet instant de gloire elle devrait la fortune et le boaheur partagés par le fils d'Aurélie, sources de la race Héricourt, triomphante à travers le futur des siècles, comme Bernard, alors, triomphait du russe assommé par Téclair du sabre, le bicorne aplati parmi les crins blancs. Autour du major, ses dragons pénétraient aussi de leurs bêtes la foule pantelante ainsi qu'un sexe vaincu. Du ventre ils aidaient Télan des montures. Lui était las, bienheureusement las. Les muscles jouaient encore. Les genoux étreigïiaient la selle. Le bras frappait toujours. Mais sa volonté n'en pouvait plus. 11 renonçait à discerner les hommes. Les yeux à demi clos, il continua de forcer la cohue moscovite ; il souriait seulement a son qrgueil de refouler les chairs en capotes grises, d'épouvanter les timides par l'aspect des écorchures à sa face, par la promptitude ailée du sabre.

Ce dura. Il jouit délicieusement. Tout lui advenait des bonheurs prévus. Quelles cloches allaient sonner sa gloire sur les villes? Quels baisers de femmes allaient mouiller ses lèvres? Quels vins exquis allaient tarir sa soif? Quelles viandes succulentes allaient assouvir sa faim ?

Il alla. Ils allèrent. La foule grise piétinait, captive, entre les chevaux des dragons. Au loin les clameurs d'effroi grandissaient. Les étangs gelés engloutirent les armures de bronze des carabiniers moscovites, les attelages d'artillerie avec les chevaux, les conducteurs, les caissons et les pièces, avalés d'un coup, par les mâchoires des glaçons. Mains en l'air, appels, imprécations, pleurs, rages, gestes que fauchaient encore les boulets de France ricochant aux angles des îlots blafards chargés d'hommes en

masse. Éperdus, ils se déliaient de leurs courroies blanches, de leurs baudriers, de leurs manteaux roulés, se déchaussaient de leurs bottes, dans l'espoir de nager, et puis glissaient soudain le long du mur de glace redressé dans le clapotement des eaux criantes.

— Quelle belle horreur, répéta Gresloup, halluciné par ce grandiose aspect de mort.

Edme ne répondit pas, actif à saisir de nombreux prisonniers dans son peloton de trompettes ; prisonniers maladroits, peureux, sautillant afin d'éviter les pas des bêtes saigneuses. Il s'en réfugiait entre quelque vingt carrosses découverts auprès d'une chaumine, et réservés sans doute à Tétat-major de Buxhœwden, pour le repos, passé la bataille. Les postillons avaient emmené les chevaux. Derrière les timons agrémentés de lions en cuivre, les soldats russes se protégeaient contre la brusquerie des alezans, et contre les coups de sabre allongés au hasard par les dragons insoucieux de balafrer la résignation d'un visage, de mains suppliantes. Besoin de détruire, afin de constater le changement que la mort apporte dans l'apparence des êtres ! Envie puérile de se réjouir en se ir^connaissant forts comme une cause !

« Gare donc! — Là-bas. — Cette ligne jaune. — On dirait des manteaux de cavalerie. — Les Autrichiens reviennent. — Ils sont bien mille. — Mille ! — Deux mille. — 11 y en a dix mille au moins. — Comme ça trotte. — Mon colonel, voyez-vous les Autrichiens ? — Malheur ! Ils arrivent par la route de Vienne. — Nous sommes tournés. — Ils ont enfoncé Davout. — Bagration nous charge en flanc. — C'est la cavalerie de Kienmayer. — Ou de Lichtenstein. — Ou des deux. — Et les prisonniers qui vont nous tomber dessus. — Gare, toi, mangeur de chandelles... Arrière. — Tiens

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donc!... Ça t'apprendra. Crève i... — Regardez; ils avancent. — Je les reconnais, ce sont les cuirassiers de rarchiduc Ferdinand ! — C'est leurs manteaux jaunes.

— Pelotons!... halte! »

Entre les épis barbus des grands roseaux, le major examina ce qu'indiquait la fièvre des cavaliers retenant leurs montures. Il distingua mal d'abord ; mais le mouvement d'un immense troupeau ondulait au delà des étangs. «Il faut savoir, dit le colonel. Major, mène au-devant ton escadron. » Edme ab a adonna les prisonniers, emboucha la trompette. On défila hors des roseaux, on se déploya dans la plaine. On courut au petit trot, les carabines prêtes. Les soldats murmu rèrent : « Va falloir recommencer. — Ah ! il est loin le pain du général. — C'est pas lui qui casse les dents.

— Et mes boyaux qui chantent. » La faim verdissait la maigreur des visages. Il leur vint une colère qui surexcita la fièvre du combat. « Attend s -moi : je vas t'en faire des prisonniers. Ils n'auront pas le temps de dire couic. — C'est-il pas canaille, quand on est vaincu, de faire tuer comme ça le monde. — Tant pis pour celui qui tombe sous ma patte. — Hue, cocotte !

— Dragons, au trot accéléré... Maarche ! « Ils prirent l'élan, firent lever d'une bruyère quelques uhlans démontés, embarrassés de leurs battes, qui jetèrent leurs sabres et leurs lances, tendirent les mains. Mais les dragons bondirent en fureur et sabrèrent. Une tête fut fendue, un dos traversé, une poitrine trouée, un bras coupé, un ventre ouvert, et les diables retombèrent en hurlant, hachés encore par les soldats du deuxième peloton : « Attrape, cochon. Ah! tu ne veux pas nous f. . . la paix ! — Tue-le, ce plein de soupe. — Tiens, tu ne gueuleras plus, toi.,. » On courut encore cent toises : « Ils sont dans un chemin creux, les cuirassiers 1 — Leurs manteaux seuls

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LA FORCE ÎIST

dépassent ce talus. — M^Hknce! — Halte! — Tu vois les casques^ toi ? — Non, mais c'est une ruse, — Si on leur envoyait des prunes, — Le taillis les cache trop. — Premier peloton : en joue... — Regarde ce que c'est, — Oli ! là là. ™ Des moutons f — Et des gros ! — C'est leur laine, les manteaux de cavalerie, — Le voilà le pain de la gloire. — Cours chercher ton gigot, Camors! — En avant, en avant donc, buse! » Leurs éclats de rires se félicitèrent. Les chevaux heurtèrent un troupeau de mille têtes ovines, croûteux de boue. Avec une ivresse de faim, les bouchers sabrèrent, rougirent les laines, décapitèrent, enfoncèrent leurs lames dans les toisons. Le sang giclait jusqu'aux fontes. Bêlant de détresse, le troupeau se précipita, s'escalada, les mufles sur les croupes, écrasa les corps des égorgés, A deux, les dragons, glissés de selle, enlevaient les moutons, les jetaient sur le sac à fourrage aussitôt sali par les ruisseaux de sang.

Kevenus, Us aUumèront de grands feux autour des vin^t carrosses ; ils en tirèrent les banquettes de velours grenat, de drap marron, de cuir vert, pour s*y étendre. Les casques ôtês découvrirent les visages gris de poudre et leurs cheveux collés par la sueur. Près d'eux, on marchait sur des toisons sanglantes, on glissait sur des nrauds de boyaux ; on heurtait des 1(Hes de brebis, A pleines dents les conscrits mordaient k viande charbonneuse. Le jus, en coulant^ recouvrait le sang répandu sur les revers des uniformes.

Les escadrons mangèrent^ comme Bernard et le colonel assis dans une berline à caisse jaune. Les grenadiers rapportèrent aussi sur leurs épaules les corps d^autres moutons tués. Une odeur de graisse cuite gagna tout Tair, Les brebis rôtissaient sur des baguettes de carabine que des pierres soutenaient, aux deux bouts, dans la flamme d'or. Des étangs, montaient les cris et

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les plaintes de ceux qui enfonçaient, qui mouraient Le cônon tonnait parfois encore. Tout en rongeant un os, le vétérinaire lava les écorchures des bêtes assemblées le long du cordeau. Partout les lamentations d'agonies humaines alternaient avec le bruit de la graisse rissolante.

— Ah ! dit Bernard repu, j'avais faim*

— Moi, répétait Edme la bouche pleine, j'ai fait avec mon peloton quarante-sept prisonniers, dont deux officiers. Nous avons capturé six chevaux, mon colonel, une pièce et ses attelages, un guidon d'infanterie.

— Va, va, mon garçon. Pitouët te couchera sur le rapport, et on te proposera pour un grade d'officier.

— Ah ! il y a des vacances, dit Ulbach.

On nomma les morts : le farceur Marins, le noble Corbehem,le paisible Nondain, Flahaut le bon ivregne, et Tréheuc, qui jouait gentiment du biniou.

Héricourt regretta Corbehem. Descendu de cheval, Cahujac annonçait la victoire immense, les deux empereurs d'Autriche et de Russie en fuite, les ouirassiers' d'Hautpoul pourchassant Tennemi, par delà le Pfatzen, jusqu'au château d'Austerlitz, où ces augustes personnes, la veille, avaient couché,

— Tu sais. Monsieur, tu es colonel...

Ebloui de sa joie, Bernard riait à tous, au grand vicomte, debout, qui écartait ses jambes fangeuses et chauffait de belles mains maigres, à Mercœur qui comptait de l'or russe dans son casque, à Ulbach insoucieux des caillots rouges collés à ses bottes et de sa face écorchée depuis la tempe jusque la joue, à Cahujac dont l'habit n'avait plus de Masques, à Gresloup en loques, qui ne parlait pas, sa lèvre étant fendue au point de laisser apercevoir la denture jaunie. Bernard riait même au grave Pitouët, seul officier en uniforme correct à peine décousu dans le haut d une

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manche, mais qui n'avait plus ni sabre ni fourreau. Be:'nard riait et mangeait. Ses doigtJB déchiraient âm lambeaux de côtelettes brûlantes. Il absorbait ro<:[cur de grillade et maints morceaux juteux aplatis bous ses mâchoires victorieuses. Il engloutissait, devant le maréchal des logis, qui, maître d'un os tenu ù deux mains, étirait avec ses dents la chair et barbouillait encolle sa figure salie de poudre.

Aux pieds des roseaux, les prisonniers russes rùtiflaient dans leurs imiformes, les jambes pliées et hs narines ouvertes, pêle-mêle avec les morts étirés par lu spasme suprême.

— L'Empereur!... vive l'Empereur !...

On »e précipita. Il arrivait par la digue dans la clameur d'ovations délirantes, au milieu de mains noiftîfs dressées vers lui. Des sabres s'agitaient. Des oasr[M<is furent projetés en l'air. Héricourt s'élança derriL»y« le colonel, en rebouclant son ceinturon et en arrangenut les linges de sa tête... « Vive l'Empereur! »'Ce i-ri ébranla ses entrailles, secoua son cœur, illumina sns yeux. La Nation se saluait elle-même en l'homme prédestiné, la Nation triomphante, la Nation &D. habit vert plastronné de rouge, en culottes sanglantes, en boites de boue, la Nation ^ui pavoisait de son bonheur It^g cinq cents yeux des dragons amaigris. « Vive l'Emjn reur I » cria la gorge du major, malgré son âme raisonneuse. Par là il se saluait héros. Il se saluait riche de toutes les richesses de Caroline, accrues vl consolidées par le crédit dû à la viôtoire des peuples latins, a Vive l'Empereur ! » 11 saluait Rome victoriouëf des Huns après la course dans la vaste forêt gernui nique, de Strasbourg aux collines moraves. « Vive l'Empereur! » C'étaient des bouches graisseuses, une lèvnî ouverte qui saigna sur des dents jaunies, une narine traïichée^ ime bouche agrandie par le sabre russe, desmai^^s

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à trois doigts seulement, des sourcils ouverts, des fronts balafrés, des cheveux blonds, noirs, roux, collés par la sueur sur les tempes creuses, des épaules boulant de leurs épaulettes écarlates, des poitrines vibrant sous les boutons de métal : « Vive l'Empereur ! » Ce cri traversa Bernard d'un frisson qui le précipita tout en avant ; et il reconnut le même homme engoncé, le Rival de la terrasse des Feuillants, ses sourcils froncés sur les claires lueurs des yeux caves. « Vive l'Empereur ! » Lui portait un habit vert et les épaulettes de colonel. Une plaque de diamants scintillait à sa poitrine épaisse. Son cheval blanc encensa. Il étendit sa main potelée ; il sourit de sa lèvre dédaigneuse ; il serra son col sous le menton volontaire. A un ordre, les hommes déterraient les piquets, roulaient les cordes, sautaient à cheval, coiffaient leurs casques, tiraient les sabres ternis d'une huile rougeâtre. Les rangs s'établirent. Les bottes frôlèrent les bottes. Les gourmettes cliquetèrent. Du silence s'imposa. Héricourt, contre le colonel et le cheval pie, Héricourt se trouva dressé dans les loques de son uniforme, Tépaulette pendante et la tète entourée de linges.

Les grands roseaux frémissaient. Les cris des moribonds furent entendus.

Parnii la suite de hussards, de cuirassiers, de généraux aux vastes bicornes, d'aides de camp aux schakos panachés d'écarlate, de guides et de grenadiers aux bonnets de poil, la figure carrée de Murât et ses boucles noires dominait mieux que celle, sanguine ,du baron de Cavanon, celle, joufflue, d'Oudinot, celle fine, d'Augustin, qui fit des signes à Edme, à son frère. « Il vit encore, » s'étonna Bernard : il avait souhaité pour le jeune homme une fin glorieuse libérant Malvina de ses promesses conjugales. Mais cette rancune n'était plus rien. Elle se fondait dans l'ivresse de la gloire.

C'était donc la chance de Thomme engoncé qui prêtait à la vie de Bernard Héricourt une heure si belle,

— Vive TEitipereur ! s'exclama- 1- il ^ avec l'espoir qu'on distinguerait sa voix.

Comme le groupe avançait, qn se tut. Les rangs s'immobilisèrent. Murât dit : « Sire, les dragons de Votre Majesté... » Une estafette arriva, et Napoléon se retourna vers le hussard. Un pli fut transmis. Les chevaux s'arrêtèrent, encensèrent. Napoléon parcourut le message : « C'est bien ! donnez trois de mes bouteilles de bordeaux au maréchal des logis? De quel régiment êtes- vous ? quel escadron ? où étiezvous à midi?... » Le hussard balbutiait les réponses, honteux de se savoir couvert de boue, avec un kolback défoncé. Murât reprit: « Sire, les dragons de votre Majesté... — Mon cousin, vous donnerez des ordres pour que Kellermann et ses chasseurs aillent bivouaquer dans le village d'Austerlitz. — Oui, Sire, — A qui étaient ces belles voitures, interrogea Tempe reur? j» Quelqu'un voulut répondre, fut contredit par un grand cuirassier bavard. Un général prétendit que ce n'étaient pas les Russes de Buxhœwden, mais les Autrichiens de Kienmayer qui avaient combattu là. Cavanon soutint que les deux troupes avaient donné ; or il ne savait plus le nom du général russe, Doctorow, que tout le monde lui demandait. Murât l'ignorait aussi,

Héricourt eût voulu souffler. 11 jugea que ce serait un manquement à la discipline, et se tint coi, roidi, le sabre à la hanche, près de son colonel qui suait^ malgré la bise d'hiver. « Bon ! raisonna Bernard ; s'ils coutinuent tous à jaser là-dessus, il passera sans rien demander du régiment, ni^ de moi... ? n Maintenant ils discutaient à propos de la cavalerie autrichienne, qui, s' étant trompé de position la nuit, avait d»i, le matin, rétrograder jusqu'à la gauche de Bagration et, dans

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ce mouvement, avait arrêté, plus d*une heure, la descente des infanteries russes. Aussi Davout et Priant avaient pu atteindre les hauteurs de Telnitz en même temps que Tennemi, au lieu de les trouver occupées par avance, ce qui eût changé le sort de la bataille. Napoléon assura qu'on aurait vaincu cependant. Des irascibles démontraient le contraire, avec une évidente jalousie pour la fortune du Rival, qui défendit l'excellence de son plan.

Au pas, le groupe avançait encore. Napoléon ne regardait point les dragons, mais les étangs et les pentes du Pratzen, où il localisait de la main ses indications impérieuses. Héricourt retint un sanglot d'angoisse. Son rçgiment n'arrêtait pas l'attention. Il eut envie de crier sa gloire, les noms des morts, les maux des vivants, la peine de leurs corps, le sacrifice de leurs âmes. La discipline s'opposait. Il demeura mtfet, rigide, le sabre présenté à la hauteur du menton. En lui tout trembla de ses espérances. Sa colère d'être méconnu imagina le meurtre du Rival, qui parvint devant le colonel, le dépassa, devant le major, le dépassa. Deux larmes voilèrent soudain à Bernard les larges épaules impériales, le col engoncé, le petit chapeau sans galons, la housse de velours pourpfe sur la croupe nerveuse du cheval blanc ; puis les hussards galonnés de tresses d'or, les armures lumineuses des grands cuirassiers, les uniformes sombres de l'état-major aux panaches blancs, rouges, les turbîans des mameluks et leurs aigrettes, leurs vestes soutachées. a. Sire, les dragons de Votre Majesté, » répétait désespérément la respectueuse insistance de Murât... Alors seulement l'empereur examina les cinq cents héros haillonneux juchés sur des chevaux sanglants. Il embrassa leurs rangs de son regard ombrageux. « Dragons, récita par devoir sa voix qui s'éloignait, je suis confeût de

vons... Votre régiment, dès aujourd'hui, est un souvenir de rhistoire... Nous avons défait un ennemi insolent... Il y aura des récompenses pour tous... Les deux empereurs de Russie et d'Autriche fuient devant votre aigle victorieuse. » Les saccades de la leçon apprise s'interrompirent. Derrière le sien, tous les chevaux de Fétat-major s'arrêtèrent : « Votre major a eu un cheval tué sous lui... Vous avez enfoncé les escadrons du prince de Lichtenstein, vous avez établi la gloire de la cavalerie française. Je porte le 23° régiment de dragons à l'ordre du jour de l'armée... » Les saccades de la voix s'interrompirent encore : « Vive l'Empereur ! » clamèrent les hommes d'une seule âme, où l'esprit de Bernard fut ravi. Tous ses nerfs vibrèrent de cette acclamation. A.U trot, l'empereur revint, ayant tourné sa monture... On l'entendit recommander à un général la prompte acquisition de drap et de bottes pour faire aux corps les versements d'effets indispensables. Il éperonna, courut sur Bernard, la tête en avant, comme une pierre lancée, mit sa bête au pas : « Major, c'est donc le cheval turc qui a été tué, demanda-t-il ? — Oui^ Sire. — Ah ! ah ! c'est bien fâcheux ; c'était un beau cheval... » Bernard sentit la sueur lui couler de la nuque aux talons.

Le Rival lui parlait.

Il se souvenait du turc...

Il allait offrir la croix d'honneur...

Cela se lut aux deux regards enfouis dans les arcades sourcilières et qui le fixaient ardemment, comme pour juger l'ancien ami de Moreau...

« C'était le plus beau cheval de la division !... 11 eût fait un beau cheval de colonel... Vous le montiez bien. J'espère vous voir colonel sur un cheval pareil à l'autre ! »

Le sourire impérial laissa paraître la lueur des dents.

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L'empereur passa... Bernard n'entendit point ce que répondit l'ancien postillon promu général. Lui ne pouvait plus rien comprendre, sinon qu'il était colonel et que son régiment était porté à l'ordre du jour de Tarmée, ce soir de victoire pour laquelle, partout, sur le plateau, dans la plaine, autour des villages enfumés, des étangs rompus, s'allumaient dix mille feux de joie, retentissait le bonheur de cent mille hommes en triomphe.

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Plus tard l'exaltation du major s'apaisait au souvenir de rîmportance que le cheval turc gardait dans la mémoire du Rival, t^ Napoléon me considère comme le smple complément d^nn bel animaL Je r<3préseote^ à la tète de la division... Et voilà tout. Le jugement du petit Augustin sur mon intelligence se confirme encore... Il paraît que je suis un imbécile, Aurélie^ toi qui m'aimes si purement^ Virginie, pauvre femme, naïvement éprise de ton chevalier, Malvina, et vos yeux sournois qui deviniez sous l'uniioE-me la puissance de ma membrure? »

Cela ne finit plus de le tracasser pendant quatre jours de chasse sur !a route d'Olmiitz. 11 y recueillit des troupeaux de prisonniers boueux, les chariots pris dans la fange, les caissons d artillerie arrêtés derrière leurs chevaux morts, 11 rêva de slnstruire davantage, d'étooner par son savoir, lui qui, depuis six années, commandait de fait les escadrons soumis nominalement à l'ancien écuyer du duc de Luxembourg 1 11 se rapprocha du vicomte qui lisait le grec dans de petits volumes reliés en veau brun et jaspés sur tranche, du cousin Gresloup qui philosophait avec tristesse

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sur les maux de la guerre^ sur les deux cent ci dragons tués, blessés ou abandonnés à la boue des champs de bataille, à la paille sanglante des ambulances, aux taudis fétides des villageois.

Il les écouta citer les philosophes dont il connaissait au juste le nom. Volney, Condillae, lui révéleraient aussi le monde. Il se promit de lire leurs ouvrages, s'attrista de ne les point connaître. Gresloup parla de Hobbes, de sa maxime : « Thomme est un lonp pour Thomme » ; parce qu'au milieu d'un bourg où ils entraient» à la fontaine du lavoir, plusieurs dnjigons menaçaient les enfants moraves capturés devant l'école, et réunis au centre du peloton. De ses doigts en Tair^ le capitaine Mercœur indiquait les centaines de florins indispensables au détachement. Le bourgmestre, impressionné, tout pâle, protestait en vain, par gestes, tandis que la compagnie d'élite refoulait une émeute de femmes en cafetans. Elles trépignaient de leurs pîeds nus, elles se pressaient, elles appelaient leurs fils : « Wilhem ! — Prozor ! — Rudolph! — SigismondI » Les pleurs et les cris aigus des petits aux figures rondes leur répondaient derrière les chevaux. Elles levaient au ciel des mains crevassées, des yeux rougis par les larmes que justifiaient aussi bien une vingtaine de cadavres pendus, la langue violette, aux branches d'un chêne, et dont les Russes avaient, selon leur coulume, pris les chaussures* Les pieds roides étaient tout noircis par la fumée des décombres, au bas d'une ferme que Tinceudie sournoisement rongeait.

Inexorable, Mercœur compta l'or et Fargent, Pièce à pièce, les mères, les vieillards décoiffés de leurs tricornes, les hommes suppliaats.leur bonnet de fourrure à la main, en jetaient. Les écus, un à un, roulèrent jusqu'aux sabots de l'alezan qui liai rai t, lui, de sa tête lasse, une touffe d'herbe flétrie. « 11 n'y en a paa notre suffi-

San ce, garçons, déclara Mercœur. Piquez-moi un peu les marmots, ça fera délier la bourse des mamans ! » Des lames frappèrent les écoliers. Ils grimacèrent affreusement. Leurs yeux bleus s*écarquillèrent de peur. Un sabre lardait de petites épaules. « Attrape, braillard ! » menaçaient les dragon^. Les florins et les pièces d'or tombèrent de partout en pluie drue, vers les bouches sanglotantes des petits, car les sabres ensanglantaient les joues bises. Des mères repoussaient les croupes àes chevaux. Ils ruèrent. Elles écartaient les bottes des dragons. Atteinte par les sabots, une s'affaissa en proférant des cris de chatte qu'on étrangle. Les paysans saisirent des fourches. Mercœur fit le signe de les mettre en joue. De leurs gros gants roidis par les pluies,^ les dragons giflaient les visages vociférants des femmes. Ils recevaient des crachats à la figure. Plusieurs enfants, assommés à coups de plat de sabres, s'écrasèrent sur leurs cartables et leurs livres de classe, parmi l'encre en mares des écritoires rompues. Le bourgmestre, grand quadragénaire, maigre, au gilet écarlate, promit tout... « Et du leste, mon bonhomme, commanda Mercœur. Nous n'avons pas fait six cent lieues de Boulogne ici pour ne pas venger les mille camarades que tes soldats nous ont tués. Tant pis pour toi. Paye avec de l'or, si tu ne veux pas payer avec la peau des moutards ! » Il déclamait cela, dans un allemand baroque. Les dragons rirent du baragouin et de toute sa gesticulation menaçante. Mais, à la vue du major, du vicomte et de Gresloup, ils se turent, pour relâcher les petits aussitôt venus dans les bras des mères, qui s'enfuirent, les baisant.

Deux escadrons cantonnèrent dans ce village et les hameaux voisins. Les officiers supérieurs occupèrent un château morave encore habité par le maître du majorât. Deux serviteurs accompagnaient, pas à pas, cet adolescent rachitique soutenu de béquilles, le long

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des salles remplies de cornues , de ma Iras , tle b^tes empaillées, de machines électriques, de fourneaux in eaudescents, de minéraux sous globe, d'herbiers entr'ouverts, de volumes alignés contre les hauts lambris bruns.

Muet, religieux devant les arcanes de la science, le colonel resta surpris par la taille et le mufle du gorille qu'un socle érigeait au centre du cabinet de physique.

L'infirme accueillit très courtoisement. Il parla tout de suite en français. Gresloup et Pitouët, désireux de se montrer sous une apparence favorable j l'entretinrent aussitôt de sujets scientifiques, tandis que le vicomte citait le latin de Pline, au bout du cinquième compliment. Une surprise éclaira la ligure du jeune homme, qui fit, parmi des politesses, une allusion amère aux excès de la conquête.

Gresloup excusa peu les dragons. « Le courage, énonça l'infirme, n'est malheureusement qu'une irritation cérébrale entre la joie et la colère. G est un optimisme naïf d'animaux vigoureux qui se croient supérieurs pour toujours aux résistances et qui jouissent d'écraser... » Bernard Héricourt supporta mal Timpertinence philosophique. Ce chétif Tétonna, qui osait ne point leur servir de louange, au lendemain de la plus grande victoire. Envisageant les mines silencieuses de ses camarades, il attendait leur réplique. « Peut-être bien....,» balbutia seulement le colonel. On apportait sur un plateau le nécessaire d'une collation... Cela mit fin à l'embarras, d'autant que sept ou huit laquais en souquenille jaune parée d'or s'empressèrent et disposèrent d'antiques ustensiles d'argent usé, à la place de chacun. On mangea des confitures, des volailles froides, des fruits secs.

Le maître du lieu s'était assis dans un fauteuil Voltaire, bas sur pieds, haut de dossier ; il les regarda

manger avec une curiosité d'enfant que distrait le repas des bêtes dans une ménagerie. 11 toussait; il buvait à part, dans un bol de vermeil, du bouillon. Sa voix grêle prescrivit au majordome de changer les vins. A leur sujet ses hôtes le complimentèrent. Il les remercia de leur approbation et voulut pallier sa boutade :

— Aussi bien suis-je heureux de vivre pour voir les forces françaises triompher au bénéfice des Droits de l'Homme. J'imagine que Napoléon, vainqueur des rois, . va mettre à profit les loisirs que lui font ses triomphes pour établir le contrat social selon les idées de notre Jean- Jacques ? Ne fut-il pas, à ce qu'on dit, l'admirateur passionné de ce philosophe ?

— Je crains, Monsieur, que vous ne vous trompiez, répondit le vicomte. Notre empereur nous plaît en ce qu'il a mis fin aux agissements de la folie jacobine, et, par là, réconcilié les Français entre eux. Je ne suis pas, tant s'en faut, le seul à espérer qu'il s'en tienne là, jusqu'à ce que M. de Lille puisse rentrer à Versailles dans ses carrosses.

— Bah? fit l'infirme en secouant la poudre de sa perruque sur le col de sa longue redingote brune..., et il leva les mains au ciel.

-r- Pour moi, contredit Pitouët, je ne partage guère cet avis. Lorsque les armées françaises auront imposé à l'Europe l'idée républicaine, la Nation, rassurée contre les entreprises des tyrans, ouvrira l'ère de fraternité.

Content d'obscurcir dans cet esprit étranger l'idéal d'un Napoléon philosophe et instaurateur de libertés magnifiques, Héricourt ne manqua point de réfuter posément cette assertion :

— Mon beau-frère, qui appartient à l'entourage de M. de Talleyrand et qui s'achemine, sans doute, avec lui, du côté de Brûnn pour régler les conditions d'une

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paix prochaine, n'estime point ces rêveries. Hélas! elles ne sont que rêveries. L'empereur assurera d'abord la prospérité du commerce pour obtenir de bonnes finances. Il en a besoin. Plus tard, peut-être essaiera-t-il de rétablir la république, après que la gloire et la fortune auront guéri la France de ses convulsions... Plus tard... Plus tard!..*

Les lettres de Virginie et de Caroline lui communiquaient sur ce point des certitudes. Il se félicita de l'indignation manifestée par le jeune seigneur du lieu.

— Comment! Se peut-il que, possédant toute la force, Napoléon, élevé par les esprits de la Révolution et qui lejs . admire, ne cherche pas à donner du réel à leurs espérances? Se peut-il qu'il balancé entre le soin d'enfanter une liberté immortelle et celui d'imiter les monarques misérables contre lesquels il combat? S'il en était ainsi, votre Napoléon, Messieurs, serait un horrible coquin!... Souffrez que je vous le dise! \

— S'il en était ainsi, déclama Pitouët, la Nation se lèverait tout entière contre un traître abhorré pour lui faire expier son crime.

— Penh ! dit le vicomte. Vous vous abusez, mon cher ! Les peuples se lassent plus de la liberté que de la gloire. Buonaparté leur donne ce qu'il faut.

— Et à nous donc ! riposta le colonel dans un gros rire, en élevant son vidrecome rempli de vin doré.

Ils trinquèrent. I

— Du moins l'espérance, soupira l'infirme, ne délaisse jamais le cerveau qui s'attache au savoir. Qui pourrait se défendre de pitié en songeant aux efforts de tant de philosophes et de sages pour améliorer le sort de l'homme ? Efforts toujours vains, A Platon qui leur fait entrevoir la vie, les peuples préfèrent Alexandre qui les mène jusque la mort, qui se gorge bestialement et qui crève d'ivresse. Nous cependant, penchés sur les

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livres, nous cherchons la cause du mal ; nous écoutons la matière chanter sur Tathanor en feu, nous consultons le trajet des astres, nous suscitons Tétincelle des fluides subtils sur nos machines... Nous parlons des antinomies. Qu'est cela ? Un soldat passe et tue. Le voilà maître... Archimède efîace de soti sang répandu les figures mathématiques qu'il traça sur le sable ; et la brute, essuyant son fer, croit interrompre le jeu ridicule d'un vieux fou...

De son fauteuil, l'adolescent leur parlait ainsi. Ses doigts misérables s'accrochaient aux accoudoirs. 11 projetait sa tète, où l'on voyait les veines gonfler sous la peau brusquement rougie, blêmie tour à tour. En sifflant les phrases, il crachotait...

— La force aussi, répliqua tristement Gresloup, la force d'Hercule est une apparence de la nature. Il convient de l'étudier, comme celles de la foudre, ou de l'océan, qui ne tuent pas moins sans discerner. Nous sommes peu de chose pour envisager notre science comme universelle...

— Une fois dans l'histoire du monde, un homme gagne le souverain pouvoir, jeune, glorieux, soutenu par l'admiration de l'Europe. 11 sait, par hasard! Il a lu ; il comprend les philosophes. Il a vu s'accomplir le plus formidable changement qui ait bouleversé les Etats depuis trente siècles ; et il n'achève point d'abord le triomphe de cette justice, que Jean- Jacques, Diderot et M. de Voltaire ont proclamée pour le bonheur des humains ?

— Le drôle d'olibrius ! jugea Mercoôur qu'on venait d'introduire auprès de ses chefs.

L'infirme se tut, pâlit, trembla. 11 fit un signe. Les valets le roulèrent dans son fauteuil hors la salle ; et les officiers se remirent à boire silencieusement.

Héricourt réfléchissait. Par les grandes fenêtres, il

Bîit LA FORCE

vît les troupeaux de prisonniers russes, que les dragons, bergers à cheval, poussaient entre les collines. Jusque r horizon c'était un mouvement immense de lentes foules dominées par les victorieux aux casques de lumière

— Tout cela, demanda-t-il à Gresloup, toute cette gloire serait-elle donc un crime ?

— Qui sait ? L'histoire commentera.

— Non, ce ne peut être un crime de risquer sa vie pour rhonneur du drapeau et la victoire d'un grand peuple !

Ce fut Ventrée soudaine d'Augustin qui se jetait aux bras de son frère. Il annonçait l'armistice, la paix certaine, bien que les archiducs parvinssent à Presbourg avec leurs armées d'Italie. Il délirait de triomphe. L'empereur lui donnait la croix.

Les brevets des nouveaux grades arrivèrent le même jour. Or, le lendemain, comme on revenait de la parade où le colonel Héricourt avait été reconnu par l'ace lamation des cavaliers, une chaise de poste déboucha du parc, puis une berline verte, et un carrosse. Une main de femme, un visage dans une capote de velours vert, un réticule au bout d'un poignet en mitaine, parurent à la portière de la chaise. « Aurélie ! » devina Bernard. Il descendit précipitamment les marches du perron. Déjà le postillon arrêtait l'attelage; et^ contre lui, s'épanchait le sanglot de sa femme toute chaude, qui Vétreignit, pleura, tandis que Malvina, quittant la berline, offrait ses doigts aux lèvres d'Augustin...

— Mon héros! mon héros! répétait l'épouse en joie... Derrière Praxi-Blassans, Aurélie sauta du carrosse.

Par-dessus Vépaule de Virginie, Bernard vit la sœur retenir l'élan de son mari, puis chanceler, parce que leurs regards fraternels s'échangèrent. Le sang bondit

au cœur du colonel. En même temps, il aperçut Malvina tout occupée de lui. Augustin la renseignait sur les exploits d'Austerlitz. Imaginant tenir Tune et l'autre, Bernard étouffait sa femme contre sa poitrine. Elle murmura : « Tes blessures ne te font pas mal !... Ah ! si tu savais !... j'étais avec toi... je pensais : à cette heure il souffre peut-être, seul dans un fossé d'Autriche. C'est un coup de sabre, là ?... Mon Dieu!... Tu les as vaincus, toi, toi... Je t'adore, je t'adore! » Elle chuchotait cela dans l'oreille embrassée. Elle ferma les yeux. La lourde gorge s'écrasait sur le plastron militaire. Ses jambes se mêlaient aux jambes qu'elle frôla doucement de son ventre. « Mon frère ! . . . riait Aurélie, dans ses larmes. . . Edouard et Denise... comme ils t'aiment! » Au nom de leurs enfants, il le sut, elle affirmait son propre amour. Bernard saisit la tête de Virginie dans sesmains. Ses lèvres aspirèrent la bouche conjugale, sans qu'il abandonnât du regard le visage d' Aurélie. De tout le corps, la sœur frémit comme si le baiser l'eût atteinte elle-même, qui souriait voluptueusement. Ses fines paupières battirent. Certes Malvina devinait cette possession des âmes incestueuses. Grave et douce, elle soutenait la taille de son amie, elle épiait Iqs apparences ; et' ce fut de ce visage malin que le colonel apprit la forte passion dont souffrait M""® de Praxi-Blassans. 11 s'enorgueillit. Il aima de toute sa gloire les trois femmes complices pour le chérir. Les paroles n'eussent pu mieux le convaincre que les clartés et les ombres des visages émus.

Au défaut de son attention prise ailleurs, l'oreille de Bernard entendit les louanges bruyantes du beau-frère, qui invita tout de suite Augustin à le conduire devant les flammes d'une cheminée. Pendant qu'ils gravissaient l'étage, Virginie déclara son voyage et la nouvelle richesse de la famille.

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Voici que, succédant à M. Vanlerberghe ruiné avec les Négociants Réunis^ la compagnie des Moulins-Héricourt assumait tous les achats de farines militaires dans TArtois et les Flandres. Caroline envoyait de l'or! Les trois femmes suivirent le colonel. Loin des importuns, elles prolongèrent un silence où s'expliquaient leurs âmes. « Chacun des baisers, sembla dire Aurélie, que ta lèvre donne à ta femme, Bernard, je le reçois sur ma bouche; et tout frissonne de moi. Ne sais-je pas que tu me les adresses de tout le cœur, homme généreux et sensible. Va, presse sur ta noble poitrine la tendre Virginie. Jadis elle te portait déjà mon amour lorsqu'elle détourna de ton front l'arme apprêtée par le désespoir. C'était moi qui voyageais alors dans sa forme pour me jeter avec elle entre tes bras. Ne te l'avouai-je point, certain jour d'automne, sur un banc . du parc lorrain, lorsqu'Edouard tressaillait en mon ventre ? Edouard, Edouard a les yeux clairs et les cils sombres de celle que tu eusses passionnément chérie, si les hasards des combats ne t'avaient emporté loin de cette petite Bavaroise, après Mœsskirch!... Vois comme l'ardente Malvina comprend la beauté de ce qui nous émeut. Heureux Edouard, heureuse Denise qui réaliserez, quelque jour, l'immense désir de nos esprits, de nos cœurs et de notre seule chair engendrée d'un père admirable. Oui, oui, couvre de baisers la charmante épouse aux paupières closes. Moi, moi, je vis dans son beau corps pour te sentir palpiter de gloire, héros, mon frère!... Et nous restons purs! »

Certes elle disait cela. Toute la mélancolie du sourire l'affirmait, cependant qu'elle mourait de pâleur en ses lourds vêtements bleus, qu'elle penchait sur l'épaule de Malvina une figure délicieuse et pâmée. Elles s'assirent dans la chambre du colonel.

Par l'éclat des yeux clairs scus les cils sombres, Vir-

ginie admirait son époux héroïque, riche et vainqueur : « Oh ! Bernard, parut-elle murmurer, tu portes avec toi la mort triomphante, et, dans ton étreinte, je pleure de reconnaissance, parce que tu te prépares à semer en mon sein la vie qui triomphera de même. O toi, mystère de rhomme, double visage du dieu qui tue et qui engendre tour à tour, comme la nature même ; toi, Bernard, accueille dans ta bouche le frisson de mes lèvres. Broie mes os dans ta force. Terrasse mon corps ainsi que tu terrassais naguère l'orgueil de Tennemi. Que je sois ensemble ton amante et ta victime, celle qui pantèle, en sanglotant, celle qui peut ignorer si elle crie de douleur ou de jouissance ! Oui î Saisis ma gorge dure, pétris mes seins de tes doigts guerriers, cherche-moi sous ma chair, trouve-moi, trouve-moi, sous mes vêtements vains et sous ma chair éperdue. Voici la chaleur féconde de mon ventre pour exalter ta force ! ta force ! ta force, celle qui vient de coucher les cadavres des races depuis l'occident jusqu'à l'orient de la forêt germanique ! Ta force, celle qui remplit avec Tor des dépouilles les coffres de notre maison ! Ta force, celle qui crie victoire, avec la joie de cent mille soldats! Ta force qui va procréer en moi une descendance humaine, vigoureuse, et puissante par la richesse, par des cœurs robustes! Va, étouffe mon souffle ; écrase ma poitrine contre les aiguillettes de ton uniforme où je flaire l'odeur du meurtre. Tiens, prends, prends ma bouche encore, ma bouche qui mâche le sang de tes lèvres, pareil, n'est-ce pas, au sang répandu ? Ma robe te gêne. Tes vêtements retardent notre fièvre. Pourquoi ces vêtements entre nos désirs ? Pourquoi la chair et les os, entre nous ? Oh ! vienp, viens, cher époux! Viens jusqu'à ta couche. Ne tarde plus. Qu'iïnportent elle et l'autre? Aurélie aime notre amour. Nous t'avons aimé tant là-bas, dans le verger

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d'Arras, et dans le salon de Paris, sous la douce lueui des lampes, et dans la chaise de poste qui, courant les routes d'Autriche, devançait l'élan du large fleuve, qui laissait les villes et les forêts derrière le bruit des roues. Nous avons tant conté notre amour à Malvina dans le palais de Vienne ; et nous avons tremblé si fort avant Briinn, lorsque nos voitures croisaient les chars pleins de blessés, ces longs troupeaux de soldats russes paissant les racines des champs, sous l'œil noble de tes cavaliers, mon Bernard ! Viens, hâte-toi. Défais ce bouton. Ote l'agrafe. Romps le cordon, pour que mon sein libre jaillisse jusque ta lèvre penchée. Aurélie, goûte le bonheur de notre bonheur... Voici la couche, et je t'aime. »

Bernard eût résisté aux gestes, aux soupirs. Mais ne lui disaient-elles pas ensemble qu'elles voulaient cela, le spectacle de son corps terrassant un corps amoureux. « Superbes époux, conseillait Malvina, ne contenez plus vos feux. Unissez-vous, comme y invite la nature. Laissez nos yeux et nos cœurs trembler de votre joie. Que nos échines frémissent du même désir assouvi par vos transports. Abandonnezvous, chère Aurélie, à mon bras. Je soutiendrai votre taille. Déjà mes baisers rafraîchissent votre front brûlant. Ecoutons ces soupirs de volupté. Qui pourrait se défendre d'une émotion si aimable ! Qui résisterait à tant de beautés qui se dévoilent... »

Toutes deux s'inclinèrent sur le lit où s'embrassaient fougueusement les époux.

Bernard aimait Aurélie.

Ce fut elle qu'il étreignit dans l'épouse, ce fut pour elle que ses dents mordirent une chair devenue anonyme, mais où vibrait l'âme de la sœur chère, mais où râlait l'amour patient et fort de cette âme. Ce fut à elle que les mains de l'époux s'agrifïèrent, à

LA FORCE 5îi7

rimage de leur passion discrète, contenue depuis des années. Aurélie se débattait faiblement contre les efforts de la rieuse Malvina, qui la retint devant Tautel de l'amour.

Ecartant les plis du mérinos écossais, dont se débarrassa Virginie, Bernard imagina ce qu'il y avait de joliment frêle sous la robe de drap bleu, et le canezou à l'anglaise que portait la sœur. Fermant les yeux, il pensa quel jour il aurait pu la prendre dans le château de Lorraine. Elle se serait alanguie d'abord, aux phrases, puis débattue douloureusement contre les entreprises ; et cela certainement eût augmenté le désir réciproque. Il l'aurait convaincue par des supplications et les extrêmes de son ardeur manifeste. Elle se fût aussi détournée pour dégrafer sa ceinture. Il n'aurait point vu le visage durant que ses doigts énervés auraient ouvert la fente de la robe et délivré des manches bouffantes la nacre des épaules. « Ah ! ah ! aurait-elle murmuré. Je n'en puis plus. Je cède à tes» transports, héros ; voici mes épaules sorties de la brassière, mais ne cherche pas, A regarder ma face de crime, laisse maintenant mes mains cacher mes yeux, ma pâleur, et la volupté de ma honte! » Elle n'aurait plus que soupiré, tandis qu'il aurait saisi de même cette gorge tremblante, qu'il se serait étendu sur cette tiédeur émue de la chair encore voilée par les retroussis du linge. Sous le tissu, la vie d'Aurélie frissonnerait d'attendre l'élan suprême dû à leur longue passion. Bernard s'affolait de son extase. Non, il n'était plus de Virginie sous les lèvres, dans ses bras, contre sa poitrine, parmi leurs souffles. Seule, Aurélie haletait de bonheur. C'était son flanc qui allait recevoir le germe d'un être prodigieux, le fils même qu'ils devaient tous à la mémoire du père tué par leurs égoïsmes.

Et le père apparut au souvenir, jeune encore, clair-

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voyant, tel qu'il avait, un beau soir, attendu le retour de son fils, sur la route d'Artois, le père en habit marron et en veste brodée de satin noir, lui-même, ses bonnes joues couperosées sous la blanche chevelure à marteaux; lui-même, ses perçants yeux gris qui riaient au cher houzard sauf de la grande guerre; lui-même qui admirait, avec la joie de ses grosses lèvres entr'ouvertes, un enfant martial.

Le fils ralentit sa fougue d'amour. îl voyait le , vieillard lui sourdre, surpris et fier de sa descendance. Gh ! il fallait rendre à la race ce qu'elle avait perdu d'excellent, d'énergique avec l'ancêtre, mort désespéré dans la maison de Dunkerque. Il fallait concevoir une force aussi belle dans le flanc de l'épouse aux yeux clairs, aux cils sombres, une force que désirait aussi l'âme d'Aurélie inclinée vers leur couple, vers le murmure de l'épouse disant : « Viens, charmante Aurélie, viens l'aimer ensemble. Que nos lèvres épuisent le même baiser... Viens! » De son rire vicieux, Malvina persuadait les résistances de son amie ; et leurs corps se mêlèrent en une étreinte quadruple. Quel triomphateur il fut, lorsque, sûr d'une paternité nouvelle, Bernard étouffa de son embrassement les pleurs d'Aurélie, le rire de Malvina, le soupir de délices prolongé aux lèvres de. sa femme.

Ensuite ils restèrent silencieux. Dans la pièce obscure, ils s'entrevoyaient à peine. La bise avait rabattu les volets, a Comme toutes trois m'aiment et m'admirent! » se répétait Bernard, tandis qu'il réparait dans l'ombre le désordre de ses vêtements, près de Virginie, tremblante encore. Pensive, elle ramenait sur elle les plis de la robe écossaise.

— Vénus vous animait de ses grâces, reprit Malvina, la première, en s'accoudant sur le lit. Mars vous prêtait sa force. Vous étiez beaux.

— Oh ! murmura Virginie, j'ai eu toute ta force en moi, Bernard. Ta force qui tue et qui aime ..

Aurélie écartait ses cheveux vers les tempes ; elle remarqua :

— Hélas! toutes nos forces qui aiment, tupnt aussi.

Son frère craignit qu'elle ne songeât aux suprêmes angoisses de leur père. Il fut triste. Voulait-elle rappeler que le vieillard était mort à la peine de voir triompher trop vite leur avide énergie. Et s'il vivait, ce père, pour entendre sa bru annoncer la richesse, et les soldats la gloire des siens ! Oh ! pourquoi une fatalité inexorable exigeait-elle en échange des biens nouveaux cette compensation d'un deuil, d'un remords?

La sœur et lui se contemplèrent, sans un mot. Ils savaient flétrie leur seule chance d'amour. Et que faire contre la Faucheuse qui venait d'abolir par milliers les vigoureux espoirs d'hommes jeunes et curieux d'agir? La terre remuée du Pratzen grossissait de tant de cadavres ! Les mâchoires de glace ouvertes sur les étangs de Telnitz et de Menitz en avaient tant dévoré ! L'omnipotence de la mort ne toucherait-elle pas aussi la coquette Malvina, qui, assise en sa robe de velours jaune, renouait un fichu garni de martre. Ne toucherait-elle pas quelque jour la voluptueuse Virginie qui étirait là, sur ses genoux, de longs gants verts. Ne toucherait-elle ^pas encore la mélancolique Aurélie et la souple sveltesse de sa taille, inclinée dans les plis sombres du drap bleu, elle-même, là, si jolie entre ses boucles brillantes ! Elle répéta :

— Hélas ! toutes nos forces aimantes tuent aussi. Le frère comprit que leur passion secrète, secrète à

peine, tuait la joie de vivre, pour la jeune femme. Elle songeait au repos de l'âme détruit à jamais. Gomme elle devait se maudire pour n'être point l'étrangère,

Tamie sans contrainte, ou la sœur paisible et chaste !

De la savoir douloureuse, il s'enorgueillissait, la plaignant. Certes les aventures de la guerre l'avaient exempté, lui, de bien des souvenirs, de bien des nïéditations pénibles. La recherche de la gloire avait écarté les préoccupations d'aimer trop jou de compatir. Il s'était cru oublié, méconnu, méprisé par elles trois. Voici qu'il les tenait unies dans le. cercle de ses bras. Voici que les trois visages emmêlés par leurs boucles, le rieur, le voluptueux et le triste, s'offraient volontairement à ses lèvres. Pourquoi ne paraissait-elle pas satisfaite de la multiple étreinte, Aurélie? Lui s'admirait à présent dispos, fier, radieux. Il eût voulu descendre auprès de ses amis et de son frère, pour triompher avec des regards vaniteux.

Il estima néanmoins que la peine de sa sœur valait d'être allégée. Il dit, nommant Denise, Edouard :

— Nos forces créent, si elles tuent ; et, par là, s'éternisent.

— Que nos enfants vivent donc heureux et passionnés ! répondit-elle.

En caressant le porphyre de la commode, elle détournait la tête et ses larmes.

Ainsi que pour reprocher cette tristesse, Malvina concluait :

— Un cœur noble et généreux doit chérir la force et la gloire. Je les aime, comme si j'étais Française!

— Oh! moi, Bernard, je t'aime comme la France aime ses héros, cria Virginie, qui se glissait entre son mari et l'étrangère.

Sans doute cette exclamation fut suggérée par la fanfare qui éclata sous les croisées après un tumulte de chevaux et d'hommes. Malvina fut ouvrir les volets. Avec la compagnie d'élite, les officiers du régiment se présentaient devant le perron du château. Ils mirent

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pied à terre. Leurs habits reprisés, les pî as Irons déteints par les nettoyages^ les enlotles éblouissantes de craie fraîche les rendaient aussi fiers que les luenrs des casques et des sabres fourbis.

- — Eh! dit Bernard, je ny pensais plus, mes belles! Le général inaugure son grade. Voici la délégation du régiment qui vient le féliciter. Il faut que je me rende auprès de lui, '

Empressé de revenir parmi les Iiommes avec Timpression toute fraîche de sa victoire amoiirease, il heurta dans Tescalier Edme en superbe uniforme de maréclial des logis. Le jeune homme Tembrassa et monta vite près des parentes.

Sur le seuil, rancien postillon recevait, au large dans Tuniforme d'un général mort à Telnilz et dont fl rachetait Téquipage, Promptement un tailleur régimentaire avait élargi, avec des angles de drap neuf, la taille de Thahit qui se plissait au-dessus de Tédiarpe mv fils d'argent. Trop courtes^ commençaient les basques au milieu du large dos. Mais, entre les feuillages brodés d'or au eol, et par-dessus les tours de la cravate noire, les bajoues du nouveau promu reposaient épanouies. Les reflets des jurasses épauleltes étincelantes, et Tombre que faisaient les deux cornes du vaste chapeau noir, se partageaient le vtsago de Torateur ému, qui déclama; «Dragons du ^3^ j'emporte avec moi le souvenir de votre vaillance. Ce souvenir me suivra dans le tombeau. Servez votre étendard comme vous Tavcï toujours servi. Obéissez fldclement au colonel H encourt. Il vous mènera dans le chemin de Thonnour et de la victoire. Et maintenant, Messieurs, pied à terre! Allons boire à la santé de S. M. T Empereur* n

Bien que, depuis rimpertinence de Mercœur, il demeurât invisible, le maître du majorât avait, à cette occasion, fait ouvrir poliment quatre grandes salles

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d'enfilade. De hautes glaces dans les trumeaux de bois gris, plusieurs lustres aux mille pendeloques de cristal suspendus très bas, le miroir des parquets, quelques vases géants sur des fûts de marbre, les blaûebe» statues d'agiles déesses ornaient ces lieux de fête. De larges tables supportaient maintes coupes et maints verres, vidrecomes, flûtes à Champagne, brocs de Bohême aux armoiries de couleur.

Les brosseurs aidèrent à ranger mille bouteilles poussiéreuses endormies plus d'un siècle tfu'fond des caves, et que les soldats remontaient dans des mannes.

Le nouveau général donnait maladroitement la main à Aurélie, répondait à Malvina, souriait à M"® Héricourt. Cavanon les avait invitées et conduites aux places d'honneur! Comptant les séduire, il couvrait Héricourt de louanges. Auprès du diplomate, l'ancien postillon multipliait de respectueuses prévenances; il exigeait qu'on lui pliât un manteau sur les jambes, devant le feu. Il fit taire les soldats qui plaisantaient dans la deuxième salle. «Ah! des brisquards. Madame là comtesse, des brisquards. .. Ah ! ah ! Et qui n'ont pas froid aux yeux... Mais il leur faudrait des manières, oui, oui ; et ils en manquent. Tu le sais bien. Monsieur?... heiw? qu'ils en manquent... de manières, ah ! ah! » Aux figures hâlées de ces maigres hommes les rires accusaient davantage la grimace cruelle qui, par une ride, reliait leurs narines aux commissures troussées ées lèvres. Virgnie affirma qu'ils semblaient renifler encore le sang. Le diplomate, enfin réchauffé, disserta : c'était la trace survécue des habitudes préhistoriques, la grimace menaçant l'adversaire de morsure. Dans ses voyages, il l'avait trouvée sur maintes figures de vieux pandours. Tout un célèbre régiment, les hussards de Blankestein, portait le même signe. « Mais, général, continua-t-il de sa voix importante, soyez

LA FOECE B63

assuré que vous le portez aussi, et vous encore ^ beaufrère, tout autant que les rois d'Assur qu'on voit à Londres, dans le cabinet de S. M. Britannique, sur les bas-reliefs de Ninive. » Il les mena devant les g^lact^s des trumeaux pour les contraindre k B^y mirer. « A mon passage par Ulm^ j'achetai deux dogues, sur le conseil de M. de Talleyrandi qui s'y connaît. Ils ont le même signe. Par ma loi, Monsieur mon beau-frère, vous êtes devenu un bel bomme de proie ; à l'exemple de vos dragons,*., ah! ah ! » Il ricanait en se frottant les mains dans ses manchettes de dcn telles. Iléricourt faillit blâmer cette ironie*

— Son Excellence M* de Talleyrand jouit d'une bonne santé, demanda le général, pour détourner la conversation ?

— Très bonne, certes. Et cela lui permet de veiller pertinemment à ses alTaires, qui ne vont point mal, je vous rassure ^ Messieurs. La ville de Brftnn est pleine de charrois qui lui amènent des colis de France et d'Espagne* Son Excellence tient bouti<iue par le moyen d'hommes de paille, à Lintz, Vienne et Bnlnn, Ballots et caisses arrivent en ses hôtels sousTallure de colis d'ambassade, marqués de la franchise diplomatique, lis en sortent exempts de droits, pour remplir les magasins où ses courtiers les vendent à des prix sans rivaux. Cela ruine le commerce de nos ennemis. Voilà comment un grand homme. Messieurs, abaisse les adversaires de sa patrie, en gagnant gloire et**, fortune.

Il ricanait. Ses narines aspiraient Tair sans bruit. A la ronde, il passait une tabatière en or ^ don deTempereur, qui Tornait de sa miniature peinte, Edrae y puisa.

Chacun se félicitait. Tout d'abord Napoléon avait obtenu deTAutriche vingt milHiins, que les payeurs des brigades allaient répartir entre les oTliciers. Beaucoup, sur cette garantie, avaient pu réussir des emprunts] et

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ils vantaient leur richesse; ils buvaient, ils se contaient lear gloire, leurs amours violentes, en trinquant. Sauf le vicomte et Gresloup, un.peuà l'écart, tous parlaient haut. Ils tendaient leurs assiettes, que les domestiques couvrirent de A^enaispn. Au bout des salles, dans une galerie, la compagnie d'élite entière garnissait une longue table. Déjà près de l'ivresse, les soldats chantaient à tue-tête en agitant des pilons de volailles* Comme les sièges manquaient, d'aucuns s'assirent à terre. Ils s'allongeaient de grandes claques farceuses sur les épaulettes rouges.

— Des brisquards, hein. Madame, quels brisquards! sacrebleuin.. répétait le nouveau général à Virginie. Excuse, n'est-ce pas? Ils ont bien travaillé les côtes de l'ennemi î C'est un fameux troupier que le troupier français. Quelle abnégation! quelle endurance ! Si vous lesavieïvits dans ]es boues d'Elchingen!..., et ceux qui pataugeaient dans la vase pour dresser le pont !... [1 faisait chaud, là, hein, colonel !

— Oui, mon général.

Beau parleur, Cavanon chanta leur héroïsme. Il désignait^ au bout des perspectives, tel figure à profil de corlii'îui, telle mufle encadré de favoris gris, tel nez biseauté par le sabre. Malvina se levait, reculait le siège afin de mieux voir les forts. A un moment, elle monta sur la chaise, apparut en sa chemise de velours jaune. Penchée, les seins visibles, elle envoya le simulacre d'un baiser au maréchal des logis illustre pour avoir serré contre une muraille, par le poids de son cheval, cinq artOleurs autrichiens, qui allaient mettre le feu à une pièce chargée de mitraille. Les gardant sous la menace du sabre et du pistolet, il avait donné le temps aux pelotons de le secourir, de culbuter le canon.

A son tour, Virginie se leva. Bernard désignait d'autres braves. Ceux-ci, flattés de l'attention, s'enhar-

dirent par mille propos. Ils voulurent porter la santé aux femmes de France ! Malvina prétendit choquer son verre de Tokay contre un vidrecome rempli de vin morave et offert par une manche verte galonnée d'argent terni. Elle loua la trogne du sous-officier. Tous les yeux exprimèrent la convoitise d'une si belle chair ample, blanche, parfumée, qui enflait les plis du corsage bas. Virginie trinqua de même. « Merci à vous qui couvrez de gloire le drapeau de mon époux, brave guerrier, » déclama- t-elle, vraiment émue. Deux larmes sincères coururent jusqu'à ses lèvres épaisses : « Généreux Français, reprit Malvina, l'Europe vous admire et suit de tous ses vœux l'essor de vos aigles ! — Vive l'Empereur ! » répondirent en même temps les soldats pour faire quelque bruit.

Ils épanchèrent du vin sur leurs plastrons bien nettoyés. Ensuite ils retournèrent à leur table dans la spacieuse galerie du fond.

— Mes soldats sont mes enfants, excusait le général bonhomme, ravi que les dames ne fussent pas vexées de toute cette houzardise; mes enfants. Madame la comtesse; oui, des enfants terribles, mais de bons cœurs.

— De grands cœurs, renchérit Malvina.

— Oui, Madame, certainement...

— Et qui viennent de faire une fameuse besogne, cria Praxi-Blassans enfin rassasié (il déposa le couteau et la fourchette) ; reprit : Par ma foi, je ne m'en étais point avisé ; M. de Talleyrand non plus ; et cependant il a, Mesdames, je vous prie de le croire, l'esprit judicieux. Aussi bien est-ce un grand bonheur, pour Napoléon, que S. M. le Roi de Prusse ait balancé au lieu d'envahir prestement la Bavière, dans le moment que M. le maréchal Mortier se faisait battre à Dirnstein. M. d'Haugwitz, son ministre, est, à tout

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prendre, une mazette... Nous Tavons promené de Munich à Vienne, de Vienne à Brûnn, puis de Briinn à Vienne, en Famusant avec des soldats et des politesses. Il n'aime pas moins le vin que les jolies filles. M. de Talleyrand lui a mis dans les draps une manière de bohémienne qui nous a servis. Elle se défendit de raccompagner en Prusse. Dès qu'on faisait la valise, la pécore tombait en syncope ! D'Haugwitz n'a jamais su lui jeter la carafe au visage et sauter dans la chaise. Ces Prussiens ont du sentiment. Il lui jouait dû violon, Madame! ah! ah!... ah! Mais c'était nous qui avions payé la colophane... sur le trésor de Sa Majesté... Il arrivera juste à Berlin pour apporter la nouvelle d'Austerlitz... Son roi aura oublié les serrfients faits à l'empereur Alexandre sur le cercueil du grand Frédéric, dans les caveaux de Postdam ! Voilà M. de Lille obligé, encore une fois, de faire remiser les carrosses qui doivent le ramener dans sa bonne ville de Paris !... Il y a des femmes qui sont de bien fameuses marionnettes, quand on sait en tenir les fils ! Je vous l'assure, moi, général!... Votre hôte nous comble! Ce pâté de bécasses est digne de Vatel!

— Je tiens de mon ami Marbot une histoire assez plaisante au sujet de M. d'Haugwitz, reptît Augustin qui ne voulait point paraître inférieur à Praxi-Blassans dans les propos... Marbot! vous le savez, le fils du général mort au siège de Gênes. Il est aide de camp d'Augereau. Il est venu à franc étrier, depuis Bregenz jusqu'à Vienne, pour- remettre à Sa Majesté (il sourit) les étendards pris sur Jellachich...

Il continua son discours, narra l'arrivée de M. d'Haugwitz à Vienne, deux jours après la remise solennelle de ces drapeaux ; et comment le ministre de Prusse, tout de suite, avait mené tapage, en homme qui tient, dans les plis de son manteau, la paix ou la guerre ; comment

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alors, dès la première audience impériale, Marbot, sur Tordre malicieux de Napoléon, avait été introduit, avec J 'allure d'un homme qui accourt à l'instant de la bataille et avait dit, brutalement, la capitulation des Autrichiens aii bord du lac de Constance, puis montré les drapeaux conquis.

— Cela lui rabattit le caquet, Mesdames... Sa Majesté a Tesprit fin. ,

Il lança des sourires d'intelligence, ici et là, de sa jolie figure légèrement hâlée, ce qui faisait luire miieux les soies blondes de ses courts favoris. Dressé sur les tours de sa cravate noire qui enveloppait les pointes d'un col en fine toile de Hollande, son visage s'inclinait gaiement vers les plaisanteries de sa fiancée aimable envers les convives.

— M'est avis que ce jeune adjoint d'état-major, n'usera point de maladresse, opina Praxi-Blassans, penché dans le décoUetage de Malvina.

— A quand les noces ?

— Nous avons hâte, avoua-t-e)le. J'épouse la France avec lui, et je bois aux deux 1 Messieurs les officiers, qui me fait raison ?

On leva les verres.

— O couple touchant, soupirait Aurélie, puisse la plus noble passion remplir votre vie de gloire et d'amour !

— Il n'est pas à plaindre, déclara le général en riant très haut.

-— Savez-vous, jeune homme, que M. d'Haugwitz faillit enlever votre Malvina ?.. . Oui... oui... Si la bohémienne le tenait aux sens, je crois bien que notre belle flollandaise le tenait au cœur !

Et Praxi-Blassans ricana en homme qui sait des choses.

— ; Chère belle, marivaudait Augustin, quel air in-

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connu respire le barbare qui résisterait à tant de charmes^ fût-il blanc-bec ou barbon, capitaine ou ministre... Je ne puis qu'avoir plus de fierté d'être votre choix.

Elle lui tendit la main, qu'il baisa par-dessus la table. On applaudit bruyamment à la grâce de l'un et de l'autre.

Bernard pensa placer un mot ; mais déjà le vicomte et Gresloup philosophaient au milieu d'un silence docile. Il blâma sa timidité, puis fut triste. Lorsqu'il parlait un peu, prolongeant le discours, chacun engageait avec le voisin d'autres propos, qui bientôt couvraient sa voix. Nul ne prenait goût à ses histoires de guerre, à ses anecdotes. 11 lui fallait conclure devant le sourire obligeant et distrait de la personne la plus proche. Ce mécompte lui échut encore. « H y a une heure, raisonnait-il, ces trois femmes aimèrent mon être entier. Et les voici, tout attentives pour d'autres, pour ce ^vicomte qui parle de Coblentz, de M. Pitt, pour ce freluquet de Gresloup qui résume en maximes d'ennuyeuses pédanteries, qui vante les romans écossais de je ne sais quel Walter Scott. Si quelqu'un m'écoute, c'est ce pendaM de Mercœur, le général. Pitouët me flatte lourdement afin que je l'aide à parvenir. Suis-je donc le sot qu'on dit. Vraiment je le suis. Ma sœur. elle-même se dispense de m'entretenir; elle regarde de ses yeux attendris Augustin accoudé sur la chaise de Malvina, comme si elle aimait la physionomie de l'amour plus que moi-même. Praxi-Blassans ignore que j'existe. Edme crie à tue-tête qu'il a culbuté deux fermières moraves, après avoir enfermé le mari et le frère dans une cave. Et tout le monde rit aux larmes. Eh quoi ! cette jactance d'écolier est-elle plaisante ? Mais pourquoi évitent-ils de savoir l'éloge que je voudrais faire de Corbehem mort pour la richesse de Caroline,

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la carrière de Praxi-Blassans, le triomphe de Napoléon, pour la France ?... Il fut un homme vertueux cependant; un noble capactère. Cela les ennuie... Mieux vaut que je me taise... » Il s*attrista complètement. En vain les œillades de Virginie lui rappelaient la puissance voluptueuse de leur dernière étreinte. « Colonel, insistait Cavanon, le prince Murât tient à ce que vous remplaciez votre cheval turc. Il me prie de vous en avertir. L'empereur le désire beaucoup aussi., On se raconte même qu'il ne vous donnera point la croix avant la première revue où vous serez monté de la sorte, à la tête de votre régiment. — Oh ! renchérit le général, tu sais, Monsieur, tu es le plus beau soldat de la Grande Armée. Tout le monde le pense. — C*est un magnifique cavalier que notre Bernard, jugeait Augustin. — Un bel homme ! — Ni grand, ni petit. — Et une assiette en selle! — Un cavalier de vase grec, affirma le vicomte; digne d'orner un bas-relief du Parthénon. — Plutôt une statue équestre du forum, ergota Praxi-Blassans ; plus bronze que marbre. — Certainement ajouta Gresloup, je le regardais hier quand on lui a remis l'étendard. Devant l'aigle, il me sembla le divin Auguste lui-même, l'image de Rome ! — Mon héros! pleura l'émotion de Virginie. — Mon frère! soupira la sœur.

— Mon ami! sourit la perverse Malvina. — Je ne connais pas de femme qu'il n'impressionne, révélait Augustin. — Son cheval et lui composent un seul être.

— Un centaure ! — L'Elle-même Force, comme eussent écrit les Grecs, cita le vicomte. — La Force, oui, la Force! »

Ils s'extasièrent. Bernard jouissait mal de ces louanges. On le regardait comme une statue de place publique, une chose insensible, un bel objet.

Et il souffrit.

De toute son âme douloureuse,' les sanglots à la

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gorge, il souhaita qu'outre la Force, son fils, conçu tout à rheure, eût l'Esprit.

Il le souhaita avec la constriction de ses nerfs retenant la rage excitée par l'éloge injurieux des amis.

Et ce fut un moment d'épouvaiiinble gésine où son désir enfanta, peut-être, le sort dili'ùrent de sa race.

Peut-être...

Car, après l'effort, il s'affaissa sur la chaise, désespéré d'obtenir le succès du vœu. Il se résigna d'un geste à la Force. Il vida d'un trait le hanap de vermeil ancien qu'on avait, par jeu, rempli de Tokay. Mercœur jura le nom de Dieu pour dire son admiration.

Dès lors, dans son ironie mauvaise envers soi, le colonel Héricourt éclata de rire à tous les propos. Il vit dans un vacillement l'éloquente Aurélie raconter son voyage en Allemagne, et les aventures de la route, Virginie se plaindre des postillons qui versent les voitures dans la boue, Malvina dire comment, grâce au sien, elle avait échappé à la poursuite de chevaulégers autrichiens, qui pensaient la prendre, avec sa berline verte, avec ses bijoux, un jour où elle s'était égarée dans une île du Danube.

« La force ! répondit soudain Cavanon. Gardez-vous d'en trop médire, lieutenant. C'est elle qui, à cette heure, enseigne au monde la liberté des philosophes par le signe de nos victoires. — La liberté, ricana Praxi-Blassans ! Vous me la baillez belle. Essayez de dire une vérité dans une brochure. — Cette liberté-là, le peuple vainqueur va l'imposer. — Dans un siècle. — Dans un an. — Non, dans cinquante, répliqua posément Gresloup, lorsque l'Europe aura eule temps d'apprendre, de juger et d'agir. Le temps féconde la vie. Les enfants d'aujourd'hui apprennent. Leurs tils jugeront. Les petits-fils agiront. — Pour ma part, j'espère que M de Lille mettra bon ordre à vos rêveries de jaco-

LA FORCE Sîl

hins, interrompu le vicomte. Noue reverronsles fleurs de lis sur rt^penle nue des libertins qui traîneront hannêtement le boulet dans les bafoues, comme il sied. — Holà I Quelle rigueur ! — En attendant, la Force donne du bien à Buonaparté et à sa famille, Messieurs. C'est toujours cela. Eugène Beauha ruais épousera par la force des baïonnettes la fille de lelec^teurde Bavière; al sa sœur Stéphanie le duc de Bade ! Ce sera marqué au traité que notis discutons a Bruun 1 — Voilà la maîtresse de Barraa mère de vice-rois et de princesses. — Quand le cœur va, tout va. — C*est comme la bâtisse ! — Pour les dots, nous arrondirons au détriment de r Autriche, Bade et le Wurtemberg. — Les ïmpérinux paient-ils les cent millions qui doivent fournir des revenus aux veuves de la Grande Armée et des établissements aux chefs i* — - Cela m intéresse, car je suis porté pour cent mille livres sur la liste, — Pesle^ baron, rempcrcur dore vos lauriers ! ^ « L*amitié d'un grand homme est un bienfait dos dieux. » — Cela vaut mieux que le commerce des voitures prises dans le Milanais. — J'étais immblo charron, je deviens financier ! — A Naples, on mettra la cour à la raison, et Joseph Buonaparté sur le trône, - — Son frère Louis aura la Hollande. — 11 pleut des rois^ Messieurs, il pleut des rois! -^ Buvons à la victoire. Ce vin-ci pétille comme une œillade sous les galeries do bois i — Donc, Cimrhit Mercœur^ chacun a sa part de gâteau. Mes sous-ofiiciers gagnent. Ça va bien. Moi, j'ai quatorze chariots à Tombre dans une écurie de Vianne, tous remplis de bonnes marcliandises ; vins, épices, uniformes, se îles et harnais, ean-de-vie, armes de luxe, pendvdes, monlres, plus : deux cent soixantequinze paires de belles bottes. Un juif de cette ville m'a envoyé son iils qui achète le tout. Il vient de se marier et entend monter une friperie dans le quartier

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central, à Tenseigne du Florin d^argent. Je passe marché avec lui. Je demande licence de retour. Et alors, fouette postillon. En Sologne! Là j'aurai un lot de terre autour de ïa maison, avant que le marchand de hiens ne lasse renchérir. Ça ne vaudra pas les Naples de M. Joseph, ni les Hollandes de M. Louis. On pourra fumer de braves pipes, à l'aise, devant la grande cheminée* Il y aura toujours pour les militaires de la Grande Armée un lièvre tué au gîte, ou une perdrix aux choax avec un verre de vin gris. Voilà, mon général, comment le diable se fait ermite. — Hé, Monsieur, tu ne vas pas laisser le noble métier des armes, je suppose V — La richesse vous enlèverait-elle le goût de Fbonneur ? — Oh ! si on continue de faire campagne, je reprends ma place dans l'escadron. Mais la paix, ça ne vaut rien. Je ne suis pas un officier de garnison, moi. J'aime pas la chose. On a trop d'histoires avt^c la prévôté. En campagne, je reste votre homme. — Ah! ah ! — Voilà qui mepiait. 11 ne sait pas feindre, parbleu ! — A la bonne heure, capitaine. — Topez-là mon garçon. — Voulez- vous de ce tabac. Il me vient par les galions d'Kspagne, quand MM. les Anglais supportent cette fantaisie... Vous savez, beau-frère : si les desseins de Tempe reur ne varient point, Anspach passe à la Bavière, en échange du Hanovre que M. d'Haugwitz obtient pour son maître. En conséquence, il n'est plus à craindre que les avoués de Prusse importunent votre état-major pour cette contribution levée un pei; lestement, il faut l'avûner, sur les bourgeois de la province. Caroline en a tiré bon profit. Dieu la garde ! Nous sommes au point. Je bois à votre santé, ma belle sœur ; faites-moi raisou, je vous prie. — Ce tokay est un m^ictar. — J'aime mieux le bordeaux. — Madame, vous riez trop. — Point. — Ceux qui veulent détester le crime aiment à honorer la vertu ! — Jurons de vivre

libres et glorieux ! — La cupidité sait multiplier ses ressources, — Craigriez Albion. La vérité sera sur ses lèvres et la perfidie dans son cœur. — Sacrifions à Bacchus notre sévérité. Voici du vin de France. — Je bois dans cet autre le san^ de Ut terre allemande. Notre conquête tient dans mon verre. — Jus de la treille qui me grUes! — Foin des cen'seurs moroses ! — Ah î Madame, que votre robe donne congé au polisson ! »

C'était Malvina debout qui repoussait dans les plis du velours jaune un sein récalcitrant. Bernard eut envie d'y mordre, d'antant plus qu*elle riait à plein gosier, ponr une plaisanterie d'Rdme, tout rouge de l'avoir dite. Cavanon la soutenait d'un bras. Virginie se leva, vint se jeter an cou de son mari, qui la devina tout énervée par les coquetteries de la HoUan* daise. Aurélie se rapprocha d'eux. « Je suis fort aise, colonel, cria le diplomate, que les hasards de la guerre vous aient complètement épargné. M"^*de Praxi- Blassans était dans les transes. Les médecins ne réussissaient pas à la guérir de Thumeur noire. La voilà qui ^s'anime et qui renatt. Quant à M"** Hé rî court, elle a failli crever tous les chevaux de poste pour vous joindre au plus tôt. — Nous t'aimons tant, murmura Virginie* Oh! je Tavais bien deviné jadis : Aurélie t'aime, tu sais, Aurélie t'aime. Elle t'aime*,., et js ne suis pas jalouse.,,, Bernard ï »)

La sœur baissa les cils ; elle remuait un verre vide. Gravement son frère lui prit la main, et la conserva dans la sienne, 11 nota combien elle avait changé depuis le jour de Brumaire où ils avaient senti une gêne étrange, causant, solitaires, dans l'hôtel de la rue Saint- Honoré, Et cette Zulma, son image, qu'elle lui avait mise au bras, pour le consoler ! Que restait-il de cette merveilleuse, et de ses colliers « à la victime ^>, que restait-il de la jeune femme effarée accourue au château

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de Lorraine après Texécution du duc d'E nubien ? Il ne restait que la mélancolie mêmp dont ils salaient charmés un par d'automne, sur le banc du parc, lorsqu'elle portait en elle le petit Edouard, fils aux yeux clairs^ aux cils sombres^ fils pareil à Denise con^^ue dans le souvenir obstiné de la petite Bavaroise prise après le combat de jadis. N'était-ce point la preuve miraculeuse et tangible de cette affection? Auréliei trois ans, avait étreint son frère par le corps de l'épouse, disciple de sa belle-sœur pour les voluptés du sentiment. AunUie était l'âme passionnée, Virginie la chair voluptueuse du même amour qu'admirait Malvina, maligne. Chair et parole de la sœur qui regardait seulement Bernard de ses yeux profonds, Vii*gi nie répéta : « Oh! oui, nous t*aimons, homme généreux et sensible, toi, notre gloire ! »

Il mesura ce que le destin lui offrait de magnifique en cette heure, dans la vaste salle aux lambris gracieusement sculptés sur la hauteur des trumeaux. L*enfilade des lustres s'alluma, parce que Taprès-midi de frimaire s'obscurcLssaii dans le champ des grandes fenêtres > Les troupeaux de prisonniers russes se bousculaient toujours au dehors?, piétinaient, se vautraient sous la surveillance des bergers à cheval, vêtus d'habits verts et casqués de cuivre.

Semblablement il était vêtu, lui, le victorieux, contre qui se pressai! uri amour extraordinaire en deux belles l'emmea émues. Et les officiers, les soldats s'émerveillaient de le voir entre elles, d'un bout à l'autre des salles, depuis le nouveau général, bonhomme tout larmoyant de sa griserie, jusque, vers le fond de la longue galerie blanche, la compagnie de Mercœur, qui cognait les tables à coups de poing, qui bosselait les timbales de vermeil, qui jetait le vin mousseux aux figures des laquais tremblants.

Ces misérables en souquenilles jaunes étaient les vaincus. Ils subissaient la force.

Héricourt sentit la sienne agiter ses muscles et Ténergie joyeuse de son esprit. '

Si piteuses parurent les mines des valets. Différaientils du troupeau captif et fangeux que les dragons poussaient à travers champs, vers les bastions du Spielberg? Ils ne se révoltaient pas, ils, baissaient leurs têtes et leurs catogans poudrés. Ils étaient la faiblesse humble, lâche, servile.

« Mon capitaine, chantait la voix perçante d'Edme, quand j'ai vu le junker bra'quer le pistolet contre moi, j'ai dégainé. Je me demande encore comment j'ai pu le faire si vite, tiens, comme ça {au bout du bras le sabre sortit du fourreau j brilla par-dessus les têtes des convives). Et vlan! [un lustre atteint volait en éclats de cristal qui s'émiettèrent). Eh bien son kolback a sauté comme ces débris de verre. »

Pitouët objecta. Il préférait les coups de pointe. Comme le lustre se trouvait entamé, rien n'empêcha d'assortir l'exemple à la théorie. A son tour il dégaina, pourfendit, avec les pendeloques, une boule creuse qui acheva de se briser au milieu de la table, sur le goulot d'un flacon. Edme blâma la mollesse de l'estocade. D'une seule poussée il ébranla le grêle édifice de prismes et de lumières qui, projeté vers le plafond, > aspergea les buveurs de cire et de bobèches rompues.

JMalvina, Virginie, applaudirent à la jeune vigueur du maréchal des logis. Rose et chancelant, son sabre sur la nappe, il jouit du succès. Toutefois Cavanon admettait la suprématie du coup de taille. Son cimeterre bleu, damasquiné d'or, coupa la tige de bronze : tout s'écroula dans un cataclysme de verre et de plâtre, le plafond s'étant lézardé.

Le rire de Malvina fut plus fort que le bruit. Virginie

vantait les muscles de son époux. « Oh ! » fit Héricourt, modeste. Cependant il savait que son bras puissant accomplirait d'un coup l'œuvre des trois autres. Il eut envie qu'on le priât d'essayer. Il marquerait encore Texcellence de sa force sur les victorieux mêmes. En tumulte, Cavanon le défia. Le général encourageait. Edme désignait le second lustre. Le vicomte ricanait, ironique. Gresloup haussa les épaules.

Ce geste décida le colonel. Il ne voulut point souffrir qu'on lui donnât des leçons. Praxi-Blassans l'exaspérait aussi en comparant à ceux d'Austerlitz les lutteurs de la foire. Héricourt désira paraître redoutable aux plaisants. Par surcroît, les vapeurs du vin échauffaient ses oreilles. Les yeux d'Aurélie brillèrent autant que la foudre, et ils grandissaient, lui sembla-t-il. Les dents de Malvina l'éblouirent encore. Il fallait être plus fort que Praxi-Blassans, qu'Augustin dédaigneux au bord du sofa dont il arrachait la ganse, machinalement, de l'éperon. Et puis les nerfs de Bernard se roidissaient, vibraient ; ses dents s'agacèrent. Tout bourdonnait à ses oreilles : cris, rires et chansons, soupirs de la cornemuse qu'un soldat breton gonflait, les joues rondes, à l'extrémité de la galerie finale ; appels de la bourrée que deux Auvergnats, sur un large guéridon de marbre, dansaient, les gestes en guirlande, et tapant du talon. C'était une animation violente des visages congestionnés au-dessus des plastrons rouges, entre les épaculettes qui sautillaient. Ici on s'amusait à rompre par la pression de la main des verres emmaillottés de mouchoirs. Là deux jeunes gaillards valsaient et tourbillonnaient au milieu d'une assistance approbative. Un loustic parisien faisait des propositions lascives à la nymphe de marbre qui s'érigeait blanche et nue, sur un socle. Monté près d'elle, il la saisit a la taille, et lui baisa la gorge. Mais la plupart s'intéressaient au capitaine Mer-

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LA FORCE nil

cûBurj qui retroussait une manche et promit de fcridro la table de chêne doré soutenue par des faunes accroupis. On discuLa pour apprendre si uïi casqae et son crâne oITraieot plus de résistance. Le colonel recommandai l à Mercœur un coup de revers. Comme Tautro refusait de comprendre, Bernard regarda le second îu&tro qui pendait jusqu'aux houteilles, presque. Les lumières ecintillantGs se confondirent, vacillèrent pour ses yeux troubles. Porter la ruine dans cette grappe de cristaux et dû hieurs lui semhla glorieux. Ces chandelles lui riaient à la face; eiU-il cru. Elles lui fatiguaient la vue, d'abord. Une avide curiosité lui vint de xeconnaîlre, au lieu de cette clarté, les doi^Ats et les décombres* n aurait accompli cela. U aurait agi, détruit. Et sa force^ encore une fois, soumettrait le luxe des vaincus. Trois mois, n'a voient-ils point menacé sa vie de leurs mitrailles, de leurs charf^cs.de leurs fusillades? Par unconp de revers il avait tué le Russe qui^ colossal et roux^ prés de Tétang", abattait contre lui sa crosse. A ce coup le colonel devait la vie présente, la joie du vîn, la conscience de triompher j la tiédeur de Virginie à son épaule, la malice prometteuse de Malvina, les regards profonds d'une sœur passionnée, Taltention favorable des hommes grandis par les culottes à pont et les hautes bottes à Técuvère, Un coup de revers, en plein lustre, et ils l'admireraient évidemment... Ce fuL Cristal et chandelles s'éparpillèrent, choquèrent les murs, roulèrent sur le parquet, dans un bruit formidaJjlc de verre et de bronze. La slupear immobilisa les visages ; car Mereœur n'avait pu fondre la table. Il déclara son essai plus difficile et se vanta de renouveler Texploît du colonel, a Essayez-donc, capitaine! » commanda Bernard colérique et glorieux, en déïsignant de sa lame le premier lustre de la galerie, ^Mercœur se précipita, sabra, enleva seulement une branche et deux

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lumiÉies. Une huée constata cette faiblesse, exalta la force du chef. Dressant sur la table son beau corps drapé de velours jaune, Malvina fit mine de couronner le frcre d'Augustin. On acclamait. Les mains applaudirent au bout des manches vertes et des parements rouges. Là-bas, la cornemuse soupirait toujours ; les Auvergnats dansaient encore la bourrée; le loustic embrassait étroitement la statue de la nymphe. Soudain, tous les dragons d'une table dégainèrent et attaquèrent à leur tour le lustre pendu sur leurs timbales. En vociférant, d'autres les imitèrent. Ils bondissaient avec leurs fotirreaux. Ils décrochèrent leurs casques, ils les saisirent par les crins et exécutèrent, le moulinet. Un ivrogne creva le sexe d'une Vénus peinte en un tableau mythologique. Avec son poing vigoureux, l'un enfonçait le cannage d'un siège.. Celui-ci écartelait les membres d'un fauteuil ; celui-là enlevait sur le dos un meuble italien marqueté d'ivoire et d'écaillé qui glissa, s'abîma, se fendit contre la mosaïque du * sol. Tous éprouvaient le maximum de leur vigueur. Ils se firent émules. Mercœur assura qu'il enlèverait un laquais allemand à bras tendu. L'homme résistait.' On l'empoigna de telle sorte qu'il apparut haussé sur vingt bras robustes, tandis qu'il agitait vainement ses jambes en bas rouges. Ses camarades se jetèrent à geùoux dans un coin; ils imploraient. « Bon, bon, grommelait le général, nos gars ont risqué leur peau ; ils s'amusent à présent. Ils ont bien le droit, hein?... Laisse-les, capitaine, laisse-les ! » L'ancien postillon goûtait cet athlétisme des soldats ; il les excita par des bravos. Gavanon lança une pièce d'or au plus étonnant; Malvina. un baiser.

Alors ils cessèrent de contenir leur violence. Toute la blinde s'amassa contre unepor'te close que les épaules ébranlèrent. Mufles de dogues, profils de corbeaux,

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poings hâlés et velus, faces maigres, nerveuses, se collèrent aux battants décorés de pipeaux et de paniers fleuris en relief. Héricourt attendait que la boiserie craquât, . sous la pesée des corps verts et blancs. Les jambes se tendaient dans les bottes. 11 imaginait leur désir en même temps qull voyait leur effort. Il souhaita, pour Thonneur de Tarmée, que la porte cédât vite à la vaillance des statues équestres, si jalousement créées de son art.

Les dragons triompheraient aussi de la porte. 11 leur fit honte de cette faiblesse qui s'attardait. Enfin la peinture s'écailla. Une longue fissure se prolongea jusqu'au chambranle. Edme et Mercœur lancèrent un guéridon de marbre, les autres s'étaht écartés. Les battants achevèrent de se rompre, crièrent et tombèrent sous les coups de bottes, tandis que la statue de la nymphe, à l'assaut du farceur, s'abîmait. La tête brisée roula dans les jambes aux acclamations de tous. Praxi-Blassans, Gresloup et Augustin entraînèrent dehors les trois femmes. Malvina refusait, applaudissant les coups de poing de Mercœur ; elle riait à l'amoureux de la nymphe qui s'étendit près du marbre. Virginie imitait les gestes, la joie de la Hollandaise trait pour trait. « C'est cela que ton cœur aime, mon frère, murmurait Aurélie : la fureur de ces hommes forts «I ta fureur auséi ?.., Oui je comprends que tu chérisses cette ivresse qui te grandit encore. Tu sors de toi-même. Tes yeux brillent. Ton sein palpite de passion, tu as envie de t'élancer dans l'espace et de détruire aussi. Tu veux vaincre les hommes dans leur œuvre autant que dans leur cofps. Tu veux que la matière crie merci, comme celui que ton cheval foule aux pieds dans l'ardeur du combat ! Que tu es bien toi-même, Bernard, rilon frère, toi-même, toi que nous aimons, puissant guerrier ! Fléau de Dieu!... qui châties l'or-

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^ueîl des artisans et des philosophes. Voyez, mon cûusîii, lH toi Gat^tan, admire mon frère. On dirait, parole, range exlorminateur ! »

Le colonel nV-couta plus. Courant à la porte, il ierrassa par grands coups de botte les débris qui s*oppuÊaient à l'élan des ivrognes. 11 les franchit, se loua de sauter avant tous dans un salon désert, et de fracasser du sabre les bras de la Niobée, qui tom'bèrent lourdement. Une autre porte fut ouverte d'abord. Et Ton reconnut le cabinet de physique où le gorille, empaillé sur un socle, muntra les dents. Le monstre attira la catère moqueuse de tous. Ils le renversèrent, le décousirent, répandirent le foin et le son qui remplissaient. De la tête et de la peau Edme se costuma. LcB dragons rompirent une bouteille de Leyde, croyant qu'elle contenait des feuilles d'or; Bernard, qui poussait à gauche, découvril une rotonde, un miroir, des cuvettes dorées sur leurs trépieds d'acajou, une commode ventniei une baignoire de porcelaine ; ce fut à qui détruirait le plus de chose dans le moindre temps. Un sofa de soie cramoisie fut aplali sous la danse des hommes lestes, puis déchiré à la pointe des éperons. Certes le colonel Hérîcourt se manifestait comme le plus fort. Les pendules d'albâtre volaient au revers de son arme. Il enfila les coussins de panne bleue à guirlandes jaunes. Il massacra de minuscules personnages en Saxe qui dînaient sur une étagère ; puis revint à la bibliothèque, soudain, pris de rage contre les livres, ces livres qu'il connaissait trop peu et qui le rendaient inférieur aux remontrances d'Augustin, du vicomte, de Gresloup, de ges beaux-frères. Aux bouquins, il devait l'humiliation de sa vie, à ces grimoires ridicules, à ces jouets d'infirmes et de maniaques. 11 aima voir les soldats arracher les pages; mais, par un scrupule obscur, il n'osa lui-même les imiter. Les volumes à

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LA FORCE 58i

tranches pourpres servaient de balles. A quoi bon les livres où se contredisent les systèmes, où se nient les histoires, où le sublime de, l'amour et de la gloire est méconnu par des sophismes. Inconsciemment les dragons comprenaient cela. Ils s'acharnèrent sur les traités de mathématiques et les ouvrages latins des philosophes. La voix de Gresloup s'interposait en vain. « -Laisse-les, Monsieur, laisse-les donc, ils s'amusent, quoi !... » répondait le général heureux. Edme, travesti en gorille, imitait le rugissement du lion. Mercœur lança du pied vingt volumes en l'air : « Tiens, voilà pour les Origines des Choses sacrées! Va-t-en au ciel, parbleu, Pluralité des Mondes! Oh!" oh ! Discours sur la Méthode prétendrais-tu endormir un capitaine de la Grande Armée ! Au ciel, aussi U Ethique ! — Ah ! il devait l'être, étique, l'olibrius qui a griffonné cette paperasse ! — Au ciel I — Au ciel ! — Au ciel ! — Voilà comment lisent les dragons de la Grande Armée ! — Je crois volontiers que ce beau capitaine est un excellent Français, remarquait la voix criarde et impérieuse de Praxi-Blassans. C'est là ce qu'on nomme la franche gaieté gauloise et le véritable esprit de Molière, que vous en semble, mon cousin? Vîtes-vous jamais les Trissotin et les Vadius molestés mieux que par ce dragon. Trissotin se nomme, il est vrai, Spinoza, et Vadius, Descartes ; mais ils n'en sont pas moins des grimauds insupportables à la belle raillerie de notre esprit national ! »

Le génér^al haussa les épaules devant le ton aigre du diplomate.

— Bah ! pour quelques bouquins malmenés, je ne vais pas leur gâter leur plaisir, peut-être, hein ? Vous ne voudriez pas. Monsieur le Comte ? Des braves qui viennent de risquer leur peau, pendant trois mois, hein !

Derrière la fourrure du gorille, Edme entraînala com-

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pagnie d'élite entière, affublée, qui d'oiseaux empaillés, qui de cartes murales en manière de manteaux. Une iKiuvellc porte résista dont Mercœur. enfonçait la serrure à Taidi.^ d'Un chenet de fer. Un valet qu'on trouva derrière, deux pistolets aux maiiis, fut immédiatement frappé ; les balles se perdirent dans le plafond. L'homme sanglant tournoya et fut tomber, flasque, en la souquenille jaune à parements bleus, devant les pieds mêmes du seigneur infirme^ Ils s'arrêtèrent, ébahis de voir ce chétif, debout entre ses béquilles, une épée de cour au poing. Frêle et résolu, il abritait de sa peraoune une cornue emplie de liquide doré bouillonnant sur le fourneau. Vingt tubes de verre, séparés par des flacons pleins de matières métalliques, de cristaux, de liqueurs et de poudres aboutissaient aux trois goulots do la cornue. Silencieux d'abord, les barbares commençaient à rire, se le montrant. Il cria de sa voix féminine :

— Vous me tuerez donc avant que de toucher à ceci!,..

— Qu*est-ce qui mijote, dans ton pot? demanda Mercosur,

— Réponds au capitaine, béquillard !

" Allons, donne-nous de ta cuisine, si c'est du bon.

— En a-t-il des tasses et des bols, et des tuyaux; ma mère I

Héricourt avisa les veines gonflées au front du jeune savant, sous la peau blafarde ; la main diaphane se crispait à la garde de filigrane. Toute la nervosité du pauvre être se tendait pour une haine évidente contre Loiix qui attaquaient le mystère de son œuvre. Il regarda le laquais évanoui qu'une estafilade rougissait à travers le front; et, haussant les épaules, il dit :

— Vous n'êtes que la force, rien que la force stupide. ..

— Dis donc, je vais t'apprendre à parler, l'olibrius ;

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