LE BARBARE
Je suis celui des ruelles serviles, Je suis celui que les rois fouaillaient, Et tu m'as vu quand tu venais
Porter la laine de tes brebis à la ville ; Tu m'as vu près des bazars bariolés Où les femmes s'en vont en longues files Tandis que tinte au loin l'hymne éperdu des cloches Tu m'as vu mendier aux grilles où s'accrochent Pour l'heur des Riches les capucines vermeilles ; Tu m'as vu brandir la fourche et la torche Quand la haine me chassait hurlant par les places, Tu m'as vu périr sous le sabre des gardes, Tu m'as revu comme un remords dans ton sommeil -, Je suis celui qui se courbe et qui n'a rien. Je suis celui qui peine et qui a faim, Je suis celui qu'on tue afin que l'étendard
Des Riches soit glorifié, Je suis celui qui saigne sans être' vengé Et les Rois m'ont nommé : leur esclave barbare Et moi je me nomme : Pierre le Réprouvé Car mon âme est noire et lourde comme la nuit.
// vacille^ ses lèvres tremblent et des pleurs, De larges pleurs sillonnent ses joues Et il ramasse de la boue Dont il se souille la tête.
Mais Madeleine pitoyable V arrête
Et l'essuie et lui met le front contre son cœur —
Cependant la Forêt ricane aux profondeurs.
PIERRE
L'entendez-vou» railler Celle qui est aux Rois ? A cause d'eux je suis presque une bête A cause d'eux J3 suis hagard... parfois Mon âme s'éperd en folie.
JACQUES SIMPLE
O mystère d'horreur et de mélancolie :
Pourquoi tant de clarté superbe sur la ville
Et tant de rires épanouis, Et pourquoi tant d'ombre au cœur de ce Pauvre Pierre, dis-moi, tu fus mauvais peut-être ?
PIERRE
Je n'ai commis que le crime de naître Et si je suis mauvais les rois m'ont rendu tel...
Si tu savais ! dès les vieux âges Les miens furent élus pour des labeurs mortels, Ils furent le bétail qu'on frappe et qu'on outrage, Ceux qu'on traque et qu'on pressure, Les serfs voués aux morsures Des hyènes royales...
De droit j'ai faim, de droit j'ai froid, de droit je hais Et des toujours je suis la chair dont se régalent Les maîtres de la Forêt.
Iniquité ! c'est toi : tu fis cette victime
Offerte en holocauste à qui porte un cœur dur !...
Pierre, apprends-moi quand commença cette torture.
PIERRE
J'ai souvenir d'une existence sur les cîmes, J'ai souvenir au fond de mon esprit confus
D'ancêtres brusques et velus Qui s'agitaient, qui grimaçaient parmi les feuilles. Puis tout se trouble et je retrouve en ma mémoire
Des jours de misère et de deuil Passés à labourer sous le fouet des plus forts Et sous la malice de ceux de la science — Dès lors je n'ai connu que la désespérance Et Pamour de la mort.
JACQUES SIMPLE
Mais tu as fui leur malice et leurs fouets Puisque ce soir d'orage et de tentations Tu nous as secourus au fond de la Forêt ?.... Quels rêves de revanche et quels espoirs secrets T'ont fait rompre ta prison ?
PIERRE
Une nuit, je dormais au parvis d'un palais Où les rois célébraient la gloire de leur ville
Et la défaite des Servilcs ; Les gardes lourds de vin s'ejouissaient aussi Pour avoir massacré des pauvres plus de mille Moi j'avais été pris et garrotté voici
Qu'au premier soleil levant, Pour amuser les rois on devait m'accrochcr
Et m'écorcher au pal de châtiment. . .
Cependant je dormais, las d'avoir combattu Durant le jour entier,
Insoucieux car je n'espérais plus Rompre les liens de fer dont on m'avait lié. Je dormais... tout à coup une grande lumière Se fit qui renversa les tours et les m. .railles,
J'entendis comme un bruit de bataille Et je me vis courant à travers la Forêt....
Quelqu'un était là q li te ressemblait, Blanc, portant le carquois, l'arc et la hache ficre, Et sa droite était forte et son âme était claire Qui éclatait au seuil de ses yeux étoiles. . .
Et des voix de musique m'ont crié :
« Va-t-en vers l'Orient !. . . Arcad.e ! Arcadie ! »
Et puis d'autres mots que j'ai oubliés — Alors je me suis réveillé :
Les gardes ronflaient tous autour de moi, l'orgie Cuvait parmi les coupes renversées Et mes liens étaient tombés...
Le soleil flambait au dessus de la Forêt Pareil à quelque oiseau de feu, Et le vent allègre m'incitait
Et la splendeur du ciel émerveillait mes yeux
Libre, j'ai fui vers les taillis Vers l'Orient, vers l'Arcadie en l'attendant ; Et quand tu vins tantôt poursuivi par les soufiles, Je t'ai bien reconnu.
JACQUES SIMPLE
Mais quoi, tu étais tout seul et tout nu, Et le vieux sphynx ne t'a pas dévoré ?
PIERRE
J'ai vu le sphynx... franchissant le fossé Je fus surpris de son rire enroué ; Mais il ne bougea pas, il se prit à crier : « Ce n'est pas celui-là qui saura nous dompter. »
JACQUES SIMPLE
Moi je l'ai combattu, je l'ai vaincu, regarde Reconnais-tu son rire et sa face hagarde ?
// prend le chef hideux et il V élève Au dessus du foyer ; Or les yeux d'or du sphynx sont ouverts ^ un vieux rêve Y flotte désespéré.
Et, tandis que du sang serpente en sa crinière, Il fixe le berger tout nimbé de lumière Et il répète son oracle En sanglotant — La Forêt se réveille et pleure dans le vent -
LE SPHYNX
'Un jour, malgré vos mystères et vos miracles, Le Simple qui souffrait sous vos fouets et vos lois Lèvera contre vous son front sanglant, Et sphynx et mages et rois Vous serez devant lui comme une paille au vent... -Maintenant laisse-moi que je dorme à jamais.
PIERRE
Oui, oui, ces mots, les voix me les disaient En ce songe... je me rappelle ; Et c'est pourquoi, bien que je fusse le rebelle. Bien que les princes m'aient traqué souvent J'espérais te rencontrer un jour Tel que tu es, vainqueur auréolé d'amour.
En t'attendant je me suis fait une massue : Lorsque les rois s'égaient, qu'ils passent en cohue Dorée et bruyante de fanfares, Je m'embusque quelque part Et j'en tue un s'il en est d'attardés.... Mais désormais je veux combattre à ton côté.
JACQUES SIMPLE
Tu seras mien et nous irons en Arcadie
Et Madeleine aussi qui m'est venue en aide.
MADELEINE
Arriverai-je à la terre bénie ?
Je suis très lasse et très laide Et mes rides sont si vieilles...
JACQUES SIMPLE
Là-bas c'es: le pays des merveilles Où ressusciter en beauté :
Garde tout ton espoir.
MADELEINE
Je te veux croire, bon pâtre...
Mais prends garde, il te reste à combattre ; Sois sûr que la Forêt nous prépare des pièges
Et de nouveaux sortilèges.
PIERRE
Unis tous trois, je ne crains plus :
Quand môme la Forêt serait impraticable, Quand même les rois irrités Lanceraient contre nous leurs armées
Nous vaincrons car nous nous aimons.
JACQUES SIMPLE
La maligne Forêt s'étale sur les monts Et sur les plaines, Les rois nous ont en grande haine Mais par amour et par vaillance nous vaincrons.
// dit — un vent tiède passe Tout parfumé des senteurs d Arcadie, Et les Trois s'embrassent,
PIERRE
Alerte frère ! la nuit est presque accomplie
Et la voici qui se fait toute pâle...
Ecoute : l'aube au loin chuchote, son étoile
Luit la dernière au ciel tranquille
Et déjà les oiseaux babillent ;
En route ! il nous faudra marcher jusqu'à ce soir
Pour trouver un nouveau gîte.
Ils partent, autour d'eux les feuillages s'agitent
Et l'aube nouvelle-née Illumine et fleurit d'une clarté d'espoir La sente sinueuse et contournée — Et tous trois chantent.
PIERRE
Je ris ! une aurore heureuse
Nous offre à poignées Des tulipes radieuses
Et des giroflées — Où les a-t-elle cueillies
Ces fleurs merveilleuses ?
C'est en Arcadie.
MADELEINE
Je ris ! la brise sucrée Embaume mes lèvres...
Naguère j'avais la fièvre, Qui donc l'a chassée
Et me souffle ainsi la vie ?
C'est toi, brise d'Arcadie.
JACQUES SIMPLE
Je ris ! une ardeur étrange Enflamme mes veines, Je nargue les mauvais anges
Et toute leur haine Car l'âme m'est départie
De ceux d'Arcadie.