LE DIRE DE LA FORET
Pleine d'échos plaintifs, de pleurs et de 7nurmiires, La Forêt que revêt un deuil crépusculaire Evague le vi3ux rêve épars en ses ramures — Et son âme palpite aux chênes séculaires ; Le vent triste du soir Vohsède et la dépouille Et lui chante à voix basse une morne oraison Que répètent parmi l'or sombre de leurs rouilles Les chœurs agonisants des lourdes frondaisons.
C'est la mort : le ciel rouge oii fume un sang royal Ouvre un gouffre lugubre au fond de l'occident, L'air brûle — et la Forêt du mystère et du mal Parle au S i7n pie attentif et l'implore en tremblant.
Je suis la fiUs orgueilleuse des dieux terribles Que crée et que subit la folls humanité, Les rois m'ont dédiée aux magss impassibles Et l'horreur est sur moi de leur iniquité.
Parfois les plus souffrants de la foule servile S'arment pour renverser ces mages et ces rois Mais ma voix gronde alors à l'horizon des villes Et les Pauvres leurrés se courbent sous des lois Oui de nouveaux liens charo-ent leurs bras débiles.
Je suis l'illusion, la crainte, la chimère,
Je suis la région où régnent les fantômes,
Dans l'ombre que j'érige sur leurs fronts, les hommes
Se prennent comme des insectes éphémères
Et, pour n'avoir rompu la toile de mes songes,
Ils vont malingres et peureux sous le mensonge
Dont les ont garrottés leurs mages et leurs rois
Et les Riches huches sur de pesants pavois.
Toi Simple, armé de l'arc des révoltes heureuses, Soutenu par les Forts qui m'avaient pénétrée, Tu veux donc que je sois la ruine hantée Par les ombres douloureuses Du noir Passé qui ne renaîtra plus ?...
Pourtant, si tu daignais sauver Ic-s dieux vaincus Si tu voulais, demain, dans la nouvelle terre
Que vont fouler tes pieds vainqueurs
Susciter de nouveaux mystères
Et de nouvelles terreurs, Tu te rappellerais que l'antique Foret T'a livré son secret —
Et tu me rendrais ma splandeur.
JACCU^S SIMPLE
Assez : les morts sont morts et leurs cercles rompus, Demain les appelés seront tous des élus. Demain c'est la clarté libre et pure, c'est l'aube
Radieuse sur tous les hommes.
C'est la beauté de vivre que nul ne dérobe Pour asservir ses frères aux fantômes ; Demain les Pauvres seront les Riches, demain, Un à tous et tous à un.
Ils iront la main dans la main Cueillir en chantant les fruits de la terre
Et ses fleurs aux frais parfums.
Mais toi que ferais-tu parmi cette lumière ? Que vaudrait au regard d:; cette adolescence
Ta vieillesse dépouillée r Tes feuilles tombent pour jamais, lu es vouée
A l'oubli de la race humaine et ta puissance Doit s'envoler au vent comme une vaine cendre Même si je voulais, je ne puis te sauver.
Hélas ! la nuit va descendre Et déjà je la sens ma glacer de sc^n ombre,
Et mon âme frémit sous ses dards étoiles
O destin sombre, O prestige défunt des siècles écoulés.
Ainsi la Forêt crie et pleure à toutes voix, Mais le Simple foulant les rois N'écoute plus sa plainte défaillante Car voici venir des lointains que hantent Des nuages effarés, Sauf du fiel, du bâillon d'or et des lourds colliers Celui qui fut crucifié.
LE CHRIST
La croix est tombée en poussière Et le vieillard qui gardait le calvaire
Expire sur ses ruines...
Vois, je n'ai plus ma couronne d'épines :
O Simple, tout est accompli.
JACQUES SIMPLE
Non : d'aujourd'hui tout recommence !
Ceux qui furent les maudits Rachetés du mal et de sa science S'unissent dans la lumière...
Viens avec nous : n'es-tu pas notre frère ?
LE CHRIST
Laisse : je ne suis plus 62 C3ux de cette terre Car à l'aube du jour qui ne doit pas finir Le dernier des dieux peut mourir Pour se sacrifier au salut d'autres mondes.
JACQUES SIMPLE
Adieu donc, ô toi qui subis notre souffrance : Je tresserai des fleurs nouvelles pour ta tombe.
// dit — mais mil ne lui ri' pond... une colombe
Aux ailes de feu vers le ciel s'élance Et ail fut le Crucifié naissent des roses Dont le cœur porte une croix.
JACQUES SIMPLE
Prodige suprême ! je vois Par delà la Forêt aux ramures moroses
Un astre accueillir la colombe Et voici que j'entends des voix éoliennes