LE DIRE DU SPHINX
Seul, portant le carquois aux flèches de savoir, La hache et le bel arc des révoltes heureuses^ Le berger va vers la futaie insidieuse Que le printemps revêt d'un prestige d'espoir.
Mais la Forêt sournoise est close : des orties Cachent malignement les sentiers enlacés Et la ronce traîtresse et l'épine fleurie Dissimulent le rire boueux des fossés ; Les hêtres gri?naçants menacent l'étranger^ Les bouleaux inquiets font des signes aux chênes Et chuchotent : « Cet homme, il faudra le chasser Et la Forêt frémit pleins du bruit des haines.
Or ça, dit le berger railleur, quels sont ceux ci !
Espère-t-on que je crains la bataille ? Et parmi les fourrés croit-on que j'ai souci
De ménager les coups et les entailles ?... Par l'aube qui dora les sommets de mon rcve,
J'entrerai là quoiqu'en veuillent les chênes, Les hêtres de bon gré me donneront leurs faînes
Ou nous verrons bientôt couler la sève.
Et leste, défiant la colère sonore Que son audace é?neut aux arbres balancés Il prend sa course et franchit le fossé En criant : <i. Saluez, car j'appoite l'aurore ! »
Or, tel le cliquetis rauque d'un chant de guerre^ Un rire rude lui répond :
Sombre, surgi des lierres et des buissons, Le vieux sphynx apparaît qui garde la lisière ; De livides joyaux tremblent dans sa crinière,
Du sang rouillé souille son diadème Et l'écume, sa bouche oii gronde un anathème, Et Vombre est en ses yeux qui règne aux bois profonds ^
LE SPHYNX
Quel éclair a traversé mon sommeil ?
J'ai cru — mais c'était un songe — que le soleil
Violait la forêt obscure...
Qui es-tu, toi ? quelle folie étrange t'entraîne A pénétrer dans mon domaine ?
Prétends-tu troubler la nature, Poussière humaine ?
LE BERGER
Mon nom est Jacques Simple et je suis un berger... Hier je grelottais sur la terre nue En regardai. t les maîtres se gorger ; Mais la honte m'est venue De subir ces morts Et je cherche un pays qu'ils ne connaîtront pas — Fais-moi place et tais-toi car je suis le plus fort.
LE SPHINX
Nul ne saura demain où posèrent tes pas ! Apprends, fol, que beaucoup tentèrent l'aventure Dont les ossements blanchissent là-bas.
JACQUES SIMPLE
Demain est un menteur s'il parle par ta bouche ; Je méprise ta face et ton rire farouche
Mais il me tente De connaître ton droit à régir la nature — Réponds bête arrogante.
LE SPHYNX
Les temps sont- ils venus qu'annonçaient les oracles : Un jour, malgré vos mystères et vos miracles, Le Simple qui souffrait sous vos fouets et vos lois Lèvera contre vous son front sanglant.
Et sphynx, et mages, et rois, Vous serez devant lui comme une paille au vent..
Ainsi les oracles ont parlé Vraiment car devant ce Simple-ci j'ai tremblé.
JACQUES SIMPLE
Je n'ai cure de tes oracles mais je sais Que j'ai peiné pour des fantômes.
Je sais que, malgré leurs sortilèges et les lacels Dont ils me garrottaient comme un fauve, Je suis un homme
LE SPHYNX
Je te salue ô toi qui te connais toi-même !... En tes yeux radieux luit la flamme qui sauve Et qui t'animera pour la lutte suprême — Un simple ? Un homme ? ils se disaient héros
Les aventuriers de naguère Lorsque agitant des simulacres et des bannières
Ils prétendaient m'arracher le mot
Que détient la Forêt séculaire ;
Insensés vaincus sans combats, Le passé les a pris et ne les rendra pas...
Mais moi je t'attendais, hanté des noirs esprits Dont le souffle courba tes pères asservis ; Des mages orgueilleux et des rois insolents M'imposèrent afin que leurs peuples tremblants Craignissent la Forêt de songe et de science ; J'étais i'idole et le génie J'étais la Bête et le Dieu — ma puissance S'accroissait dans le sang...
Mais tu es venu portant l'aurore et la vie : Je te salue ô toi par qui je dois mourir.
JACQUES SIMPLE
Quoi ! tu ne me peux môme éclairer l'avenir
Ni me dire Quelle route conduit au pays d'Arcadie ?
LE SPIIYNX
Ton avenir tu le feras — si tu résistes Au parfum câlin des corolles vénéneuses, Si tu ne t'éperds à la piste
Des formes fausses et gracieuses Que te susciteront les princes de la Forêt, Si tu es toujours fort, toujours droit, toujours prêt, Tu trouveras ta route et sauras les secrets. Mais moi je suis la nuit sans étoiles, j'ignore •Quels destins lumineux te guident, je m'efface Devant le ciel nouveau qui règne sur ta face Et devant l'aube en feu dont ton âme se dore... Viens, frappe-moi, les temps sont accomplis, je lèche Ta main semeuse ces clartés ;
Prends ton bel arc, perce-moi de tes flèches, Frappe : je suis la Bote et le Dieu détestés.
// dit ^ de larges pleurs se pressent sur ses joues...
Or les esprits de ténèbres jaloux
De dérober au Simple leurs mystères Lui commandent pourtant de chasser la lumière Et les arbres peureux sanglotent : « Défends-nous ! »
Alors, selon le rite et Vhorreur des vieux âges,
Le sphynx affreux que Vombre et que la crainte adorent^
Le dieu qui se repaît d'effrois et de carnages
Se dresse et crie : « A toi !.. . frappe ou je te dévore ! »
Mais le berger se rit, Varc vibre, le trait vole,
Le sang des siècles sombres jaillit et l'idole
Meurt en hurlant: «Gardez-vous spectres, c'est un homme !^>
JACQUES SIMPLE
De ce coup j'ai tué la bête surannée
Dont les maîtres rusés nous avaient fait des contes î
Quoi donc ? Il suffisait d'être un hardi qui dompte
L'ignorance et la peur sur sa route embusquées !...
Rentre au carquois, bonne flèche, je compte
Sur ta pointe car te voici empoisonnée.
Puis il coupe le chef hideux et V agitant Vers les fourrés effarés il s^ écrie :
Voici pour amuser les enfants d'Arcadie !
Partout dans l'herbe drue et qu'étoile du sang Naissent des ros(s rouges^ Et la Forêt qui bruit et qui bouge
S'ouvre devant le Simple et le laisse passer,
Il entre — sur sa bouche éclat un chant ailé :
Accourez enfants et filles, Je vous montrerai la Bête !
Ils mentaient ceux de la ville
J'ai coupé sa tête.
Dardant ses ongles pointus, Elle grognait : « Qui es-tu ? > Je suis Simple le berger
Voyez, elle bave et louche, Touchez sa longue crinière Où fleurissent des fleurs rouges
Des roses trémières ; Voici les cailloux luisants Qui scintillaient sur ses flancs...
Les Riches seront en deuil :
« Qui donc la tua ? » Moi seul : Je suis Simple le berger.
Quel combat ! la bête fausse Ouvrait une bouche ardente
Et des yeux féroces Je n'ai pas peur, je lui plante
Au cœur ma sagette :
A nous la vilaine tête !
Nous la mettrons dans la plaine Où nos brebis vont brouter, Pour effrayer les hyènes
Et pour les chasser — Je suis Simple le berger.
// va — la route est douce et sous bois s' insinue, Les feuilles à sa voix frémissent en cadence, L'eau vive qui susurre aux fontaines moussues
Suspend sa course et l'écoute en silence : Des gramens puérils lui caressent les mains, Le matin d'or léger palpite dans la brise Tandis qu'un fin brouillard velouté les lointains Et le vaste sanglot de la Forêt conquise Eclate dans sofi âme en fanfare de gloire.