LE DIRE DE LA VIEILLE FEE
Jours troubles : le soleil se cache défaillant Parmi la bruine et les nuées ; Le ciel pleure, les arbres pleurent, l'on entend La pluie à petit bruit sur les feuilles lassées. Le vent s'essouffle en une rauque corne, Et la Forêt toute fiévreuse et toute morne Songe à sa gloire effacée.
Parfois elle sHndigne, une rtimeur s'élève Oie grondent des regrets et des mots sanglotes Puis tout s'apaise — Etj veuve des baisers d'or de Vétè La Forêt recommence son rêve :
« Cet homme, il faudrait le chasser Car sa présence est une braise Par qui mes troncs séculaires sont consumés.. Ah ! qui fera qu'il trépasse ? »
Or la pluie et le vent complotent à voix basse.
6o LA FORÊT BRUISSANTE
Au sentier boueux Jacques Simple passe : Il glisse, il tombe, il maudit la malice Des buissons épineux gui lui griffent les mains Et qui barrent son chemin D'un vert lacis de lianes complices.
Mais vite, essuyant ses paumes souillées
Dans V herbe mouillée, Il se rit de qui prétend l'entraver Et de la brousse et de la boue acharnées A le décourager.
Puis que lui sont l'averse agaçante, V ornière Et les buissons et leur fo le colère ? Il sait qu'au-delà régnent les clartés De Véternelle beauté Et son âme première est pleine de lumière.
Cependant la Forêt s'éclaircit, les troncs lourds S'' écartent , une pente dévale où la mousse V attire, et le vent le pousse En un carrefour — « Choisis ! )> dit-il au Simple^ et il s'éloigne.
LA FORÊT BRUISSANTE 6l
Au carrefour désert quatre routes se joignent ^ Mystérieuses et longues jusqti à demain: L'une s'embaume de roses et de jasmins, Vautre est neigeuse d'aubépines blanches Qui retombent en girandoles sous les brandies, La troisième de glycines s'est fleurie — Et la quatrième est pleine d'orties.
Le berger s'arrête et son cœur hésite.
JACQUES SIMPLE
Laquelle me pourra conduire le plus vite
Au pays désiré ?
Trois sont charmantes et sentent bon, la dernière
Est pire que les fourrés D'où je n'ai pu qu'à grand'peine m'ôter Aux matins de naguère.
Ah ! toutes choses se font hostiles :
Est-ce en vain que je tire mes flèches Contre les monstres et les fîammes qui me lèchent ? Est-ce en vain que j'ai renoncé la ville?... La Forêt mauvaise me défie.
Quelque piège est en ces pétales et ces parfums,
C'est pour me tromper que les pleurs de la pluie
S'égrènent des rameaux un à un, C'est pour me lacérer que voici des orties, C'est pour me perdre que les leurres recommencent,.
Tout fuit, tout est prestige et tout me raille...
Ah ! cette lutte n'est-ce une démence ? Je voudrais contre moi des tours et des murailles Et des hommes à combattre, Mais que faire contre ces fleurs Trop belles et que je ne puis abattre ?. . .
Non, je suis lâche et je châtre mon cœur Puisque, malgré les roses épanouies, Je sais qu'il faut aller aux brûlures d'orties.
Pourtant j'ai peur : les roses sont si douces
Et encor les glycines Et voici que maintenant les aubépines Font une chanson enfantine Qui me voudrait endormir sur la mousse.
Le berger s'étend sous les molles ramures — Mais le vent s'élève et des voix murmurent .
LES VOIX PARMI LE VENT
Prends garde !... au carrefour gît la paresse Pareille au serpent qui traîne son ventre dans la boue ;
Fuis-la, Jacques Simple, dénoue La languide ceinture dont elle te presse : Il te faut aller parmi les orti.^s Pour mériter l'Arcadie.
JACQUES SIMPLE
C'est vrai ; je devrais savoir le piège Et que ce sont toujours les mêmes sortilèges
Qui m'étreignent si je m'oublie...
Lâche, je fléchissais : les fleurs et leurs arcmes
M'emplissaient de fantômes Et j'étais comme un enfant charmé dans le jardin
Des songes noirs et des sorcelleries —
Mais aussi pourquoi ce chemin ?
Hélas ! si les voix me protègent Qui me désignent les orties
Selon qu'Arcadie en mon cœur a parié,
Je sens toujours comme une neige
Ceux des bois sourds m'obséder et me g.accr.
Tout seul j'ai froid, mon âme a froid et je grelotte, Mes doigts gourds ne serrent plus mon arc et sans doute Que ma vaillance est morte...
O voix, adoucissez ma route Ou que quelqu'un me la vienne éclairer.
^Les fleurs tremblent ^ le vent chuchote, la Forêt S'agite sous les nuées Et des tourterelles troublées Se plaignent au fond des futaies.
Par le chemin qu'enchantent des roses Et qu'étoilent des j asmins en bouquets, Le Mage s^en vient les mains closes Sur des secrets.