O'I CHANT
Rome , ce nom superbe étonnait ma raison
Je voulus , i)rofitant de ma jeune saison , Admirer ses palais, ses tombeaux, ses portiques, Où gisent des Césars les dépouilles antiques , Et rêver sur leur cendre au néant des grandeurs. Toi, qui guidas mes pas sur ces bords enchanteurs, Déité, ma compagne aux champs de l'Italie, Viens , descends dans mon cœur , douce Mélancolie ; Rapi^elle-moi ce jour , où de vagues désirs Me fesant dédaigner les vulgaires plaisirs , Et créant dans mon ame une ardeur vagabonde , Ont livré ma jeunesse à l'océan du monde.
Tu le sais , en quittant l'asyle jxiternel , Cent fois je fis en pleurs le serment solennel De n'oublier jamais les lieux de ma naissance : Adieu , disais-je , adieu , séjour de mon enfance , Frais vallons , bois touffus , noii"S rochers , monts déserts , Qui me rendez heureux , qui m'inspirez des vers , Et qui viles jadis , ô regrets pleins de charmes! Et mes premiers plaisirs , et mes premières larmes ; Adieu , plus n'entendrez ma lyre ni ma voix ;
Jn cp^iitlc vos rochers, j'abandonne vos bois ,
Et transfuge à regret de vos déserts sauvages ,
Je vais en gémissant sur de lointains rivages
Satisfaire un penchant qui règne dans mon cœur.
L'ardeur de voyager me domine en vainqueur.
Mais, soit qu'aux champs romains, soit qu'à ce bord célèbre
Où du tendre Virgile est l'asyle funèbre ,
De mes excursions je dirige le cours ;
Soit que , cherchant des lieux plus chéris des amours ,
Je baigne de mes pleurs cette roche fameuse
D'où, victime jadis d'une flamme amoureuse.
Sa lyre entre ses bras , la vierge de J^^sl)os
De dépit et d'amour se plongea dans les flots ;
Jamais ton souvenir, ô ma chère patrie ,
Ne pourra s'eflacer de mon ame attendrie.
Eh ! pourrais-je oublier les plaisirs, les bienfails
Que je dus , jeune encore , à tes ombrages frais !
Vallons délicieux , que le zéphir caresse ,
Rochers , forêts , torrens, (juc j'aime avec ivresse ,
C'est vous qui , m'arrachant au chaos des cités ,
Sûtes guider mes pas dans ces lieux t-cartés
Où l'homme, de son è(re osant sonder l'abyme.
Reconnaît les erreurs dont il est la victime, Et , (les sots préjugés rejetant le poison , Ose enfin écouter son cœur et sa raison. C'est vous dont les tableaux , nourrissiuit mon délire , En faveur des forêts ont inspiré ma lyre ; Et peut-être sans vous , dans le rang dont je sors , Le froid de l'indigence eût glacé mes transports. Mais à peine ai-je vu cet océan d'ombrages S'agiter mollement au souffle des orages , Puis gronder , et mêler ses sîuivagcs concerts A la voix des autans déchaînés dans les airs , Puis , quand renaît le calme au sein de la nature , Imposer le silence à ses flots de verdure , Que, bien jeune, il est vrai, mais ravi, transporté. J'osai de ces tableaux esquisser la beauté,. Et, malgré les censeurs dont j'encourais le blâme , : Peindre les sentimens qu'ils font passer dans l'ame. O douce volupté! qu'alors j'étais heureux ! Un livre, une forêt suffisaient à mos vœux.
Cependant je partis ; pareil en ce voyage, Au vaisseau que les vents éloignent du rivage.
SIXOiNT).
Et qui , seul , au liasard , sans IVein ni matelots ,
Vogue, triste jouet du caprice des flots.
Ainsi le sort guida ma jeunesse incertaine.
Quel fruit ai-je obtenu de ma course lointaine ?
Ah ! j'ai vu qu't.'n tous lieux pour son séjour natal
L'honnne avait un penchant, de tout penchant rival ;
Et que [dus ce séjour est sauvage, chamjiètre,
Plus profond dans le cœur est l'amour qu'il fait naître.
Ainsi près du Jura, ce peuple agriculteur.
De ses antiques lois fidèle observateur.
Est célèbre surtout par celte sympathie
Qui l'attache aux rochers de sa chère Helvétie.
Le sort l'a-t-il conduit en de pompeux châteaux ?
Il regrette en son cœur ses agresti-s coteaux.
Tel est des bois sur'^nous le souverain empire.
Mais tandis qu'emporté par l'ardeur qui m'inspire Et le cœur captivé par d(;s objets touchans , A des bords étrangers je consacre mes chants, Ai-je donc oublié les rives de la Seine , Et les bois et les monts qui boulent son domaine ? Pourquoi sur mille objets égarer mes pinceaux?
La Seine est si féconde en gracieux tableaux !
Je reviens donc à toi , fleuve aimable et tranquille ,
Fleuve qui des beaux arts baignes le noble asyle.
Et qui dans tes détours , sagement indiscret ,
Du cristal de tes eaux caresses ma forêt ;
Salut , enfant des monts chers au dieu des vendanges !
Que j'aurais de plaisir à chanter tes louanges ,
Si la divinité qui préside à ma voix
Ne venait me forcer de rentrer dans mes bois !
J'obéis donc au vœu de la docte immortelle ;
Mon luth va soupirer des accords dignes d'elle :
Volons, tandis qu'aux champs la bruyère et le thym
Sont humides encor des larmes du matin.
Du terrestre séjour franchissant la barrière , S'élève cependant l'astre de la lumière; Ses rayons éclatants volent de toutes parts ; La terre avec ivresse accueille ses regards ; De mille chants d'amour sa présence est suivie ; Il rend au monde entier la chaleur et la vie, . Et sa marche pompeuse au vaste champ des airs Annonce avec grandeur le Dieu de l'univers.
SKCONtJ. 09
Pour éviter les Iciix du monarque superbe Passons par ce chemin que vient tapisser l'iicrbe, Et dont le jeune bois m'offre un abri léger. Ce triste lieu naguère était plus passager ; (1) Il conduisait alors à la cité des larmes ! Il voyait chaque jour une foule en alarmes Pour des restes glacée implorer le Sauveur ; Il n'entend aujourd'hui que les pas du rêveur. La Mort n'y paraît plus; elle a cliangé d'asyle , Après avoir ici précipité la ville :
La ville ici repose; et ses dix mille voix Ont un [>lus faible son que la feuille des bois ! Rien de l'éternité n'y trahit les mystères.... Un jour a dévoré les tristes caractères Empreints sur les tombeaux, et le reptile impur Dans ces débris humains trouve un asylc sûr. Déjà le bûcheron , d'une main peu mystique , Arrache les appuis de cet enclos rustique , Et le tertre funèbre arrosé de nos pleurs. Bientôt se couvrira de verdure et de fleui-s. Ainsi, tout disparaît; ainsi, la terre entière Ne présente à nos yeux (juiui vaste cimetière;
Ainsi iKiuvies, puissans, justes ou criminels,
Aucun n'a révélé par des mots solennels
Les desseins qu'a sur nous le monarque suprême.
Quoi ! me réservc-t-il un châtiment extrême
Pour avoir exprimé , sceptique audacieux ,
Le désir innocent de le connaître mieux?
Grand Dieu , s'il était vrai que ta personne auguste
Ressem])lât au portrait sombre, cruel, injuste,
Tracé par des docteurs oracles des autels ,
Quel serait le destin des malheureux mortels ?
Quel est l'homme, habitant le trône ou la chaumière.
Qui blasphémant cent fois ne maudît la lumière;
Et , brisant en courroux l'œuvre du créateur,
N'appelât le néant pour son consolateur?...
Le néiuit, car enfin, si l'ame, après la vie.
Do tourmens éternels est encor poursuivie ;
S'il est des maux sans fin, n'importe en quel séjour,
L'homme, comme un bienfait, doit-il bénir le jour?..
Muse , de ces pensere fuyons , fuyons la source ! Le soleil est bientôt au milieu de sa course. Et dans notre forêt nous n'avons fait qu'un pas :
Ouitlons CCS liislcs lieux, d«jniaiiio du licpas. L'agreste Mont-Chauvet , où je me plais à lire , Saura nous inspirer un moins sombre délire. Que tous ces jeunes bois à mes yeux ont d'altrails ! C'est ici, sous l'abri de leurs ombrages frais. Que je viens, au printemps, dès l'aube matinale. Cueillir du blanc muguet la branche virginale , Ou bravant le venin d'un moderne Python , De la fraise épier le merveilleux bouton. Cette saison n'est plus ; déjà le pâle automne Ré[)and sur ma foret sa teinte monotone ; Et l'aflieux aquilon, par de longs sifflcmens, Arrache de nos bois les légers ornemens. Quel mont couvert de rocs s'oppose à mon passage? (2) Ainsi qu'en nos jardins la colline d'usage , ^Cet énorme rocher n'est point artificiel : Montons ; sur les hauteurs on est \A\\% près du ciel . En arrêtant ses pas sur la pointe des cimes , Qui n'a point éprouvé d'émotions sublimes ? Qui n'a dit aux humains : « Mon œil illimité » Plane sur vous, semblable à la divinité î » O.Monl-Chauvel ! sur loi , l'Iiommc le [)lus modeste
4S CIIAT^T
Se croit un habitant de la voûte céleste ;
Tant , solon ses désirs , tes rocs capricieux
Semblent sur leurs sommets le porter dans les cicux !
Je dois te célébrer, j'en ai fait la promesse; Ta fontaine souvent me tint lieu de Permesse -, Je m'y plais, que le ciel soit nuageux ou pur, A relire les vers du chantre de Tibur. Ta grotte, tes rochere, le chêne qui t'ombrage. L'isolement des lieux , tout retrace à notre âge Le Fons Blandusiœ du poète romain, (5) Je ne puis , comme lui , t'immoler de ma main Un timide chevreau dont le front jeune encore De son double croissant à peine se décore ; Mais deux fois chaque année, à l'automne , au printemps, Je viendrai près de toi rêver quelques instants , Et charmer de mes chants ton onde solitaire.
Il est d'autres beautés que je ne dois pas taire , Et qui font avec toi le charme de ces lieux. . Sur ces vastes coteaux laissons errer nos yeux. Vallons, bois et rochers , sauvage amphithéâtre.
Où le cerf orgueilleux , où la Ijiclie folâtre.
Dans le calme du soir viennent brouter en paix ,
Pittoresques débris couverts de bois épais,
Est-ce un feu souterrain , qui , du sein des abymes ,
A vomi les rochers qui couronnent vos cimes ?
Ou ces bizarres monts d'inégale hauteur
rs'e sont-ils en effet qu'un jeu du créateur ?
Je ne sais , mais enfin si ce coup d'œil unique
Kut ainsi disposé por un bond volcanique ,
Le hasard eut sans doute un merveilleux dessein.
On dirait un beau lac, un antique bassin
Victime , à l'Orient, d'impétueux ravages,
El dont l'onde infidèle aurait fui les rivages.
Si je reproduisais les difïcrens tableaux Qu'un si vaste sujet présente à mes pinceaux , Je livrerais ma toile à des couleurs sans nombre ; Mais déjà l'univere prend une teinte sombre ; Saluons le tableau qui sut me transporter. Quel objet surprenant vient soudain m'arrèter ? Je contemi)le étonné les divines images De ceux dont le génie a forcé nos hommages ;
La croix cl le croissant viennent Irappcr mes yeux , (4)
L'une, hélas ! sur la terre , et l'autre dans les cieux....
Quel souffle dévorant, quel inconnu délire
Font vibrer , malgré moi , les cordes de ma lyre ?
Silence! téméraire , arrête ce transport ,
N'éveille pas l'orage en t'éloignant du port !
En vers mélodieux , faisons plutôt connaître
Celui qui cisela l'écorce de ce hêtre.
Que sur le cœur de l'homme un désir est puissant!
Muse , raconte-moi ce fait intéressant.
Dans ces temps orageux où Bellone en furie De l'amour des combats embrasait ma patrie , Quand le cri de la guerre et l'effroi du repos Aux rivages du Nil appelaient nos drapeaux , Un ami des beaux arts , jeune et rempli de charmes , Ebloui des hauts faits qui signalaient nos armes , Voulut , sans doute las de goûter le bonheur , Suivre nos combattans au chemin de l'honneur.
Il aimait, cependant; Adèle, jeune et sage, Voyait avec douleur les projets du volage,
Et lui (lisnil souvent : « Ingrat! je le vois bien, Ton cœur indifférent ne répond plus au mion. Ali ! reste parmi nous , reste , je l'en conjure; Un souffle créateur anime la nature; Le printemps vient de naitrc, et mille objets nouveaux Réclament tes crayons , ta lyre , tes pinceaux ; Ose-tu préférer , dans ta sombre manie , I^s lauriers de la guerre aux palmes du génie ? Ton cœur sensible et bon ne te dément-il pas ? Du sang? voilà le cri du guerrier aux combats! »
Edgard , bien qu'attendri , gardait son air farouche ;
La gloire est le seul mot qui sortait de sa bouche.
Il promit cependant de hâter son retour ;
Et, voulant dans ces bois consacrer leur amour.
L'amant et son amie ont imprimé naguère
Les chilTres que tu vois sur l'c-corce légère.
Puis Edgard, étouffant des regrets superflus.
Quitte enfin la beauté qu'il ne reverra plus.
L'amour de son pays, l'horreur de l'esclavage.
De l'homme le plus doux font un guerrier sauvage;
Rien ne peut l'arrêter; «H le bras (hi hércts
Du sanu de l'Africain fait ruisseler les lluls.
46 CiUNT
Los lauriers qu'il chérit vont ombrager sa tèle! Mais, voilà qu'au milieu de l'affreuse tempôte, Edgard chancelle et tombe ! en vain mille succès Aux plaines d'Aboukir ont vengé les Français ; L'amant e§t prisonnier , et la horde Numide Le plonge , tout sanglant, dans une groltc humide. Où jamais les regards de l'astre lumineux Du pUis faible rayon n'avaient Lancé les feux.
Ainsi s'évanouit le songe de la gloire.
Incertain sur son sort , il craint et ne peut croire; Que , fixant sa demeure en cet affreux séjour , On le prive à jamais de la clarté du jour. Eh ! qui jamais renonce à la douce espérance? Hélas , il eut le temps de regretter la France. Que de fois il maudit la gloire et ses lauriei-s !
Précipitant le cours de leurs travaux guerriers. Les Français , cependant , dans l'Europe asservie. De Bellone à leur gré dirigeaient la furie; Et , fiers d'exterminer , renversaient à la fois Les cités , les remparts , les. trônes et les rois.
SFXOND. AI
Loiiv cliof on pou do tomps eût dôvastô lo monde , Si le ciel, qu'irritait sa fougue vagabonde, N'eût résolu sa perte en plaçant pour écueil, Au fond de la IVussio, un piège à son orgueil. Dès lors , le conquérant, après vingt ans de gl<jire. Se voit piécipité du char de la victoire. Et la France salue à ses divins autels La paix, divinité dos vertueux mortels.
Le doux printemps renaît ; les fleurs et la verdure , A la voix de Zéphir, ont repris leur parure; A la ville, au hameau, dans les champs, dans les bois. Tout rentre sous le joug des amoureuses loix ; Le ciel semble sourire, et la terre embellie Uedcvient le séjour de l'aimable folie.
Mais, tandis que je peins ces beaux jours passagei-s, (^ue fait notre héros sous des cieux étrangers? Las ! il n'espérait plus : enchaîné dans la fange. Souffrant de mille maux l'elTroyable mélange. Son ame, qu'irritiiit un destin si cruel, Avait cessé de croire au monarque éternel! Sur ses projets do gloire il lançait l'anathème;
La mort lui paraissait la volupté suprême.
Quand, de son noir cachot perçant l'obscurité ,
Un messager de paix lui rend la liberté.
Oui peindra son bonheur, ses transports, son ivresse ,
Lorsqu'il revit les bois témoins de sa jeunesse?
Douces émotions , moments délicieux !
Vous êtes ce bonheur tant promis par les dieux.
iMais hélas ! il apprend , par un ami fidèle ,
Qu'il ne reverra plus sa vertueuse Adèle;
Son cruel abandon l'avait mise au tombeau.
Edgard , désespéré de ce malheur nouveau ,
Et déplorant le sort de la beauté qu'il aime,
Comme un fantôme errant , vient à cet endroit même ,
Où, croyant au bonheur, en des temps plus heureux,
Adèle avait gravé leurs chiffres amoureux.
De loin il reconnaît ces tendres caractères.
Et , craignant d'être en proie à de douces chimères.
Il approche, il regarde, et distingue trop bien
Le nom de son Adèle enlacé dans le sien.
Ce moment douloureux eut pour lui quelques charmes.
Et ses yeux attendris laissent couler des larmes.
Qui n'a point tressailli, ne tressaille toujours.
SKCOMt. V.)
Au nom cher et sacré de ses {ireiniers amours?
Le sort cruel, dit-il, a consommé son crime,
Et la plus chaste amante est enfin ma victime!
Comment puis-je expier mes coupables errcui-s?
Ombre de mon Adèle! ah! du moins dans l<s pleurs,
Je verrai sV-couler le reste de ma vie.
J'ai pu me séparer de ma première amie!
Mon cœur au doux plaisir est pour jamais formé ;
Je ne méritais pas le bonheur d'être aimé. Ainsi , faibles humains , par d'invisibles causes , Nous ignorons souvent le mérite des choses; Puis, quand mieux éclairés sur le prix des instants Nous voulons en jouir, hélas! il n'est plus temps.
Muse , quittons ces lieux , et , dédaignant les roules , Frayons-nous un chemin sous ces lugubres voûtes. Je brûle d'arriver vers le Bouquet du Roi. Ce bel arbre toujours eut des attraits pour moi. Déjà je le dislingue à sa fière stature : Les derniers feux du jour dorent sa chevelure. Le chantre Portugais , en voyant ce Nesîor , Trouverait qu'il rissemblc au monstre Adamasior.
50 ciiVM'
Toi , dont la nuit des temps cache le premier âge, Et dont avec transport j'aime l'antique ombrage, Géant de la forêt, noble Bouquet du Roi, (5) Que l'œil du voyageur admire avec effroi; Si le souflle inconnu , la végétale vie Qui dans un double corps tient ta sève asservie, Ne voile pas ton front, empreint de majesté. Du lugubre bandeau qu'on nomme cécité ; Si tel est , en effet , le bonheur de ton être , Patriarche des bois, tu dois me reconnaître. C'est que depuis le jour où la main du hasard Te créa l'ornement de l'agreste bazar, Villageois, citadins et nobles personnages, Nul ne fit près de loi plus de pèlerinages. Poussé par je ne sais quel démon familier Qui s'empara de moi quand j'étais écolier. Soit que le ciel , armé des feux de la torride , Fit du vaste empirée une fournaise aride , Soit qu'il se dérobât dans l'humide brouillard, Je venais, comme on vient visiter un vieillard. Qui, dans son ermitage, à la foule ravie Révèle c(uelques-uns des secrets de la vie.
SF.COND. 51
Et, (l'un filro sublime à nos yoiix revûlii ,
De l'homme infortuné ravive la \erln.
Toi, donc, qui réunis, sous une immense é-corce,
La taille, la beauté, la vieillesse et la force.
Si le ciel , un instant infidèle à ses luix,
Favorisait ton sein d'une éloquente voix.
Quel torrent précieux de vérités sublimes
Chez les humains surpris verseraient tes deux cimes !
Que de faits jusqu'à nous ne sont pas parvenus.
Qui seraient à l'instant dévoilés et connus!
Monarque des forêts, à la forme androgyne.
Tu nous révélerais l'incertaine origine
Du palais de nos rois, et de Fontainebleau.
Ce nom fut-il celui d'un chien nommé Bléau ,
Qui, pressé par la soif, lit, en creusant l'arène,
Jaillir les flots bruyans d'une claire fontaine ?
Tu nous affranchirais de cette obscurité.
Et toi, contemporain de ma belle cité.
Es-tu le premier né de la vaste Aimille
Qui, sous une humble écorce, autour de toi fourni ill(î?
Sans doute aucun rival n(^ vit à son berceau
Les temps où tu n'étais qu'un fragile arbrisseau.
52 CJIANT
Qu'est devenu celui qui déposa ton germe? Quel mortel à tes jours peut assigner un terme ? D'wn siècle qui n'est plus orphelin solennel , Comme ta vieille mère es-tu donc éternel ? Oh! j'en eus la pensée, à ton air, à ta forme, A l'immense contour de ton colosse énorme.
Cependant tu vieillis ; ton front d<3puis long-temps Porte l'affreux cachet du courroux des autans ; Soit que, pour conserver l'agréable et l'utile, Tu te sois dépouillé d'une branche infertile ; Soit qu'un malin esprit t'ait livré sans vigueur Au souffle rugissant de 1^ Aquilon vainqueur ; De ton épais feuillage une palme superbe, D'un effroyable coup fut atteinte, et sur l'herbe Tomba comme un débris précipité des cieux : L'endroit qu'elle occupait afflige encor las yeux. Mais ce léger revers facilement s'oublie. Et ta mâle beauté n'en est pas affaiblie.
Tel on voit, dans les rangs de nos jeunes soldats, L'n héros qui vingt ans, sous le l'eu des combats,
SECONI».
Des champs du Borysthùnt! aux campagnes do Rome, Promena triomphant les drapeaux du grand homme; Vieux , il est jeune encore et porte avec orgueil Des traces qui cent fois l'ont dû mettre au cercueil ; Ulm , Austcrlitz , léna , Wagram en lui respirent ; La patrie et l'honneur sont les dieux qui l'inspirent; Le roi, les grands, l'armée et le peuple inconstant Rendent à sa valeur un hommage écUUant.
Ainsi le poids des ans , le courroux des tempêtes , Et le spectre hideux qui moissonne les tètes , Ensemble t'ont porté les plus terribles coups : Ferme comme un héros tu les as bravé tous ; Et tu règnes en paix sur ta longue avenue, Les pieds au noir abyme, et le front dans la nue. Oh! que n'ombrageais-tu ces bois religieux, Dont la fable raconte un fait prodigieux! Aux temps où, consacré par de nombreux miracles, Un chêne à haute voix prononçait des oracles ; Chez ce peuple , où l'erreur prodiguait les autels, Ta gerbe eût obtenu l'hommage des mortels ; L'aigle de Jupiter, traversant rempirée,
54 ».ii.\.\T
,'Eût arrôté son vol sur ta cime adorée;
I El les Nymphes des bois, aux gracieux contours,
Auraient voulu t'oITrir le tribut des beaux jours.
Tous les Dieux mais, que dis-je, étrange conjecture!
fie les as-tu pas vus ces Dit^ux de l'imposture?
Non ceux que, de Byzance et du pays latin,
Pour le Dieu de Solyme a chassée Constantin ;
Mais les Dieux impuissans de nos aïeux barbares ;
Ces monstres adorés sous cent formes bizarres ;
Divinités des Francs et des rois chevelus ,
Et dont l'âge a brisé les temples vermoulus.
Certes , tu peux du moins , vieillard mélancolique , Avoir ouï les sons de la harpe gallique , Alors que des Romains le dernier proconsul Renversa dans nos bois le temple d'Irminsul; Ou bien quand des Normands la horde sîinguinairc Assiégea dans Paris Louis-lc-Débonnaire.
Le temps a tout détruit ; on n'a plus pour les bois La vénération qu'on avait autrefois; Les dieux n'y viennent plus recevoir nos hommages;
SKC.ONI). .).>
On n'y voit [)lus errer de sanglantes images;
De ses doux attributs l'arbre est désenchanté;
Son ombre est sans terreur , son fr(jnt sans majesté.
Toi seul as conservé ce sombre caractère
Qui semble receler un effrayant mystère.
Magnifique, éloquent, bien que silencieux.
Véritable pasteur de ces siuivages lieux ,
Ton aspect nous remplit de surprise et de crainte;
On hésite à percer la ténébreuse enceinte , '
Où jamais en été les rayons du soleil
Ne virent folâtrer le papillon vornieil.
Et pourtant, rien ne manque à ces belles rctrailes; Tous les sites charmans chantés par les poètes, Et ceux qu'ont reproduits les plus doctes pinceaux, INe sont rien, comparés à ces mouvans berceaux. On s'y croit transporté sous la vague profonde De ces vastes forêts des première jours du monde, Quand, pour venger les cieux, la foudre, en longs trials, N'avait [)oint nuitilé leurs gigantesques bras. 0 vieux héros des bois ! ta monstrueuse lige Aisément au rêveur fait croire ce prodige;
Soil qu'il mcdile, assis sous lu noire épaisseur
Du hôlre, ton voisin, ion rival en grosseur.
Qui se rit de la foudre, et, dans les cieux qu'il cache.
Balance les rameaux de son triple panache;
Soit que, cherchant des lieux à l'homme plus soumis,
11 salue en passant ces deux chênes amis
Qui , bien que séparés par une large route ,
Forment en s'embrassant une élégante voûte ,
Et dont les troncs meurtris , vides et crevassés ,
Semblent deux vieilles tours, filles des temps [tassés.
Tu règnes sur eux tous, vieux colosse sauvage.
Qui, pareil au palmier de l'africain rivage,
Noblement dégagé d'un branchage partiel ,
Réserves tes rameaux pour les baisei-s du ciel.
Aussi, qui mieux que toi mérite la couronne?
La plèbe des forêts, qui t'aime et t'environne.
T'a nommé justement son légitime roi ,
Et les Grands, tes voisins, s'inclinent devant loi.
Tu possèdes encore un noble privilège Où ma Muse entrevoit la main qui te protège. Placé sur le sommet d'un champêtre séjour.
Une heure avant nos champs tu vois le dieu du jour ; / Et, quand il a franchi l'Occident qu'il colore, De ses divins rayons tu resplendis encore : Tels on voit deux amans, à l'heure du dépari, Faire («clater leur feux dans un dernier regard.
Oh! que ce nom d'amant réveille en ma pensée De rêves dont mon âme est doucement bercée ! Ils ne reviendront plus ces jours où, sans effroi, La timide beauté venait, seule avec moi, Sur nos monts, redoutés de la pudeur craintive, Prêter au bruit des vents une oreille attentive. Rochers, témoins discrets de nos jeunes amoui-s, Bois, où je hasardai tant d'innocens discoui'S, Bel arbre, que mes vers ont essayé de peindre. Vous savez si jamais elle eut sujet de craindre. Toi , surtout , qui nourris deux robustes jumeaux , Nous visitions souvent tes antiques rameaux. Un jour que devant toi nous étions en extase , 11 nous vint à l'esprit de mesurer ta base. Jeunesse est curieuse , et c'est depuis long-temps ; ISous comptions , à nous deux , seize cl dix-huit printemps.
Aussi, sans balancer, l'espiègle vive et franche, Avec un doux souris, me donne sa main blanche; Je l'unis à la mienne, et nos bras étendus Trois fois après ton sein demeurent suspendus. Enfln, j'arrive au but marqué par mon amie; Mais je n'y trouve plus cette vierge chérie; Qui, joyeuse et brûlant de me jouer un tour. Se tenait à l'abri de ton vaste contour. Je vole, mais en vain; mon agilité vive S'épuise et n'atteint pas ma belle fugitive; Quand, par un trait malin, revenant sur mes pas, La folâtre beauté vient tomber dans mes bras. Moment délicieux ! alors, et je l'avoue. Ma bouche osa presser les roses de sa joue ; Un aimable incarnat la colora soudain.
Et son cœur ingénu palpita sous ma main.
O douces voluptés du printemps de la vie ! Illusion d'un jour, hélas! trop tôt ravie ! Ton souvenir échappe à mes regrets amers , Comme un vaisseau qui fuit sur la vague des mers.
Bel aibre, j'ai chanté Ion mngniOquc ombrage. (G) Puissent mes faibles chants, répétés d'âge en âge, Atteindre, grâce à toi , le moment où les dieux A la nature humaine ont fixé les adieux ! Oh! qui n'envierait pas tes nobles destinées? Superbe , vigoureux , fier et chargé d'années , Tu règnes sur nos bois , et tu plais aux humains Comme les vieux débris des monumcns Rom.ains.