PRÉFACE
// a fallu la guerre pour que la France appréciât la valeur de l'Empire Colonial quelle avait constitué en 30 ans. Contrairement à beaucoup de prévisions, non seulement il ne lui a créé aucune difficulté au cours de la tourmente, mais il a été l'un des facteurs de la victoire en apportant à la France l'appoint de 250.000 soldats, de 550.000 travailleurs et d'approvisionnements considérables dont la valeur se chi0rant par des milliards de francs n'a pas, en augmentant nos dettes à l'extérieur, pesé sur notre change.
Cette aide, les Colonies peuvent nous la continuer, plus efficace encore, au cours de la paix si semblable à la guerre que 4 ans de destruction de vies et de richesses, ont imposée aumonde. La barrière des changés qui n'est pas une des moindres régressions amenées par la guerre, oblige chaque pays à chercher les moyens de se suffire dans les limites de ses propres frontières. La France est à ce point de vue une des nations les plus favorisées, car elle forme à elle seule un organisme économique presque complet. Il ne lui manque que des matières premières en petit nombre, et elle pourra les trouver dans ses colonies :
Le coton qui lui sera fourni par le Soudan ;
Le pétrole que remplaceront l'alcool et les matières
grasses que ses colonies peuvent ^ fournir à profusion;
^ Les bois dont la Côte d'Ivoire
et le Gabon contiennent des réserves qui, sagement exploitées, sont pratiquement inépuisables.
La mise en valeur de notre domaine colonial est donc aujourd'hui une question nationale. En prenant sur notre propre sol ce que nous demandons actuellement à Vétranger, nous libérons nos changes. Au lieu de nous appauvrir, nos besoins en matière première nous serviront à féconder un domaine aujourd'hui français. En enrichissant nos populations indigènes, nous les élèverons, car l'histoire nous enseigne que la civilisation la plus élevée ne s'est jamais rencontrée que chez des nations riches.
Le gros obstacle à la vente des bois coloniaux est qu'ils sont mal connus, ou mieux pas connus du tout en dehors de l'acajou et de iébène ; mais ces deux essences ne représentent qu'une infime partie de la richesse de nos forêts coloniales. Celles-ci contiennent non seulement des bois équivalents à tous ceux dont se sert l'industrie européenne, mais encore des essences ayant des qualités spéciales qui permettront de créer des industries nouvelles.
Toutefois ce trésor immense était mal connu. La grande forêt équatoriale se défend farouchement par ses marais, ses fourrés souvent inextricables, la masse de ses arbres foudroyés dont chacun forme un mur. La prospection y est pénible, l'identification de centaines d'espèces inconnues hérissée de difficultés et malgré les beaux travaux de la mission Bertin, des professeurs Perrot et Chatelard, du professeur Chevalier, nous avons encore bien des découvertes à faire ; des surprises heureuses à espérer.
Le travail est cependant déjà assez avancé pour que l'on puisse présenter au grand public une vingtaine d'espèces dont les qualités et les usages sont aujourd'hui bien déterminés.
Tel est le but de l'ouvrage de M. l' Administrateur Jean Meniaud, ancien chef du Service Forestier à la Côte d'Ivoire. C'est une œuvre de grande vulgarisation. Elle a eu la rare fortune de trouver un éditeur soucieux de bien la présenter, et cela encore est un signe des temps nouveaux qui semblent devoir luire pour les Colonies.
Je terminerai par des chiffres ; n'est-ce pas par eux que tout se traduit actuellement. Ils montreront l'importance qu'a pour la France l'exploitation de ses forêts coloniales.
La France consommait avant la guerre 1 2.000.000 de mètres cubes de bois dont 4 millions de mètres cubes provenaient de l'étranger. La dévastation de ses forêts au cours de la guerre a réduit leur production à 6 millions de mètres cubes, alors que la nécessité de réparer les ruines a augmenté nos besoins. L'écart entre ceux-ci et notre production représente donc environ 8 millions de mètres cubes. Au prix actuel des bois, c'est un tribut annuel de 4 à 5 milliards que nous avons à payer à l'étranger. L'exploitation de nos forêts coloniales peut nous en libérer. Ces chiffres montrent l'importance nationale de la question traitée par M. Jean Meniaud.
Paris, le 10 Mai 1922.
R. ANTONETTI,
Gouverneur de la Côte d'Ivoire.