APOSTROPHE AU MANDARIN
M. Lanson nous invite à ne point juger les héros de notre histoire avec nos « idées d'aujourd'hui » et notre « conscience ». L'avait-on attendu pour savoir qu'on ne juge bien qu'avec son jugement, c'est-à-dire au moyen d'un exact critère dont on détermine le juste rapport à l'objet jugé ? Juger les rois de France est une expression, à proprement parler, dénuée de sens. Il faut dire sur quoi on les juge, si c'est sur leur vie privée, ou sur leur politique, ou sur leurs goûts artistiques ou leur manière de s'habiller. Si c'est sur leur politique, on déterminera le critérium auquel se reconnaît une bonne et une mauvaise politique. Et si ce critérium est la prospérité et la puissance de l'Etat, on cherchera si la politique de nos rois, dans ses résultats, a assuré la prospérité et accru la puissance de l'Etat français. Mais à aucun moment les « idées d'aujourd'hui » n'auront à prononcer; la nature humaine n'ayant pas changé depuis un certain nombre de révolutions lunaires et la conduite des peuples n'étant pas matière d'idéologie, les principes politiques qui furent vrais du temps d'Aristote, n'ont cessé de l'être aujourd'hui. Le critérium d'un bon gouvernement est demeuré inaltérable, tel un mètre de diamant. Et il n'y a qu'à s'y rapporter, comme à l'étalon infaillible.
Quant à juger avec notre « conscience », c'est une erreur de méthode dont on sait assez que nous nous sommes toujours soigneusement gardés. Laissons donc M. Lanson découvrir l'Amérique.
Munis d'un critérium dont la justesse est par nous chaque jour contrôlée, — l'intérêt ou le salut public, — nous sommes autorisés à qualifier différemment les régimes et les hommes qui soutiennent avec ce critère
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des rapports différents. Telle (ut toujours notre méthode. M. Lanson nous reprend aussitôt de faire des distinctions si naturelles. De son point de vue, non seulement
toutes les institutions et tous les individus se valent, perdus dans le brouillard du passé, mais tous les moments d'un même régime, totis les actes d'un même homme, semblent mériter le même regard d'indifférence. I Xous voulons voir leur grandeur avec leurs fautes et leurs vkts. » — Mais leurs fautes et leurs vices furent-ils inséparables de leur grandeur, ou bien tenaient-ils à des causes distinctes ? Dans ce dernier cas, il ne faudrait pas les regarder ensemble, l'un a avec » l'autre, comme dit M. Lanson, mais les étudier séparément, et pour des tins déterminées, puisque ce sont des objets différents. Or quel est le point de vue d'où M. Lanson peut ainsi apercevoir tout le passé comme un poudroiement indistinct ? — « N'insultons pas, dit-il, à la France qu'ils exprimaient. » C'est, au fond, la vieille théorie romantique : l'histoire du monde serait l'expression des protondes et irrésistibles volontés populaires. Michelet chercha cette excuse pour rendre un semblant de justice au moyen âge et à l'ancien régime. Il ne consentit à voir les grandeurs de l'histoire qu'à condition de les mettre au compte de la masse, du peuple, et d'un peuple inorganique, quelque monstre, voix de la nature. Ainsi M. Lanson veut que nos anciens rois se soient bornés à exprimer la France, la France, obscur démon doué d'une inextinguible mais balbutiante énergie, dont les rois auraient été les impersonnels truchements. Puisqu'on ne peut les rayer de l'histoire, il exige qu'ils aient existé le moins possible ; moyennant quoi il excusera « leurs fautes et leurs vices ». Théorie tellement inepte, si manifestement contraire à cette vérité criante que les rois furent les constructeurs de la patrie, que leur art politique réussit contre tous les obstacles natu-
rels ou humains, et que la royauté française eut du génie, — théorie enfin si honteuse d'elle-même qu'elle doit attendre, pour se proclamer article de foi, d'être cachée dans le repli d'une incidente !
Non, les rois n'ont pas exprimé la France, puisqu'avant eux elle n'était pas encore formée. Les morceaux en existaient : ils les ont rassemblés. Et puis, ils l'ont servie. Ils ont créé les organes de ce service; ils ont fondé des institutions. Ils l'ont élevée au-dessus de toute rivale. Ce service, ces institutions, cette politique, se jugent à leurs effets, bons ou mauvais. C'est notre intérêt, c'est le patriotisme, qui peuvent nous attacher à eux ou nous les rendre odieux1. Et ce n'est rien dire que de parler ici de « souvenirs ». Car il n'est pas vrai que tout souvenir se présente avec des titres suffisants pour fonder une religion. Ce fétichisme ahuri du passé répugne à l'intelligence, qui est tout choix et tout discernement. Il faut un principe quelconque de discrimination pour commencer à concevoir le passé, c'est-à-dire à distribuer nos souvenirs sur différents plans. Et il faut encore que ce principe soit juste si l'on veut que notre vénération s'adresse au seul passé qui en est digne. Sinon, on aboutit à cette conséquence absurde que le passé ne serait vénérable que pour être passé sans aucune chance de retour. Et ce culte ressemblerait singulièrement à ceux que forge la terreur chez les peuples sauvages. Un tel sentiment ne pouvait pousser que sur un de ces cuistres obtus pour qui le passé, et tout le passé « au même titre », n'est bon- qu'à se laisser mettre en fiches. La raison est pour eux un blasphème. Comme ils ne reconnaissent à l'art humain aucune puissance sur l'histoire, ils dénient à l'intelligence le droit de la juger. C'est Dieu qui se manifeste dans tous les