IDÉALISME, RÉALISME, PRINCIPES
Les principes sont la condition de toute politique réaliste: ils sont la mise en formule, non pas même d'une réalité quelconque, mais de la réalité la mieux connue parce que la plus constante. Ce ne sont pas des idées arbitrairement conçues, ni un système de vues simplement honorable pour l'ingéniosité de son auteur. On rencontre, en effet, dans la vie, de ces gens qui portent toujours sur eux un système politique. Ce sont des chimériques. Non plus que l'astrologue, ils n'ont de principes véritables. Mais le physicien, qui éclaire ses recherches par la connaissance des lois naturelles, le dira-t-on idéaliste? Aux yeux de M. Etienne Charles, le comte de Chambord serait une espèce de mystique • intransigeant » qui « ne voulut pas devoir sa fortune à l'abandon de ses principes ». Notre confrère réduit à un cas de conscience individuel, à des scrupules peut-être honorables, mais en somme égoïstes, une question de haute politique qui intéresse tous les hommes.
L'honneur a pu en effet déterminer le comte de Chambord. Mais cela nous importe beaucoup moins que de connaître les raisons positives qui empêchèrent un prince généreux de compromettre sa dignité et, comme il disait, son principe, dans une médiocre aventure. Ces raisons sont d'essence réaliste. Comment M. Charles ne le voit-il pas ? Le comte de Chambord savait, de science certaine, qu'on lui demandait de régner
à des conditions impossibles. On voulait un roi, mais qui fût réellement aussi peu roi que possible. On voulait une monarchie, mais sans renoncer aux petits bénéfices du régime parlementaire. C'est-à-dire que des parasites refusaient d'examiner la seule question qui importât, celle du gouvernement réclamé par les intérêts français, par les nécessités de salut public. Les principes du comte de Chambord lui commandaient de poser la question tout autrement que les parlementaires. Il ne pensait qu'à la France; les négociateurs, le jugeant peut-être d'après eux, purent bien espérer lui faire oublier la Patrie en lui décernant les vains honneurs de la couronne. Ils jugeaient le parlementarisme compatible avec la monarchie, parce que ce qui était pour le comte de Chambord un conflit d'attributions et une division de la souveraineté, n'était pour eux qu'un partage de bénéfices, de places et de dignités. Le Prince répugna à ce marchandage.
Et c'est là que se dénoue le sophisme. Ce que M. Charles appelle une « politique réaliste » consistait à respecter une situation anarchique, inorganique, où quelques personnes empêchaient de voir les choses, de toucher les réalités. Si une épithète convient à cette politique, c'est celle d'idéaliste. L'idéalisme, en politique, ne peut-il se définir la reconnaissance à l'individu d'un pouvoir discrétionnaire sur les choses et la marche des événements? N'est-il pas une suggestion des facultés proprement animales de l'homme, sourd aux avertissements de l'intelligence et momentanément coupé de toute communication avec le monde extérieur ? Et cet idéalisme ne peut-il pas se compliquer d'un mysticisme trouble, si, par exemple, sa victime prend pour une intuition de l'essence des choses ou pour la voix du divin le murmure insidieux de ses entrailles ?
Mais les principes, fruit de l'expérience, dégagent
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l'homme de n propre servitude et, le reliant au corps
meilleures traditions, le placent dans le droit tîl des heureux ments.
M. Etienne Charles me répondra que souvent des transactions entre les principes et les contingences s'imposèrent à l'homme d'Éttt — Nous le lui concédons. I quelles étaient ces contingences ? — La volonté, l'imagination des individus, leur caprice, une sensibilité anarchique. Et non jamais les réalités dont les lois fixes constituent des « principes ». L'homme, dans un instant de vertige, peut soudain se révolter contre son intérêt et n'écouter que sa mauvaise tète. Le rôle du politique consiste alors à leurrer de fantômes cette imagination hystérique et à sacrifier les fictions aux biens solides. La part du sacrifice est proportionnée aux exigences du malade et à l'habileté du praticien. Que le corps social en souffre, c'est le malheur des temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une telle politique n'est réaliste que dans la mesure où, pour préserver de lui-même un peuple furieux, elle se référé aux principes, expression des réalités.