‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 11 sur 115 · REGARDS SUR LE PASSÉ · texte numérisé non relu

REGARDS SUR LE PASSÉ

En 1807, rencontrant à Dresde Talleyrand, le prince de Ligne écrivait à son compatriote le prince d'Arenberg : « Jugez de son plaisir d'être reçu par moi, car il n'y a plus de Français que lui, et vous et moi, qui ne le sommes pas. »

« Le seul étranger, a dit Mme de Staël, qui, dans le genre français, soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur. »

« J ai six ou sept patries : Empire, Flandre, France, Autriche, Pologne, Russie, et presque Hongrie. »

« J'aime mon état d'étranger partout, Français en Autriche, Autrichien en France, l'un et l'autre en Russie : c'est le moyen de se plaire en tous lieux et de n'être dépendant nulle part. »

Cosmopolite, comme seuls peuvent l'être ceux qui n'ont pas de patrie, au sens élevé du mot, le prince ne fut jamais que de son château natal. Il était de Belœil, où tout à l'heure seront célébrées les fêtes du centenaire1. Cosmopolitisme qui est tout le contraire de celui du chercheur d'aventures ou de l'hôtelier suisse ; le sien était celui d'un grand seigneur affranchi dès le berceau

1. Tout à Vheure... Gilbert parlait ainsi le 25 juillet 1914, sept jours avant la mobilisation générale. L'attente de cette fête en mémoire du maréchal distrayait sa pensée toute occupée de la guerre prochaine. — E. M.

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de certaines attaches un peu courtes et qu'une naissance

illustre situait avec assez de précision dans le monde pour n'avoir pas besoin d'autre référence.

Français, il l'était par les manières et les habitudes de société conservées dans un certain monde européen encore assez longtemps après qu'elles furent perdues en France, comme il arrive à certaines modes délais par Paris de se prolonger en province. Il l'était surtout par l'attachement raisonné à notre langue. « On ne rit décemment qu'en français. » Pour le cœur, il ne l'avait pas plus français que belge. Il n'aima que des personnes sans avoir à aimer aucun peuple. Tout jeune même, son père avait cherché à lui inculquer la haine des Français qu'il fut, dit-il, « bien longtemps à abhorrer ». Mais la haine était un sentiment peu compatible avec son naturel et il finit par la perdre, toutefois Pamour n'y succéda pas : c'était une âme équilibrée et qui pouvait cesser de haïr sans passer pour cela à l'extrême opposé .

Il ne faut pas non plus voir en lui comme un témoin des conquêtes de l'esprit français et de notre influence en Allemagne à la fin de l'ancien régime. Un grand écrivain, mort dernièrement, se plaignait qu'on ne parlât jamais de l'Allemagne qu'à propos de Kant, de Hegel, enfin de l'Allemagne germanisante. « Et l'Allemagne, se récriait-il, de Leibnitz, du prince de Ligne et deGœthe? N'est-elle pas très supérieure à l'autre ? » Supérieure, l'Allemagne du prince de Ligne le serait à toute autre, pourvu seulement qu'elle eût été. Belœil est en Wallonie. Mais ce lapsus n'atteste-t-il pas l'embarras du Français d'aujourd'hui à concevoir notre héros ?

Embarras explicable, car non seulement cet écrivain charmant, qu'on sait avoir honoré la langue française, n'a pas de place dans l'histoire de notre littérature, ni même en notre histoire tout court, non seulement il a

contribué à entretenir au xvme siècle, fût-ce par sa supériorité seule, le dédain du nom français qui passait à tort ou à raison pour déchu de sa grandeur, non seulement il a donné le spectacle d'un étranger plus naturellement français, poli, homme exquis, qu'aucun Français de son temps, non seulement la France n'a pas beaucoup occupé sa vie et ne paraît pas lui avoir manqué, mais encore il représente une espèce d'homme, le féodal, qui avait disparu de chez nous depuis près d'un siècle et dont nous ne pouvons même aujourd'hui, en remontant les années, chercher l'équivalent au xvie siècle, puisque ce type, chez nous immobilisé pour l'historien à cette date, avait, dans la famille de Ligne, continué normalement son évolution pour produire ce grand seigneur, d'une indépendance souveraine, courtisan supérieur par finesse d'esprit, mais nullement domestiqué, se prêtant, ne se donnant pas, impossible à définir autrement que par lui-même. Homme de société ? non, si cette expression implique quelque égalité, mais le roi, mais le despote de toutes les sociétés où sa présence apportait le scintillement, l'enthousiasme, l'électricité.

Enfant gâté de l'art de plaire, il est convenu lui-même de son bonheur en ces termes aimables : « Il a toujours été à la mode de me bien traiter partout. » Dans ses mémoires, le comte de Ségur, en compagnie de qui il fit le voyage de Crimée, nous donne presque sans s'en apercevoir, en quoi son témoignage est probant, l'impression de cette douce tyrannie que Charles- Joseph exerçait dans n'importe quel cercle où il parût. La Cour de Russie va, à la suite de l'impératrice Catherine, entreprendre une expédition d'apparat dans les pays nouvellement conquis de la Tauride. Ségur en est, à titre d'ambassadeur. Les allées et venues de Ligne, ses départs, ses réapparitions, sont les éclipses et les

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