‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 12 sur 115 · I BAIS M CRITIQUE · texte numérisé non relu

I BAIS M CRITIQUE

retours du seul soleil que cette cour reconnût, puisque dans ces tètes et ces illuminations perpétuelles le jour semblait ne prendre jamais fin.

« Un mois avant notre départ pour la Crimée, j'avais vu, à mon grand regret, le prince de Ligne s'éloigner de nous pour aller porter à l'empereur Joseph II l'itinéraire de l'impératrice. Il ne nous rejoignit qu'à Kierf, nous ramenant ses compagnes ordinaires, la gaietéfranche et piquante, la grâce noble et naturelle, cette facilité d'humeur qui n'appartient qu'aux hommes spirituels et bienveillants, et cette variété féconde dans l'imagination », etc., etc..

Il fallut se résigner à partir sans lui. Mais quand il rejoignit, quelle fête ! « Enfin le prince de Ligne revint de Vienne : sa présence ranima tout ce qui languissait, dissipa toute ombre d'ennui et rendit la chaleur à tous les plaisirs. De ce moment nous crûmes sentir que les rigueurs if un sombre hiver allaient s'adoucir, et que le joyeux printemps ne tarderait pas à renaître. »

Quel étourdissant compagnon de voyage et voisin de chambre, l'impératrice avait donné à l'ambassadeur de France, peut-être pour lui enlever le loisir et la présence d'esprit de contrarier sa politique, Ségur va nous le dire : « Le prince de Ligne, plus âgé que moi de vingt ans, m'étonnait sans cesse par la vivacité de son imagination et par la jeunesse de son esprit : dès le matin, frappant contre la faible cloison qui séparait son lit du mien, il me réveillait pour me réciter des impromptus en vers et en chansons, qu'il venait de composer; et, peu de temps après, son chasseur m'apportait une lettre de quatre ou six pages, où la sagesse, la folie, la politique, la galanterie, les anecdotes militaires et les épigrammes philosophiques, étaient mêlées de la manière la plus originale. » Brillants souvenirs que Ligne lui-même évoquait deux ans plus tard dans cette lettre à Ségur, qui sent si

joliment son despotisme de grand seigneur de conte de fée, « dont l'héroïsme, dit encore Ségur, tenait plus à l'héroïsme de la fable et du roman qu'à celui de l'histoire ». Ligne mande, donc, à son ami : « Je n'écris avec plaisir que lorsque j'ai la réponse au bout de quelques heures. A Paris, je n'aimais et n'écrivais jamais de l'autre côté des ponts. C'est ainsi que, voguant a\ec vous sur le Borysthène, séparé de vous par une cloison de taffetas chiné, dans une des superbes galères de ce voyage triomphal et magique, je n'ai tendais que quelques minutes pour recevoir votre billet du matin. »

Ce prince charmant, en plein siècle des Frédéric, des Marie-Thérèse, des Joseph, des Gustave et des Catherine, dont il fut l'ami ou le confident, siècle fécond en grandes figures royales, ce prince charmant semble n'avoir paru dans ce temps que pour faire reconnaître, à côté de ces royautés, une souveraineté différente qui ne tient pas seulement à l'esprit, mais plutôt essentiellement à une parfaite identité avec l'idéal de chevalerie, d'héroïsme et d'exquis naturel qui est le fruit et semble presque la raison d'être de l'institution aristocratique, royale et catholique.

Et de fait, il faut le voir dans la société des rois. Nulle outrecuidance : il rit bien d'un chevalier de Lille qui voulut s'imposer à l'attention du roi Frédéric. Nulle courtisanerie non plus, à moins qu'on n'appelle de ce nom la politesse la plus raffinée de toutes, celle envers les rois. « C'est dans l'esprit que doit être la politesse. » Impossible d'allier plus de sincère respect (il avait le vrai talent de savoir et d'aimer admirer) à plus d'indépendance de caractère. Voyez-le entre le vieux Frédéric et l'empereur d'Allemagne Joseph II.

« L'empereur me présenta au roi : c'était au camp de Neustadt, en Moravie. Je ne puis pas me souvenir si je pris l'air embarrassé; ce que je me rappelle fort bien,

in IIS DE CRITIQUE

I que l'empereur, qui s'en aperçut, dit au roi, eu parlant de moi : il a Voit timide, ce que je ne lui ai

jamais VU ; il vaudra mieux tantôt... J'étais tous les jours prié à .souper avec le roi : la conversation s'adressait trop souvent à moi. Malgré mon attachement pour l'emar, de qui j'aime à être le général, mais point le d'Argens ni l Algarottl, je ne m'y livrais pas plus que de raison. Quand j'étais trop interpellé, il fallait bien répondre et continuer. D'ailleurs, l'empereur mettait beaucoup du sien . . .

« ... Je ne sais comment la conversation changea ; mais je sais qu'elle devint si libre que, voyant arrive! quelqu'un pour s'en mêler, le roi l'avertit d'y prendre garde et qu'il y avait du risque de s'entretenir avec un homme condamné aux feux éternels par les théologiens. Je trouvai qu'il mettait un peu trop de prix à sa damnation et s'en vantait trop. Indépendamment de la mauvaise foi de Messieurs les esprits forts, qui très souvent craignent le diable de tout leur cœur, c'est de mauvais goût au moins de se montrer ainsi, et c'était avec des gens de mauvais goût qu'il avait eus chez lui, comme un Jordans, d'Argens, Maupertuis, La Beaumelle, La Mettrie, l'abbé de Prades et quelques lourds impies de son académie, qu'il avait pris l'habitude de dire du mal de la religion et de parler dogme, spinozisme, cour de Rome, etc. Je ne répondis plus toutes les fois qu'il m'en parla ». « Dépendant nulle part », mais quel tact dans le quant à soi !

« J'ai eu le plaisir d'être souvent têtu avec les souverains qui sont quelquefois despotes avec leurs plaisanteries. M. le comte d'Artois, à Fontainebleau, voulut me faire aller à la chasse au sanglier avec lui. Demain, à sept heures, me dit-il. — Non, Monseigneur; d'abord c'est de trop bonne heure; et puis la reine veut que j'aille jusqu'à la croix de Toulouse à cheval avec elle.

— Je ne le veux pas. — Cela ne s'en fera pas moins. — Tu viendras avec moi. — Non, Monseigneur. — Je t'en donne ma parole d'honneur. — Et moi aussi qu'il n'en sera rien.

« Le lendemain, à six heures, grand tapage à ma porte; le jeune prince l'attaque, je la défends. Il appelle nos amis communs, je me barricade. Il enfonce, me tire de mon lit, chante victoire, m'habille lui-même et m'emporte presque jusqu'au cheval qui m'était destiné. » Mais Ligne s'échappe, et une folle poursuite s'engage, qui ne cesse qu'après que notre héros s'est déchiré la joue à « un grand diable de clou » dont il fait la rencontre dans les coulisses du théâtre où il pensait se cacher. « Le prince s'en désole, me console, m'embrasse cent fois, et va à la chasse et à ses sangliers. Je me mets bien du sel dans ma plaie, je l'arrose d'eau-de-vie, je prends mon mouchoir, je trouve la reine qui m'attendait, et nous montons à cheval. »

Quel empressement d'autres fois à « faire valoir » ses interlocuteurs ! Quelle retenue enfin jusque dans la familiarité! « C'est mon opinion qu'il faut être discret et retenu auprès des têtes couronnées. J'ai toujours été convaincu qu'on ne pouvait pas leur rendre un plus grand service que de les faire parler et de les mettre à leur aise. Il n'y a de précaution à prendre que de ne pas s'y mettre soi-même. »

« Nous le traitons trop bien, disait Joseph II à l'impératrice de Russie ; il n'a pas assez de respect pour nous. » Mais aussi le respect ni le protocole n'étaient du voyage. Un jour, Catherine, un peu sauvage peut-être dans la plaisanterie, à moins qu'elle ne fût passablement traîtresse, exigea de ses compagnons de voyage le tutoiement. « Je mêlais les noms de Majesté, et ta majesté me paraissait déjà assez. D'autres ne savaient ce qu'ils devaient dire. » Lui, le savait très bien, et ne s'en faisait pas

accroire sur les privilèges passagers d'un voyage où il

entrait de la féerie.

« Je crois encore rêver, écrit-il dans ses impérissables lettres à la marquise de Coigny, quand dans le fond d'une voiture à six places, qui est un vrai char de triomphe, orné de chiffres en pierres brillantes, je me trouve assis entre deux personnes sur les épaules desquelles la chaleur m'assoupit souvent, et que j'entends dire en me réveillant, a l'un de mes camarades de voyage : — J'ai trente millions de sujets, à ce qu'on dit, en ne comptant que les mâles. — Et moi vingt -deux, répond l'autre, en comptant tout. — Il me faut, ajoute l'une, au moins une armée de six cent mille hommes, depuis Kamtschatka jusqu'à Riga. — Avec la moitié, répond l'autre, j'ai juste ce qu'il me faut. — » Mais la tête ne lui tourne pas. D'ailleurs « on a souvent, en voiture, de l'humeur les uns contre les autres ». Et que l'impératrice vienne à prétendre : « Si j'avais été homme, j'aurais été tué avant d'être capitaine », lui, de répartir : « Je n'en crois rien, Madame, car je vis encore. »

C'est de cet état d'honnête liberté, inséparable de la vraie civilisation, qu'il déplorait la perte, sur ses vieux jours, lorsqu'il écrivait : « Il n'y a pas quatre ans que la flatterie et l'intrigue sont venues s'établir à Vienne. On ne connaissait pas les sottes cantates de louange, ni les battements de mains, ni les articles de gazettes, ni les portraits, etc. Cette cour-ci avait eu la gloire de ne ressembler à aucune autre jusqu'alors. On adorait Marie- Thérèse, on aimait Joseph II, sans le leur dire. La première forçait à l'enthousiasme ; le second à l'estime. Cependant on ne leur faisait grâce de rien; ils le savaient et ne le trouvaient pas mauvais. »

J'insiste sur cet aspect de l'homme de cour, de la politesse la plus vraie, puisqu'elle gardait la liberté, pour qu'on ne soit pas tenté de faire de notre prince un de

ces vulgaires amuseurs dont l'Europe colportait les bons mots ou les impertinences. Les franchises que celui-ci prenait devant les rois étaient toujours manières de grand seigneur et tout son esprit, dont il faisait les honneurs à la galerie, ne pouvait paraître qu'un surcroit de politesse et de bon ton. Au reste, ses mots, innombrables, étaient tantôt bons, tantôt ordinaires, ce qui peut passer, en la matière, pour le fin du fin et comme une coquetterie suprême, puisqu'en ne choisissant pas il ne paraissait pas y attacher d'importance et évitait ainsi d'être regardé comme un professionnel. « L'honnête homme ne se pique de rien. » Rien, quoi qu'on ait dit, d'un Boufflers, ni même d'un Rivarol.

Rien d'un roué non plus. Ami de tous les plaisirs et de la gaieté de l'existence, il était trop averti pour se laisser&ôter, par les habitudes de débauche d'un Tilly ou d'un Lauzun, au renom suspect, les douces et troublantes joies de l'émotion de cœur.

« Qui veut savoir les symptômes de l'amour? Lorsqu'on regarde sans voir, qu'on écoute sans entendre, lorsqu'on chérit les alentours, qu'on aime les amis et les parents s'ils ne sont pas des fâcheux, et qu'oncles, ménage s'ils ont du pouvoir, quand on adresse en 1 air, on ne sait comment, on ne sait à qui, ce qu'on n'ose point risquer à ce qu'on respecte avant que d'aimer, ah ! l'on est bien amoureux.

« Que de choses on dirait alors, si l'on osait; la nuit surtout on est si tendre!... Tout ce qu'on se promet d'essayer le lendemain !.. Le jour arrivé, on la voit, on la voit, on ose encore moins...

« C'est par s'abandonner, se livrer sans réserve, qu il faut commencer. Nous regardons d'un œil de pitié les ennemis d'eux-mêmes. Ces âmes desséchées, ces tristes personnels qui, de peur d'être trompés, s'avisent de tromper, jouissent-ils ?

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