‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 23 sur 115 · MADAME BOVARY I2T · texte numérisé non relu

MADAME BOVARY I2T

la fatalité. Il veut tellement machiner et cheviller son intrigue qu'il puisse répondre à toute demande d'explication : c'est ainsi, les choses se passent de la sorte dans la réalité. Je n'y puis rien : j'enregistre. Dans ce système, l'invention des faits devient l'essentiel, et la psychologie le luxe. C'est proprement le monde renversé.

Les épisodes d'un roman servent à la mise en action des sentiments et des passions. Les sentiments, moteurs de toute action où l'homme se trouve mêlé, doivent être devinés sous les événements, comme les muscles sous la peau. S'ils viennent à se transformer, à mesure qu'ils se transforment, les justifications doivent aussitôt accourir, claires et certaines; l'action même sert à la clarté, partant à l'intérêt, dont la source toujours vive est cachée au cœur de l'homme.

Flaubert a d'autres idées. Parce que les aperçus moraux n'ont pas la même apparence de rigueur qu'un théorème de géométrie, il les rejette tous comme également dénués de fondement. Mais des faits et des faits, pour produire une impression de masse et simuler la marche du Destin, voilà ce qui compte.

C'est pourtant le meilleur moyen de réintégrer cet arbitraire et cette fantaisie qu'on croyait avoir expulsés sous les espèces de la psychologie. Car un fait est un fait ; un autre fait, cela fait deux, puis trois, puis quatre, puis vingt. Mais quand ils seraient cent, il resterait à montrer, de l'un à l'autre, un progrès, une accentuation.

Deux faits semblables ne signifient qu'une répétition tant qu'entre eux on n'a point découvert plus qu'une liaison, une progression. Flaubert décrit la série des accidents qui déterminent Emma Bovary au suicide : quand son roman serait cent fois plus chargé de menus épisodes, il ne donnerait point pour cela le sentiment de la nécessité, parce que sa collection de faits dont chacun pour-

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rait prendre le tour du voisin, ne comporte aucune progression. Entre chacune de ses disgrâces, Emma petit

très bien se sauver du désespoir et reprendre du ressort. L'âme humaine est une lame vibrante : on la courbe, elle se redresse. là le naturel d'Emma, imaginatif, passionné, jouet de l'illusion, en proie à toutes les chimères, est particulièrement indomptable au mauvais sort. Pour qu'elle renonce et s'abandonne, il ne suffira pas de la frapper un grand nombre de fois; il faudra que chaque coup frappe plus rudement que le coup précédent, il faut qu'on la voie peu à peu succomber et qu'on suive toutes les phases de l'agonie jusqu'à la mort. Entre toutes ces phases, il est nécessaire que le romancier observe une progression continue. Et pour prouver que, dans telle occasion davantage que dans telle autre, le malheur perce le cœur humain, pour décrire le déclin pathétique, le lent fléchissement d'une force de résistance, pour mesurer l'élargissement de la blessure, une sûre psychologie et un juste et exquis sentiment de la vraisemblance sont nécessaires. C'est tout ce que Flaubert néglige.

On nous rendra cette justice : nous avons négligé les plus faciles critiques que nous fussions en droit d'adresser à Flaubert. Nous ne nous sommes point diverti d'un style tantôt plat, tantôt boursouflé et baroque ; nous n'avons point dressé un répertoire de ses fautes contre la langue ; nous n'avons point fait le dénombrement de tous les procédés dont il avait la bonhomie de s'enorgueillir. A la réflexion, nous retranchons même les citations et exemples, d'abord réservés pour la fin de cet article sévère. Xotre critique aura partout été sérieuse.

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