‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 39 sur 115 · V. Revue Bleue des 2, 9, 16 et 23 janvier 1909. — E. M · texte numérisé non relu

V. Revue Bleue des 2, 9, 16 et 23 janvier 1909. — E. M

Le sujet de la leçon d'ouverture faite par M. Jacques Flach ■ au Collège de France, le 9 décembre 1908, était par lui-même assez singulier : Platon et Montesquieu théoriciens politiques. Si le genre académique et désuet du parallèle n'était absolument vain, il faudrait encore mesurer la distance énorme qui sépare ces deux esprits et renoncer à les ranger dans la même catégorie. Nous allons voir par quels tours et par quelles équivoques le savant professeur est parvenu à discerner « les plus intimes affinités » entre leurs doctrines.

Le plan est un peu obscur, et comment en serait-il différemment lorsqu'il s'agit de mettre en œuvre une idée aussi subtile et chimérique ? L'auteur se livre souvent à de purs jeux de mots ; de longues digressions, l'abus des citations et même l'emploi de citations comprises à contresens, des théories douteuses remplaçant l'analyse des faits et des œuvres, des faits minuscules promus à la dignité de facteurs essentiels, plus d'ingéniosité que de sérieux, beaucoup de transitions mais souvent fort peu de rapports entre les idées; tous ces défauts empêchent de suivre l'idée que l'auteur a voulu développer. Voici du moins la suite des principaux « morceaux ». Le décousu que nous y trouvons nous fera une loi de les revoir un à un. Pour démontrer que « Platon et Montesquieu, en politique comme en philosophie, furent des génies Imaginatifs et intuitifs », M. Jacques Flach définit le génie grec, expose quelques traits de la politique platonicienne, essaie une première comparaison de ses deux auteurs, définit l'esprit et le

1. Ce maître est l'auteur d'un gros ouvrage sur les Origines de l'ancienne France, qui est un monument d'histoire de nos institutions.

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caractère français, recherche ce qu'il y a dans Montesquieu d'idéalisme et d'intuition, explique la philosophie qu'on peut tirer de YEspTti des Uns, et après une critique de certains défauts du Président, le confronte de nouveau avec Platon pour conclure que si l'un et l'autre sC- soin généralement trompés sur les faits, ils se sont bien rattrapés sur ['intuition qui constitue tout le génie.

Une définition du génie grec, du génie français et du génie tout court, cette triple ambition n'est rien encore auprès de la difficulté d'un parallèle impossible. Néanmoins il serait beau que M. Flacfa eût réussi en quelquepartie. Voyons donc le détail.

La politique chez Platon ne se sépare jamais ni de la philosophie ai de la morale, pas plus que le raisonnement pur et l'observation scientifique ne se séparent de l'intuition et de la puissance Imaginative.

Si les différents termes employés ici par le professeur ont, dans son esprit, quelque rapport, il faut donc admettre que la morale n'est sujette qu'à Pintuiton et à l'imagination. Cette conception paraîtra d'autant plus dangereuse que l'auteur prétend soumettre la politique à des préoccupations morales, et cela, ajoute-t-il, conformément au canon de la philosophie grecque.

Une des vérités les plus hautes et les plus fécondes qui ressort pour nous de la philosophie antique est que l'élément intellectuel et moral domine et commande les institutions des peuples. Tant vaut l'idée morale », tant vaut la loi. Cet enseignement, c'est à Platon tout le premier que nous en

I. Le terme moral peut avoir deux sens : conforme à la nature de Thomme, ou conforme, à un idéal de berfectien supérieur à l'homme. Les

sommes redevables et, en nous le donnant, il a été le représentant le plus noble et le plus pur du génie hellénique...

Sait-on à qui M. Flach emprunte ses définitions du génie hellénique ? A Racine, à Chénier, à Maurras peutêtre ? Non, à M. Boutmy, qui ne fut versé que dans les questions anglo-saxonnes, et à l'Allemand Gomperz, qui naturellement le définit une aspiration « au développement harmonieux de la personnalité humaine tout entière » ; un seul mot a de l'importance dans cette définition et il est impropre; les Grecs, parce qu'ils étaient très sensibles à l'harmonie et à l'ordre dans l'univers, firent toujours très peu de cas de h personnalité.

Puis ce professeur qui vient d'écrire :

La science idéale est et restera inaccessible. Au fronton de cette antique maison de la science, vous pouvez lire : Docef omnia, et devant elle se dresse la statue de Claude Bernard qui disait : « Si je savais parfaitement une chose, je saurais tout. » — Claude Bernard n'enseignait que ce qu'il savait et comme il le savait. — Reconnaissons-le : jamais on n'expliquera complètement l'existence d'un brin d'herbe ; la science complète du moindre objet, comme celle du plus grand, suppose la science universelle,

le même professeur, qui ne peut pas posséder la science universelle, entreprend «t d'expliquer complètement » la naissance du génie grec, c'est-à-dire « d'enseigner ce qu'il ne sait pas ». Voici comment :

A quoi tient cette magnifique, cette incomparable mission éducatrice, cette lutte victorieuse de l'esprit contre la matière, dont Platon est, pour nous, le plus admirable champion ? Elle tient d'abord au mélange de races où se sont heureusement fondues la grâce et la sensualité de l'Ionien avec la

Grecs ne l'entendaient que dans le premier sens. Il ne faut doncpas parler d'idée morale, s'il s'agit d'eux.

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rudesse et l'énergie \irilc du Dorien. Elle tient ensuite su pays même, k sou stmosphère d'une sérénité merveilleuse, à la déli( ' . .i la douceur, .i la paisible harmonie de SCI aspects, à l'alternance rythmée du mont et du rivage.

.st. à n'en pas douter. niellas que Platon a devant les veux dans ce passage précurseur de la théorie des climats de Montesquieu ' : € Il ne faut pas oublier que tous les lieux ne sont pas également propres à rendre les hommes meilleurs ou pires et qu'il ne faut pas que les luis soient contraires, au climat. Ici les hommes sont d'un caractère bizarre et emporté à cause des vents de toute espèce et des chaleurs e: cessives qui régnent dans le pays qu'ils habitent ; ailleurs c'est la surabondance des eaux qui produit les mêmes effets; ailleurs encore c'est la nature des aliments... De tontes les contrées, les pins favorables à la vertu sont celles où règne je ne sais quel souffle divin et qui sont échues en partage à des puissances mystérieuses (Saijxovtç) oui accueillent toujours avec bonté ceux qui viennent s'y établir. »

Ainsi naquit Pallas-Athéna, déesse guerrière et déesse pacifique, protectrice des cités et intelligence créatrice de la science, de l'art, de la philosophie, « source des constitutions justes ». Ainsi naquit de la diversité l'unité supérieure du génie grec, son eurythmie. Sur cette terre qu'ont divisée et découpée à l'envi la montagne et la mer, la multiplicité des cités lit éclore une flore luxuriante de formes politiques, qui s'épanouirent, s'entrelacèrent dans l'esprit d'un Aristote et d'un Platon. La Grèce, a écrit Fustel de Coulanges, eut d'admirables législateurs et les modernes n'ont rien ajoute à leur science île balancer les pouvoirs et d'assurer V harmonie des éléments divers d'un État.

Il fallait plus encore pour que la Grèce devint l'éducatrice du monde, il fallait que, par toutes ses fibres, elle se rattachât a l'humanité, l'humanité du passé, l'humanité de l'avenir, il fallait, en d'autres termes, que l'universalité fût un trait fondamental de son génie, comme le morcellement et la diver-

i. Il est pourtant certain que c'est de Bodin que Montesquieu a tiré la théorie des climats.

site étaient les caractères distinctifs de son régime politique. Ce destin lui échut. Grâce à sa position aux confins de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe, grâce à cette double et triple ceinture d'îles, petites ou grandes, qui sont autant de relais ou de ports d'escale vers les continents de l'Est, du Sud et de l'Ouest, l'Hellas, pays de montagnards pauvres, devint un pays de hardis navigateurs. Les Grecs, comme les Northmans, cherchèrent au loin la richesse et l'abondance que le sol natal leur refusait, la toison d'or qui sollicitait leurs rêves, les aventures dont leur imagination s'était bercée, devant l'étendue enchanteresse des horizons,

...Sur la reche tapissée de gazon D'où le regard s'envole à l'immense horizon.

Pirates, d'abord et longtemps, ils partirent en éclaireurs et s'établirent sur des rivages proches ou lointains, en enfantsperdus, en marchands, en colons. Leurs comptoirs s'échelonnent des rives de l'Asie mineure aux côtes de l'Espagne, de la Gaule, de l'Afrique. Ils entrent en contact et se mêlent avec les peuples les plus distants : peuples de civilisation antique comme ceux de la Svrie, de la Lydie, de l'Egypte, peuples encore barbares comme les Celtes et les Italiotes. Du même coup, un vaste champ d'observation s'ouvrait à» leur esprit, et un terrain fécond à leur culture.

Et, notez-le, des rapports multiples et étroits se poursuivent et se renouvellent entre les colonies et la métropole. La métropole ne cesse d'essaimer des colons au dehors, vaincus des luttes politiques ou chercheurs d'aventure, et les colonies lui renvoient leurs ambitieux et leurs transfuges. Un flux et un reflux porte, sans discontinuer, au loin les qualités propres au génie hellénique et ramène en Grèce les éléments les plus aptes à le féconder, à l'élargir, à l'humaniser, à lui assurer cette universalité qui a fait sa fortune et sa gloire..

L'ironie ou la poésie ou plus simplement l'amour de la patrie a pu inspirer à Platon l'hypothèse du souffle divin et des puissances mystérieuses. Mais M. Flach n'avait pas plus de raison de s'en contenter que de se satisfaire.

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par exemple, de la vertu Jormitivc dont parle Molière. 11 n'expliquera pas davantage pourquoi d'autres peuples,

comme les Anglais ou les Vénitiens ou les Carthaginois

OU même les Romains, ayant aussi fondé de grands empires coloniaux, seul le petit peuple athénien eut enfants qui s'appelèrent Sophocle, Phidias, Aristote et Polybe.

Nous avons tenu à citer cet énorme passage pour montrer à quel point un savant distingué peut se griser Je mots et de théories s'il vient à philosopher.

M. Jacques Flach essaie ensuite d'analyser la philosophie politique de Platon. Ici, en un sujet mieux délimité, il lui arrive de rencontrer la vérité, mais par accident seulement ; car sur l'essentiel, sur l'idée générale, il bronche, soit que son parti-pris de comparer des grandeurs d'ordre différent l'asservisse à une erreur fondamentale, soit qu'un certain verbalisme frivole l'égaré en digressions, en d'interminables suites de métaphores enchaînées par le jeu de l'association des idées sur lequel il semble que le savant professeur ail renonce à exercer le moindre contrôle.

M. Flach écrit :

A ta diversité des coutumes et des lois arbitraires substituer l'unité supérieure de la loi idéale, telle est la fin suprême que, dans la République déjà, plus encore dans les Lois, Platon vise et poursuit... L'unité sera réalisée dans la ci'.é par l'absorption de l'individu dans la collectivité, de l'indiduel dans le collectif. De là est né, en réalité, le communisme de Platon.

Une explication si générale pourra paraître encore insuffisante en un point aussi particulier et précis de la

doctrine platonicienne. Mais voici qui est tout à fait arbitraire :

Et c'est là aussi que Montesquieu a pris son principe de U république, la vertu, qu'il définit le renoncement à soimême, l'amour de la patrie et de l'égalité.

Et cette vertu politique, ajoute-t-il, « nous ramène, en fin de compte, à la doctrine politique de l'éducation platonicienne ». Xous gageons que si M. Flach n'avait pas écrit en tête de sa leçon ces mots tentateurs : Platon et Montesquieu théoriciens politiques, jamais il ne se fût avisé d'une telle filiation. Car tandis que Platon compte sur les institutions pour faire naître cette vertu, Montesquieu suppose d'abord l'existence de cette vertu pour soutenir les institutions républicaines. La différence est sensible.

Platon n'était pas démocrate. M. Flach en convient. Et l'on attendrait sur ce point important de la doctrine une exposition détaillée et des explications. M. Flach se contente de faire l'histoire d'une métaphore qui lui donne prétexte de présenter Platon comme un des pères du parlementarisme. Au moyen-âge, on s'y prenait un peu plus habilement pour baptiser Platon.

Platon est fort loin d'être un pur mvstique. Il est de son temps, il est attaché profondément à sa patrie. S'il est antidémocrate, c'est par expérience autant que par raison.

Mais M. Flach ne va nous parler que de l'expérience, c'est-à-dire des vices de là démocratie athénienne, et aucunement des raisons générales qui condamnent tout régime démocratique. Il serait bien étonnant qu'un philosophe comme Platon ne se fût pas élevé à une idée générale de la démocratie.

Ce sont les corrupteurs du peuple [et non le régime}] que Platon poursuit d'une implacable haine dans tous ses écrits

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politiques. Il esi convaincu, il le dit, il le prouve, et l'événement ne l'a pas démenti, qu'ils conduisent sa patrie à la ruine, qu'ils sont le ver rongeur qui fera perir la liberté. L'image n'est pas de mot, elle est de l'historien Polybe, dans

un passage célèbre OÙ il expOSC les idées de Platon sur le

progrès des Etats et les changements qu'ils éprouvent, de

Platon 1 que peu de gens, assurc-t-il, sont capables n'entend. ' mtne la rouille nuit avec le fer et les vers ave* le bois... de même chaque loi nie particulière du gouvernement | naturellement en elle un certain défaut qui devient la cause de sa ruine. Pour éviter cet inconvénient, LycurgUI a recueilli et rassemblé ce que chaque gouvernement avait de meilleur pour en former un tout... Dans sa République, la force de l'un tient toujours la force de l'autre en respect. aucun n'emporte la balance ; ils se tiennent tous mutuellement dans V équilibre. » Appliquant ensuite cette règle à la République romaine, c République semblable à celle de Lycurgue et la plus parfaite que nous connaissions », il remarque que les trois formes de gouvernement y étaient « tellement balancées F une par F autre... qu'en jetant les yeux sur les pouvoirs des consuls (pouvoir exécutif) on eût cru qu'il était monarchique et royal, à voir celui du Sénat, on l'eût pris pour une aristocratie... la part du peuple dans les affaires (pouvoir législatif), pour un État démocratique ». Vous reconnaîtrez par avance la théorie de la séparation ou plus exactement de l'équilibre des pouvoirs. C'est qu'en effet Polybe a été ici le trait d'union entre Platon et Montesquieu.

Le tour est ingénieux ; mais il est regrettable qu'il soit de l'invention d'un professeur au Collège de France. Nous demandons simplement quels pouvaient bien être les pouvoirs de cet infortuné Sénat qui n'était ni exécutif, ni législatif, ni judiciaire.

M. Flach ajoute d'ailleurs sans se troubler :

Pour marquer davantage les rapports entre leurs théories, il me suffira de quelques brèves indications, tirées soit de la République, soit des Lois.

Voici peut-être la plus sérieuse de ces indications :

De la vie de Platon j'ai peu à rappeler en ce moment, si ce n'est peut-être l'expérience qu'il dut à ses voyages, en Egypte, à Tarente, à Syracuse. Ils contribuèrent, les derniers surtout, à modifier ses idées et à l'acheminer de la République aux Lois, comme les voyages de Montesquieu en Angleterre, en Italie, en Allemagne, l'ont conduit des Lettres persanes à V Esprit des Lois.

Vraiment M. Flach se contente de peu.

Ou plutôt, il fait mine de ne pas s'en contenter. Et il s'écrie d'un ton d'admirable intrépidité :

Faut-il confronter de plus près encore ces deux grands esprits? Je dirai :

Leur vue est large et généralisatrice, mais une conception relativement étroite arrête leurs regards, pour Platon l'idée de la cité, pour Montesquieu l'idée de la monarchie. C'est une faiblesse dont Montesquieu parait avoir conscience quand il écrit : « L'esprit que j'ai est un moule, on n'en tire jamais que les mêmes portraits l. »

Animé du désir de ruiner sa propre argumentation, qui semble être une de ses voluptés :

Pourtant, ajoute-t-il, la pensée fait éclater le monde ; elle s'affranchit, elle se lance dans l'espace [ce serait bien dangereux ! elle plane au-dessus de l'humanité. Et son action sur la postérité est d'autant plus pénétrante et plus étendue qu'Athènes,

I. Il est remarquable que les citations de M. Flach ne se rapportent généralement pas au sujet. Un peu plus haut, il prétendait donner le même sens à ces deux phrases, l'une de Bossuet : « Il n'y a pas de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens », l'autre de Montesquieu : m La corruption de chaque gouvernement commence presque toujours par celle des principes. » Ces deux propositions n'ont manifestement aucun rapport... Pierre Gilbert. — I. 16

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au temps de Platon, et la France, au temps de Montesquieu, sont dans les conditions les plus propices pour rayonner sur le m o iule.

Puis, après avoir montré que « l'un et l'autre ont eu le rationalisme pour maître, l'un en Socrate, l'autre en Descartes », et que i par là ils se rejoignent », que « ni l'un ni l'autre ne recule devant l'utopie », qu' « ils suivent tous deux une voie mitovenne entre le scepticisme et la loi du destin », l'auteur en vient à dire que Platon est sans doute plus moderne puisque Montesquieu est individualiste et Platon communiste intégral, mais que cette différence n'est pas tellement énorme :

N'exagérons rien. Platon est communiste par une double tendance. [Vest-il moins pour cela?] D'abord par la raison philosophique que j'ai dite, la poursuite de l'unité spirituelle aux dépens de toutes les différences individuelles ' ; puis par l'exemple de Sparte pris pour modèle et par la conception fondamentale de la cité antique...

Du coté de Montesquieu maintenant, il convient d'observer que son individualisme est très différent de l'individualisme moderne. [Qu'importe? Il n'a rien de commun, par exemple, avec l'individualisme américain, il est étroitement subordonné aux collectivités sociales, la famille, la cité, l'État.

Cet individualisme est vraiment singulier et l'on se demande s'il mérite bien son nom, n'étant ni moderne, ni américain, ni surtout individualiste.

C'est sur ces laborieuses facéties que M. Flach entend

i. M. Flach se rappelle-t-il qu'il a écrit, deux pages plus haut : « Platon a été le représentant le plus noble et le plus pur de ce irénie hellénique qui aspirait au développement harmonieux de la per- Mie humaine tout en titre (Gomperz) » ?...

« clore ce parallèle », qui pourtant sera complété plus loin par de nouvelles touches. Puis, pensant avoir démontré que « les plus intimes affinités unissent leurs doctrines ». il aborde une autre partie de son discours :

Ainsi ai-je pu dire que Platon fut le sublime représentant du génie hellénique, ainsi dirai-je encore que Montesquieu est un très bel exemplaire, une grande incarnation du génie français.

On sait combien de semblables synthèses sont facilement vagues et inconsistantes. M. Flach emprunte à Montesquieu lui-même, à Voltaire et à l'Italien Gorani des définitions assez banales de l'esprit français, si banales et générales qu'elles ne nous semblent pas devoir lui être d'un grand secours pour l'intelligence de l'esprit de Montesquieu. Il s'en serait d'autant mieux passé qu'il représente Montesquieu successivement comme un magistrat amoureux de l'antiquité, versé dans les sciences naturelles, d'esprit curieux, philosophe épris du bien public, homme sensible et poète, homme d'esprit et subtil ironiste, toutes choses qu'on pouvait dire sans remonter au déluge.

Mais ces honnêtes lieux communs ne sont qu'une préparation aux fantasmagories que voici. Rappelant que Montesquieu a reconnu dans le génie français deux qualités éminentes, « la sociabilité et l'ouverture de cœur», il ajoute :

Mais ces qualités ont leurs envers. Elles ont créé, dans notre littérature du moyen-âge comme dans notre littérature classique, ces types généraux qui substituent à la diversité des caractères individuels, et à la variété pittoresque des mœurs d'un pays ou d'une époque, l'unité des grands sentiments humains, tels que doit les éprouver un homme quelconque, dans des conditions données, qu'il soit Romain, Grec ou Français.

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Ainsi être sociable mène à abuser de l'abstraction et atout confondre. M. Flach est-il certain que le caractère

puisse avoir sur l'esprit une influence aussi décisive? lit

ses idées sur l'intuition et l'imagination ne lui inspirentelles pas une trop grande confiance dans cette dernière

faculté? Il ajoute :

Une même tendance a entraîné Montesquieu vers des types abstraits de gouvernement, et produit souvent chez lui la conception d'une doctrine très audacieuse dans sa générosité,

mais dont il n'a jamais jugé, au fond de sa conscience, la réalisation possible. En cela encore n'est-il pas bien français ? Ne sommes-nous pas restés, depuis le Gaulois avide du nouveau, le peuple le plus novateur en théorie et le plus conservateur en pratique, celui que le concret, le contingent, le terre à terre intéresse infiniment moins que l'idée et l'idéal ?

Voici donc le Français défini un illoçiste. D'ordinaire on nous reconnaît la qualité contraire : idéologues, logiciens à l'excès. Peut-être ne sont-ce là que de mauvaises plaisanteries.

Mais celle de M. Flach est particulièrement extravagante (sans parler de la confusion finale entre l'idée et l'idéal). Dans un ordre d'idées aussi complexe et délicat, on ne saurait jamais confirmer une thèse par trop de faits, et ce sont peut-être encore des recherches assez vaines. Que dire de celui qui prend le contre-pied de l'opinion, sans nous faire la grâce d'un petit commencement de preuve?

Nous avons hâte d'en finir. Car nous sentons combien il sera déplaisant pour le lecteur de suivre M. Flach dans tous les sautillements de sa pensée. Nous ne pouvons cependant pas oublier ces derniers rapprochements entre Montesquieu et Platon :

Regardez-y de près. Son réalisme est moins éloigné qu'il paraît de l'idéalisme platonicien. [Cf. plus haut la conciliation de l'individualisme et du communisme.]

Je ne sais si Montesquieu s'est figuré les nations ou les sociétés humaines comme des organismes vivants. V esprit général en serait alors l'âme, comme l'élite de Platon était l'âme de sa cité. [Ces choses sont quelque peu différentes.]

Les lois de l'histoire n'excluent pas la liberté humaine, mais lui tracent la voie à suivre et punissent ses écarts. Telle me paraît la conception de Montesquieu, et je l'estime une envolée di^ne de Platon.

Le parti-pris est évident, et il n'empêche pas seulement l'auteur de penser, mais même de nommer. Car la conception historique que M. Flach prête à Montesquieu est tout ce qu'on voudra, sauf une envolée.

De même s'il s'agit de « cette puissance maîtresse » dont il a fait honneur à Platon et à Montesquieu, l'intuition. Car il paraît, par les exemples qu'il en donne, qu'il nomme ainsi soit un certain don de reconstitution historique, soit même la faculté d'exprimer avec vivacité les idées abstraites !

Mais M. Jacques Flach est féru d'intuition. Il lui plaît d'en mettre partout. Il ne saurait admirer s'il n'apercevait un peu d'intuition. Et l'intuition lui rend aimables jusqu'aux erreurs qu'elle inspire.

Pour les autres, il ne saurait pardonner à Montesquieu son excès d'intellectualité : il eut des idées générales, se servit d'abstractions, et doit porter la responsabilité des crimes de Marat et de Robespierre. Mais voici qui le relève.

Montesquieu, comme Platon, est par-dessus tout un moraliste. C'est lui qui a fait dire et comprendre à Rousseau que la morale est inséparable de la politique. L'unité de son œuvre et de sa pensée, c'est là qu'il faut la chercher.

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omme on peut donner au moins trois .sens à cette proposition : la morale est inséparable de lu politique, nous

dirons que ce n'est pas chez M. Flach qu'il faut chercher la précision de la pensée.

Ceci dti moins est plus net. C'est la conclusion de l'auteur.

Nous nous méfierons des faits allégués par Montesquieu et par Platon — et de leur interprétation — des conclusions logiques tirées de laits inexacts ou inexistants, et de l'interprétation unilatérale de faits vrais. Mais nous attacherons un grand prix aux vues intuitives de ces deux hommes de génie, et il nous arrivera d'en démontrer la justesse à l'aide de preuves abondantes et sûres, alors qu'ils ne les avaient basées que sur des faits inexacts ou faux. Tout dépend en définitive ici de la puissance, de la vigueur du génie. Voltaire l'a dit : (.'est moins la logique qui manque aux hommes que la source de la logique. Cette source, l'observation la fournit pour une part, mais le génie pour une autre. Ht c'est cette dernière part surtout que nous demanderons à Montesquieu et à Platon .

Si je dis que deux et deux font quatre, et que ma preuve tende à démontrer que deux et deux font cinq, est-il bien sûr que je fasse preuve d'un génie puissant et vigoureux ? M. Flach répondra que la question ne fait pas de doute ; car l'essentiel est de déconsidérer l'intelligence, la raison et la science.

C'est cette arrière-pensée qui a inspiré toute sa leçon, qu'il commençait également en ces termes :

Ce qui fait, à mes yeux, le penseur de génie, le grand découvreur de vérité, ce n'est ni la science, comme le croient les modernes, ni la dialectique, comme l'ont cru les anciens, c'est l'imagination et l'intuition...

... Et que dire des procédés logiques? L'induction ne fournit que des hypothèses, là déduction se borne à décomposer les idées, vraies ou fausses, et peut ne conduire, selon

le mot de Voltaire, qu'à « enfiler régulièrement des chimères », le raisonnement par l'absurde manque lui-même souvent son but, puisque l'absurde d'aujourd'hui peut être la vérité de demain1.

Seules l'imagination et l'intuition prennent la vérité corps à corps. L'observation et l'expérience, dans les sciences physiques, la provoqueront, la vérifieront, en déduiront les conséquences dont elle est grosse : l'érudition, dans les sciences morales, la suivra dans les multiples phénomènes dont elle fournit la clef.

En ce cas, il est tout à fait inutile de faire la preuve des suggestions intuitives. La possession de la vérité seule importe : les vérifications scientifiques et les méthodes rationnelles perdent tout intérêt du moment que « seules l'imagination et l'intuition prennent la vérité corps à corps ». On ne voit même pas comment le raisonnement pourrait prouver et vérifier, s'il n'est pas capable d'atteindre lui-même la vérité. M. Flach s'est donc donné une peine et un ridicule bien inutiles. Il lui suffisait d'émettre quelques aphorismes bien intuitifs sans recourir jamais à la preuve historique ou logique. Qu'il nous dise donc, après un nouveau corps à corps de l'imagination et de la vérité, ce que serait l'humanité si elle eût toujours employé ces méthodes. Sans doute nous mangerions de l'herbe.

L'héritage des temps primitifs.

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