Sera-t-il vrai de dire demain que A est différent de A
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thic pour sa personne et scs écrits. Ses travaux sur Montesquieu, ses ouvrages sur Vercingétorix et sur la Gaule méritent mieux que de l'estime. Et l'édition qu'il a donnée de {'Histoire des Institutions de Fustel de Coulanges, son maître, lui crée des titres particuliers à notre gratitude intellectuelle. La confiance dont Fustel l'a
honore en lui léguant ses papiers lui confère des droits à notre respect.
Toute passion sera donc absente de la critique que nous voulons tenter de sa leçon d'ouverture. Notre objet sera rempli, si nous avons démontré que la philosophie peut manquera un savant, mais quelle serait nécessaire a un professeur du Collège de France pour certains devoirs de sa charge.
M. Camille Jullian se propose de dresser l'inventaire de ce qu'il appelle « l'héritage des temps primitifs ». Il montre ce que la civilisation moderne doit à la civilisation paléolithique, « la plus ancienne période connue de l'histoire de notre pays ». Il rappelle ce que les chasseurs de rennes, les coureurs des bois, « ont laissé en nous et chez nous de leur tempérament, de leurs habitudes, de leurs travaux, et s'il est vrai de dire que leur influence et leur œuvre aient disparu dans l'éternel néant ».
Sans doute, dit-il, notre lointain ancêtre était mieux musclé que nous, recevant moins que nous l'assistance de la société. Mais il habitait le même sol et regardait le même horizon ;-de même race que nous, il savait comme nous exercer son intelligence et sa volonté et cultivait les arts. Il est vrai que notre bonté, notre charité, notre philanthropie lui furent étrangères : son excuse, dit le professeur, est que le temps lui avait manqué pour les découvrir ou, plus exactement, pour les inventer.
AU COLLEGE DE FRANCE 24c?
Enfin, il fut, comme nous, possédé de la passion industrielle. N'étant pas agriculteur, il n'eut, pour industries, que celle des armes, des outils et des vêtements. Il acquit des rudiments de science, devina la géométrie, pratiqua certains arts : en particulier, l'école paléolithique française brilla avec éclat. Il eut l'idée de la vie en groupements humains étendus et inventa une première fois l'écriture. « Enfin ce n'était plus seulement leur intelligence qui se frayait sans cesse de larges voies ; leur âme, du moins à ce que je suppose, pénétrait à son tour dans les avenues de l'idéal. »
En manière de conclusion, M. Jullian fait appel à notre reconnaissance envers l'homme chelléen « qui a allumé le feu sacré de notre âme ». Il doit y avoir quelque exagération dans une métaphore qui tendrait à. faire croire que l'homme s'est donné lui-même une âme. Il n'v en a pas moins à prétendre découvrir des relations particulières entre cet « homme chelléen » elles Français ou, mieux encore, le Parisien de 1909. Tel est pourtant le dessein avoué de M. Jullian.
Nous ignorons quelles raisons de convenance ont pu dicter à M. Jullian ce pur morceau de bravoure. Du. temps que nous suivions son enseignement, nous n'avons jamais remarqué dans la petite salle du Collège de France une telle atfluence qu'il dût en ressentir le besoin de briller. Son auditoire se composait d'hommes d'étude, et si par hasard quelque femme fréquentait ses leçons, le distingué professeur n'avait pas lieu d'en ressentir le trouble profond et durable qui peut seul expliquer son extraordinaire défaillance. Que M. Jullian n'ait alors composé ce morceau que pour le besoin de s'étonner et d'étinceler, si l'on peut dire, à ses propres yeux, c'est ce qui.
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serait incoocevable et n'entrer! jamais dans notre entendement. Il Éiut renoncer à l'explication de ce mystère. Et
nous nous bornerons à décrire quelques effets de l'éblouis-
sement auquel tut sujet un jour l'honorable professeur.
Bien que la philosophie de M. Jullian nous paraisse suspecte plutôt que son érudition, cependant il y aurait lieu de reviser certains détails de son argumentation. Ainsi il paraît avoir supporté vaillamment l'ennui de se contredire. Ailleurs, comme pour s'étourdir, il se livre à des gentillesses qui ne sont pas toujours de meilleur goût que celle-ci : il reconnaît la « vigueur des sens et des muscles » de l'homme préhistorique ou de l'Indien ou du Samoyède dans « la présence d'esprit et la souplesse d'allures d'une Parisienne traversant, à cinq heures du soir, les dangers innombrables de la place de l'Opéra ».
Il semblerait particulièrement regrettable que, dans ses jeux, M. Jullian eût adultéré la doctrine de Fustel de Coulanges. C'est la dernière disgrâce qui eût dû lui arriver. Pourtant quand il écrit que, « comme l'enseignait Fustel de Coulanges, toute famille fut d'abord un foyer, toute religion un feu devant un autel », est-il bien sûr de ne pas solliciter les textes si précis de la Cite Antique, qui, croyons-nous, ne concernaient qu'un certain groupement humain ? Et dans quel intérêt, sinon pour l'amour des généralisations brillantes ? La généralisation est en effet la démarche qui semble la plus ordinaire à M. Jullian et celle où il réussit le moins bien. Nous voudrions indiquer son procédé.
L'absence de toute gradation entre le détail et la théorie le caractérise, et il faut ajouter que le détail est le plus souvent conjectural. « Ai-je besoin de dire, confesse M. Jullian, que sur presque aucun des points de l'his-
toire paléolithique, il n'y a la certitude absolue ? J'expose ici ma conviction à l'heure présente. » Et plus loin : « Je vous donne mon opinion : vous pouvez la combattre. » C'est avec ces menues conjectures, avec ces quelques petits faits que M. Jullian prétend construire une théorie et une philosophie, sans même rapporter ses matériaux à un ordre de choses plus vaste et plus complet. Naturellement cette extrême minutie engendre le vague, la généralité et l'inconsistance. Le thème de l'auteur, dans sa partie la plus solide, peut se résumer à cette proposition : l'homme de l'époque paléolithique était industrieux, doué d'intelligence et de volonté, de même que nous sommes industrieux, intelligents et actifs.
Et plût à Dieu que M. Jullian se fût borné à ces généralités ! Car s'il recherche la précision et la rigueur, il tombe aussitôt dans l'arbitraire. Au lieu de nuancer, de marquer des degrés et des différences, il n'emploie ces qualités qu'à confondre les diversités en notant d'infinitésimales ressemblances. C'est alors qu'il s'inquiète de ce qui pouvait correspondre dans la préhistoire à notre rue de la Paix et aux articles de Paris. Cette prépondérance de l'esprit de détail s'explique par le parti-pris de ne considérer que l'évolution et la filiation de certaines industries ou pratiques. M. Jullian a ainsi rapproché certaines formes de l'activité humaine, pensant que des faits juxtaposés pouvaient être une preuve. Or, les faits ne fournissent pas le passage à la théorie : un fait n'a pas de sens en lui-même.
M. Jullian eût évité cette erreur si, au lieu de rechercher une filiation, directe en quelque sorte, entre la préhistoire et l'industrie moderne, filiation chimérique, puisque l'auteur doit faire abstraction de tous les progrès survenus dans l'intervalle grâce au génie inventif des hommes, progrès contingents et non nécessaires, qui eussent pu aussi bien ne pas se produire, cette erreur
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eût été évitée, si l'auteur avait considéré des ensembles faits et déterminé les rapports généraux d'organisation d'une époque. Il lui fallait rechercher les conditions
de la première industrie humaine, et s'en tenir aux rapports Certains que l'état des connaissances permet de
déterminer. Comme il avait pris le parti contraire, il dut, pour encadrer ses menus faits et leur donner un sens, les rapporter perpétuellement a l'époque moderne, c'està-dire à un ensemble qui ne leur convenait pas.
Une autre conséquence de ce parti-pris lut d'induire l'auteur à un certain matérialisme historique qui doit être bien loin de sa pensée. Les petits faits qu'il isole, il était inévitable qu'il leur attribuât l'importance de facteurs et de causes. Tandis qu'il s'hypnotise sur des détails, ceux-ci usurpent une dignité qui ne leur appartient pas. C'est ainsi qu'il fait sortir la famille de l'invention du feu. « Famille, cité, vie commune et vie sociale, déjà, grâce au progrès de l'industrie, l'âme humaine prenait de nouvelles habitudes et peut-être ses premières vertus. »
Et à force de ne considérer en l'homme que l'inventeur d'arts et de métiers, l'auteur en vient à penser que l'homme a tout inventé, même la religion et la pitié. « Il faudra des siècles et des millénaires pour que toutes ces conquêtes du corps, de l'esprit et de l'âme deviennent notre patrimoine définitif. » Combien de ces prétendues conquêtes sont des phénomènes ou des sentiments naturels ou des nécessités sociales? L'analyse pourrait bien amoindrir « l'héritage des temps primitifs ».
Enfin, à côté de ce que M. Jullian invente, il faudrait compter ce qu'il ignore, oublie ou néglige. Parce que sur l'homme moral et sur l'homme politique, la préhistoire ne nous a point laissé de document, il en infère que notre ancêtre n'avait point de sentiment et que les rudiments de l'organisation sociale lui manquaient. « Le
bien nous est venu, de cette époque lointaine, sous la forme du bien-être et non pas de la bonté. » Il serait si simple de consentir à ignorer et de reconnaître l'imperfection de nos moyens de connaissance. L'absence de tout vestige matériel ne constitue pas une preuve, surtout dans l'ordre spirituel. En un autre endroit, M. Jullian semble croire que la division du travail est une invention que notre ancêtre ignorait. Du jour où il y eut un homme et une femme, n'y eut-il pas un commencement de division du travail ? Et si cette loi du progrès des sociétés n'avait été en quelque sorte inscrite dans la nature humaine, croit-on que l'homme l'eût inventée ? Pourquoi ces idées à la Rousseau ? Tandis que M. Jullian semble restreindre la part qui revient au hasard dans l'histoire des industries humaines, il lui attribue un rôle usurpé dans un ordre d'idées et de sentiments qui sont le secret de notre nature. Il en résulte une conception arbitraire de l'homme.
Lorsque M. Jullian écrit, par exemple : « Voilà que recule la date où apparaissent dans le monde ces facultés propres de notre âme », nous aimerions qu'il s'informât de l'exercice plutôt que de l'apparition fabuleuse de ces facultés. Et ainsi, pour être trop uniquement préoccupé des questions de date, d'origine et de filiation, et en général de tout ce que tait le mystère du temps, M. Jullian vient â manquer son vrai sujet. Etudiant l'homme dans la préhistoire, il eût pu confirmer et étendre l'idée que nous nous formons de nous-mêmes, déterminer les limites entre lesquelles l'humanité a évolué, par suite faire la part du possible et de l'impossible, arrêter un certain concept d'homme, fixer la norme de l'humanité. Voilà ce qui était permis et utile, et ce qui a été sacrifié à de folles ambitions.
Car c'en est une, et c'est aussi une erreur de psychologie de vouloir adresser notre reconnaissance à l'homme
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préhistorique. Nous n'avons pis le sentiment d'une dette
contractée envers lut. L'homme reçoit le riche héritage du passe par l'intermédiaire de ses parents, de
maîtres et des institutions : eux seuls ont droit à une gratitude nominative. Ce sentiment n'est dû en
effet qu'aux personnes qui nous dispensent, à nous personnellement, juste ce qui nous convient dans l'héritage que l'ensemble des morts a légué indistinctement à l'ensemble des vivants. Etant d'un exercice facile et d'une Cte justice, cette reconnaissance parait plus humaine que la chimère luxueuse dont s'est épris pour un jour le coeur de M. Jullian.
Son erreur est l'erreur sentimentale d'un savant. Elle implique une méconnaissance profonde de l'homme, en particulier de l'homme politique. Il veut que toute époque du passé, pourvu qu'elle concerne la terre de France, intéresse notre sensibilité. Le Tait que l'homme
lléen habitait le même sol que nous, lui semble obliger impérieusement notre piété. Mais nous ne devons à cet ancêtre ni les institutions qui ont fait la patrie française ni la moindre idée morale. Nous ne le connaissons même pas... Quelques faits, quelques notions isolées, paraissent au contraire d'un prix infini au savant et il leur prête naturellement une certaine puissance émotive. Pénétré de la valeur absolue de la connaissance, il perd la notion du relatif, du subjectif au sens comtiste, qui est le fondement de la philosophie. Il est surtout occupé de connaître, de voir, pourrait-on dire, et ne devient sensible qu'aux apparences matérielles et à leurs ressemblances les plus extérieures. L'ordre intellectuel, moral et politique, les rapports subtils ou généraux des choses, tout ce monde de la pensée échappe presque en son entier au savant moderne. Un fait suffit à l'étonner, et comme un fait tout seul est matière assez ingrate, il l'habille de faux brillants.