DISPARUS
— André du Fresnois : en septembre 19 14, au combat de Courbessaux.
— Henry Cellerier : le 27 septembre 1914, à l'assaut de Montauban-sur-Somme.
— Pierre Rousselot , de la Compagnie de Jésus : blessé et fait prisonnier le 23 avril 191 5. Son dernier mot, en partant pour essayer l'impossible, à son compagnon d'armes hésitant : « Moi, j'obéis1. »
Quand nous préparions les pages de couverture de la Revue, qui nous aurait dit, ami Longnon, que nous aurions un jour à dresser un tel « sommaire » ?
J'ai vu Pierre Gilbert pour la dernière fois, ce dimanche 2 août, premier jour de la mobilisation. — Je me souviens que nous avions rédigé la veille un avertissement aux lecteurs de la Revue Critique, qui cessait de paraitre. Celui qui tenait la plume n'avait pu retenir un cri :
l Je dois exprimer aussi l'hommage des survivants à Léon de Monte s quiou, notre aine admirable, tombé en 1915 dans l'offensive de Champagne à l'assaut d'une mitrailleuse; à Paul Acker, notre hôte, Alsacien mort en Alsace, en service commandé ; à Alfred Gabourdès, notre correspondant de Nîmes, qui, sans avoir écrit à la Revue se plaisait à la répandre ; à Michel Psichari, Jean Ariès, Pierre Soreau, que leur âge, leurs amitiés, les idées embrassées avant de mourir, désignaient pour être des nôtres; à Octave de Barrai, à Henri Lagrange. Des malentendus avaient séparé de nous ces deux derniers : leurs noms ne pouvaient manquer ici. — Le compte des blessures, des croix et des galons gagnés sous le feu, sera fait un jour.
xvi INTRODUCTION
— l'ire /<; Franu '
Mais Gilbert d'effiCer la dernière ligne :
— Quelle idée! Cela vi de soi...
vérité un peu mystérieuse, peut-être excessive, qui
s'explique chez l'écrivain par une extrême pureté du goût, chez l'homme par un pouvoir de dévouement, même par un élan physique qui n'ont plus besoin, pour trouver leur perfection, que d'être contenus.
11 paraissait tel que tous les jours, simple, cordial et grave. 11 {"allait savoir lire dans ses yeux pour v discerner la nuance de nos communes alarmes. Il allait et venait avec cette fine bonhomie qu'il avait, comme un bon maître de maison. Son beau visage pâle, mais non plus pâle, il est debout contre les rayons de ses livres ou devant sa petite table à écrire. Il parle et, comme par dessein, il évitait « les grands sujets ». Je me rappelle que, sa cantine ouverte, il loua notre équipement militaire, plutôt par un mouvement de confiance vrai que dans un parti pris d'optimisme. Vous souvenez-vous de quels yeux les plus jeunes cherchaient l'affiche blanche sur les murs pour courir à la gare de l'Est au premier signal ? Et comment tous les brodequins étaient prêts, et toutes les chevelures coupées ? — Pourquoi taire ces humbles marques de l'héroïque disposition des âmes ? Pierre Gilbert a beau faire, un rayonnement trahit l'ardeur de la sienne et découvre à chaque instant le foyer caché, ce cœur de feu qui l'habite... Jeune homme rasé, d'un profil si pur et si viril qu'on le verrait dessiné sous le casque romain, dans le moment qu'il souriait à ses hôtes, il élevait dans son cceur une prière à la « déesse France. »
Les lettres de son capitaine et du porte-drapeau son ami *, qui nous retracent sa courte carrière aux armées, montrent
i. Le capitaine Lapadu-Hargues et le "lieutenant Calvet. Tous les passages
PIERRE GILBERT XVII
d'abord le gentil et droit compagnon que chacun voyait revenir avec joie. Et puis le chef né. Sa seule présence est animatrice ; autour de sa personne la confiance gagne et répand sa contagion.
Officier de complément, Gilbert avait été mis hors cadre en raison de ses fonctions au ministère de la guerre, mais il avait demandé et obtenu, dès 191 1, d'être réintégré dans son grade. « Le sublime appel du 2 août, écrira Charles Maurras, qui brisa une vie d'amour, lui révéla combien le métal des armes avait été le premier aimant de son cœur l. » Tandis qu'à son dépôt d'Angoulème, il redemandait à partir,
entre guillemets qui vont suivre ayant trait aux faits d'armes et à la mort de Gilbert sont tirés des lettres de ces deux officiers. Le lieutenant Calvet est mort aussi au champ d'honneur.
1. Hommage à Pierre Gilbert. Bulletin des Écrivains, janvier 191$. — Le départ de Gilbert comme officier et dès les premiers jours peut donc être assimilé à un engagement volontaire. Même assimilation pour Germain Belmont (Deschars). Conseiller de notre commerce extérieur en Allemagne, officier d'Etat-major, il passait, à sa demande, dans une troupe combattante. Le jour qu'il sera question de rédiger un traité de paix, l'État français cherchera peut-être son conseiller du commerce extérieur, dont il se trouvera avoir besoin. Simples soldats, Jean-Marc Bernard et Raoul Monier étaient l'un et l'autre engagés volontaires pour la durée de la guerre. Engagé volontaire encore, Louis Thomas, qui a gagné tous ses galons sur la ligne de bataille. J'en sais un autre, que je ne nommerai pas et dont la réponse au conseil de révision qui le récupérait, équivaut à un engagement volontaire. Lorsque la guerre éclata, dix de nos amis étaient déjà officiers de réserve ou sous-officiers, les plus jeunes avec brevet de chef de section. Je dédie cette note à M. Henri Barbusse, dont j'ouvre le livre, qui est d'un méchant petit élève des naturalistes ayant ouï-dire quelque chose du symbolisme : « Nous sommes des soldats combattants, nous autres, et il n'y a presque pas d'intellectuels, d'artistes ou de riches, qui, pendant cette guerre, auront risqué leurs figures aux créneaux, sinon en passant, sous le kèpi galonné. » La ficelle d'or, cette pauvre auréole sur ces jeunes têtes, les paye sans doute de tout leur précieux sang! C'est (littéralement) aux c éneaux que l'intellectuel Charles Benoît a été tué, comme pour faire honte à 1 auteur du Feu de son injurieuse image. — M. Barbusse n'a-t-il jamais tenu dans ses mains le Bulletin des herivains ? Ignore-t-il les listes de l'Ecole de droit, de l'Ecole Normale ? A-t-il jamais demandé à Me Chenu celle du barreau? Sait-il qu'une seule grande école libre compte à cette date mille de st- s anciens élèves tués à l'ennemi ? — On se prend à donner un sens nouveau à la Chanson de Roland : « Vingt mille bacheliers, tous Français de France... »
Pierre Gilbert. — I. B
Win INTRODUCTION
une vois înt< l'a-t-elle averti de se préparer, rai, parmi
les autres? [1 existe lin portrait qui semble dire celte attente mystique. Encore mincie par un sévère uniforme tout à l'ordonnance, la grande silhouette se dresse contre un ciel gris et l'ombre actnise les plans du visage pensif. Jamais ne vous sera présentée plus belle image de soldat. L'esprit a parcouru toutes les étapes du sacrifice et sur la dernière vous voyez quel regard a posé.
Le Jl août, le lieutenant Pierre Gilbert Crabos se bat aux Alleux, près Vouziers. Poussant « aussi loin que possible la limite du sang-froid et de l'abnégation »,il v gagne, selon la belle formule des rites militaires, « l'admiration de ses chefs, de ses amis et de ses hommes. » Il avait mené sa section à la conquête d'un petit bois et l'y avait maintenue « par son énergie calme et réconfortante. » Les deux épithètes le font reconnaître. Il avait reçu plusieurs fois l'ordre de se retirer et s'y était rendu parce qu'en s'éloignant du danger, il assurait le succès d'un mouvement général. Son capitaine va le proposer pour la Croix d'honneur. La Gloire élevait ses couronnes sur le front du bel obstiné.
En marche et dans la poussière de la route, dans les pauses du combat et sous le feu, le lieutenant Gilbert ne pouvait pas ne pas philosopher. Personne n'a mieux discerné que cet amoureux d'histoire l'inédit des événements, cet inconnu que chaque soleil nouveau apporte au monde1. Il supputait l'avenir de cette guerre des nations où les peuples d'Europe entraîneraient au feu des batailles les hommes des cinq continents 2. La portée de nos premières défaites lui échappait-elle, et par conséquent celle de la manœuvre rédemptrice à laquelle il allait participer ? Bien que porté, je crois, par son travail des trente derniers mois au minis-
i. « Le mystérieux lendemain que prépare chaque jour l'industrie inquiète des hommes. » (Gilbert, t. I, p. 48).
2. « L'Amérique a pu se développer à l'abri... tout de même l'heure est venue pour elle de ceindre la cuirasse et l'épée. » (Gilbert, t. I. p. 524).
PIERRE GILBERT XIX
tère de la guerre à s'exagérer le succès de notre effort tardif, il était pourtant de force à prévoir en même temps nos revers de Belgique et qu'un miracle opérerait. — En outre, il songeait à Fabrice, qui n'avait vu qu'un coin de la bataille. Depuis le 5 septembre le 107e de ligne luttait nuit et jour au sud de Yitrv-le-François. Nous reprenions et perdions tour à tour les bois de Courdemanges. Nous gardions Chatelraoult. Le matin du 8, l'action redouble, les Allemands se multipliant contre le village où les Français résistaient « coûte que coûte ». Déjà deux de nos bataillons ont été si éprouvés qu'ils oscillent sur la position, quand l'ennemi occupe soudain à l'est de Courdemanges le bois de Montilleux, dont un saillant menace désormais le nord de Chatelraoult. Deux •compagnies restées en réserve vont essayer de rétablir le combat. A Gilbert « le redoutable honneur d'éclairer la marche. »
Il va, cent mètres en avant, — « bravement, selon son habitude ». Avez-vous observé combien ce style militaire, aux tours presque invariables, louait mieux qu'aucun autre ? Au détour du chemin la fusillade, partie des tas de planches de la lisière, où l'Allemand s'est retranché, arrête la petite troupe, en abat cinq, obligeant le chef à faire coucher les deux ou trois autres. Lui ne met qu'un genou en terre : ses amis iront un jour reconnaître la place. La première section à sa hauteur, il se relève soudain et, se tournant à demi, il la jette à l'assaut. — Il est beau et bien qu'il ait été frappé plutôt dans ce mouvement du bras levé pour commander.
Seshommes, quesachute avait interdits, se relèveront sous le feu pour le saluer une dernière fois tandis qu'on l'emportait, et puis ils couraient le venger, enlevant le bois où l'ennemi ne put tenir devant la furie de leur attaque. Le soir, la compagnie était réduite à quatre-vingts hommes. Le lendemain, 9 septembre, à quatre heures de l'après-midr, un général débouchait dans une plaine à la tête d'une division,
xx INTRODUCTION
emportant le dernier avantage sur un point de l'immense tron; invaincu.
I-c poumon traverse, Gilbert survécut une demi-heure a M blessure. Inn lupplié, il rouvre ses yen
— Mon cher ami... tu sais...
Reconnaissons-le a cet appel à l'amitié, et que chacun de
nous lu de. Il poursuit, parlant au passé, avec une
Clairvoyance et une douceur qui déchirent.
— Ma France, je l'aimais bien... et ma femme, tu lui diras.
H mesure le sacrifice, pour le confirmer avec une grâce exquise, d'autant plus touchante que le premier 'mot, cet adjectif — ma France — exprimant passionnément une possession qui lui échappe n'est pas dans sa manière habituelle, surtout nerveuse et forte, et qu'il se peut que les siens y reconnaissent une inflexion de l'enfance. Les témoins de sa mort ont écrit qu'elle a été « d'un soldat qui regarde le danger, le connaît et ne le craint pas. »
Il repose au cimetière d'Arzillières (Marne).
Le 25 juillet 1914, dans son dernier écrit, placé en tête de ce recueil, comme un second portrait, où le lecteur trouvera en même temps que les dernières fleurs épanouies de son talent, l'accord d'une grande intelligence libre et d'une grande âme, Gilbert citait en frémissant cette phrase du Prince de Ligne que Charles Maurras a le premier reproduite après la mort de notre ami :
— Enfin que V enthousiasme monte vos tètes «... ^ Des jeunes gens l'ont recueillie comme son testament et, l'apprenant par cœur dans la tranchée, ils l'ont récitée sous les balles, en mémoire de lui. - Election au champ d'honneur d'un jeune maître par de plus jeunes disciples.
r- • ' Prime de Li^iu. p. 29, t. I.
PIERRE GILBERT XXI
On croit pourtant sentir en lui, dans les derniers jours de sa vie, des sentiments qui passent l'exhortation du gentilhomme ancien. Figure idéale de la France, histoire et sol sacrés, toutes les réalités et tous les signes de la patrie, souffle religieux aussi, se conjuguaient en lui avec les souvenirs et l'espérance du jeuae foyer. Cette guerre où il est question de sauver la civilisation la plus complexe et nuancée a dû pourtant faire jour à un sublime d'une simplicité élémentaire. Par un retour aux anciens âges, ce sont des pères, des époux, des fils, des frères, qui défendaient la terre et la maison. Un capitaine Coignet aussi bien qu'un Prince de Ligne, s'ils tombaient au champ d'honneur, accomplissaient leur destinée. Mais eux? C'est leur destinée même, si l'on peut ainsi rêver, qui a été comme détournée et soudain résolue.
Ce jeune homme de trente ans aurait paru au premier rang ailleurs et plus longtemps que sur un front de bataille. Il avait à servir hautement l'Etat et les Lettres : l'œuvre interrompue annonçait l'avenir ».
Pierre Gilbert Crabos est né à Paris en 1884, le 14 juin : on veut que ce soient des astres décevants... Ses parents gardent mémoire d'un enfant enjoué, robuste, et qui se
1. Après la mort de Paul Drouot, et rappelant toutes les autres (dans le Divan de février 1916), Jean Louis Vaudoyer et Emile Henriot observaient que cette guerre « jette sous les balles et dans la mort des penseurs, des artistes, des poètes, qu'eussent épargnés toutes les autres guerres d'autrefois». La France en a disposé parce qu'elle avait besoin d'illustres exemples et qu'avec tous les peuples de la moderne Europe elle se trouvait obligée même à ce dernier sacrifice par l'irrémédiable entraînement d'une erreur capitale touchant l'égalité de tous les hommes entre eux. D'autre part, ces artistes et ces intellectuels ont marché délibérément vers leur destin, parce qu'il était senti que jamais la France n'avait couru si grand péril.
XXII INI H< Dl CTION
plaisait à méditai j'envie ceui qui ont des souvenirs dfl enfance, mais je corn* aine petite princesse qui le fait
rre à l'âge où L'âne invente le monde. Enlevée de sa
chaise curule pour être portée à l'autre coin de la chambre» M dit mot, fronçant a peine le sourcil : arrivée à ces antipodes, elle parcourt du regard le nouvel univers et sa forte petite main s'avance pour l'explorer, (/est le même examen et le même mouvement que Gilbert opposa toujours aux variations de le destinée*
É^ève du lycée Henri [V, dont il soutient le bon renom à divers concours généraux, il couronna de fortes études par la mise en Sorbonne en 190;, et prépara quelque temps l'École normale supérieure. Après sesparents» ses maîtres, les premiers amis, il vaconnaitre les Autres : li a dix-neuf ans. Souvenons-nous.
Dans sa préface à l'ouvrage de Pierre Lasserre sur la démocratie athénienne, Charles Maurras écrivait : « Comme des leçons de Fustel, vous tire/ un parti merveilleux de ce petit livre d'Aristote, lui aussi scellé dans les fondations de notre édifice1. En 1906, au premier semestre de l'Institut d'Action Française, celui d'entre nous qui enseignait le rudiment de l'Empirisme organisateur étudia très longuement ce manuel de la politique d'Athènes. » Gilbert était dans l'auditoire, et ceux qui l'y ont vu n'oublieront jamais cette statue de l'Attention. A peine est-il besoin que le maître de la politique nouvelle note les concordances : dans le texte ancien tout paraît allusion. En ces salles souterraines des Sociétés savantes, si favorables à la pensée, aux monologues aussi d'un cœur dévoué, qu'on les a comparées aux catacombes, le jeune intellectuel nationaliste, anxieux de trouver réponse aux questions suspendues, recevait une méthode pour ordonner la science sociale et l'art politique.
Le même Maurras a montré un autre jour comment il en était venu à la restauration de l'État français pour avoir tant