LES DEUX LOGES
A ***, ville ancienne, aux murs rouges de soleil...
Elle est située sensiblement au-dessous de la ligne qui divise par le milieu l'Europe en deux mondes, de mœurs aussi tranchées que la sévérité peut l'être de la joie. L'air qu'on y respire avertit le voyageur de la clémence du ciel, elle-même annonciatrice de la douceur des mœurs. On attend que la vie y soit facile, épanouie, expansive avec légèreté.
Elle l'est en effet, mais avec un grand luxe de précautions et de défenses. Elle est surtout tranquille, d'une lenteur pleine de paresse, voluptueuse et secrète, comme engourdie par le parfum des roses et la mortelle tiédeur de l'atmosphère. Des quartiers tout entiers dorment en plein jour dans le tremblement de l'air surchauffé. Entre des murs aveugles et muets, des ruelles sans trottoir décrivent leurs tournants qui indéfiniment sollicitent les pas du promeneur, ému de ce désert. Pardessus les vieux murs, des jets de vives frondaisons sont seuls à épier ses mouvements : ce sont des arbres apprivoisés et comme domestiqués, et ils n'inquiètent pas. Ils forment de belles grappes, suspendues au sein des murs qui se creusent et se renflent sur le passage du caillou de la rue étroite qui tourne. Et de cet éclatement décoratif des arbres dans la pierre, on sent transpirer moins de vie, en vérité, que de la petite ruelle