‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 62 sur 115 · LES DEUX LOGES 4O · texte numérisé non relu

LES DEUX LOGES 4O

vive, courant sans trembler entre ces hauts murs sourcilleux, qui, tous les dix pas, menacent de l'étrangler.

Toujours et partout, le méridional se plut à construire ces retraites dont l'idée, au plus fort des contentions civiles et dans la poussière ardente du forum, le rafraîchissait. Et partout et toujours il n'a tourné vers la rue que des murs rembrunis. L'Espagnol dans son patio, le Florentin retranché dans son cube de pierre, le Romain dans son atrium aux belles colonnades, tout rempli de bruits de sources, ont toujours caché, comme au regard du malheur, leur maison, à la fois asile saint et oasis.

Mais conquérez le droit de franchir un de ces seuils que défend le soupçon : la liberté y règne avec le naturel ; nulle part ailleurs plus de belle sécurité, ni même de nonchalance. L'homme s'y joue à l'abri.

A certaines heures du jour, ces citadelles privées laissent sortir de leurs murs les hommes, qui sur la place ou bien aux terrasses se rassemblent pour discourir. Alors ils sont comme sous les armes.

A d'autres heures, ce sont les femmes qui, dans les salons, au théâtre, à la promenade, vont accomplir les rites de l'état social. Mais elles aussi se surveillent. Ecoutez :

La société, à ***, était divisée en deux clans sqivant deux politiques différentes et que deux femmes gouvernaient par leur empire sur les cœurs. Des deux factions, l'une était la faction opposante, l'autre formait le clan des salons.

Au théâtre, plusieurs fois par semaine, chaque faction se rassemblait autour de la loge occupée par sa présidente, justement vis-à-vis la loge rivale. D'une loge à l'autre on s'épiait et, sous l'œil de l'adversaire, on

.|o.j ESSAIS Di. ( EU i [Q) i

sentait comme une pointe Je fièvre. Or, un jour, au cours de la représentation, un commencement d'incendie se déclara, et, l'alarme aussitôt donnée, ce fut unebelle panique. Mais des deux loges on ne pensa qu'à

s'observer;

La loge des opposants devait pourtant être mieux gouvernée; le fait est que, soit meilleure trempe des caractères, endurcis par la pratique de la guerre civile, soit ascendant plus fort de la reine de la loge, dont la tranquillité dès le premier moment influença les siens, il ne se fit pas un mouvement, pas un geste dans cette loge tant que dura le danger. Au contraire, le clan des salons ne sut pas tout d'abord réprimer quelques signes, légers sans doute, de curiosité, d'étonnement, de nervosité, de sorte que tout de suite la contenance des opposants découragea leurs émules, dont les moins vaillants bientôt même lâchèrent pied. Quand le feu fut éteint et que tout le monde rentra dans la salle, d'abord l'on regarda les deux loges : seule, la loge des opposants était au complet, immobile et sans affectation même de triomphe. Depuis ce soir-là, ils eurent le pas sur tout autre et donnèrent le ton. Et il n'y eut plus, pour toute la ville, qu'une seule loge et qu'une seule reine.

On parlait encore de cette affaire à mon dernier passage à ***, bien qu'elle remontât à un an. C'est dire que je ne l'ai pas apprise de Stendhal. Et d'ailleurs cela ne se passait pas non plus en Italie.

HENRY DE BRUCHARD

A vrai dire, tout Français, plus ou moins, est né mémorialiste. Mais Bruchard était plus que personne prédestiné à ce genre d'écrits. Ses Petits Mémoires, qui portent en épingle une si belle épigraphe : Avec haine et sans crainte, sont un chef-d'œuvre, c'est sûr. Probablement ils seront aussi son chef-d'œuvre, — en plusieurs tomes, espérons-le : il a encore toute une vie pour parcourir sa matière '.

Son talent de peintre tient à la force de l'émotion : Bruchard rejette de sa littérature tout ce qui ne fut pas aliment à sa sensibilité. Ironie ou poésie, fustigation des héros dreyfusards et des littérateurs décadents ou exaltation des paysages et des pays français, c'est toujours l'homme, un homme bien musclé et au sang nourri, qui traduit ses manières instinctives de réagir. Nulle application, point d'artifice ni d'apprêt. Combien nous sommes loin des malheureux Goncourt !

Il y a une si belle unité dans cet organisme exubérant de santé ! Petits Mémoires du temps de la Ligue, écrit-il, par allusion au temps de nos guerres civiles, où il joua un rôle d'honnête homme trompé. Mais ce ne sont pas

I. Cette espérance promise en 19 12 par Gilbert à Bruchard, hélas, quelle pitié! Henry de Bruchard est mort, lui aussi, sans doute terrassé par ces fatigues militaires qu'il avait voulu surmonter quand même. — E. M.

|0é i US EN I M i [Q

seulement les époques qui se ressemblent, Brochant.

Ce sont les hommes et les styles. Quelle sympathie doit

inspirer Montluc ! lu votre style, j'entendais il n'y

a pas longtemps un de nos amis le comparer à celui de nos écrivains du règne de Louis XIII, qui n'étaient pas si loin encore de ceux de la Ligue (pensez à Retz pour le mouvement de certaines de vos phrases). Remarque juste, mais en partie. Votre période se développe largement et non sans quelque fantaisie : sa longueur glorifie la îorce de vos poumons. Mais avec quel bonheur vous usez aussi du raccourci et de l'ellipse, et quelles belles libertés vous conquérez à notre prose! Un exemple. Vous parlez du livre de Meyer qui en usa si mal avec les plus grands noms du journalisme français, Vallès, Proudhon, Veuillot, Barbey d'Aurevilly. C'est que, expliquez-vous, Meyer n'a vraiment pratiqué et senti, connu et compris que l'ancien Boulevard, qui est aussi tout son sujet. Vous le définissez ainsi :

Marcelin, Noriac, Scholl, Fervacques, Roqueplan, les boursiers qui traînent dans les rédactions, les inventeurs de combinaisons de presse, les Juifs Tarbé, Werbrouck, docteur del Bricht qui sont à l'origine du Gaulois, pontant alternativement sur le plébiscite ou la république modérée, le monde d'acteurs, d'actrices, de cosmopolites, de diplomates informateurs, agents véreux des ambassades, époux de cantatrices aux mœurs équivoques, soupeurs, joueurs, présidents de tripot comme Aurélien Scholl, dispensateurs de la gloire des coulisses, à l'affût des émissions, inscrits sur les listes civiles de la rue Laiîïte, marchands de tableaux, impresarii d'actrices, le Boulevard en un mot... Boulevard qui n'est plus, mais qui fait vivre encore de sa légende les chroniqueurs de journaux de Buenos-Ayres, ou de ses regrets quelques attardés d'un genre d'articles qui ne se renouvelle plus; Boulevard parasite, tapageur, factice et dégradé, qui correspond vraiment trop à l'époque où pouvaient, dans l'ignorance du public pour ses maîtres occultes et son indifférence à ses destinées, grandir et prospérer les aventuriers du ghetto !

HENRY DE BRUCHARD 407

De telles phrases ne sont pas faites, et pourtant comme elles se tiennent ! Quelle vie ! Elles sont interminables, et cependant elles ne tombent qu'à point nommé. On les sent, on les suit, soutenues par le souffle de l'écrivain et comme portées par le beau mouvement intérieur qu'il n'a que la peine de dérouler. Superbe tempérament d'écrivain de race, qui du premier jet fit éclore ce chefd'œuvre du genre.

Je connais quelques lettrés qui déjà ont placé les Petits Mémoires de Bruchard au rayon de Rabelais et de Voltaire. Frère cadet, sans doute, mais bien de la famille : nous relirons Bruchard par les temps de spleen et d'incertitude. Telle de ses phrases devra être apprise par cœur pour exorciser le démon de l'ennui et du dégoût de soi. C'est vraiment une âme généreuse qui nous versa ces rythmes.

Page 1