UN ROMAN DE STENDHAL ABANDONNÉ
romancier avait inventé une intrigue diplomatique assez compliquée, qu'un carbonaro, le prince Savelli, et un jeune cardinal ambitieux eussent embrouillée à plaisir.
Mais Stendhal se dégoûta assez vite de son ouvrage. Entre septembre 1832 et juin 1833, le sujet a cessé de plaire; sur la fin, l'auteur doit même faire effort pour ressaisir les fils de l'intrigue ; cet indice l'avertit aussitôt : le sujet ne lui tient plus au cœur; c'est assez pour qu'il l'abandonne. Singulier original, qui voulait du bonheur en écrivant !
Regretterons-nous son verdict ? Autant demander si nous aimons Stendhal. Question grossière. Autant se confesser en public. Constatons plutôt que tout n'a pas été perdu des ébauches de 1832. Dans une note, datée du 2 octobre, Stendhal se demandait : « Ce roman sera donc encore, comme le Rouge, un duel entre deux personnages ? » Et il se répondait : « Non. Quand l'histoire du duel sera finie (dans le plan), faire le peuple du tableau. Primo, absolument, pour délasser du sérieux, un personnage comique. »
C'est en effet vrai qu'il n'y a pas de personnage comique dans le Rouge et le Noir. Mais il y a Ranuce- Ernest dans la Chartreuse : c'est à lui que Stendhal pensait dès 1832.
Il n'est pas moins vrai que Armance, le Rouge, Lucien Leuwen, le Mari d'Argent, ne montrent qu'un duel entre deux personnages, mais la Chartreuse ?
Presque toutes les nouveautés de la Chartreuse se trouveraient annoncées dans les notes marginales à! Une position sociale. On pourrait descendre dans le détail et retrouver le prince Savelli, ce « carbonaro à peu près fou », sous les traits touchants de Ferrante Palla, ou encore dans le cardinal délia Gherardesca voir un comte Mosca plus jeune et sans amour. Tenons-nous-en aux
.j j8 I BAIS i>i < une
grandes lignes. Ce n'est qu'en 1839, dans la Chartreuse, que Stendhal parvint à représenter la passion pure, toute douceur, toute souffrance, sans duel, sans cette dureté et CC jeu de guerre cruelle, sans les pièges, eniîn, dont le Rtmge est semé et dont eut été remplie probablement Une position sociale. Mais il y avait plusieurs années déjà que son idéal profond et son plus grand désir le portaient à peindre les clïusions de l'amour sans rien qui grince. Comprenons donc que ce qu'il y a de rouerie dans Fàme de ses premiers héros était une feinte, dénotant quelque gaucherie, un artifice pour faire marcher l'action ; mais que, dès les premiers temps, il se rendait compte que ce ressort, si nuisible à la douceur des accents et à l'émotion, pouvait et devait être remplacé par une combinaison d'intrigue dont les comparses (ce qu'il appelle le peuple du tableau) eussent été chargés et dans laquelle les amants, victimes innocentes, auraient paru dans toute leur grandeur malheureuse. Les notes qui suivent en font foi :
On dissèque trop à la La Bruyère, écrit-il, le caractère de Roisard. Le lecteur finira par prendre de l'humeur contre Roisard, qui ne lui donne et ne sent aucune émotion.
Le sort des deux amants affecté par autre chose que les mouvements intérieurs de leur cœur.
Des héros qui ne soient pas de froids calculateurs, mais qui sentent fortement, les trames abandonnées aux personnages secondaires, l'effet de tristesse noble et poignante qui en résulte, tout cela, qui pourrait dénoter comme un adoucissement de l'humeur de Stendhal, se verra réalisé dans l'admirable histoire de Fabrice, dont ce roman manqué donne un pressentiment : c'est un titre, peut-être, à notre amitié.
Le bureau de la Chambre qui envoya le député du Ier arrondissement siéger à la Commission Rochette a fait un coup de maître. Avec Barrés, la justice avait un oeil dans la Commission; par lui, elle pouvait chaque matin exécuter des sentences idéales r. La série des « Barrés » sur Rochette vient ainsi s'ajouter à toutes celles de Y Appel au soldat, de Leurs Figures, des Scènes et doctrines du nationalisme! Elles ont fait vérifier en outre que si Paris est la capitale de la France, c'est également une petite ville où l'on voit les gens causer sur la place : une émotion, et les voilà qui s'assemblent et qui s'interrogent, leur journal à la main. L'autre semaine, il n'était question que des articles du député de Paris. C'était tout de suite le thème entre promeneurs qui s'abordaient, et de tous les partis, notez ce point.
Prestige d'un très grand écrivain, assurément. Mais aussi prestige de la raison. A côté du peintre incisif et violent, contrasté, de Leurs Figures, il existe dans Barrés un politique habile et pondéré qui ne fut jamais plus grand qu'à Rennes (« ville qu'arrose le Rubicon... »), en 1899, quand, au sortir des séances du Conseil de guerre, il rédigeait pour le Journal ces correspondances
1. Du 21 au 27 mars 19 14, M. Maurice Barres a publié dans Y Echo de Paris, sous la rubrique Dans le Cloaque, une série de six articles relatifs aux séances de la Commission Rochette.
460 i AIS DE CUT1Q1 1
inoubliables qui de la confusion de l'audience dégageaient Instantanément les positions centrales et dominantes et
laissaient à l'adversaire ses diversions.
Ici comme là, Barrés a indiqué dès la première minute a ses compagnons politiques les points à occuper, ceux en dehors desquels l'adversaire pourrait exécuter des fantasias, mais non faire rien d'utile.
Dans l'affaire Caillaux-Monis-Rochette, qu'est-ce qui importe uniquement et qu'est-ce qui est acquis ? Ceci, pose-t-il dès son premier article : le pouvoir est venu au secours d'un escroc.
Monis a avoué avoir fait pression sur le procureur et Caillaux a reconnu que cette démarche avait été sollicitée par lui. Quant au détail de leurs motifs, nous ne le saurons probablement jamais, et il n'importe absolument pas...
Barrés, dans le même temps qu'il accable l'adversaire par l'évidence, sort de l'homme de parti pour devenir juge et justicier, de l'agrément du public. Ainsi durant tout le cours des débats il parut dans les fonctions d'arbitre, grâce à la fermeté de sa position fondamentale, grâce à la constante justesse de ses tours d'horizon : de Rochette à Caillaux, de Caillaux à Monis, de Monis à Fabre, et de là à Bidault, et de Bidault à Rochette obtenant enfin sa remise, on voit un cycle de forfaitures dont la preuve est suffisamment établie par les aveux essentiels des coupables ; il reste à en déterminer les sanctions. Et on ne l'en a pas fait démordre.
Dieu me garde toutefois de vous peindre un Barrés ankylosé ! S'il ne perdit jamais du regard sa forteresse, le réduit où l'on ne pouvait le forcer, il ne se priva pas d'aller reconnaître l'ennemi ni même d'escarmoucher. Car il ne fut jamais plus en verve.
Il est clair que Maurice Barrés n'a qu'à dégringoler la pente de son oppidum pour rejeter l'ennemi : admirons du moins l'autorité de ces accrochages rapides qui règlent l'adversaire.
Les portraits et croquis de séances marquent les repos entre deux reprises. Le commissaire est bon enfant et il fait la tête de chacun. Voici Caillaux qui se rend au collège dans la voiture de ses parents et Monis sortant de son sac de pommes de terre... Voici Jaurès avec son masque de président de thèse et Me Bernard. Voici l'impayable Rosemberg et M. Ceccaldi.
Petit, mince, rapide, un peu roux, l'œil brillant, la moustache guerrière, pareil à une lame d'épée... Il s'est choisi un chef, il marche pour Caillaux, il est de sa gens, de sa vendetta s'il le faut.
Mais quel beau joueur est Barrés ! Un polémiste partial eût tenté, avec ses portraits généraux, d'accentuer dans l'esprit du lecteur et d'exagérer même un peu l'impression que les faits doivent y déposer. Barrés modère et tempère plutôt l'accusation des faits. Indulgence non indifférente, indulgence proportionnée et mesurée à l'indignité du bénéficiaire, mais indulgence générale, philosophique et humaine. Politique aussi, devrais-je ajouter, si la perte des illusions sur l'homme est à la fois l'école et le fruit de la politique. D'un jour à l'autre, au surplus, il arrive que ces portraits s'achèvent, se retouchent et se nuancent, et c'est vraiment sinon un cinéma, comme il dit trop méprisamment, du moins une représentation animée de la nature humaine, avec -ses hauts et ses bas, ses fluctuations et son incertitude : le tout, nuances, retouches et retours, attestant la plus loyale absence de parti pris
Comment pourrait-il en être différemment, aux hauteurs où il se place ? Hauteurs relatives, s'entend : Barrés
402 vis DE CRITIQUE
n'exige jus de nous de la sublimité ; il ne se donne jus le facile plaisir de renvoyer Jus à dos MM. Briand ci
Moins .ni nom d'un idéal de perfection miraculeuse et en expliquant que saint Vincent de Paul au moins, voilà son homme. Non. c'est l'honnête moyenne qu'il demande, voire un peu de désintéressement chez les chefs : c'est le point de vue à mi-cote de la société française.
Donc, tandis que Jean Jaurès, faux idéaliste (on l'a bien vu) confronte Caillaux et Barthou pour tirer d'eux ces histoires de conversations surprises derrière un rideau, Barrés les confronte en moralité : vous, Barthou, et vous Caillaux, quels sont dans la vie vos principes? quelle idée vous fait agir ?
A mon gré, Barrés n'établit même pas assez de distance entre un Caillaux et l'homme net, je crois, mais tombé dans la république de Venise, qu'est M. Barthou. Sans doute celui-ci paraît encore trop à son aise au milieu de ces intrigues tortueuses. Cependant il ne me semble pas qu'on lui accorde assez lorsqu'on le loue d'être bon joueur de pelote. Propreté effective à part, il a pour lui des garants : une ardeur naïve qui découvre un fonds de générosité; celle-ci, jusque dans l'atmosphère viciée de la politique, doit, il semble, le préserver de chutes contre lesquelles un Caillaux au contraire apparaît mal défendu par ses emportements de petitmaître irascible.
Mais voilà bien des subtilités peut-être. Le point capital était de formuler, dans l'air lourd de la Commission, les postulats de la moralité française. A la bonne heure. Maintenant, qu'on ne vienne pas se plaindre à ce propos de l'abus de la morale. Nigaud qui y songerait ! Et qu'on le renvoie à l'école ! Qui veut trop prouver ne prouve rien.
On a appelé Barrés notre Salluste : voici alors sa Conjuration de Caillaux. Pour le goût de la guerre et l'intelligence des intrigues, il est de fait qu'il ne le cède ni à l'historien latin, ni à Retz, ni à Saint-Réal. Chez lui, ce que l'on va chercher, ce sont souvent, en effet, des plaisirs de journée populaire et d'indignation. On aime ces notes d'horreur légèrement glacée qui sont la marque de l'époque.
Gaston Calmette a été assassiné lundi au soir. Le mardi, dès le matin, j'arrivai à la Chambre. « Le voilà zigouyé ! » disaient-ils. Un collègue me dit : « Calmette est maintenant calmé. » Un ministre, en ôtant son pardessus, déclara : « Il n'a que ce qu'il mérite. » Voilà les sentiments auxquels Thalamas se chargea de donner une forme. Il écrivit sa lettre impérissable.
Tel a été cette fois son début. Assurément cela flatte et va chatouiller en nous un amour de la bataille, un besoin de vengeance qui a la France pour lointain et dernier objet : avec Barrés, la vie est sérieuse; d'une situation il dégage le dramatique et attise la passion par une volonté de froideur. Aussi tout de suite les colères deviennent-elles graves.
Mais, et voilà la merveille, s'il passionne en nous le partisan, il porte en même temps dans tout son être, il respire une loyauté qui plaît aussi infiniment à notre instinct de justice. A coup sûr, il n'est pas un indifférent, mais justement parce qu'il est lui-même, en tant que citoyen, engagé dans la lutte, justement parce que c'est une phase d'un conflit presque tragique et en tout cas national, justement parce qu'il y va d'un haut intérêt, sa lucidité paraît une chance de plus au milieu
464 IAIS DE ( RITIQUI
d'un combat dont cette tranquillité le rend dans une tainc mesure l'arbitre, lu, en définitive, s'il a tellement l'audience du public, s'il jouit de ce crédit, c'est bien que dans la contusion de nos tumultes et la fièvre des passions, au milieu des excès inévitables, il continue d'avoir raison et pense aux lendemains. Et cela prouve apparemment que les Français aiment à la fois l'excès et la raison, que nous voulons bien être turbulents mais non pas comme des sauvages ni jusqu'à tuer le pays, et qu'en hn de compte, les mauvaises têtes que nous sommes ne demandent qu'à se laisser convaincre.