‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 82 sur 115 · UN ROMAN DE STENDHAL ABANDONNE · texte numérisé non relu

UN ROMAN DE STENDHAL ABANDONNE

mot touchant, une expression juste du malheur, entendue dans la rue, surprise en passant près d'une boutique d'artisan, l'attendrissait jusqu'aux larmes. Mais s'il y avait la moindre pompe Çsostemitte^a), la moindre possibilité d'affectation dans l'expression d'une douleur, quelque légitime qu'en fût le motif, il n'y avait plus que l'ironie la plus piquante dans les regards et dans les mots de Roisard. »

Dès l'âge de seize ans, cet être ainsi fait avait été placé dans la sphère d'action de Napoléon, il l'avait suivi à Moscou et ailleurs. Pendant qu'il courait les champs, mangeant son bien à la suite du grand homme, son père se ruinait. Ruiné lui-même personnellement en 18 14 par la chute de Napoléon, il avait voyagé et vécu en philosophe. A la Révolution de 1830, Roisard, qui avait vingt ans de service, était entré dans la carrière des écritures officielles, dans le but unique d'arriver à une pension de retraite, pour laquelle il fallait trente ans de service. Il arrivait à Rome sans ambition, uniquement pour passer dix années sans trop d'ennui, et ensuite retourner achever sa vie, à Paris ou ailleurs, dans une situation un peu supérieure à la pauvreté.

« Les beaux yeux bleu foncé » de la duchesse de Vaussay bouleversèrent tous ces plans. « Mme la duchesse de Vaussay avait plus de trente ans.... Blonde, un être passionné. Elle était emportée par un tempérament de feu à se livrer avec fureur à toutes les jouissances, mais elle avait toujours eu la plus haute idée du devoir, même elle n'en avait pas une idée raisonnable ; mais elle s'était faite une idée superstitieuse, une idée dont le fond n'avait jamais été examiné et dont sa facilité d'être émue s'était emparée. » Touchant génie de la douleur, du remords et du dévouement le plus pur en même temps que le plus malheureux, Mme de Vaussay avait été victime de plusieurs intrigants habiles à intéresser sa

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pitié. Four Roisard. bien plus digne d'elle, il est trop prompt à l'émotion, trop peu maître de lui pour jouer un personnage, aussi cette femme, pourtant la sincérité même, le rebuta.

Pourtant elle a plaisir à s'entretenir avec lui et Roisard qui, suivant une marche réglée, place la conversation toujours sur les grands sujets, gagne sa confiance ; un jour enfin, au cours d'une promenade en forêt, du coté de Rocca di Papa, il obtient d'elle l'aveu d'un secret essentiel, la confidence d'une ancienne faute qui lui fait craindre l'enfer.

A cet instant, les grands yeux bleu foncé de la duchesse étaient admirables, ses cheveux très blonds s'étaient un peu dérangés, sa robe divinement bien faite tombait presque de ses épaules. Ses veux, ordinairement si doux, étaient extrêmement ouverts. Jloisard les trouvait remplis à la fois d'audace et de terreur. On eût dit qu'ils regardaient en face un péril immense.

— Voilà la beauté sublime, se dit Roisard. Je ne l'ai jamais vue d'aussi près et aussi nettement.

Entre ces deux êtres Stendhal imaginait le duel que voici :

La duchesse ne veut de Roisard que comme consolateurreligieux. — Elle n'avait qu'une peur, c'est qu'il la regardâtavec amour. — Plus tard, Roisard se dit : « C'est de l'amour qu'elle veut tout bonnement, et, parbleu, je ne l'aimerai pas. » — Son etonnement quand il découvre que ce n'est pas de l'amour qu'elle veut.

— Suis-je donc trop vieux ? se dit-il. Alors il prend de l'amour.

Tout lecteur de la Chartreuse de Parme rêvera aux merveilles de délicatesse, d'émotion et de sensibilité que Stendhal aurait su répandre sur ce canevas. Comme moyen pour mettre aux prises ses personnages, le

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