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beautés de la planète Terre, dans cet enivrement que la lucidité de l'esprit accélérait encore, il le nomme le sentiment istral de la nature. L'expression ne mérite-t-elle pas d'être lée et préférée désormais, pour relire ce qu'elle dit?
L'épithète qu'elle contient fait voir comment l'intellectualiste Gilbert entendait qu'assiégé par la foule des formes extérieures et de ses sensations, l'homme assurât la liberté de ses actions, c La sensibilité, dira-t-il, n'émeut pas, elle est émue. Pour émouvoir, pour agir et non plus seulement pour pâtir, il faut un art, c'est-à-dire des moyens, des méthodes et tout une mise en œuvre dont la seule raison dispose. » Sa misère relative, il n'est certes pas vain de la rappeler. Par la défense et l'illustration qu'il en poursuit, Gilbert montre qu'elle est sans prix dans le domaine des actions et des oeuvres.
Est-il possible d'opposer aucune objection à cet intellectualisme, à ce rationalisme si l'on veut, ni de lui reprocher aucun excès, si l'on refuse ce nom aux éclats de la jeunesse et du talent ? Sa portée métaphysique même n'est pas en cause, Gilbert réservant le point. Le temps n'est plus que tout jeune écrivain se croyait tenu de produire avec éclat un nouveau système du monde, surtout bien original. Un chrétien aussi louera Gilbert d'en appeler à la raison et de s'efforcer par là vers le plus haut degré de perfection, même morale, qui soit humainement possible. Gar telle est, en fin d'analyse, l'aspiration d'un esprit, où réalisme psychologique et intellectualisme se parfont pour dicter — un jour, cette remarque, « la dialectique estaussi indispensable à l'exaltation et à la perfection du sentiment qu'à la connaissance du devoir », — un autre : « Comprendra-t-on enfin que l'intelligence peut être un devoir moral ? »
Le stendhalien Henri Martineau témoigne qu'il n'a jamais rencontré si pénétrante analyse du style de Beyle, ni meil-
PIERRE GILBERT XXXIII
leures définitions du style qu'en lisant Gilbert. Celui-ci pensait que certaine correction étant de décence, il n'y a de style que d'un homme. Définition répétée, qu'il ose reprendre en toutes lettres sachant lui rendre une grâce nouvelle l.
Cette condition remplie, il en attendait des miracles, allant jusqu'à autoriser les efiets les plus contrastés, possibles justement quand la personne de l'auteur se prononce et relie «aux grandes proiondeurs ce qui à la surface s'oppose. » Sensible au mouvement du discours, à sa qualité, à sa convenance, à son inexprimable réussite, il fera bon marché des négligences ou des répétitions d'un Stendhal pour admirer « cet étonnant prestige de style qui exténue à dessein le mot, le rend impalpable et comme invisible, atome de feu qui dévore tout écran entre la chose et la sensation. » Il se piait à distinguer le ton des écrivains qu'il aime, ce qu'ils ont chacun Ue propre et d'irréductible, qui constitue leur style et où quelque chose demeure du son même de leur voix. Il attendait que le goût contemporain eût « recouvré assez de libre ingénuité s pour se déprenure de certain beau style, « conception toute scolaire qui, après nous être venue de Chateaubriand, s'est encore un peu plus raidie, grâce à Flaubert. » Il aimait mieux Saint-Simon. Encore plus Racine. ' — La tragédie na pas proprement pour objectif de représenter le malheur : et le n'est pas purement action et drame ; elle est surtout poésie, parole, voix de rame ; son essence cesl le dialogue qui exprime tout ce que Fexcès du malheur peut arracher au cœur de V homme. Elle traduit F homme transfiguré et transporté par /'/;; fortune ; elle surprend l'éclair jaillissant du choc de deux âmes orageuses, sous la menace d'un ciel d'airain.
Voilà comme il parle lui-même : rigueur de l'analyse, ouverture et chaleur du cœur, vue soudaine de la destinée. A-t-on jamais mieux légitimé la forme delà tragédie française,
i. Plaidoyer pour Emma Rouaull, femme Bovary (t. I, p. 115). « Le style, c'est l'homme. Et cet ancien: Thucydide d'Athènes a compose ce récit de la guerre du Péloponèse ».
Pierre Gilelpt. — I. c
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où l'art même échoue, s'il n'est conduit par le géoii ?
Gilbert Consent que chaque mot précipite le COUTS du sang, à Condition qu'il apporte à l'esprit plus de lumière. Il procède par élucidations. 1 i moment venu de conclure ou d'affirmer le ton s une juste gradation. Parfois, comme
pour ne pas finir sur un point d'orgue, ajoutant encore une phrase, OO chaque mot pris dans sa force joue comme un muscle, il ramasse sa pensée entière dans un seul mouvement. Après Charles Maurras, qui a parlé du « ressort souple et dur de son talent •• et comme Henry Brémond qui a loue son style d'acier, tous les connaisseurs aimeront son langage. Aucun procédé particulier, nulle surcharge, çà et là quelque coquetterie de bon aloi. D'une dignité sans pompe, d'une émotion retenue et communicative (personne n'a mieux senti et dit t le sérieux de la vie et de la mort », et il est nourri du lait de Rome), nombreux, divers et rapide, Gilbert est souvent d'une maie gaieté, dont le souvenir désespère, lorsqu'il nous semble, les yeux sur la page imprimée, entendre son rire '.
i. Comparez dans une même lecture ks pages de Belle Je i ce chapitre inestimable, cette confidence unique* ou la conclusion des Paysans (p. 433^ be, homme heureux. La merveille c'est que 1 on sente partout la même main. Voyez aussi la querelle qu'il fait à M. Paguet au sujet des institutions et du Caractère de la France, et l'impayable grâce d'une argumentation pourtant en forme. C'est aussi Gilbert qui disait : ieu M. Ernest Charles, lit lui qui, interrompant Remy de Gourmout, écrivait :
.Mais, homme d'esprit... » Reportez-vous au temps que Gourmont régnait dans sa gloire pour sentir l'effet de ce vocatif. — « Gilbert, dit Henri Hremond, a un style d'acier, où manquent certes le molle et Icjacetum. . . » Pourtant ! — « L'air qu'on y respire avertit le voyageur de la clémence du ciel, elle-même annonciatrice de la douceur des mœurs. On attend que la vie soit facile, épanouie, expansive avec légèreté » (Gilbert, t. I. p. 402). Et encore : t Piques, avril et mai, saison tiède où les désirs après les cloches passent les monts et tendent vers les pays heureux où 1 on dit que la vie est belle. Apres la montée, la joie de découvrir la fertile vallée, la ville opulemeet superbe qui s'étend dans la plaine. Le plaisir sans nulle angoisse de descendre, comme en plein ciel, vers les fruits d'or qui s'offrent sous la main. Léger gonflement d'amour inhni au premier soufrle tiède qui vous touche à la face. . . » (t. 11, p. 400). Et j'étais embarrassé de choisir. . .
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D'une exigeante finesse, il cherche la vérité même surprenante. Il v gagne d'aventure des airs de paradoxe et plus souvent un accent jovial et tranchant, le même dans sa parole écrite que sur sa bouche. C'est d'ordinaire lorsqu'il prend d'assaut l'adversaire, assénant sur son front étonné, qualificatifs, épithètes et affirmations. Et lorsque le pauvre homme est pantois, que le lecteur impartial commence à sourciller, Gilbert de développer avec sérénité la longue suite des loyaux arguments. Il lui arrivait d'ailleurs d'avoir affaire à qui ne méritait que d'être moqué. Dans le cas contraire, une inflexion de voix, un sourire, je ne sais, avertissaient tout le monde et l'intéressé, s'il était honnête homme. Imaginez Alceste. avant banni sa misanthropie comme un enfantillage et ne gardant qu'une rudesse ouverte, une rondeur expéditive et pratique.
Les amis de Gilbert prient leurs aînés d'oser dire le prix de son œuvre et de nous aider à répandre plus vite son nom. Anxieux de ne rien laisser hasarder à l'amitié je le relis. Si bien que c'est en quelque sorte contraint par l'évidence, et comme gêné (quiconque a eu une fois un ami me comprendra), que je me suis résolu à montrer sa place au premier rang. En portant la lumière sur certains points, particuliers ou généraux, il enrichissait la doctrine politique. Ecoutez-le seulement lorsqu'il dit : « Belliqueux et liant, en cuirasse ou en robe, Richelieu nous avertit que la paix est le terme et le but de la guerre ou de la négociation, mais que c'est toujours la force qui en décide. » C'est ainsi que Gilbert savait parler en 191 1 aux Français de 1918. — « Esprit capable, dira Maurras, d'ouvrir la voie et de l'aplanir. »
Admirateur fervent de Maurras et de Lasserre, et tandis qu'il suit les mêmes voies, il trouve à dire sans imiter, dont il avait horreur. Il a un Racine, un Boileau, il a un
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Prince de Ligne, un Marivaux, il a un Stendhal et un Flaubert, qui ajoutent au trésor de commentaires, honneur
de la critique moderne. Et il a un Lemaitre, un France, un un Maurras, un Daudet ', un Gninon, — sur l'autre mur, un Bataille, un Bernsteîn. Il a une Princesse de CM
en même temps qu'une Sapho parisienne une Iphiçinie de Moréas, dont il ne craint pas de dire qu'il est plus grand
te lyrique qu'Euripide. L'on verra combien ses Essais ►rtent à notre histoire littéraire d'illustrations et d'éclair-
ils à retenir. Pour ne donnei qu'un exemple, peutêtre ingrat, on n'imagine pas que son Boileau ne devienne pas classique, j'ose dire dans tous les sens du mot. Au entenaire de sa mort, reprenant d'abord la position de Sainte-Beuve (Boileau personnage et autorité plus considérable que son œuvre) il s'avance par un parallèle de l'homme et de l'auteur et pénètre dans les Epttres plus avant qu'aucun de ceux qui Pont précédé.
Vivant dans le commerce quotidien des grandes œuvres il a connu plus d'une fois cette fortune, revisant un jour un ment de Sainte-Beuve sur Marivaux, donnant de nouvelles versions des caractères de Racine, cherchant partout le vrai, sans affectation.
Sa Bérénice pourtant a été contestée. Il jugeait l'essence de ce drame moins politique qu'il ne semble. Si même Rome n'agissait pas sur les deux amants, « avec la dureté infrangible de ses lois » ils se déchireraient encore et se porteraient leurs coups, tirant leur aigreur et leur désespoir de leur misérable cœur d'homme. Position subtile dont il ne parvient pas tout à fait à convaincre le lecteur. Il y serait revenu... Mais comment a-t-il osé nommer Corneille un curieux dramaturge ?2 Le fond de sa pensée n'est pas douteux, il ne voudrait retrancher aucune partie du trinôme
i. Ya-t-ilun autre portrait de Daudet ? — « La salirede Daudet, ambigude pamphlet et de chanson... » (t. I, p. 290 et suiv.).
2. Le caractère de Bérénice, t. II, p. 28; Nicomède, t. II, p. ir .
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Corneille, Molière, Racine. L'épithète se référait à ses propres pensées, à tout ce que Corneille a de rare et d'unique, en effet, et qu'il aurait dit un jour curieusement. Il ne détestait pas d'annoncer ainsi, presque mystérieusement, une intention profonde, en remettant de l'expliquer, avec une grâce cavalière.
Le grand débat sur Flaubert a commencé de cette manière parla déclaration la plus abrupte. Manquant alors aux règles delà composition classique, Gilbert voulait-il un peu secouer le lecteur moderne, distrait et somnolant entre les piles de papier? Lorsque tout le monde se récria, il découvrit, faisant l'étonné, de puissantes batteries. Il dit que Flaubert n'avait pas réussi à fondre en un même caractère les deux âmes de Mme Bovary, la romanesque sentimentale et la lionne de province. Le point démontré, il était prouvé que Flaubert avait manqué son chef-d'œuvre. Il disait aussi (sur pièces) que Flaubert l'avait mal écrit, et, dans un grand mouvement d'honnêteté juvénile, prêtant à l'héroïne plus de vie qu'elle n'en eut jamais, il entreprit de la défendre contre cette fatalité artificielle dont l'accablait l'auteur de ses jours.
Les livres de cette école tâchent à signifier par une accumulation de petits faits et de circonstances (que Fauteur est toujours libre d'inventer), le morne écoulement des choses et la tristesse de l'univers : par où ils pensent attraper une profondeur philosophique ; mais c'est moins la salubre amertume d'hommes avant éprouvé la vie, bonne et mauvaise, qu'un étonnement d'adolescent et d'enfant riche. La critique du procédé conduisit Gilbert à étudier toute la poétique naturaliste et réaliste comme il avait fait de la poétique classique, jugeant Boileau et son effort de connaissance sentimentale.
Et s'il est difficile de le réfuter à fond, le contradicteur pourrait peut-être reprendre tel ou tel argument secondaire. Un léger excès a plu deux ou trois fois à Gilbert, pour défendre ses positions en avant. — L'aveu ne m'en
WWTI1 introduci;
coûte ptfl. Li passion du Beau le mettait debout, comme pow ner.
Ouvrer avec une attention redoublée le livre de mon ami à la page qu'il nomme Charles Péguy, lui-même commentant Racine.
La pensée de Péguy irrita souvent Gilbert pour qui l'obligation de raisonner juste, en enchaînant, était pour ainsi dire d'ordre moral. Le livre que voici pourra faire que ces deux hommes, morts pareillement, soient choisis parl'avenir, comme les prototvpes de deux générations successives de Français, la première pleine de noblesse et de générosité, mais d'hésitation, et encore d'illusions et d'erreurs, la seconde, aussi libérale et dévouée, avant seulement achevé de comprendre le mensonge d'un siècle et se remettant à la raison pour rendre aux mouvements de l'imagination et delà sensibilité leur efficacité et leur vrai charme inaltéré.
De Gilbert à Péguy la querelle était vive, mais voici que l'aîné parle de l'Iphigénie de Racine, et qu'il peint son héroïsme ingénu. Et Gilbert de prêter l'oreille avec une gravité, une svmpathie perceptibles dans le texte. Est-il encore choqué, lui si sévère, du ton, peut-être un peu appuvé, de Péguy ? Il n'v pense pas. Il écoute le même chant lointain.
C'est à ces grandeurs qu'ils sentaient à l'unisson, qu'ils ont tous les deux sacrifié, dans la même bataille devant Paris, leur personne « chétive et magnifique ». Toutes les paroles sont vaines... Rien ne sera digne d'un tel sacrifice que le reflet des armes de France victorieuses dans le miroir du fleuve. Les Ombres se lèvent des sillons de la patrie pour fermer la bouche à la Discorde.