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dans la vie d'une famille, le principe, relouent et l'excitateur
du sentiment patriotique. Pareille, i solidarité de chair com-
ce phénomène qui rend une mère sensible et
vulnérable encore dans la chair de sa chair, e Qu'y a-t-il au
monde de plus chérissablc que le • capital de sentiments serré dans les maisons
as en naissant, dit Gilbert, le dépôt de traditions qui rattachent notre ceuvre a celle d'une longue suite de travailleurs, i Les âges s'accordent et se tiennent comme tnneaux d'une chaîne. S'il se commet des défaillances, la suite n'est pas interrompue ; la génération qui suit la faute le mal d'un homme ou d'un âge et, portant le poids du péché, accepte toutes les épreuves pour en réparer le dommage et en effacer jusqu'au souvenir. >>
— Le sacrifice d'une génération rédemptrice...
11 écrivait ainsi en 1906, croyant seulement résumer la pensée de Jules Lemaitre : sa parole a reçu du temps et du destin le prix d'un engagement solennel. Ancienne comme le monde, Gilbert exprime cette idée, le premier de son âge, le cœur tourné vers l'avenir incertain :.
Cette génération qui devait répandre son plus beau sang n'exigea d'abord que le service de la France. Jamais régime populaire n'eut meilleure occasion de rallier à lui les bons esprits, même nés de familles hostiles. On a vu qu'il l'avait manquée. Populaire en apparence, secrètementoligarchique, sa constitution porte dans son sein une idéologie, l'irréductible ennemie de tout état politique, cet esprit de révolution qui a redélait l'ordre français à mesure que la nature des choses, la volonté ou l'instinct des hommes en société tentait de le rétablir2. Les meilleurs des jeunes nationalistes, les plus clairvoyants, connurent dans cette expé-
i. L'esprit élastique et l'esprit français (t. I, p. 171). — Les amis de Gilbert demandent que cette priorité magnifique lui soit reconnue.
2. Charles Maculas. Trois idées Dolitioucs. Note IV. Chateaubriand et la ■.tire; rè\ plulioiiiiaires.
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rience l'impuissance en quelque sorte fondamentale de l'État français à la fin du xixe siècle. Conservateurs mais de l'ordre, opportunistes encore moins l, comprenant que leur dessein n'exigeait rien de moins que la réforme générale de l'esprit public, couronnée par une véritable révolution, ils s'attachèrent à la restauration de cet état, dont l'hérédité politique, historiquement définie, paraissait la première condition, nécessaire sinon suffisante 2. Dans le mouvement contre-révolutionnaire prononcé par d'illustres aînés, ils formèrent comme une seconde vague.
C'est toute la vie de Pierre Gilbert, toute son œuvre, qui comprend une critique de la prétention démocratique d'une part, avec l'esquisse des conditions d'une renaissance politique, une théorie du classicisme d'autre part, les deux sujets sans cesse rapportés l'un a l'autre, et non pas traités systématiquement ni l'un ni l'autre, mais à l'occasion, suivant l'exemple divers d'un Rivarol, d'un Sainte-Beuve ou d'un Maurras.
L'ardeur qui dévorait sa vie ne pouvait se satisfaire qu'en se propageant > ; par sa n.iture et par son degré, une telle activité a besoin d'une publicité fréquente, d'un organe pério-
i. On trouvera à la p. 487 du tome I une admirable analyse de la misère de l'homme d'Etat libéral ou radical vivant au jour le jour, tempérant l'anarchie foncière de sa doctrine par des demi-mesures ou des concessions à l'esprit d'ordre que lui arrache la nécessité de vivre.
2. Comme l'observait encore, ou déjà, Renan, par la coïncidence générale de l'intérêt public avec l'intérêt particulier d'un groupe de familles ou, préférablement, d'une seule. — Charles Maurras. Enquête sur la monarchie. Et Gilbert, notamment dans Belle Jeunesse, t. I, p. 354 et suiv. : le sentiment patriotique origine et cause : a) du nationalisme, 1>) logiquement, du nationalisme intégral (voir aussi la note de la p. 437, t. I et l'appendice, p. 402, t. II). Conçue comme le travail de l'intelligence sur cette donnée, la politique se tient aussi libre de l'esprit de système que de l'esprit de parti. Elle propose une somme des expériences du genre humain.
3. Belle Jeunesse. « Cette ardeur qui dévore la vie de milliers de jeunes royalistes » (t. I, p. 356).
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clique. Gilbert, que ses aines de VjtcHon française se plaisaient
à recevoir à leur revue, puis à leur journal, lut, en iv()|V!, des fondateurs de Is Revue Critiqué îles idées et des livres.
Je me souviens d'un après-midi de printemps que nous passâmes, partie sous les arbres du Cours la Reine, partie au Concours hippique. Si quelque Tête-Ronde a les veux sur mon papier, qu'elle se rassure, daignant se rappeler que le hasard a de ces caprices: nous n'avions pas coutume de nous plier aux rendez-vous de la mode. De Notre-Dame à l'Arc de l'Etoile, nous avions en tète les belles lignes médianes de Paris, dont le dessin continuait d'onduler pour nous dans l'espace aérien, sous l'immense voûte «le fer entrecroisé. Les beaux chevaux rivalisaient entre eux : nous n'allions pas jusqu'à compter leurs fautes, contents seulement que leur forme animée, le rythme du galop étouffé par un sol élastique, la succession des obstacles; composassent le fond d'une rêverie où notre jeunesse mêlait l'idée de la civilisation et de l'ordre aux sourires et aux fleurs, jusqu'aux parfums des dames. Notre amitié eut là son premier dialogue, qu'une parole après une autre avait amené à ce degré d'ouverture qui peut-être ne se retrouve plus, passé la vingt-cinquième année.
Gilbert n'a guère changé depuis ce jour ancien : son destin était, comme l'a dit Maurras, de figurer « dans la gloire de notre deuil, la jeunesse pure ». Regardez le portrait placé en tête de ce volume et qui est des derniers temps. Tel nous l'avons vu aller et venir, — partir, hélas ! — nous plaire, et se prodiguer pour une grande cause au cours de six années, si bien remplies « qu'elles peuvent compter pour davantage * ». Il agrée que ce champion du classicisme ait eu en partage, romantiquement (comme on pense) l'élégance 2 et la
i. Gilbert. BeUeJeunesse (t. I, p. 365).
2. Louis Thomas a connu Pierre Gilbert au lycée et l'a retrouvé dans P.iris {Le Divan, mars 1917, Shm.ni/s). — L'élégance de Gilbert était véritable, dans sa personne plus que dans son vêtement. Il se mettait en règle
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beauté. L'on a dit par jeu qu'il était satisfaisant de voir Enjolras bien penser ». Il faut signaler qu'un défaut de la photographie, cet éclair qui mord sur le front un peu de la chevelure ajoute à la ressemblance, en traduisant par hasard ce qui paraissait ne pas pouvoir être reproduit : la clarté, le rayonnement, la luminosité du visage. Les signes par où la personne phvsique trahit quelque chose du secret des êtres marquent sa volonté, sa force et son égalité d'àme, l'intelligence, le goût, l'ironie aussi et la bonté. N'êtes-vous pas frappé surtout de leur harmonie ?
La personne physique de Gilbert, l'autorité du regard et du pas, la voix même, cordiale et nette, ajoutaient au prestige de son talent. Plus d'une page qu'il a écrite était en même temps un acte. De toutes façons, il avait qualité pour engager en parlantplus que sa personne. Si bien que dans cinquante ans aucun esprit curieux des mouvements de sa génération ne pourra se passer de l'étudier. L'avenir recevra ses Essais de Critique comme l'un des plus rares et beaux monuments de la génération sacrifiée.
Il n'importe pas que l'ordre en soit épars : la perfection est chose plus celée 2.
L'axe, et comme le feu central de son œuvre, est une juste et pressante idée de la nature humaine. Nulle supériorité ne
avec le bon et dernier usage de la mode la plus simple et, comme le héros de Stendhal, il n'y songeait plus. Thomas a bien vu l'énergie de Gilbert, mais il en exagère la tension. Il y avait dans sa force une aisance, une facilité, un bonheur qu'il faut voir et dire.
i. « Bien penser, répondrait Gilbert, ce n'est pas être bien pensant, mais raisonner avec correction. » Lu Politique de Richelieu (t. I, p. 64).
2. Pourquoi donc a-t-il négligé de recueillir en volume les parties réalisées de son œuvre ? Il préférait denner son temps et sa volonté au travail du lendemain. Une sorte de hâte, remarquable chez un être si pondéré, un obscur pressentiment, le poussait à élever chaque jour un nouveau monument pour décorer son précoce tombeau, jusqu'à raire ressembler son œuvre à quelque forêt où le souvenir et le pas sont retenus et guidés par les Cippes.
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lui paraissait plus enviable que la connaissance de la vie. 11 l'admire che* Stendhal, illuminant un monde fictif, et chez un Prince de Ligne, gentilhomme, militaire, homme du
monde et jardinier ». Amateur d'âmes, si Ton veut, et de circonstances, dans la mesure oîi elles sont à l'homme des occasions, il se transporte dans le temps et l'espace : voyageur, biographe, critique, moraliste (lui qui n'avait pas trente ans), curieux », et ton de poésie, sur toutes choses chologue, pour dire enfin le mot. Mais lui ne houdait point.
Le xix° siècle français et européen a sans doute abusé d'une sorte de connaissance passive et désenchantée, même morose du cœur humain. Il y entrait du système, nos pères réalistes et naturalistes n'ayant pas su rompre avec les partis-pris romantiques. La psychologie littéraire avait gagné des rides. Pierre Gilbert lui restitue un front serein et ce sourire léger, parfois un peu cruel que l'on voit à plus d'une Minerve.
Il n'avait assurément qu'une petite confiance dans la bonté delà vie 3. Les hommes ne lui paraissaient pas naturellement bons, comme le voulut ce Rousseau, à qui Gilbert se prend sans cesse comme au père du plus grand nombre de nos illusions. Et dans le monde qu'ils habitent, ils ne forment malheureusement pas deux camps tranchés : les Mauvais et les Bons. Sensible au jeu qu'ils y mènent, sous un ciel peu clément, les variations de notre cœur, les surprises de la destinée, nos relations avec la société des autres hommes, le tiennent émerveillé. Tel est sans doute le secret de son génie, ce sentiment de la vie humaine d'une exquise et poignante justesse *. Par là, il n'est jamaisabstrait ni livresque.
i. Expressément tome I, p. 19.
2. Il lisait d'habitude et avec bonheur Y Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux.
3. Anecdotes du Prince de Ligne (t. I, p. 14^). « La gaieté, l'éternelle jeunesse de ce prince dont la confiance dans la bonté de la vie était restreinte. »
4. Deux exemples seulement de la pénétration psychologique de Gil-
PIERRE GILBERT XXIX
Connaissant l'âme et la chair en même temps que les livres des hommes, il donne ressemblance de portrait à tous ses personnages. La personne de Richelieu, la personne de Racine ou de Chateaubriand, ou de Jean-Jacques, la personne quelle qu'elle soit, illustre ou demi obscure, voire anonyme, revit dans ses analyses avec le battement du sang dans les veines. S'il parle d'un livre, il montre l'auteur (ce mot parfait, dira-t-il), d'une victoire, le vainqueur, d'une pensée, la tête un jour penchée. Il a considéré ou imaginé ce visage, tandis qu'une onde de sympathie colorait le sien propre.
Le plus constant reproche qu'il fasse aux romantiques et à leurs successeurs, jusqu'à M. Bataille, est d'avoir substitué un délire ou un autre à l'exacte connaissance des hommes ». Et par contre il ne se lasse pas d'éprouver ce qu'il faut bien nommer l'humanité des classiques. C'est ce que je prie M. Henri Brémond d'examiner encore. L'esprit classique anime cette religion de Minerve où il croit que nos vingt ans se sont d'abord et innocemment jetés. Ilveutque ce symbole des réalités reconnues et coordonnées par l'esprit humain, à qui nous en appelions il est vrai avec une sorte d'àpreté, n'ait été pour nous qu'une folie de jeunesse, et l'idole de l'inexpérience. Mais croit-il aussi que les écoles nous aient
bert, deux observations souveraines. Examinant l'influence de Port Royal sur le génie de Racine, il observe à propos que l'infidélité du poète aux principes reçus de ses maitres ne suffit pas à trancher la question. « L'âme humaine, dit-il (t. I, p. 36), est un peu pluscompliquée et secrète, et plus subtiles les influences morales : elles consistent en lentes modifications qui n'ont pas toujours pour effet de rapprocher le sujet du modèle. Pour plastique que soit l'âme humaine, elle est aussi douée; et les influences extérieures composent avec sa loi propre. » Un autre jour, il recherche quels principes directeurs ont guidé l'éducation que Mme de Chartres donne à sa fille la Princesse de Clèves (t. I, p. 187). « Le bonheur réside pour elle dans une conformité de la destinée avec les sentiments. » At-on jamais mieux défini un devoir de l'éducateur, et le bonheur le plus accessible à la commune humanité ?
1. V. notamment Anti-romantisme motivé, t. I, p. 518 : « La passion de l'analyse personnelle, la précision psychologique, le réalisme moral, sont autant de mérites propres au classicisme, etc.. ».
\\\ RODUCTIOM
A Gilbert s.ms doute plus qu'à d'autres, qui
mettait ses premiers pas dtoi la dritta via, louriaot avec indul-
i mépris a toutes les béu et tachetées qui
tent les coquettes sur notre chemin. Admirez eu lui
les pressentiments d'une sagesse juvénile, que la leçon de
chaque jour passé confirme et développe. Ne renversez pas
le mouvement de sa pensée : il nomme classique cette con-
lance extrême de l'art et de la vie. Minerve, disait-il,
est d'abord femme et puis déc
L'homme, au milieu du monde, n'a pas d'arme meilleure que l'intelligence. Si le seul mot de raison « fait tressaillir », pour comprendre et partager cette émotion il n'est que de considérer l'homme devant la nécessité de vivre et d'une part sa faiblesse naturelle, de l'autre l'efficacité de son génie.
Qu'il fût question d'un texte ou d'un système, d'un conte de Jules Lemaître ou d'une bataille navale sous un autre firmament, Gilbert s'attache à distinguer la part de l'intelligence, i définir ses voies. Et son effet. Car il estutilitaire, s'il faut le dire, utilitaire avec grâce, avec flamme et patience, avec un indicible désintéressement. Se gardant tout ensemble d'un sentiment routinier de la tradition J, des lubies du pro-
i. Gilbert marquera toujours avec un soin extrême l'importance et les limites de l'idée de tradition dans le corps des doctrines issu du sentiment et de la volonté nationalistes. En commentant Jules Lemaître (t. I, p. 175): « Il est encore raisonnable de se tourner vers le passé, si l'on nourrit une intention de moraliste, si l'on veut fouiller un peu le coeur de l'homme. Car c'est dans l'histoire que se connaît l'homme permanent, et elle nous olïre un recueil d'expériences si étendu qu'il dopasse nos médiocres facultés. » Il avait déjà noté que « l'on peut bien demander au passé des sujets de reves et de songeries, puisqu'il offre par surcroit les conditions de notre action raisonnable. /> Comment cela? Par la connaissance et la mise en œuvre de l'histoire « non badaude », de « l'histoire ordonnée, hiérarchisée » (P. 428, t. I). « Si deux situations historiques comportent des éléments communs, l'expérience de la situation antérieure permet d'appliquer aux éléments répétés la solution reconnue la meilleure (t. I, p. 504). » Quant aux éléments nouveaux, que la raison intervienne, et l'analogie : on procédera par tâtonnements.
PIERRE GILBERT XXXI
gressisme, on du fatalisme évolutionniste, il veut éveiller les initiatives de l'homme, aider même sa main, l'assurer dans le libre exercice d'un arl humain.
Les propositions de son empirisme ne traduisent pas seulement des vues de l'esprit : elles répondent aux vœux d'une âme libérale. Gilbert disait que pour se plaire à Stendhal <.( il faut tenir la vie comme un navire tient le flot ». Luimême, bon joueur d'échecs et contemplateur du ciel étoile, passait d'un jeu à l'autre du même cœur régulier. Quand il a bien remâché le sel amer de la vie; un homme ainsi muni n'a garde de s'abandonner. Il accède à ce stade supérieur du pessimisme où l'action n'est pas ralentie, mais stimulée. Gilbert à sa manière, que M. Brémond a qualifié de tonique, a plusieurs fois exprimé cette résolution du cœur humain envahi par les incertitudes et les contrariétés et qui distille pour en colorer les actions quotidiennes les couleurs de l'optimisme '. Cette singulière domination de soi, les Muses l'auront bien récompensée.
Sans cesse préoccupés de l'expression du monde physique par les arts, avons-nous un sentiment des choses plus vif, plus dangereux aussi, que celui qui s'exprime <ians la Psyché de La Fontaine, dans certaines lettres de Madame deSévigné ou même dans cette méditation de Partenitza, du Prince de Ligne, objet de son admiration ? Gilbert nous demande de ne pas nous en laisser déborder, et pour nous assurer les plaisirs que goûtait le Prince devant les
i. Les idées dramatiques et l'œuvre de M. Albert Guinon (t. II, 542). « Un grand dégoût muet n'exclut ni l'enthousiasme, ni la joie, ni même la charité. L'esprit et l'âme ont des sujets de délectation dans le monde le plus contrefait. Car dès que l'esprit découvre ce point de vue que ce qui est le mieux du monde, puisqu'il n'y a pas à souhaiter mieux, l'âme sent qu'elle trouve son assiette, et la main touche un point d'appui pour glisser son levier. » Dans le même esprit, il louait « la courageuse résistance de l'homme aux pressions de la fatalité » (t. I, p. 127). « Une œuvre, même pénétrée du plus noir pessimisme, peut renfermer de hautes vertus d'excitation, à condition d'opposer à l'universelle calamité le front, le muscle ou le crachat de l'homme qui ne se rend pas. »