L'ÉGALITÉ DE LIBERTÉ
M. Izoulet est un sociologue qui a le tort de tropaimer les formules lapidaires et sommaires, et de vouloir, par des assimilations hâtives, concilier les contraires. Son esprit, rapide et catégorique, semble une balle qui, d'abord bien dirigée, tournerait court au moment detoucher et éclaterait soudain en fusées et pétarades absolument vaines.
C'est ainsi qu'après avoir critiqué Yégalitarisme et exalté la hiérarchie, ce qui lui paraît d'une belle hardiesse pour un démocrate, il s'est aussitôt recommandé « de la philosophie du xvme siècle, de la Révolution,, de l'Empire et de la sociologie du xixe siècle » (nous ne soupçonnions pas cet accord), pour défendre les institutions démocratiques qui, ne reconnaissant dans la société ni classes, ni ordres, ni états, favorisent l'accession de tous à toutes les places. Il invoque pour patrons de cette mauvaise cause, pêle-mêle, Montesquieu, Rous-
seau, Mirabeau, la Constituante, Napoléon et Auguste Comte. Et il en vient à écrire :
La Révolution? — Ecoutons la Déclaration des droits, à l'article 6 : « Tous les citoyens... sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs talents et de leurs verfUSt „ Sans autre distinction. — Traduction : il y a des talents et des génies, et il y a des imbéciles ; il y a de braves gens, et il y a des coquins... A cela près, tous les hommes se valent, tous les hommes sont égaux...
Or la Déclaration dit tout d'abord : « Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. » Et cette formule est bien celle du véritable égalitarisme démocratique. Remarquons que les notions de liberté et d'égalité sont associées. M. Emile Faguet y a vu une contradiction dans les termes. La liberté du plus fort, a-t-il dit, supprime l'égalité, puisqu'elle permet l'asservissement du faible. Cela est vrai, mais sans le moindre rapport avec la Déclaration des Droits, qui ne dit pas : tous les hommes naissent libres et égaux en fait, mais en droit. Il appartient donc aux institutions, d'après la vraie doctrine révolutionnaire, de faire en sorte que les hommes jouissent de leurs droits. Car la Révolution n'a jamais craint de faire violence à la nature des choses. Or il y a pratiquement un moyen très simple de concilier le droit à la liberté et le droit à l'égalité, et c'est de reconnaître à tous une égalité de liberté en instituant une libre concurrence entre tous les individus, dont l'Etat enregistre les résultats par l'attribution des places, dignités et emplois. Quelles en seront effectivement les conséquences pour la société, la Révolution s'en désintéresse ; elle ne veut que garantir des droits individuels. On a dit que cette doctrine avait été formulée par M. Bougie avec une remarquable exactitude, et qu'il
Pierre Gilbert. — I. 31
\&2 DÂFINITIONS
fallait \ voir le véritable égalitarisme. C'est CC qu'un
membre de la gem Juttiû qui écrit des billets à Y licho de Paris a tait entendre a M. l/.oulet avec une force et une concision que nous lui envions.
Oui, il y a des classes, c'est-à-dire une division du travail social, et ce qui constitue ces classes, c'est d'une part la nature de ce travail qui exige des diversités d'éducations et de conditions ; c'est, d'autre part, la situation familiale, le point spécial où nous nous trouvons placés par notre naissance, notre milieu.
A quoi M. Izoulet répond par l'exemple de Napoléon.
La force de Napoléon a été de savoir pratiquer V énergique sélection des valeurs. Écoutons Stendhal : « Le moindre garçon pharmacien, travaillant dans l'arrière-boutique de son maître, était agité de l'idée que, s'il faisait une grande découverte, il aurait la crois et serait fait comte... Partout où Napoléon se montrait (et il parcourait sans cesse son vaste empire), si le vrai mérite l pouvait percer le rempart de ses ministres et de ses chambellans, il était sûr d'une immense récompense... » — Vous entendez bien : vrai mérite... immense recompense... Voilà le seul levier qui soulève le monde. Et là fut la force miraculeuse de Napoléon. Nous voilà loin de l'égalitarisme envieux et niveleur.
Qui ne voit combien le déclassement ainsi organisé, l'esprit de mécontentement et d'ambition ainsi entretenu dans toutes les conditions., sont funestes à la société et
I. Si... Ce petit mot montrerait comment Stendhal se forgeait après tout assez peu d'illusions. Ce qui se passe dans le cœur dudit garçon pharmacien, voilà sa première affaire, et sa marque, qui le fait reconnaître. Mais quelle prudence, plutôt quelle sagesse, pour tirer de cette psychologie de justes directions politiques! — E. M.
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contraires à l'ordre ? Dans la nation est institué un immense et perpétuel concours, c'est-à-dire que l'agitation devient la loi de la société. Dès le berceau, tous les hommes sont mis dans une condition égale, et il appartient à chacun de se classer, en vertu d'une libre concurrence : égalité de liberté.
L'étatisme jacobin s'ensuit; la société se transforme en un troupeau de candidats ; la famille, la corporation, la commune deviennent les ennemis de l'État.
L'égalité de liberté exige, en effet, que chacun soit comparé et mesuré avec tous. Or les groupements naturels retirent leurs membres de la circulation d'Etat et empêchent l'universelle fonctionnarisation. C'est pourquoi ils sont antidémocratiques au premier chef et doivent être dissous par l'État. L'État démocratique apparaît ainsi fondé, non sur une égalité de fait chimérique, mais sur l'égalité des droits, la seule dangereuse. Cette dernière égalité n'exclut pas forcément toutes les inégalités ; elle n'est que dans le principe, au début du concours auquel chacun est appelé au même titre ; et comme elle n'a d'égard que pour l'individu et laisse souffrir les intérêts de la société, nous combattons l'égalité de liberté.