LES FLAMBEAUX
c'est-à-dire qu'il a sur ces points l'opinion exactement inverse de celle du vulgaire. Allons-y. Seulement, la pensée de M. Henry Bataille ne se développe pas, surtout elle ne se comprend pas du premier coup : l'exposition de son ouvrage prête donc à des méprises et il n'est pas excessif, après tout, de la part du public, de prendre une petite heure pour rattraper son retard sur le chemin que M. Bataille a peut-être mis des années à parcourir. Au surplus, bien que l'idée générale des Flambeaux soit partout assez diffuse, ce n'est guère qu'au second et au troisième acte qu'elle transparaît peu ou prou sous la trame. Il arrive donc qu'au premier acte, tandis que l'auteur parle une langue, le public en entend une autre. Malentendu fâcheux : car, pendant tout ce temps, Bouguet, le grand homme de la pièce, l'homme de demain, le prophète, ne fait figure que de benêt battu sur toute la ligne. Il prétend équilibrer les forces de la vie et ne trouve rien de mieux que d'accumuler les brandons sous les explosifs.
Il est vrai qu'à la fin de la pièce, après le plus brutal des conflits, il réconciliera tout le monde et que chacun lui donnera raison. Mais il devra payer de sa vie cette victoire, encore bien équivoque : car si, avant de mourir de la balle que Blondel lui a expédiée en plein poumon, il réussit à dompter tous les ressentiments, à abattre les haines et à réunir sa femme et son meurtrier dans le travail, le serment qu'il obtient d'eux, le doit-il à l'assentiment lucide de leur raison, normalement conquise par ses idées sur l'insignifiance du péché charnel ? Ou bien, est-ce que ce ne seraient pas plutôt leurs nerfs qui, secoués par une agonie dramatique, leur arrachent toutes les complaisances envers un moribond éloquent ? Bouguet explique lui-même à Blondel qu'il leur a peut-être été profitable de rouler si bas dans l'animalité (il y a eu un second acte délibérément brutal et grossier), puis-
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qu'après cette offrande à la bête, ils se retrouvent allégés, purifiés, plus aptes au sublime. Il est certain que l'homme au lendemain de grandes débauches d'énergie physique, éprouve généralement des aspirations angéliques, célestes; et je ne me rappelle plus très bien ce proverbe bas-latin qui définit l'homme après la joie un « animal triste ». Tout cela peut être d'une rigoureuse exactitude psychologique ; mais, philosophiquement, qu'est-ce que cela prouve ? Sur des dispositions aussi fugaces, sur d'aussi inconsistants réflexes, n'est-ce pas un leurre de prétendre asseoir le triomphe d'un système ? Bouguet l'a belle de faire l'ange : dans un quart d'heure, il sera mort : pas de rechute à craindre de son côté; Mais Blondel, mais M""" Bouguet ? En admettant qu'ils se rendent esclaves du serment juré, servitude bien contraire à l'Evangile de liberté que prêche M. Bataille, est-ce que leur nature foncière sera corrigée pour cela ? Et le reste des humains, que retirera-t-il de l'effort in extremis de ce savant malheureux en affaires humaines ?
— Qu'importe, pourra répliquer l'auteur, si la crucifixion de Bouguet assure et consolide le triomphe de l'Idée ? La nouvelle rédemption des hommes peut être opérée par la survie spirituelle de Bouguet, ressuscité dans la soumission de Blondel et de M""* Bouguet à sa volonté dernière.
— Dans tout cela, je ne vois d'assuré que l'avenir de l'Institut Claude Bernard et probablement la découverte du sérum du cancer. C'est une réussite matérielle obtenue par des moyens plus physiques encore que spirituels. Mais le progrès de la science biologique est une chose, le progrès moral de l'humanité en est une autre très différente. Bouguet même mort pourra encore contribuer sans doute au premier, grâce au souvenir de son agonie bien réglée : au demeurant, rien ne sera changé aux ordinaires comportements de la plupart des hommes.