‹ La forêt des CippesChapitre 107 sur 181 · SPECTACLES DIVERS · texte numérisé non relu

SPECTACLES DIVERS

Aux Bouffes-Parisiens, la Bonne Vieille Coutume, . de MM. Davis, Doermann et Bénédict, est aussi d'une obscénité un peu lourde. Si vous voulez savoir ce que c'est que cette « bonne vieille coutume », cherchez dans le dictionnaire, à la lettre c, non, à la lettre /, non à la lettre m et au mot marquette : vous apprendrez d'ailleurs qu'elle n'a probablement jamais existé.

Au Châtelet, les somptuosités du Roi de l'Or obtiennent un succès aussi mérité qu'habituel. Le tableau des fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans devrait, à lui seul, faire courir

tous les petits Français amoureux de belle histoire de France.

Le comique de MM. Vilbert, Moricey et Hamilton, la grâce acide de M"^ Reuver les récompenseraient pardessus le marché.

Au Palais-Royal, la Présidente, de MM. Maurice Hennequin et Pierre Veber, comédie-vaudeville^ fine, légère, même satirique par endroits, qui plaît autant par la joliesse du détail que par sa construction impeccablement logique. L'esprit de finesse et l'esprit de géométrie y trouvent donc en même temps leur compte, agréable accord que Pascal recommandait, mais dont l'application en l'espèce l'eût peut-être étonné.

Décembre

COMÉDIE-ROYALE

La Peau de VOurs et les Phares Souhigou

comédies de M. Tristan Bernard.

Do^ulé

comédie de M. André Picard.

. Il a pu vous arriver d'entendre un juif raconter des histoires de juifs. Ce sont généralement histoires d'usure, d'escroquerie et d'esbrouft'e, dont tout le petit mérite tient dans ce qu'on pourrait appeler le ton pouilleux. Ce n'est d'ailleurs pas bien méchant, et je ne jurerais pas que le sentiment qui fait colporter aux juifs ces récits de jocrisses cupides ne soit pas d'admiration secrète pour les vertus de leur race. Il est certain que les Français savent sur le compte de certains juifs, non plus fripiers €t marchands de lorgnettes, mais banquiers, hommes politiques, directeurs de journaux, grands juifs enfin, <les histoires bien autrement palpitantes; certains récits de Barrés font encore et toujours courir le petit frisson de la mort le long de Téchine de Joseph Reinach. Mais jamais les juifs ne parlent de ces histoires-là.

240 CHRONIQjQE DE LA SCENE EN I912

C'est aussi une très médiocre histoire juive que raconte, avec une complaisance aussi évidente que fastidieuse, M. Tristan Bernard, dans sa comédie la Peau de VOurs. Le rôle du juif est ici dévolu à un vieil acteur de ville d'eaux, qui endoctrine d'un boniment assez grossier un certain ménage Bornard, pour lui faire acheter un prix fantastique, en fin d'acte, une mauvaise descente de lit qu'il avait précédemment refusée à un pauvre chrétien malhabile de garçon de café.

Les Phares Soubigou sont d'une inspiration un peu ditférente, en ce sens que le bonneteur juif quitte ici la scène pour la coulisse : on ne le voit plus, mais on l'entend toujours; car c'est l'auteur qui tient le rôle et tâchera de nous filer lui-même son faux « pichou ».

On l'a dit déjà, l'habileté de Tristan Bernard se résume à renverser les situations ordinaires de la vie, à en prendre le contre-pied systématiquement. Son théâtre fait ainsi l'effet d'une mécanique remontée à l'envers : à la banalité la plus vulgaire, il s'arrange pour mêler cette note de saugrenuité qui voudrait singer l'indépendance d'esprit. Et l'on ne sait ce qu'il y a de pire dans son cas, de la niaiserie ou du conventionnel. Outre que ce n'est pas fort de peindre blanc ce qui est noir, il faut reconnaître à M. Tristan Bernard, dans l'exploitation de ce travers d'esprit, une âpreté méthodique et calculée qui, si elle est tout le contraire du naturel comique, n'a pas davantage de ressemblance avec la liberté d'esprit.

Je vous dirai donc, pour vous livrer tout de suite le secret des Phares Soubigou, que leur exacte formule est celle-ci : trois petits actes écrits pour deux mots. « Quand un jeune homme, pensa M. Tristan Bernard, prie une jeune fille de devenir sa bonne amie, celle-ci proteste généralement et demande le mariage. J'mventerai une

LES PHARES SOUBIGOU 24 1

jeune fille à qui l'on propose le mariage et qui demande : pourquoi pas une bonne liaison ? — Quand une jeune fille a ce qu'on appelle un passé, elle éprouve de l'embarras à confesser sa faute. Il serait piquant d'inventer une jeune fille, la pureté même, qui laissât croire à une ancienne erreur, et, à la fin du second acte, prononçât, pendant que le rideau tombe, ces paroles drôles au possible : — Et maintenant, comment vais-je m'y prendre pour avouer mon innocence ? » Imaginez en outre que cette aimable jeune personne soit la fille très légitime du très authentique duc de Charzy (« alliances royales »), supposez en outre que l'enfant de ce noble seigneur soit chauffeuse de taxi -auto...

Le fait est que sur trois actes, M. Tristan Bernard s'est trouvé dans l'incapacité d'en écrire deux : son premier acte n'existe pas, l'action même n'y est pas engagée ; quant au troisième acte, il sert à expliquer à divers personnages ce que le public sait depuis fort longtemps; à ce compte-là, M. Tristan Bernard pouvait écrire un quatrième et un cinquième acte, moyennant l'admission d'acteurs supplémentaires dans la troupe de la Comédie- Royale.

Il y a pourtant quelque drôlerie dans ces Phares Soubi^ou : M. Tristan Bernard ne s'est-il pas mis en tête de peindre les mœurs de l'aristocratie? Il a trouvé là plusieurs idées d'un comique dont il paie tous les frais. Il faut savoir que cet auteur croit fermement que le Faubourg s'exprime ainsi que les pères nobles du Théâtre de l'Ambigu. Il a aussi du préjugé nobiliaire la plus baroque idée : dans cette pièce, des nobles qui paraissent authentiques admettent, comme un principe établi, qu'à partir d'un certain nombre de quartiers, il n'y a plus de déchéance ni de déshonneur possible.

M. Tristan Bernard sait ce qu'il fait. Ses fausses allures paradoxales flattent l'instinct de vanité du public le

Pierre Gilbert. — II, 16

242 CHRONiaUE DE LA SCÈNE EN I912

plus borné, celui-là qui, un peu à tous les étages de la société, réunit tous les préjugés en un seul : la peur des préjugés.

Je suis d'autant plus à mon aise pour féliciter et pour louer la vaillante troupe de la Comédie -Royale. M"* Thomassin et M. Arquillère, en particulier, ont joué suivant leur habitude, qui est une manière d'être parfaits.

Do^ulé, de M. André Picard, est un petit acte assez insignifiant. L'ancienne femme d'un chef de gare explique à son ancien mari qu'il est impossible de rester honnête quand, toute la journée, on voit passer des trains. L'attrait que peut exercer sur l'éternel nomadisme juif le passage des grands rapides, a été cependant assez bien rendu par M. Picard et par sa principale interprète, M*"* Marcelle Lender.

... On sentirait s'élever en soi une musique sourde et tumultueuse faisant écho aux paroles cohérentes, claires et coupantes émises du haut de la scène, et dans toute la salle, partant de mille poitrines, fauteur percevrait une symphonie humaine, pathétique, intraduisible, dont il pourrait s'enorgueillir d'être h chef d'orchestre.

Page 1