PIÈCES PATRIOTIQUES, PIECES MILITAIRES
// ne nous semble pas mauvais qu'un asse^ grand nombre de nos concitoyens soient allés entendre tonner le canon de la mobilisation générale : même simple bruit de coulisse, il est salaire de Favoir dans l'oreille, si l'on veut vivre et sentir dans le ton des réalités, toujours pleines de périls de guerre.
P. G. — 15 mai 191 j.
« Je viens du sermon. L'abbé parlait sur la charité ; VOUS n'imaginez pas les choses nouvelles qu'il nous a dites. — A-t-il dit, reprend quelqu'un, qu'il ne faut pas la faire? »
Et les pièces sur le patriotisme, diront-elles qu'il ne faut pas être patriote ? Ou bien, apprendront-elles à l'être ? Mais le sentiment patriotique nous descend-il comme ça tout chaud dans la poitrine en conclusion d'un syllogisme ? Alors que prouvent ces pièces, sinon de l'éloquence ?
La longue dispute du premier acte de Servir qui met aux prises le colonel Eulin et son fils le lieutenant antipatriote, cause cette impression de fausseté, qui est l'erreur et le caractère de la pièce à thèse patriotique. — Je sais : M. Lavedan n'a pas voulu expliquer l'anti-
i patriotisme d'un officier français, qu'on voit en uniforme, autrement que par une aberration d'esprit, que
par une utopie ; ses idées sur le pacifisme pour demain, sur la fraternité des peuples, c'est son excuse et son alibi moral. Mais si ces idées, en même temps qu'une excuse, étaient un masque et un prétexte ? Mais si ce n'était même point une excuse? Car M. Lavedan a beau, par scrupule de loyauté, conserver à la thèse ennemie sa figure authentique et même sa séduction, il ne dépend pas de lai que cette thèse, l'idée pacifiste, ce rêve bêlant, la fraternité des peuples, ne soit une ânerie pure, dont la stupidité éclate davantage à mesure qu'on la développe et veut la justifier. S'il était agréable tout à l'heure qu'un officier français ne fût pas un lâche, il paraît maintenant fâcheux que ce soit un niais ; et l'aventure tourne à la catastrophe si à ce niais le contradicteur ne sait rien opposer. J'entends rien de décisif et sur-le-champ.
M. Lavedan avait encore ses raisons sans doute pour ne point vouloir que le colonel Eulin répondît au lieutenant directement par une réfutation en forme et point par point. Un père n'accepte point avec son fils la discussion d'égal à égal. On ne fait pas non plus parler au théâtre l'officier comme l'avocat. Mais plutôt comment réfuter à la scène ce qu'il y a pourtant de moins raisonnable au monde, le prophétisme visionnaire qui appelle « l'avenir » son illusion ? On sait bien qu'il n'y a de prudent en ces matières que le « que sais-je ? ». Mais cette réponse, au théâtre, quelle .sera sa force et sa vertu auprès des visions passionnées du pacifisme prêcheur ? En raison, le scepticisme peut bien l'emporter sur le mysticisme; qu'est-ce que cela fait si devant le public il a le dessous?
M. Lavedan a donc voulu que le colonel Eulin dominât son fils par l'ascendant personnel, par l'autorité naturelle du père et du chef. La vraisemblance y gagne, mais tout cela ne répond pas, dans l'esprit du spectateur.
aux mille questions que le lieutenant y a fait bruire comme une volée de hannetons. Que la dispute d'idées tourne au duel d'hommes, c'est peut-être mieux, mais ce n'est plus cela. Pour tant faire donc que de rentrer en fin de compte dans le particulier, dans le drame, n'eût-il pas été plus sage de s'y installer tout de suite, sans jamais agiter toutes ces idées dont le tumulte laisse dans l'indécision le fondement rationnel du patriotisme ?
— Comment rentrer dans le drame ? — C'est simple, il suffisait de rendre sensible par un cas concret, bien élucidé, cette vérité que l'antipatriotisme, plutôt qu'à un défaut d'esprit, tient à un trouble, à une perversion sentimentale et a sa racine dans le cœur, d'où c'est qu'il faut l'extirper. N'était-ce pas encore une idée celle-là, mais plus claire et sans danger d'équivoque ? L'antipatriotisme analysé dans les sentiments, il y avait de quoi en dégoûter profondément. Du moins la patrie n'eût pas payé les frais d'un absurde débat, et c'était du théâtre.
M. Lavedan a aperçu cela, mais trop tard, seulement par échappées, et sans s'aviser de la contradiction, j'entends qu'entre le lieutenant discoureur et le lieutenant au cœur faible, il n'a pas su choisir. Tout de même il s'est rendu compte qu'il importait de représenter la part du sentiment dans la folie antipatriote et il a créé le rôle de M""^ Eulin, la mère, tout cœur, toute affection tremblante, et ennemie des combats ; puis il a inventé que le lieutenant tiendrait d'elle moralement, en signe concret de cette filiation, l'erreur pacifiste naissant d'un cœur trouble.
Là-dessus, puisque contre elle, la patrie trouve une disposition de sentiments, M. Lavedan était amené à réconcilier le sentiment avec la patrie, et par l'intermédiaire de la même affection qui d'abord lui livrait combat, parce même amour maternel qui réclame vengeance
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à présent du sang versé, — par l'instinct de la famille qui fraie naturellement la voie à l'amour du groupe supérieur, la patrie, la race. Ceci est peut-être la plus forte trouvaille de M. Lavedan. Il a senti, dans l'essence du patriotisme, un lien, une solidarité de chair, comparable à ce phénomène qui rend une mère sensible et vulnérable encore dans la chair de sa chair. Vue profonde qui dans la vie de famille découvre le principe, l'élément et l'excitatrice du sentiment patriotique. Vue réaliste qui sur la chair et le sang établit la vie de l'esprit.
Quand le colonel Eulin apprend à sa femme et au lieutenant l'assassinat, ourdi par l'Allemagne, de son autre enfant, qu'un peuple entier se lève pour venger, ces tendres sentent s'évanouir tout ce qu'il y avait de faible, de craintif, de pusillanime, dans leurs façons de se couver le cœur et d'un coup, sous l'ascendant du chef et sous l'empire de la douleur, devant la disparition de cet être périssable, objet inégal à un débordement d'amour, s'élèvent, dirons-nous à la notion ? — non, au sentiment de la race, de la race qui en recueillant les services de la famille et comme en l'enveloppant, la sauve même éteinte et réalise à son profit dans cet instant le capital de sentiments serré dans les maisons. Le nom des Eulin périra, le père et le fils voués à une mort certaine. Pourtant ce qui les pousse à consumer ainsi jusqu'à leur souche, c'est encore le sentiment familial : contradiction vite résolue, au plus profond d'eux-mêmes, par l'instinct de la conservation du groupe et par un goût désespéré du dévouement.
Il est grand dommage que M, Lavedan n'ait pas uniquement traité ce thème, au lieu de courir tous ses sujets, disons mieux, au lieu de tenter la fortune par au moins trois voies, comptez : disputes de théories, conflit de sentiments et coups de canon. Entre l'histoire
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de l'explosif et de la mobilisation générale et le prêchiprêcha du lieutenant, le drame sentimental paraît, s'il faut le dire, quelque peu étranglé. Outre que pour resserrer sa matière en deux actes à effet, M. Lavedan s'est précipité aux explications, aux préparations toujours les plus abrégées et sommaires. Est-il étonnant, après cela, que le spectateur bâille bleu du revirement de M™^ Eulin et de son fils ?
Or, c'est par rapport à ce revirement que toute la pièce aurait dû être ordonnée et construite. Il fallait sacrifier le reste et ne s'occuper que de traiter en épisode dramatique cette crise de sentiments. D'ailleurs, l'idée n'y eût rien perdu. Si, à force d'entendement scénique, le cas avait eu la franchise et la clarté voulues, la leçon se fût tirée d'elle-même sans que l'auteur eût à s'en mêler. Tout profit en somme.
— Oui, mais ce n'était plus une pièce patriotique. C'était un ouvrage de théâtre comme tant d'autres. Ce n'était plus un acte de bon citoyen.
— Eh! bien, nous étonnerons peut-être M. Lavedan, mais cette pièce qu'il a manqué de faire, nous eût plu comme œuvre de théâtre, pour autant qu'elle n'eût pas été justement un acte de civisme. Nul dilettantisme en cela, ni nulle affectation. Mais chaque chose à sa place. Expliquons-nous une bonne fois.
Qii'est-ce donc qu'une pièce patriotique ? Une pièce évidemment dont le sujet, l'argument est le prétexte ou l'accessoire, la prédication patriotique l'objet principal : l'auteur imagine un cas assez schématique qui prête à des développements, généraux de patriotisme oratoire. La formule présentement en faveur et qui répond en effet le mieux à cet usage, est celle-ci : on fait parler
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un antipatriote auquel un patriote répond; quelques événements de complicité avec l'auteur, le plus souvent une bonne déclaration de guerre, se chargent de justifier le second qui pour prix de sa victoire obtient, en guise de scalp, l'abjuration de son contradicteur. Le modèle du genre est le Sans-Patrie, de MM. Séché et Bertaut, représenté l'an passé au théâtre Antoine, et que je voudrais qu'on reprît dans tous les théâtres de Paris en cas de péril imminent. Avec plus de subtilité, mais avec moins de netteté aussi dans le dessin. Servir y ressemble. Là, ce qui frappe et se grave dans l'esprit, c'est d'abord la grande discussion du premier acte, puis la réconciliation du père et du fils au son du canon. Moralité : M. Lavedan est patriote et il a écrit Servir. C'est un acte, c'est un « geste », cela, ce n'est point une pièce.
Les auteurs de pièces patriotiques, surtout si, comme M. Lavedan, ils possèdent leur métier, savent pertinemment qu'au théâtre, comme dans la vie, un même événement peut être commenté par différentes personnes de différentes manières. Un fait ne prend une signification, que raccordé à l'ensemble des autres faits qui constituent l'expérience d'un homme, et rapporté à ses passions. Aussi, l'auteur d'une pièce patriotique, s'il ne veut pas prêter à équivoque, ni qu'on puisse solliciter son ouvrage dans le sens de théories qu'il réprouve, est tout à fait obligé d'introduire dans sa pièce des généralités oratoires qui prennent le pas sur l'argument (à •quoi il attache exactement autant d'importance qu'à un prétexte), de manière à ainsi avertir que rien ne compte sauf les idées générales, que cela seulement est sérieux. Autrement dit, il n'y a qu'un minimum de pièces, parce que la pièce elle-même, le sujet, le fait particulier que l'auteur traite en exemple, s'il lui est un instrument indispensable, en est un dangereux aussi, comme le
sabre de Joseph Prudhomme. Pièce patriotique ou pièce à thèse, c'est tout un, c'est tout genre faux. D'une part, le vrai sujet n'est pas traité, il ne peut pas l'être, nous venons de dire pourquoi ; d'autre part, l'auteur prouve ses idées par un coup de théâtre : dans la suite du raisonnement, le dénouement, produit de l'arbitraire tout pur, remplace la conclusion et l'argument péremptoire. Donc, mal raisonné et mal joué : la pièce à thèse est condamnée et comme prédication et comme divertissement.
Mais il ne faut pas confondre la pièce à thèse patriotique, ainsi définie, avec la pièce mihtaire ni avec la pièce historique à allusions patriotiques.
La pièce militaire est un tableau de moeurs ou de milieu. Le type en paraît être la Retraite, de Beyerlein, peinture vivante d'un monde militaire allemand. Au même genre appartiennent des pièces comme le Beau Régiment, de M. Francheville, ou le Croissant noir, de M. Lailier. L'action du Beau Régiment se passe en Allemagne et montre l'horrible vengeance d'un soldat brimé. Le Croissant noir retrace un épisode de la guerre balkanique. Or, sans doute ce genre prête à l'allusion. Par exemple il est sensible que M. Arthur Bernède qui, au temps de l'affaire Dreyfus, inclinait vers l'antimilitarisme (à preuve sa pièce Sous VEpaulellè), se laisse porter à présent vers le patriotisme, de quoi fait foi son mélodrame Cœur de Française. Mais c'est trop peu, on en conviendra, de rapides allusions s'il s'agit de rendre vigueur à l'esprit public. Ce n'est même rien du tout et moins que rien encore si le cas est traité avec assez de force pour rendre le son de la vie : car alors il est fatal que chaque speetateur, touché à fond, réagisse suivant sa tendance propre, contractée antérieurement à son entrée dans la salle de spectacle. Ainsi, le B«au Régiment
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pouvait tout aussi bien fortifier les convictions du patriote que de l'antimilitariste. En d'autres termes, à mesure que le cas dramatique, que l'anecdote, par l'effet de l'art, gagne en vérité, à mesure qu'il définit ses conditions, ses termes, sa loi, il perd en valeur d'impératif catégorique : Phèdre ne gâtera que des cœurs mous : comme elle ne pouvait rendre janséniste que le seul grand Arnauld. Tel on entre, tel on sort. Libres d'accepter ou non le point de départ, c'est-à-dire d'épouser les sentiments des personnages, il n'y a pas de raison que le dénouement nous oblige (comme les mots sont bien faits !). Au contraire, la pièce à thèse nous dit : peu m'importe de quelle humeur vous entrerez chez moi, je m'engage à ne vous renvoyer qu'unanimes. Le défi ainsi jeté par l'auteur à son public, moins il y aura de pièce, moins il autorisera de distractions et d'échappatoires, et moins il nous lâchera la bride : le dialogue passe entre lui et nous; et c'est toujours au type du minimum de pièce, du maximum de prédication, qu'il faut en revenir, dès l'instant que l'œuvre dramatique a des fins d'apologie '. Tandis que la pièce militaire, tableau, représentation de mœurs, laisse le spectateur absolument libre : il n'y a pas de sergent racoleur à la porte, que chacun épilogue à sa guise.
Ce qui est vrai de la pièce militaire s'applique à la pièce historique.
Par pièce historique, j'entends un ouvrage analogue à la Fille de Roland, dont l'excitation au patriotisme n'est pas l'objet propre et immédiat, mais où, à la rigueur, il peut jouer son rôle, le plus souvent dans la salle. L'au-
I. Autre point de vue : afin de prendre de l'empire sur son public, la pièce à thèse laisse les états d'âme dans une banalité telle que tout le monde y participe ; la pièce anecdotique, qui n'a pas la même ambition, aime les particularités à cause des nuances.
teur traite donc son sujet dans les règles de l'art et il lui est loisible, ce faisant, d'escompter d'heureuses dispositions d'humeur de son public ou la faveur des circonstances. C'est alors le triomphe de l'allusion, du sousentendu, voire même du calembour, mais imputable au public. Je citais la Fille de Roland. Rédigée, je crois, avant la guerre, elle eut la fortune d'être jouée en pleine effervescence de l'idée de revanche. Bornier, plus heureux que les Concourt, dont plusieurs romans furent, au contraire, éclipsés par l'Histoire de France, Bornier triompha pour des allusions auxquelles il n'était pas possible qu'il eût songé.
L'allusion peut aussi être voulue, mais rien n'est changé pour cela à la loi du genre qui toujours décerne à l'anecdote la primauté.
La Revue des Français publiait, en avril dernier, un drame du roi Nicolas de Monténégro, Tsarine des Balkans, « drame historique, nous dit le traducteur, évoquant fidèlement les événements et les personnages du XV* siècle, à l'époque précise où les Turcs, ayant conquis Byzance, soumettaient successivement à leur domination les autres peuples balkaniques ». On croira sans peine qu'en 1908, à Belgrade, ce drame surexcita l'enthousiasme populaire. Cependant, sauf peut-être un parti-pris de favoriser l'allusion, qui tient d'ailleurs aux circonstances beaucoup plus qu'aux mots, il n'y a rien dans cet ouvrage qui fasse conclure à être patriote ; car ce ne peut être le fait de donner la parole à des patriotes monténégrins et turcs dont les luttes ne profitent qu'au traître de la pièce.
Le drame historique a moins besoin de patriotisme, j'entends exprimé, dans la pièce que dans la salle. Comme dans la tragédie antique, si l'on veut donner un sens au drame, qui n'est jamais qu'action particuUère, diversement commentable, il faut que ce sens le chœur l'ex-
prime, et le chœur en l'espèce, c'est le public, s'il vous plaît.
Au contraire, dans la pièce patriotique, genre d'ouvrage qui tend à prêcher directement le patriotisme, du moment qu'on admet la prédication, il faut concéder à l'auteur, sur le public qu'il endoctrine, une supériorité au moins prétendue; par conséquent, en principe, le patriotisme est censé à plus basse température et à l'état moins lucide dans la salle que dans la pièce. D'où impossibilité de l'allusion et nécessité de l'apostrophe personnelle et directe.
Voilà, dira-t-on, des distinctions tranchantes et de rigoureuses prohibitions ; défense au théâtre d'être sérieux ; défense à lui de remuer des idées.
— Qui parle de cela ?
— Mais vous.
— Moi? Et quand donc? En fait de distinction, vous me paraissez oublier la plus essentielle, que M. Paul Bourget, dans sa critique dramatique, avertit d'oberver. C'est celle entre la pièce à thèse et la pièce à idées. Fautil vous la rappeler ? La pièce à thèse, a souvent expliqué Paul Bourget, est une exhortation par le moyen d'une fable que forge un auteur, c'est, peut-on dire, le modèle de la pétition de principe. Au contraire, la pièce à idées ne vise qu'à reproduire avec exactitude le spectacle de la vie, sauf à en découvrir les profondeurs et à solliciter la réflexion sur les grands problèmes de la nature sociale, politique, morale de l'homme.
Phèdre, le Misanthrope, l'Avare, sous un certain rapport, sont des pièces à idées : car la vérité des caractères s'en lève, là, sur un fond d'observations générales touchant le cœur humain et ses comportements, et il y a profit pour la connaissance de l'homme dans le commerce de ces ouvrages. Un chef-d'œuvre est une expérience bien faite : à nous là-de.ssus de travailler.
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Dans Servir, il y a une pièce à thèse, et aussi une pièce à idées, la première étant représentée par les dissertations auxquelles le coup de tonnerre de la mobilisation générale donne une conclusion aussi prévue qu'utile; la seconde résidant, comme nous l'avons montré, dans le drame de famille dont un dessin plus clair pouvait faire un chef-d'œuvre.
Loin de nous, par conséquent, la pensée de bannir de la scène les analyses du sentiment patriotique, ses grandeurs, ses perversions, ses fléchissements. Sur ce sujet comme sur tout autre, nous ne demandons qu'à applaudir le drame philosophique poun'u qu'avec clarté la philosophie, sous nos yeux, naisse de l'observation.
Nous eûmes le bonheur, il y a un an, de rendre justice et hommage à la belle tragédie de M"^ Marie Lenéru, le Redoutable, où l'on voit au plus profond des habitudes d'honneur héréditaire, dans une occasion brusque, les délicatesses du patriotisme senties comme la foudre, par une conscience en sommeil.
Il y a sept ans, on jouait chez Antoine le Coup d'aile,. de M. François de Curel, où, à propos d'un cas d'exception sans doute, les plus périlleux problèmes du patriotisme sont agités, mais Dieu soit loué ! agités par l'ora^ie du drame et de ses péripéties. Se souvenant peutêtre d'une atroce tragédie de notre récente histoire coloniale, M. de Curel étudiait la transformation du soldat en aventurier, du héros en forban, et relevait les points de convergence et de divergence du patriotisme et de l'amour de la gloire, jusqu'où ils peuvent marcher de conserve et où ils se séparent. Crise psychologique, crise d'âme, qu'il résout ainsi : l'amour exclusif de la gloire que Michel Prinson a appris en servant et qui lui a fait un beau jour tourner ses armes contre le pays,, cet amour de la gloire dont il s'est rendu l'esclave ivre, est la métamorphose d'un patriotisme ayant perdu toute
tendresse humaine comme tout souci de service collectif pour ne retenir que l'orgueilleuse excitation.
Il en est venu là, grisé, affolé de gloire, parce qu'une expédition heureuse lui valut les honneurs du triomphe. Au Capitole, le triomphateur a conversé face à face avec la gloire et il s'est mis à l'adorer. Le bruit des acclamations populaires l'a séduit; après qu'il eut croisé la gloire sous les plis du drapeau, il n'a plus suivi qu'elle, se présumant toujours suivi de ses enseignes ; mais un jour la patrie avec la discipline a réclamé le sacrifice de son rêve, et Michel Prinson n'a plus su obéir ; soldat rebelle, il est allé jusqu'à tirer sur le drapeau et il a fait massacrer dans un guet-apens la colonne de répression envoyée contre lui. A partir de cet instant, l'ancien officier, retranché du corps de la patrie, de déchéance en déchéance, mais sans jamais renier sa passion de la gloire et sans en désespérer, est peu à peu sorti de la société des hommes.
La gloire lui a durci le cœur, et c'est un manque de générosité foncière qui lui a fait refuser le sacrifice de son idole ; mais il ne s'est pas douté, le malheureux ! que la gloire est adorable seulement parce qu'elle est l'amitié des foules, et qu'une gloire contre la patrie, sevrée de ce lait doux et chaud de la tendresse humaine qui réconforte la poitrine du héros, n'a plus de quoi charmer et perd toute douceur. Aujourd'hui Michel Prinson sent cela confusément : des années de privation ont réuni le capital d'une nouvelle expédition à son compte; enfin, grâce à d'anciennes intelligences en pays noir, il possède les moyens d'annexer un empire colonial immense. Cet empire, il veut l'offrir à la France en gage de réconciliation, pour reprendre alors son nom et goûter de nouveau à l'amour populaire. « Imagine, dit-il à son frère, l'entrée à Paris de celui qui mettra dans les mains de la France, comme un diamant au
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doigt d'une femme, un pays riche et très peuplé. Rappelle-toi la réception que l'on m'a faite autrefois, et pourtant je n'apportais que l'espoir d'une conquête... Tandis que là, je l'offrirai ! » Mais Michel Prinson s'aperçoit qu'il tourne, pauvre bête de labeur, dans le plus décevant cercle vicieux. Il compte sur sa conquête pour se réconcilier, et il faudrait déjà être réconcilié pour la mener à bien : car des concours, des complicités sont indispensables, et le paria reste seul à la porte : pour rentrer dans la maison, il faut déjà en être; Michel est donc perdu, car, rien peut-il remplacer la gloire ?
Oui, lui répond sa fille Hélène, qu'il a abandonnée autrefois. Le semblable se remplace par le semblable. Cette tendresse, dont son crime a dépouillé la gloire et qui seule la lui faisait aimer, elle peut, sous une forme humble, lui être rendue. Restent les affections primaires, celles du sang. Qu'il rentre dans la famille pour rentrer dans la patrie , c'est-à-dire dans l'humanité, alors ce grand vide que Michel éprouve depuis qu'il commanda le feu sur le drapeau sera rempli et la chaleur rentrera dans sa vie.
— Vois-tu, on peut dire du drapeau qu'il n'est qu'une loque... loque tant que tu voudras, mais à partir de l'instant où j'ai tiré sur elle, j'ai compris qu'il n'y avait plus pour moi ni parents, ni amis, nulle part sur cette terre : une façon d'être mort.
C'est cela qui est insupportable, et non l'absence de la gloire, qui a ses substituts, dit Hélène :
— En vous écoutant, je me figurais être parmi les gens qui vous acclamaient. C'est le souffle de leur amour qui vous lançait vers le ciel... Lorsque vous allez conquérir la gloire au fond des déserts, vous courez sans le savoir après la tendresse de l'humanité. Ne voyez-vous pas que ma tendresse
Pierre Gilbert. — II, 17
est en tout petit ce que vous poursuivez jusqu'au bout du monde !
— Oui, j'ai pour la gloire une passion de désespéré ! La passion des gens qui se donnent pour se débarrasser d'euxmêmes, qui s'éprennent d'une femme parce que son sourire promet l'oubli. Moi, dont les visages de femmes se détournent avec horreur, j'adore la gloire comme un sourire sur les lèvres de l'humanité.
— Vous voyez bien que la gloire et l'amour ne font qu'un et que mon affection arrive à point au moment où vos grands espoirs s'effondrent !
Que l'événement se précipite et hâte l'évolution de la crise, Michel, qui tout à l'heure regimbait, en viendra à mendier cette tendresse, seule nourriture solide sous la fumée de la gloire.
— Pendant que je me désolais de ne plus espérer la gloire, tu m'as si noblement démontré qu'on peut la remplacer par de la tendresse !... Vois-tu, cette parole a profondément remué les cendres de mon cœur. Elle en a fait jaillir une chaude étincelle. Je connais mon enfant depuis un jour seulement et je l'aime déjà beaucoup !
— Vous auriez dû l'aimer il y a vingt ans !
— Sois généreuse ! Il est vraiment trop facile de m'accabler ! J'ai tant souffert ! Je n'en puis plus ! Les explications qne je donnais de mon retour n'étaient que prétextes inventés par mon orgueil. Au fond, je ne suis qu'un exilé guettant une fissure pour se glisser dans l'humanité, pareil à un chien perdu qui rôde autour des chaumières et vient, la nuit, gratter aux portes des étables. Ouvre-moi ! Fais-moi rentrer parmi les vivants.
Il serait certainement sans intérêt de noter quelques légers défauts dans une œuvre de cette force. Le genre ici nous occupe bien plutôt que l'exécution. L'auteur ne dit pas qu'il faut aimer la gloire, ni qu'il faut la suspecter, ni que la guerre coloniale déprave, ni non plus
le contraire. Il analyse un cas, celui du paria qu'une faim de tendresse travaille jusqu'à tant que l'évidence lui crie les vrais besoins de son être. C'est un cas, mais un cas expliqué, et l'explication va assez loin dans l'homme pour toucher le tuf, le fond commun de nos sentiments. On ne dira pas que la pensée manque dans le Coup d'aile.
Des pièces psychologiques comme la Course du flambeau, de Paul Hervieu , le Bonheur, d'Albert Guinon, ou, si l'on veut s'en tenir aux pièces qui peu ou prou ont le sentiment patriotique comme ressort, des pièces psychologiques donc comme Servir, dans ses meilleures parties, comme le Redoutable, comme le Coup d'aile, sont aussi des pièces à idées, — à cause des généralités auxquelles toute analyse de cas concret est toujours susceptible de se raccorder.
N'est-il pas d'ailleurs significatif que ces trois ouvrages, ce que la littérature — mettons patriotique — a produit de meilleur, aboutissent pareillement à cette conclusion d'ordre pratique, que c'est dans les habitudes de famille qu'il faut chercher la racine vivante du dévouement à la patriCj que c'est par la famille qu'on est d'une patrie, qu'en elle la patrie a une figure concrète, familière, privée, et que c'est son image qui s'offrirait active, en cas de crise et d'ébranlement, quand le ressort d'une affection à plus large envergure par malheur viendrait à fléchir ?
L'anecdote, quand elle nous mène in médias res, s'imprègne ainsi de sens et de moralité : exactement elle prend sa perspective. Certaines péripéties, catastrophes, transformations et revirements, même inventés, renseignent sur les suites ou sur la durée des sentiments humains. Ils fournissent un point de vue d'où on peut tout voir ou tout inférer.
Au contraire, la pièce à thèse a pour condition d'ar-
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rêter, d'intercepter l'idée, lorsqu'elle se dégage du fait, sur toutes les lignes qui ne mènent point aux conclusions de l'auteur : ce qu'il appelle cerner son public. C'est « un arrangement, une mise au point, une déformation » (Paul Bourget), par mutilation. L'auteur de pièce à thèse, en présence d'une matière qu'il a créée mais qui s'émancipe, trop riche pour un seul besoin, et qui jette dans tous les sens des surgeons un peu fous, l'ampute de tout ce qui laisserait vagabonder l'esprit : il forge donc des personnages à un seul usage, rigides, sans spontanéité, exceptionnels sinon monstrueux, il invente des situations inéluctables, rigoureuses jusqu'à l'invraisemblance. Et comme d'autre part le cas de conscience doit, on l'a vu, garder une généralité qui moralement oblige un peu tout le monde, une prédication très générale est ainsi démontrée par un cas d'exception. L'auteur sent alors la discordance, et pour vaincre la rébellion de sa matière il crayonne au-dessous de son pauvre dessin une légende : '0 [jMoq 5-r)XoC o-rt... Ce qui prouve une seule chose, que la pièce ne prouve rien.