‹ La forêt des CippesChapitre 122 sur 181 · LA MÉDITATION DE PARTHENIZZA · texte numérisé non relu

LA MÉDITATION DE PARTHENIZZA

Ces textes nous revenaient en mémoire tandis que nous lisions un curieux article d'Edouard Drumont sur le goût de la nature, qu'il dénie aux Français, et la réponse que lui fit Criton dans V Action Française. Drumont avait écrit :

La mer est une passion toute moderne, une innovation romantique. Au xvne et au xviiie siècle, la mer est Ignorée.

...On pourrait m'objecter qu'il en est de même du sentiment de la nature en général. h'Astrée, très mythologique et très confuse, ne compte pas ; M"'^ de Sévigné, sans doute, a décrit sa propriété des Rochers en phrases bien quintessenciées et bien précieuses encore.

La Fontaine a parfois des vers d'une saveur toute campagnarde ; mais rien ne semble indiquer que les esprits du xvii« siècle, si élevés, si délicats, si attentils à tout ce qui touche à l'homme lui-même, aient eu l'idée de regarder une seule fois le paysage.

— « C'est encore beaucoup dire peut-être », faisait observer Criton, qui rendait aussitôt la parole à Drumont :

Dieu me garde de médire de ce sentiment de la nature qui nous a valu tant de chefs-d'œuvre, qui nous a procuré tant de jouissances exquises ; mais il est permis d'affirmer que chez le Français c'est un sentiment venu par greffe. Rousseau, le Genevois, a été le jardinier qui a opéré cette bouture '.

Dans la façon dont ce sentiment se traduit chez nous, il y a toujours un je ne sais quoi qui sonne un peu creux.

C'est qu'en réalité, si le Français n'est pas un animal politique, il n'est pas davantage un animal poétique ; il n'est sentimental et naturaliste que par imitation, par reflet, par genre ; il est sociable avant tout, il est né pour ces commerces mondains pour lesquels il est si supérieurement organisé. Où qu'il aille, à Deauville, à Dieppe, à Luchon, il finit toujours par constituer une manière de salon.

Criton ajoutait alors pour son compte :

Voilà le mot. L'homme français est social par-dessus tout. Mais précisément parce qu'il fait une société si constante de ses sem-

I. Exactement, Rousseau a troublé les regards purs et frais de nos compatriotes en répandant sur la nature cette teinte de religiosité vague qui est la cause de l'hébétement des badauds devant ses grands spectacles. — P. G.

blables, il s'en lasse et il s'en irrite et il les fuit, et ses échappées dans le cloître ou dans la nature lui composent des sensations d'autant plus acres et plus vives. Et ces échappées semblables aux fenêtres de nos palais, ouvertes sur d'incomparables paysages, ont aussi un charme et une vigueur extrêmes, quand elles sont redites avec la brièveté qui convient. Ces vues rapides sur la nature égayent aussi bien Ronsard et Malherbe que M^ie de Sévigné, papoteuse inlassable. Et ce La Fontaine qui traînait la Cour et la Ville dans les champs pouvait écrire ces deux vers à la gloire du « silence des bois » qui font la barbe à tout le pittoresque des Rousseau, des Bernardin, des Chateaubriand, des Hugo et de tous les descriptifs romantiques :

Là, sous d'âpres rochers, près d'une source pure, Lieu respecté des vents, ignoré du soleil...

Le nom de La Fontaine remémore invinciblement cette exquise Psyché dont le prologue platonicien célèbre la gloire des jardins de Versailles et dont cet autre passage illustre à merveille la juste théorie de Criton : l'âme se recueille, s'inspecte et se vivifie dans les salubres retraites de la nature.

Un jour que la beauté d'un ruisseau l'avait attirée, elle se laissa conduire insensiblement aux replis de l'onde. Après bien des tours, elle parvint à sa source. C'était une grotte assez spacieuse, où, dans un bassin, taillé par les seules mains de la nature, coulait le long d'un rocher une eau argentée et qui, par son bruit, invitait à un doux sommeil. Psyché ne se put tenir d'entrer dans la grotte. Comme elle en visitait les recoins, la clarté, qui allait toujours en diminuant, lui faillit enfin tout à coup. Il y avait certainement de quoi avoir peur ; mais elle n'en eut pas le loisir. Une voix qui lui était familière l'assura d'abord. C'était celle de son époux. Il s'approcha d'elle, la fit asseoir sur un siège couvert de mousse, se mit à ses pieds ; et, après lui avoir baisé la main, il lui dit, en soupirant : « Faut-il que je doive à la beauté d'un ruisseau une si agi éable rencorftre? Pourquoi n'est-ce pas l'amour? Ah! Psyché! Psyché! je vois bien que cette passion et vos jeunes ans n'ont encore guère de commerce ensemble. Si vous aimiez, vous chercheriez le silence et la solitude avec plus de soins que vous ne les évitez maintenant. Vous chercheriez les antres sauvages, et auriez bientôt appris que de tous les lieux où on sacrifie au dieu des amants, ceux qui lui plaisent le plus ce sont ceux où on peut lui sacrifier en secret : mais vous n'aimez point.., »

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