LA MÉDITATION DE PARTHENIZZA
Plus délicats, plus intelligemment amateurs, et par là plus sensibles peut-être que les romantiques échauffés, les grands classiques voulaient qu'on abordât la nature dans des dispositions favorables ou dans une espèce d'état de grâce, quand l'âme fortement touchée voulait la solitude pour se libérer de ses paroles les plus intérieures. Et c'est ainsi qu'on sentit jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
Notre Révolution s'annonçait quand un des plus brillants esprits de cet Ancien Régime, comme pour rendre en faveur d'une civilisation menacée un suprême témoignage, écrivit, aux bords de la mer Noire la Méditation ' pathétique que nous allons reproduire *. Le prince de Ligne, qui portait dans ses veines un sang belge et allemand, et qui fit au service de l'Autriche la plus heureuse fortune militaire (il devint maréchal), fut un des plus illustres sujets de l'influence française : il se piquait d'écrire en français ses rapports officiels et il demeure un de nos écrivains. Esprit libre d'ailleurs et qui apprit, dans le commerce du grand Frédéric, de la grande Catherine (Catherine le Grand comme il aimait à dire) et de l'empereur Joseph II, à révérer la grande tradition de Louis XIV alors émigrée dans les monarchies orientales. Mais pour la civilisation, le goût et la politesse de l'esprit, c'est toujours entre Paris et Versailles qu'il situa son vrai climat intellectuel et moral. On en jugera par la lettre que nous citons et qui est la cinquième de celles qu'il adressa à la marquise de Coigny (celle-là même dont il fut vainement amoureux et qui ne prenait point d'amants parce que ce serait abdiquer), pendant le voyage que le prince fit en Crimée dans la compagnie de l'impératrice Catherine et de l'empereur Joseph. Elle est datée de Parthenizza. Elle est admirable d'émotion dominée et lucide.
1. Ce titre de Méditation semble avoir été souhaité par l'auteur luimême qui l'indique dans sa sixième lettre à la marquise de Coigny. — P. G.