‹ La forêt des CippesChapitre 135 sur 181 · CURIEUX DIALOGUE DES MAITRES · texte numérisé non relu

CURIEUX DIALOGUE DES MAITRES

Dans l'hiver de 1905, M. Anatole France publia un ouvrage intitulé Sur la pierre blanche, qui aurait pu s'appeler aussi bien Apologie pour l'Utopie.

A moins de douze mois de là, M. Jules Lemaitre, au cours d'une lecture à l'Académie, disait :

Je sais bien que le passé seul existe. Ce que nous appelons le présent, c'est du passé plus proche. Mais, naturellement, c'est du passé un peu lointain que je veux parler.

Charme puissant sur les âmes désabusées et lasses. C'est là qu'on trouve le repos. Il n'y a d'ailleurs que le passé dont nous puissions nous former des images un peu précises et consistantes. Même quand on rêve l'avenir, c'est avec du passé qu'on le construit comme on peut. En réalité, l'avenir n'est que ténèbres et épouvante. Toutes les fois que j'essaye de me figurer ce que sera le monde dans cent ans, dans mille ans, j'éprouve un malaise horrible, une rage de ne pas savoir, un désespoir d'être né trop tôt, une terreur devant l'inconnu. Que si, ne pouvant prévoir l'avenir, on veut seulement le rêver, l'esprit demeure impuissant et stérile. Toutes les utopies, toutes les descriptions d'Arcadies, de Salentes et d'Eldorados, même les plus récentes, n'ont rien d'enivrant, tant nous sommes impropres même à imaginer le bonheur.

Quatre années ont passé. Le 28 mai 1910, après le cours sur Fénelon, M. Anatole France, devant les Étudiants de Paris, a donné la réplique.

Et qui de nous ne se plaît à vivre dans le passé ? Q.ui de nous n'en sent parfois le besoin ? Ce serait trop peu que de vivre dans le présent, qui n'est qu'un point qui fuit incessamment. Vous avez entendu dire que la vie est courte ; vous n'imaginez pas combien elle est courte; il faut, pour lui donner une humaine et belle proportion, la prolonger dans le passé et > dans l'avenir, dans le passé par l'étude, dans l'avenir par le pressentiment et le rêve.

Oui, le rêve ! oui, la chimère ! oui, l'illusion ! Sans les rêves, sans les chimères, sans les illusions, la vie n'a plus de sens et n'offre plus d'intérêt. Sachons construire nos rêves ; sachons leur donner une structure scientifique. A cette condition, il est utile et bon d'être un rêveur.

Mes chers camarades, ne crai^ne^ pas de passer pour utopistes, de construire dans les nuées, de créer des républiques imaginaires, comme Platon, Thomas Morus, Campanella, Fénelon. Utopiste ! c'est l'injure coutumière que les esprits bornés jettent aux grands esprits et dont les hommes politiques poursuivent les souverains de la pensée.

Les deux maîtres qui, par-dessus les années, échangent ce curieux dialogue, ont exercé naguère sur le goût français un véritable consulat. On se plaisait à les comparer et à

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