‹ La forêt des CippesChapitre 144 sur 181 · tome I, page 564, & tome II, page · texte numérisé non relu

tome I, page 564, & tome II, page

Gilbert n'avait aucune amitié pour Vauteur rf'Eloa. Fier, généreux, délicat, mais actif, mais dévoué, il n aimait donc point cette solitude ostentatrice, cet orgueil reucogné et non plus cet air de bouderie. Vicié de la sorte, le plus beau génie du monde irritait mon ami. Il parlait de celui-ci sans respect humain. Jamais il n'a mieux découvert ce qu'il lui reprochait que dans cet article de l'Action Française, le 8 juin 1910, où il eut ridée de comparer le Moïse de Bossuet a celui du romantique. Le dernier paragraphe ne rappelle-t-il pas à l'esprit le mot d'Ernest Psichari disant plus tard : « J'ai pris contre mon grand-père le parti de mes pères? » — E. M.

LES DEUX moïse

Vigny, lorsqu'en 1822 il écrivait Moïse prenait position de pur révolutionnaire. La leçon morale et politique qui doit être tirée de l'histoire de Moïse était fixée par une tradition. Bossuet, dans sa Politique tirée de l'Écriture sainte, définissant le caractère du chef de peuple, en avait emprunté les principaux traits à Moïse lui-même. Sa conception s'oppose de tout point à celle de Vigny. La perfection de ses formules exige qu'elles soient ici rappelées et comparées au poème romantique. Le rapprochement fera éclater tout ce que l'ap-

parente dureté de Vigny cachait de faiblesse morale et de débilité intellectuelle. On mesurera aussi ce que l'excitation romantique a fait perdre de solidité à notre cerveau. Moïse clame donc sa plainte au Seigneur :

Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire !

Quelle est cette fatale puissance qui le rend solitaire ? II semblerait que la mission qu'il a reçue de commander à la nature et d'instituer son peuple, dût fortifier en lui, avec la notion de l'ordre qui régit le monde et la société, le sentiment de ses propres relations nécessaires avec les hommes. Mais, Vigny conçoit tout autrement la nature et l'exercice du pouvoir, qui consiste finalement en un droit de disposer arbitrairement de tout, en une puissance discrétionnaire sur les choses et sur les gens.

Sur les choses :

J'engloutis les cités sous les sables mouvants ; Je renverse les monts sous les ailes des vents ; Etc., etc.

Sur les hommes :

Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations.

Cette toute-puissance que Dieu a remise entre ses mains, il ne la conçoit que comme une merveilleuse facilité qui s'offre à ses caprices. Il n'a même pas une pensée pour le peuple au service duquel elle était destinée. Et comme sa puissance contredit à l'ordre du monde naturel, de même Moïse semble placé hors de l'humanité. Il paraît, dans le poème, qu'il y a non seulement rupture, mais antagonisme entre l'ordre humain et l'ordre divin ou surhumain.

Bossuet concevait tout autrement la puissance de Moïse :

Moïse, qui forma le peuple de Dieu, était instruit de toute la sagesse divine et humaine dont un grand et noble génie peut être orné ; et V inspirât ion ne fit que porter à la dernière certitude et perfection ce qu'avaient ébauché Tusage et les connaissances du plus sage de tous les empires et de ses plus grands ministres, tel qu'était le patriarche Joseph, comme lui inspiré de Dieu.

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