SUR ALFRED DE VIGNY
Bossuet découvre l'admirable continuité de la chaîne qui relie l'homme et l'univers à Dieu ; il n'attribue à Dieu et à son élu aucune puissance arbitraire et le divin n'est pas, pour lui, l'inhumain. C'est par la connaissance du réel et du naturel que Moïse s'est élevé à la révélation de l'ordre surnaturel. Bien loin qu'il ait, par sa mission, perdu la qualité d'homme, sa puissance surnaturelle se rattache et se rapporte à l'humanité. Cette conception unitaire du monde empêchait Bossuet d'isoler le prophète.
Au contraire, Vigny dépouille son personnage de toute humanité :
Sitôt que votre souffle a rempli le berger, Les hommes se sont dit : Il nous est étranger.
Le dessein du poète s'explique, si l'on considère que Vigny avait besoin d'isoler son personnage pour le singulariser, et de le singulariser afin d'incarner en lui l'idée même d'individu, essence distincte et impénétrable aux autres individus. L'individualisme est cause du romantisme de Moïse et cet individualisme est complet, à la fois métaphysique et sentimental. On souffre de voir que cet être surhumain, ce génie douloureux, n'est occupé, en fin de compte, que de son bonheur manqué :
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux.
Si vous notez qu'une fonction sociale est la cause de sa détresse, comment ne pas conclure que la société est hostile et funeste à l'homme? Un incurable ennui ronge Moïse, qui aspire au terme où tend tout anarchisme, à la mort, à l'anéantissement :
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Ainsi l'individualisme dissout l'individu.
Bossuet, au contraire, parce qu'il aperçoit dans l'univers un ordre invariable, considère les êtres et les choses dans leurs rapports éternels. L'individu disparaît à ses yeux : la fonction publique le prime et le dépasse, le détermine et l'encadre. Usufruitier des biens naturels, simple titulaire des hautes charges dont le sort a pu l'investir, bien loin d'être
écrasé par le fardeau du pouvoir, cet être éphémère se grandit lorsqu'il remplit entièrement sa fonction.
Le prince n'est pas né pour lui-même mais pour le public. Dieu confirme cette vérité par l'exemple de Moïse. Il lui donne son peuple à conduire, et en même temps il fait qu'il s'oublie luimême... C'est un personnage public, né pour le bien de l'univers : ce qui aussi est la véritable grandeur.
Si la notion de l'ordre du monde semble diminuer l'individu, cet ordre lui offre cependant ses seules chances de vivre et de transmettre sa vie. L'antithèse entre les deux conceptions de Bossuet et de Vigny ne représente pas une possibilité de choisir entre deux théories pures : le choix est entre la mort certaine et les conditions permanentes de la vie. Fonderez-vous la société sur le caprice individuel ou bien l'organisez-vous en vue de faciliter l'exercice des fonctions essentielles?
Notre choix est fait. Nous voulons et nous pensons ce que pensaient et voulaient nos pères, lorsque florissait la France royale.
APPENDICE XI Italie