LE LECTEUR
n'est généralement connue que par ses contes de fées, bien dignes en effet de survivre à l'inique oubli des siècles injurieux. Encore qu'on les doive mettre au-dessous de ceux de Perrault, je ne crois pas que les plus agréables d'entre eux, tels la Belle aux cheveux d'or qui, tout merveilleux mis à part, -€st un chef-d'œuvre de sensibilité romanesque, et l'Oiseau Bleu, je ne crois pas que ces contes le doivent beaucoup céder au Tetit Poucet ou à la Belle au bois dormant. Ils ont moins de naïveté peut-être, moins de simplicité aussi, et semblent davantage dénués de cette portée humaine comme <ie cette perfection qui restent la note des chefs-d'œuvre de Perrault. Par contre, ils sont relevés d'une ironie et soutenus d'une fertilité d'incidents bien propres à réjouir l'imagination...
On sait peu de chose de la comtesse d'Aulnoy. La date même de sa naissance est ignorée et l'on ne s'accorde pas sur l'orthographe de son nom. Sainte-Beuve ne la mentionne pas une seule fois. Et ses ouvrages sont devenus presque introuvables, à l'exception des Contes et du Voyage d'Espagne. Le peu de renseignements qu'on possède sur cette charmante femme se trouvent dans les Dictionnaires de Bayle et de Moreri et dans la notice dont M. de Lescure a fait précéder son édition des Contes (Bibliothèque des Dames, chez Jouaust).
Notons enfin, pour être complet, que la Grande Encyclopédie moderne lui attribue des Mémoires secrets de la Cour de France, et qu'on a réédité de nos jours, outre les contes de fées, ses Mémoires d'Espagne sous le titre de la Cour et la ville de Madrid à la fin du XVII^ siècle (Paris, 1874 et 1876, 2 vol. in-8).
Nous n'entreprendrons pas ici une étude du talent, d'ailleurs assez inégal, delà comtesse d'Aulnoy; l'occasion peutêtre s'en retrouvera prochaine. Nous préférons soumettre tout simplement l'important fragment qui suit ' au jugement de notre public. C'est la comédie de Marivaux, nous le
I. Il ne pouvait être question de gonfler ce recueil du teste de M"'= d'Aulnoy. Mais je crois pouvoir promettre au bibliophile qui a déjà tressailli une belle édition du Pèlerin suppose, avec la préface complète de Gilbert. — E. M.
rappelons, qui nous a déterminés à l'exhumation de cette partie d'ouvrage, détenue depuis quelque temps déjàdans notre portefeuille des réimpressions. Comme dânsle Triomphe de F Amour, on y voit les douleurs d'un amour pris par une femme pour une de ses pareilles travestie en homme ; mais tandis que l'auteur comique, par un habile tour de muscade, feint dans son dénouement de croire à l'extinction de tout sentiment tendre dans le coeur de la malheureuse Léontine, la comtesse d'Aulnoy n'a pas cru devoir terminer les douleurs de la marquise de Becarelli à la découverte d'une supercherie qui ne se trouva innocente qu'en intention. Et l'idée de l'aimable comtesse nous paraît plus passionnée et touchante que ne pouvait l'être la cruauté froide de Marivaux, dont le rire et les baisers découvrent toujours ou font sentir les dents. — La partie d'Hippolyle, comte de Douglas, que nous publions, commence par la curieuse histoire de la passion du vieux sénateur Alberti pour la jeune Julie. Nous n'avons pas cru devoir l'omettre, non seulement parce qu'elle peut faire réplique à l'amour du philosophe Hermocrate pour Léonide (dans le Triomphe de VAmour^, mais parce qu'il est remarquable qu'un auteur se soit avisé de sauver du ridicule la passion d'un vieillard pour une jeune personne : il est vrai que cet auteur était une femme, que la délicatesse native de son sexe devait incliner à la compassion pour ce genre d'infortune. Il nous a semblé que la mort du sénateur succo.mbant à sa fatale passion faisait un assez beau chapitre, qui demandait à ne point périr, et que Stendhal eût aimé cette fin passionnée d'un homme né sous le ciel de son Italie.
APPENDICE XIV La querelle d'Iphigénie en 1910