COMMENTAIRES
Il faut relire le texte qui suit. De la main de Raoul Monier, engagé volontaire mort les armes à la main, il découvre l'âme de ces jeunes groupes de lettrés classiques et patriotes : Revue Critique des idées et des livres, Guêpes, Divan, Nouveau Mercure, Étudiants d'Action française, Camelots du Roi. Doctrine et action en parallèle, il fait voir aussi, hélas ! quelle était notre gaîté.
Monier avait fait tout exprès le voyage de Valence. — E. M.
Merci ! — Maintenant que M. René Fauchois a été châtié comme il convient, sur le lieu même de ses exploits, peut-être convient-il de lui rendre pleinement justice. Il faut lui dire merci. Il faut le remercier de sa franchise, le remercier d'avoir dit tout haut, nettement, brutalement, ce que tant d'autres, plus prudents et mieux placés, plus dangereux d'autant, pensent et « pratiquent » tout bas. Ce n'est pas d'hier qu'une campagne est menée, non seulement dans la littérature, mais encore et surtout dans la haute université, contre l'esprit classique, contre les grands maîtres du xviie siècle. Ce n'est pas d'hier que M. Salomon Reinach, désireux de saboter l'enseignement littéraire, comme il a fait du musée des antiquités, proposait au conseil supérieur de l'enseignement de reporter aux auteurs du xviiie siècle les programmes des classes de nos lycées et collèges, la langue des auteurs des siècles précédents ne pouvant plus servir de modèle aux élèves d'aujourd'hui.
On sait que cette proposition a commencé depuis quelque temps déjà d'entrer dans la pratique : Pascal et Bossuet sont aujourd'hui presque proscrits, non sur les programmes, mais en fait, de l'enseignement secondaire. Ces cléricaux n'ont là que ce qu'ils méritent ! Voici venir le tour de Racine : tant mieux! Comme cela tout devient •clair.
Classiques et Romantiques. — Nous y voilà donc revenus, comme aux jours de 1830. Il y a pourtant quelque chose de changé. Et d'abord la question est posée de façon plus nette, si nette qu'elle entraîne avec soi la solution. « // n'y a pas de classiques et de romantiques », disait Moréas à son lit de mort. Eh bien, si ! ou du moins
LA aUERELLE D IPHIGENIE 4I5
sa pensée veut être expliquée. La vérité, c'est qu'il n'y a pas un art classique et un art romantique, une culture classique et une culture romantique. II y a le classicisme, c'est-à-dire l'art, la culture en fonction de la civilisation ; et il y a l'esprit romantique qui prétend réaliser un art en dehors de toutes règles, de toute civilisation, de toute culture — comme l'esprit révolutionnaire prétend réaliser la vie en société en dehors de tout organe politique, de tout ordre social.
Qui ne voit que nous ne donnons aux tenants de cet esprit le nom de « Romantiques » que parce qu'il fut arboré — sans trop de raison — par les plus notables d'entre eux au cours du xix* siècle. Le vrai nom qui leur conviendrait est beaucoup plus significatif, plus juste et plus ancien : les Barbares.
Le scandale. — Il faut voir les choses d'un point juste et établir les vraies responsabilités. Que Thalamas calomnie Jeanne d'Arc, ou que René Fauchois vilipende Racine, cela n'a guère d'importance. Comme on ne s'est pas fait, il est permis à tout le monde d'être un imbécile.
Mais la Sorbonne est, ou doit être, le plus haut centre de culture intellectuelle de la nation; TOdéon est le second théâtre français, spécialement subventionné pour le maintien des traditions et la représentation des grandes œuvres dramatiques, — et que Thalamas injurie Jeanne d'Arc en Sorbonne ou que Fauchois « démolisse » Racine à l'Odéon, là réside le scandale.
Suite au précédent. — Nous ne songerons pas à contester la valeur d'artiste de M. Antoine, ni son habileté de metteur en scène. Peut-être la sûreté de son goût littéraire est-elle moins établie. Il a laissé bénévolement dépriser chez lui Jean Racine. En revanche, il a, depuis son entrée en exercice, mis en lumière deux poètes de valeur : M. Saint-Georges de Bouhélier et M. René Fauchois...
Il y a des esprits assez mal faits pour n'y point voir une compensation.
Tout se tient. — Nous ne chicanerons pas sur leurs motifs les braves lycéens et les « amateurs » de l'Odéon qui, après avoir courageusement fait leur devoir de défenseurs de la culture française, ont
cru bon de se « désolidariser » d'avec ces énergumènes politiques, les Camelots du Roi. Nous ne demanderons pas à ceux qui ont envoyé des communiqués ou des rectifications aux journaux, combien d'assistants ils représentent sur une salle entière. On voudrait -seulement les prier de réfléchir. •
Les Camelots du Roi faisaient une manifestation purement littéraire dans son objet. Elle était cependant politique aussi, du seul fait de leur qualité. Mais — et c'est ce qu'il importe de comprendre — si cette association politique paraissait faire pour un jour de la littérature, elle ne sortait pas pour cela de son objet propre : sur ce terrain comme sur les autres, elle prenait la défense de notre tradition nationale. Leurs deux actions — également françaises — étaient en parfait accord, ou mieux il n'y avait que deux faces d'une même action.
Les « amis de Racine », mais démocrates, les amateurs de pure poésie, mais sillonnistes, sont-ils sûrs de trouver en eux un parfait accord de leurs deux qualités ?
En réalité, tout se tient dans un ordre social et dans l'ordre intellectuel qui en dépend. Qui veut un art doit vouloir aussi la civilisation dont il est le fruit, la société où fleurit cette civilisation, les organes qui composent cette société, l'intégrité du territoire où elle a pu s'établir, les institutions qui lui ont permis de se constituer et ont protégé son développement.
Et tout se tient, aussi, dans l'ordre des renoncements : on croit ne renoncer qu'à la monarchie, on renonce aussi aux provinces, aux corporations, à l'Église catholique, à l'esprit classique. Il faut aller jusqu'au bout : il faut abandonner l'Alsace, il faut abandonner Racine...
Du point fie vue démocratique et révolutionnaire, c'est René Fauchois qui a raison !
Paulo minora... — Occupons-nous un peu des personnes. M. René Fauchois — et il n'y a pas que lui dans cette affaire — nous a révélé avoir fait une étude approfondie de Racine et de ses œuvres : il l'a commencée quinze jours avant sa conférence.
Il semble persuadé qu'il a accompli quelque chose de très neuf en « éreintant » l'idole des classiques. Les gazettes littéraires de 1820 à 1840 étaient pleines de ces « éreintements ». A vrai dire, la renommée de Racine a été au plus bas — de ce qu'elle pouvait être — en 1830. La bataille d'Hernani fut livrée tout justement contre lui. Depuis, sa gloire n'a cessé de grandir. Elle est aujourd'hui aussi haut qu'elle fut jamais. M. René Fauchois paraît croire qu'il touche à une idole inviolée. Pas du tout! Elle a subi l'épreuve. Racine a livré bataille, déjà : ce sont ses ennemis qui sont par terre. •
LA aUERELLE D IPHIGENIE 4I7
Et pas de subterfuges, s'il vous plaît! Des ennemis d'une autre taille que M. Fauchois : Victor Hugo lui-même.
Nous autres, jeunes, qui sommes la postérité pour Hugo, et déjà un peu pour M. Fauchois, nous n'avons qu'un mot pour qualifier l'œuvre théâtrale du grand romantique : ridicule.
On peut toucher du doigt, ici, combien est intenable la position intellectuelle des « amateurs de pure poésie », des « défenseurs d'un grand poète français ». Attaqué au sujet de Racine, M. René Fauchois a riposté en lisant du Hugo. C'était de bonne guerre, et cela pouvait porter auprès de ceux pour qui tout le passé est tradition et tout grand écrivain un maître.
Mais Hugo critique! le Hugo de Shakespeare et des préfaces! On voit d'ici notre exclamation, à nous tous antiromantiques : « Bête comme l'Himalaya! » Et lorsque M. Fauchois nous eut demandé, triomphant, pourquoi presque seul d'entre les poètes, Racine est « considéré comme une espèce de divinité » échappant à la critique, — notre réponse était toute prête : « Parce que presque seul d'entre les poètes de France — et du monde — Racine fut aussi grand par l'intelligence que par la sensibilité et l'imagination poétique. »
Malhonnêteté intellectuelle :
M. René Fauchois lit une critique — idiote — de Hugo contre Racine. On siffle. Alors, de haut :
— « Prenez garde! vous sifflez l'auteur de la Légende des Siècles!!... »
Transposons :
On joue le Beethoven de M. René Fauchois : c'est grandiloquent et vide. Je siffle.
— « Comment, monsieur! Vous avez le front de siffler l'auteur de la Neuvième ! !.., »
— Mais non, mais non : Fauchois !
Entre sa première conférence et la seconde, M. Fauchois a eu le temps de se retourner, de réfléchir, de se tuyauter. Il s'est appliqué à trouver des excuses dans les faits ou dans les opinions d'autrui.
Quelles excuses ! quels tuyaux !
Pierre Gilbert. — II. 27
^l8 APPENDICES
Mais voilà I Le malheureux a tout servi pêle-mêle sans avoir eu le temps de rien digérer. Aussi quel salmigondis ! quel ramas de propositions hétéroclites, contradictoires, hurlant de se voir accouplées.
C'est ainsi qu'il a découvert (à travers M. de Pawlowski) la thèse du groupe de VOccident — thèse où il y a à prendre et à laisser ; mais intéressante, en somme — : La grande France, la vraie France, la France traditionnelle, c'est la France du Moyen Age, la France des xiie, xive et xve siècles. La Renaissance, d'abord et surtout, puis le xvii« siècle, sont venus briser le libre épanouissement de notre esprit national ; il a fallu attendre la Révolution , pour reprendre notre vraie tradition •.
Entre temps, quelle horreur : un débordement d'influences étran- «gères : l'Espagne, l'Italie, l'Angleterre !
Et M. Fauchois cite avec complaisance les auteurs de son goût : les mystères, les fabliaux, Villon, Rabelais !
Nous serions bien curieux de savoir à quelle époque M. Fauchois situe Rabelais. C'est chez celui-là, sans doute, qu'il retrouve la pure inspiration française, sans aucun alliage d'espagnol, ni d'italien, ni de latin, ni de grec?
Puis, il oublie qu'il a commencé — afin de montrer à son bon public qu'il sait aussi goûter les classiques, quand ils le méritent — par un éloge de Corneille. C'est dans Corneille, certainement, qu'il n'a trouvé aucune influence de la littérature espagnole.
Au fait, l'Italie et l'Espagne ont beaucoup influencé nos écrivains du xviie siècle. Tous, ou presque tous, leur doivent une part de leur inspiration, quelques traits de leur génie. L'exquis La Fontaine est plein de Boccace ; les mystiques espagnols qu'il combat ont touché Pascal. Ni Bossuet, ni l'honnête Boileau ne sont exempts.
Il y en a un, cependant, un poète très délicat et très pur, qui ne doit rien qu'à la France, — et à la Grèce, — cette « ante-France », et c'est...
Eh bien, oui, parbleu ! c'est Racine. Pour une fois que M. Fauchois s'avise de faire du nationalisme littéraire, cela ne lui a pas réussi !
Racine n'est pas seulement l'auteur du théâtre chez la portière.
I. S'il pensait emprunter ainsi à Mithouard, auteur du Traité de l'Occident, M. Fauchois altérait singulièrement les idées de ce grand admirateur de Racine. — E. M.
LA aUERELLE D IPHIGENIE 4I9
C'est UD poète courtisan écrivant pour de plats courtisans et un prince infatué.
Il y a, en démocratie, une certaine façon de demander au Ministre de l'Instruction publique de rougir votre boutonnière, qui dépasse en délicatesse tout ce que les plus fanatiques admirateurs de Racine ont cru découvrir de plus fin dans les pièces de cet auteur.
Moralité. — On demande la reprise à l'Odèon du Beethoven de M. René Fauchois, sans musique d'accompagnement. Hypothèse : Peut-être y en aura-t-il quand même !
Raoul MoNiER.
{Les Guêpes, novembre 1910.)
APPENDICE XV L'Iphigénie de Moréas