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La querelle Moréas est d'une importance capitale dans Vhistoire des lettres contemporaines. On en verra l'un des épisodes dans les morceaux reproduits ci-dessous, où Pierre Gilbert, alors chargé de la chronique dramatique hebdomadaire à /'Action Française, avait motivé à deux reprises son admiration, avant d'y revenir définitivement dans l'étude qu'on a lue d'autre part.
— En comprenant celte dernière dans la partie de ce recueil consacrée au théâtre classique, je suis bien sûr d'être fidèle à la pensée de mon ami, aux yeux de qui l'Athénien paraissait comme l'un des premiers auteurs du renouveau de l'Art littéraire en France.
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Je suis heureux d'informer nos lecteurs qu'un petit complot ourdi contre la mémoire de Jean Moréas et son Iphéginie a avorté, M. Jules Claretie, qui ne passe pas, il est vrai, pour un oracle du goût, et qui cumule avec ce peu de dispositions les fonctions d'administrateur du premier théâtre français, fait profession, quand il ne feint pas de l'ignorer, de n'aimer point les œuvres de Moréas. Et c'est à lui que quelques amis du poète ont confié le sort de sa tragédie ! Tout ce qui pouvait se tenter, dans l'ordre administratif.
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contre VIphigéuie de Moréas, M. Claretie l'a donc tranquillement accompli, avec cette assurance de l'irnpunité que donne la position de haut employé irresponsable. Une mise en scène qui provoque le sourire et se ferait siffler sur la moindre scène de sous-préfecture, une interprétation qui, M"* Bartet mise à part, trahit et défigure l'œuvre de Moréas, des costumes incohérents, une figuration affligeante, voilà ce que M. Jules Claretie a daigné concéder à la plus pure tragédie de notre âge. Puis, comme si tant de mauvaise volonté affichée ne suffisait pas, il y eut, à la générale, une sourde petite cabale pour faire évacuer le théâtre par les séides de M. l'administrateur. Eh ! bien, tout cela aura été en pure perte. L'enthousiasme du grand public a déjoué ces misérables calculs et balayé, au vent des acclamations, l'appareil de l'envie et du sombre chagrin. J'apprends, en effet, que, jeudi en matinée, c'est-à-dire devant le public le plus digne de l'œuvre de Moréas, Iphigénie est allée aux nues, non plus ravie cette fois par le miracle d'Artémis, mais soulevée comme le jouet du délire populaire.
C'est très bien : il est satisfaisant que la sagacité du public et son généreux esprit aient sauvé l'imprudence des amis du poète, qui ne devaient à aucun prix confier au Théâtre- Français et à M. Claretie la tragédie d' Iphigénie.
L'Iphigénie de Moréas ne devrait être jouée que dans des circonstances, mieux, pour des cérémonies choisies, pour un public d'élite, représentée sans décor et avec la plus sobre mise en scène, et plutôt que jouée, récitée. Il faut comprendre que cette tragédie est l'œuvre d'un Grec hellénisant qui a résumé en elle vingt siècles de civilisation et de littérature ; tous les mots en sont chargés et comme engraissés de significations qui se perdent dans la nuit des temps, de réminiscences et d'allusions. C'est un ouvrage de grand lettré. C'est en outre l'expression d'une idée très hautaine, fière et retranchée, de la vie. Plus encore qu'un ouvrage dramatique, Iphlgétiie est un poème lyrique. Les chœurs et les stances en forment la moelle. Avant tout, il importe donc de garder à l'œuvre, même portée à la scène, cet air de défi et d'intrépidité, avec lequel Moréas nous apprit que l'homme peut affronter la mort.
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Les fêtes de la Pentecôte fort à propos nous procurent le loisir de revenir à Iphigénie que notre dernier feuilleton étrangla tant soit peu. L'actualité, non moins impérieuse que Diane, commet de ces assassinats. Mais le retentissement de ces représentations n'est pas près de s'éteindre ; et, d'ores et déjà, un point reste acquis : Vlphigénie de Moréas est le clou d'or marquant l'événement, à la fois illustre et scandaleux, de cette saison.
Le scandale, je l'ai dit et j'y reviens, a été double, sinon triple. Il s'est élevé à la fois de la scène et de la salle. De la scène, où l'on jouait mal et à contre-sens ; de la salle, 011 la cabale sourdement rageait. Enfin, de la part des amis éclairés du poète, il y eut sinon scandale, du moins imprudence. Non, il ne fallait pas confier Iphigénie à Claretie et à la Comédie-Française. Là-dessus, le chroniqueur littéraire de la Bataile syndicaliste me fait observer que « Moréas luimême a voulu expressément » être joué sur notre première scène et que « les amis du poète n'ont fait qu'exécuter ses volontés ». Sans discuter si les amis du poète n'avaient pas le devoir de conseiller et de mieux renseigner Moréas sur les périls où il exposait son œuvre, il est bien certain q\ue l'auteur d'iphigénie plaça dans certains de ses amis une trop généreuse confiance à laquelle tous ne répondirent pas congrûment. Ces amis n'ont pas craint de retrancher des passages entiers de la tragédie, après les premières représentations, alléguant qu'ils s'étaient fait donner carte blanche par l'auteur. Peut-être auraient-ils bien fait, en ce cas, de pousser l'indiscrétion jusqu'au point où elle eût servi la mémoire du poète. Il faut pourtant comprendre qu'il ne convenait pas à Moréas, d'ailleurs grand maître de dédain, de paraître attacher à sa tragédie son prix réel, qui est exactement celui d'un chef-d'œuvre, en hérissant de difficultés, d'interdictions et d'exigences son exécution. C'était bien à lui de se montrer facile et traitable; tout
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comme ses amis, devenus par sa mort ses héritiers, en quelque sorte, fussent restés dans leur rôle en concevant les ambitions que sa modération déconseillait à Moréas. La piété a le devoir de se montrer exigeante. Ainsi je trouve très bien qu'à M™« Silvain dont Moréas s'était accommodé pour le rôle d'Iphigénie, ses amis aient obtenu qu'on substituât l'incomparable Bartet. Eh ! bien, entre ce qui pouvait contenter Moréas et ce que ses fidèles avaient le devoir d'exiger, on devrait constamment retrouver la distance qui sépare de M"^ Bartet sa camarade : dans cet espace, on sait que quelques planètes rouleraient à l'aise.
La critique qui, Dieu merci, ne s'est que partiellement déshonorée pour obéir aux suggestions de l'envie ou des passions politiciennes, s'est en somme accordée dans l'éloge des choeurs d'Iphigénie. Je demande qu'on n'oublie pas les stances dont la beauté me paraît plus émouvante encore. Mais surtout, je supplie les admirateurs du poète de ne point prendre l'habitude de louanger seulement des parties, des morceaux de l'œuvre. Tant qu'ils n'auront pas pris conscience de la beauté d'ensemble de la tragédie, et tant qu'ils n'auront pas communiqué autour d'eux leur sentiment, il leur restera un grand devoir à remplir envers la mémoire de Jean Moréas.
APPENDICE XVI Théâtre romantique