REMARQ.UES SUR LA CRITIQ.UE DRAMATIQUE
des Lavedan, des Hervieu, des Donuay, des Guinon, des Lemaitre. Alors le théâtre, si l'on peut dire, était en possession de sa propre confiance ; il sentait ses forces ; il visait hardiment. Temps propice pour la critique qui bénéficiait de cette gloire, qu'elle publiait, et rencontrait le succès dans la joie universelle.
Aujourd'hui, les conditions ne sont plus les mêmes; nous escomptons bien encore des œuvres isolées ; mais le théâtre lui-même, en tant que fonction sociale, est en pleine liquidation : nécessité pour les feuilletonistes de parler bas et de se recueillir, mais difiiculté pour la haute critique de garder ce timbre timide sans trop comprimer ses dons généreux.
Une innovation intéressante a servi à M. Henry Bidou à résoudre ce problème : il observe en tout sujet une stricte exactitude documentaire qui donne à ses chroniques un air supérieur de dilettantisme souriant, en même temps qu'un parfum de bonnes humanités; et je trouve cela d'un très grand sens.
M. Henr}- Bidou voit naître chaque semaine une couple ou deux de pauvretés sans nom dont il a l'obligation d'entretenir son public. Embarrassante conjoncture et perplexité bien concevable; voici comme il s'en tire. Le critique des Débats s'est avisé que, par ces temps de disgrâce, l'asile de l'honnête homme n'est plus au théâtre, mais qu'il se trouve dans les livres. Inveni porluni, doit-il penser à son tour lorsque, à propos d'une tragédie de M. Alfred Mortier, il peut glaner sur les rayons de sa bibliothèque les éléments d'un vigoureux portrait du dictateur Sylla, ou, à l'occasion d'un dépeçage récent du Faust de Goethe, mettre à contribution ses connaissances de polyglotte et faire de l'exégèse. Ainsi M. Henry Bidou épie dans l'actualité théâtrale l'occasion de sérieux déduits, et il les saisit avec tout l'empressement d'une curiosité et d'un goût trop souvent mis au régime.
Mais ces chevauchées n'ont pas toujours lieu; elles sont même une rareté, et trop souvent il faut s'en tenir à l'analyse de la Femme seule ou bien de VExilée (vraiment ces titres ne vous disent rien?). Alors l'imagination et la critique ne savent plus où se prendre : c'est l'aridité même ; que faire ? Le critique des Débats s'est arrêté à une formule, la modes-
tie même, où j'ai toutes les peines du monde à m'empêcher de surprendre parfois comme une intention de moquerie légère. Sauf de temps en temps une remarque brève sur le genre de l'ouvrage, M. Bidou se tient alors, en effet, au récit de l'action, avec toutes ses circonstances ; il rédige un bulletin où se trouvent relatés les jeux de scène, les paroles, les mouvements des acteurs, leurs intonations, leurs expressions, leurs attitudes et jusqu'à leurs costumes, où tout enfin est noté avec la même précision que je ne voudrais pas taxer d'indifférence, mais qui peut ne pas toujours correspondre, c'est évident, au plaisir même du spectacle et à sa qualité. Dans un style châtié, très ferme et d'excellente race, il prépare ainsi des documents pour l'historien de l'avenir; il tient le registre de la scène contemporaine ; c'est un neveu des frères Parfaict, dirais-je, doublé d'un ironiste bien muni de lettres.
Et, sans doute, M. Henry Bidou prend tant de plaisir à conter parce qu'il est un conteur hors ligne ; mais aussi le critique des Débats a appris dans l'histoire que les chefsd'œuvre s'expliquent, en grande partie, par la foule des écrits secondaires. « Imaginez, dit-il, que l'on veuille enseigner l'anatomie du cheval par la biographie des gagnants du grand prix : voilà à peu près comme on enseigne l'histoire littéraire. » Or ce temps n'est pas fécond en gagnants, je veux dire en chefs-d'œuvre; aussi M. Bidou établit-il le répertoire détaillé des œuvres de second rang, en vue, suggère-t-il , de contribuer à l'explication du prochain chefd'œuvre, s'il se produit; pour expliquer sa non-venue, si nous sommes condamnés à l'attendre toujours.
Maintenant, est-ce que la minutie même du compte rendu, est-ce que cette importance phénoménale concédée aux plus microscopiques détails d'œuvres souvent dénuées, est-ce que ce travail à la loupe n'accuse pas un dessein de critique indirecte ? Appliquerait-on à des pièces de rien ces méthodes que leur patience méticuleuse égale à ces seuls ouvrages illustres dont aucune circonstance ne peut paraître vile, sans une arrière-pensée de dérision ? Je prie le lecteur de répondre. Pour moi, M. Henry Bidou me paraît un machinateur habile qui engloutit et perd dans l'ampleur du décor et la majesté de l'appareil historique des sujets qu'il juge peu
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dignes, afin de donner par là comme l'impression physique du vide qui caractérise l'état présent du théâtre : simple jeu de scène, plus spirituel et plus éloquent mille fois qu'une discussion en règle, — discussion qui serait superflue, honneur qui paraîtrait immérité pour des ouvrages dont rien ne doit rester souvent que notre grand rire intérieur.
APPENDICE XVIII La bataille navale