LA BATAILLE NAVALE
Rien n'est émouvant comme cette prise de contact, cette lente étreinte des deux escadres dont l'une va couler l'autre à pic.
Ce matin-là, le Shinaiio Marti, en grand'garde, distingua le premier les silhouettes ennemies ; il lança à V Itsukushima, le bateauamiral de notre division d'éclairage, le signal : « L'ennemi en vue » ; Y Itsukushima le transmit aussitôt au Mikasa, qui portait le commandant en chef; il n'était pas 5 heures du malin quand tous les appareils récepteurs de T. S. F. de l'escadre reçurent simultanément la communication; les combattants dormaient encore, une brume légère couvrait la mer, tout le bateau brillait, humide de la rosée qui ruisselait comme une véritable pluie.
Un deuxième signal arrivait du Shinano : « L'ennemi semble vouloir prendre le chenal à l'est de Tsushima » ; puis, sans interruption, il faisait connaître les dispositions de l'ennemi.
A 7 h. 5, c'est Vliumi qui transmet : « L'ennemi compte plus de 5 bateaux ; à 7 heures, route au Nord-Est. »
Ah 1 mon vieil 7;^hw//, te voilà devenu l'œil et l'oreille de notre escadre, vas-tu découvrir le gros de l'ennemi ? D'ailleurs, il continue : « L'ennemi compte plus de 1 1 bateaux, le Zemlchoiig en tète, 2 bâtiments-hôpitaux en queue. »
A 9 h. 50, il signale : « L'ennemi comprend 5 cuirassés, 3 croiseurs de 26 classe, et par ailleurs plus de 8 canonnières ; le total est supérieur 323 unités, la brume empêche de bien discerner. »
Puis encore : « Force ennemie : 1 5 ; — type Boroâino, 4 : Ossliahia, Sissoî, Navarin, Admirai Nakimoff à l'aile gauche ; — tj'pe Admirai Seniavine, 3 : Impcrator Alexandre III, Oleg, Aurora ; — les types Zemtchoug en avant-garde ; les croiseurs auxiliaires suivent derrière. »...
Il est II h. 45, notre audacieux liicmi télégraphie encore : <f A II h. 30, l'avant-garde de l'ennemi est à environ 12 milles dans le nord-ouest de l'île Wakamiya, route au nord-est. »
Puis les messages de tous les grand'gardes se mêlent à qui arrivera le premier...
Enfin l'instant critique. Le bateau-amiral donne à Vltsukushima l'ordre : « Les y et 6'^ divisions attaqueront la queue de l'ennemi. » V Itsukushima donne le signal : « Que chacun chasse son poste. » Il est 2 heures, c'est de cet instant que s'engage la plus grande des batailles navales
modernes, celle dont a dépendu, pour le Japon, « le salut de l'empire ^).
Quand ils attendaient le combat, qu'avaient fait les équipages ? D'abord ils avaient jeté à la mer tout le charbon en excédent, puis :
... sans laisser un instant de répit, les ordres se succèdent : « L'équipage aux postes de lavage — au lavpge du pont supérieur — au lavage de tous les ponts — à laver l'extérieur. — A l'entretien des pièces. — A l'entretîén des fusils. — Aux postes de propreté. — Prendre les dispositions d'appareillage — appareillez. — A prendre les dispositions de combat »... En temps de paix, il eût été impossible de faire tous ces mouvements avant le repas du matin ; mais ce qui les a tous rendus possibles sans le moindre arrêt, c'est le grand battement de l'âme japonaise.
Enfin après tout cela, on donna le signal du repos. « L'équipage à se laver, on peut fumer », et bientôt : « A disposer le déjeuner, déjeuner. » Il était 9 h. 1/2 passée, et pour fêter ce joyeux départ au combat on distribua du riz sans mélange.
Après ce repas, comme il y avait encore quelques heures avant que l'ennemi arrivât à la ligne que nous avions fixée, on mit l'équipage au repos, et beaucoup se laissèrent aller au sommeil qui suit une grande fatigue. La plupart des hommes avaient jeté des nattes sur les obus répartis à l'arrière des pièces à l'armement desquels ils appartenaient et dormaient dessus. En parcourant les batteries, je voyais ce spectacle et ne pouvais contenir mon admiration ; inconsciemment, je répétais : « Oui, c'est la victoire ! »
Du côté des chefs :
On avait réuni au carré tous les officiers et sous-officiers, et le commandant les accueillit en disant : « Nous escomptons la victoire ; buvons le saké que l'empereur nous a offert, et que ce dîner soit en même temps un appel au triomphe et nos adieux devant la mort » ; et tous ensemble nous poussâmes trois Bandât pour l'empereur, pour la marine et pour notre bateau.
Je descendis ensuite revêtir une tunique blanche que ma sœur m'avait envoyée de Tokio pour fêter ma nomination d'aspirant (on avait teint dessus les armes de la famille, des ailes de faucon opposées), et je m'attachai une pancarte portant ; « Aspirant Ichigawa Keiji, mort au combat le 27e jour du 5* mois de la 38e année de