EN MARGE DE L'HUMANITÉ
Tandis que Pierre Gilbert donnait à /'Action française sa chronique dramatique, André du Fresnois rédigeait à la Revue Critique des idées ses notes de théâtre. En attendant que l'œuvre de ce dernier recueillie un jour permette d\idmirer par comparaison les talents des deux jeunes écrivains, on voudra déjà relire du même regard ce qu'ils disaient du Phalène. // est d'ailleurs bien que les derniers mots de cette note d'André du Fresnois soient aussi les derniers de ce recueil.
Vous les répéter ei. — E. M.
J'ai horreur du paradoxe, et l'esprit de contradiction n'est pas mon fait. Je n'essaierai donc pas de défendre contre l'opinion unanime de la critique la dernière production de M. Henry Bataille, le Plnlène. Aussi bien n'en ai-je aucune envie. Mais comment se défendre d'un peu de mauvaise humeur, en voyant les pontifes de la critique découvrir aujourd'hui la fausseté et tous les vices du théâtre de cet auteur? Une épingle suffirait à exterminer ce malheureux papillon, le clouant à son rang dans la collection, rayon des monstres ; pourquoi l'écraser aujourd'hui d'une pierre énorme ? Vraiment, vous aviez entendu la Vierge folle et les Flambemix sans deviner où aboutiraient toutes ces belles choses ? Ah ! ça, pourquoi vous paie-t-on ?
Il est vrai qu'il y a les aveugles volontaires. M. Abel Hermant en est un. Ne commençait-il pas l'autre jour son article sur le Phalène par quelques considérations d'où il ressortait que les néo-classiques, quoique adversaires du romantisme, nourrissaient une tendresse sans égale pour M. Henry Bataille. Et M. Abel Hermant accusait les néo-classiques de contradiction. Nous demandons à connaître ces néo-classiques dont parle M. Abel Hermant. Cet homme enchnà la raillerie a dû être victime à son tour de quelques mystificateurs. S'il veut prendre la peine de consulter les publications de ces incohérents néo-classiques, il s'apercevra que M. Henry Bataille n'y fut jamais sacré génie, et que l'on y expliquait assez exactement pour quelles raisons son art doit être réputé puéril, prétentieux, et plus saugrenu encore que malsain. Il y trouvera d'ailleurs nombre d'utiles rensei-
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gnements. C'est ainsi que le jour, qui ne saurait tarder, où l'irrésistible renaissance du goût français contraindra des critiques plus ou moins asservis à constater que, si le théâtre de M. Bataille n'est pas grand'chose, celui de M. Bernsteinest immédiatement au-dessous du rien, ce jour-là, dis-je, M. Abel Hermant pourra reconnaître que tel fut toujours le sentiment des néo-classiques. Mais M. Abel Hermant le reconnaîtra-t-il ?
Il a été trop parlé du Phalène dans les journaux pour qu'il soit besoin d'en rappeler l'intrigue. Le sujet, encore que banal, pouvait fournir un drame intéressant. Étant donné qu'une jeune fille riche, belle, artiste, sait qu'elle a cinq ans à vivre, comment va-t-elie employer ce temps compté ? M. Henry Bataille est un poète lyrique. On s'en aperçoit bien vite. Son héroïne veut se brûler à toutes les flammes de la terre, — on dit aussi : se crucifier sur la beauté, je crois. — C'est pourquoi, vêtue en actrice de petit théâtre, elle va au bal des Quatz-Arts, et se prostitue à un passant.
Après ces événements, que nous apprenons au deuxième acte, il semble que l'on doive tirer l'échelle (que ne tire-t-on aussi le rideau !). Il n'en est rien. Nous ne sommes pas à bout de sublimités, et Mlle Thyrade Marliew (c'est du hongrois) nous entraîne devant des paysages historiques. Là, nous entendons des paroles définitives, et M. Henry Bataille, qui décidément est un habile homme, trouve le moyen de rendre parfaitement ridicule une femme aussi spirituelle que Mme Moreno. Nous entendons aussi du latin, agréablement fleuri de solécismes, M. Henry Bataille ayant trop de génie pour prendre souci d'avoir de la grammaire. Nous assistons à des danses parmi des tombes, et enfin, au quatrième acte, à un festin érotico-macabre. Je vous assure qu'à quinze ans, lecteur enthousiaste et furtifde Quo vadis ?, admirateur de Pétrone (pas le vrai, bien entendu), j'eusse trouvé tout cela très bien. A la fin du banquet, comme RoUa, Thyra se tue. Infortunée convive ! Heureux spectateurs !
Je ne me sens pas le courage de l'indignation. Dans plusieurs journaux, du reste, M. Joseph Prudhomme a dit tout ce qu'il fallait dire, avec une égale dignité, et sous les pseudonymes les plus divers il a dénoncé l'immoralité de l'œuvre de M. Bataille. Sur la foi de M. Joseph Prudhomme, son cornac ordinaire, le public s'est précipité au Vaudeville, et les recettes montèrent ; mais il en sortit déçu. Le Phalène, en effet, si l'on excepte quelques phrases qui forcent le rire par leur naïveté prétentieuse et rococo, à part quelques scènes où l'on évoque l'ombre d'un Paul de Kock qui serait morphinomane, le Phalène dégage un ennui insurmontable. Un spécialiste des maladies mentales y trouverait sans doute à glaner. Car les personnages se maintiennent avec une obstination méritoire, et sans défaillance,
en marge de l'humanité. Comment M. Henry Bataille a-t-il pu les suivre ? C'est son secret. Il y a là comme un « état second » que l'opium, l'absinthe ou le whisky me semblent incapables de produire. Mais ne parviendrait-on pas à le provoquer par la lecture méthodique et continue de certains poètes symbolistes ? N'importe. Nous voyons le résultat, et il est admirable. Jamais la logique de l'absurde ne trouva serviteur plus attentionné que M. Henry Bataille.
Il y a une part de satire dans le Phalène. Le malheur, c'est que l'on ne saisit point pour quelles raisons l'auteur déprise certains personnages et chérit les autres, car tous sont des fantoches également lamentables ou également divertissants. Un autre malheur, c'est que M. Henry Bataille n'a pas mis assez en valeur ce côté divertissant des personnages qu'il voulait moquer. Sa pièce manque d'esprit autant qu'il est possible. On n'imagine pas combien tout le monde, et d'abord l'auteur, se prend au sérieux là dedans !
Enfin, ce n'est pas un triomphe, pas du tout. Il y a trois ans, le public n'eût peut-être pas manifesté aussi nettement son opinion.
— - Ne perdons pas courage.
André du Fhesnois.