LES IDEES DRAMATIQUES DE PIERRE GILBERT
// est digne de remarque que dans l'œuvre de Pierre GiJherl, prématurément arrêtée, la critique dramatique ait donné la matière de tout un second volume. Aye-i égard au nombre différent des pages : elles sont dans une proportion que Gilbert, s'il avait pu vivre, aurait longtemps maintenue. Il y a seulement lieu de rappeler que vouée à la critique des idées, des livres et des mœurs, tentée par le roman et peut-être par le théâtre lui-même, cette plume pouvait aussi être appelée à rédiger de ces Actes qui expriment la volonté de l'État.
Comme dans le premier tome, la chronologie a commandé la distribution des éléments.
Il était indiqué de classer dans la première partie tout ce que Gilbert a écrit du théâtre classique français, en groupant sous le mêtne titre ce qui traitait d'un même auteur. La seconde déroule un tableau de la Scène parisienne en 1^12, où j'ai si peu retranché qu'on y retrouvera jusqu'au souvenir d'un été brûlant.
Les généralisations publiées l'année suivante par /'Action française dans sa revue, Gilbert les donnant comme le complément de sa chronique hebdomadaire au journal, ont été placées à la suite, c est-à-dire au début d'une troisième et dernière partie, par une exception unique à l'ordre des temps.
XII AVERTISSEMENT
Leurs couleurs luxueuses cachant les imperfections de détail à la faveur d'une illumination de conte de fée, les théâtres donnent une sorte de bonheur que, de Stendhal à Pierre Gilbert, jamais Français n'aura pu négliger. Ils réunissent, en un même petit espace et vibrants sous l'empire de mille sentiments, tous les éléments de la société d'une époque. En 19 12, le spectacle de la salle autant que celui qui s'allait jouer sur la scène engageait aussi Gilbert dans un ordre de réflexions par où son action politique se trouvait légitimée. S'adre'ssant aux hommes assemblés, le théâtre est « la forme sociale par excellence de l'art littéraire ». Or cet enivrant théâtre était menacé en France pour des causes tout ensemble littéraires et sociales. Gilbert en bataille '.
Sans compter ces premiers plaisirs de l'honnête homme et du partisan curieux de nombrer l'adversaire, d'autres raisons le mènent au théâtre ; l'amour même de l'art dramatique.
L'art dramatique représente l'homme aux prises avec l'homme plus directement qu'aucun autre, et il a droit par là à l'attention la plus vive. 11 représente l'homme aux prises avec l'homme par le moyen du dialogue, sans plus, et d'un dialogue dont la qualité particulière mérite aussi l'examen. Créée par l'esprit, moins pour reproduire authentiquement les conversations de la vie quotidienne que pour trahir des voix intérieures, les monologues des cœurs antagonistes et complices, la parole humaine au théâtre, dira Gilbert, tiendra « le rôle de la fatalité ». Observation souveraine qui fait
I. V. notamment Impression de rentrée, p. 185. — Prenant après Lucien Moreau la chronique^ dramatique de l'Action française, Gilbert observait que dans» la décadence avérée » du théâtre contemporain, rcxtrénic misère des ouvrages et l'avilissement du goût coïncidaient avec une publicité effrontée et la démission d'une critique oubliant les devoirs de sa charge. Et il loue son prédécesseur de les avoir remplis avec sa tranquille autorité, donnant au public un sentiment de sécurité incomparable. Lucien Moreau, disait Gilbert, a usé de ses qualités « avec une exquise modération et même cette indulgente et narquoise ironie qui trahit une force sûre d'elle-même. »