THÉÂTRE DES BOUFFES
Les Maris de Léontine
comédie de M. Alfred Capus.
Reprise
Il y a plus d'agrément, je vous le dis, à entendre ces trois actes si prestes et légers qu'à souffrir les douleurs des enfantements laborieux qui se pratiquent, tous les soirs, sur la plupart de nos scènes.
Les Maris de Léontine ne se racontent pas. L'intrigue garde, jusque dans la fantaisie, une délicatesse, et comme un doigté qu'une analyse toute sèche ne rendrait pas. Du reste, la fable n'est ici presque rien : ce qui compte, c'est l'esprit de ces trois actes, c'en est la gaieté naturelle, la mesure et la clarté. Son sujet semblait autoriser M. Capus à beaucoup de farce et à quelque peu de grosse cocasserie. Il s'en est abstenu et, craignant toujours de trop appuyer, il a filé sans lourdeur une situation assez folle. Ainsi dégagée dans ses grandes lignes.
94 CHRONiaUE DE LA SCENE EN I912
et avec la part de caricature qui convient, sa comédie donne une impression de facilité et respire une bonne humeur qui n'aide pas peu au rire.
M. Capus est parti de cette idée que le divorce, s'il est une solution légale, n'en est pas une pour l'auteur dramatique. Pourquoi un couple désuni par le Code ne serait-il pas reconjoint par le hasard ? Croit-on à si bon compte se débarrasser de l'adversaire ? Et comment une femme renoncerait-elle si doucement à compter dans la vie, à disposer enfin d'un homme, auquel le mal même qu'elle lui fit peut bien l'attacher davantage? Ce serait une invraisemblance, pense M. Alfred Capus. Et, de fait, Léontine ne cessera d'engager dans de cruelles disgrâces ses deux maris, l'ancien et le nouveau, qu'après leur avoir fait contracter une amitié qui les met l'un et l'autre pour toujours à sa portée, si l'on peut dire.
Situation fertile en incidents mais que M. Capus a su tremper d'une humanité très naturelle et très vraie. Et c'est ce qui fait l'excellence de sa pièce : nulle part on ne sent ce déroulement mécanique qui est la plaie du vaudeville ; les scènes sont logiquement amenées sans doute, mais, une fois amenées, se soutiennent toutes seules. Un doux et discret scepticisme circule caché sous le rire, sans jamais s'expliquer. Le style est simple et franc, encore qu'on le devine surveillé. Et, suprême merveille, il y a de l'esprit sans jeu de mots.
M"= Cora Laparcerie paraissait toute heureuse de dépenser les trésors d'une verve capiteuse, avec la conscience, pour une fois, de ne les pas gaspiller.